Romans et Contes de Théophile Gautier/Le Club des Haschischins

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

A. Lemerre (Œuvres de Théophile Gautierpp. 467-499).
Le Club des Haschischins


LE CLUB DES HASCHISCHINS


I

L’HÔTEL PIMODAN



Un soir de décembre, obéissant à une convocation mystérieuse, rédigée en termes énigmatiques compris des affiliés, inintelligibles pour d’autres, j’arrivai dans un quartier lointain, espèce d’oasis de solitude au milieu de Paris, que le fleuve, en l’entourant de ses deux bras, semble défendre contre les empiétements de la civilisation, car c’était dans une vieille maison de l’île Saint-Louis, l’hôtel Pimodan, bâti par Lauzun, que le club bizarre dont je faisais partie depuis peu tenait ses séances mensuelles, où j’allais assister pour la première fois.

Quoiqu’il fût à peine six heures, la nuit était noire.

Un brouillard, rendu plus épais encore par le voisinage de la Seine, estompait tous les objets de sa ouate déchirée et trouée, de loin en loin, par les auréoles rougeâtres des lanternes et les filets de lumière échappés des fenêtres éclairées.

Le pavé, inondé de pluie, miroitait sous les réverbères comme une eau qui reflète une illumination ; une bise âcre, chargée de particules glacées, vous fouettait la figure, et ses sifflements gutturaux faisaient le dessus d’une symphonie dont les flots gonflés se brisant aux arches des ponts formaient la basse : il ne manquait à cette soirée aucune des rudes poésies de l’hiver.

Il était difficile, le long de ce quai désert, dans cette masse de bâtiments sombres, de distinguer la maison que je cherchais ; cependant mon cocher, en se dressant sur son siège, parvint à lire sur une plaque de marbre le nom à moitié dédoré de l’ancien hôtel, lieu de réunion des adeptes.

Je soulevai le marteau sculpté, l’usage des sonnettes à bouton de cuivre n’ayant pas encore pénétré dans ces pays reculés, et j’entendis plusieurs fois le cordon grincer sans succès ; enfin, cédant à une traction plus vigoureuse, le vieux pêne rouillé s’ouvrit, et la porte aux ais massifs put tourner sur ses gonds.

Derrière une vitre d’une transparence jaunâtre apparut, à mon entrée, la tête d’une vieille portière ébauchée par le tremblotement d’une chandelle, un tableau de Skalken tout fait. — La tête me fit une grimace singulière, et un doigt maigre, s’allongeant hors de la loge, m’indiqua le chemin.

Autant que je pouvais le distinguer, à la pâle lueur qui tombe toujours, même du ciel le plus obscur, la cour que je traversais était entourée de bâtiments d’architecture ancienne à pignons aigus ; je me sentais les pieds mouillés comme si j’eusse marché dans une prairie, car l’interstice des pavés était rempli d’herbe.

Les hautes fenêtres à carreaux étroits de l’escalier, flamboyant sur la façade sombre, me servaient de guide et ne me permettaient pas de m’égarer.

Le perron franchi, je me trouvai au bas d’un de ces immenses escaliers comme on les construisait du temps de Louis XIV, et dans lesquels une maison moderne danserait à l’aise. — Une chimère égyptienne dans le goût de Lebrun, chevauchée par un Amour, allongeait ses pattes sur un piédestal et tenait une bougie dans ses griffes recourbées en bobèche.

La pente des degrés était douce ; les repos et les paliers bien distribués attestaient le génie du vieil architecte et la vie grandiose des siècles écoulés ; — en montant cette rampe admirable, vêtu de mon mince frac noir, je sentais que je faisais tache dans l’ensemble et que j’usurpais un droit qui n’était pas le mien ; l’escalier de service eût été assez bon pour moi.

Des tableaux, la plupart sans cadres, copies des chefs-d’œuvre de l’école italienne et de l’école espagnole, tapissaient les murs, et tout en haut, dans l’ombre, se dessinait vaguement un grand plafond mythologique peint à fresque.

J’arrivai à l’étage désigné.

Un tambour de velours d’Utrecht, écrasé et miroité, dont les galons jaunis et les clous bossués racontaient les longs services, me fit reconnaître la porte.

Je sonnai ; l’on m’ouvrit avec les précautions d’usage, et je me trouvai dans une grande salle éclairée à son extrémité par quelques lampes. En entrant là, on faisait un pas de deux siècles en arrière. Le temps, qui passe si vite, semblait n’avoir pas coulé sur cette maison, et, comme une pendule qu’on a oublié de remonter, son aiguille marquait toujours la même date.

Les murs, boisés de menuiseries peintes en blanc, étaient couverts à moitié de toiles rembrunies ayant le cachet de l’époque ; sur le poêle gigantesque se dressait une statue qu’on eût pu croire dérobée aux charmilles de Versailles. Au plafond, arrondi en coupole, se tordait une allégorie strapassée, dans le goût de Lemoine, et qui était peut-être de lui.

