Roland ou la chevalerie

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Roland ou la chevalerie
Revue des Deux Mondes, période initialetome 14 (p. 935-966).


ROLAND


OU


LA CHEVALERIE


PAR M. DELECLUZE.




Sous le titre général de Renaissance [1], il a paru depuis peu quatre volumes d’un ouvrage où seront exposés et débattus successivement, sous des titres particuliers, quelques-uns des plus difficiles et des plus intéressans problèmes de l’histoire et de la littérature modernes. L’auteur, M. Delécluze, qui prélude depuis plusieurs années à cet important travail, est un écrivain d’un esprit droit et ouvert, plein de savoir et de bonne foi. Il a le mérite, aujourd’hui fort rare, de prendre les devoirs de l’homme de lettres au sérieux, de respecter ses idées et le public, d’étudier consciencieusement les questions qu’il traite et de conclure en toute occasion avec indépendance et fermeté. Sans prétendre pour le fond ni pour la forme à l’équivoque et périlleuse originalité dont la recherche a fourvoyé de nos jours tant d’écrivains de talent, M. Delécluze se contente de demeurer toujours parfaitement naturel ; jamais il ne parle que d’après ses propres impressions ou ses études, personnelles, ce qui donne à tous ses écrits une fleur de nouveauté et comme un air piquant de découverte. En un mot, son langage, sans prétentions ni vaine recherche, a un accent de loyauté et de conviction qui fait aimer et estimer tout d’abord l’homme et l’écrivain.

Dans le monument, je serais tenté de dire dans le panthéon qu’il se propose d’élever aux hommes éminens de la renaissance et dont il ne nous découvre encore que le péristyle, viendront se placer à leur rang et à leur date un certain nombre de portraits dont quelques-uns ont été déjà publiés séparément, et qui recevront de la pensée et de l’harmonie de l’ensemble une signification plus complète et plus précise ; mais cette pensée elle-même, quelle est-elle ? Pouvons-nous, dès à présent, la bien saisir et la juger ? Pourquoi, par exemple, Roland, Grégoire VIl, saint François d’Assise, saint Thomas d’Aquin, sont-ils les premiers noms que nous rencontrions dans un ouvrage consacré à la renaissance ? La singularité de cette entrée en matière demande examen et discussion.


I.

La civilisation moderne est loin d’offrir à qui l’étudie dans les institutions, les mœurs et les littératures de l’Europe, un tout parfaitement un et homogène. Elle a été, dès sa naissance, c’est-à-dire dès la fin du Ve siècle [2], soumise à deux influences en sens contraire, l’influence du génie romain et l’influence de l’esprit du Nord, deux élémens dont l’opposition, bien qu’adoucie par un lien commun, le christianisme, se fait encore aujourd’hui sentir dans toutes les controverses qui nous agitent. En effet, les flots de ce qu’on appelle la barbarie ont, un jour, rompu leurs digues et se sont précipités dans le lac immense du monde romain, qu’ils ont bouleversé de fond en comble en le renouvelant toutefois, et, suivant une opinion à laquelle j’incline, en élevant notablement son niveau. Devons-nous déplorer ce cataclysme social ? Je ne le pense pas, et pour mon compte je crois fermement que, si la société européenne existe puissante encore et vivace après plus de treize siècles, c’est qu’elle remplit la condition la plus indispensable aux phénomènes de la vie, celle d’être le résultat de deux forces et de deux élémens combinés. Depuis la dissolution de l’empire d’Occident jusqu’au milieu du XVe siècle, c’est-à-dire pendant l’intervalle encore imparfaitement étudié qu’on appelle le moyen-âge, l’influence de la barbarie germaine, augmentée, sous les derniers Carlovingiens, de la barbarie scandinave, a tout dominé. Depuis le milieu du XVe siècle, au contraire, le génie plus clément de la Grèce et de l’Italie a prévalu partout, mais inégalement, et ce sont ces inégalités même qui, plus que le vieux caractère indigène, constituent l’originalité nationale de la France, de l’Espagne, de l’Italie, de l’Angleterre. Serait-il avantageux de pousser jusqu’à ses derniers termes l’élimination de l’un de ces deux élémens ? Est-il bon et louable de choisir entre ses aïeux ? Enfin, s’il faut opter, quelle est de nos deux souches originelles la moins épuisée et la plus riche encore de sève et d’avenir ? Difficile problème, souvent agité, et qui ne se résout pas seulement par les lumières de la raison, mais aussi et surtout par la trempe d’esprit dont la nature et l’éducation ont doué ceux qui l’examinent. En effet, dans la société moderne, les hommes, comme les choses, portent la double et inégale empreinte de leur complexe origine. Il y a les hommes de nature romaine et les hommes de nature septentrionale. Les lettres et l’histoire ont, à toutes les époques, fourni d’énergiques représentans de ces deux familles, ceux-ci loyaux champions des instincts du septentrion, ceux-là fidèles cliens de la police et de l’urbanité romaines. S’il m’avait été accordé assez de loisir pour pouvoir aspirer à devenir historien, j’aurais voulu former une galerie des plus illustres modernes, rangés deux à deux et parallèlement, à la manière de Plutarque. Je me serais plu à opposer un personnage de tempérament et de culture antiques à un personnage de complexion et de mœurs septentrionales, Clovis, par exemple, à Charlemagne, le dernier des Bourguignons, Charles-le-Téméraire, à Louis XI, le trouvère Turold à l’Arioste, Shakespeare à Racine, Erwin de Steinbach à Michel-Ange, enfin, plus près de nous, Byron à Alfieri, Beccaria au comte de Maistre. Ce que j’aurais ambitionné de faire, M. Delécluze, plus heureux, l’a exécuté en partie, mais avec une prédilection avouée et, à mon avis, trop partiale pour la lignée antique. C’est que M. Delécluze est lui-même (qu’il me pardonne cette remarque personnelle) un de ces esprits sains et dégagés de tout mysticisme que j’appelais tout à l’heure des natures romaines. Dans sa conviction la plus intime, tout ce qui a été accompli de beau, de bon, de sensé, de moral dans les temps modernes, découle directement et sans exception des enseignemens de la Grèce ou de l’Italie. L’infusion du jeune sang barbare dans les veines appauvries du vieil empire n’a fait que troubler et entraver le développement intellectuel et social. L’invasion des idées du Nord n’a été, suivant lui, pour le centre de l’Europe d’aucune vertu régénératrice et fécondante : « Le débordement de la barbarie, dit-il quelque part, fit gonfler et extravaser le fleuve de la civilisation, et forma comme une petite Méditerranée temporaire, d’où sortit une végétation anormale, destinée à périr avec la cause fortuite qui lui avait donné naissance [3]. » C’est à peu près en ces termes que M. Delécluze a caractérisé les deux grands et glorieux phénomènes dans lesquels s’est personnifié le moyen-âge, à savoir la chevalerie et l’architecture gothique. Ces deux splendides créations lui paraissent une déviation fâcheuse, un produit accidentel et parasite, tout-à-fait en dehors du cours naturel qu’aurait dû suivre, laissée à elle-même, la civilisation romaine unie au christianisme. Aussi fut-ce à ses yeux une œuvre méritoire et sainte que de travailler à l’écoulement de ces eaux malfaisantes, et il n’y a point, à son avis, de plus intéressant et de plus beau spectacle que d’épier le moment où, par leur retraite, elles ont laissé peu à peu reparaître les hautes cimes de l’ancienne civilisation.

Les premiers écrits de M. Delécluze, Luigi da Porto, Antar, le Vatican, auxquels il ne tarda pas d’ajouter les vies de Léonard de Vinci, d’André Vésale, de Bernard Palissy, etc., témoignèrent tout d’abord de la direction de ses idées et de ses travaux ; mais instruit, comme il l’est, de la marche des arts et de la littérature en Italie, cette contrée qui se préserva, mieux qu’aucune autre, de l’esprit et du souffle du Nord, il fut bientôt conduit à reporter le grand événement de la renaissance, non pas, comme on le fait ordinairement, au milieu du XVe siècle, mais à la fin du XIVe, à Pétrarque et à Boccace. Cependant, tandis qu’il s’appliquait à ces délicates recherches, la réhabilitation du moyen-âge commença à s’opérer parmi nous avec un fracas et une intolérance de réaction bien propres à l’irriter. Il pénétra, lui aussi, dans ce moyen-âge qu’il aimait peu, et la première chose qu’il y remarqua, c’est qu’indépendamment d’un premier essai tenté par Charlemagne, le retour aux lumières et aux traditions antiques remonte en Europe au-delà même de Pétrarque et de Boccace, et que, pendant toute la durée des XIIIe et XIVe siècles, des esprits de premier ordre, tels que Roger Bacon et Raymond Lulle, étaient parvenus, par la rectitude naturelle de leur génie, à remonter des puérilités de l’école et des rêves de l’alchimie au seuil de la philosophie rationnelle et de la méthode expérimentale. Ainsi, de proche en proche, les ténèbres du moyen-âge s’éclaircissaient et reculaient, pour ainsi dire, devant ses pas ; enfin, le cercle allant toujours se rétrécissant, M. Delécluze en est arrivé à renfermer le moyen-âge dans la courte durée du régime féodal, entre le commencement du Xe siècle et le milieu du XIIe ou à peu près [4].

Cette division inusitée est-elle légitime et doit-elle être préférée à la division communément admise ? — Mon Dieu ! les dénominations, les classifications artificielles importent au fond assez peu. Que l’on assigne pour date à la renaissance l’année de la découverte du fameux manuscrit des Pandectes à Amalfi, en 1137, ou bien, avec tout le monde, l’année de la chute de l’empire d’Orient, suivie de l’heureuse dispersion des savans de Constantinople ; je n’y attache, pour ma part, que peu ou point d’importance. Cependant je dois faire observer que, s’il suffit de pouvoir signaler dans une époque quelques traces de culture romaine, pour se croire autorisé à placer cette époque en dehors du moyen-âge, la période féodale elle-même pourra, non sans des raisons très plausibles, appeler de l’arrêt qui l’y renferme ; car pendant le cours des Xe, XIe et XIIe siècles il ne serait pas difficile de trouver dans les cloîtres plus d’un précurseur de saint Thomas-d’Aquin, de Roger Bacon, et même de saint Bernard et de saint Anselme. M. Delécluze lui-même n’a-t-il pas cru pouvoir signaler le gouvernement inflexible et la politique altière de Grégoire VII comme un retour à l’antique fermeté romaine et une revendication de la vieille formule imperator et pontifex maximus ? N’a-t-il pas, en raison de ce rapprochement plus ou moins bien fondé, placé Grégoire VII, qui le croirait ? en tête de ceux qui ont pris la plus grande part au travail de la renaissance [5] ? Or, il faut qu’on sache où cela mène. Une fois entré dans cette route, on sera fatalement conduit, non pas seulement à reculer aux XIIe et XIIIe siècles la date de la renaissance, mais à supprimer toute distinction de moyen-âge et de renaissance, faute de pouvoir rencontrer en Europe un laps de temps de quelque étendue où il y ait eu solution totale de continuité et oubli complet des traditions anciennes. La vérité, pourtant, est que, pendant plus de dix siècles, un esprit nouveau, violent, inculte, quoique subtil et délicat à sa manière, l’esprit du Nord enfin, a prévalu sur le génie épuisé d’Athènes et de Rome ; mais, grace à l’église, cette vie puissante et nouvelle n’a jamais entièrement étouffé l’ancienne. M. Delécluze serait resté, je crois, plus dans le sens juste et vrai du passé, s’il avait dit qu’au milieu du conflit du vieux monde romain et du jeune monde barbare, l’église a été l’arche d’alliance qui a réuni les vaincus et les vainqueurs, sauvé les traditions et ouvert ainsi une voie plus large et meilleure au genre humain. En résumé, si l’on tient à conserver les divisions reçues de moyen-âge et de renaissance, je ne crois pas qu’on puisse légitimement faire remonter cette dernière soit au XIIIe, soit au XIVe siècle. La dénomination de renaissance ne s’applique avec une entière justesse qu’à la diffusion des lettres anciennes opérée en Occident par les Grecs fugitifs de Constantinople, à l’aide de la découverte de l’imprimerie. Le XVIe siècle a donné son nom à cette grande œuvre, parce qu’il a eu la gloire de l’achever, en profitant de toutes les tentatives partielles faites jusque-là, non pas pour ressusciter la société ancienne justement détruite, mais pour rendre au génie de l’antiquité sa part de légitime influence sur la législation, les arts et les lettres.

