Roger Bacon, sa vie son oeuvre

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Roger Bacon, sa vie son oeuvre
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 34 (p. 361-391).
ROGER BACON
SA VIE ET SON OEUVRE

Roger Bacon, sa vie, ses œuvres, ses doctrines, d’après des documens inédits, par M. Emile Charles, Paris 1861. — Fr. Roger Bacon, opéra quœdam hactenus inedita, London 1860.

Au siècle dernier, il y avait encore à Oxford, au-delà de la ville, dans un faubourg situé sur l’autre bord de la rivière, une vieille tour qu’on faisait visiter aux étrangers comme ayant autrefois servi de lieu d’étude et d’observatoire au frère Bacon, friar Bacon’s study [1]. C’est là, suivant la tradition, qu’il se retirait pour étudier le ciel et y lire le secret des choses de la terre ; c’est là qu’il cherchait le grand œuvre en compagnie de son bon ami frère Thomas Bungey et d’autres nécromans et sorciers que la légende lui associe :

The nigromancie thair saw i eckanone,
Of Benytas, Bengo and friar Bacone, etc.[2].


Ce fut sans doute dans le coin le plus caché de cette mystérieuse retraite que Bacon et son ami fabriquèrent cette fameuse tête d’airain qui parlait et rendait des oracles. La tradition nous peint les deux moines interrogeant la tête miraculeuse : ils lui demandent, en véritables Anglais, un moyen de ceindre leur chère Albion d’une muraille inexpugnable. La tête reste d’abord muette, puis, au moment où les magiciens découragés se laissent distraire à d’autres soins, tout à coup la tête parle et leur révèle le grand secret. Hélas ! ils ne l’ont pas entendu. Qui sait si, en recueillant cette légende, plus d’un bon Anglais de nos jours ne se prendra pas à regretter que la tête d’airain de frère Bacon n’ait pas été conservée, et qu’elle ne puisse pas dire son secret à l’oreille attentive de lord Palmerston ? Que d’alarmes et d’argent épargnés à l’amirauté anglaise ! que de soucis de moins pour M, Gladstone ! Aussi bien il s’en faut que tout soit à rejeter dans ces traditions bizarres, où le sentiment national conspire avec les fantaisies de la légende pour travestir un homme de génie en sorcier. Roger Bacon était Anglais de génie et de cœur, comme il l’était de naissance. Sa grande idée, celle qui recommande son nom et le rapproche de l’illustre chancelier, son compatriote et son homonyme, cette idée est profondément britannique : c’est l’idée du génie de l’homme asservissant la nature à ses volontés, c’est la prise de possession de l’univers par l’industrie.

Comment se fait-il que l’Angleterre, si renommée par le culte pieux qu’elle rend à ses grands hommes, ait si longtemps laissé dormir dans l’oubli les pensées et les écrits de Roger Bacon, et livré au caprice de la tradition populaire la mémoire d’un de ses plus illustres enfans ? Je n’ose pas dire, avec M. de Humboldt, que Roger Bacon ait été la plus grande apparition du moyen âge [3] ; mais à coup sûr il est digne de prendre place, au siècle de saint Louis, à côté de saint Thomas, de saint Bonaventure et d’Albert le Grand. Deux moines ses compatriotes, Duns Scot et Okkam, ont leur monument ; seul, le plus grand moine de l’Angleterre attend encore l’achèvement du sien.


Il faut aller du XIIIe siècle jusqu’au XVIIIe pour rencontrer un travail sérieux consacré à Roger Bacon. En 1733, le docteur Samuel Jebb, habile et savant homme, sur les instances de Richard Mead, médecin de la cour, publia la première édition de l’Opus majus. C’est un beau travail, bien qu’il pèche à la fois par excès et par défaut, puisqu’il insère dans l’Opus majus des chapitres qui n’en font point partie., et supprime, on ne sait par quelle méprise, tout un livre de la plus grande importance, le livre septième, qui, contenait la morale. Voilà tout ce que l’Angleterre jusqu’à ces derniers temps a fait pour Roger Bacon ; c’est à un Français, à un de nos compatriotes, érudit passionné autant qu’éminent philosophe, qu’elle a laissé le soin et l’honneur de reprendre les travaux de Samuel Jebb, et de susciter en faveur de l’illustre franciscain d’Oxford un mouvement de recherches qui ne s’arrêtera plus, s’il plaît à Dieu, jusqu’au jour où justice entière sera faite et où Roger Bacon aura retrouvé la place qu’il mérite dans l’histoire de l’esprit humain. En 1848, M. Cousin, tout occupé de ses travaux sur la philosophie du moyen âge, découvrit dans la bibliothèque de Douai un manuscrit inédit de Roger Bacon. Cette grande mémoire l’intéressa. « Nous ne pouvions oublier, dit-il, cet ingénieux et infortuné franciscain qui, à la fin du XIIIe siècle, comprit la haute utilité des langues, enrichit l’optique d’une foule d’observations et même d’expériences importantes, signala le vice du calendrier julien et prépara la réforme grégorienne, inventa la poudre à canon ou du moins la renouvela1, qui enfin, pour avoir été plus éclairé que son siècle dans les sciences physiques, en reçut le nom de doctor mirabilis, passa pour sorcier et subit la longue et absurde persécution qui a consacré sa mémoire auprès de la postérité. Nous attachions, d’autant plus de prix à retrouver quelque ouvrage inédit de Roger Bacon qu’un examen attentif nous a laissé la conviction que, si par, sa naissance Roger Bacon appartient à l’Angleterre, c’est en France et à Paris qu’il acheva ses études, prit le bonnet de docteur, enseigna, fit ses expériences et ses découvertes, et à deux époques différentes fut condamné à une réclusion plus ou moins juste parle général de son ordre, Jérôme d’Ascoli, dans ce fameux couvent des franciscains ou des cordeliers qui occupait le terrain actuel de l’École de Médecine [4]. »

Plein de ces grands souvenirs, M. Victor Cousin s’appliqua à l’étude du manuscrit de Douai, et ne tarda pas à y reconnaître, sous un titre inexact et au milieu d’autres documens, un ouvrage capital de Roger Bacon, l’Opus tertium. On savait qu’après avoir envoyé au pape Clément IV, son protecteur, l’Opus majus, Roger Bacon avait écrit, sous le nom d’Opus minus, un second ouvrage qui devait être tout ensemble l’abrégé et le complément du premier ; mais ce qu’on savait moins, ce qu’on avait perdu de vue depuis Samuel Jebb, c’est que Roger Bacon avait fait un troisième et suprême effort pour réunir dans une sorte d’encyclopédie l’ensemble de ses pensées et de ses découvertes. Ce dernier mot de son génie, c’est l’Opus tertium. M. Cousin a le mérite de l’avoir fait connaître pour la première fois et d’en avoir mis en lumière les côtés les plus intéressans. Ce n’est pas tout : depuis 1848, M. Cousin a rendu un nouveau service à la mémoire de Roger Bacon en découvrant dans la bibliothèque d’Amiens un manuscrit qui contient une sorte de commentaire de Roger Bacon sur la physique et la métaphysique d’Aristote [5]. Ce manuscrit a de l’importance. On y voit Roger Bacon aux prises avec les grands problèmes de la métaphysique. Or c’est là un côté de son génie resté jusqu’à ce jour complètement inconnu. Aussi M. Cousin, arrivé au terme de ses recherches sur les manuscrits inédits de Roger Bacon, adressait-il un noble appel aux savans de France et d’Angleterre. Il demandait à quelque jeune et consciencieux amateur de la philosophie du moyen âge de s’enfoncer dans l’étude du manuscrit d’Amiens, lui promettant pour prix de ses peines une ample et riche moisson ; il stimulait le patriotisme des savans d’Oxford et de Cambridge, et les adjurait de compléter la publication de Samuel Jebb. Ni l’Angleterre ni la France n’ont fermé l’oreille à ces pressantes réclamations. Dans le vaste recueil qui se publie par les ordres du parlement anglais [6], on a compris les œuvres de Roger Bacon. Tout récemment encore, un professeur de l’université de Dublin a retrouvé en partie le complément de l’Opus majus, et on nous fait espérer la publication prochaine du morceau tout entier [7]. Voici enfin un savant français, M. Emile Charles, qui nous donne sur la vie, les œuvres et les doctrines de Roger Bacon une monographie complète [8]. Elle est le résultat de six années de recherches et d’efforts. Rien n’a pu lasser la patience ni refroidir le zèle de ce jeune bénédictin de la philosophie. Voyages lointains et coûteux, transcriptions pénibles, déchiffremens laborieux, aucune épreuve ne l’a rebuté. Nul manuscrit connu n’a échappé à ses recherches. Il en a demandé de nouveaux à toutes les bibliothèques, à la Bodleienne, au Britisk Museum, à la collection Sloane, au musée Ashmole, à la Bibliothèque impériale, à la Mazarine, à tous les collèges d’Oxford, à toutes les collections de Londres, de Paris, de Douai, d’Amiens. Le fruit de tant de soins, de fatigues et de veilles est un ouvrage des plus distingués, que la Faculté des lettres de Paris, après une soutenance brillante en Sorbonne, a consacré par un suffrage unanime.

Certes la matière est loin d’être épuisée, et il y a encore beaucoup à faire pour tirer de son obscurité séculaire la figure de Roger Bacon. La recherche pourtant nous a paru assez avancée pour essayer de donner une idée du docteur admirable, de raconter les vicissitudes de sa destinée, de caractériser enfin l’œuvre trop oubliée du plus hardi génie que le moyen âge ait enfanté.


I

On sait au juste où naquit Roger Bacon : ce fut à Ilchester, dans le Sommersetshire. La date de sa naissance est moins bien connue ; la plus probable est 1214. Il était d’une famille noble, riche et considérée. Son frère aîné joua un rôle dans les discordes civiles du règne d’Henri III ; il prit parti pour le roi contre les barons.

Roger, né cadet et animé d’une vocation ardente pour les études, fut destiné à l’église et envoyé par sa famille à l’université d’Oxford. Le collège de Morton et celui du Nez de Bronze, Brazen nase hall, se disputent encore l’honneur de l’avoir élevé. Dès cette époque lointaine, Oxford se signalait déjà par le goût des langues et des sciences mathématiques, et surtout par un esprit particulier d’indépendance et de liberté dans les choses spéculatives comme dans les choses pratiques. Roger y trouva les maîtres qui convenaient le mieux au tour naturel de son génie et de son caractère, Robert Bacon, son parent (probablement son oncle), Richard Fitzacre le dominicain, Adam de Marsh, Edmond Rich, et entre tous ce fameux Robert Grosse-Tête, évêque de Lincoln, théologien passionné pour les lettres, caractère énergique et hardi, si connu par ses démêlés avec le pape Innocent IV, qu’il osa un jour qualifier d’hérétique et d’antéchrist.

