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Robinson Crusoé (Borel)/85

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Traduction par Pétrus Borel.
Borel et Varenne (2p. 249-256).
Defoe - Robinson Crusoé, Borel et Varenne, 1836, illust page 706-1.png
Conversion de la Femme d’Atkins.


lettrine William Atkins. – Quoi ! ma coupable vie vous empêcherait-elle de croire en Dieu ! Quelle affreuse créature je suis ! Et quelle triste vérité est celle-là : que la vie infâme des Chrétiens empêche la conversion des idolâtres ?

La Femme. – Comment ! moi penser vous avoir grand beaucoup Dieu là-haut, – du doigt elle montrait le ciel, – cependant pas faire bien, pas faire bonne chose ? Pouvoir lui savoir ? Sûrement lui pas savoir quoi vous faire ?

W. A. – Oui, oui, il connaît et voit toutes choses ; il nous entend parler, voit ce que nous faisons, sait ce que nous pensons, même quand nous ne parlons pas.

La Femme. – Non ! lui pas entendre vous maudire, vous jurer, vous dire le grand god-damn !

W. A. – Si, si, il entend tout cela.

La Femme. – Où être alors son grand pouvoir fort ?

W. A. – Il est miséricordieux : c’est tout ce que nous pouvons dire ; et cela prouve qu’il est le vrai Dieu. Il est Dieu et non homme ; et c’est pour cela que nous ne sommes point anéantis.

Will Atkins nous dit ici qu’il était saisi d’horreur en pensant comment il avait pu annoncer si clairement à sa femme que Dieu voit, entend, et connaît les secrètes pensées du cœur, et tout ce que nous faisons, encore qu’il eût osé commettre toutes les méprisables choses dont il était coupable.

La Femme. – Miséricordieux ! quoi vous appeler ça ?

William Atkins. – Il est notre père et notre Créateur ; il a pitié de nous et nous épargne.

La Femme. – Ainsi donc lui jamais faire tuer, jamais colère quand faire méchant ; alors lui pas bon lui-même ou pas grand capable.

W. A. – Si, si, ma chère, il est infiniment bon et infiniment grand et capable de punir. Souventes fois même, afin de donner des preuves de sa justice et de sa vengeance, il laisse sa colère se répandre pour détruire les pécheurs et faire exemple. Beaucoup même seul frappés au milieu de leurs crimes.

La Femme. – Mais pas faire tuer vous cependant. Donc vous lui dire, peut-être, que lui pas faire tuer vous ? Donc vous faire le marché avec lui, vous commettre mauvaises choses ; lui pas être colère contre vous, quand lui être colère contre les autres hommes ?

W. A. – Non, en vérité ; mes péchés ne proviennent que d’une confiance présomptueuse en sa bonté ; et il serait infiniment juste, s’il me détruisait comme il a détruit d’autres hommes.

La Femme. – Bien. Néanmoins pas tuer, pas faire vous mort ! Que vous dire à lui pour ça ? Vous pas dire à lui : merci pour tout ça.

W. A. – Je suis un chien d’ingrat, voilà le fait.

La Femme. – Pourquoi lui pas faire vous beaucoup bon meilleur ? Vous dire lui faire vous.

W. A. – Il m’a créé comme il a créé tout le monde ; c’est moi-même qui me suis dépravé, qui ai abusé de sa bonté, et qui ai fait de moi un être abominable.

La Femme. – Moi désirer vous faire Dieu connaître à moi. Moi pas faire lui colère. Moi pas faire mauvaise méchante chose.

Ici Will Atkins nous dit que son cœur, lui avait défailli en entendant une pauvre et ignorante créature exprimer le désir d’être amenée à la connaissance de Dieu, tandis que lui, misérable, ne pouvait lui en dire un mot auquel l’ignominie de sa conduite ne la détournât d’ajouter foi. Déjà même elle s’était refusée à croire en Dieu, parce que lui qui avait été si méchant n’était pas anéanti.

