Roland furieux/Chant IV

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Traduction par Francisque Reynard.
Alphonse Lemerre (Tome Ip. 60-78).

CHANT IV


Argument. — Bradamante arrache à Brunel son anneau enchanté, grâce auquel elle détruit le pouvoir d’Atlante et délivre Roger. Celui-ci laisse son cheval à Bradamante et monte sur l’hippogriffe, qui l’emporte dans les airs. — Renaud arrive en Écosse, où il apprend que Ginevra, fille du roi, est sur le point d’être mise à mort, victime d’une calomnie. S’étant mis en chemin pour aller la délivrer, il rencontre une jouvencelle qui lui raconte le fait pour lequel Ginevra a été condamnée à périr.



Bien que la dissimulation soit le plus souvent répréhensible, et l’indice d’un méchant esprit, il arrive cependant qu’en beaucoup de cas elle a produit d’évidents bienfaits, en faisant éviter un dommage, le blâme et même la mort. Car nous n’avons pas toujours affaire à des amis, dans cette vie mortelle, beaucoup plus obscure que sereine et toute pleine d’envie.

Si, seulement après une longue épreuve, on peut trouver à grand’peine un ami véritable à qui, sans aucune défiance, on parle et on montre à découvert sa pensée, que devait faire la belle amie de Roger avec ce Brunel faux et pervers, dissimulé et cauteleux dans toute sa personne, ainsi que la magicienne l’avait dépeint ?

Elle dissimule, elle aussi, et il lui faut bien agir ainsi avec ce maître en fourberies. Et, comme je l’ai dit, constamment elle a les yeux sur ses mains, qui étaient rapaces et voleuses. Mais voici qu’à leur oreille une grande rumeur arrive. La dame dit : « Ô glorieuse Mère, ô Roi du ciel, qu’est cela ? » Et elle se précipite à l’endroit d’où provenait la rumeur.

Et elle voit l’hôte et toute sa famille qui, en dehors du chemin, tenaient les yeux levés au ciel, comme s’il y eût eu une éclipse ou une comète. La dame aperçoit alors une grande merveille qui ne serait pas facilement crue : elle voit passer un grand destrier ailé qui porte dans l’air un chevalier armé.

Grandes étaient ses ailes et de couleurs variées. Au beau milieu se tenait un chevalier dont l’armure était de fer lumineux et étincelant. Il avait dirigé sa course vers le ponant. Il s’éloigna et disparut à travers les montagnes. C’était, comme dit l’hôte,— et il disait la vérité, — un nécromancien ; et il faisait souvent ce voyage plus ou moins long.

Dans son vol, il s’élevait parfois jusqu’aux étoiles et parfois rasait presque la terre, emportant avec lui toutes les belles dames qu’il trouvait dans ces contrées ; à tel point que les malheureuses donzelles qui étaient ou qui se croyaient belles — comme effectivement toutes se croient — ne sortaient plus tant que le soleil se faisait voir.

« Il possède sur les Pyrénées — racontait l’hôte — un château bâti par enchantement, tout en acier et si brillant et si beau, qu’aucun autre au monde n’est si merveilleux. Déjà beaucoup de chevaliers y sont allés, et aucun n’a pu se vanter d’en être revenu. C’est pourquoi je pense, seigneur, et je crains fort, ou qu’ils soient prisonniers, ou qu’ils aient été mis à mort. »

La dame écoute tout cela et s’en réjouit, espérant faire — comme elle fera certainement — une telle épreuve avec l’anneau magique, que le magicien et son château en soient vaincus. Et elle dit à l’hôte : « Trouve-moi un de tes gens qui, plus que moi, connaisse le chemin, car je ne puis attendre, tant le cœur me brûle de livrer bataille à ce magicien. »

« Tu ne manqueras pas de guide — lui répond alors Brunel — et j’irai avec toi. J’ai la route toute tracée par écrit, et d’autres choses encore qui te rendront ma compagnie agréable. » Il veut parler de l’anneau, mais il ne le dit pas plus clairement, de peur d’en payer la peine. « Ta présence — dit-elle — m’est agréable. » Voulant dire que, par là, l’anneau deviendra sien.