L’esprit de Roger Bacon se déploya tout à l’aise dans cette atmosphère de science curieuse et de libre critique. Nous le voyons figurer à côté de son parent Robert dans une scène solennelle, où il prélude par des hardiesses politiques à des témérités encore plus dangereuses.

En 1233, le jour de la Saint-Jean, le roi Henri III eut une entrevue avec les barons mécontens ; il lui fallut subir un long sermon, de sévères réprimandes. Le prédicateur qu’on avait choisi pour cette mission était le frère Robert, le parent de Roger Bacon. Le sermon à peine fini, le moine apostropha directement le roi, et lui déclara que toute paix durable était impossible s’il ne bannissait de ses conseils l’évêque de Manchester, Pierre Desroches, objet de la haine des Anglais. « Les assistans se récriaient à tant d’audace ; mais le roi, se recueillant en lui-même, sut se faire violence. Le voyant calmé, un clerc de l’assemblée, célèbre déjà par son esprit, osa adresser au roi cette raillerie : « Seigneur roi, savez-vous les dangers qu’on à le plus à redouter quand on navigue en pleine mer ? — : Ceux-là le savent ; repartit Henri, qui ont l’habitude de ces voyages. — Eh bien ! je vais vous le dire, reprit le clerc, ce sont les pierres et les roches. Et il voulait désigner par là Pierre Desroches, l’évêque de Winchester [9]. »

Ce plaisant audacieux n’était autre que Roger Bacon ; il avait alors dix-neuf ans. Sa première éducation terminée à Oxford, il vint la compléter à Paris. C’était l’usage universel du temps. L’Université de Paris attirait l’Anglais Roger Bacon comme elle attira l’Allemand Albert, l’Italien saint Thomas, le Belge Henri de Gand. Les détails manquent sur ce premier séjour de Roger Bacon à Paris ; mais il est certain qu’il s’y livra à de profondes études, y reçut le grade de docteur, et commença de s’y faire une grande réputation.

Est-ce pendant son premier séjour à Paris ou seulement à son retour à Oxford que Roger Bacon entra dans l’ordre de Saint-François ? On l’ignore. Qu’un tel homme se soit fait moine et moine franciscain, c’est ce que peut à peine comprendre un illustre érudit dont les hommes de ma génération ont pu saluer la noble et vénérable vieillesse, et qui savait par expérience ce que les vocations prématurées laissent de chaînes et de regrets. « Que faisait parmi des franciscains, s’écrie Daunou avec un accent qui semble dénoter un secret et amer retour sur lui-même, que faisait parmi ces moines un homme de génie impatient d’acquérir des lumières et de les répandre [10] ? » Les réflexions qu’ajoute l’ancien oratorien ne sont pas moins curieuses : « Roger Bacon, s’il voulait embrasser l’état monastique, eût bien mieux fait de se vouer aux frères prêcheurs, inquisiteurs, il est vrai, et persécuteurs hors de leurs couvens, mais jaloux d’attirer et de conserver dans leur ordre tous les hommes qui se distinguaient par des productions scientifiques ou littéraires, religieuses ou philosophiques. Ils en ont possédé, encouragé, honoré un très grand nombre, en dirigeant contre ceux qui ne leur appartenaient pas le zèle intolérant de leur institut. Les franciscains au contraire, toujours gouvernés, si l’on excepte saint Bonaventure, par des généraux d’un mince talent et d’un médiocre savoir, ne se sentaient qu’humiliés de la présence et de la gloire des hommes de mérite qui s’étaient égarés parmi eux. Roger Bacon a ressenti plus qu’aucun autre les effets de cette envieuse malveillance, et il faut convenir que nul ne l’a provoquée autant que lui, puisqu’il était alors et qu’il est encore, par l’étendue et l’éclat de son génie, le plus illustre des frères mineurs. »

Il y aurait peut-être bien quelque chose à dire sur cette peinture un peu chargée des deux ordres rivaux de Saint-Dominique et de Saint-François ; mais comment ne pas s’associer aux regrets pathétiques du vieux Daunou, quand on songe aux persécutions qui vont assaillir notre franciscain, tourmenter sa vie entière, comprimer l’essor de son génie, arrêter le cours de ses travaux, et s’acharner jusque sur ses écrits et sur sa mémoire ?

Il est aujourd’hui certain [11] que Roger Bacon a subi deux persécutions distinctes, l’une qui a duré environ dix ans, de 1257 à 1267, saint Bonaventure étant général des franciscains ; l’autre, encore plus cruelle et plus longue, de 1278 à 1292, pendant le généralat de Jérôme d’Ascoli, devenu pape (en 1288) sous le nom de Nicolas IV. Pourquoi ces sévérités redoublées ? Si on interroge les historiens de l’ordre, Wadding par exemple, on les trouve presque muets. Il semble qu’ils aient voulu ensevelir dans le même oubli les souffrances et la gloire de leur victime. Roger Bacon avait-il péché contre les mœurs ? Non. Sa vie était pure, ses mœurs innocentes. S’était-il révolté contre les dogmes de la foi ? Pas davantage ; le christianisme n’a pas eu de croyant plus sincère, l’église de serviteur plus dévoué. Avait-il contesté l’autorité du saint-siège ? Point du tout. C’est même en s’appuyant sur un pape ami des lettres qu’il essayait de se dérober aux entraves de son couvent.

Quel est donc son crime ? Un mot de Wadding le laisse entendre, quoique discrètement. Il fut condamné, dit-il, propter quasdam novitates suspectas. En effet, Roger Bacon a été un esprit essentiellement novateur. Comme tous ses pareils, il est mécontent de son siècle. Il se plaint surtout de l’autorité exclusive qu’on accorde à Aristote. Au lieu d’étudier la nature, dit-il, on perd vingt ans à lire les raisonnemens d’un ancien. « Pour moi, dit résolument Roger Bacon, s’il m’était donné de disposer des livres d’Aristote, je les ferais tous brûler, car cette étude ne peut que faire perdre le temps, engendrer l’erreur et propager l’ignorance au-delà de tout ce qu’on peut imaginer [12]. » Ce n’est pas que Roger Bacon méconnaisse le génie d’Aristote ; mais, dit-il, avant de l’admirer, il faut le comprendre, et pour le comprendre il faut le lire dans l’original. Or c’est ce dont les docteurs les plus vantés de ce temps sont incapables. Ils admirent un faux Aristote défiguré par des traducteurs imbéciles.

Roger Bacon n’épargne personne. On a cru voir dans ses attaques contre Albert le Grand et saint Thomas la trace de la rivalité naissante des moines de Saint-François et des enfans de Saint-Dominique. Il n’en est rien. Roger Bacon n’est pas moins âpre contre Alexandre de Hales, l’oracle des franciscains, que contre le dominicain Albert le Grand. « Je ne fais exception pour aucun ordre, dit-il en propres termes, nullum ordinem excludo [13]. » Il est sans ménagement pour la subtilité, la sécheresse, la diffusion des théologiens, pour leurs pesantes et interminables sommes. Suivant lui, ce qu’il y a d’utile dans Albert le Grand pourrait être résumé dans un traité qui ne serait pas la vingtième partie de ses écrits. Et ailleurs, sur un ton encore plus vif : « On vante beaucoup, dit-il, la somme du frère Alexandre de Hales ; la vérité est qu’un cheval en aurait sa charge, mais cette somme tant vantée n’est pas de lui. » Qu’est-ce que saint Thomas ? Vir erroneus et famosus, c’est ainsi que l’irrévérent franciscain désigne l’ange de l’école. Impitoyable pour les théologiens chrétiens, il n’épargne pas beaucoup plus les Arabes : Avicenne est plein d’erreurs, Averroès a emprunté à d’autres tout ce qu’il a de bon et de vrai ; il n’a tiré de son propre fonds que ses erreurs et ses chimères. « Et l’on ose prétendre, s’écrie Roger Bacon, qu’il n’y a plus rien à faire en philosophie, qu’elle a été achevée dans ces temps-ci, tout récemment, à Paris ! » Quelle illusion ! La science est fille du temps ; elle n’est pas faite d’ailleurs pour devenir facile et vulgaire. « Ce qui est approuvé du vulgaire, dit durement Roger Bacon, est nécessairement faux [14]. » Aussi ne se dissimule-t-il pas qu’il est dans la destinée des hommes de génie d’être méprisés par la foule et persécutés. Qu’importe ? il faut rendre à la foule mépris pour mépris. « La foule a été dédaignée de tout temps par les grands hommes qu’elle a méconnus ; elle n’assista pas avec le Christ à la transfiguration, et trois disciples seulement furent choisis. Ce fut après avoir suivi pendant deux ans les prédications de Jésus que la foule l’abandonna et s’écria : Crucifiez-le [15] ! » Mais une telle perspective n’a rien qui fasse fléchir le courage de Roger Bacon. « Ceux qui ont voulu introduire quelque réforme dans la science ont toujours été en butte aux contradictions et arrêtés par les obstacles. Et cependant la vérité triomphait, et elle triomphera jusqu’au temps de l’antéchrist [16]. »

On s’explique sans peine qu’un esprit et un caractère de cette trempe n’étaient pas à leur place dans un couvent. Les moines ne comprenaient rien à ce frère étrange, qui passait sa vie dans sa tour d’Oxford à observer les astres et à faire des expériences de physique. Ils y soupçonnaient quelque odieux mystère, peut-être un secret commerce avec les démons. On se disait à l’oreille que frère Roger se vantait d’avoir inventé de prodigieuses machines, un appareil pour s’élever dans les airs, un autre pour naviguer sans rameurs avec une vitesse inouïe. On parlait de miroirs incendiaires capables de détruire une armée en un instant, d’un automate doué de la parole, de je ne sais quel androïde prodigieux. Tout cela se faisait-il sans un peu de magie ? Un homme en si bonne intelligence avec les puissances infernales pouvait-il rester disciple et serviteur du Christ ? N’avait-il pas emprunté à ses amis les Arabes, sectateurs de Mahomet, cette horrible et diabolique doctrine que l’apparition des prophètes, l’origine et le progrès des religions tiennent aux conjonctions des astres, que la loi chrétienne en particulier dépend de la conjonction de Jupiter avec Mercure, et enfin, prodige d’erreur et d’iniquité ! que la conjonction de la lune avec Jupiter sera le signal de la chute de toutes les religions ?

