Rose et Blanche/1/6

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B. Renault, éditeur (Tome Ip. 163-180).


CHAPITRE VI.

Conseils à ma fille.


En achevant ces mots, Horace jeta un coup d’œil sur la jeune fille, au moment où elle sortait de l’appartement, triste et nonchalante, la tête baissée, l’air distrait. Il y avait quelque chose de si vrai dans son maintien négligé, tant de grâces souples et jeunes dans ses mouvemens, une telle suavité de mélancolie dans sa démarche chaste et lente, qu’Horace se demanda pourquoi il avait cédé cette proie excitante au méthodique Laorens ; il éprouva même je ne sais quel remords de l’avoir ainsi sacrifiée à un caprice de jeune homme.

Cependant la Primerose avait conduit sa fille à un banc adossé contre le pavillon du jardin, et là, elle dit d’un ton solennel et avec une attitude composée.

— Ah ça ! ma fille, qu’avez-vous à me reprocher ? N’ai-je pas toujours été pour vous une bonne mère ? Quand avez-vous manqué de quelque chose avec moi ? quand avez-vous souffert de la misère ? Nous avons pourtant traversé ensemble de mauvais jours ! vous en êtes-vous aperçue ?

« — Je sais bien que vous vous êtes privée de tout pour ne me laisser manquer de rien : je le sais, maman, et j’en suis reconnaissante.

« — Vous ai-je rendue malheureuse ? ai-je pris un plaisir que vous n’ayez pas partagé, une peine dont vous ayez eu la moitié ? ai-je accepté un cadeau dont vous n’ayez eu votre part ? Au lieu d’être jalouse de votre jeunesse et de votre beauté, comme le sont la plupart des mères, n’ai-je pas toujours cherché à vous faire valoir ! ne suis-je pas fière de vous voir bien mise et recherchée de tous les hommes ?

« — Mais, maman, dit Rose embarrassée, je crois… je sais que vous m’aimez… est-ce que je me plains ?

« — Eh bien ! ma Rose, mon enfant, pourquoi veux-tu me faire de la peine ? pourquoi es-tu toujours triste, toujours sauvage ? Tu ne t’amuses de rien, tu sembles te déplaire partout… jamais tu ne fais comme les autres…

« — Mais, maman, je ne sais pas pourquoi tu me reproches tout cela. Quand nous ne sommes que nous deux, est-ce que je ne suis pas de bonne humeur ? quand nous voyageons entre camarades, est-ce que je ne suis pas la plus folle pour courir, changer de place, rire des passans, voler des fruits autour des buissons, faire galoper nos chevaux ? et quand la recette va mal, est-ce que je ne suis pas la plus indifférente, est-ce que je ne fais pas tout mon possible pour te distraire et te consoler ?

« — C’est vrai, mon enfant, tu es bien aimable quand tu veux : embrasse-moi, ma petite… »

Rose jeta vivement ses bras au cou de sa mère.

« Mais dis-moi, ma fille, reprit la Primerose, toi qui es si bonne, si gentille, pourquoi t’obstines-tu à me désespérer ? car enfin tu sais bien ce que j’exige de toi ! »

Rose laissa retomber ses bras avec découragement.

« Voyons, Rose, ma chère amie, sois raisonnable ; il est temps de faire quelque chose pour ta mère, de lui prouver que tu n’es pas une ingrate, une fille sans cœur. J’ai pris soin de toi comme de la prunelle de mes yeux ; tout ce que j’ai gagné, je l’ai dépensé à ton entretien, à te donner un état, une position dans la société. Combien y a-t-il de mères qui abandonnent leurs enfans ? Crois-tu que dans notre profession d’artiste, ce ne soit pas une chose difficile et embarrassante, que de traîner partout un marmot sur ses bras, tandis qu’il y a des hôpitaux partout ! crois-tu qu’il n’y ait pas quelque mérite à t’avoir gardée avec moi ?