Une chose qui pourra sembler étrange, c’est que par sa manière d’envisager les trois siècles qui forment à ses yeux tout le moyen-âge ; M. Delécluze se soit mis, sans le vouloir, à l’unisson des partisans les plus passionnés de cette époque. Il loue avec eux, mais autrement qu’eux, les Hildebrand, les Anselme, les Albert-le-Grand, les saint Thomas, les saint Bonaventure, qu’il salue comme les promoteurs éclairés de la renaissance, tandis qu’avec plus de raison, je pense, les enthousiastes des XIe, XIIe et XIIIe siècles proclament ces mêmes docteurs les flambeaux du catholicisme pur, et vénèrent en eux la plus haute et la plus complète expression de la théocratie du moyen-âge, cette époque de mysticité et d’ascétisme que la véritable renaissance, celle du XIVe siècle, a seule définitivement brisée, en remettant en honneur, dans toutes les contrées de l’Europe, les idées, les arts, la poésie de l’antiquité, et, il faut bien le dire aussi, quelque chose de la licence et de la sensualité païennes.


II.

Peut-être ne comprenez-vous pas bien encore pourquoi, au-devant d’un ouvrage destiné à la glorification de la renaissance, M. Delécluze a placé deux volumes intitulés Roland et la Chevalerie ? Je vais vous l’expliquer. Dans le cours de ses travaux, dont je viens d’indiquer l’esprit et la pente, M. Delécluze n’a pas tardé à se convaincre que les seuls obstacles vraiment sérieux qu’ait rencontrés la reprise complète des idées et des traditions antiques ont été les deux grandes créations qui constituent l’originalité du moyen-âge, à savoir la chevalerie dans l’ordre politique et moral, et le goût improprement nommé gothique dans la sphère de l’imagination et des beaux-arts. M. Delécluze a trouvé, dans ces deux émanations de l’enthousiasme du Nord uni au spiritualisme chrétien, une objection puissante à sa théorie de l’absolue perfection des choses de l’antiquité. Que faire donc ? Il a commencé, dans plusieurs publications incidentes, à escarmoucher avec vigueur contre ces deux formidables adversaires ; mais doué, comme il l’est, à la fois de jugement et de bonne foi, il a bien vite reconnu l’impossibilité de ruiner par des attaques indirectes deux faits aussi considérables, et dont les racines, de son aveu même, sont profondément implantées dans nos institutions et dans nos mœurs. Aussi, déterminé à ne laisser derrière lui aucune objection menaçante, il s’est retourné résolument contre l’ennemi et s’est décidé à prendre la chevalerie corps à corps ; il lui conteste nettement ses droits à l’engouement public ; il lui demande qui elle est, d’où elle vient, ce qu’elle a produit et ce qu’elle nous a légué d’utile. Telle est l’enquête en forme à laquelle il procède avec rigueur et gravité dans les deux volumes pleins d’intérêt que nous allons analyser et discuter.

Et d’abord je m’empresse de reconnaître qu’il n’est pas possible d’apporter dans une pareille controverse plus de soins et de sincérité que n’a fait M. Delécluze. Il n’a voulu juger que sur pièces. Aussi les principaux documens sur la matière, récits originaux, chroniques vraies ou fabuleuses, poèmes et romans en vers ou en prose, il a presque tout interrogé, dépouillé, et, ce dont il faut lui savoir plus de gré encore, il nous a donné de plusieurs de ces documens (qu’ils lui fussent ou non favorables) de fidèles extraits et de complètes traductions. Il a rempli son second volume de ces pièces justificatives qui charmeront, j’ose le prédire, les personnes mêmes qui, comme nous, refuseraient d’adhérer entièrement aux conclusions qu’il en a déduites.

Son premier soin est, pour me servir de l’expression qu’il emploie, de dédoubler ce sujet si vaste et si complexe. Il distingue deux chevaleries, l’une historique et réelle, l’autre romanesque et poétique. Il fixe l’apparition de la première en Europe à l’établissement du régime féodal. Destinée uniquement, suivant lui, au perfectionnement des institutions militaires, la chevalerie lui semble avoir été l’annexe naturelle et le complément nécessaire de la féodalité. A ce titre, elle ne lui paraît mériter ni éloge ni blâme. Il l’accepte comme la conséquence d’un détestable système social : voilà tout.

Quant à la chevalerie romanesque, il se montre, ainsi que nous le verrons, beaucoup moins indulgent. Il place le commencement de cette seconde phase au premier tiers du XIIe siècle, vers le temps de la vogue de la fausse chronique de Turpin et de l’apparition de nombreuses compositions fantastiques, auxquelles il est disposé à assigner une origine orientale. La chevalerie romanesque mêlée à un reste de chevalerie réelle lui paraît s’être prolongée avec plus ou moins d’éclat et d’utilité jusqu’à la mort de saint Louis ; puis, n’ayant plus aucun but sérieux à atteindre, devenue non-seulement inutile, mais gênante et nuisible, elle déclina de plus en plus et finit enfin par disparaître derrière le catafalque de Henri II.

J’admets cette distinction de la chevalerie historique et de la chevalerie romanesque, déjà employée par M. de Châteaubriand dans ses Études, ainsi que les limites de temps que M. Delécluze attribue à chacune d’elles ; mais je dois, sur quelques autres points, présenter un petit nombre d’objections. D’abord, tout en admettant que la chevalerie réelle n’a commencé en France qu’avec la troisième race, il importe de bien établir que les racines de cette institution partent de beaucoup plus loin. Le culte passionné de la femme et une certaine courtoisie dans les combats, ces deux fondemens de toute chevalerie, existaient, comme on sait, chez les Germains du temps de Tacite et parmi les héros de l’Edda. La preuve en est consignée dans le texte même des lois barbares. De combien de précautions délicates les codes des peuples du Nord et notamment la loi salique n’entouraient-ils pas la compagne du Franc ? Voyez ce qu’il en coûtait, dans cette société si rude et si grossière, à qui touchait imprudemment le bras, la main, ou seulement le doigt d’une femme [6] ! L’investiture des armes, qui avait lieu le jour où le jeune Franc prenait place parmi les guerriers de sa tribu, l’usage du duel judiciaire, ordonné déjà dans la loi Gombette, toutes ces circonstances, sans doute, ne constituent pas encore la chevalerie, mais elles en renferment assurément le germe et prouvent que cette espèce de confrérie militaire ne fut pas une simple conséquence du régime féodal. Tout au contraire, la chevalerie fut, ce me semble, un des plus ingénieux moyens empruntés par le clergé aux vieilles mœurs germaniques pour adoucir le régime né de la conquête et rendre plus tolérable l’état d’hostilité permanent auquel cet âge de fer était condamné. La chevalerie fut un expédient à peu près de même nature que la trêve de Dieu et le droit d’asile. Pourquoi, en effet, l’intervention de l’église, pourquoi la veillée des armes, pourquoi les voeux, le jeûne et les prières du postulant, si la chevalerie n’avait été qu’un simple système de cavalerie et un mode plus ou moins perfectionné d’organisation militaire ?

M. Delécluze, sans lui prodiguer les éloges, rend cependant une suffisante justice à la chevalerie des Xe et XIe siècles, surtout à celle dont les admirateurs et les historiens spéciaux de la chevalerie s’occupent ordinairement le moins, je veux parler des templiers, des hospitaliers, des teutoniques. Il aurait dû seulement, pour être tout à fait équitable, ne point passer sous silence les grandes choses accomplies par la chevalerie normande [7]. La conquête de l’Angleterre sur les Anglo-Saxons, celle de la Pouille et de la Sicile enlevées aux Sarrasins par une poignée de héros normands, ne sont-elles pas au nombre des plus éclatans faits d’armes dont l’histoire ancienne et moderne ait conservé le souvenir ? De tels miracles de la force et de la bravoure ont échauffé toutes les imaginations et produit par contre-coup, et sans aucun besoin de transmission étrangère, un enthousiasme surnaturel et une exaltation romanesque et poétique qui ont imprimé à nos mœurs, à nos arts, à notre littérature, une physionomie toute moderne et spéciale, aussi aisée à reconnaître, que difficile à définir, et dont il subsiste encore quelques traces, malgré la reprise, accomplie depuis trois cents ans parmi nous, des idées, des lois, des arts et de la poésie antiques.


III.

La première chevalerie, la chevalerie héroïque des Xe et XIe siècles, a trouvé son expression poétique (simple, grande et forte comme elle) dans la célèbre Chanson de Roland et dans quelques autres poèmes ou romans des douze pairs de France, principalement dans les plus anciens, composés, comme celui de Roncevaux, en vers de dix syllabes, et divisés en strophes, ou plutôt en tirades, d’étendue inégale, non pas encore monorimes, mais seulement soumises à l’assonance [8]. M. Delécluze, qui est toujours frappé du beau, surtout quand il se présente avec le charme du naturel et de la simplicité, rend pleinement hommage à la grandeur et à la naïveté presque homériques de la Chanson de Roland, qu’il regarde avec raison comme la première et la plus belle de nos anciennes épopées françaises.

Ce poème, quoique fort éloigné de la vérité historique, telle que nous la font connaître les rares monumens contemporains, ne nous offre pourtant ni les fictions extravagantes, ni les intrigues à la fois amoureuses et mystiques, ni les géans, ni les nains, ni les nécromans [9] qui firent peu après la matière et le caractère exclusifs de la littérature chevaleresque. La Chanson de Roncevaux n’admet d’autre merveilleux que le merveilleux biblique et chrétien, et ne contient guère d’autre invraisemblance que les prodigieux coups d’épée de Roland, d’Olivier et de l’archevêque Turpin. Je suis bien loin de conclure d’une telle réserve, comme l’a fait M. Delécluze, que cette chanson de geste n’est point de la poésie chevaleresque et ne sort pas des données de la poésie héroïque. Le point d’honneur qui empêche Roland d’appeler à son aide et d’avertir l’armée de Charlemagne du péril où lui et ses compagnons sont tombés suffirait lui seul pour donner à ce poème une couleur entièrement chevaleresque. Quel rapport, en effet, y a-t-il entre ce sentiment tout moderne d’honneur exagéré et la bravoure sensée des âges héroïques, qui n’empêchait pas les guerriers de l’Iliade, Hector lui-même, de fuir le combat quand ils ne se sentaient pas les plus forts ?

Pour nous mettre à même de bien juger des circonstances fabuleuses ajoutées à l’histoire par l’imagination populaire ou par le génie du poète, M. Delécluze a transcrit le court passage de la vie de Charlemagne par Éginhard relatif à la défaite de Roncevaux. Après avoir mentionné brièvement, sous l’année 778, la mort de Roland, tué avec toute l’arrière-garde franque dans une embuscade dressée par les Gascons, au fond d’une gorge des Pyrénées, le chroniqueur ajoute : « Il n’y eut pas moyen de tirer sur-le-champ vengeance de cet échec, car, après ce coup de main, l’ennemi s’éloigna si vite, qu’on ne put recueillir aucun renseignement sur les lieux où il aurait fallu l’aller chercher [10]. »

Tel est, sur cette catastrophe et sur la mort si souvent chantée du préfet des marches de Bretagne, le peu que nous a transmis l’historien, en quelque sorte officiel, de Charlemagne, discret sans doute en cette occasion, parce qu’il s’agissait d’un revers ; mais l’imagination populaire, toujours prête à suppléer aux réticences de l’histoire, broda promptement ce simple canevas. Dès l’année 837, l’auteur anonyme de la vie de Louis-le-Débonnaire, connu sous le surnom de l’Astronome, termine le récit de la journée de Roncevaux par les paroles suivantes « Quelques-uns de ceux qui fermaient la marche furent tués dans un défilé ; mais, leurs noms étant dans toutes les bouches, je me suis dispensé de les rapporter… » Sed quia vulgata sunt nomina, dicere supersedi [11]. Ce passage prouve deux choses : d’abord que le Roland d’Éginhard est bien le même que celui dont le nom a été célébré par les chansons de geste, ensuite que la renommée des officiers du palais, des palatini ou paladins tués à Roncevaux, fut consacrée tout aussitôt par de nombreux chants populaires, et cela non-seulement dans la France proprement dite, mais, comme les débris de ces chants nous l’attestent, en Provence, en Normandie, en Allemagne [12], en Italie [13]. Personne n’ignore qu’en 1066, le matin de la bataille de Hastings, le bon jongleur normand Taillefer, monté sur un cheval fringant, anima au combat les troupes du duc Guillaume en chantant les prouesses de Charlemagne, de Roland, d’Olivier, et des braves morts à Roncevaux [14].

