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Robinson Crusoé (Borel)/80

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Traduction par Pétrus Borel.
Borel et Varenne (2p. 209-216).
Defoe - Robinson Crusoé, Borel et Varenne, 1836, illust page 666-1.png
Suite de la Conférence.


lettrine Tout bon chrétien devra donc mettre ses plus tendres soins à empêcher que ceux qu’il tient sous sa tutelle ne vivent dans un complet oubli de Dieu et de ses commandements. Parce que vos hommes sont protestants, quel que puisse être d’ailleurs mon sentiment, cela ne me décharge pas de la sollicitude que je dois avoir de leurs âmes et des efforts qu’il est de mon devoir de tenter, si le cas y échoit, pour les amener à vivre à la plus petite distance et dans la plus faible inimitié possibles de leur Créateur, surtout si vous me permettez d’entreprendre à ce point sur vos attributions. »

Je ne pouvais encore entrevoir son but ; cependant je ne laissai pas d’applaudir à ce qu’il avait dit. Je le remerciai de l’intérêt si grand qu’il prenait à nous, et je le priai du vouloir bien exposer les détails de ce qu’il avait observé, afin que je pusse, comme Josué, – pour continuer sa propre parabole, – éloigner de nous la chose maudite.

– « Eh bien ! soit, me dit-il, je vais user de la liberté que vous me donnez. – Il y a trois choses, lesquelles, si je ne me trompe, doivent arrêter ici vos efforts dans la voie des bénédictions de Dieu, et que, pour l’amour de vous et des vôtres, je me réjouirais de voir écartées. Sir, j’ai la persuasion que vous les reconnaîtrez comme moi dès que je vous les aurai nommées, surtout quand je vous aurai convaincu qu’on peut très-aisément, et à votre plus grande satisfaction, remédier à chacune de ces choses.

Et là-dessus il ne me permit pas de placer quelques mots polis, mais il continua : – D’abord, Sir, dit-il, vous avez ici quatre Anglais qui sont allés chercher des femmes chez les Sauvages, en ont fait leurs épouses, en ont eu plusieurs enfants, et cependant ne sont unis à elles selon aucune coutume établie et légale, comme le requièrent les lois de Dieu et les lois des hommes ; ce ne sont donc pas moins, devant les unes et les autres, que des adultères, vivant dans l’adultère. À cela, Sir, je sais que vous objecterez qu’ils n’avaient ni clerc, ni prêtre d’aucune sorte ou d’aucune communion pour accomplir la cérémonie ; ni plumes, ni encre, ni papier, pour dresser un contrat de mariage et y apposer réciproquement leur seing. Je sais encore, Sir, ce que le gouverneur vous a dit, de l’accord auquel il les obligea de souscrire quand ils prirent ces femmes, c’est-à-dire qu’ils les choisiraient d’après un mode consenti et les garderaient séparément ; ce qui, soit dit en passant, n’a rien d’un mariage, et n’implique point l’engagement des femmes comme épouses : ce n’est qu’un marché fait entre les hommes pour prévenir les querelles entre eux.

» Or, Sir, l’essence du sacrement de mariage, – il l’appelait ainsi, étant catholique romain, – consiste non-seulement dans le consentement mutuel des parties à se prendre l’une l’autre pour mari et épouse, mais encore dans l’obligation formelle et légale renfermée dans le contrat, laquelle force l’homme et la femme de s’avouer et de se reconnaître pour tels dans touts les temps ; obligation imposant à l’homme de s’abstenir de toute autre femme, de ne contracter aucun autre engagement tandis que celui-ci subsiste, et, dans toutes les occasions, autant que faire se peut, de pourvoir convenablement son épouse et ses enfants ; obligation qui, mutatis mutandis, soumet de son côté la femme aux mêmes ou à de semblables conditions.