William Atkins. – Sans doute, ma chère, vous voulez dire que vous souhaitez que je vous enseigne à connaître Dieu et non pas que j’apprenne à Dieu à vous connaître ; car il vous connaît déjà, vous et chaque pensée de votre cœur.

La Femme. – Ainsi donc lui savoir ce que moi dire à vous maintenant ; lui savoir moi désirer de connaître lui. Comment moi connaître celui qui créer moi ?

W. A. – Pauvre créature ; il faut qu’il t’enseigne, lui, moi je ne puis t’enseigner. Je le prierai de t’apprendre à le connaître et de me pardonner, à moi, qui suis indigne de t’instruire.

Le pauvre garçon fut tellement mis aux abois quand sa femme lui exprima le désir d’être amenée par lui à la science de Dieu, quand elle forma le souhait de connaître Dieu, qu’il tomba à genoux devant elle, nous dit-il, et pria le Seigneur d’illuminer son esprit par la connaissance salutaire de Jésus-Christ, de lui pardonner à lui-même ses péchés et de l’accepter comme un indigne instrument pour instruire cette idolâtre dans les principes de la religion. Après quoi il s’assit de nouveau près d’elle et leur dialogue se poursuivit.

N. B. C’était là le moment où nous l’avions vu s’agenouiller et lever les mains vers le ciel.

La Femme. – Pourquoi vous mettre les genoux à terre ? Pourquoi vous lever en haut les mains ? Quoi vous dire ? À qui vous parler ? Quoi est tout ça ?

William Atkins. – Ma chère, je ploie les genoux en signe de soumission envers Celui qui m’a créé. Je lui ai dit, Ô ! comme vous appelez cela et comme vous racontez que font vos vieillards à leur idole Benamuckée, c’est-à-dire que je l’ai prié.

La Femme – Pourquoi vous dire Ô ! à lui ?

W. A. – Je l’ai prié d’ouvrir vos yeux et votre entendement, afin que vous puissiez le connaître et lui être agréable.

La Femme. – Pouvoir lui faire ça aussi ?

W. A. – Oui, il le peut ; il peut faire toutes choses.

La Femme. – Mais lui pas entendre quoi vous dire ?

W. A. – Si. Il nous a commandé de le prier et promis de nous écouter.

La Femme. – Commandé vous prier ! Quand lui commander vous ? Comment lui commander vous ? Quoi ! vous entendre lui parler ?

W. A. – Non, nous ne l’entendons point parler ; mais il s’est révélé à nous de différentes manières.

Ici Atkins fut très-embarrassé pour lui faire comprendre que Dieu s’est révélé à nous par sa parole ; et ce que c’est que sa parole ; mais enfin il poursuivit ainsi :

William Atkins. – Dieu, dans les premiers temps, a parlé à quelques hommes bons du haut du ciel, en termes formels ; puis Dieu a inspiré des hommes bons par son Esprit, et ils ont écrit toutes ses lois dans un livre.

La Femme. – Moi pas comprendre ça. Où est ce livre ?

W. A. – Hélas ! ma pauvre créature, je n’ai pas ce livre ; mais j’espère un jour ou l’autre l’acquérir pour vous et vous le faire lire.

C’est ici qu’il l’embrassa avec beaucoup de tendresse, mais avec l’inexprimable regret de n’avoir pas de Bible.

La Femme. – Mais comment vous faire moi connaître que Dieu enseigner eux à écrire ce livre ?

William Atkins. – Par la même démonstration par laquelle nous savons qu’il est Dieu.

La Femme. – Quelle démonstration ? quel moyen vous savoir ?

W. A. – Parce qu’il enseigne et ne commande rien qui ne soit bon, juste, saint, et ne tende à nous rendre parfaitement bons et parfaitement heureux, et parce qu’il nous défend et nous enjoint de fuir tout ce qui est mal, mauvais en soi ou mauvais dans ses conséquences.