Je m’avançai vers la partie lumineuse de la salle où s’agitaient autour d’une table plusieurs formes humaines, et dès que la clarté, en m’atteignant, m’eut fait reconnaître, un vigoureux hourra ébranla les profondeurs sonores du vieil édifice.

« C’est lui ! c’est lui ! crièrent en même temps plusieurs voix ; qu’on lui donne sa part ! »

Le docteur était debout près d’un buffet sur lequel se trouvait un plateau chargé de petites soucoupes de porcelaine du Japon. Un morceau de pâte ou confiture verdâtre, gros à peu près comme le pouce, était tiré par lui au moyen d’une spatule d’un vase de cristal, et posé à côté d’une cuillère de vermeil, sur chaque soucoupe.

La figure du docteur rayonnait d’enthousiasme ; ses yeux étincelaient, ses pommettes se pourpraient de rougeurs, les veines de ses tempes se dessinaient en saillie, ses narines dilatées aspiraient l’air avec force.

« Ceci vous sera défalqué sur votre portion de paradis, » me dit-il en me tendant la dose qui me revenait.

Chacun ayant mangé sa part, l’on servit du café à la manière arabe, c’est-à-dire avec le marc et sans sucre.

Puis l’on se mit à table.

Cette interversion dans les habitudes culinaires a sans doute surpris le lecteur ; en effet, il n’est guère d’usage de prendre le café avant la soupe, et ce n’est en général qu’au dessert que se mangent les confitures. La chose assurément mérite explication.


II

PARENTHÈSE


Il existait jadis en Orient un ordre de sectaires redoutables commandé par un scheikh qui prenait le titre de Vieux de la Montagne, ou prince des Assassins.

Ce Vieux de la Montagne était obéi sans réplique ; les Assassins ses sujets marchaient avec un dévouement absolu à l’exécution de ses ordres, quels qu’ils fussent ; aucun danger ne les arrêtait, même la mort la plus certaine. Sur un signe de leur chef, ils se précipitaient du haut d’une tour, ils allaient poignarder un souverain dans son palais, au milieu de ses gardes.

Par quels artifices le Vieux de la Montagne obtenait-il une abnégation si complète ?

Au moyen d’une drogue merveilleuse dont il possédait la recette, et qui a la propriété de procurer des hallucinations éblouissantes.

Ceux qui en avaient pris trouvaient, au réveil de leur ivresse, la vie réelle si triste et si décolorée, qu’ils en faisaient avec joie le sacrifice pour rentrer au paradis de leurs rêves ; car tout homme tué en accomplissant les ordres du scheikh allait au ciel de droit, ou, s’il échappait, était admis de nouveau à jouir des félicités de la mystérieuse composition.

Or, la pâte verte dont le docteur venait de nous faire une distribution était précisément la même que le Vieux de la Montagne ingérait jadis à ses fanatiques sans qu’ils s’en aperçussent, en leur faisant croire qu’il tenait à sa disposition le ciel de Mahomet et les houris de trois nuances, — c’est-à-dire du haschisch, d’où vient haschschaschin, mangeur de haschisch, racine du mot assassin, dont l’acception féroce s’explique parfaitement par les habitudes sanguinaires des affidés du Vieux de la Montagne.

Assurément, les gens qui m’avaient vu partir de chez moi à l’heure où les simples mortels prennent leur nourriture ne se doutaient pas que j’allasse à l’île Saint-Louis, endroit vertueux et patriarcal s’il en fut, consommer un mets étrange qui servait, il y a plusieurs siècles, de moyen d’excitation à un scheikh imposteur pour pousser des illuminés à l’assassinat. Rien dans ma tenue parfaitement bourgeoise n’eût pu me faire soupçonner de cet excès d’orientalisme ; j’avais plutôt l’air d’un neveu qui va dîner chez sa vieille tante que d’un croyant sur le point de goûter les joies du ciel de Mohammed en compagnie de douze Arabes on ne peut plus Français.

Avant cette révélation, on vous aurait dit qu’il existait à Paris en 1845, à cette époque d’agiotage et de chemins de fer, un ordre des haschischins dont M. de Hammer n’a pas écrit l’histoire, vous ne l’auriez pas cru, et cependant rien n’eût été plus vrai, — selon l’habitude des choses invraisemblables.


III

AGAPE


Le repas était servi d’une manière bizarre et dans toute sorte de vaisselles extravagantes et pittoresques.

De grands verres de Venise, traversés de spirales laiteuses, des vidrecomes allemands historiés de blasons, de légendes, des cruches flamandes en grès émaillé, des flacons à col grêle, encore entourés de leurs nattes de roseaux, remplaçaient les verres, les bouteilles et les carafes.

La porcelaine opaque de Louis Lebœuf et la faïence anglaise à fleurs, ornement des tables bourgeoises, brillaient par leur absence ; aucune assiette n’était pareille, mais chacune avait son mérite particulier ; la Chine, le Japon, la Saxe comptaient là des échantillons de leurs plus belles pâtes et de leurs plus riches couleurs : le tout un peu écorné, un peu fêlé, mais d’un goût exquis.