Les principales fictions que notre orgueil national greffa sur cette catastrophe furent la substitution d’une grande armée mahométane aux guerillas gasconnes, puis la trahison du Mayençais Ganelon, comte de Poitiers, qui, en haine de Roland, fils de sa femme, et par une basse cupidité, complota avec les infidèles la destruction de l’arrière-garde franque [15], enfin la vengeance que l’empereur tira immédiatement du massacre de ses vassaux. Ces inventions populaires forment la base commune de toutes les rédactions connues de cette chanson de geste. J’excepte, bien entendu, celles qui furent composées en Espagne (car il existe au-delà des Pyrénées tout un contre-cycle des romans de Charlemagne et de Roncevaux) ; de ce côté, l’orgueil national créa, comme on le pense bien, des fictions en sens inverse des nôtres.

Le plus ancien texte qui nous soit parvenu de ce chant de guerre est, de l’avis de la plupart des critiques, la rédaction normande, conservée dans la bibliothèque Bodléienne, et publiée en 1839 par M. Francisque Michel [16]. Ce poème est signé au dernier vers du nom de Turold, comme poète, ou, suivant une autre opinion que je ne partage pas, comme jongleur ou comme copiste. Affirmer que ce texte représente la chanson même qui fut entonnée par Taillefer dans la plaine de Hastings serait une assertion téméraire, surtout quand Turold lui-même cite comme garant des faits qu’il rapporte une geste antérieure à la sienne, composée par le baron Gilie, fondateur du moutier et de la prison de Laon, lequel avait pris part à la bataille : e cil ki el camp fu [17]. Tout ce qu’il est possible d’affirmer, c’est qu’une certaine dureté de versification, l’emploi constant de l’assonance et quelques autres indices fournis par la langue permettent d’assigner la fin du XIe siècle ou le commencement du XIIe pour date au texte d’Oxford. Presque toutes les autres copies, au nombre de six ou sept, semblent appartenir à une rédaction d’un demi-siècle au moins plus récentes : elles ont d’ailleurs cela de commun qu’elles sont écrites, non pas en dialecte normand, mais en français pur ou français de France, qu’elles sont partagées en tirades, non plus assonantes, mais exactement rimées, et qu’elles offrent, avec moins de simplicité et de grandeur dans le dessin, une versification notablement perfectionnée et adoucie. En 1832, un élève distingué de l’école normale, M. Monin, publia, dans une thèse fort remarquable, des fragmens très étendus de la plus ancienne des deux copies de ce poème que possède la Bibliothèque royale. En 1840 et 1841, un éditeur plein de patience et d’enthousiasme confronta les manuscrits de Lyon, de Paris, de Versailles, de Venise, de Cambridge, et, nouveau diascevaste d’un nouvel Homère, composa d’une suite de leçons choisies un texte qu’il accompagna d’une traduction [18]. J’ai cru d’autant plus convenable de rappeler cette laborieuse récension de l’épopée de Roncevaux, que le travail de M. Bourdillon a été jusqu’ici très rarement cité, et que M. Delécluze lui-même ne paraît pas l’avoir connu.

Cela dit, je vais laisser parler quelques momens le trouvère Turold dans la traduction de M. Delécluze, à laquelle je ne ferai qu’un assez petit nombre de changemens de peu d’importance. J’espère que ces fragmens, quoique étendus, ne paraîtront pas trop longs. On jugera en les lisant de la culture morale où était parvenue une société qui se reflétait dans une semblable poésie, et l’on nous dira si ce sont les disciples énervés de l’école gallo-romaine, les Ausone, les Sidoine Apollinaire, les Fortunat, ces poètes sans verve, parce qu’ils étaient sans cœur et sans conviction, qui eussent trouvé des accens aussi fiers et d’une aussi mâle énergie.


STROPHE 64. — Les montagnes sont hautes, les vallées ténébreuses, les défilés profonds. Le jour où les Français partirent, ce fut une grande douleur. A quinze lieues en avant la rumeur en parvint. Comme ils s’acheminaient vers le grand pays (la France), ils virent en passant la Gascogne, terre de leur seigneur ; il leur souvint de leurs fiefs et de leurs domaines, de leurs fiancées ou de leurs femmes, et il n’y eut aucun d’eux qui ne pleurât. Cependant, plus que tous les autres, Charles, était plein d’angoisses : il a laissé son neveu Roland dans les gorges des Pyrénées ; la pitié l’émeut, et il ne peut s’empêcher de verser des larmes. Aoi [19].


STROPHE 66… Cent mille Français tremblent pour le sort de Roland. Le perfide Ganelon a trahi ; il a reçu les dons du roi païen, or, argent, étoffes et pelisses d’Orient, mules, chevaux, chamelles et lions. Marsile (le roi des Espagnes) fait appel à tous les barons, comtes, vicomtes, ducs, connétables, émirs ; en quatre jours il rassemble quatre cent mille hommes. A Saragosse les tambours battent, l’étendard du prophète flotte au sommet de la tour la plus élevée ; il n’y a païen qui ne le regarde et ne l’adore. Bientôt toute l’armée des infidèles chevauche avec ardeur entre les monts et les vallées de la Cerdagne : ils aperçoivent les gonfalons de ceux de France et l’arrière-garde des douze compagnons ; alors il leur tarde de livrer bataille.


STROPHE 77… Le soleil était beau, le jour brillant ; toutes les armes resplendissaient. Marsile, pour donner plus d’éclat au départ, fait sonner mille clairons. Le bruit en fut si grand, que les Français l’entendirent. Olivier dit « Sire compagnon, nous pourrons bien, je pense, avoir bataille avec les Sarrasins. » Roland répond : « Oh ! que Dieu nous l’octroie ! Nous devons rester fermes ici pour notre roi. On doit, pour son seigneur, souffrir le chaud, le froid et toute espèce de danger, dût-on y perdre son poil et sa peau. Que chacun donc s’apprête à donner de grands coups, pour qu’on ne chante pas une mauvaise chanson sur notre compte. Les païens ont tort ; le bon droit est aux chrétiens. Jamais le mauvais exemple ne viendra de moi. » Aoi.

STROPHES 78, 79. — Olivier monte sur un grand pin [20] ; il regarde vers la droite une vallée herbue, et voit venir la gent païenne. Il appelle son compagnon Roland : — « Je vois, dit-il, venir, du côté d’Espagne, un tourbillon retentissant ; je vois de blancs hauberts et des heaumes éclatans. Nos Français vont éprouver de grandes peines. Ganelon le savait bien, le félon ! le traître ! lorsqu’il nous désigna pour ce poste devant l’empereur. » - « Olivier, tais-toi, dit le comte Roland ; c’est mon beau-père, je ne veux pas qu’on en dise un seul mot. » Olivier descend du pin, s’approche des Français et leur dit : « J’ai vu les païens, et jamais homme sur terre n’en vit un plus grand nombre. Seigneurs barons, placez votre courage en Dieu et tenez ferme pour n’être pas vaincus. » Les Français disent : « Malheur à qui s’enfuit ! Pour mourir, pas un de nous ne vous manquera. » Aoi.

STROPHE 81… - « Compagnon Roland, dit Olivier, sonnez de votre cor ; Charles l’entendra et reviendra avec l’armée. » Roland répond : « Je ferais l’action d’un insensé, et dans la douce France je perdrais toute ma renommée. Bientôt je vais frapper de grands coups avec Durandal ; sa lame sera sanglante jusqu’à l’or de sa poignée… » Aoi.

STROPHE 83… - « Compagnon Roland, sonnez de votre olifant, répéta Olivier [21] ; Charles qui passe le port (le défilé) l’entendra, et je vous suis garant qu’il reviendra avec toute son armée. » - « A Dieu ne plaise, répond Roland, qu’il soit dit par homme vivant que pour des païens j’ai fait sonner mon cor ! C’est un reproche qu’on ne fera jamais à mes descendans. Quand je serai à la grande bataille, je frapperai des milliers de coups [22]… »

STROPHE 85. — Roland est brave, Olivier est vaillant ; tous les deux sont de merveilleux vassaux. Puisqu’ils sont en selle et sous les armes, on peut être certain qu’ils n’esquiveront pas la bataille pour éviter la mort… Cependant les païens chevauchent pleins de fureur. – « Roland, dit Olivier, n’en apercevez-vous pas quelques-uns ? En voilà qui nous approchent. Ah ! Charles est trop loin. Vous n’avez pas daigné sonner de votre olifant ! Si le roi était ici, nous n’aurions à craindre aucun dommage !… Vous le voyez, l’arrière-garde est triste ; ceux qui la composent n’en formeront jamais une autre. » - « Ne dites pas de telles extravagances, interrompit Roland ; malheur au cœur qui se fait couard dans la poitrine ! Nous resterons étendus sur la place. Pour nous seront les coups. » Aoi.

STROPHE 86. — Quand Roland voit qu’il y aura bataille, il devient plus féroce qu’un lion. Il appelle Olivier et rassemble à grands cris les Français : « Sire compagnon, ne parlez pas comme vous faites. L’empereur nous a laissés ici vingt mille Français, persuadé que pas un d’entre eux n’est un lâche. Pour son seigneur, il n’y a pas de maux qu’on ne doive souffrir : le froid, le chaud, la perte même de son sang et de sa chair. Frappez de votre lance et moi de Durandal, ma bonne épée que le roi me donna ; et, si je meurs ici, celui qui l’aura pourra dire, ainsi que tout autre, qu’elle appartenait à un noble chevalier. »

STROPHE 87. — Alors l’archevêque Turpin pique son cheval et gagne un tertre. Il appelle les Français et leur parle ainsi : « Seigneurs barons, Charles nous a assigné ce poste. Pour notre roi, nous devons bien mourir. Faites donc, en sorte de soutenir la chrétienté. Vous allez avoir bataille. Vous n’en pouvez douter, car déjà vous voyez les Sarrasins. Reconnaissez vos fautes et demandez pardon à Dieu ; j’absoudrai vos ames. Si vous mourez, vous serez au nombre des saints martyrs, et vous siégerez à la meilleure place du paradis. » Les Français descendent de cheval et s’agenouillent. L’archevêque leur commande pour pénitence de se battre, puis il les bénit au nom de Dieu.

STROPHE 89… Roland, le visage serein et riant, brandit et élève son épieu, auquel est attaché un gonfalon blanc dont les franges battent jusque sur ses mains. Son compagnon Olivier le suit, et ceux de France témoignent la confiance qu’ils mettent en eux. Après avoir lancé un regard terrible aux Sarrasins, il tourne affectueusement ses yeux sur les Français et leur dit : « Seigneurs barons, marchez doucement et avec calme, car ces païens s’avancent de telle sorte que nous pourrons en faire un grand carnage. Il n’y eut jamais un roi de France aussi vaillant que Charles ! » Aoi.

STROPHES 102, 107, 109… Français et païens échangent des coups terribles. Que de lances sanglantes et brisées ! que de gonfalons et d’enseignes rompus ! Roland et Olivier frappent de tous côtés… Ceux de France souffrent aussi de grandes pertes. Combien de bons Français tués à la fleur de l’âge qui ne reverront ni leurs mères, ni leurs femmes, ni les compagnons qui les attendent au port avec Charlemagne !… En France, la nature éprouva de merveilleuses tourmentes. Il y eut des orages et des tonnerres, des pluies, de la grêle et des vents. Plusieurs fois la foudre tomba, et la terre trembla véritablement. De Saint-Michel de Paris jusqu’à Sens [23], et de Besançon au port de Wissand [24], il n’y eut pas de château-fort dont les murs ne s’écroulassent… Nul ne vit de tels signes sans terreur. Quelques-uns disaient : « Voici la fin des temps. » Ils ne savaient pourtant ni ne disaient la vérité : ces convulsions de la nature présageaient la mort de Roland.

