Robinson Crusoé (Saint-Hyacinthe)/Avertissement de l’éditeur

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Traduction par Thémiseul de Saint-Hyacinthe.
Charles-Georges-Thomas Garnier (1p. 1-10).


AVERTISSEMENT
DE L’ÉDITEUR.


L’histoire nous peint les hommes tels qu’ils ont été ou tels qu’ils sont ; les romans nous les peignent tels qu’ils devroient être ; le voyageur décrit les terres qu’il a parcourues, fait le récit de ses découvertes, & raconte ce qui lui est arrivé chez des peuples jusqu’alors inconnus & dont il nous transmet les mœurs & les usages : mais le philosophe a une autre manière de voyager ; sans autre guide que son imagination, il se transporte dans des mondes nouveaux, où il recueille des observations qui ne sont ni moins intéressantes ni moins précieuses. Suivons-le dans ses courses, & soyons assurés de rapporter autant de fruit de nos voyages, que si nous avions fait le tour du monde.

Nous le voyons d’abord solitaire dans l’Isle de Robinson, jeté loin de ses semblables ; c’est en vain que la fortune lui fournit tout ce qui est nécessaire à la vie ; si ses premiers soins tendent à la conserver, le dégoût & l’ennui la lui rendent bientôt un fardeau insupportable. Les facultés de son ame, devenues inutiles dans sa profonde solitude, se flétrissent ; notre voyageur va descendre dans le tombeau qui se creuse insensiblement sous ses pas ; un homme paroît & vient lui rendre la joie, la santé, ou plutôt une nouvelle vie. Cet homme, dont il a le bonheur de conserver les jours, lui est attaché par les liens sacrés de l’amitié et de la reconnoissance ; liens inestimables qui ont uni les premiers l’homme à l’homme, qui ont établi cette subordination noble, douce & tendre, & le principal fondement de la société humaine.

Il est d’autres liens, plus doux encore, qui charment la solitude de notre voyageur dans l’Isle inconnue, si toutefois on peut appeler solitaire un père de famille entouré de sa femme & de ses enfans : n’est-il pas plutôt le premier des hommes sortant des mains du Créateur & s’occupant sous ses yeux du soin de peupler la terre & de la cultiver ?

Après avoir vu les sociétés naître & se former, notre voyageur se trouve au milieu de peuples de sages ; nous l’accompagnons chez les Sevarambes & chez les Mezzoraniens. Que l’air que l’on respire dans ces heureuses contrées est pur & salutaire. Les douces haleines des innocentes créatures qui les habitent, ne peuvent le corrompre. Nous aurons de la peine à quitter ces nations vertueuses ; nous allons néanmoins les abandonner, pour être témoins de spectacles faits pour déchirer les ames sensibles, mais qui ne sont pas inutiles à un philosophe.

La mer & son inconstance, la perfidie des hommes, la cruauté des pirates, l’inclémence des saisons, l’ingratitude du sol, vont nous fournir une galerie de tableaux tristes à la vérité, mais intéressans. Une foule de maux assiégeoit déjà l’humanité ; la présomptueuse témérité de quelques mortels en a beaucoup augmenté le nombre. Ne placerons-nous pas, avec Horace, une triple plaque d’airain sur la poitrine de celui que le premier hasarda sa vie au milieu des mers ? Illi robur & œs triplex. Les naufrages & les sinistres aventures qui vont s’offrir à nos yeux, nous ferons partager les plaintes & les regrets du poëte latin.

Tels seront les principaux événemens que nous ferons parcourir à nos lecteurs dans cette première partie des voyages imaginaires, destinée aux voyages purement romanesques. Critique, morale, philosophie, peintures intéressantes : nous comptons parler alternativement à l’esprit, pour l’amuser & l’instruire ; & au cœur, pour le toucher.

Le roman par lequel nous commençons ce recueil, est l’Histoire de Robinson ; elle est connue de tout le monde, & il est inutile d’en faire ici l’éloge. Dès le moment qu’elle a paru, le public la reçue avec cette avidité qu’il témoigne ordinairement pour les chefs-d’œuvre. L’idée en a paru neuve & des plus heureuses ; plusieurs éditions se sont succédées rapidement en Angleterre. Les nations voisines se sont empressées de s’en procurer des traductions, & cet estimable ouvrage a été bientôt universellement connu dans toutes la littérature & placé au rang de nos meilleurs romans de morale & de politique. Le citoyen de Genève en faisoit un cas particulier. Dans son traité d’éducation, il refuse une bibliothèque à son Emile. Uniquement occupé à fortifier les organes par les exercices du corps, il ne veut souffrir aucune sorte de livre entre les mains de son élève dans le premier âge : mais le roman de Robinson est excepté de cette proscription générale ; c’est le premier ouvrage dont il lui ordonne la lecture ; il veut même que ce livre compose seul, pendant quelque tems, toute sa bibliothèque.

Quelques personnes ont attribué ce roman, à Richard Steele, si connu par le Spectateur Anglois, auquel il a eu la plus grande part ; mais il paroît constant qu’il appartient à Daniel de Foë, auteur beaucoup moins connu que ne l’est son ouvrage.