Les plats étaient, pour la plupart, des émaux de Bernard Palissy ou des faïences de Limoges, et quelquefois le couteau du découpeur rencontrait, sous les mets réels, un reptile, une grenouille ou un oiseau en relief. L’anguille mangeable mêlait ses replis à ceux de la couleuvre moulée.

Un honnête philistin eût éprouvé quelque frayeur à la vue de ces convives chevelus, barbus, moustachus, ou tondus d’une façon singulière, brandissant les dagues du XVIe siècle, des kriss malais, des navajas, et courbés sur des nourritures auxquelles les reflets des lampes vacillantes prêtaient des apparences suspectes.

Le dîner tirait à sa fin ; déjà quelques-uns des plus fervents adeptes ressentaient les effets de la pâte verte : j’avais, pour ma part, éprouvé une transposition complète de goût. L’eau que je buvais me semblait avoir la saveur du vin le plus exquis, la viande se changeait dans ma bouche en framboise, et réciproquement. Je n’aurais pas discerné une côtelette d’une pêche.

Mes voisins commençaient à me paraître un peu originaux ; ils ouvraient de grandes prunelles de chat-huant ; leur nez s’allongeait en proboscide ; leur bouche s’étendait en ouverture de grelot. Leurs figures se nuançaient de teintes surnaturelles.

L’un d’eux, face pâle dans une barbe noire, riait aux éclats d’un spectacle invisible ; l’autre faisait d’incroyables efforts pour porter son verre à ses lèvres, et ses contorsions pour y arriver excitaient des huées étourdissantes.

Celui-ci, agité de mouvements nerveux, tournait ses pouces avec une incroyable agilité ; celui-là, renversé sur le dos de sa chaise, les yeux vagues, les bras morts, se laissait couler en voluptueux dans la mer sans fond de l’anéantissement.

Moi, accoudé sur la table, je considérais tout cela à la clarté d’un reste de raison qui s’en allait et revenait par instants comme une veilleuse près de s’éteindre. De sourdes chaleurs me parcouraient les membres, et la folie, comme une vague qui écume sur une roche et se retire pour s’élancer de nouveau, atteignait et quittait ma cervelle, qu’elle finit par envahir tout à fait.

L’hallucination, cet hôte étrange, s’était installée chez moi.

« Au salon, au salon ! cria un des convives ; n’entendez-vous pas ces chœurs célestes ? Les musiciens sont au pupitre depuis longtemps. »

En effet, une harmonie délicieuse nous arrivait par bouffées à travers le tumulte de la conversation.


IV

UN MONSIEUR QUI N’ÉTAIT PAS INVITÉ


Le salon est une énorme pièce aux lambris sculptés et dorés, au plafond peint, aux frises ornées de satyres poursuivant des nymphes dans les roseaux, à la vaste cheminée de marbre de couleur, aux rideaux de brocatelle, où respire le luxe des temps écoulés.

Des meubles de tapisserie, canapés, fauteuils et bergères, d’une largeur à permettre aux jupes des duchesses et des marquises de s’étaler à l’aise, reçurent les haschischins dans leurs bras moelleux et toujours ouverts.

Une chauffeuse, à l’angle de la cheminée, me faisait des avances ; je m’y établis, et m’abandonnai sans résistance aux effets de la drogue fantastique.

Au bout de quelques minutes, mes compagnons, les uns après les autres, disparurent, ne laissant d’autre vestige que leur ombre sur la muraille, qui l’eut bientôt absorbée : — ainsi les taches brunes que l’eau fait sur le sable s’évanouissent en séchant.

Et depuis ce temps, comme je n’eus plus la conscience de ce qu’ils faisaient, il faudra vous contenter pour cette fois du récit de mes simples impressions personnelles.

La solitude régna dans le salon, étoilé seulement de quelques clartés douteuses ; puis, tout à coup, il me passa un éclair rouge sous les paupières, une innombrable quantité de bougies s’allumèrent d’elles-mêmes, et je me sentis baigné par une lumière tiède et blonde. L’endroit où je me trouvais était bien le même, mais avec la différence de l’ébauche au tableau ; tout était plus grand, plus riche, plus splendide. La réalité ne servait que de point de départ aux magnificences de l’hallucination.

Je ne voyais encore personne, et pourtant je devinais la présence d’une multitude.

J’entendais des frôlements d’étoffes, des craquements d’escarpins, des voix qui chuchotaient, susurraient, blésaient et zézayaient, des éclats de rire étouffés, des bruits de pieds de fauteuil et de table. On tracassait les porcelaines, on ouvrait et l’on refermait les portes ; il se passait quelque chose d’inaccoutumé.

Un personnage énigmatique m’apparut soudainement.