La Femme. – Que moi voudrais comprendre, que moi volontiers connaître ! Si lui récompenser toute bonne chose, punir toute méchante chose, défendre toute méchante chose, lui, faire toute chose, lui donner toute chose, lui entendre moi quand moi dire : Ô ! à lui, comme vous venir de faire juste à présent ; lui faire moi bonne, si moi désir être bonne ; lui épargner moi, pas faire tuer moi, quand moi pas être bonne, si tout ce que vous dire lui faire ; oui, lui être grand Dieu ; moi prendre, penser, croire lui être grand Dieu ; moi dire : Ô ! aussi à lui, avec vous, mon cher.

Ici le pauvre homme nous dit qu’il n’avait pu se contenir plus long-temps ; mais que prenant sa femme par la main il l’avait fait mettre à genoux près de lui et qu’il avait prié Dieu à haute voix de l’instruire dans la connaissance de lui-même par son divin Esprit, et de faire par un coup heureux de sa providence, s’il était possible, que tôt ou tard elle vînt à posséder une Bible, afin qu’elle pût lire la parole de Dieu et par là apprendre à le connaître.

C’est en ce moment que nous l’avions vu lui offrir la main et s’agenouiller auprès d’elle, comme il a été dit.

Ils se dirent encore après ceci beaucoup d’autres choses qui serait trop long, ce me semble, de rapporter ici. Entre autres elle lui fit promettre, puisque de son propre aveu sa vie n’avait été qu’une suite criminelle et abominable de provocations contre Dieu, de la réformer, de ne plus irriter Dieu, de peur qu’il ne voulût – « faire lui mort, » – selon sa propre expression ; qu’alors elle ne restât seule et ne pût apprendre à connaître plus particulièrement ce Dieu, et qu’il ne fût misérable, comme il lui avait dit que les hommes méchants le seraient après leur mort.

Ce récit nous parut vraiment étrange et nous émut beaucoup l’un et l’autre, surtout le jeune ecclésiastique. Il en fut, lui, émerveillé ; mais il ressentit la plus vive douleur de ne pouvoir parler à la femme, de ne pouvoir parler anglais pour s’en faire entendre, et comme elle écorchait impitoyablement l’anglais, de ne pouvoir la comprendre elle-même. Toutefois il se tourna vers moi, et me dit qu’il croyait que pour elle il y avait quelque chose de plus à faire que de la marier. Je ne le compris pas d’abord ; mais enfin il s’expliqua : il entendait par là qu’elle devait être baptisée.

J’adhérai à cela avec joie ; et comme je m’y empressais :

– « Non, non, arrêtez, sir, me dit-il ; bien que j’aie fort à cœur de la voir baptisée, cependant tout en reconnaissant que Will Atkins, son mari, l’a vraiment amenée d’une façon miraculeuse à souhaiter d’embrasser une vie religieuse, et à lui donner de justes idées de l’existence d’un Dieu, de son pouvoir, de sa justice, de sa miséricorde, je désire savoir de lui s’il lui a dit quelque chose de Jésus-Christ et du salut des pécheurs ; de la nature de notre foi en lui, et de notre Rédemption ; du Saint-Esprit, de la Résurrection, du Jugement dernier et d’une vie future.

Je rappelai Will Atkins, et je le lui demandai. Le pauvre garçon fondit en larmes et nous dit qu’il lui en avait bien touché quelques paroles ; mais qu’il était lui-même si méchante créature et que sa conscience lui reprochait si vivement sa vie horrible et impie, qu’il avait tremblé que la connaissance qu’elle avait de lui n’atténuât l’attention qu’elle devait donner à ces choses, et ne la portât plutôt à mépriser la religion qu’à l’embrasser. Néanmoins il était certain, nous dit-il, que son esprit était si disposé à recevoir d’heureuses impressions de toutes ces vérités, que si je voulais bien l’en entretenir, elle ferait voir, à ma grande satisfaction, que mes peines ne seraient point perdues sur elle.

En conséquence je la fis venir ; et, me plaçant comme interprète entre elle et mon pieux ecclésiastique, je le priai d’entrer en matière.


Defoe - Robinson Crusoé, Borel et Varenne, 1836, illust page 713.png