Elle dit ce qu’il était utile de dire, et cache tout ce qui pouvait lui nuire auprès du Sarrasin. L’hôte avait un destrier qui lui plut, et qui était bon pour la bataille et pour la marche. Elle l’acheta et partit à la pointe du jour suivant, par une belle matinée. Elle prit son chemin par une vallée étroite, avec Brunel, qui allait tantôt devant, tantôt derrière elle.

De montagne en montagne, de bois en bois, ils arrivèrent à l’endroit où l’altitude des Pyrénées permet de voir, si l’air n’est pas obscurci, la France et l’Espagne et les rives des deux mers. Ainsi, dans l’Apennin, on découvre la mer Adriatique et la mer Toscane, du col par lequel on va à Camaldoli. De là, par une descente raide et fatigante, on descendait dans la profonde vallée.

Au milieu surgit un rocher dont la cime, entièrement entourée d’un mur d’acier, s’élève tellement vers le ciel, qu’elle domine tout ce qui est à l’entour. À moins de voler, on ne peut songer à y atteindre. Tout effort y serait dépensé en vain. Brunel dit : « C’est là que le magicien tient captifs les dames et les chevaliers. »

Le rocher était taillé aux quatre coins, et si droit qu’il paraissait tiré au cordeau. D’aucun côté n’existait sentier ni escalier qui donnât facilité d’y monter ; et l’on voyait bien qu’un animal possédant des ailes pouvait seul avoir cette demeure pour nid ou pour tanière. Là, la dame comprit que l’heure était venue de s’emparer de l’anneau et de faire mourir Brunel.

Mais se couvrir du sang d’un homme sans armes et d’une si basse condition lui parut être une vilaine action ; aussi bien elle pourra s’emparer du riche anneau sans le mettre à mort. Brunel ne pensait pas à la regarder, de sorte qu’elle se saisit de lui et le lia fortement à un sapin à la cime élevée. Mais auparavant elle lui arracha l’anneau du doigt.

Et, malgré les larmes, les gémissements, les lamentations de Brunel, elle ne veut pas le délier. Elle descend de la montagne à pas lents, jusqu’à ce qu’elle soit arrivée dans la plaine, au pied de la tour. Et, pour qu’à la bataille se présente le nécromant, elle a recours à son cor. Après en avoir sonné, elle l’appelle au champ d’une voix menaçante et le défie au combat.

L’enchanteur ne tarda pas à paraître en dehors de la porte, dès qu’il eut entendu le son et la voix. Le coureur ailé le porte dans l’air à l’encontre de Bradamante qui semble un guerrier terrible. La dame tout d’abord se rassure en voyant que son adversaire est peu à craindre, car il ne porte ni lance, ni épée, ni masse d’armes qui puisse percer ou rompre la cuirasse.

Il avait seulement au bras gauche l’écu tout recouvert de soie rouge, et, dans sa main droite, un livre avec lequel il produisait en y lisant de grandes merveilles. Ainsi, tantôt il paraissait courir la lance au poing, et il avait fait baisser les yeux à plus d’un ; taitôt il semblait frapper avec la masse ou l’estoc, tandis qu’il était loin et n’avait porté aucun coup.

Le destrier n’est pas un être imaginaire, mais bien naturel, car une jument l’engendra d’un griffon. De son père, il avait la plume et les ailes, les pieds de devant, la tête et les griffes. Dans tous ses autres membres, il était semblable à sa mère, et il s’appelait Hippogriffe. Ils proviennent, mais ils sont rares, des monts Ryphées, bien au delà des mers glaciales.

C’est de là que le nécromancien l’avait tiré par la force de ses enchantements. Dès qu’il l’eut en sa possession, il ne chercha point à en avoir d’autres, mais il opéra si bien qu’il l’accoutuma à la selle et à la bride, au bout d’un mois de soins et de fatigues. C’est ainsi qu’à terre et dans les airs, et en tous lieux, il le faisait manœuvrer sans résistance. Ce n’était donc pas un être fictif, produit, comme le reste, par enchantement, mais un animal naturel et véritable.