« — Hélas ! maman, je sais bien tout cela ! dit tristement la jeune fille.

« — Alors, ma mignonne, récompense donc ma tendresse maternelle ; renonce à ces folles idées de bégueulerie que tu t’es fourrées dans la tête, hélas ! Dieu sait comment ? Certes, ce n’est pas moi à qui ta conscience pourra les reprocher un jour. Il est temps de te rendre utile : tu ne peux pas toujours vivre oisive et paresseuse.

« — Mais je joue la comédie, dit Rose, dont les joues s’animaient de honte et de colère ; je suis engagée au même prix que vous dans la troupe de M. Robba, et je mets tout mon gain, tous mes profits entre vos mains… de quoi vous plaignez-vous ? que voulez-vous de plus ?

« — Tu sais bien que cela ne peut pas aller long-temps. C’est une existence misérable pour toi, que de courir la province en charrette. À ton âge, je ne me serais pas contentée d’un pareil sort : j’avais déjà fait deux établissemens brillans, j’avais une voiture et des cachemires, je menais un train de princesse ! Ah ! j’étais autrement décidée que toi : je commandais, j’étais reine, j’étais libre, j’étais heureuse, je jouissais de la vie… Je n’avais rien de plus que toi, j’étais belle ; seulement je savais tirer parti de ma beauté, je ne la laissais pas en friche… Et ne va pas croire pour cela, mon enfant, que je me sois jamais mal conduite ; fi donc ! ce n’est pas moi qui te donnerais un mauvais conseil ; je puis marcher partout, ma fille, partout la tête haute… Personne ne viendra jamais reprocher à mademoiselle Primerose, votre mère, de n’avoir pas légitimement gagné l’argent qu’elle a dépensé… C’est que nous avions de l’honneur, des principes ! Allons, Rose, sors de ton apathie ; cette nonchalance est un crime dans ta position. Tu vois que nous ne sommes pas heureuses, que ta mère est forcée de paraître sur les derniers théâtres des départemens, tandis qu’avec un peu de bonne volonté de ta part, nous pourrions nous montrer sur un meilleur pied, et remonter peut-être sur un théâtre de grande ville… C’est décidé, n’est-ce pas, tu veux faire voir à ta petite maman que tu l’aimes ? »

La Primerose, en parlant ainsi, pressait sa fille sur son cœur, et s’apprêtait à l’arroser de ses larmes.

« Eh bien ! dit Rose avec angoisse, pâle, et la mort dans le cœur, eh bien ! que faut-il donc faire ?

« — Ne fais donc pas la sotte, tu le sais bien ! Devant le monde, ce n’est pas maladroit de faire l’innocente, mais avec ta mère, c’est bête. »

Rose pleurait de rage…

« Tu penses bien que ce beau souper, cette dépense, ces frais de lumière et de salon, tout cela n’est pas pour moi… Allons ! voilà que tu pleures, maintenant ! Pourquoi pleurez-vous, mademoiselle ? est-ce que ces jeunes gens ne sont pas bien ? Celui qui vous fait la cour est assez aimable, j’espère : galant, l’air doux, de bonnes manières, un physique charmant… Eh bien ! il semble que vous lui fassiez une grâce en le souffrant auprès de vous… Pas un mot agréable, pas un sourire, pas un soupir ; vous n’avez pas même rougi ! Vous ne savez donc pas qu’il a au moins cent mille francs de rente ! Il voyage dans sa voiture, en poste, entendez-vous ? Il a un beau laquais, parfaitement mis, qui m’a parlé d’un château, d’un hôtel à Paris : si vous vouliez vous donner un peu de peine, vous auriez tout cela, pourtant ; vous iriez en calèche, et au lieu de jouer la comédie, vous auriez une loge à tous les théâtres de la capitale !

« — Mais, si je ne l’aime pas ! dit Rose avec dégoût.