Daniel de Foë est né en Angleterre de parens obscurs ; il embrassa d’abord une profession mécanique ; mais les talens dont la nature l’avoit doué, ne tardèrent pas à se développer en lui. Il débuta dans la carrière littéraire, par un Poëme satyrique intitulé le Véritable Anglois ; cet ouvrage eut le plus grand succès. Une tentative aussi-heureuse encouragea notre auteur ; il abandonna son métier pour se livrer entièrement aux lettres, & il publia de suite plusieurs ouvrages qui ne démentirent pas les espérances qu’il avoit données.

La Poësie, & sur-tout la Poësie satyrique, fut le genre auquel il s’exerça d’abord ; il la poussa même à un point qui lui attira une correction humiliante ; il s’étoit attaqué à des personnes puissantes qui se vengèrent ; la justice se mêla de cette affaire, & de Foë fut condamné à la peine du Pilori. Il soutint sa condamnation avec fermeté, & après avoir subi sa sentence, il osa en célébrer la mémoire par une hymne en l’honneur du Pilori.

De Foë a beaucoup écrit, mais aucune de ses productions ne lui a fait autant d’honneur que son roman de Robinson. On l’a traduit dans toutes les langues de l’Europe, & cet ouvrage tient par-tout le premier rang parmi ce genre de roman. On prétend que dans l’origine, la manière naïve dont cet ouvrage est écrit, séduisit beaucoup de monde ; on crut assez généralement que les faits qu’il contient étoient véritables.

On ne parlera point ici des autres ouvrages de de Foë ; la plupart avoient trait aux matières du temps, & leur célébrité s’est évanouie même en Angleterre, avec les événemens qui y avoient donné lieu. Nous ne citerons que deux roman de de Foë, l’Histoire du Colonel Sack & les Mémoires de Cléveland. Quelques-un disent que l’abbé Prevost avoit connoissance de ce dernier ouvrage, & qu’il ne lui a pas été inutile lorsqu’il a donné son Cléveland.

De Foë est mort à Plington en 1731.

Nous sommes redevables de la traduction de Robinson, à Saint-Hyacinthe. Plusieurs autres ont cherché à nous transmettre ce roman Anglois, mais chacun d’eaux l’a arrangé à sa manière, en se permettant des changemens & des retranchemens qui défigurent l’ouvrage. Nous avons préféré la traduction de Saint-Hyacinthe, parce qu’elle est la plus conforme au texte original.

Themiseul de Saint-Hyacinthe étoit connu sous ce nom dans la république des lettres, mais son vrai nom étoit Hyacinthe, cordonnier ou cordier ; il est né à Orléans, de parens obscurs, le 27 Septembre 1684. Il s’étoit appliqué à l’étude de la langue Italienne, & en donna des leçons dans sa jeunesse. Il faisoit alors sa résidence à Troyes. Le grand Bossuet, alors évêque de cette ville, avoit su distinguer les talens du jeune Saint-Hyacinthe & lui faisoit beaucoup d’accueil ; mais une aventure semblable à celle d’Abailard & d’Héloïse que le jeune professeur de langue eut avec une se des élèves, pensionnaire de l’abbaye de Notre-Dame, lui fit perdre les bonnes graces du prélat. Saint-Hyacinthe quitta Troyes pour venir à Paris ; il y fixa sa demeure & se livra en entier à la littérature. Nous ne savons pas les autres aventures de sa vie, & nous ne pensons pas qu’il faille croire ce que rapporte Voltaire, son ennemi. On sait que cet écrivain célèbre n’épargnoit point ceux qui avoient le malheur de lui déplaire, & on ne peut se dissimuler qu’il se permettoit alors les injures les plus atroces & les imputations les plus calomnieuses. Suivant lui, Saint-Hyacinthe a été successivement moine, soldat, libraire, marchand de café, & a vécu du profit du Biribi. Les querelles qui ont existé entre ces deux hommes de lettres, rendent justement suspect ce que dit Voltaire. Si on veut savoir la cause de ces démêlés, on peut consulter la lettre de M. de Burigni, imprimée en 1780, ou seulement l’extrait qui en a été donné dans le Journal Encyclopédique du mois de Juin de la même année. Saint-Hyacinthe est mort en 1746. L’ouvrage qui fait le principal fondement de sa réputation, est le Chef-d’œuvre d’un Inconnu, critique ingénieuse de l’abus de l’érudition que se permettent les commentateurs. Quelques-uns ont reproché à cette plaisanterie d’être trop longue. Il a donné en outre le Mathanasiana, ouvrage médiocre, & l’Histoire du prince Titi, féerie agréable, mais que l’auteur a laissée imparfaite. Saint-Hyacinthe est encore auteur de plusieurs romans au-dessous de sa réputation, & de quelques traductions qui prouvent qu’il a été contraint de travailler souvent pour la fortune, plutôt que pour la gloire. Au reste, trois ouvrages de notre auteur suffisent pour lui assurer une place distinguée dans la littérature. Le Chef-d’œuvre d’un Inconnu, le Prince Titi & la Traduction de la vie de Robinson Crusoé que nous imprimons.