Toutes les autres choses provenant du magicien étaient une illusion ; il aurait fait paraître jaune ce qui était rouge. Mais il n’en fut pas de même avec la dame, qui, grâce à l’anneau, ne pouvait être abusée. Cependant elle prodigue au vent ses coups, et deçà delà pousse son cheval, et se débat et s’agite, ainsi qu’avant de venir elle avait été prévenue de le faire.

Puis, après qu’elle s’est escrimée quelque temps sur son coursier, elle met pied à terre afin de pouvoir mieux accomplir jusqu’au bout les instructions que la prudente magicienne lui a données. Le magicien vient pour essayer son suprême enchantement, à l’effet duquel il ne croit pas que rien puisse s’opposer. Il découvre l’écu, certain de renverser son adversaire avec la lumière enchantée.

Il pouvait le découvrir tout d’abord sans amuser plus longtemps les chevaliers, mais il lui plaisait de voir fournir quelque beau coup de lance ou d’épée. Ainsi on voit le chat rusé s’amuser avec la souris tant que cela lui plaît ; puis, quand ce jeu vient à l’ennuyer, lui donner un coup de dent et finalement la tuer.

Je dis que, dans les précédentes batailles, le magicien avait ressemblé au chat el les autres à la souris ; mais la ressemblance ne demeura pas la même, quand la dame se présenta munie de l’anneau. Attentive, elle observait, autant qu’il était besoin pour que le magicien ne prît aucun avantage sur elle. Dès qu’elle vit qu’il découvrait l’écu, elle ferma les yeux et se laissa tomber à terre.

Non pas que l’éclat du brillant métal lui eût causé du mal, ainsi qu’il avait coutume de le faire aux autres ; mais elle agit ainsi pour que l’enchanteur descendît de cheval et s’approchât d’elle. Son désir ne fut pas trompé, car aussitôt que sa tête eut touché la terre, le cheval volant, accélérant son vol, vint se poser à terre en décrivant de larges cercles.

Le magicien laisse à l’arçon l’écu qu’il avait déjà remis sous sa couverture, et descend à pied vers la dame, qui attend, comme le loup dans le buisson, à l’affût du chevreau. Sans plus de retard, elle se lève aussitôt qu’il est près d’elle et le saisit étroitement. Le malheureux avait laissé à terre le livre qui faisait toute sa force.

Et elle le lie avec une chaîne qu’il avait coutume de porter à la ceinture pour un pareil usage, car il ne croyait pas moins l’en lier qu’il avait jusque-là lié les autres. La dame l’avait déjà reposé à terre. S’il ne se défendit pas, je l’excuse volontiers, car il y avait trop de différence entre un vieillard débile et elle si robuste.

S’apprêtant à lui couper la tête, elle lève en toute hâte sa main victorieuse ; mais, après avoir vu son visage, elle arrête le coup, comme dédaigneuse d’une si basse vengeance. Un vénérable vieillard à la figure triste, tel lui apparaît celui qu’elle a vaincu. À son visage ridé, à son poil blanc, il paraît avoir soixante ans ou très peu moins.

« Ôte-moi la vie, jeune, homme, au nom de Dieu, — » dit le vieillard plein de colère et de dépit. Mais elle avait le cœur aussi peu disposé à lui enlever la vie, que lui était désireux de la quitter. La dame voulut savoir qui était le nécromant, et dans quel but il avait édifié ce château dans ce lieu sauvage et fait outrage à tout le monde.

« Ce ne fut point par mauvaise intention, hélas ! — dit en pleurant le vieil enchanteur, — que j’ai fait ce beau château à la cime de ce rocher ; ce n’est pas non plus par cupidité que je suis devenu ravisseur ; c’est uniquement pour arracher au danger suprême un gentil chevalier, que mon affection me poussa à faire tout cela ; car, ainsi que le ciel me l’a montré, il doit mourir par trahison, peu de temps après s’être fait chrétien.

« Le soleil ne voit pas entre ce pôle et le pôle austral un jeune homme si beau et de telle prestance. Il a nom Roger, et dès son jeune âge il fut élevé par moi, car je suis Atlante. Le désir d’acquérir de l’honneur et sa cruelle destinée l’ont amené en France à la suite du roi Agramant ; et moi qui l’aimai toujours plus qu’un fils, je cherche à le tirer de France et du péril.