Par où était-il entré ? je l’ignore ; pourtant sa vue ne me causa aucune frayeur : il avait un nez en bec d’oiseau, des yeux verts entourés de trois cercles bruns, qu’il essuyait fréquemment avec immense mouchoir ; une haute cravate blanche empesée, dans le nœud de laquelle était passée une carte visite où se lisaient écrits ces mots : Daucus-Carota, du Pot d’or, étranglait son col mince et faisait déborder la peau de ses joues en plis rougeâtres ; un habit noir à basques carrées, d’où pendaient des grappes de breloques, emprisonnait son corps bombé en poitrine de chapon. Quant à ses jambes, je dois avouer qu’elles étaient faites d’une racine de mandragore, bifurquée, noire, rugueuse, pleine de nœuds et de verrues, qui paraissait avoir été arrachée de frais, car des parcelles de terre adhéraient encore aux filaments. Ces jambes frétillaient et se tortillaient avec une activité extraordinaire, et, quand le petit torse qu’elles soutenaient fut tout à fait vis-à-vis de moi, l’étrange personnage éclata en sanglots, et, s’essuyant les yeux à tour de bras, me dit de la voix la plus dolente :

« C’est aujourd’hui qu’il faut mourir de rire ! »

Et des larmes grosses comme des pois roulaient sur les ailes de son nez.

« De rire… de rire… » répétèrent comme un écho des chœurs de voix discordantes et nasillardes.


V

FANTASIA


Je regardai alors au plafond, et j’aperçus une foule de têtes sans corps comme celles des chérubins, qui avaient des expressions si comiques, des physionomies si joviales et si profondément heureuses, que je ne pouvais m’empêcher de partager leur hilarité. — Leurs yeux se plissaient, leurs bouches s’élargissaient, et leurs narines se dilataient : c’étaient des grimaces à réjouir le spleen en personne. Ces masques bouffons se mouvaient dans des zones tournant en sens inverse, ce qui produisait un effet éblouissant et vertigineux.

Peu à peu le salon s’était rempli de figures extraordinaires, comme on n’en trouve que dans les eaux-fortes de Callot et dans les aqua-tintes de Goya : un pêle-mêle d’oripeaux et de haillons caractéristiques, de formes humaines et bestiales ; en toute autre occasion, j’eusse été peut-être inquiet d’une pareille compagnie, mais il n’y avait rien de menaçant dans ces monstruosités. C’était la malice, et non la férocité, qui faisait pétiller ces prunelles. La bonne humeur seule découvrait ces crocs désordonnés et ces incisives pointues.

Comme si j’avais été le roi de la fête, chaque figure venait tour à tour dans le cercle lumineux dont j’occupais le centre, avec un air de componction grotesque, me marmotter à l’oreille des plaisanteries dont je ne puis me rappeler une seule, mais qui, sur le moment, me paraissaient prodigieusement spirituelles, et m’inspiraient la gaieté la plus folle.

À chaque nouvelle apparition, un rire homérique, olympien, immense, étourdissant, et qui semblait résonner dans l’infini, éclatait autour de moi avec des mugissements de tonnerre.

Des voix tour à tour glapissantes ou caverneuses criaient :

« Non, c’est trop drôle ; en voilà assez ! Mon Dieu, mon Dieu, que je m’amuse ! De plus fort en plus fort !

— Finissez ! je n’en puis plus… Ho ! ho ! hu ! hu ! hi ! hi ! Quelle bonne farce ! Quel beau calembour !

— Arrêtez ! j’étouffe ! j’étrangle ! Ne me regardez pas comme cela… ou faites-moi cercler, je vais éclater… »

Malgré ces protestations moitié bouffonnes, moitié suppliantes, la formidable hilarité allait toujours croissant, le vacarme augmentait d’intensité, les planchers et les murailles de la maison se soulevaient et palpitaient comme un diaphragme humain, secoués par ce rire frénétique, irrésistible, implacable.

Bientôt, au lieu de venir se présenter à moi un à un, les fantômes grotesques m’assaillirent en masse, secouant leurs longues manches de pierrot, trébuchant dans les plis de leur souquenille de magicien, écrasant leur nez de carton dans des chocs ridicules, faisant voler en nuage la poudre de leur perruque, et chantant faux des chansons extravagantes sur des rimes impossibles.

Tous les types inventés par la verve moqueuse des peuples et des artistes se trouvaient réunis là, mais décuplés, centuplés de puissance. C’était une cohue étrange : le pulcinella napolitain tapait familièrement sur la bosse du punch anglais ; l’arlequin de Bergame frottait son museau noir au masque enfariné du paillasse de France, qui poussait des cris affreux ; le docteur bolonais jetait du tabac dans les yeux du père Cassandre ; Tartaglia galopait à cheval sur un clown, et Gilles donnait du pied au derrière à don Spavento ; Karagheuz, armé de son bâton obscène, se battait en duel avec un bouffon osque.

Plus loin se démenaient confusément les fantaisies des songes drolatiques, créations hybrides, mélange informe de l’homme, de la bête et de l’ustensile : moines ayant des roues pour pieds et des marmites pour ventre, guerriers bardés de vaisselle brandissant des sabres de bois dans des serres d’oiseau, hommes d’État mus par des engrenages de tourne-broche, rois plongés à mi-corps dans des échauguettes en poivrière, alchimistes à la tête arrangée en soufflet, aux membres contournés en alambics, ribaudes faites d’une agrégation de citrouilles à renflements bizarres, tout ce que peut tracer dans la fièvre chaude du crayon un cynique à qui l’ivresse pousse le coude.

