Rondels à la lune

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
La Jeune BelgiqueTome deuxième (pp. 304-306).


RONDELS A LA LUNE


I
SPLEEN

Pierrot de Bergame s’ennuie :
Il renonce aux charmes du vol ;
Son étrange gaîté de fol
Comme un oiseau blanc s’est enfuie.

Le spleen, à l’horizon de suie,
Fermente ainsi qu’un noir alcool.
Pierrot de Bergame s’ennuie :
Il renonce aux charmes du vol.

La Lune sympathique essuie
Ses larmes de lumière au vol
Des nuages, et sur le sol
Claque la chanson de la pluie :
Pierrot de Bergame s’ennuie.


II
DÉCOLLATION

La Lune, comme un sabre blanc
Sur un sombre coussin de moire,
Se courbe en la nocturne gloire
D’un ciel fantastique et dolent.

Un long Pierrot déambulant
Fixe, avec des gestes de foire,
La Lune, comme un sabre blanc
Sur un sombre coussin de moire.

Il flageole, et s’agenouillant,
Rêve, dans l’immensité noire,
Que pour la mort expiatoire
Sur son cou s’abat en sifflant,
La Lune, comme un sabre blanc !


III
BROSSEUR DE LUNE

Un très pâle rayon de Lune
Sur le dos de son habit noir,
Pierrot-Willette sort le soir,
Pour aller en bonne fortune.

Mais sa toilette l’importune :
Il s’inspecte, et finit par voir
Un très pâle rayon de Lune
Sur le dos de son habit noir.

Il s’imagine que c’est une
Tâche de plâtre, et sans espoir,
Jusqu’au matin, sur le trottoir,
Frotte, le cœur gros de rancune,
Un très pâle rayon de Lune !


IV
ROUGE ET BLANC

Une cruelle et rouge langue
Aux chairs salivantes de sang,
Comme un éclair érubescent
Sillonne son visage exsangue.


Sa face pâle est une gangue
D’où sort ce rubis repoussant :
Une cruelle et rouge langue
Aux chairs salivantes de sang.

Son corps vertigineux qui tangue
Est comme un blanc vaisseau hissant
A son géband mât louissant
Son pavillon couleur de mangue :
Une cruelle et rouge langue.


V
L’ÉGLISE

Dans l’église odorante et sombre,
Comme un rayon de Lune entré
Par le vitrail décoloré,
Pierrot éclaire la pénombre.

Il marche vers la nef qui sombre,
Avec un regard d’inspiré,
Dans l’église odorante et sombre
Comme un rayon de Lune entré.

Et soudain les cierges sans nombre,
Déchirant le soir expiré,
Saignent sur l’autel illustré,
Comme les blessures de l’ombre,
Dans l’église odorante et sombre.


VI
MESSE ROUGE

Pour la cruelle Eucharistie,
Sous l’éclair des ors aveuglants
Et des cierges aux feux troublants,
Pierrot sort de la sacristie.

Sa main, de la Grâce investie,
Déchire ses ornements blancs,
Pour la cruelle Eucharistie,
Sous l’éclair des ors aveuglants.

Et d’un grand geste d’amnistie
Il montre aux fidèles tremblants
Son cœur entre ses doigts sanglants
Comme une horrible et rouge hostie,
Pour la cruelle Eucharistie !


VII
SUPPLIQUE

O Pierrot ! le ressort du rire,
Entre mes dents je l’ai cassé ;
Le clair décor s’est effacé
Dans un mirage à la Shakspeare.

Au mât de mon triste navire
Un pavillon noir est hissé :
O Pierrot, le ressort du rire,
Entre mes dents je l’ai cassé.

Quand me rendras-tu, porte-lyre,
Guérisseur de l’esprit blessé,
Neige adorable du passé,
Face de Lune, blanc messire,
O Pierrot ! — le ressort du rire ?


VIII
VIOLON DE LUNE

L’âme du violon tremblant,
Plein de silence et d’harmonie,
Rêve dans sa boîte vernie
Un rêve languide et troublant.

Qui donc fera, d’un bras dolent,
Vibrer en la nuit infinie
L’âme du violon tremblant,
Plein de silence et d’harmonie ?

La Lune, d’un rais mince et lent,
Avec des douceurs d’ironie,
Caresse de son agonie,
Comme un lumineux archet blanc,
L’âme du violon tremblant.


XI
NOSTALGIE

Comme un doux soupir de cristal.
L’âme des vieilles comédies
Se plaint des allures raidies
Du lent Pierrot occidental.


Dans son triste désert mental
Résonne en notes assourdies,
Comme un doux soupir de cristal,
L’âme des vieilles comédies.

Il désapprend son air fatal :
A travers les blancs incendies
Des Lunes dans l’onde attiédies,
Son regret vole au ciel natal
Comme un doux soupir de cristal.


X
PARFUMS DE BERGAME

O vieux parfum vaporisé
Dont mes narines sont grisées !
Les douces et folles risées
Tournent dans l’air subtilisé.

Désir enfin réalisé
Des choses longtemps méprisées :
O vieux parfum vaporisé,
Dont mes narines sont grisées !

Le charme du spleen est brisé :
Par mes fenêtres irisées,
Je revois les bleus Elysées
Où Watteau s’est éternisé.
O vieux parfum vaporisé !


XI
BLANCHEURS SACRÉES

Blancheurs de la Neige et des Cygnes,
Blancheurs de la Lune et du Lys,
Vous étiez, aux jours abolis,
De Pierrot les pâles insignes !

Il vous dédiait de beaux signes
Dans la féerie ensevelis ;
Blancheurs de la Neige et des Cygnes,
Blancheurs de la Lune et du Lys !

Le mépris des choses indignes,
Le dégoût des cœurs amollis
Sont les préceptes que je lis
Dans le triomphe de vos ligne,
Blancheurs de la Neige et des Cygnes !


XII
DÉPART DE PIERROT

Un rayon de Lune est la rame,
Un blanc nénuphar, la chaloupe ;
Il regagne, la brise en poupe,
Sur un fleuve pâle, Bergame.

Le flot chante une humide gamme
Sous la nacelle qui le coupe.
Un rayon de Lune est la rame,
Un blanc nénuphar, la chaloupé.

Le neigeux roi du mimodrame
Redresse fièrement sa houppe :
Comme du punch dans une coupe,
Le vague horizon vert s’enflamme.
Un rayon de Lune est la rame.


XIII
LUNE AU LAVOIR

Comme une pâle lavandière
Elle lave ses failles blanches,
Ses bras d’argent hors de leurs manches
Au fil chantant de la rivière.

Les vents à travers la clairière
Soufflent dans leurs flûtes sans anches.
Comme une pâle lavandière
Elle lave ses failles blanches.

La céleste et douce ouvrière
Nouant sa jupe sur ses hanches,
Sous le baiser frôlant des branches
Etend son linge de lumière,
Comme une pâle lavandière.

Albert Giraud.