« J’ai édifié ce beau château dans le seul but d’y tenir Roger en sûreté, car il fut pris par moi comme j’ai espéré te prendre toi-même aujourd’hui. J’y ai enfermé des dames et des chevaliers et d’autres nobles gens que tu verras, afin que, puisqu’il ne peut sortir à sa volonté, ayant compagnie, il ne s’ennuie pas.

« Pour que ceux qui sont là-haut ne demandent pas à en sortir, j’ai soin de leur procurer toutes sortes de plaisirs ; autant qu’il peut en exister dans le monde, sont réunis dans ce château : concerts, chant, parures, jeux, bonne table, tout ce que le cœur peut désirer, tout ce que la bouche peut demander. J’avais bien semé et je cueillais un bon fruit ; mais tu es venu détruire tout mon ouvrage.

« Ah ! si tu n’as pas le cœur moins beau que le visage, ne m’empêche pas d’accomplir mon honnête dessein. Prends l’écu, je te le donne, ainsi que ce destrier qui va si prestement par les airs. Ne te préoccupe pas davantage du château, ou bien fais- en sortir un ou deux de tes amis et laisse le reste ; ou bien encore tires-en tous les autres, et je ne te réclamerai plus rien, sinon que tu me laisses mon Roger.

« Et si tu es résolu à me l’enlever, eh bien ! avant de le ramener en France, qu’il te plaise d’arracher cette âme désolée de son enveloppe désormais flétrie et desséchée. » La damoisellc lui répond : « Je veux le mettre en liberté. Quant à toi, saches que tes lamentations sont de vaines sornettes, et ne m’offre plus en don l’écu et le coursier, qui sont à moi et non plus à toi.

« Mais s’il t’appartenait encore de les garder ou de les donner, l’échange ne me paraîtrait pas suffisant. Tu dis que tu détiens Roger pour le protéger contre la mauvaise influence de son étoile. Tu ne peux savoir ce que le Ciel a résolu de lui, ou, le sachant, tu ne peux l’empêcher. Mais si tu n’as pas pu prévoir ton propre malheur qui était si proche, à plus forte raison tu ne saurais prévoir l’avenir d’autrui.

« Ne me prie pas de te tuer, car tes prières seraient vaines. Et si tu désires la mort, encore que le monde entier la refuse, de soi-même peut toujours l’avoir une âme forte. À tous tes prisonniers ouvre les portes. » Ainsi dit la dame, et sans tarder elle entraîne le magicien vers la roche.

Lié avec sa proche chaîne, Atlante allait, suivi par la damoiselle, qui s’y fiait encore à peine, bien qu’il parût tout à fait résigné. Il ne la mène pas longtemps derrière lui, sans qu’ils’ aient retrouvé, au pied de la montagne, l’ouverture et les escaliers par où l’on monte au château, à la porte duquel ils arrivent enfin.

Sur le seuil, Atlante soulève une pierre où sont gravés des caractères et des signes étranges. Deux vases sont dessous en forme de marmites, qui jettent constamment de la fumée, ayant dans leur intérieur un feu caché. L’enchanteur les brise, et soudain la colline redevient déserte, inhabitée et inculte ; on ne voit plus d’aucun côté ni mur ni tour, comme si jamais un château n’eût existé en cet endroit.

Alors le magicien se délivre de la dame comme fait souvent la grive qui s’échappe du filet ; et avec lui disparaît subitement le château, laissant en liberté la compagnie qu’il contenait. Les dames et les chevaliers se trouvèrent hors des superbes appartements, en pleine campagne, et beaucoup d’eux en furent fâchés, car cette mise en liberté les privait de grands plaisirs.

Là est Gradasse, là est Sacripant, là est Prasilde, le noble chevalier qui vint du levant avec Renaud ; avec lui est Iroldo, et tous deux font une vraie paire d’amis. Enfin, la belle Bradamante y retrouve son Roger si désiré, lequel, après l’avoir reconnue, lui fait un bon et très reconnaissant accueil.