STROPHES 124, 125… Oh ! grande terre de France ! combien Mahomet te maudit ! Par-dessus tous les peuples, celui que tu nourris est vaillant !… Quatre fois la bataille a été favorable aux chrétiens ; mais, à la cinquième, elle leur devient lourde et terrible. Tous les chevaliers français furent tués, à l’exception de soixante, que Dieu épargna…

STROPHE 126… Quand le comte Roland s’aperçut de l’énorme perte des siens, Aoi [25], il appela son, compagnon Olivier : — « Beau sire, dit-il, que Dieu vous inspire du courage ! Voyez-vous combien de nobles chevaliers gisent à terre ? Oh ! nous pouvons plaindre la douce et belle France. De combien de nobles vassaux la voilà maintenant privée ! Ah ! roi ami, que n’êtes-vous ici ? Frère Olivier, comment pourrons-nous faire ? Comment nous y prendre pour donner de nos nouvelles à Charles ? » Olivier dit : « Je n’en sais rien ; mais il vaut mieux mourir qu’il soit dit quelque chose de honteux de nous. » Aoi.

STROPHE 127. — « Eh bien ! dit Roland, je ferai retentir mon olifant : Charles, qui passe le port, l’entendra, et je vous garantis que les Français reviendront sur leurs pas. » Olivier dit : « Ce serait une grande honte et que l’on reprocherait sans cesse à vos descendans. Quand je vous ai dit de corner, vous n’en avez rien voulu faire, et, si vous l’essayez à présent, ce sera sans succès. Vous ne pouvez plus faire sonner votre olifant assez fort : vos deux bras sont déjà tout sanglans. » Le comte répond : « J’ai donné de nobles coups ! »

STROPHE 128. — « Notre bataille est terrible, dit Roland ; je cornerai, et Charles entendra. » - Ce ne serait pas d’un bon chevalier, reprend Olivier [26]. Quand je vous l’ai demandé, vous ne daignâtes pas le faire… Par cette mienne barbe, si je pouvais revoir ma gente scieur Aude [27], vous ne coucheriez jamais entre ses bras ! » Aoi.

STROPHE 130… L’archevêque Turpin pique son cheval de ses éperons d’or et accourt : — « Sire Roland, et vous, sire Olivier, pour Dieu ! ne vous querellez pas ! Ce qui peut nous arriver de mieux, c’est que le roi vienne et nous venge. Ceux d’Espagne ne doivent point s’en retourner contens. Pour nos Français, ils descendront de cheval, et, nous trouvant morts et taillés en pièces, ils chargeront nos bières sur des chevaux de somme, et nous enterreront dans l’enceinte des monastères [28]. Ni loups, ni porcs, ni chiens, ne dévoreront nos corps. » - « Sire, dit Roland, vous dites très bien. »

STROPHE 131. — Roland a porté l’olifant à sa bouche ; il le tient ferme et en sonne de toutes ses forces. Les monts sont hauts et la distance est grande. Cependant le son fut entendu à trente grandes lieues. Charles l’ouit, ainsi que tous ses compagnons. — « Ah ! dit le roi, nos hommes se battent ! »… Aoi.

STROPHE 132.- Non sans de grands efforts et de grandes douleurs, le comte Roland faisait sonner son cor. Un sang clair sort de sa bouche, et les veines de ses tempes sont près de se rompre. Cependant l’olifant retentit avec force, et Charles, qui passe le port, l’entend : le duc Naimes et tous les Français l’écoutent. — « Ah ! dit le roi, j’entends le cor de Roland : jamais il ne l’a fait sonner qu’en guerre. » Ganelon répond : « Il n’est nullement question de bataille ; vous êtes vieux, et vos cheveux sont blancs ; vous tenez là le langage d’un enfant. Vous savez assez quel est l’orgueil de votre neveu. C’est merveille que Dieu le supporte si long-temps. N’a-t-il pas pris Naples sans votre ordre ?… Pour un lièvre, il va sonnant du cor tout un jour, et dans ce moment il se moque de ses pairs ; mais personne n’ose se plaindre de lui… Chevauchez en avant, car la grande terre (la France) est encore loin. » Aoi.

STROPHE 133. — Le comte Roland a la bouche sanglante ; les veines de ses tempes se rompent, et il ne sonne de son olifant qu’au prix de grandes douleurs. Charles l’unit et les Français l’entendent. — « Le son de ce cor vient de loin, dit le roi [29]. » Le duc Naimes répond : « Je ne me trompe pas, on se bat. Prenez vos armes ! Faites crier Montjoie et secourez votre noble arrière-garde. Vous entendez bien que Roland se plaint ! »

STROPHE 134. — L’empereur fait sonner les clairons Les Français s’arment de leurs heaumes, de leurs hauberts et de leurs épées à poignée d’or. Ils déploient les gonfalons blancs, rouges et bleus [30]. Tous les barons de l’armée sont en selle ; ils ne cessent de presser leurs chevaux tant que le trajet dure il n’y en a point qui ne disent : « Si nous pouvions voir Roland avant qu’il fût mort, quels grands coups nous donnerions avec lui ! » Vain désir ! ils ont trop tardé.

STROPHES 141, 142… Lorsque Roland vit accourir la gent mécréante qui est plus noire que l’encre, et qui n’a de blanc que les dents : « Oh ! dit le comte, je sais, à n’en pouvoir douter, que nous mourrons aujourd’hui. Frappez, Français, frappez de vos épées bien fourbies ! Vendez cher votre vie et votre mort. Que la France ne soit pas avilie par nous ! Quand Charles, mon seigneur, viendra sur ce champ de bataille, il verra quel carnage nous avons fait des Sarrasins. Il comptera quinze de leurs morts pour un des nôtres, et il ne pourra s’empêcher de nous bénir. » Aoi.

Je ne transcrirai point le récit de la mort de Roland, précédé des adieux si pathétiques qu’il adresse à sa bonne épée Durandal. Ce morceau célèbre a été plusieurs fois cité, et notamment par M. Fauriel, dans cette Revue même. Je préfère mettre sous les yeux des lecteurs quelques strophes moins connues et non moins admirables, celles, par exemple, où le poète peint la douleur de Charlemagne et la mort de la jeune Aude, fiancée de Roland. Je fais de mon mieux, comme on voit, l’office des anciens jongleurs. Si je ne me trompe, les strophes qui précèdent auraient pu être chantées devant des troupes le matin d’une bataille ; celles qui vont suivre, d’une couleur plus douce, auraient été mieux à leur place, le soir, dans la grand’salle d’un manoir féodal.

STROPHE 173. — Charles est arrivé à Roncevaux… Il n’y a ni chemin, ni sentier, ni place qui ne soient jonchés de Français ou de païens. Charles s’écrie « Beau neveu, où êtes-vous ? Où est l’archevêque et le comte Olivier ? Où est Gérin et son compagnon Gérer ? Où est Othon et le comte Béranger, Ives et Ivorie, que j’aime tant ? Qu’est devenu Engeler de Gascogne, le duc Samson et le baron Anséis ? Où sont le vieux Gérard de Roussillon et les douze pairs que j’avais laissés ? J’ai d’autant plus sujet de m’affliger, que je ne me suis pas trouvé au commencement de la bataille… »

STROPHES 204, 205… - « Pourquoi faut-il que je sois venu en Espagne ? Il ne se passera plus désormais un jour sans que j’éprouve une douleur poignante. Je sens que ma force et ma hardiesse vont décliner, et je n’aurai plus personne qui soutienne mon honneur !… Ami Roland, je m’en vais rentrer en France, et quand je serai à Laon, dans mon palais, des étrangers, arrivant des différens royaumes, me demanderont : « Où est le comte capitaine ? » Je leur dirai : « Il est mort en Espagne… » Ce ne sera plus qu’au milieu des chagrins que je gouvernerai mon royaume, et il ne se passera pas un jour sans que je verse des pleurs. »

STROPHE 206.-« Ami Roland, brave et beau jeune homme ! Quand je serai à Aix, dans ma chapelle, on viendra me demander des nouvelles [31] ; je leur en donnerai de merveilleuses et de terribles. « Mon neveu, leur dirai-je, celui qui me fit tant de conquêtes, il est mort. » Contre moi se révolteront le Saxon, le Hongrois, le Bulgare, le Romain, l’Apulien, ainsi que ceux de Palerme et d’Afrique… Qui guidera mes armées contre ces peuples, à présent que celui qui les conduisait toujours a perdu la vie ? Ah ! France, comme te voilà abandonnée !… » Puis, de ses deux mains, il arrachait sa barbe blanche et ses cheveux, et les Français répondaient à sa douleur par des larmes.

STROPHE 270. — L’empereur est rentré à Aix, le meilleur séjour de France. A peine arrivé à son palais, il monte dans la salle, et voici venir Aude, la noble demoiselle, qui demande au roi : « Où est Roland, le capitaine qui jura de me prendre pour compagne ? » A. ces mots, Charles éprouva une douleur profonde ; des larmes s’échappèrent de ses yeux, et il tira sa barbe blanche. — « Soeur, chère amie, dit-il, tu me parles d’un homme qui n’existe plus. Je t’en donnerai un autre en échange ; c’est Louis : je ne saurais mieux dire ; il est mon fils, et il gouvernera mes marches. » Aude répond : « A d’autres une telle parole ! Qu’il ne plaise à Dieu, ni à ses saints, ni à ses anges, que je survive à Roland ! » Elle devient pâle, tombe aux pieds de Charlemagne, et meurt aussitôt [32]. Dieu ait pitié de son ame ! Les barons français la pleurent et la plaignent… »

Je m’arrête, puisque je ne puis tout citer. — C’est là assurément de la plus sévère et de la plus belle poésie. Après avoir lu ces fragmens, ou, mieux encore, l’œuvre complète du vieux romancier, on sera peu tenté, je pense, de répéter le dicton du bel-esprit de la cour de Sceaux, qui refusait aux Français le génie épique. Je ne crois pas non plus qu’on puisse dorénavant souscrire à l’arrêt prononcé par Despréaux :

Villon fut le premier qui, dans ces temps grossiers,
Débrouilla l’art confus de nos vieux romanciers.


Il n’y a rien, certes, de moins confus que les tableaux qu’on vient de lire. Il faut remonter jusqu’à Homère pour trouver des peintures aussi nettes et qui aient dans leurs contours autant de relief et de fermeté. Aussi M. Delécluze a-t-il traduit allègrement et tout d’une haleine la Chanson de Roland, comme il aurait traduit quelques chants de l’Iliade. Il rattacherait avec bonheur, soyez-en sûr, notre trouvère à l’école du grand poète grec, s’il n’était de toute évidence que Turold n’a rien connu de la poésie antique. Nous pouvons l’affirmer d’après son propre témoignage. Il lui est arrivé une fois de parler d’Homère et de Virgile de manière à prouver sa profonde ignorance de leurs ouvrages et de leurs personnes. Tout ce que Turold sait des deux illustres poètes, c’est qu’ils touchent aux âges les plus reculés ; il dit : Vieux comme Homère et Virgile [33], à peu près dans le sens où nous disons l’âge de Mathusalem.

Pour moi, ce qui me frappe surtout dans cette admirable chanson épique, composée à la fin du XIe siècle, en pleine féodalité, c’est d’y trouver le sentiment de l’unité française aussi profondément empreint. Le grand pays, la grande terre, la douce et belle France, reviennent à chaque instant sur les lèvres du poète. Le roi, la royauté, sont invoqués sans cesse comme le symbole visible de l’unité nationale. Et ce n’est pas, qu’on le croie bien, un artifice du trouvère pour simuler et reproduire les sentimens qui dominaient au temps de Charlemagne. On ne connaît point, dans les époques de poésie primitive, ces finesses rétrospectives ni ces recherches de couleur ancienne, ingénieux trompe-l’œil de l’art perfectionné. D’où vient donc que l’amour de la patrie française n’a peut-être jamais trouvé une voix plus énergique qu’en ce temps de morcellement funeste, où la France était partagée en une multitude de royautés locales qui semblaient ne laisser place qu’au plus étroit patriotisme de tourelles et de donjons ? D’où vient que l’insolence et l’insubordination des grands vassaux ne percent que dans un court passage, celui qu’on aura remarqué sans doute, où le comte Ganelon adresse impunément au vieil empereur quelques paroles hautaines et offensantes ? Cela vient de ce que les plus anciennes chansons de geste du cycle de Charlemagne, composées sur les vieux chants populaires du IXe siècle, et pour de grandes réunions nationales, conservaient l’instinct toujours vibrant dans les masses de la grande unité française. Ce n’est qu’un peu plus tard, et dans des branches un peu postérieures du même cycle, dans les romans de Gérard de Roussillon, d’Élie de Saint-Gilles, des quatre fils Aymon et de Renaud de Montauban, composés sur des chants des Xe et XIe, pour les plaisirs et sous le patronage de puissans seigneurs féodaux, qu’on trouvera la peinture idéale et poétique du vassal insoumis, en lutte ouverte contre son souverain.