Cela grouillait, cela rampait, cela trottait, cela sautait, cela grognait, cela sifflait, comme dit Gœthe dans la nuit du Walpurgis.

Pour me soustraire à l’empressement outré de ces baroques personnages, je me réfugiai dans un angle obscur, d’où je pus les voir se livrant à des danses telles que n’en connut jamais la Renaissance au temps de Chicard, ou l’Opéra sous le règne de Mussard, le roi du quadrille échevelé. Ces danseurs, mille fois supérieurs à Molière, à Rabelais, à Swift et à Voltaire, écrivaient, avec un entrechat ou un balancé, des comédies si profondément philosophiques, des satires d’une si haute portée et d’un sel si piquant, que j’étais obligé de me tenir les côtes dans mon coin.

Daucus-Carota exécutait, tout en s’essuyant les yeux, des pirouettes et des cabrioles inconcevables, surtout pour un homme qui avait des jambes en racine de mandragore, et répétait d’un ton burlesquement piteux :

« C’est aujourd’hui qu’il faut mourir de rire ! »

Ô vous qui avez admiré la sublime stupidité d’Odry, la niaiserie enrouée d’Alcide Tousez, la bêtise pleine d’aplomb d’Arnal, les grimaces de macaque de Ravel, et qui croyez savoir ce que c’est qu’un masque comique, si vous aviez assisté à ce bal de Gustave évoqué par le haschisch, vous conviendriez que les farceurs les plus désopilants de nos petits théâtres sont bons à sculpter aux angles d’un catafalque ou d’un tombeau !

Que de faces bizarrement convulsées ! que d’yeux clignotants et pétillants de sarcasmes sous leur membrane d’oiseau ! quels rictus de tirelire ! quelles bouches en coups de hache ! quels nez facétieusement dodécaèdres ! quels abdomens gros de moqueries pantagruéliques !

Comme à travers tout ce fourmillement de cauchemar sans angoisse se dessinaient par éclairs des ressemblances soudaines et d’un effet irrésistible, des caricatures à rendre jaloux Daumier et Gavarni, des fantaisies à faire pâmer d’aise les merveilleux artistes chinois, les Phidias du poussah et du magot !

Toutes les visions n’étaient pas cependant monstrueuses ou burlesques ; la grâce se montrait aussi dans ce carnaval de formes ; près de la cheminée, une petite tête aux joues de pêche se roulait sur ses cheveux blonds, montrant dans un interminable accès de gaieté trente-deux petites dents grosses comme des grains de riz, et poussant un éclat de rire aigu, vibrant, argentin, prolongé, brodé de trilles et de points d’orgues, qui me traversait le tympan, et, par un magnétisme nerveux, me forçait à commettre une foule d’extravagances.

La frénésie joyeuse était à son plus haut point ; on n’entendait plus que des soupirs convulsifs, des gloussements inarticulés. Le rire avait perdu son timbre et tournait au grognement, le spasme succédait au plaisir ; le refrain de Daucus-Carota allait devenir vrai.

Déjà plusieurs haschischins anéantis avaient roulé à terre avec cette molle lourdeur de l’ivresse qui rend les chutes peu dangereuses ; des exclamations telles que celles-ci : « Mon Dieu, que je suis heureux ! quelle félicité ! je nage dans l’extase ! je suis en paradis ! je plonge dans les abîmes de délices ! » se croisaient, se confondaient, se couvraient.

Des cris rauques jaillissaient des poitrines oppressées ; les bras se tendaient éperdument vers quelque vision fugitive ; les talons et les nuques tambourinaient sur le plancher. Il était temps de jeter une goutte d’eau froide sur cette vapeur brûlante, ou la chaudière eût éclaté.

L’enveloppe humaine, qui a si peu de force pour le plaisir, et qui en a tant pour la douleur, n’aurait pu supporter une plus haute pression de bonheur.

Un des membres du club, qui n’avait pas pris part à la voluptueuse intoxication afin de surveiller la fantasia et d’empêcher de passer par les fenêtres ceux d’entre nous qui se seraient cru des ailes, se leva, ouvrit la caisse du piano et s’assit. Ses deux mains, tombant ensemble, s’enfoncèrent dans l’ivoire du clavier, et un glorieux accord résonnant avec force fit taire toutes les rumeurs et changea la direction de l’ivresse.


VI

KIEF


Le thème attaqué était, je crois, l’air d’Agathe dans le Freyschütz ; cette mélodie céleste eut bientôt dissipé, comme un souffle qui balaye des nuées difformes, les visions ridicules dont j’étais obsédé. Les larves grimaçantes se retirèrent en rampant sous les fauteuils elles se cachèrent entre les plis des rideaux en poussant de petits soupirs étouffés, et de nouveau il me sembla que j’étais seul dans le salon.

L’orgue colossal de Fribourg ne produit pas, à coup sûr, une masse de sonorité plus grande que le piano touché par le voyant (on appelle ainsi l’adepte sobre). Les notes vibraient avec tant de puissance qu’elles m’entraient dans la poitrine comme des flèches lumineuses ; bientôt l’air joué me parut sortir de moi-même ; mes doigts s’agitaient sur un clavier absent ; les sons en jaillissaient bleus et rouges, en étincelles électriques ; l’âme de Weber s’était incarnée en moi.