Plus que ses yeux, plus que son cœur, plus que sa propre vie, Roger l’aima du jour où, ayant levé son casque pour lui, elle fut blessée grâce à cette circonstance. Il serait trop long de dire comment et par qui, et combien longtemps, par la forêt sauvage et déserte, ils se cherchèrent ensuite nuit et jour, sans avoir pu jamais se retrouver, sinon ici.

Maintenant qu’il la voit près de lui, et qu’il apprend qu’elle seule a été sa libératrice, son cœur est plein d’une telle joie, qu’il se déclare le plus fortuné des hommes. Ils descendent de la montagne dans ce vallon où la dame avait été victorieuse, et où ils trouvent encore l’hippogriffe, ayant au flanc l’écu, mais recouvert.

La dame va pour le prendre par la bride, et lui l’attend jusqu’à ce qu’elle soit à ses côtés. Puis, il déploie les ailes par l’air serein, et se repose non loin de là à mi-côte. Elle le poursuit, et lui, ni plus ni moins que la première fois, s’élève dans les airs et ne se laisse pas trop approcher. Ainsi fait la corneille sur le sable aride, qui, derrière les chiens, deçà delà voltige.

Roger, Gradasse, Sacripant et tous ces chevaliers qui étaient descendus ensemble, en haut, en bas, se sont postés aux endroits où ils espèrent que le cheval volant reviendra. Celui-ci, après qu’il a entraîné tous les autres à plusieurs reprises sur les plus hautes cimes et dans les bas-fonds humides, à travers les rochers, s’arrête à la fin près de Roger.

Et cela fut l’œuvre du vieux Atlante, qui n’abandonne pas le pieux désir de soustraire Roger au grand péril qui le menace. À cela seul il pense, et de cela seul il se tourmente. C’est pourquoi, afin de l’enlever d’Europe par cet artifice, il lui envoie l’hippogriffe. Roger le saisit et pense le tirer après lui ; mais celui-ci s’arrête et ne veut pas le suivre.

Ce vaillant descend alors de Frontin — son destrier se nommait Frontin — et monte sur celui qui s’en va par les airs, et avec les éperons excite son impétueuse ardeur. Celui-ci galope un moment ; puis, s’appuyant fortement sur ses pieds, il prend son élan vers le ciel, plus léger que le gerfaut auquel son maître lève à temps le chaperon et montre l’oiseau.

La belle dame, qui voit son Roger si haut et dans un tel péril, reste tellement interdite, qu’elle ne peut de longtemps revenir au sentiment de la réalité. Ce qu’elle a autrefois entendu raconter de Ganymède, qui, de l’empire paternel, fut enlevé au ciel, lui fait craindre que pareille chose n’arrive à Roger, non moins aimable et non moins beau que Ganymède.

Les yeux fixes, elle le suit dans le ciel tant qu’elle peut le voir ; mais comme il s’éloigne tellement que la vue ne peut aller si loin, elle laisse toujours son âme le suivre. Cependant elle soupire, gémit et pleure, et n’a et ne veut avoir paix ni trêve à son chagrin. Quand Roger s’est tout à fait dérobé à sa vue, elle tourne les yeux vers le bon destrier Frontin. Et elle se décide à ne pas l’abandonner, car il pourrait devenir la proie du premier venu ; mais elle l’emmène avec elle pour le rendre à son maître, qu’elle espère revoir encore.

Le cheval-oiseau s’élève toujours, et Roger ne peut le refréner. Il voit au-dessous de lui les hautes cimes s’abaisser de telle sorte qu’il ne reconnaît plus où est la plaine et où est la montagne.

Il monte si haut, qu’il paraît comme un petit point à qui le regarde de la terre. Il dirige sa course vers le point où le soleil tombe quand il tourne avec l’Écrevisse ; et par les airs il va, comme le navire léger pousse sur mer par un vent propice. Laissons-le aller, car il fera un bon chemin, et retournons au paladin Renaud.

Renaud, deux jours durant, parcourt sur mer un long espace, tantôt au couchant, tantôt vers l’Ourse, chassé par le vent, qui, nuit et jour, ne cesse de souffler. Il est en dernier lieu poussé sur l’Écosse, où apparaît la forêt calédonienne, dont on entend souvent les vieux chênes ombreux retentir du bruit des combats.