Telles étaient les rumeurs du couvent, et comme à l’ordinaire un peu de vrai s’y mêlait à beaucoup de faux. Les supérieurs avertis envoyèrent le frère incriminé d’Oxford à Paris, et là commença pour lui un régime de sévère surveillance et d’inquisition tracassière qui dura dix ans, et fut poussé quelquefois jusqu’aux châtimens les plus humilians. Il faut entendre Roger Bacon raconter lui-même au saint-père ses tribulations dans ce préambule de l’Opus tertium, découvert par M. Cousin, et qui rappelle l’Historia calamitatum d’Abélard. D’abord il lui fut défendu de rien écrire, à plus forte raison d’enseigner. Quel supplice pour un homme dévoré de la passion de répandre ses idées, et qui répétait sans cesse le mot de Sénèque : Je n’aime à apprendre que pour enseigner ! Le voilà réduit à la méditation solitaire ; oh lui refuse toute espèce de livre, on lui retranche ses instrumens de mathématiques. S’il s’occupe des plus simples calculs, s’il veut dresser des tables astronomiques, surtout s’il essaie de former de jeunes novices à l’observation des astres, on s’effraie, on lui interdit ces nobles et innocens exercices comme des œuvres du démon. La moindre des punitions qu’il encoure en cas de désobéissance, c’est le jeûne au pain et à l’eau.

Pendant que frère Roger se consumait au milieu de ces indignités, un rayon de lumière vint tout à coup éclairer sa cellule et réjouir son cœur. On annonce l’exaltation d’un nouveau pape. C’est un Français, Guy Foulques [17], esprit généreux et libéral, ami des lettres et ami de Bacon. Avant d’entrer dans l’église, il avait passé par la guerre et par la jurisprudence. Choisi pour secrétaire par saint Louis, il devint rapidement archevêque, cardinal, puis légat du pape en Angleterre. Ce fut là qu’il entendit parler de ce moine d’Oxford dont les travaux excitaient une admiration mêlée de jalousie et de frayeur. Ne pouvant communiquer directement avec le frère, il se servit d’un ami commun, Rémond de Laon, et sut par lui que Roger préparait un grand ouvrage sur la réforme de la philosophie. Quand Roger fut exilé à Paris, Foulques lui écrivit plusieurs fois, mais inutilement ; la défense des supérieurs était absolue.

On devine quelle fut la joie du pauvre franciscain en apprenant l’exaltation de son protecteur. Il sentit l’espérance entrer dans son âme. Nous trouvons dans l’Opus tertium le contre-coup de cette allégresse : « Que béni soit Dieu, le père de notre Seigneur Jésus-Christ, qui a exalté sur le trône de son royaume un prince éclairé qui veut servir les intérêts de la science ! Les prédécesseurs de votre béatitude, occupés par les affaires de l’église, harcelés par les rebelles et les tyrans, n’eurent pas le loisir de songer à la direction des études libérales ; mais, grâce à Dieu, la main droite de votre sainteté a déployé dans les airs son étendard triomphant, tiré le glaive du fourreau, plongé dans les enfers les deux partis opposés et rendu la paix à l’église. Le temps est propice aux œuvres de la sagesse [18]. »

Malgré la surveillance étroite qui l’entourait, Roger Bacon parvint à faire passer des lettres au nouveau pape ; un chevalier nommé Bonnecor se chargea de les porter et d’y joindre les explications nécessaires. Clément IV ne tarda pas à répondre ; nous avons sa lettre, Wadding, l’historien des franciscains, l’a copiée dans les archives du Vatican :

Lettre du pape Clément IV à Roger Bacon.

« A notre fils chéri le frère Roger dit Bacon, de l’ordre des frères mineurs : Nous avons reçu avec reconnaissance les lettres de votre dévotion, et nous avons pris bonne note des paroles que notre cher fils, le chevalier Bonnecor, y a ajoutées, pour les expliquer, avec autant de fidélité que de prudence. Afin que nous sachions mieux où vous en voulez venir, nous voulons et vous ordonnons, au nom de notre autorité apostolique, que, nonobstant toute injonction contraire de quelque prélat que ce soit, ou toute constitution de votre ordre, vous ayez à nous envoyer au plus vite l’ouvrage que nous vous avons prié de communiquer à notre cher fils Rémond de Laon quand nous étions légat. Nous voulons encore que vous vous expliquiez dans vos lettres sur les remèdes qu’on doit appliquer à ces maux si dangereux que vous nous signalez, et qu’avec le plus de secret possible vous vous mettiez en devoir sans aucun délai.

« Donné à Viterbe, le 10 des calendes de juillet, de notre pontificat la deuxième année. »


En lisant cette lettre, si honorable pour Clément IV, on remarquera qu’il n’ose pas exiger la délivrance de son protégé. Lui le vicaire de Jésus-Christ, le successeur de Grégoire VII, il s’humilie jusqu’à demander le secret à un moine de Saint-François, tant était grand le prestige de cet ordre redoutable, qui forçait les chefs de l’église, les empereurs et les rois à compter avec lui : immense armée, à la fois disciplinée et remuante, que plusieurs papes eurent la pensée de détruire, sans en avoir le courage ou le pouvoir, et qui se crut un instant à la veille de substituer à l’ordre établi en Europe une sorte de république universelle dont le général des franciscains aurait été le chef ! Aussi bien la lettre de Clément IV fut loin de mettre un terme aux épreuves de Roger Bacon. Elle ranima son courage, mais elle n’améliora pas, bien plus, elle aggrava sa position.

On le gardait à vue, on lui défendait de communiquer avec le dehors, on l’exténuait de jeunes et de macérations. Il se mit à l’œuvre pourtant ; mais comment se procurer les livres, l’argent et jusqu’au parchemin nécessaire ? Il lui fallait des aides pour ses expériences et ses calculs, on les lui refusait ; il lui fallait des copistes, il ne savait où en trouver : dans son ordre, ils eussent livré ses écrits aux supérieurs ; hors de son ordre, il n’avait que les copistes de Paris, mercenaires renommés par leur infidélité, et qui n’auraient pas manqué de rendre publics ces écrits dont le pape devait avoir les prémices. Il lui fallait enfin de l’argent, et ce fut là de toutes les difficultés la plus dure à surmonter. Lui, simple moine, il n’avait rien et ne pouvait rien avoir. Il excusait le saint-père, « qui, assis au faîte de l’univers et l’esprit embarrassé de mille soucis, n’avait pas pensé à lui faire tenir quelque somme ; » mais il maudissait les intermédiaires qui n’avaient rien su dire au pontife et ne voulaient pas débourser un seul denier. Il eut beau leur promettre d’en écrire au pape et de les faire rentrer dans leurs avances ; il eut beau s’adresser à son frère, qui était fort riche, mais que la guerre avait ruiné, puis à plusieurs prélats, à ces personnages, écrivait-il au pape avec amertume, dont vous connaissez le visage, mais non pas le cœur : partout il fut éconduit ; sa probité même fut soupçonnée. « Combien de fois n’ai-je point passé pour un malhonnête homme ! Combien de fois on m’a rebuté et leurré de vaines espérances ! Que de hontes et d’angoisses j’ai dévorées en dedans de moi ! » Désespéré, il. s’adresse enfin à des amis presque aussi pauvres que lui, les décide à vendre une partie de leur modeste avoir et à engager le reste à des conditions usuraires. Et grâce à tant d’efforts et d’humiliations, à quoi parvient-il ? À réunir une somme de 60 livres !

Et pendant ce temps, comme le remarque fort bien le dernier et savant historien de Roger Bacon [19], pendant que le pauvre franciscain s’épuisait en efforts de tout genre au fond de sa cellule de la porte Saint-Michel, ses rivaux de gloire et de génie vivaient dans la faveur des papes et des rois. Saint Thomas dînait à la table de saint Louis, et Albert le Grand donnait à l’empereur cette fastueuse hospitalité que la légende a encore rehaussée de ses fantastiques couleurs.

À ces entraves indirectes se joignaient de mauvais traitemens personnels. On voulait à tout prix le faire renoncer à son travail ; Bacon refusait d’obéir, appuyé sur la lettre du saint-père. Dans cette lutte, la violence fut poussée jusqu’aux dernières extrémités ; elles furent si graves qu’il n’ose en faire le récit dans un ouvrage qui doit passer par la main des copistes. « Je vous donnerai peut-être, dit-il au pape, des détails certains sur les mauvais traitemens que j’ai subis, mais je les écrirai de ma main à cause de l’importance du secret [20]. »

Ce fut au milieu de ces tracasseries, de ces obstacles et de ces violences que Roger Bacon parvint à écrire l’Opus majus, qu’il fit porter au pape par un jeune homme nommé Jean, son disciple bien-aimé. Le pape se décida enfin à intervenir. Par ses ordres, Roger Bacon fut rendu à la liberté ; il put revoir le pays natal, sa chère ville d’Oxford, et reprendre, avec son ami Thomas Bungey, l’exécution de ses vastes projets scientifiques. Malheureusement cette période de faveur et de liberté fut bien courte. Un an à peine s’était écoulé que Clément IV mourut et qu’on lui donna pour successeur un pape qui devait la tiare à l’influence du général des franciscains. Désormais privé de tout appui, Roger Bacon retomba sous le poids des préventions et des haines qu’il avait un instant conjurées.

La persécution ne l’avait pas changé. Il continuait de parler et d’écrire, et à ses objections contre les philosophes en renom et les théologiens autorisés il joignait les attaques les plus hardies contre les légistes et les princes, contre les prélats et les ordres mendians, osant même dénoncer l’ignorance et les mœurs dissolues du clergé et la corruption de la cour romaine. L’orage accumulé sur sa tête éclata en 1278. À saint Bonaventure, qui, en dépit de son surnom de docteur séraphique, n’avait pas été doux pour Roger Bacon, mais qui du moins portait dans le gouvernement quelque chose de l’élévation de son esprit et de la douceur relative de son caractère, venait de succéder Jérôme d’Ascoli, caractère énergique, étroit, inflexible. Jérôme vint à Paris tenir un chapitre général de l’ordre. On y fit d’abord comparaître le frère Pierre-Jean d’Olive, suspect de partager les erreurs de Jean de Parme et de l’Evangile éternel. Après lui, ce fut le tour de Roger Bacon. Nous ne savons rien de ce procès, sinon que défense fut faite d’embrasser les opinions du frère rebelle, et qu’il fut lui-même jeté en prison.

En vain Roger s’adressa-t-il au pape Nicolas III. Jérôme l’avait prévenu auprès du saint-père, et les cris de détresse du malheureux franciscain furent étouffés. Cette nouvelle et plus terrible épreuve, sur laquelle tout détail nous manque, dura quatorze ans. Ce ne fut qu’en 1592, après la mort de Jérôme d’Ascoli (pape depuis 1288 sous le nom de Nicolas IV), que le nouveau général de l’ordre, Raymond Galfred ou Gaufredi, rendit à Roger Bacon la liberté. L’infortuné n’était plus en état d’en abuser ; il avait près de quatre-vingts ans. Il s’éteignit peu de temps après à Oxford. Les haines qui l’avaient opprimé pendant sa vie s’acharnèrent sur ses écrits après sa mort. On cloua ses écrits sur des planches pour en empêcher la lecture et les laisser pourrir dans la poussière et l’humidité.