Le morceau achevé, je continuai par des improvisations intérieures, dans le goût du maître allemand, qui me causaient des ravissements ineffables ; quel dommage qu’une sténographie magique n’ait pu recueillir ces mélodies inspirées, entendues de moi seul, et que je n’hésite pas, c’est bien modeste de ma part, à mettre au-dessus des chefs-d’œuvre de Rossini, de Meyerbeer, de Félicien David.

Ô Pillet ! ô Vatel ! un des trente opéras que je fis en dix minutes vous enrichirait en six mois.

À la gaieté un peu convulsive du commencement avait succédé un bien-être indéfinissable, un calme sans bornes.

J’étais dans cette période bienheureuse du haschisch que les Orientaux appellent le kief. Je ne sentais plus mon corps ; les liens de la matière et de l’esprit étaient déliés ; je me mouvais par ma seule volonté dans un milieu qui n’offrait pas de résistance.

C’est ainsi, je l’imagine, que doivent agir les âmes dans le monde aromal où nous irons après notre mort.

Une vapeur bleuâtre, un jour élyséen, un reflet de grotte azurine, formaient dans la chambre une atmosphère où je voyais vaguement trembler des contours indécis ; cette atmosphère, à la fois fraîche et tiède, humide et parfumée, m’enveloppait, comme l’eau d’un bain, dans un baiser d’une douceur énervante ; si je voulais changer de place, l’air caressant faisait autour de moi mille remous voluptueux ; une langueur délicieuse s’emparait de mes sens et me renversait sur le sofa, où je m’affaissais comme un vêtement qu’on abandonne.

Je compris alors le plaisir qu’éprouvent, suivant leur degré de perfection, les esprits et les anges en traversant les éthers et les cieux, et à quoi l’éternité voulait s’occuper dans les paradis.

Rien de matériel ne se mêlait à cette extase ; aucun désir terrestre n’en altérait la pureté. D’ailleurs, l’amour lui-même n’aurait pu l’augmenter, Roméo haschischin eût oublié Juliette. La pauvre enfant, se penchant dans les jasmins, eût tendu en vain du haut du balcon, à travers la nuit, ses beaux bras d’albâtre, Roméo serait resté au bas de l’échelle de soie, et, quoique je sois éperdument amoureux de l’ange de jeunesse et de beauté créé par Shakspeare, je dois convenir que la plus belle fille de Vérone, pour un haschischin, ne vaut pas la peine de se déranger.

Aussi je regardais d’un œil paisible, bien que charmé, la guirlande de femmes idéalement belles qui couronnaient la frise de leur divine nudité ; je voyais luire des épaules de satin, étinceler des seins d’argent, plafonner de petits pieds à plantes roses, onduler des hanches opulentes, sans éprouver la moindre tentation. Les spectres charmants qui troublaient saint Antoine n’eussent eu aucun pouvoir sur moi.

Par un prodige bizarre, au bout de quelques minutes de contemplation, je me fondais dans l’objet fixé et je devenais moi-même cet objet.

Ainsi je m’étais transformé en nymphe syrinx, parce que la fresque représentait en effet la fille du Ladon poursuivie par Pan.

J’éprouvais toutes les terreurs de la pauvre fugitive, et je cherchais à me cacher derrière des roseaux fantastiques pour éviter le monstre à pieds de bouc.


VII

LE KIEF TOURNE AU CAUCHEMAR


Pendant mon extase, Daucus-Carota était rentré.

Assis comme un tailleur ou comme un pacha sur ses racines proprement tortillées, il attachait sur moi des yeux flamboyants ; son bec claquait d’une façon si sardonique, un tel air de triomphe railleur éclatait dans toute sa petite personne contrefaite, que je frissonnai malgré moi.

Devinant ma frayeur, il redoublait de contorsions et de grimaces, et se rapprochait en sautillant comme un faucheux blessé ou comme un cul-de-jatte dans sa gamelle.

Alors je sentis un souffle froid à mon oreille, et une voix dont l’accent m’était bien connu, quoique je ne pusse définir à qui elle appartenait, me dit :

« Ce misérable Daucus-Carota, qui a vendu ses jambes pour boire, t’a escamoté la tête et mis à la place, non pas une tête d’âne comme Puck à Bottom, nais une tête d’éléphant ! »

Singulièrement intrigué, j’allai droit à la glace, et je vis que l’avertissement n’était pas faux.

On m’aurait pris pour une idole hindoue ou javanaise : mon front s’était haussé ; mon nez, allongé en trompe, se recourbait sur ma poitrine ; mes oreilles balayaient mes épaules, et, pour surcroît de désagrément, j’étais couleur d’indigo, comme Shiva, le dieu bleu.