Elle est fréquentée par les chevaliers errants les plus illustres sous les armes, de toute la Bretagne et de pays voisins ou éloignés, de France, de Norvège et d’Allemagne. Quiconque ne possède pas une grande valeur ne doit pas s’y aventurer ; car, en cherchant l’honneur, il trouverait la mort. De grandes choses y furent jadis accomplies par Tristan, Lancelot, Galasse, Artus et Gauvain,

Et d’autres chevaliers fameux de la nouvelle et de l’ancienne Table ronde. Comme preuve de leur valeur, existent encore les monuments et les trophées pompeux qu’ils y élevèrent. Renaud prend ses armes et son cheval Bayard, et se fait aussitôt déposer sur les rivages ombreux, après avoir recommandé au pilote de s’éloigner et d’aller l’attendre à Berwick.

Sans écuyer et sans escorte, le chevalier s’en va par cette forêt immense, suivant tantôt une voie, tantôt une autre, du côté où il pense trouver les aventures les plus étranges. Il arrive le premier jour à une abbaye, qui consacre une bonne partie de ses revenus à recevoir avec honneur, dans son riche monastère, les dames et les chevaliers qui passent alentour.

Les moines et l’abbé font un bel accueil à Renaud, qui leur demande — après s’être amplement restauré l’estomac à une table grassement servie — comment les chevaliers trouvent sur ce territoire des aventures où un homme de cœur puisse, par quelque fait éclatant, montrer s’il mérite blâme ou éloge.

Ils lui répondent qu’en errant dans ces bois, il pourra trouver des aventures extraordinaires et nombreuses ; mais, comme les lieux mêmes, les faits qui s’y passent restent dans l’obscurité, car le plus souvent on n’en a aucune nouvelle. « Cherche, — disent-ils, — des contrées où tes œuvres ne restent pas ensevelies, afin que la renommée suive le péril et la peine, et qu’il en soit parlé comme elles le méritent.

« Et si tu tiens à faire preuve de ta valeur, il se présente à toi la plus digne entreprise qui, dans les temps anciens et modernes, se soit jamais offerte à un chevalier. La fille de notre roi se trouve avoir présentement besoin d’aide et de défense contre un baron nommé Lurcanio, qui cherche à lui enlever la vie et l’honneur.

« Ce Lurcanio l’a accusée auprès de son père — peut-être par haine plutôt qu’avec raison — comme l’ayant vue à minuit attirant chez elle un sien amant sur son balcon. D’après les lois du royaume, elle doit être condamnée au feu, si, dans le délai d’un mois aujourd’hui près de finir, elle ne trouve pas un champion qui convainque de mensonge l’inique accusateur.

« La dure loi d’Écosse, inhumaine et sévère, veut que toute dame, de quelque condition qu’elle soit, qui a des relations avec un homme sans être sa femme, et qui en est accusée, reçoive la mort. Elle ne peut échapper au supplice que s’il se présente pour elle un guerrier courageux qui prenne sa défense, et soutienne qu’elle est innocente et ne mérite pas de mourir.

« Le roi, tremblant pour la belle Ginevra, — c’est ainsi que se nomme sa fille, — a fait publier par les cités et les châteaux que celui qui prendra sa défense et fera tomber l’indigne calomnie, pourvu qu’il soit issu de famille noble, l’aura pour femme, avec un apanage digne de servir de dot à une telle dame.

« Mais si, dans un mois, personne ne se présente pour cela, ou si celui qui se présentera n’est pas vainqueur, elle sera mise à mort. Il te convient mieux de tenter une semblable entreprise que d’aller par les bois, errant de cette façon. Outre l’honneur et la renommée qui peuvent en advenir et qui s’attacheront éternellement à ton nom, tu peux acquérir la fleur des belles dames qui se voient de l’Inde aux colonnes atlantiques.