III

Il ne faut point s’attendre à trouver dans l’Opus majus, ni dans aucun autre ouvrage de Roger Bacon, un système général de philosophie. Sous ce rapport, l’analogie est frappante entre le moine d’Oxford et son grand homonyme le chancelier d’Angleterre. Lisez le De Augmentis et le Novum Organum, vous y chercheriez vainement une nouvelle métaphysique ; mais vous y trouverez une méthode et des vues supérieures sur la réforme de la philosophie et la constitution de l’esprit humain. Dans les écrits de Roger Bacon, vous ne trouverez aussi qu’une méthode et des vues générales ; mais ce qui est prodigieux, c’est que le franciscain du XIIIe siècle préconise la même méthode et s’élève aux mêmes vues que le contemporain de Galilée et de Kepler.

Il y a pourtant une différence notable entre les deux Bacon, et elle est toute à l’avantage de Roger. Le chancelier a été sans aucun doute un grand esprit, un grand promoteur ; mais on ne peut nier qu’il ne lui ait manqué un don essentiel, celui qu’ont possédé au degré le plus élevé les Descartes et les Pascal : il lui a manqué ce don d’invention qui fait pénétrer le génie de l’homme dans les mystères de la nature. Bacon de Verulam n’a rien découvert de vraiment capital. Admirable quand il décrit la vraie méthode, quand il en célèbre les avantages et en prophétise les conquêtes, on dirait qu’il perd ses ailes dès qu’il veut entrer dans la sphère des applications. Il ne cesse pas d’être ingénieux et brillant ; mais inventif avec grandeur, mais véritablement fécond, il ne l’est pas.

Roger Bacon a plus de fécondité dans le génie. Ce n’est pas seulement un promoteur, c’est un inventeur. S’il n’a pas connu et décrit la méthode d’observation et d’induction avec cette netteté, cette suite, cette puissance qu’on ne peut assez admirer dans le dernier Bacon, on peut dire qu’il l’a maniée avec plus d’assiduité et de bonheur. Le génie du chancelier regarde la nature de haut ; celui du franciscain vit avec elle dans un commerce intime et familier. Aussi lui a-t-elle confié quelques-uns de ses secrets. Transportez Roger Bacon au XVIe siècle : il eût été Kepler ou Galilée. Ajoutez enfin que Roger Bacon, sans avoir une grande originalité en métaphysique, est plus métaphysicien que Bacon de Verulam, qui ne l’est pas du tout. Il n’a pas inventé sans doute un système nouveau sur l’origine et la nature des choses ; mais il a pris part aux grandes controverses métaphysiques de son temps, et là encore il a laissé des traces que l’histoire de l’esprit humain doit recueillir.


Ce qu’il y a peut-être de plus extraordinaire dans Roger Bacon, c’est le sentiment net et profond qu’il a eu des vices de la philosophie de son temps. Songez que nous sommes au XIIIe siècle. C’est l’âge d’or de la scolastique ; c’est l’époque héroïque des grands docteurs, d’Alexandre de Hales, le docteur irréfragable, de saint Thomas d’Aquin, le docteur angélique, amenant à leur suite Duns Scot, le docteur subtil, Henri de Gand, le docteur solennel. On n’en est plus à l’Aristote de Boèce et aux combats un peu mesquins de la dialectique étroite du XIe siècle. L’horizon s’est élargi ; tous les problèmes essentiels de la philosophie et de la théologie ont été soulevés ; on vénère toujours Aristote, mais c’est l’Aristote des Arabes, non plus seulement le logicien de l’Organon, mais l’auteur du traité de l’Ame, de la Physique', de la Métaphysique et de l’Histoire des Animaux, Aristote psychologue, naturaliste, théologien. Voici saint Thomas, le maître des maîtres, qui, Aristote d’une main, la Bible de l’autre, se dispose à résumer tous les travaux de son siècle dans une encyclopédie gigantesque et à écrire pour l’instruction des âges futurs cette immortelle somme où tous les problèmes de la science et de la foi sont décomposés dans leurs élémens, régulièrement discutés, magistralement résolus, où la sagesse profane représentée par le philosophe contracte un mariage indissoluble avec la science sacrée, monument unique par l’ordre, la proportion, la grandeur de l’ensemble, comme par la finesse, l’abondance et la précision des détails.

Certes, si jamais la science humaine a présenté l’image de l’éternel et du définitif, c’est au siècle de saint Thomas. Eh bien ! il y avait alors sous le froc de Saint-François un homme, un seul, qui n’était point dupe de ces magnifiques apparences, qui, scrutant les bases de l’édifice, en discernait, en touchait du doigt les parties fragiles et caduques. Et ce même homme, ébauchant dans sa pensée l’image prophétique d’un édifice plus vaste et plus solide, payait de sa personne et abordait vigoureusement l’exécution.

Roger Bacon élève contre la philosophie scolastique trois accusations capitales : elle est d’une crédulité aveugle pour l’autorité d’Aristote ; elle est d’une insigne ignorance, puisqu’elle ne connaît ni l’antiquité sacrée, ni l’antiquité profane, son Aristote même étant un Aristote controuvé ; enfin, et c’est là son vice radical, elle se meut dans un cercle d’abstractions, étrangère au sentiment de la réalité et à la contemplation de la nature, par suite artificielle, subtile, disputeuse, pédantesque, enfermant l’esprit humain dans l’école, loin de la nature et des œuvres de Dieu. C’est bien là le fonds de la polémique victorieuse que la renaissance et l’âge moderne ont dirigée contre la scolastique. Les Bruno, les Campanella, les Ramus, Bacon de Verulam lui-même, ne porteront pas un regard plus pénétrant sur les vices de la philosophie du moyen âge. Ils lui feront le même procès. Seulement Bacon le franciscain a perdu ce procès contre son siècle pour avoir eu raison trop tôt, tandis que Bacon le chancelier l’a gagné, non pour avoir mieux plaidé, mais pour avoir trouvé des juges meilleurs.

Rien n’égale la véhémence de Roger Bacon quand il proteste contre le joug d’Aristote. Quoi de plus arbitraire que de déclarer un certain jour que tel philosophe est infaillible ? « Il y a un demi-siècle à peine, dit Roger, Aristote était suspect d’impiété et proscrit des écoles. Le voilà aujourd’hui érigé en maître souverain ! Quel est son titre ? Il est savant, dit-on ; soit, mais il n’a pas tout su. Il a fait ce qui était possible pour son temps, mais il n’est pas parvenu au terme de la sagesse. Avicenne a commis de graves erreurs, et Averroès prête à la critique surplus d’un point. Les saints eux-mêmes ne sont pas infaillibles ; ils se sont souvent trompés, souvent rétractés, témoin saint Augustin, saint Jérôme et Origène [21]. » — « Mais, dit l’école, il faut respecter les anciens. » — « Eh ! sans doute, les anciens sont vénérables, et il faut se montrer reconnaissant envers eux pour nous avoir frayé la route ; mais on ne doit pas oublier que ces anciens furent hommes et qu’ils se sont trompés plus d’une fois : ils ont même commis d’autant plus d’erreurs qu’ils sont plus anciens, car les plus jeunes sont en réalité les plus vieux ; les générations modernes doivent surpasser en lumières celles d’autrefois, puisqu’elles héritent de tous les travaux du passé. »

Ainsi parle un moine vers 1267. En recueillant aujourd’hui cette parole si neuve alors, si hardie et si ingénieuse : les plus jeunes sont en réalité les plus vieux, ne croyez-vous pas entendre l’auteur du De Augmentis s’écrier : Antiquitas seculi juventus mundi [22], ou l’auteur des Pensées comparer le genre humain à un homme unique qui ne meurt jamais et qui apprend et avance toujours ?

Dans cette lutte commune contre Aristote, Roger Bacon a cet avantage sur les hommes de la renaissance et des temps modernes, qu’il a profondément étudié le grand philosophe dont il répudie la tyrannie, et qu’il rend pleine justice à ses travaux. « Je pardonnerais, dit-il, plus volontiers l’abus qu’on fait d’Aristote, si ceux qui l’invoquent étaient en état de le comprendre et de l’apprécier ; mais ce qui m’indigne, c’est qu’on célèbre Aristote sans l’avoir lu. » Aussi bien ce n’est pas chose facile que de connaître la philosophie d’Aristote. On n’en possède que des parties souvent mutilées. Il y a beaucoup d’ouvrages d’un prix infini qu’on ne retrouve plus. Aristote n’avait-il pas écrit, au témoignage de Pline, un millier de volumes ? Il n’en reste qu’un petit nombre. L’Organon lui-même présente des lacunes. L’original de l’Histoire des animaux avait cinquante livres ; les exemplaires latins n’en contiennent que dix-neuf. On n’a conservé que dix livres de la Métaphysique, et dans la traduction la plus répandue il manque une foule de chapitres et une infinité de lignes. Quant aux sciences qui traitent des secrets de la nature, on n’en a que de misérables fragmens.

Maintenant ces fragmens épars de l’œuvre immense d’Aristote, est-on capable de les comprendre ? On les lit, mais non pas dans l’original, qu’on ne connaît pas. On s’en rapporte aux versions latines. Or quoi de plus indigne de confiance que les traducteurs latins d’Aristote ? C’est d’abord Michel Scot, qui, ne sachant pas le grec, s’est servi d’un Juif espagnol nommé Andréas ; c’est Gérard de Crémone, qui ne sait ni le latin ni le grec et ne comprend rien à ses propres versions ; c’est Hermann l’Allemand, qui a avoué ne pas avoir osé traduire la Poétique d’Aristote, parce qu’il ne l’entendait pas ; c’est Guillaume de Morbecke, le plus ignorant de tous, bien qu’il soit aujourd’hui florissant et fournisse de traductions son ami Thomas d’Aquin. Ainsi cet Aristote dont on fait l’incarnation de toute sagesse humaine, et qu’on prétend mettre d’accord avec la sagesse divine, on ne le connaît pas ! Connaît-on mieux la sagesse divine elle-même, l’antiquité sacrée ? Pas davantage. Et pourquoi cela ? C’est qu’on ne sait pas plus l’hébreu que le grec.