IV.

Cependant cette mâle et noble poésie, qui traduisait si bien l’idée que la société laïque se formait encore au XIe siècle de Charlemagne et de Roland, ne répondait pas, avec la même exactitude, au type qu’il convenait à la société cléricale de faire prévaloir touchant ces deux personnages. Charlemagne, grace au zèle altier d’uu de ses plus illustres successeurs à l’empire (Frédéric Barberousse), ne devait pas tarder à prendre place parmi les saints [34], et déjà Roland occupait la sienne dans le martyrologe [35]. Il fallait au clergé un récit édifiant de l’expédition de Charles en Catalogne, plein de merveilles pieuses, et rédigé dans la forme légendaire. Cette tâche fut accomplie par un moine espagnol, à peu près contemporain de Turold, qui, sous le faux nom de l’archevêque Turpin, rattacha, dans l’intérêt de son couvent, l’expédition du roi de France en Espagne au pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. M. Delécluze a exposé, dans une bonne analyse, les dévotes extravagances qui remplissent cette chronique apocryphe, plus monacale que chevaleresque, et devenue, comme il l’a dit très justement, le roman de chevalerie avoué et protégé par l’église. Aussi a-t-elle exercé une grande influence sur les esprits dès la première moitié du XIIe siècle, surtout après que, du haut de la chaire apostolique, Calixte II l’eut recommandée aux fidèles [36]. Ce livre inepte, où pour la première fois Charlemagne et son neveu sont supposés avoir affaire à des géans et à des magiciens, qu’ils cherchent à convertir par des subtilités théologiques, balança, si même il ne supplanta les chansons de geste dans la faveur populaire. Bien loin que la Chanson de Roland se soit modelée sur la Chronique de Turpin, ces deux ouvrages, si dissemblables de vues et d’inspiration, semblent offrir le type des deux formes complètement opposées (la forme chevaleresque et la forme légendaire) que le personnage de Charlemagne a reçues au moyen-âge, et que M. Delécluze n’a peut-être pas suffisamment distinguées. En effet, autour de la Chanson de Roland, œuvre patriotique et sévère, sagement contenue dans les bornes de la vraisemblance, se groupe toute une série de compositions nobles, sensées, pleines de sentimens loyaux et élevés, je veux parler des romans des douze pairs, surtout des plus anciens dont le rhythme, comme je l’ai dit, repose sur l’assonance. Aux rêveries monacales du faux Turpin et du moine du mont Soracte, Benoît de Saint-André, inventeur du voyage de Charlemagne à Jérusalem et à Constantinople, se rattachent, au contraire, les fictions de plus en plus absurdes et chimériques, où, de transformations en transformations, le grand empereur devient entièrement méconnaissable, vieillard sot et crédule, qui se fourvoie dans des intrigues indécentes, se déguise en pèlerin et se voit forcé de recourir au dos du diable pour regagner son palais et rentrer en possession de sa femme et de ses états. Il y a loin de ce type grotesque, de ce Cassandre impérial, je ne dis pas seulement au Charlemagne de l’histoire, mais au Charlemagne des chansons de geste. De ces deux types, le premier a été fourni par la poésie populaire à l’imagination chevaleresque ; le second vient de la chronique du faux Turpin et de l’esprit monacal : cuique suum.

Ce serait d’ailleurs une étude intéressante que de suivre attentivement les métamorphoses diverses que le Charlemagne réel a subies sous la triple influence de l’enthousiasme populaire, de la poésie chevaleresque et de la dévotion ecclésiastique. M. Delécluze s’est borné à signaler vivement les altérations bizarres qui changèrent si vite la vérité en fable. Il s’étonne et s’indigne, dans quelques pages bien touchées, qu’un règne aussi rempli de grandes choses, où tant de guerres furent conduites, du midi au nord, avec une audace si calme, qu’une administration si régulière, dirigée par des vues si saines et si hautes [37], qu’une histoire, en un mot, si claire et si dégagée de toutes complications nuageuses ou romanesques, ait été aussi vite oubliée, et remplacée par des fictions si inférieures aux réalités de l’histoire. Il n’y a rien pourtant, dans cette transformation de la vérité en fable, que de naturel et de conforme à la marche habituelle du génie humain. Tandis que l’histoire et la poésie populaire élèvent de simples et nobles statues aux grands hommes, la légende, ce ver de toutes les renommées illustres, tisse incessamment sa trame destructive au fond des tombes glorieuses ; car ne faut-il pas bien que la gloire aussi devienne poussière ? M. Delécluze aurait voulu pouvoir reconnaître, à travers les chants nationaux et les récits légendaires, les formes successives par lesquelles Roland et Charlemagne ont passé depuis Éginhard jusqu’à Turpin ; mais les documens lui ont manqué, et il regrette, comme à jamais perdus, les écrits des IXe et Xe siècles qui auraient pu nous initier à ce mystérieux travail. Heureusement ces regrets si légitimes ne sont qu’à demi fondés. Nous possédons sur l’époque carlovingienne plusieurs écrits presque contemporains qui montrent avec quelle facilité la tradition orale change la réalité en fable et combien il suffit de peu d’années pour que les légendes et la poésie se substituent à l’histoire. Qu’on nous permette d’extraire d’un écrivain du ixe siècle un exemple, entre plusieurs, de ces singulières altérations.

Vers 884, soixante et dix ans à peine après la mort de Charlemagne, un moine inconnu de l’abbaye de Saint-Gall [38] composa pour l’empereur Charles-le-Gros un court récit des grandes actions de son aïeul, où, parmi plusieurs faits dignes de mémoire, se trouvent diverses anecdotes fabuleuses, qu’il écrivait cependant presque sous la dictée d’un témoin oculaire, d’un vieux guerrier, père de l’abbé de Saint-Gall Wernbert. Ce vétéran, nommé Adalbert, avait pris part aux guerres de Charlemagne contre les Saxons, les Esclavons et les Avares. « Devenu vieux, il habitait, dit le moine anonyme, dans le voisinage de l’abbaye, et il prit soin de mon éducation, quand j’étais encore fort jeune. Souvent, malgré mes efforts pour lui échapper, il me ramenait et me forçait de prêter l’oreille à ses récits. » Que racontait donc si obstinément ce vieux soldat à l’enfant indocile ? Il lui racontait de prodigieux exploits, non pas controuvés assurément, mais grossis par le double prisme de la solitude et de la vieillesse. Voici un échantillon des souvenirs du vieux Franc.

L’invincible Charles, après avoir écrasé les Huns, défit les barbares du Nord qui ravageaient la France orientale. Ils les extermina, et fit couper la tête à tous les enfans qui dépassaient la hauteur d’une épée. » C’était là probablement une des histoires qui mettaient en fuite le jeune et pacifique écolier. Plus loin. Adalbert nous apprend que Charlemagne avait parmi ses ducs des héros qui ne le cédaient en rien à ce qu’on a conté depuis de Roland. Eischer de Durgowe [39] valait à lui seul une armée formidable. On l’aurait pu croire sorti de la race des Énakim (des géans), tant sa taille était haute : il montait un énorme cheval ; et quand l’animal refusait de passer la Doire, enflée par les torrens des Alpes, il le traînait après lui dans le fleuve, en disant : « Par monseigneur saint Gall, que tu le veuilles ou non, tu me suivras. » Eischer fauchait les Bohémiens et les Avares comme l’herbe d’une prairie. A ceux qui lui adressaient des questions sur les Wenèdes, il répondait : « Ne me parlez pas de ces grenouillettes ; j’en portais sept, huit, et même neuf enfilés au bout de ma lance, pendant qu’ils murmuraient je ne sais quoi. Nous nous sommes, le roi Charles et moi, fatigués, bien en pure perte, contre de pareils vermisseaux [40]. » Voilà déjà bien, ce me semble, les héros gigantesques et quelque peu rodomonts qui donneront de si prodigieux coups d’estoc et de taille dans les romans de chevalerie. – « Ce vétéran. Adalbert, redisant les exploits du grand empereur à un enfant qui devait les écrire, quand il serait vieux à son leur, ne ressemble pas mal, a dit M. de Châteaubriand, à quelque grenadier de Napoléon racontant la campagne d’Égypte à un conscrit, tant la fable et l’histoire se mêlent dans la vie des hommes extraordinaires [41] ! »

Au contraire de Charlemagne, si grand dans l’histoire et ordinairement si rapetissé dans les fictions romanesques, Roland, le paladin sans égal dans les romans des douze pairs, occupe à peine quelques lignes dans nos annales. Éginhard est, comme je l’ai dit, le seul auteur contemporain qui l’ait nommé, et l’on sait avec quelle brièveté. Cependant plusieurs monumens viennent se joindre à cette courte mention pour attester à la fois son existence historique, sa popularité et ses prouesses. Une statue de Roland, que Seroux d’Agincourt, si bon juge en cette matière, attribue au IXe siècle, existe dans une église de Vérone, et on lit sur l’épée du héros le mot Durindarda. A Meaux, le père Mabillon a vu, au commencement du dernier siècle, dans l’abbaye de Saint-Faron, un mausolée qu’il croit être celui d’Ogier-le-Danois, mort religieux dans ce monastère. Or, ce monument que l’illustre antiquaire a fait graver [42], et qu’il attribue au IXe siècle ne pouvait, en aucun cas, comme l’architecture le prouve, être postérieur au XIIe. Devant les colonnes qui entouraient cette tombe d’une sorte de portique, s’élevaient quatre figures de pierre : celle de Roland tenant un cor de la main gauche, celle d’Aude, sa fiancée, celle d’un prélat qui semblait les bénir, et une quatrième qui représentait Ogier ou Olivier [43], ayant à la main un rouleau sur lequel Mabillon a lu :

Audae conjugium tibi do, Rollande, sororis,
Perpetuumque mei socialis foedus amoris.

M. Fauriel a cité, de plus, une charte de l’année 918, où il est fait mention d’une roche Roland, rota Orlanda [44] ; mais il faut prendre garde que les lieux, en grand nombre, qui portent les noms de mont Roland, de roche Roland, et qu’on a souvent ornés d’une statue de chevalier en mémoire de notre paladin, tiennent originairement ces dénominations de la couleur ou de la nature de la pierre ou du sol [45]. Mais revenons à l’histoire de la chevalerie, et passons à la seconde époque celle que M. Delécluze appelle, à bon droit, romanesque, et que dominent les fictions bretonnes du cycle d’Arthur.


V.

Pendant la première époque, qui s’étend au-delà du règne de Philippe-Auguste, pendant cet âge héroïque, cet âge d’or de la chevalerie. M. Delécluze n’a eu presque rien à blâmer en elle, si ce n’est, dans l’ordre littéraire, la fausse chronique de Turpin (qui n’appartient pas, comme il le reconnaît lui-même, à l’inspiration chevaleresque), et, dans l’ordre politique et militaire, quelques abus inévitablement mêlés au bien, comme il arrive de toutes les choses humaines ; mais, à mesure que nous avançons vers la seconde période, c’est-à-dire vers la chevalerie romanesque, qui envahit tout après la mort de saint Louis, à mesure que nous passons des Robert Guiscard, des Godefroi de Bouillon, des Tancrède, aux chevaliers des XIIIe et XIVe siècles, causes héroïques, mais déplorables, de nos grands revers de la Massoure, de Crécy, de Poitiers et d’Azincourt, à mesure que la poésie mâle et sévère des romans des douze pairs fait place au raffinement sentimental et à la mysticité sensuelle des romans du cycle d’Arthur, M. Delécluze ne trouve plus guère que des sujets de censure et de blâme. Cette sévérité est-elle, sur tous les points, équitable et bien fondée ? Examinons.