« — Qui vous parle de l’aimer, ignorante ? qui vous y pousse, qui vous y force ? tâchez seulement qu’il le croie. Allez, ce n’est pas malin de tromper un homme ; ils ne demandent tous que cela.

« — Tromper, mentir, être vendue, payée, non, jamais ! s’écria Rose avec véhémence en s’arrachant des bras de sa mère.

« — Eh bien ! dit celle-ci, humiliée, irritée jusqu’au fond de l’âme, s’il en est ainsi, je vous renie, je vous abandonne. Devenez ce que vous pourrez, faites-vous religieuse, si cela vous plaît, mendiez votre pain, soyez femme de chambre de quelque marquise dévote, épousez un cordonnier ou un huissier, arrangez-vous, je ne m’en mêle plus. Vous êtes une mauvaise fille, une fille coupable, une grande lâche ; vous méprisez les conseils de votre mère ; vous vous croyez vertueuse, parce que vous êtes vaine et désobéissante… Allez, on voit bien que vous ne connaissez pas les commandemens de Dieu… Tes père et mère honoras… Voilà plusieurs occasions excellentes que vous manquez ; il est décidé que vous voulez tourner à mal… Allez donc ! suivez votre penchant : votre mère sera seule désormais : elle vieillira, pauvre et délaissée, avec le regret d’avoir échauffé, élevé, nourri un serpent dans son sein ; elle mourra de misère peut-être, quand vous auriez pu la soutenir et l’assister.

« — Eh bien ! dit Rose en se tordant les bras, s’il y a un Dieu, vous en répondrez devant lui !

« — Sois tranquille, ma fille, dit la Primerose en se radoucissant, Dieu t’a mise au monde pour jouir de la vie ; il t’a fait belle pour être aimée : c’est mépriser ses dons que de les négliger ; ensuite, il n’y a pas de bon Dieu, et s’il y en a un, tout cela ne le regarde pas. Allons, plus de réflexions ; reste ici… Je vais dire à ton monsieur qu’il peut venir.

« — Dites-lui de votre part tout ce que vous voudrez, mais rien de la mienne, entendez-vous ?

« — Sois tranquille. Il faut être modeste et timide, c’est fort bien vu, je te le répète. Résiste un peu, résiste même long-temps si tu veux, et dis toujours non, même après : cela fait bon effet et nous attache un homme. Tu vois que je te mets bien à l’aise, mon enfant : seulement, pas d’impertinences, entends-tu ? rien qui blesse l’amour-propre ; les hommes ne pardonnent point cela… Si tu étais assez adroite !… »

Ici la Primerose baissa la voix, et se rapprocha de sa fille.

« Tu pourrais ne rien accorder… Par exemple, cela demande beaucoup d’habileté et d’expérience. Quand on connaît bien son affaire, on fait toujours espérer, et on ne cède que quand on veut… Mais, non, pour un premier essai, tu t’en tirerais mal ; il se rebuterait. Hélas ! tu as commencé trop tard ! Mais sois bonne enfant, ma fille, ta mère te bénira, et le ciel te récompensera. Et puis par la suite, quand tu auras acquis un peu d’habitude, tu resteras sage comme tu l’entends, si tu en as le goût. Va, ma fille, va, que ton bon ange t’accompagne, veille sur toi, et t’empêche de faire quelque sottise ! Tu es si jeune, tu as si peu vécu !… Ah, je ne suis pas présomptueuse ; mais si j’étais comme toi, fraîche et belle !… Chacun son tour, mon enfant : au moins, fais honneur à ta mère !… »

En achevant cette touchante péroraison, la Primerose, presqu’attendrie de son éloquence, voulut embrasser sa fille ; mais celle-ci la repoussa avec un sentiment d’horreur.

« Dépêchez-vous ! lui dit-elle d’un ton glacé, et elle s’assit, résignée, sur les marches du pavillon.