Parmi les textes sacrés, les uns sont mal traduits, les autres font absolument défaut : il nous manque deux livres des Machabées ; nous n’avons plus les écrits d’Origène, de saint Basile, de saint Grégoire de Nazianze. D’un autre côté, les livres saints sont pleins d’obscurités, et saint Jérôme lui-même ne les a pas toujours bien compris. Que faut-il faire ? Au lieu de défigurer la Bible de plus en plus, et de la mettre en méchans vers dont on charge la mémoire des enfans, il faut instituer dans les écoles une étude sérieuse de la grammaire et des langues. Et quand on aura formé des lecteurs capables d’entendre les textes, il faudra se mettre en quête de découvrir les monumens que nous avons perdus. Pourquoi les prélats et les riches n’enverraient-ils pas des savans en Italie et dans l’Orient pour y recueillir des manuscrits grecs ? Pourquoi ne pas imiter le saint évêque de Lincoln, Robert Grosse-Tête, qui a chargé à grands frais nombre de personnes instruites d’aller à la recherche des monumens de l’antiquité profane et de l’antiquité sacrée ? Ne serait-ce pas là un digne objet de la sollicitude du saint-siège ? Les infidèles à convertir par des missionnaires qui parleraient leur langue, l’église grecque à réconcilier, quelle magnifique perspective, sans parler des avantages de cette connaissance des langues pour le commerce et l’amitié des nations ! Il faut donc introduire dans l’éducation commune les quatre langues philosophiques, c’est-à-dire le grec, l’hébreu, l’arabe et le chaldéen. C’est de là que sont venues toutes les sciences ; voilà les ancêtres dont nous sommes les fils et les héritiers. Dieu donne la sagesse à qui il lui plaît ; il ne lui a pas convenu de la donner aux Latins, et la philosophie n’a été achevée que trois fois depuis le commencement du monde : chez les Hébreux, chez les Grecs et chez les Arabes [23].

Qui parle de la sorte ? qui célèbre avec cet enthousiasme et cette véhémence l’étude de la langue grecque et des langues orientales, l’épuration des monumens, la critique des textes fondée sur une philologie exacte et sur une érudition universelle ? Ne vous sentez-vous pas transportés à l’école de Florence auprès des Médicis, dans la société de Marsile Ficin, de Pic de La Mirandole, de Politien, ou même en plein collège de France, au temps de Turnèbe et de Budé ?

Comme ces grands rénovateurs de l’esprit humain, Roger Bacon est plein d’enthousiasme pour la belle et noble antiquité. C’est au point qu’il va, lui chrétien sincère et moine de vocation et de mœurs, jusqu’à placer les moralistes de la Grèce au-dessus des docteurs de l’école. « Il est étrange que nous, chrétiens, nous soyons sans comparaison inférieurs dans la morale aux philosophes anciens. Qu’on lise les dix livres de l’Ethique d’Aristote, les traités innombrables de Sénèque, de Cicéron et de tant d’autres, et nous verrons que nous sommes dans l’abîme des vices, et que la grâce de Dieu peut seule nous sauver. Le zèle de la chasteté, de la douceur, de la paix, de la constance et de toutes les vertus fut grand chez les philosophes, et il n’y a pas un homme assez absurdement entiché de ses vices qui n’y renonçât sur-le-champ, s’il lisait leurs ouvrages, tant sont éloquens leurs éloges de la vertu et leurs invectives contre le vice ! Le pire de tous les vices, c’est la colère, qui détruit tous les hommes et l’univers entier ; eh bien ! l’homme le plus emporté, s’il lisait avec soin les trois livres de Sénèque, rougirait de s’irriter [24]. » Roger Bacon a pour Sénèque un goût particulier. Il ne peut le louer assez d’avoir recommandé de faire chaque soir son examen de conscience. Voilà, dit-il, un admirable argument pour la morale ! Un païen, sans les lumières de la grâce et de la foi, est arrivé là, conduit par la seule force de sa raison [25].

Mais si l’étude des anciens faite avec indépendance et éclairée par l’érudition et la critique est une étude féconde, il en est une bien plus féconde encore et bien plus nécessaire : c’est l’étude sans laquelle toutes les autres sont vaines, l’étude de la nature, la contemplation directe des œuvres de Dieu. Nous touchons ici au vice mortel de la philosophie des écoles. Elle se consume en vaines disputes ; elle s’aiguise, se raffine et se confond en subtilités ; elle ignore la vie. Il n’y a qu’un remède à ce mal, c’est de constituer les sciences expérimentales. Ici Roger Bacon trace des pages mémorables, qui, à quatre siècles d’intervalle, annoncent tour à tour le Novum Organum et le Discours de la Méthode. Voici d’abord quelques pensées détachées, qui tiendraient fort bien leur place parmi les meilleurs aphorismes de lord Verulam.

« J’appelle science expérimentale celle qui néglige les argumentations, car les plus forts argumens ne prouvent rien, tant que les conclusions ne sont pas vérifiées par l’expérience. »

« La science expérimentale ne reçoit pas la vérité des mains de sciences supérieures ; c’est elle qui est la maîtresse, et les autres sciences sont ses servantes. »

« Elle a le droit en effet de commander à toutes les sciences, puisqu’elle seule certifie et consacre leurs résultats. »

« La science expérimentale est donc la reine des sciences et le terme de toute spéculation [26]. »

Ce ne sont là que des aperçus rapides et comme des éclairs de génie. Voici des pensées plus suivies et d’un plus large développement : « Dans toute recherche, il faut employer la meilleure méthode possible. Or cette méthode consiste à étudier dans leur ordre nécessaire les parties de la science, à placer au premier rang ce qui réellement doit se trouver au commencement, le plus facile avant le plus difficile, le général avant le particulier, le simple avant le composé ; il faut encore choisir pour l’étude les objets les plus utiles en raison de la brièveté de la vie ; il faut enfin exposer la science avec toute certitude et toute clarté, sans mélange de doute et d’obscurité, Or tout cela est impossible sans l’expérience, car nous avons bien divers moyens de connaître, c’est-à-dire l’autorité, le raisonnement et l’expérience ; mais l’autorité n’a pas de valeur, si on n’en rend compte, non sapit nisi detur ejus ratio ; elle ne fait rien comprendre, elle fait seulement croire ; elle s’impose à l’esprit sans l’éclairer. Quant au raisonnement, on ne peut distinguer le sophisme de la démonstration qu’en vérifiant la conclusion par l’expérience et par la pratique. » Page vraiment admirable ! Cette fière indépendance, cette haine de l’obscurité, ce besoin d’idées claires et distinctes, cet amour de l’ordre et de la simplicité, ne sont-ce pas les traits distinctifs du Discours de la Méthode et les propres expressions de Descartes ?

Roger Bacon distingue, comme fera plus tard le Novum Organum, deux sortes d’observations : l’une passive et vulgaire, et l’autre active et savante. À celle-là seulement convient le nom d’expérience. « Il y a une expérience naturelle et imparfaite, dit-il, qui n’a pas conscience de sa puissance, qui ne se rend pas compte de ses procédés, qui est à l’usage des artisans et non des savans. Au-dessus d’elle, au-dessus de toutes les sciences spéculatives et de tous les arts, il y a l’art de faire des expériences qui ne soient pas débiles et incomplètes [27]. » Mais à quelle condition l’expérience atteindra-t-elle à des résultats précis, elle qui opère toujours sur des phénomènes fugitifs et changeans ? à la condition d’appeler à son secours les instrumens de précision, et le premier de tous, le calcul. « Les physiciens doivent savoir, dit Roger Bacon, que leur science est impuissante, s’ils n’y appliquent le pouvoir des mathématiques, sans lesquelles l’observation languit et n’est capable d’aucune certitude [28]. » Bacon s’était lui-même engagé si avant dans cette voie neuve et hardie, que dans un traité de multiplicatione specierum, qui lui avait coûté, dit-il, dix ans de travail, il avait essayé l’œuvre réservée à Descartes et à Newton, la réduction de toutes les actions réciproques des corps à des lois mathématiques.

Armée de l’expérience et du calcul, la science pourra s’élever au-dessus des faits, car les faits en eux-mêmes ne sont pas l’objet de la science. Les faits peuvent avoir leur utilité, mais la science vise plus haut que l’utile : elle aspire au vrai. Elle ne se contente pas de faits, elle veut saisir des lois, des causes, canones, universales réguloe. « Si Aristote prétend, au deuxième livre de la Métaphysique, que la connaissance des raisons et des causes surpasse l’expérience, il parle d’une expérience inférieure. Celle que j’ai en vue s’étend jusqu’à la cause, et la découvre à l’aide de l’observation. Alors seulement l’esprit est satisfait ; toute incertitude a disparu, et le philosophe se repose dans l’intuition de la vérité [29]. »

Les lois de la nature découvertes, la spéculation a terminé son ouvrage ; c’est à la pratique de commencer le sien. Ici, nous l’avouerons, l’ardente imagination de Roger Bacon l’emporte au-delà du raisonnable et du possible. Comme il ne connaît pas de limites à la science de l’homme, il n’en met pas à son pouvoir. Aucune force dans la nature n’est si cachée que l’esprit de l’homme ne puisse l’atteindre, et sa volonté la maîtriser. L’univers connu, c’est l’univers conquis. « On fabriquera des instrumens pour naviguer sans le secours des rameurs et faire voguer les plus grands vaisseaux, avec un seul homme pour les conduire, plus vite que s’ils étaient pleins de matelots ; des voitures qui rouleront avec une vitesse inimaginable sans aucun attelage ; des instrumens pour voler, au milieu desquels l’homme assis fera mouvoir quelque ressort qui mettra en branle des ailes artificielles battant l’air comme celles des oiseaux ; un petit instrument de la longueur de trois doigts et d’une hauteur égale pouvant servir à élever ou abaisser sans fatigue des poids incroyables. On pourra, avec son aide, s’enlever avec ses amis du fond d’un cachot au plus haut des airs, et descendre à terre à son gré. Un autre instrument servira pour traîner tout objet résistant sur un terrain uni, et permettre à un seul homme d’entraîner mille personnes contre leur volonté ; il y aura un appareil pour marcher au fond de la mer et des fleuves sans aucun danger, des instrumens pour nager et rester sous l’eau, des ponts sur les rivières sans piles ni colonnes, enfin toute sortes de mécaniques et d’appareils merveilleux [30]. »

Que le lecteur moderne se garde d’être trop sévère pour ces promesses brillantes où quelques chimères se mêlent à plus d’une espérance prophétique. Ni Kepler, ni Descartes, ni Leibnitz lui-même ne se sont préservés d’un peu d’illusion, et peut-être est-il nécessaire, même aux hommes supérieurs, pour atteindre un but proportionné aux forces humaines, de viser plus haut et de prendre leur élan vers l’inaccessible et l’infini.


III

Parmi les découvertes innombrables (je parle de découvertes proprement scientifiques) dont une critique peu sévère, depuis Wood jusqu’à M. Pierre Leroux, fait honneur à Roger Bacon, quelles sont celles qui lui appartiennent d’une manière authentique ? Question délicate et compliquée sur laquelle les nouveaux documens pourront fournir plus d’une information précieuse, mais que nous toucherons d’une main discrète, laissant aux juges spéciaux et compétens le soin de la discuter.

Le titre scientifique le plus certain de Roger Bacon, c’est la réforme du calendrier. Il est aujourd’hui incontestable que le moine franciscain a proposé à Clément IV cette réforme, sollicitée aussi par Copernic, et qui ne s’est accomplie que sous Grégoire XIII, en 1582.