Quant au rôle qu’a joué la chevalerie réelle depuis saint Louis jusqu’au roi Jean, je conviens que le jugement porté sur elle par M. Delécluze, quoique trop restrictif dans l’éloge, est juste dans la critique. Déjà La Curne de Sainte-Palaye avait consacré tout le cinquième livre de ses Mémoires à l’exposition des inconvéniens divers qui ont contrebalancé les services rendus par les institutions chevaleresques à la société du moyen-âge. On ne peut nier qu’organisée dans l’origine pour la petite guerre d’escarmouche et de château à château, la chevalerie ne se soit trouvée, par le changement des armes et de la tactique, disons-le aussi, par le défaut d’ensemble et de discipline, tout-à-fait impropre à la grande guerre de peuple à peuple. Force fut, à la mort du roi Jean, de modifier la chevalerie et de la remettre en rapport avec les autres institutions du royaume. De féodale qu’elle avait été jusqu’alors, elle fut obligée de devenir monarchique. Cette ère nouvelle, que M. Delécluze signale comme l’anéantissement de la chevalerie, commence à Duguesclin et finit à Louis XIII. Sans doute, cette nouvelle chevalerie rejeta bien des pratiques de l’ancienne ; mais elle en conserva beaucoup d’autres et maintint surtout dans son intégrité le vieil esprit chevaleresque. En somme, cette dernière période de la chevalerie, qu’il ne me semble pas possible de retrancher de son histoire, a produit de très brillans résultats, et peut présenter d’aussi beaux noms que la chevalerie féodale : Bertrand Duguesclin, Boucicault, Jeanne d’Arc, Dunois, Talbot, Xaintrailles, Stuart d’ Aubigny, Villiers de l’lle-Adam, Gaston de Foix, Bayard, François 1er, Chabannes de la Palice, Crillon, fourniraient encore un magnifique livre d’or à cette institution vieillissante.

Quant à la littérature chevaleresque, elle a, chose étonnante, depuis le milieu du rite siècle jusqu’à la fin du XIVe, acquis sur les imaginations une influence toujours croissante, au prix, il est vrai, de plusieurs modifications. Les poèmes ou romans du cycle de Charlemagne n’offraient presque aucun mélange de galanterie (car la mort de la jeune Aude, la fiancée de Roland, mérite un autre nom) ; dans le petit nombre de romans carlovingiens où l’amour entre pour quelque chose, cette passion s’y montre, la plupart du temps, comme dans le Roman de Saint-Gilles et de son fils Aiol, sans la moindre nuance de délicatesse chevaleresque. Vers 1160, Robert Wace, trouvère anglo-normand, déposa dans le Roman de Brut, qui ouvre le cycle d’Arthur, un nouveau germe d’intérêt. Ce poème, véritable chaos d’idées et de traditions incohérentes empruntées à tous les temps et à tous les lieux, y compris Rome et la Grèce, contient le récit fabuleux de la naissance d’Arthur, dernier prince de la Bretagne insulaire qui défendit contre les Saxons l’indépendance de son pays. On retrouve avec surprise dans cet épisode toutes les circonstances piquantes et merveilleuses de la naissance de l’Hercule thébain [46]. Le roi Uter, labelle Ygerne ou Agyana [47] et son mari, l’infortuné comte de Cornouailles, jouent exactement les rôles peu édifians que la muse antique attribue à Jupiter, à Alcmène et à Amphitryon. Quant à l’enchanteur Merlin, il remplit dans cette histoire passablement scandaleuse le personnage de Mercure, et même quelque chose de pis, car c’est par le moyen de ses sortilèges que le monarque breton revêt la ressemblance de son vassal pour pénétrer dans le château de Tintagel et s’y comporter en mari. Cette disgrace conjugale a servi en quelque sorte de type à toutes celles dont on suppose dans les romans que furent victimes beaucoup de fronts couronnés, sans en excepter même le grand Arthur, malgré sa triple auréole de roi, de conquérant et de fondateur de la Table-Ronde.

Cette tendance fort peu morale des romans du cycle d’Arthur réagit sur ceux du cycle de Charlemagne. Vers 1180, comme l’a établi récemment M. Pantin Paris [48], et non pas au milieu du siècle suivant, parut la Chanson des Saxons, du trouvère artésien Jean Bodel, dont M. Delécluze a traduit de nombreux et très agréables fragmens. Cette chanson de geste, qui fait suite à celle de Roncevaux, est écrite en vers de douze syllabes et divisée en longues tirades monorimes [49]. C’est la première et, je crois, la seule chanson de geste dont la galanterie soit le principal ressort. L’action roule sur deux intrigues d’amour : l’une entre la reine Sébile, femme du roi de Saxe Guitechin (Witikind), et Baudoin, frère de Roland, l’autre entre la belle Hélissan, prisonnière chez les Saxons et un jeune et intrépide chevalier chrétien, Bérard de Montdidier. M. Delécluze, qui ne pouvait connaître la date nouvellement fixée de l’œuvre de Jean Bodel, a fait preuve d’un tact critique on ne peut plus juste, en remarquant que, par la gravité du sujet, par la décence des épisodes d’amour et l’absence de toutes fictions trop invraisemblables, l’œuvre spirituelle et gracieuse de Jean Bodel était de près d’un siècle en retard du goût dominant à l’époque où on la croyait composée.

En effet, à l’approche du XIIIe siècle, vers 1190, la poésie chevaleresque changea tout à coup de caractère, de sujets et même de forme. Le cycle d’Arthur prévalut sur celui de Charlemagne. Les Olivier, les Roland, les Ogier, les Aiol, étaient des héros trop simples et de mœurs trop rudes pour demeurer l’idéal poétique d’une société de plus en plus raffinée. Les anciennes chansons de geste, sorties des chants nationaux, s’adressaient à des auditeurs de tous les rangs ; elles étaient chantées, comme leur nom l’indique, en entier ou par parties, en plein air et dans des réunions nombreuses. Au contraire, quoique le personnage demi-fabuleux d’Arthur soit resté éminemment national dans les deux Bretagnes, les principaux romans du cycle qui porte son nom ne paraissent pas avoir été puisés dans les chants populaires [50]. Écrits en tiers octo-syllabiques rimés deux à deux, ces longs romans étaient surtout destinés à la lecture ; ils se proposaient bien plus de flatter les goûts amollis de la classe aristocratique que d’émouvoir la foule ; en un mot, ils étaient composés pour les passe-temps des barons et des châtelaines, qui seuls lisaient ou se faisaient lire.

Il existe dans les romans d’Arthur et de la Table-Ronde, comme dans les romans carlovingiens, deux branches tout-à-fait distinctes ; l’une d’une galanterie toute mondaine, l’autre galante encore, mais d’une galanterie religieuse et mystique. Cette dernière branche, la moins morale des deux, est un produit étrange de la fiction théologique du Saint-Graal. Qu’est-ce que ce Saint-Graal ? On appelait ainsi le vase imaginaire qu’on prétendait avoir servi à Jésus-Christ pour faire la cène avec ses disciples, et dans lequel, suivant l’évangile apocryphe de Nicodème, Joseph d’Arimathie recueillit les gouttes de sang tombées des plaies du Sauveur. La garde de ce divin calice, confiée à la milice romanesque des templistes, était vraisemblablement liée à l’institution réelle des templiers, seule chevalerie qui fût selon les vues et le cœur de l’église. Cependant l’idée de ce vase, dont la possession assurait, outre une joie mystique ineffable, divers avantages temporels, entre autres une force et une jeunesse perpétuelles, mais qu’une pureté parfaite pouvait seule conquérir et conserver, se mêla, dans l’imagination d’un très grand nombre de romanciers de haut lignage, aux fictions galantes et très profanes du cycle d’Arthur. De ce mélange peu orthodoxe naquirent tous les héros et héroïnes passionnés et dévots des romans de la Table-Ronde, Lancelot du Lac, Genièvre, l’infidèle épouse du grand Arthur, Tristan le Léonnois, Yseult la blonde, qui, avec leur cortége de fées, de géans et de magiciens, avec leurs armes enchantées et leurs philtres amoureux, composèrent une littérature nouvelle et charmante, une poésie vraiment moderne, qui ne doit rien au génie de l’antiquité, poésie appelée, à si bon droit, romantique, et qui se montre aujourd’hui, après cinq cents ans de succès, la piquante rivale ou le gracieux pendant de la mythologie classique, deux sœurs également, quoique différemment séduisantes, et qui ne diffèrent entre elles que comme une beauté d’Asie diffère d’une beauté d’Europe.

M. Delécluze, ne pouvant rattacher par aucun lien la muse nouvelle à son idéal préféré de renaissance romaine, a tâché de se débarrasser de cette, importune, en lui opposant une fin hardie de non-recevoir. Il la repousse comme une sorte de gitana étrangère, de patrie équivoque, née d’une mère arabe ou persane, sur la couche d’un pèlerin fanatique ou sous la tente d’un croisé dissolu. Si les preuves réunies avec art par M. Delécluze pour établir cette origine orientale ne me semblent pas convaincantes, je reconnais du moins qu’elles sont pleines d’agrément et d’intérêt, et mettent sur la voie de plusieurs vérités importantes.

M. Delécluze traduit d’abord un fragment fort étendu d’un roman arabe intitulé Antar, écrit par un célèbre poète et médecin de l’Irak vers 1145. Cette composition offre, en effet, plusieurs caractères chevaleresques non équivoques. Le héros, né d’une esclave, s’élève graduellement au premier rang des chefs par sa vertu, sa bravoure, ses talens poétiques, et surtout par l’amour passionné, tendre, durable, qu’il inspire à une jeune princesse. Dans ce roman, il y a des combats singuliers soumis à de certaines règles ; les épées et les chevaux ont des noms ; il y a des femmes guerrières qui ne consentent à donner leur cœur qu’après avoir éprouvé, dans plusieurs rencontres et l’épée à la main, la force et la valeur de leurs amans.

Ce n’est pas tout : M. Delécluze s’applique à faire ressortir dans un poème persan plus ancien d’un siècle, dans le Schah-Nameh ou Livre des rois, une fable et des mœurs qui n’ont pas moins que celles d’Antar le caractère chevaleresque. Roustam, le héros de cette épopée, possède un cheval doué d’un instinct surnaturel. Lui-même est le défenseur dévoué de son souverain. On dirait une sorte de chevalier-maire du palais. Le roi en tutelle, séduit par le récit qu’on lui a fait d’un délicieux royaume imaginaire, tombe dans un piège que lui ont tendu des monstres-fées, proches parens de notre Mélusine, et, comme elle, demi-serpens et demi-magiciens. Pour délivrer le roi captif, Roustam doit surmonter sept obstacles et accomplir sept travaux. Peu s’en faut qu’il n’échoue dans cette entreprise, séduit par les artifices d’une fée qu’il force à reprendre sa forme monstrueuse en lui faisant entendre le nom de Dieu. Le roi délivré, mais incorrigible, imagine d’aller visiter le ciel. Il part pour ce judicieux voyage dans une nacelle que quatre aigles emportent dans les airs. Nouveaux périls et nouveaux secours. De plus, le Livre des Rois, comme le roman d’Antar, est rempli de combats singuliers assujettis à des lois courtoises. Enfin on y voit aussi des femmes qui combattent sous l’armure et le casque. Tous ces traits ne rappellent-ils pas les romans de la Table-Ronde, Amadis, et le poème même de l’Arioste, tous remplis, comme on sait, d’enchanteurs, de dragons, d’hippogriphes, de Mélusines, d’Armides et de Clorindes ?

M. Delécluze s’étonne, après beaucoup d’autres, de ces ressemblances singulières, et ne paraît pas éloigné d’en conclure que la chevalerie nous est venue de la Perse par une voie encore inconnue. Pour moi, je ne pense pas qu’il y ait tant à s’émerveiller de voir à peu près à la même époque poindre et se développer l’esprit et les mœurs chevaleresques en Asie et en Europe. Comment expliquer ce synchronisme, dira-t-on ?

Par un fait presque identique. On a depuis long-temps reconnu la parenté de l’ancien idiome de l’Inde (le sanscrit) avec les langues grecque, latine, germaine et scandinave. Serait-il bien surprenant que les germes des idées dites chevaleresques eussent suivi conjointement la même route et nous fussent aussi venus de l’Orient central en passant par le Nord ? Je regrette que M. Delécluze, qui a entrevu cette vérité, n’ait pas cherché en elle seule la solution du problème.

