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Robinson Crusoé (Borel)/71

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Traduction par Pétrus Borel.
Borel et Varenne (2p. 137-144).
Defoe - Robinson Crusoé, Borel et Varenne, 1836, illust page 594-1.png
Captifs offerts en Présent.


lettrine Ce canot était grand, et aurait pu aisément transporter quinze ou vingt hommes : aussi ne pouvaient-ils le manœuvrer que difficilement ; toutefois, à la faveur d’une bonne brise et du flot de la marée, ils s’en tirèrent assez bien. Ils s’étaient fait un mât d’une longue perche, et une voile de quatre grandes peaux de bouc séchées qu’ils avaient cousues ou lacées ensemble ; et ils étaient partis assez joyeusement. Les Espagnols leur crièrent – « buen viage ». Personne ne pensait les revoir.

Les Espagnols se disaient souvent les uns aux autres, ainsi que les deux honnêtes Anglais qui étaient restés : – « Quelle vie tranquille et confortable nous menons maintenant que ces trois turbulents compagnons sont partis ! – Quant à leur retour, c’était la chose la plus éloignée de leur pensée. Mais voici qu’après vingt-deux jours d’absence, un des Anglais, qui travaillait dehors à sa plantation, apperçoit au loin trois étrangers qui venaient à lui : deux d’entre eux portaient un fusil sur l’épaule.

L’Anglais s’enfuit comme s’il eût été ensorcelé. Il accourut bouleversé et effrayé vers le gouverneur espagnol, et lui dit qu’ils étaient touts perdus ; car des étrangers avaient débarqué dans l’île : il ne put dire qui ils étaient. L’Espagnol, après avoir réfléchi un moment, lui répondit : – « Que voulez-vous dire ? Vous ne savez pas qui ils sont ? mais ce sont des Sauvages sûrement. » – « Non, non, répartit l’Anglais, ce sont des hommes vêtus et armés. – « Alors donc, dit l’Espagnol, pourquoi vous mettez-vous en peine ? Si ce ne sont pas des Sauvages, ce ne peut être que des amis, car il n’est pas de nation chrétienne sur la terre qui ne soit disposée à nous faire plutôt du bien que du mal. »

Pendant qu’ils discutaient ainsi arrivèrent les trois Anglais, qui, s’arrêtant en dehors du bois nouvellement planté, se mirent à les appeler. On reconnut aussitôt leur voix, et tout le merveilleux de l’aventure s’évanouit. Mais alors l’étonnement se porta sur un autre objet, c’est-à-dire qu’on se demanda quels étaient leur dessein et le motif de leur retour.

Bientôt on fit entrer nos trois coureurs, et on les questionna sur le lieu où ils étaient allés et sur ce qu’ils avaient fait. En peu de mots ils racontèrent tout leur voyage. Ils avaient, dirent-ils, atteint la terre en deux jours ou un peu moins ; mais, voyant les habitants alarmés à leur approche et s’armant de leurs arcs et de leurs flèches pour les combattre, ils n’avaient pas osé débarquer, et avaient fait voile au Nord pendant six au sept heures ; alors ils étaient arrivés à un grand chenal, qui leur fit reconnaître que la terre qu’on découvrait de notre domaine n’était pas le continent, mais une île. Après être entrés dans ce bras de mer, ils avaient apperçu une autre île à droite, vers le Nord, et plusieurs autres à l’Ouest. Décidés à aborder n’importe où, ils s’étaient dirigés vers l’une des îles situées à l’Ouest, et étaient hardiment descendus au rivage. Là ils avaient trouvé des habitants affables et bienveillants, qui leur avaient donné quantité de racines et quelques poissons secs, et s’étaient montrés très-sociables. Les femmes aussi bien que les hommes s’étaient empressés de les pourvoir de touts les aliments qu’ils avaient pu se procurer, et qu’ils avaient apportés de fort loin sur leur tête.

Ils demeurèrent quatre jours parmi ces naturels. Leur ayant demandé par signes, du mieux qu’il leur était possible, quelles étaient les nations environnantes, ceux-ci répondirent que presque de touts côtés habitaient des peuples farouches et terribles qui, à ce qu’ils leur donnèrent à entendre, avaient coutume de manger des hommes. Quant à eux, ils dirent qu’ils ne mangeaient jamais ni hommes ni femmes excepté ceux qu’ils prenaient à la guerre ; puis, ils avouèrent qu’ils faisaient de grands festins avec la chair de leurs prisonniers.