« Les défauts du calendrier, dit Roger Bacon, sont devenus intolérables au sage et font horreur à l’astronome. Depuis le temps de Jules César, et malgré les corrections qu’ont essayées le concile de Nicée, Eusèbe, Victorinus, Cyrillus, Bède, les erreurs n’ont fait que s’aggraver ; elles ont leur origine dans l’évaluation de l’année, que César estime être de trois cent soixante-cinq jours et un quart, ce qui tous les quatre ans amène l’intercalation d’un jour entier ; mais cette évaluation est exagérée, et l’astronomie nous donne le moyen de savoir que la longueur de l’année solaire est moindre d’un cent-trentième de jour (environ onze minutes) ; de là vient qu’au bout de cent trente années [31] on a compté un jour de trop, et cette erreur se trouverait redressée si on retranchait un jour après cette période. »

« L’église, continue Roger Bacon, avait d’abord fixé l’équinoxe du printemps au 25 mars, et maintenant au 21 ; mais l’équinoxe n’arrive pas à cette date. Cette année (Roger écrivait en 1267), l’équinoxe du printemps a eu lieu le 13 mars, et tous les 125 ans environ il avancera d’un jour. L’église se trompa d’ailleurs dès le principe ; 140 ans après l’incarnation, Ptolémée trouvait que l’équinoxe du printemps avait lieu le 22 mars ; il y a de cela 1127 ans. Aujourd’hui il a lieu le 13, c’est-à-dire neuf jours plus tôt, et en divisant 1267 par 9, on obtient 124, qui est le nombre d’années au bout duquel les équinoxes avancent d’un jour. L’église prétend que le solstice d’hiver tombait le jour de la nativité de Jésus-Christ, le 25 décembre : c’est une erreur, la vérification de Ptolémée l’ayant fixé en l’an 140 au 22, il ne pouvait être, en l’an premier, qu’un peu plus d’un jour en retard, c’est-à-dire du 23 au 24. L’équinoxe du printemps ne pouvait être non plus, en l’an premier, le 25 mars, puisque Ptolémée l’a fixé, pour l’an 140, au 22 de ce même mois ; encore moins peut-il être, comme on le compte aujourd’hui, le 21, d’après l’usage de l’église ; en réalité il vient le 13 à peu près, puisqu’en 124 ans il avance d’un jour. Donc d’abord les équinoxes ne sont pas fixes, et puis ils n’arrivent pas aux jours indiqués par l’église. »

Les erreurs qui concernent les lunaisons ne sont pas relevées par Roger Bacon avec moins de sagacité et d’exactitude. « Le calendrier actuel, dit-il, indique mal les nouvelles lunes ; en 76 ans, la nouvelle lune avance sur l’époque fixée par le calendrier de 6 heures 40 minutes [32] ; au bout de 356 ans, l’erreur sera d’un jour entier. » En ajoutant d’autres erreurs à celle-là, Roger Bacon arrive à ce résultat qu’après 4266 ans la lune sera pleine dans le ciel et nouvelle sur le calendrier, et il conclut en adressant au pape cette énergique et éloquente adjuration : « Une réforme est nécessaire ; toutes les personnes instruites dans le comput et gastronomie le savent et se raillent de l’ignorance des prélats, qui maintiennent l’état actuel. Les philosophes infidèles, arabes et hébreux, les Grecs qui habitent parmi les chrétiens, comme en Espagne, en Égypte et dans les contrées de l’Orient, et ailleurs encore, ont horreur de la stupidité dont font preuve les chrétiens dans leur chronologie et la célébration de leurs solennités. Et cependant les chrétiens ont maintenant assez de connaissances astronomiques pour s’appuyer sur une base certaine. Que votre révérence donne des ordres, et vous trouverez des hommes qui sauront remédier à ces défauts, à ceux dont j’ai parlé et à d’autres encore (car il y en a treize en tout), sans compter leurs ramifications infinies. Si cette œuvre glorieuse s’accomplissait du temps de votre sainteté, on verrait s’achever une des entreprises les plus grandes, les meilleures et les plus belles qui jamais aient été tentées dans l’église de Dieu. »

Roger Bacon ne réduit pas ses vues astronomiques à la question particulière du calendrier. Il attaque sur tous les points le système de Ptolémée, et, ce qui est fort à son honneur, il l’attaque à l’endroit même qui devait attirer le regard sévère de Copernic et susciter le nouveau système du monde. Le cosmos de Ptolémée, avec ses emboîtemens infinis, avec ses excentriques et ses épicycles, lui paraît artificiel, compliqué, trop asservi aux apparences des sens et infiniment éloigné de la simplicité de la nature.

Si en astronomie Roger Bacon annonce Copernic, l’on peut dire qu’en optique il prépare Newton. À la vérité, les travaux des Arabes dans l’une et l’autre science, particulièrement ceux d’Alpetragius et d’Alhasen, lui ont beaucoup servi ; mais il a le mérite, éminent pour l’époque, d’avoir décrit le mécanisme délicat et compliqué de l’œil avec une rare précision et soupçonné l’action de la rétine. Ce n’est pas non plus un faible service d’avoir soutenu contre Aristote que la propagation de la lumière n’est pas instantanée [33], et que la lumière des étoiles leur appartient en propre et ne leur vient pas du soleil, enfin d’avoir essayé de rendre compte de la scintillation stellaire et d’expliquer le phénomène si curieux, et encore si discuté, des étoiles filantes. À son avis, ces météores ne sont pas de véritables étoiles, mais des corps relativement assez petits, corpora parvœ quantitatis, qui traversent notre atmosphère et s’enflamment par la rapidité même de leur mouvement.

En fait d’optique, on a attribué à Roger Bacon l’invention des verres de lunette, celle du microscope et du télescope. On voit en effet dans le préambule de l’Opus tertium qu’en envoyant son ouvrage à Clément IV, Roger avait chargé Jean, son élève chéri, de remettre au saint-père une lentille de cristal [34] ; mais cette indication est vague. Ce qui est hors de contestation, c’est que Roger avait étudié de près le phénomène des réfractions, particulièrement celle qui concourt à produire l’arc-en-ciel, et cherché la loi de déviation des rayons lumineux passant à travers l’atmosphère.

Sa part d’invention en chimie n’est pas aussi facile à démêler [35]. A-t-il découvert le phosphore, le manganèse, le bismuth ? A-t-il inventé la poudre à canon ? La formule chimique en est certainement dans ses écrits ; mais peut-être l’avait-il empruntée aux Arabes, ainsi que beaucoup d’autres recettes et observations. Les hommes du métier savent d’ailleurs qu’entre une observation de détail même heureuse, une formule chimique même exacte, un pressentiment même divinateur, entre tout cela et une véritable découverte scientifique il y a une différence infinie. Le fait est qu’en cherchant peu philosophiquement l’introuvable pierre philosophale, les alchimistes ont rencontré beaucoup de vérités qu’ils ne cherchaient pas. Roger Bacon est plus souvent un alchimiste et un astrologue qu’un véritable astronome et un chimiste digne de ce nom. Il croit à la transmutation des métaux et à l’influence des conjonctions célestes sur les événemens humains. Les Arabes lui ont assuré qu’Artéphius avait vécu mille vingt-cinq ans, et que l’élixir chimique ferait vivre plus longtemps encore. Il donne des électuaires où entrent l’or potable, des herbes, des fleurs, du sperma ceti, de l’aloès, de la chair de serpent, etc.

Alchimiste et astrologue, il ne lui manquait rien pour être un magnétiseur. Je trouve en effet dans Roger Bacon cette grande découverte du XVIIIe siècle, le magnétisme animal, de sorte que s’il a la gloire d’avoir fait pressentir tantôt Copernic, tantôt Descartes, tantôt Newton, il n’a pas échappé au malheur de devancer Mesmer. « L’âme, dit-il, agit sur le corps, et son acte principal, c’est la parole. Or la parole, proférée avec une pensée profonde, une volonté droite, un grand désir et une forte conscience, conserve en elle-même la puissance que l’âme lui a communiquée et la porte à l’extérieur ; c’est l’âme qui agit par elle et sur. les forces physiques et sur les autres âmes, qui s’inclinent au gré de l’opérateur. La nature obéit à la pensée, et les actes de l’homme ont une énergie irrésistible. Voilà en quoi consistent les caractères, les charmes et les sortilèges ; voilà aussi l’explication des miracles et des prophéties, qui ne sont que des faits naturels. Une âme pure et sans péché peut par là commander aux élémens et changer l’ordre du monde ; c’est pourquoi les saints ont fait tant de prodiges [36]. »

Il faut pardonner à Roger Bacon, qui a devancé de trois siècles les grandes vues des temps modernes, de ressembler par plus d’un mauvais côté aux génies aventureux du XVIe siècle. J’avoue qu’il a des traits de Cardan et de Paracelse ; mais il est plus juste de le rapprocher de Kepler. Comme ce grand astronome, il associe les calculs précis et les vues de génie avec les caprices d’une imagination exaltée. Comme lui encore, et je retrouve cette faiblesse dans quelques contemporains, disciples un peu attardés de l’ingénieuse et chimérique renaissance, il introduit les mathématiques dans les choses religieuses et morales, expliquant la trinité par la géométrie et voyant entre l’effusion de la grâce et celle des rayons lumineux les plus belles analogies. Ce qui rachète ces écarts, c’est une sincérité, une candeur, une naïveté parfaites. La source où Roger Bacon puise son ardeur, ce n’est pas le fol orgueil d’étonner le vulgaire, ou la convoitise des biens matériels ; non, c’est la noble ambition de comprendre et de coordonner toutes les parties de l’immense vérité, et de rendre la vérité elle-même secourable et bienfaisante au genre humain.


IV

Promoteur de la vraie méthode, inventeur dans les sciences, Roger Bacon est-il aussi un métaphysicien original ? C’est ce que nous laisserait croire volontiers M. Emile Charles, qui a le mérite d’avoir étudié le premier sur l’ensemble des manuscrits cette face du génie de Bacon signalée par M. Cousin, mais encore mal connue et quelque peu incertaine. Nous n’avons nulle peine à comprendre chez M. Charles quelque excès de complaisance et de faveur ; mais nous lui demandons la permission de ne nous y associer que dans une certaine mesure. Roger Bacon, je le reconnais, n’est pas un pur savant, personne ne ressemble moins que lui à ce qu’on appelle aujourd’hui un homme spécial ; les grandes controverses métaphysiques de son temps l’ont occupé, cela est notable, cela est intéressant, cela complète la figure du personnage. Il importe par conséquent à l’histoire de la philosophie de rechercher ses opinions sur la matière et la forme, sur le principe de l’individuation, sur les espèces sensibles et les espèces intelligibles, et c’est ce que fait M. Charles avec une grande abondance d’informations, un choix curieux de textes courageusement recueillis. Mais Roger Bacon est-il un métaphysicien vraiment original, égal ou supérieur à ses contemporains Albert le Grand et saint Thomas d’Aquin ? M. Charles ose l’affirmer, sauf quelquefois à s’en dédire. Je le crois plus près de la vérité quand il s’en dédit.