Exaspéré de fureur, je me mis à poursuivre Daucus-Carota, qui sautait et glapissait, et donnait tous les signes d’une terreur extrême ; je parvins à l’attraper, et je le cognai si violemment sur le bord de la table qu’il finit par me rendre ma tête, qu’il avait enveloppée dans son mouchoir.

Content de cette victoire, j’allai reprendre ma place sur le canapé ; mais la même petite voix inconnue me dit :

« Prends garde à toi, tu es entouré d’ennemis ; les puissances invisibles cherchent à t’attirer et à te retenir. Tu es prisonnier ici : essaye de sortir, et tu verras. »

Un voile se déchira dans mon esprit, et il devint clair pour moi que les membres du club n’étaient autres que des cabbalistes et des magiciens qui voulaient m’entraîner à ma perte.


VIII

TREAD-MILL


Je me levai avec beaucoup de peine et me dirigeai vers la porte du salon, que je n’atteignis qu’au bout d’un temps considérable, une puissance inconnue me forçant de reculer d’un pas sur trois. À mon calcul, je mis dix ans à faire ce trajet.

Daucus-Carota me suivait en ricanant et marmottait d’un air de fausse commisération :

« S’il marche de ce train-là, quand il arrivera il sera vieux. »

J’étais cependant parvenu à gagner la pièce voisine dont les dimensions me parurent changées et méconnaissables. Elle s’allongeait, s’allongeait… indéfiniment. La lumière, qui scintillait à son extrémité, semblait aussi éloignée qu’une étoile fixe.

Le découragement me prit, et j’allais m’arrêter lorsque la petite voix me dit, en m’effleurant presque de ses lèvres :

« Courage ! elle t’attend à onze heures. »

Faisant un appel désespéré aux forces de mon âme, je réussis, par une énorme projection de volonté, à soulever mes pieds qui s’agrafaient au sol et qu’il me fallait déraciner comme des troncs d’arbres. Le monstre aux jambes de mandragore m’escortait en parodiant mes efforts et en chantant sur un ton de traînante psalmodie :

« Le marbre gagne ! le marbre gagne ! »

En effet, je sentais mes extrémités se pétrifier, et le marbre m’envelopper jusqu’aux hanches comme la Daphné des Tuileries ; j’étais statue jusqu’à mi-corps, ainsi que ces princes enchantés des Milles et une Nuits. Mes talons durcis résonnaient formidablement sur le plancher : j’aurais pu jouer le Commandeur dans Don Juan.

Cependant j’étais arrivé sur le palier de l’escalier, que j’essayai de descendre ; il était à demi éclairé et prenait à travers mon rêve des proportions cyclopéennes et gigantesques. Ses deux bouts noyés d’ombre me semblaient plonger dans le ciel et l’enfer, deux gouffres ; en levant la tête, j’apercevais indistinctement, dans une perspective prodigieuse, des superpositions de paliers innombrables, des rampes à gravir comme pour arriver au sommet de la tour de Lylacq ; en la baissant, je pressentais des abîmes de degrés, des tourbillons de spirales, des éblouissements de circonvolutions.

« Cet escalier doit percer la terre de part en part, me dis-je en continuant ma marche machinale. Je parviendrai au bas le lendemain du jugement dernier. »

Les figures des tableaux me regardaient d’un air de pitié ; quelques-unes s’agitaient avec des contorsions pénibles, comme des muets qui voudraient donner un avis important dans une occasion suprême. On eût qu’elles voulaient m’avertir d’un piège à éviter, mais une force inerte et morne m’entraînait ; les marches étaient molles et s’enfonçaient sous moi, ainsi que des échelles mystérieuses dans les épreuves de franc-maçonnerie. Les pierres gluantes et flasques s’affaissaient comme des ventres de crapauds ; de nouveaux paliers, de nouveaux degrés, se présentaient sans cesse à mes pas résignés, ceux que j’avais franchis se replaçaient d’eux-mêmes devant moi.

Ce manège dura mille ans, à mon compte.

Enfin j’arrivai au vestibule, où m’attendait une autre persécution non moins terrible.

La chimère tenant une bougie dans ses pattes, que j’avais remarquée en entrant, me barrait le passage avec des intentions évidemment hostiles ; ses yeux verdâtres pétillaient d’ironie, sa bouche sournoise riait méchamment ; elle s’avançait vers moi presque à plat ventre, traînant dans la poussière son caparaçon de bronze, mais ce n’était pas par soumission ; des frémissements féroces agitaient sa croupe de lionne, et Daucus-Carota l’excitait comme on fait d’un chien qu’on veut faire battre :

« Mords-le ! mords-le ! de la viande de marbre pour une bouche d’airain, c’est un fier régal. »

Sans me laisser effrayer par cette horrible bête, je passai outre. Une bouffée d’air froid vint me frapper la figure, et le ciel nocturne nettoyé de nuages m’apparut tout à coup. Un semis d’étoiles poudrait d’or les veines de ce grand bloc de lapis-lazuli.

J’étais dans la cour.