Il est vrai que cette semence indo-persane n’a laissé que d’assez faibles traces de son passage en Grèce, quelques mythes ou légendes des âges héroïques, les victoires d’Hercule, de Persée et de Thésée contre des brigands et des monstres, les enchantemens de Circé, la fraternité d’armes de Castor et Pollux ; elle a laissé moins de traces encore en Italie. A vrai dire, ces idées ne se sont acclimatées et n’ont réellement pris racine et croissance que dans les parties de l’ancien monde demeurées en dehors de la culture hellénique, et surtout de la domination romaine. Il est résulté de là, pour tous les peuples anciennement appelés barbares, tant de l’Orient que de l’Occident, un fonds commun de civilisation qui, malgré les différences de climat et de religion, a fini par produire en Asie et en Europe une société nouvelle qu’on peut appeler la société chevaleresque, aussi forte et plus pure, plus généreuse que la société antique. Sous les murs de Jérusalem et de Grenade, souvent musulmans et chrétiens ont semblé faire partie de la même famille. C’est (indépendamment des traditions originelles) que sur un point capital il existe entre l’Évangile et le Coran une communauté de doctrines qui, malgré leur antagonisme à tant d’égards, rapproche les croyans de l’une et l’autre loi et les élève bien au-dessus des peuples anciens, la foi à un Dieu unique.


VI.

Au reste, quelle que soit l’origine de la chevalerie de l’Occident, M. Delécluze ne lui en attribue pas moins la presque totalité des maux de la société moderne. Il lui impute (et c’est sur ce point que nous différons le plus) la plupart des vices qu’elle a voulu et qu’elle n’a pu corriger. En effet, on modifie, on atténue les mauvais penchans de la nature humaine ; on ne les extirpe pas. Aux XIe, XIIe et XIIIe siècles, ces mauvais penchans n’ont pas tardé, pour se défendre à armes égales, de se réfugier dans la chevalerie elle-même et dans la poésie chevaleresque, et ont tâché d’en incliner l’esprit et les règles à leur usage. Cette tactique est aussi ancienne que le monde. C’est l’histoire des passions chez tous les peuples. La poésie, d’abord religieuse et morale, finit toujours par devenir plus ou moins la complice et la complaisante de nos faiblesses. Cependant la reconnaissance publique, en glorifiant la chevalerie d’âge en âge, ne s’est montrée qu’équitable. Cette institution était, à son origine, le seul remède, ou plutôt le seul adoucissement possible aux violences de la féodalité qui succédait à deux conquêtes. Elle a eu le tort, dit-on, de ne s’être pas retirée aussitôt sa tâche accomplie. Mon Dieu ! après avoir été le bouclier de la société, elle en est devenue la parure. — Soit ; mais elle a implanté dans nos mœurs plusieurs préjugés inextirpables. A Fontenoy, n’a-t-elle pas affiché encore son incorrigible extravagance ? Et même aujourd’hui, au milieu de nos préoccupations si exclusivement industrielles et mercantiles, ne nous assure-t-on pas qu’il se cache encore parmi nous quelques restes dangereux de cette absurdité gothique ? Si le fait est exact, il a de quoi nous surprendre ; mais il ne peut, en vérité, nous causer un bien grand effroi. Franchement, il y a dans la triste décadence des mœurs présentes des symptômes plus alarmans.

Quoi qu’il en soit, la charmante poésie du cycle de la Table-Ronde, les amours et les combats de Lancelot, de Tristan, de Perceforest, ces fictions gracieuses qui forment la mythologie des nations modernes, M. Delécluze (qui, au fond, les aime, les admire et même les loue parfois de très bon, coeur) veut les rendre responsables de tous les désordres moraux, non-seulement de leur temps, mais du nôtre ; en un mot, il accuse la chevalerie, et plus encore la littérature chevaleresque, de nous avoir légué, entre autres maux inconnus de l’antiquité, « le point d’honneur, le duel et la galanterie, ces trois plaies de l’Europe moderne ! »

Il y aurait beaucoup à dire sur des conclusions aussi sévères. Quelques mots seulement. D’abord, quant au duel, la chevalerie ne l’a pas introduit chez les nations modernes ; elle n’a fait tout au plus que l’y maintenir. Sans parler des combats singuliers si fréquens dans Homère, dans la Bible et dans l’ancienne histoire romaine, le duel judiciaire, bien avant que la chevalerie existât, était admis dans les codes barbares, notamment dans la loi Gombette ; et une telle jurisprudence, si monstrueuse qu’elle puisse sembler, était elle-même un progrès sur l’ancienne vendetta germanique, puisqu’elle concentrait entre deux champions une guerre qui aurait pu causer la ruine de deux familles. Mais enfin, si la chevalerie n’a pas créé le préjugé du duel, son esprit, dira-t-on, l’a perpétué et l’entretient encore dans certaines classes de la société. Je ne voudrais pas, pour disculper la chevalerie, faire l’apologie du duel d’une manière absolue, et aujourd’hui moins que jamais. Cependant je remarquerai que les avis (je dis les avis les plus graves) sont fort partagés sur son utilité relative. M. Delécluze objecte que les Romains, si braves sur le champ de bataille, ne pratiquaient pas le duel. Cela est vrai ; mais ils faisaient office de témoins dans le pire des duels, dans les duels de l’amphithéâtre, dans ces combats serviles où se déployait, pour le plaisir des maîtres du monde, un inconcevable point d’honneur. De plus, voyez les nations chez lesquelles le bon sens public n’a pas laissé s’établir l’usage du duel, les états romains, par exemple : on y joue du couteau, on y assassine. Chez les peuples où l’esprit chevaleresque tend à s’effacer, les rencontres sont d’autant plus fréquentes que les procédés du duel sont plus meurtriers et le font ressembler davantage à l’assassinat. Aux États-Unis d’Amérique, on a commencé par substituer à l’épée l’usage des armes à feu ; puis on en est venu à décharger en pleine rue ou en plein congrès un pistolet à bout portant sur son adversaire. Cet usage est plus sensé, plus expéditif, j’en conviens, que ne le serait le duel. Est-il meilleur et plus moral ? Je ne le pense pas.

Mais la galanterie ! mais le sigisbéisme ! mais le mépris du lien conjugal ! mais les liaisons illicites, si communes depuis le XIIIe siècle, et qui étaient apparemment inconnues avant cette date ! tous ces maux ne viennent-ils pas des impressions funestes produites par la lecture des romans de chevalerie ? J’avoue qu’au point de vue strictement religieux et moral, aux yeux, par exemple, du puritanisme écossais, les romans de chevalerie, comme toute espèce d’art et de poésie appliquée aux choses mondaines, sont condamnables et dangereux ; mais, au point de vue historique, ces compositions attrayantes ont-elles augmenté, oui ou non, la corruption des mœurs ? D’abord il faudrait prouver que cette corruption a augmenté au XIIIe siècle, et faire voir, que les mauvaises mœurs de cette époque étaient plus mauvaises qu’auparavant, ce que je ne crois pas. Vous accusez la chevalerie d’avoir, contrairement aux lois de son institution, porté les plus graves atteintes à la sainteté du mariage ; mais qu’était-ce que le mariage barbare et féodal ? Une polygamie grossière et à peine déguisée. Eh bien ! un des élémens essentiels de la chevalerie, l’amour admiratif, sinon toujours platonique, au moins toujours respectueux, le culte enfin de la femme, qui a été, je l’avoue à regret, généralement mieux pratiqué par les amans que par les maris (ce qui a pu et dû souvent avoir des conséquences funestes), a contribué pourtant à relever le mariage, et à entourer les droits de l’épouse de plus de sécurité et de respect. M. Delécluze, dans sa partialité pour la sagesse romaine, va jusqu’à regretter que le mariage moderne, élevé par la religion chrétienne à la sainteté d’un sacrement, soit plus exposé aux catastrophes, au bruit, aux sarcasmes, qu’il ne l’était dans la société païenne. Et, lors même que cela serait, n’est-il pas naturel que dans les pays où la clôture des femmes est admise il y ait moins de méchans propos, moins d’épigrammes, moins d’accidens même à redouter que dans les pays de liberté ? Eh ! qu’importe ? Quelques plaisanteries sur les mésaventures conjugales ne feront jamais que la polygamie musulmane et, même le mariage romain, fondés sur l’esclavage ou tout au moins sur l’infériorité de la femme [51], soient à aucun titre préférables au mariage tel que le christianisme et la courtoisie chevaleresque l’ont constitué parmi nous. D’ailleurs, les maris d’Athènes et de Rome n’ont pas plus échappé que les nôtres aux quolibets, aux scandales et même aux accidens dont M. Delécluze semble croire qu’ils étaient exempts.

Voyez dans Aristophane combien de traits piquans sont décochés à leur adresse. Plaute ne ménage guère plus les maris et le mariage que n’ont fait nos romanciers et nos fabliaux. Si le trio peu moral, il est vrai, de Lancelot, de Genièvre et d’Arthur, ou celui d’Yseult, de Tristan et de son oncle Marc, le triste roi de Cornouailles, vous paraissent et sont en effet d’un pernicieux exemple, l’antiquité ne nous offre-t-elle pas de semblables groupes ? N’a-t-elle pas, elle aussi, une triade mythologique composée de Vénus, de Mars et de Vulcain ? puis d’autres groupes formés de simples mortels, Pâris, Hélène et Ménélas, ou bien Egisthe, Clytemnestre, Agamemnon ? Le ménage du seigneur Jupiter était-il beaucoup plus exemplaire que celui de François Ier ou du comte Almaviva ? Pourquoi donc montrer tant de rigorisme contre cette charmante mythologie moderne, et tant d’indulgence pour la mythologie et la poésie païennes ?

En comparant la sécurité dont jouissait à certains égards le mariage romain (sécurité qui ne s’étendait qu’au mari) avec les dangers dont nos mœurs ont environné le mariage chrétien, M. Delécluze semble en inférer qu’il y aurait de l’avantage à revenir, même dans l’ordre moral, aux traditions de l’antiquité, comme on y est revenu pour les lettres et les beaux-arts. C’est aller trop loin. Assurément M. Delécluze ne recommande cette nouvelle sorte de renaissance que dans un sens très éclectique et dans une mesure sagement restreinte, car il n’ignore pas assurément combien il y avait dans les mœurs antiques de choses à repousser ; mais ce peu qu’il nous conseille de leur reprendre serait beaucoup trop encore. Pour moi, qui n’ai qu’un goût très modéré pour toutes les espèces de renaissance, et qui applique volontiers aux âges écoulés l’arrêt du poète de Mantoue, irremeabilis unda, je crois que dans les questions de morale, tant sociale que privée, nous n’avons rien ou à peu près rien à envier aux sociétés antiques. Le christianisme a creusé entre le monde ancien et le monde moderne un abîme immense et salutaire qu’il faut bien nous garder de vouloir combler. Je ne m’exagère pas l’excellence des mœurs au moyen-âge, encore moins la pureté de la société actuelle ; cependant je n’en reconnais pas moins que de grandes conquêtes sociales sont acquises à l’humanité, l’abolition de l’esclavage, par exemple, et l’égalité de la femme. De ces deux bienfaits, il est résulté dans la vie publique et dans les habitudes privées des améliorations incalculables, mêlées, comme toujours, de quelques inconvéniens. L’abolition de l’esclavage a produit le paupérisme ; l’égalité de la femme a créé, non pas l’infidélité dans le mariage, mais, si l’on veut, une forme d’infidélité nouvelle, la galanterie. Ce sont là des maux regrettables, bien moindres pourtant que ceux qu’ils ont remplacés. Je ne prétends pas excuser les libertés souvent excessives que se permettent les docteurs de la gaie science ; mais, en fin de compte, je défie que l’on me montre, dans les scènes les moins réservées des romans de la Table-Ronde, et même dans les contes les plus graveleux des trouvères et des troubadours des XIIIe, XIVe et XVe siècles, rien qui suppose ou seulement rappelle les infamies de Martial ou les énormités de Pétrone. Si quelques-unes de ces souillures antiques déshonoraient encore quelques classes très peu chevaleresques de la société au moyen-âge, ces honteux écarts n’étaient pas du moins divinisés comme autrefois dans l’Olympe ; ils étaient châtiés par les lois et par les vers brûlans de Dante, organe de la réprobation publique.