» Or, Sir, ces hommes peuvent, quand il leur plaira ou quand l’occasion s’en présentera, abandonner ces femmes, désavouer leurs enfants, les laisser périr, prendre d’autres femmes et les épouser du vivant des premières. » – Ici il ajouta, non sans quelque chaleur : – « Comment, Sir, Dieu est-il honoré par cette liberté illicite ? et comment sa bénédiction couronnera-t-elle vos efforts dans ce lieu, quoique bons en eux-mêmes, quoique honnêtes dans leur but ; tandis que ces hommes, qui sont présentement vos sujets, sous votre gouvernement et votre domination absolus, sont autorisés par vous à vivre ouvertement dans l’adultère ? »

Je l’avoue, je fus frappé de la chose, mais beaucoup encore des arguments convaincants dont il l’avait appuyée ; car il était certainement vrai que, malgré qu’ils n’eussent point d’ecclésiastique sur les lieux, cependant un contrat formel des deux parties, fait par-devant témoins, confirmé au moyen de quelque signe par lequel ils se seraient touts reconnus engagés, n’eût-il consisté que dans la rupture d’un fétu, et qui eût obligé les hommes à avouer ces femmes pour leurs épouses en toute circonstance, à ne les abandonner jamais, ni elles ni leurs enfants, et les femmes à en agir de même à l’égard de leurs maris, eût été un mariage valide et légal à la face de Dieu. Et c’était une grande faute de ne l’avoir pas fait.

Je pensai pouvoir m’en tirer avec mon jeune prêtre en lui disant que tout cela avait été fait durant mon absence, et que depuis tant d’années ces gens vivaient ensemble, que, si c’était un adultère, il était sans remède ; qu’à cette heure on n’y pouvait rien.

– « Sir, en vous demandant pardon d’une telle liberté, répliqua-t-il, vous avez raison en cela, que, la chose s’étant consommée en votre absence, vous ne sauriez être accusé d’avoir connivé au crime. Mais, je vous en conjure, ne vous flattez pas d’être pour cela déchargé de l’obligation de faire maintenant tout votre possible pour y mettre fin. Qu’on impute le passé à qui l’on voudra ! Comment pourriez-vous ne pas penser qu’à l’avenir le crime retombera entièrement sur vous, puisque aujourd’hui il est certainement en votre pouvoir de lever le scandale, et que nul autre n’a ce pouvoir que vous ? »

Je fus encore assez stupide pour ne pas le comprendre, et pour m’imaginer que par – « lever le scandale », – il entendait que je devais les séparer et ne pas souffrir qu’ils vécussent plus long-temps ensemble. Aussi lui dis-je que c’était chose que je ne pouvais faire en aucune façon ; car ce serait vouloir mettre l’île entière dans la confusion. Il parut surpris que je me fusse si grossièrement mépris. – « Non, sir », reprit-il, je n’entends point que vous deviez les séparer, mais bien au contraire les unir légalement et efficacement. Et, sir, comme mon mode de mariage pourrait bien ne pas leur agréer facilement, tout valable qu’il serait, même d’après vos propres lois, je vous crois qualifié devant Dieu et devant les hommes pour vous en acquitter vous-même par un contrat écrit, signé par les deux époux et par touts les témoins présents, lequel assurément serait déclaré valide par toutes les législations de l’Europe. »

Je fus étonné de lui trouver tant de vraie piété, un zèle si sincère, qui plus est dans ses discours une impartialité si peu commune touchant son propre parti ou son Église, enfin une si fervente sollicitude pour sauver des gens avec lesquels il n’avait ni relation ni accointance ; pour les sauver, dis-je, de la transgression des lois de Dieu. Je n’avais en vérité rencontré nulle part rien de semblable. Or, récapitulant tout ce qu’il avait dit touchant le moyen de les unir par contrat écrit, moyen que je tenais aussi pour valable, je revins à la charge et je lui répondis que je reconnaissais que tout ce qu’il avait dit était fort juste et très-bienveillant de sa part, que je m’en entretiendrais avec ces gens tout-à-l’heure, dès mon arrivée ; mais que je ne voyais pas pour quelle raison ils auraient des scrupules à se laisser touts marier par lui : car je n’ignorais pas que cette alliance serait reconnue aussi authentique et aussi valide en Angleterre que s’ils eussent été mariés par un de nos propres ministres. Je dirai en son temps ce qui se fit à ce sujet.

Je le pressai alors de me dire quelle était la seconde plainte qu’il avait à faire, en reconnaissant que je lui étais fort redevable quant à la première, et je l’en remerciai cordialement. Il me dit qu’il userait encore de la même liberté et de la même franchise et qu’il espérait que je prendrais aussi bien. – Le grief était donc que, nonobstant que ces Anglais mes sujets, comme il les appelait, eussent vécu avec ces femmes depuis près de sept années, et leur eussent appris à parler l’anglais, même à le lire, et qu’elles fussent, comme il s’en était apperçu, des femmes assez intelligentes et susceptibles d’instruction, ils ne leur avaient rien enseigné jusque alors de la religion chrétienne, pas seulement fait connaître qu’il est un Dieu, qu’il a un culte, de quelle manière Dieu veut être servi, ni que leur propre idolâtrie et leur adoration étaient fausses et absurdes.