Pour vous rendre l’effet que me produisit cette sombre architecture, il me faudrait la pointe dont Piranèse rayait le vernis noir de ses cuivres merveilleux : la cour avait pris les proportions du Champ de Mars, et s’était en quelques heures bordée d’édifices géants qui découpaient sur l’horizon une dentelure d’aiguilles, de coupoles, de tours, de pignons, de pyramides, dignes de Rome et de Babylone.

Ma surprise était extrême ; je n’avais jamais soupçonné l’île Saint-Louis de contenir tant de magnificences monumentales, qui d’ailleurs eussent couvert vingt fois sa superficie réelle, et je ne songeais pas sans appréhension au pouvoir des magiciens qui avaient pu, dans une soirée, élever de semblables constructions.

« Tu es le jouet de vaines illusions ; cette cour est très petite, murmura la voix ; elle a vingt-sept pas de long sur vingt-cinq de large.

— Oui, oui, grommela l’avorton bifurqué, des pas de bottes de sept lieues. Jamais tu n’arriveras à onze heures ; voilà quinze cents ans que tu es parti. Une moitié de tes cheveux est déjà grise… Retourne là-haut, c’est le plus sage. »

Comme je n’obéissais pas, l’odieux monstre m’entortilla dans les réseaux de ses jambes, et, s’aidant de ses mains comme de crampons, me remorqua malgré ma résistance, me fit remonter l’escalier où j’avais éprouvé tant d’angoisses et me réinstalla, à mon grand désespoir, dans le salon d’où je m’étais si péniblement échappé.

Alors le vertige s’empara complètement de moi ; je devins fou, délirant.

Daucus-Carota faisait des cabrioles jusqu’au plafond en me disant :

« Imbécile, je t’ai rendu ta tête, mais, auparavant, j’avais enlevé la cervelle avec une cuillère. »

J’éprouvai une affreuse tristesse, car, en portant la main à mon crâne, je le trouvai ouvert, et je perdis connaissance.


IX

NE CROYEZ PAS AUX CHRONOMÈTRES


En revenant à moi, je vis la chambre pleine de gens vêtus de noir, qui s’abordaient d’un air triste et se serraient la main avec une cordialité mélancolique, comme des personnes affligées d’une douleur commune.

Ils disaient :

« Le Temps est mort ; désormais il n’y aura plus ni années, ni mois, ni heures ; le Temps est mort, et nous allons à son convoi.

— Il est vrai qu’il était bien vieux, mais je ne m’attendais pas à cet événement ; il se portait à merveille pour son âge, ajouta une des personnes en deuil que je reconnus pour un peintre de mes amis.

— L’éternité était usée, il faut bien faire une fin, reprit un autre.

— Grand Dieu ! m’écriai-je, frappé d’une idée subite, s’il n’y a plus de temps, quand pourra-t-il être onze heures ?…

— Jamais… cria d’une voix tonnante Daucus-Carota en me jetant son nez à la figure et en se montrant à moi sous son véritable aspect… Jamais… il sera toujours neuf heures un quart… L’aiguille restera sur la minute où le temps a cessé d’être, et tu auras pour supplice de venir regarder l’aiguille immobile et de retourner t’asseoir pour recommencer encore, et cela jusqu’à ce que tu marches sur l’os de tes talons. »

Une force supérieure m’entraînait, et j’exécutai quatre ou cinq cents fois le voyage, interrogeant le cadran avec une inquiétude horrible.

Daucus-Carota s’était assis à califourchon sur la pendule et me faisait d’épouvantables grimaces.

L’aiguille ne bougeait pas.

« Misérable ! tu as arrêté le balancier, m’écriai-je ivre de rage.

— Non pas, il va et vient comme à l’ordinaire… mais les soleils tomberont en poussière avant que cette flèche d’acier ait avancé d’un millionième de millimètre.

— Allons, je vois qu’il faut conjurer les mauvais esprits, la chose tourne au spleen, dit le voyant, faisons un peu de musique. La harpe de David sera remplacée cette fois par un piano d’Érard. »

Et, se plaçant sur le tabouret, il joua des mélodies d’un mouvement vif et d’un caractère gai…

Cela paraissait beaucoup contrarier l’homme-mandragore, qui s’amoindrissait, s’aplatissait, se décolorait et poussait des gémissements inarticulés ; enfin il perdit toute apparence humaine, et roula sur le parquet sous la forme d’un salsifis à deux pivots.

Le charme était rompu.

« Alléluia ! le Temps est ressuscité, crièrent des voix enfantines et joyeuses ; va voir la pendule maintenant ! »

L’aiguille marquait onze heures.

« Monsieur, votre voiture est en bas, » me dit le domestique.

Le rêve était fini.

Les haschischins s’en allèrent chacun de leur côté, comme les officiers après le convoi de Marlborough.

Moi, je descendis d’un pas léger cet escalier qui m’avait causé tant de tortures, et quelques instants après j’étais dans ma chambre en pleine réalité ; les dernières vapeurs soulevées par le haschisch avaient disparu.

Ma raison était revenue, ou du moins ce que j’appelle ainsi, faute d’autre terme.

Ma lucidité aurait été jusqu’à rendre compte d’une pantomime ou d’un vaudeville, ou à faire des vers rimant de trois lettres.