M. Delécluze a cité, parmi les extraits qu’il emprunte aux romans de chevalerie, la scène fameuse de Lancelot du Lac, dont la lecture causa la mort des deux amans de Rimini. Ce morceau est plus que tendre, j’en conviens ; il est sensuel. De pareilles peintures sont contagieuses et funestes : la chute de Paul et de Françoise le prouve mieux que ne feraient mes paroles. C’est là, d’ailleurs, le point extrême de la licence que se soient permise les romans de la Table-Ronde ; j’entends les chefs-d’œuvre, car les œuvres médiocres ne comptent pas. Eh bien ! je dis que, même avec la circonstance aggravante de la violation de la foi conjugale, la galanterie chevaleresque de nos pères, et même ce qui nous en reste aujourd’hui (s’il nous en reste), est presque de l’innocence auprès des abominables mœurs que suppose la littérature ancienne. Vous nous engagez à revenir au bon sens et à la sagesse antiques ! Y avez-vous bien songé ? Sans doute, il convient d’admirer et d’étudier l’antiquité dans ce qu’elle nous a légué de grand, de beau et d’irréprochable, dans les tragiques grecs, dans la statuaire, dans Homère, dans Polybe ; mais, s’il s’agit de mœurs, croyez-moi, étendons sur les nudités grecques et romaines le manteau de la pudeur filiale. Au point de vue de la morale et de la famille, les moins sages d’entre nous valent mieux, grace au christianisme, que Caton le censeur, mieux que le sage Aristide.


CHARLES MAGNIN.

  1. La Renaissance, 4 vol. in-8°, chez Jules Labitte. Ces quatre premiers volumes contiennent Roland, ou la Chevalerie, 2 vol., et Grégoire VII, saint François d’Assise et saint Thomas d’Aquin, 2 vol.
  2. A la chute de l’empire d’Occident, l’an 475.
  3. Notice sur Philippe Brunellesco, p. 9.
  4. Si je ne détermine pas d’une manière plus précise l’opinion de M. Delécluze sur ce point important, c’est qu’elle m’a paru chez lui un peu flottante. Je lis dans Roland, t. I, p. 357 : « L’esprit chevaleresque s’est mêlé à tout depuis le XIIe siècle jusqu’au XVIe, période dans laquelle j’enferme la renaissance des connaissances humaines… » et t. II, p. 268 : « La renaissance des lettres, qui date de la fin du XIIIe siècle… »
  5. Grégoire VII, saint François d’Assise, etc., t. I, p. 229.
  6. Voy. Lex Salica emendata, cap. XXII, dans l’édition de la Loi Salique de M. Pardessus.
  7. Une femme, Mme la comtesse Victorine de Chastenay, dont le talent a toute la grace de son sexe et toute la fermeté du nôtre, a écrit sur ce sujet un livre que nous aimons à rappeler, les Chevaliers normands ; Paris, 1816, in-8.
  8. Cette première forme des chansons de geste se trouve dans quelques parties de Garin le Loherain et de Guillaume d’Orange, lesquelles sont certainement antérieures aux branches de ces romans composées de tirades monorimes, et plus encore aux romans rimés deux à deux.
  9. La Chanson de Roland contient pourtant le germe de cette sorte de merveilleux. Dans la strophe 92, l’auteur décrit un Sarrasin d’une stature gigantesque : « Son front, dit-il, offre un demi-pied d’intervalle entre les deux yeux, » ce qui suppose une taille d’au moins trente pieds. Ailleurs (strophe 106), le poète nomme, en passant, « l’enchanteur Siglorel, qui a déjà été en enfer, où Jupiter l’a conduit par magie. »
  10. Voy. Eginhard., Vit. Caroli, cap. IX. — Dans le second récit qu’Éginbard a fait de cette déroute, et qu’il a inséré dans ses Annales, Roland n’est pas même nommé.
  11. Vita Ludovici Pii, cap. II. Ce passage a été reproduit plus tard dans la compilation d’Aimoin, lib. IV, cap. I.
  12. J. Schilter a recueilli deux poèmes sur Roland, l’un du XIIe et l’autre du XIIIe siècle.
  13. Muratori, Antiq. Ital., t. II, diss. XXIX.
  14. Voy. le Romann de Rou, par le trouvère Robert Wace, publié par M. Leroux de Lincy, v. 13149-13154, et Guillaume de Malmesbury, lib. III.
  15. Dante, dans le XXXIIe livre de l’Enfer, nous montre Ganelon puni du supplice des traîtres, c’est-à-dire plongé dans un étang glacé.
  16. Paris. Techener, 1 vol. grand in-8e, avec notes, glossaire, etc.
  17. Strophe 153. Les rédactions postérieures appellent le baron Gilie Saint-Gilles « Li ber Saint Gilles en fit l’estoire. »
  18. Je n’ai pas la présomption de vouloir juger en quelques lignes un travail qui demanderait un examen approfondi ; je n’exprimerai qu’un seul regret, c’est que l’éditeur n’ait pas indiqué pour chaque morceau le manuscrit qu’il a préféré. Cette attention aurait donné une plus grande autorité philologique à son texte.
  19. Quel est le sens de ce mot qui termine un très grand nombre de strophes ? Est-ce un cri de guerre ou une simple exclamation ? Je ne crois pas du moins que ce soit, comme quelques critiques l’ont avancé, un avis donné par le poète au jongleur, ou par le jongleur au ménétrier, de marquer la fin du couplet par une pause, car on trouve plusieurs fois cette interjection placée dans l’intérieur des strophes.
  20. On lit dans M. Bourdillon sur un pui, c’est-à-dire sur une hauteur, sur un tertre élevé. Cette leçon me parait bonne. Un chevalier avec son armure aurait pu difficilement monter sur un arbre.
  21. On appelait les cors olifans, parce qu’ils étaient ordinairement d’ivoire. Voy. du Cange au mot Elephas. Le Pseudo-Turpin appelle le cor de Roland tuba eburnea. Turold le représente comme étant d’ivoire et de cristal, garni d’or. Voy. strophe 167.
  22. Le texte porte : dix-sept cents coups, dans le sens du sexcenties des Latins.
  23. On lit dans M. Bourdillon : « Du mont Saint-Michel jusqu’à Reims. »
  24. Entre Boulogne et Calais.
  25. Ici cette exclamation intercalée dans la strophe paraît un cri de douleur.
  26. Cette strophe est une répétition de la précédente. On a déjà vu et l’on verra encore dans la suite une même idée reproduite, avec très peu de changemens, dans plusieurs couplets consécutifs. D’habiles critiques, M. Fauriel notamment et M. Du Méril, regardent ces répétitions comme des leçons diverses réunies et juxta-posées par les copistes. Quelques-unes ont tant de grace, qu’elles me semblent, comme ici, être l’œuvre du poète, et ne pouvoir être attribuées ni à la négligence ni à la volonté du calligraphe.
  27. Aude était la fiancée de Roland. Son nom est écrit dans le manuscrit de la Bodléienne Alde, qui, je crois, se prononçait Aude, comme Albe, Aube ; palme, paume ; healme, heaume, et d’autres, tels que Roncevals, Roncevaux, etc. — On lit Aude dans le texte de M. Bourdillon, composé sur des manuscrits un peu plus récens et dont la langue est partout adoucie.
  28. Ou « des églises, » car le mot du texte a les deux sens.
  29. Cette répétition volontaire ou fortuite est d’un effet saisissant. Tout le monde a lu dans le recueil des poésies de M. Alfred de Vigny la ballade intitulée le Cor. Dans cette pièce, qui est comme un écho lointain de la chanson de Roncevaux, le refrain mélancolique : « Dieu ! que le son du cor est triste au fond des bois ! » revient à certains intervalles, et produit une impression à peu près semblable à celle que nous signalons. Il est curieux de trouver dans la pièce de M. de Vigny, composée en garnison à Pau vers 1825, des rapports de sentiment et même d’harmonie avec la vieille chanson de geste que le jeune officier ne connaissait assurément pas. — Dante a fait une poétique allusion au son prodigieux du cor de Roland dans le 31e chant de l’Enfer.
  30. Sont-ce déjà les trois couleurs ?
  31. Cette strophe, avec la variante d’Aix-la-Chapelle, semble appartenir à une autre rédaction que la précédente.
  32. Dans le manuscrit du Roman de Roncevaux que possède la Bibliothèque royale, ce trait d’une concision sublime a perdu son caractère d’admirable simplicité. M. Lenormant, dans une leçon du premier semestre de 1845 à la Faculté des Lettres, consacrée en partie à la Chanson de Roland, a remarqué avec raison que cette surcharge prouve l’antériorité du texte de la Bodléienne. La mort de la belle Aude forme un épisode de près de quatre cents vers dans la récension de M. Bourdillon : crescit cundo.
  33. Strophe 185.
  34. Charlemagne fut canonisé en 1166 par l’anti-pape Pascal, ce qui n’empêcha pas ce décret d’être admis sans contestation par l’église.
  35. Voyez, sous la date du 3 mai, Martyrologium Gallicanum, p. 319.
  36. En 1122. Ce bref, souvent, cité par extraits dans les éditions et traductions de la chronique de Turpin, et qu’on peut lire entier dans le manuscrit n° 6795 de la Bibliothèque royale, est regardé comme supposé par l’abbé Leboeuf. Voy. L’Hist. de l’Acad. des Inscript., t. XXI, p. 146.
  37. Dans sa judicieuse admiration pour le génie de Charlemagne, M. Delécluze a cependant eu le tort de prêter à ce grand monarque quelques idées étrangères à soin siècle, celle, par exemple, d’établir dans ses vastes états l’uniformité des poids et mesures. Le capitulaire dont M. Delécluze s’autorise (Roland, t. I, p. 11) recommande seulement de se servir de poids justes, pondera justa et œqualia, et de vendre à bonnes et justes mesures, oequales mensuras et justas, comme Dieu lui-même l’ordonne dans le chapitre XX des Proverbes, où il est dit : Double poids et double mesure sont abominables devant Dieu.
  38. Goldast prétend que ce moine est Notker-le-Bègue, religieux de Saint-Gall ; mais cette conjecture a rencontré de nombreux contradicteurs.
  39. Thurgau, en Suisse.
  40. Monach. Sangal., lib. II, c. XII.
  41. Études historiques, t. III, p. 402.
  42. Voy. Acta S. S. Ord. Benedict., soecul. IV, pars I, p. 665.
  43. Suivant toutes les traditions romanesques, Aude avait pour frère Olivier, et non Ogier. Voyez, sur cette difficulté, l’opinion de M. Paulin Paris, qui a inséré dans la Bibliothèque de l’École des Chartes (t. III, p. 521) d’ingénieuses recherches sur Ogier-le-Danois.
  44. Histoire de la Poésie provençale, t. II, p. 419.
  45. Voy. le Dictionnaire de Trévoux, article Roland, et Lettre à M. Dusillet sur la statue de Roland, par M. Pallu, bibliothécaire de Dôle ; Dôle, 1846.
  46. Les trouvères du XIIIe siècle ont tellement conscience de la confusion qu’ils font d’Arthur et d’Hercule, qu’ils disent communément les bornes d’Artu pour les colonnes d’Hercule. Voy. le Roman d’Alexandre.
  47. Elle est ainsi nommée dans une ballade anglaise traduite par M. Delécluze.
  48. Histoire littéraire de France, t. XX, article Jean Bodel.
  49. En 1839, ce poème a été publié, comme la Chanson de Roland, par l’habile et infatigable M. Francisque Michel, sur le manuscrit de la Bibliothèque royale.
  50. L’Arthur des romans de chevalerie diffère entièrement de celui des triades galloises et des traditions bretonnes.
  51. La loi romaine exprimait énergiquement la dépendance de la femme, en disant
    qu’après un an de mariage continu, la femme passait de la puissance paternelle sous la puissance maritale, IN MANU maritii « La propriété de la femme, dit Gaïus, usus in manum, s’obtenait par la possession annale, comme celle d’une chose mobilière, sicuti res mobilis ; le mari exerçait alors sur elle la puissance paternelle : in familiam viri transiebat locumque filoe obtinebat. » (Gaïus, Inst. comment., I, § III.) Que faisaient les femmes romaines ? Comme la non-jouissance d’une chose pendant trois jours interrompait la possession annale, elles s’échappaient pendant trois jours chaque année du domicile conjugal, afin d’interrompre la prescription. Les jurisconsultes appelaient cette ruse ou, à proprement parler, ce faux-fuyant légal : usurpatum ire trinoctio. Je me garderai bien de rien ajouter à des pareils textes.