C’était, disait-il, une négligence injustifiable ; et que Dieu leur en demanderait certainement compte, et que peut-être il finirait par leur arracher l’œuvre des mains. Tout ceci fut prononcé avec beaucoup de sensibilité et de chaleur. – « Je suis persuadé, poursuivit-il, que si ces homme eussent vécu dans la contrée sauvage d’où leurs femmes sont venues, les Sauvages auraient pris plus de peine pour les amener à se faire idolâtres et à adorer le démon, qu’aucun d’eux, autant que je puis le voir, n’en a pris pour instruire sa femme dans la connaissance du vrai Dieu. – Or, sir, continua-t-il, quoique je ne sois pas de votre communion, ni vous de la mienne, cependant, l’un et l’autre, nous devrions être joyeux de voir les serviteurs du démon et les sujets de son royaume apprendre à connaître les principes généreux de la religion chrétienne, de manière qu’ils puissent au moins posséder quelques notions de Dieu et d’un Rédempteur, de la résurrection et d’une vie future, choses auxquelles nous touts nous croyons. Au moins seraient-ils ainsi beaucoup plus près d’entrer dans le giron de la véritable Église qu’ils ne le sont maintenant en professant publiquement l’idolâtrie et le culte de Satan. »

Je n’y tins plus ; je le pris dans mes bras et l’embrassai avec un excès de tendresse. – « Que j’étais loin, lui dis-je, de comprendre le devoir le plus essentiel d’un Chrétien, c’est-à-dire de vouloir avec amour l’intérêt de l’Église chrétienne et le bien des âmes de notre prochain ! À peine savais-je ce qu’il faut pour être chrétien. » – « Oh, monsieur, ne parlez pas ainsi, répliqua-t-il ; la chose ne vient pas de votre faute. » – « Non, dis-je, mais pourquoi ne l’ai-je pas prise à cœur comme vous ? » – « Il n’est pas trop tard encore, dit-il ; ne soyez pas si prompt à vous condamner vous-même. » – « Mais, qu’y a-t-il à faire maintenant ? repris-je. Vous voyez que je suis sur le point de partir. » – « Voulez-vous me permettre, sir, d’en causer avec ces pauvres hommes ? » – « Oui, de tout mon cœur, répondis-je, et je les obligerai à se montrer attentifs à ce que vous leur direz. » – « Quant à cela, dit-il, nous devons les abandonner à la grâce du Christ ; notre affaire est seulement de les assister, de les encourager et de les instruire. Avec votre permission et la bénédiction de Dieu, je ne doute point que ces pauvres âmes ignorantes n’entrent dans le grand domaine de la chrétienté, sinon dans la foi particulière que nous embrassons touts, et cela même pendant que vous serez encore ici. » – « Là-dessus, lui dis-je, non-seulement je vous accorde cette permission, mais encore je vous donne mille remercîments. » – De ce qui s’en est suivi je ferai également mention en son lieu.

Je le pressai de passer au troisième article, sur lequel nous étions répréhensibles. – « En vérité, dit-il, il est de la même nature, et je poursuivrai, moyennant votre permission, avec la même franchise. Il s’agit de vos pauvres Sauvages de par là-bas, qui sont devenus, – pour ainsi parler, – vos sujets par droit de conquête. Il y a une maxime, sir, qui est ou doit être reçue parmi touts les Chrétiens, de quelque communion ou prétendue communion qu’ils soient, et cette maxime est que la créance chrétienne doit être propagée par touts les moyens et dans toutes les occasions possibles. C’est d’après ce principe que notre Église envoie des missionnaires dans la Perse, dans l’Inde, dans la Chine, et que notre clergé, même du plus haut rang, s’engage volontairement dans les voyages les plus hasardeux, et pénètre dans les plus dangereuses résidences, parmi les barbares et les meurtriers, pour leur enseigner la connaissance du vrai Dieu et les amener à embrasser la Foi chrétienne.


Defoe - Robinson Crusoé, Borel et Varenne, 1836, illust page 673.png