Les Anglais leur demandèrent à quelle époque ils avaient fait un banquet de cette nature ; les Sauvages leur répondirent qu’il y avait de cela deux lunes, montrant la lune, puis deux de leurs doigts ; et que leur grand Roi avait deux cents prisonniers de guerre qu’on engraissait pour le prochain festin. Nos hommes parurent excessivement désireux de voir ces prisonniers ; mais les autres, se méprenant, s’imaginèrent qu’ils désiraient qu’on leur en donnât pour les emmener et les manger, et leur firent entendre, en indiquant d’abord le soleil couchant, puis le levant, que le lendemain matin au lever du soleil ils leur en amèneraient quelques-uns. En conséquence, le matin suivant ils amenèrent cinq femmes et onze hommes, – et les leur donnèrent pour les transporter avec eux, – comme on conduirait des vaches et des bœufs à un port de mer pour ravitailler un vaisseau.

Tout brutaux et barbares que ces vauriens se fussent montrés chez eux, leur cœur se souleva à cette vue, et ils ne surent que résoudre : refuser les prisonniers c’eût été un affront sanglant pour la nation sauvage qui les leur offrait ; mais qu’en faire, ils ne le savaient. Cependant après quelques débats ils se déterminèrent à les accepter, et ils donnèrent en retour aux Sauvages qui les leur avaient amenés une de leurs hachettes, une vieille clef, un couteau et six ou sept de leurs balles : bien qu’ils en ignorassent l’usage, ils en semblèrent extrêmement satisfaits ; puis, les Sauvages ayant lié sur le dos les mains des pauvres créatures, ils les traînèrent dans le canot.

Les Anglais furent obligés de partir aussitôt après les avoir reçus, car ceux qui leur avaient fait ce noble présent se seraient, sans aucun doute, attendus à ce que le lendemain matin, ils se missent à l’œuvre sur ces captifs, à ce qu’ils en tuassent deux ou trois et peut-être à ce qu’ils les invitassent à partager leur repas.

Mais, ayant pris congé des Sauvages avec tout le respect et la politesse possibles entre gens qui de part et d’autre n’entendent pas un mot de ce qu’ils se disent, ils mirent à la voile et revinrent à la première île, où en arrivant ils donnèrent la liberté à huit de leurs captifs, dont ils avaient un trop grand nombre.

Pendant le voyage, ils tâchèrent d’entrer en communication avec leurs prisonniers ; mais il était impossible de leur faire entendre quoi que ce fût. À chaque chose qu’on leur disait, qu’on leur donnait ou faisait, ils croyaient qu’on allait les tuer. Quand ils se mirent à les délier, ces pauvres misérables jetèrent de grands cris, surtout les femmes ; comme si déjà elles se fussent senti le couteau sur la gorge, s’imaginant qu’on ne les détachait que pour les assassiner.

Il en était de même si on leur donnait à manger ; ils en concluaient que c’était de peur qu’ils ne dépérissent et qu’ils ne fussent pas assez gras pour être tués. Si l’un d’eux était regardé d’une manière plus particulière, il s’imaginait que c’était pour voir s’il était le plus gras et le plus propre à être tué le premier. Après même que les Anglais les eurent amenés dans l’île et qu’ils eurent commencé à en user avec bonté à leur égard et à les bien traiter, ils ne s’en attendirent pas moins chaque jour à servir de dîner ou de souper à leurs nouveaux maîtres.

Quand les trois aventuriers eurent terminé cet étrange récit ou journal de leur voyage, les Espagnols leur demandèrent où était leur nouvelle famille. Ils leur répondirent qu’ils l’avaient débarquée et placée dans l’une de leurs huttes et qu’ils étaient venus demander quelques vivres pour elle. Sur quoi les Espagnols et les deux autres Anglais, c’est-à-dire la colonie tout entière, résolurent d’aller la voir, et c’est ce qu’ils firent : le père de Vendredi les accompagna.