« Tu posséderas enfin la richesse, un rang qui te fera pour toujours une vie heureuse, et les faveurs du roi auquel tu auras rendu l’honneur qu’il a quasi perdu. Et puis, n’es-lu pas obligé, par chevalerie, à venger d’une telle perfidie celle qui, d’une commune voix, est un modèle de pudeur et de vertu ? »

Renaud resta un instant pensif, et puis il répondit : « Il faut donc qu’une damoiselle meure, parce qu’elle aura laissé son amant satisfaire son désir suprême entre ses bras amoureux ? Maudit soit qui a établi une telle loi, et maudit qui peut la subir ! Bien plus justement doit mourir la cruelle qui refuse la vie à son fidèle amant.

« Qu’il soit vrai ou faux que Ginevra ait reçu son amant, cela ne me regarde pas. De l’avoir fait, je la louerais très fort, pourvu qu’elle eût pu le cacher. Mon unique pensée est de la défendre. Donnez-moi donc quelqu’un qui me guide et me mène promptement là où est l’accusateur. J’espère, avec l’aide de Dieu, tirer Ginevra de peine.

« Non que je veuille dire qu’elle n’a pas fait ce dont on l’accuse, car, ne le sachant pas, je pourrais me tromper ; mais je dirai que, pour un pareil acte, aucune punition ne doit l’atteindre. Je dirai encore que ce fut un homme injuste ou un fou, celui qui le premier vous fit de si coupables lois, et qu’elles doivent être révoquées comme iniques, et remplacées par une nouvelle loi conçue dans un meilleur esprit.

« Si une même ardeur, si un désir pareil incline et entraîne, avec une force irrésistible, l’un et l’autre sexe à ce suave dénouement d’amour que le vulgaire ignorant regarde comme une faute grave, pourquoi punirait-on ou blâmerait-on une dame d’avoir commis une ou plusieurs fautes de ce genre, alors que l’homme s’y livre autant de fois qu’il en a appétit, et qu’on l’en glorifie, loin de l’en punir ?

« Dans ces lois peu équitables, il est fait de véritables torts aux dames ; et j’espère, avec l’aide de Dieu, montrer qu’il serait très malheureux de les conserver plus longtemps. » D’un consentement unanime, on convint avec Renaud que les anciens législateurs furent injustes et discourtois en autorisant une loi si inique, et que le roi faisait mal, le pouvant, de ne pas la corriger.

Dès que la pure et vermeille clarté du jour suivant a ouvert l’hémisphère, Renaud revêt ses armes et monte Bayard. Il prend à l’abbaye un écuyer qui va avec lui pendant plusieurs lieues, toujours à travers le bois horrible et sauvage, vers la ville où doit prochainement être tentée l’épreuve dans le jugement de la damoiselle.

Ils avaient, cherchant à abréger la route, laissé le grand chemin pour prendre un sentier, lorsqu’ils entendirent retentir près d’eux de grandes plaintes qui remplissaient la forêt tout alentour. Renaud pousse Bayard, son compagnon pousse son roussin vers un vallon d’où partaient ces cris, et, entre deux misérables, ils voient une donzelle qui, de loin, paraissait très belle,

Mais qui, fondant en pleurs, semble plus désolée que ne le fut jamais dame ou damoiselle. Les deux bandits se préparent à la frapper de leur épée nue et à rougir l’herbe de son sang. Elle les supplie de différer un peu sa mort, mais sans émouvoir leur pitié. Renaud arrive, et, à ce spectacle, se précipite avec de grands cris et de grandes menaces.

Les malandrins tournent les épaules, du plus loin qu’ils voient que l’on vient au secours de leur victime, et se dérobent dans la vallée profonde. Le paladin n’a nul souci de les poursuivre ; il va droit à la dame et s’informe pour quelle grande faute elle a mérité une telle punition. Et, pour gagner du temps, il la fait prendre en croupe par son écuyer ; puis il regagne le sentier.

Tout en chevauchant, il la regarde plus attentivement ; elle était très belle et de manières accortes, bien qu’elle fût tout épouvantée de la peur qu’elle avait eue de mourir. Après qu’on lui eut demandé une seconde fois ce qui l’avait réduite à un si malheureux sort, elle commença d’une voix humble à raconter ce que je veux réserver pour l’autre chant.