Le docte interprète de Roger Bacon pose fort bien le problème métaphysique de la substance : il le pose dans les termes mêmes où le XIIIe siècle le posa, c’est-à-dire en partant de la distinction de la matière et de la forme ; mais à peine M. Charles a-t-il indiqué un peu superficiellement cette distinction célèbre établie par Aristote, qu’il se hâte de déclarer qu’elle n’a pour lui qu’une valeur logique. À son avis, dans la réalité des choses, l’idée de la substance est une idée simple. Voilà qui aurait mérité d’être éclairci et prouvé. Après avoir posé la question de la matière et de la forme, M. Charles pense que la solution qu’en a donnée Bacon est certainement la plus originale du siècle ; puis, tout en maintenant ce grand éloge, il l’explique en disant que le principal mérite des idées de Bacon sur la substance, c’est d’être le plus négatives possible, car, ajoute le savant auteur, la meilleure théorie de la matière et de la forme, c’est celle de Descartes, qui supprime le problème. Descartes a-t-il en effet supprimé le problème, et le plus grand philosophe du monde peut-il supprimer un problème qui a sa racine dans la nature des choses et dans la constitution de l’esprit humain ? Ce n’est pas à la légère que le génie profondément pénétrant d’Aristote avait imposé à qui veut pénétrer la nature intime d’un être quelconque ces deux questions : quelle est la substance de cet être, c’est-à-dire le fond, la base, le sujet de ses attributs et de ses modes ? et puis quelle est l’essence de cet être, c’est-à-dire son attribut distinctif, caractéristique ? La substance, c’est ce qu’Aristote appelle la matière ; l’essence, c’est ce qu’il nomme la forme. Il est clair que le problème est parfaitement sérieux et absolument inévitable à moins de supprimer la métaphysique, moyen de simplification très à la mode aujourd’hui, mais qui n’était pas à l’usage de Descartes.

Même quand il ne s’agit que d’expliquer le monde corporel, Descartes trouve devant lui le problème de la matière et de la forme, et il le résout en imaginant une étendue indéfinie, mobile, figurable et divisible, matière première qui devient toute espèce de corps en recevant une figure et un mouvement déterminés. Ainsi Descartes a eu beau faire, il n’a pu supprimer le problème, et s’il l’avait en effet écarté entièrement, il n’eût pas été un grand métaphysicien. Comment donc Roger Bacon peut-il avoir droit à être proclamé l’auteur de la doctrine la plus originale sur la substance qui ait paru au XIIIe siècle, s’il s’est borné à écarter un problème inévitable ? Il faudrait, pour justifier cet éloge, que vous démontrassiez, soit à l’aide de Bacon, soit par de nouveaux raisonnemens, que le problème de la matière et de la forme n’existe réellement pas.

Et j’en dirai autant d’un autre problème étroitement lié à celui-là, et fort agité au moyen âge, le problème de l’individuation ou de l’individualité. Ces deux questions ont l’air d’être nouvelles au temps de saint Thomas et de Duns Scot. Ce sont les mots qui trompent. L’esprit humain est ingénieux : quand on dédaigne un problème métaphysique sous une certaine forme pédantesque et vieillie, il feint de quitter la partie et de faire acte de modestie ; puis il invente subtilement des formules nouvelles sous lesquelles se cache le problème éconduit, et voilà les métaphysiciens qui se remettent à l’ouvrage, et les générations nouvelles qui se passionnent pour leurs systèmes et leurs combats. Je crains que M. Charles n’ait pas démêlé que le problème de l’individualité n’est autre que le problème de la matière et de la forme, lequel n’est qu’un aspect du problème éternel des réalistes et des nominaux.

Mais voyons un peu ce que dit Roger Bacon sur la matière et la forme. M. Charles admire la clarté de sa théorie. C’est ne pas être difficile en fait de clarté. Ce que j’entrevois pour ma part dans cette doctrine obscure et indécise, c’est d’abord que tout individu réel, esprit ou corps, corps brut ou corps vivant, esprit humain ou esprit angélique, en tant qu’il est réel, en tant qu’il est une substance, possède matière et forme, c’est-à-dire peut être envisagé par la raison sous le point de vue de l’indétermination ou de la possibilité, ou sous celui de la détermination et de l’actualité. Il y a donc matière spirituelle et matière corporelle, matière angélique et matière humaine. Il n’est donc pas vrai que la forme soit le principe unique de la différence des êtres, ni que la matière soit, chez l’homme, le principe de l’individuation.

Cette théorie paraît plaire beaucoup à l’historien de Roger Bacon ; j’aurais voulu mieux comprendre ses motifs d’admiration. Il dit qu’elle a l’avantage de faire comprendre l’existence des lois générales de la nature, tandis que les autres doctrines rendent ces lois impossibles. Ceci est tout simplement une contre-vérité, car avec la théorie de Roger Bacon, chaque individu ayant sa matière propre et sa forme propre, je ne vois plus quel rapport d’analogie il peut avoir avec d’autres individus. Au contraire, chez saint Thomas par exemple, la forme ou l’essence humaine étant identique dans tous les hommes, cela explique les lois générales du genre humain. Quant aux individus, ils trouvent dans la substance ou dans la matière leur principe d’individuation. Ou bien, si l’on admet que tous les êtres finis sortent d’une commune matière, voilà encore l’explication des lois générales, car alors la matière est le principe des analogies, et la forme le principe des différences. M. Charles prétend que Roger Bacon a un autre avantage, celui d’éviter les formes séparées du docteur angélique, conception en effet fort bizarre et fort périlleuse, sans parler de toutes les difficultés attachées à cette fameuse théorie thomiste de l’individualité humaine, qui rend la séparation de l’âme et du corps impossible. Soit ; mais à la place de ces inconvéniens il y en a d’autres. Comment Roger Bacon expliquerait-il l’union de l’âme et du corps, si l’âme et le corps, ayant chacun leur matière et leur forme spéciales, constituent par là même deux êtres profondément séparés, sans analogie réelle et sans union concevable ? Et pour ne pas insister sur mille autres difficultés, le moyen, je le demande à Roger Bacon et à son habile interprète, le moyen de comprendre l’immutabilité de Dieu, si Dieu même a une matière en tant qu’il est substance ? Je ne vois donc pas que Roger Bacon mérite le brevet d’originalité métaphysique qu’on veut lui donner. Roger Bacon se trompe en voulant supprimer un problème qui est inhérent à la métaphysique ; puis, au lieu de le supprimer, il adopte une solution particulière, sujette à mille objections.

Il y a un passage notable de Roger Bacon sur l’universel qui me paraît être en pleine contradiction avec la théorie que son historien lui attribue sur la matière et la forme : « Il y a des sophistes, dit Roger [37], qui veulent montrer que l’universel n’est rien, ni dans l’âme, ni dans les choses, et s’appuient sur des visions comme celle-ci : que tout ce qu’il y a dans le singulier est singulier. Suivant eux, l’universel n’est rien dans les choses, et le seul rapport entre les objets individuels consiste dans l’analogie, et non dans la participation à une nature commune ; entre un homme et un autre homme, il n’y a d’autre rapport qu’une analogie… »

Voilà bien là la doctrine de l’universel, telle qu’elle résulterait des principes de Roger Bacon sur la matière et la forme ; cette doctrine est bien connue : c’est le nominalisme. Après lui avoir donné des gages, Roger la combat et distingue dans l’individu deux sortes de caractères, les uns absolus et individuels, les autres relatifs, résultant des rapports de cet individu avec tous ceux qui lui sont unis par une nature commune, par exemple l’humanité. Mais s’il en est ainsi, si Socrate et Platon, outre leur nature individuelle, participent à une nature commune, il n’est plus vrai que tout être ait sa matière propre et sa forme propre. Il faut que soit la matière, soit la forme aient un caractère général, et alors qu’il y ait entre la matière et la forme autre chose qu’une différence purement logique et artificielle. Je m’étonne qu’un esprit aussi pénétrant que M. Charles n’ait pas vu cette contradiction.

Il félicite Roger Bacon d’avoir écarté le problème de l’individuation et d’avoir presque dit, comme plus tard Okkam : Et ideo non est quœrenda causa individuationis. C’est facile à dire, et au surplus je conçois Okkam se moquant des hœccéités de Duns Scott, le magister abstractionum, et des universaux du réalisme. Il n’admet, lui, que des individus ou plutôt que des phénomènes, doctrine très simple, j’en conviens, très commode surtout, et que des hommes d’esprit, fils déguisés de Condillac, nous donnent aujourd’hui pour le dernier mot de la science hégélienne ; mais nier la substance, ce n’est pas en écarter le problème : c’est le résoudre dans le sens du scepticisme absolu.

Ainsi, d’aucune façon, je ne puis souscrire à la prétendue originalité de la doctrine de Roger Bacon, soit sur la matière et la forme, soit sur l’universel, soit sur l’individuation. J’accorderai que Roger Bacon, tout enclin qu’il fût par vocation et par génie à s’adonner avec passion aux sciences, a eu ce rare mérite d’avoir compris l’importance de la métaphysique. J’accorderai qu’il applique à ces matières un goût de simplicité et une force de bon sens qui l’inspirent quelquefois très heureusement, comme lorsqu’il rejette cet intermédiaire inutile que la scholastique établissait entre l’esprit et ses objets sous le nom d’espèces sensibles et intelligibles. C’est fort bien fait de souiller sur les fantômes de l’abstraction, mais à la condition de ne point aller jusqu’à la négation des problèmes inévitables et des réalités certaines. Roger Bacon incline au nominalisme, mais il y incline sans le savoir. Il n’a pas sur ce point la hardiesse et la netteté de Roscelin, ni la finesse ingénieuse d’Abélard ; c’est un nominaliste indécis, et la preuve qu’il n’a pas pleinement conscience de la portée de ses systèmes, c’est qu’il est en théologie d’une orthodoxie parfaite, vraiment moine par ce côté, et moine du XIIIe siècle, mettant la foi par-dessus tout, acceptant tous les mystères avec humilité, et par surcroît la suprématie du pape et la supériorité du droit canonique sur le droit civil. Que nous sommes loin de la logique d’un Okkam !