Quand ils entrèrent dans la hutte ils les virent assis et garrottés : car lorsque les Anglais avaient débarqué ces pauvres gens, ils leur avaient lié les mains, afin qu’ils ne pussent s’emparer du canot et s’échapper ; ils étaient donc là assis, entièrement nus. D’abord il y avait trois hommes vigoureux, beaux garçons, bien découplés, droits et bien proportionnés, pouvant avoir de trente à trente-cinq ans ; puis cinq femmes, dont deux paraissaient avoir de trente à quarante ans ; deux autres n’ayant pas plus de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, et une cinquième, grande et belle fille de seize à dix-sept ans. Les femmes étaient d’agréables personnes aussi belles de corps que de visage, seulement elles étaient basanées ; deux d’entre elles, si elles eussent été parfaitement blanches, auraient passé pour de jolies femmes, même à Londres, car elles avaient un air fort avenant et une contenance fort modeste, surtout lorsque par la suite elles furent vêtues et parées, comme ils disaient, bien qu’il faut l’avouer, ce fût peu de chose que cette parure. Nous y reviendrons.

Cette vue, on n’en saurait douter, avait quelque chose de pénible pour nos Espagnols, qui, c’est justice à leur rendre, étaient des hommes de la conduite la plus noble, du calme le plus grand, du caractère le plus grave, et de l’humeur la plus parfaite que j’aie jamais rencontrée, et en particulier d’une très-grande modestie, comme on va le voir tout-à-l’heure. Je disais donc qu’il était fort pénible pour eux de voir trois hommes et cinq femmes nus, touts garrottés ensemble et dans la position la plus misérable où la nature humaine puisse être supposée, s’attendant à chaque instant à être arrachés de ce lieu, à avoir le crâne fracassé et à être dévorés comme un veau tué pour un gala.

La première chose qu’ils firent fut d’envoyer le vieil Indien, le père de Vendredi, auprès d’eux, afin de voir s’il en reconnaîtrait quelqu’un, et s’il comprendrait leur langue. Dès que ce vieillard fut entré il les regarda avec attention l’un après l’autre, mais n’en reconnut aucun ; et aucun d’eux ne put comprendre une seule des paroles ou un seul des signes qu’il leur adressait, à l’exception d’une des femmes.

Néanmoins ce fut assez pour le but qu’on se proposait, c’est-à-dire pour les assurer que les gens entre les mains desquels ils étaient tombés étaient des Chrétiens, auxquels l’action de manger des hommes et des femmes faisait horreur, et qu’ils pouvaient être certains qu’on ne les tuerait pas. Aussitôt qu’ils eurent l’assurance de cela, ils firent éclater une telle joie, et par des manifestations si grotesques et si diverses, qu’il serait difficile de la décrire : il paraît qu’ils appartenaient à des nations différentes.

On chargea ensuite la femme qui servait d’interprète de leur demander s’ils consentaient à être les serviteurs des hommes qui les avaient emmenés dans le but de leur sauver la vie, et à travailler pour eux. À cette question ils se mirent touts à danser ; et aussitôt l’un prit une chose, l’autre une autre, enfin tout ce qui se trouvait sous leurs mains, et le plaçaient sur leurs épaules, pour faire connaître par là qu’ils étaient très-disposés à travailler.

Le gouverneur, qui prévit que la présence de ces femmes parmi eux ne tarderait pas à avoir des inconvénients, et pourrait occasionner quelques querelles et peut-être des querelles de sang, demanda aux trois Anglais comment ils entendaient traiter leurs prisonnières, et s’ils se proposaient d’en faire leurs servantes ou leurs femmes ? L’un d’eux répondit brusquement et hardiment, qu’ils en feraient l’un et l’autre. À quoi le gouverneur répliqua : – « Mon intention n’est pas de vous en empêcher ; vous êtes maîtres à cet égard. Mais je pense qu’il est juste, afin d’éviter parmi vous les désordres et les querelles, et j’attends de votre part par cette raison seulement que si quelqu’un de vous prend une de ces créatures pour femme ou pour épouse, il n’en prenne qu’une, et qu’une fois prise il lui donne protection ; car, bien que nous ne puissions vous marier, la raison n’en exige pas moins que, tant que vous resterez ici, la femme que l’un de vous aura choisie soit à sa charge et devienne son épouse, je veux dire, ajouta-t-il, que tant qu’il résidera ici, nul autre que lui n’ait affaire à elle. » – Tout cela parut si juste que chacun y donna son assentiment sans nulle difficulté.


Defoe - Robinson Crusoé, Borel et Varenne, 1836, illust page 601.png