Cette médiocrité du sens métaphysique chez Roger Bacon, jointe à cette exacte orthodoxie théologique, achève de le caractériser et de le mettre en un juste rapport avec son siècle et avec les siècles qui ont suivi. À un premier aperçu, celui qui ne songerait qu’aux persécutions qu’il a subies dans son ordre pourrait le prendre pour un moine en pleine révolte, comme aussi, à ne regarder qu’à la hardiesse de certaines vues, on serait tenté de voir en lui un libre penseur, un libertin. Ce serait se tromper dans les deux cas. Roger Bacon n’est point un Luther ni un Bruno. Au milieu de ses élans les plus audacieux vers l’avenir, il reste un franciscain contemporain de saint Bonaventure. Cela est tout simple, on est toujours de son siècle par quelque endroit. Supposer un homme qui n’aurait avec ses contemporains aucun point de ressemblance, c’est supposer plus qu’un prodige, c’est imaginer un monstre, une apparition inexplicable et inutile. Roger Bacon a subi, et, qui plus est, librement accepté les conditions organiques de la vie morale au XIIIe siècle. Il s’est fait moine par vocation, et il est resté moine dans le fond le plus intime de ses croyances. Pour lui, la vérité réside dans les saintes écritures ; il ne reste qu’à l’en faire sortir ou à l’y rattacher : c’est à quoi sert la philosophie. L’Écriture, c’est la main fermée ; la philosophie, c’est la main ouverte. Pourquoi les philosophes anciens ont-ils, pressenti les plus hautes vérités du christianisme ? C’est d’abord qu’ils ont recueilli par des voies mystérieuses cette première révélation que les patriarches se sont transmise dans son intégrité, et qui s’est communiquée par lambeaux aux sages de tous les pays. Et puis, il y a une raison plus simple et plus profonde de l’accord nécessaire de la philosophie et de la théologie : c’est qu’elles ont la même origine. Ce sont deux rayons du même soleil, car la raison qui éclaire les philosophes, cet intellect actif, comme ils disent, qui excite et allume toutes les intelligences, c’est le Verbe même de Dieu, le Verbe qui s’est fait chair et qui a habité parmi nous.

Voilà certes une manière très élevée de concevoir l’harmonie de la science et de la foi ; mais qui ne reconnaît à l’instant que cette doctrine est celle-là même qu’ont enseignée tous les grands théologiens du XIIIe siècle ? Comment se fait-il maintenant que Roger Bacon se montre pénétré d’un si profond dédain pour l’œuvre d’Alexandre de Hales, d’Albert le Grand et de saint Thomas, et qu’il ait employé sa vie à ouvrir une autre voie à ses contemporains ? Voici, je crois, la clé de cette énigme.

Roger Bacon connaît à fond la théologie chrétienne, et il la tient pour absolument vraie. Or qu’est-ce que la théologie, si ce n’est la solution régulière et raisonnée de tous les grands problèmes qui intéressent l’humanité ? Il y a dans les dogmes du christianisme, et parmi les obscurités mêmes des mystères, une métaphysique secrète. La Trinité est-elle autre chose qu’une explication de la nature de Dieu, explication incomplète il est vrai, lumière mêlée d’ombre, mais proportionnée à nos faibles yeux, en attendant qu’ils soient capables de supporter le plein jour de la vérité contemplée fade ad faciem ? Comment concevoir l’origine de l’homme et de toutes choses ? La théologie l’explique par la puissance créatrice du Verbe. Et quant à la condition terrestre du genre humain, la religion n’en assigne-t-elle pas la cause première par le dogme du péché originel, dogme redoutable, qu’une logique sublime rattache par des nœuds étroits aux dogmes consolans de l’incarnation.et de la rédemption, gages de notre salut et de notre félicité future ? Recueillir et comprendre ces dogmes autant que la raison le permet, en saisir les rapports et l’enchaînement, c’est véritablement connaître les premières causes et les premiers principes des choses. Or cette connaissance, c’est ce qu’on appelle proprement la métaphysique. S’il en est ainsi, quelle est l’œuvre la plus féconde que la science humaine ait à se proposer ? Quant aux causes premières, la théologie seule les connaît et les enseigne. Reste la région des causes secondes, la région de l’homme et de l’univers. Or, pour connaître l’univers et l’homme, faut-il spéculer d’une manière abstraite sur la cause matérielle et sur la cause formelle, inventer des espèces intentionnelles, des hœccéités, des entités, monde fantastique où l’esprit s’agite stérilement et se consume en vains combats ? ou bien encore faut-il tourmenter les écrits d’un ancien, qu’on érige en oracle, sans savoir le lire ni le comprendre, pour aboutir, sous prétexte de conciliation, à corrompre la foi par Aristote et Aristote par la foi ? Non, il y a quelque chose de mieux à faire : c’est de laisser là les disputes de l’école et les livres d’Aristote, et de contempler l’univers. Le grand livre de la nature est là ; Dieu l’a mis sous nos yeux pour nous engager à le lire sans cesse et à y chercher les plans de sa sagesse et les secrets de sa toute-puissance. Voilà l’objet de la véritable philosophie.

C’est ainsi que je me représente l’œuvre de Roger Bacon. Je ne vois point un lui un panthéiste enivré de l’infinité des mondes comme Bruno ; j’y trouve moins encore un de ces observateurs à tête dure et étroite, qui ne veulent rien voir au-delà des phénomènes. C’est un esprit vaste et hardi, capable d’embrasser tout l’horizon de l’esprit humain, mais qui a été violemment rebuté par les vices de la métaphysique de l’école, et qui a eu le pressentiment des sciences de la nature à ce degré où le pressentiment est du génie. En dépit de quelques défaillances, la gloire de Roger Bacon est donc en sûreté. Loin d’avoir reçu quelque diminution des nouvelles recherches de l’érudition française, cette imposante figure en a été à la fois éclaircie et agrandie. Roger Bacon reste, parmi les esprits éminens du moyen âge, le plus extraordinaire. Docteur vraiment merveilleux par l’étendue et la variété de ses connaissances en tout genre comme par la fière indépendance et l’héroïque énergie de son caractère, il a eu en partage, avec le don des vues générales, un autre privilège supérieur, cet esprit d’invention et de découverte qui n’appartient qu’aux meilleurs parmi les plus grands. Certes il est beau d’être un saint Thomas d’Aquin, je veux dire d’exprimer un grand siècle, de lui donner une voix majestueuse et longtemps écoutée ; mais il y a un privilège peut-être plus beau encore, et à coup sûr plus périlleux : c’est de contredire les préjugés de son temps au prix de sa liberté et de son repos, et de se faire, par un miracle d’intelligence, le contemporain des hommes de génie à venir.


EMILE SAISSET.


  1. Cette tour, pendant les guerres civiles, servait de poste d’observation, et on en trouve la gravure dans l’ouvrage de Joseph Skelton : Oxonia antiqua restaurata, t. II, p. 2, Oxford 1823.
  2. Voyez le Miroir enchanté de Douglas, poète écossais de la fin du XVe siècle.
  3. Cosmos, t. II, p. 398.
  4. Journal des Savans, mars 1848.
  5. Amiens s’est enrichi des livres et des manuscrits de l’antique abbaye de Corbie. Voyez Journal des Savans, août 1848.
  6. Voici le titre de cette collection : Rerum Britannicarum medii œvi Scriptores, or Chronicles and memorials of Great-Britain and Ireland during the middle age, published by the authority of her Majesty’s treasury, under the direction of the master of the rolls. — La publication des écrits inédits de Roger Bacon a été confiée à M. I. S. Brewer, professeur de littérature anglaise au collège du Roi à Londres. Nous n’avons encore qu’un volume, qui a paru en 1859 et qui contient l’Opus tertium, l’Opus minus, le Compendium philosophioe et un appendice, le traité De Nullitate magiœ.
  7. On the Opus majus of Roger Bacon, by John Kells Ingram, fellow of Trinity College, professor of English literature in the University of Dublin. Dublin 1858.
  8. Roger Bacon, sa vie, ses œuvres, ses doctrines, d’après des textes inédits, par Emile Charles, professeur de philosophie au lycée de Bordeaux ; 1 vol. in-8°.
  9. Chronique de Matthieu Paris, p. 205.
  10. Voyez, dans l’Histoire littéraire de la France, t. XX, p. 230, la notice de M. Daunou, interrompue par sa mort ; un digne héritier de son érudition, M. J.-Y. Le Clerc, l’a complétée par de savantes recherches bibliographiques.
  11. Voyez M. Cousin, Journal des Savans, cahiers de mars, avril, mai, juin 1848. — Comp. M. Emile Charles, Roger Bacon, sa vie, etc., p. 11 et suiv.
  12. Compendium Theologioe, pars I, cap. 2.
  13. Voyez l’ouvrage de M. Charles, p. 107.
  14. De Mirabili potestate, 47.
  15. Opus majus, p. 6.
  16. Ibid., p. 13.
  17. Je ne sais pourquoi M. Charles italianise le nom de Foulques et l’appelle constamment Guido Fulcodi. Passe peut-être pour Fulcodi, mais pourquoi Guido ? Guy Foulques était né a Saint-Gilles sur le Rhône. Il entra dans les ordres à la mort de sa femme, fut archevêque de Narbonne en 1359, cardinal-évêque de Sabine en 1261, légat du pape Urbain II en Angleterre pour apaiser la querelle d’Henri III et des Barons, enfin pape on 1205. Voyez la notice de Daunou et les travaux de M. Cousin.
  18. Opus tertium, cap. 2, manuscrit de Douai. On peut maintenant confronter les extraits de l’Opus tertium avec l’édition récente publiée à Londres et mentionnée plus haut.
  19. M. Emile Charles, p. 25 et suiv.
  20. Opus tertium, cap. 2.
  21. Compendium phi ! osophiœ, cap. I.
  22. ) De Dignitate et Augmentis, 138.
  23. Opus tertium, cap. x, manuscrit de Douai.
  24. Opus tertium, cap. XIV.
  25. Ibid., cap. LXXV, manuscrit de Douai, fol. 82.
  26. Opus tertium, dans le manuscrit de Douai.
  27. Ibid., cap. XIII.
  28. Opus majus, édition de Jebb, p. 199.
  29. De Cœlestibus,cap. I, manuscrit de la Mazarine.
  30. Les traits de ce tableau sont tirés du traité De Mirabili et d’un fragment inédit du Traité de Mathématiques.
  31. Rigoureusement cent vingt-huit.
  32. Plus exactement de 6 heures 8 minutes.
  33. M. de Humboldt ayant attribué l’honneur de cette découverte à Bacon de Verulam (Cosmos, t. III, p. 86), je citerai le texte de Roger Bacon : « Tous les auteurs, dit-il, y compris Aristote, prétendent que la propagation de la lumière est instantanée ; la vérité est qu’elle s’effectue dans un temps très court, mais mesurable. » (Opus Majus, p. 298 et 300.)
  34. « Puer vero Johannes portavit crystallum sphœricum ad experiendum, et instruxi eum in demonstratione et figuratione hujus rei occultae. » Opus tertium, ch. XXXI du manuscrit de Douai. Comparez pages 110 et 111 de la grande édition de Londres, dirigée par M. J.-S. Brewer, Londres, 1859.
  35. Voyez les intéressantes leçons de philosophie chimique données au Collège de France par M. Dumas.
  36. Opus majus, p. 251. Comp. Opus tertium, cap. 27.
  37. Extrait du de Communibus naturalium, troisième partie de l’Opus tertium, d’après le manuscrit de la Mazarine.