Rose et Blanche/1/8

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B. Renault, éditeur (Tome Ip. 212-237).


CHAPITRE VIII.

La Mère et la Fille.


Au milieu d’un bal, en contemplant au front des femmes ces fleurs plus belles que le printemps, ces plumes moelleuses et riches, ces turbans à aigrettes étincelantes ; en voyant palpiter sur leur sein les corsages lamés d’argent et la gaze frémissante, vous êtes-vous reporté par la pensée à ces boutiques en plein vent, qui garnissent le pont et le quai de l’Hôtel-Dieu ? Là, sur le pavé, parmi la boue, la poussière et les chiens, des femmes, hideuses de misère et de saleté, vendent au dernier rabais ces fleurs, ces plumes, ces dentelles, échappées de la hotte du chiffonnier, ou recueillies sur un tas d’ordures. Eh bien ! ces haillons, ces parures souillées, vous les avez vus peut-être sur la femme que vous admirez le plus ; ces nœuds de ruban ont voltigé sur des épaules d’albâtre ; ce bouquet informe, incolore, vous l’avez envié ; que sais-je ? vous l’avez acheté vous-même, vous l’avez choisi avec amour, vous avez trouvé dans l’assemblage des fleurs qui le composaient des secrets de bonheur et un langage de mystères. Vous l’avez porté un soir à celle que vous aimiez, vous avez frissonné de bonheur en le voyant attaché sur son sein. Et ces gants qu’elle vous confiait, et dont vous respiriez le parfum avec ivresse ! Les voilà, ce sont eux peut-être que la plus repoussante des créatures essaie et avachit maintenant sur ses mains sèches et flétries. Tous ces chiffons eurent leur jour d’éclat : ils firent plus d’un succès, ils décidèrent de plus d’une destinée ; mais, traînés de fête en fête, ils sont tombés dans la boue, et vous vous détournez au bout de la carrière qu’ils ont parcourue, tour à tour séductions, ornemens, artifices, oripeaux, guenilles.

Ainsi la courtisane qui implore au coin des rues le denier du libertin, ou qui se traîne, have et livide, sur les marches d’un hôpital, a eu aussi sa jeunesse, sa beauté, ses triomphes et sa vertu peut-être…

Ces réflexions se mêlaient, dans l’esprit d’Horace, à une série d’amertumes dont le secret rongeait depuis long-temps sa vie. Mais à ces souvenirs tristes se mêlaient le sentiment délicieux de la bonne action qu’il venait de faire. Sa poitrine semblait déchargée d’une partie de son fardeau ; le mal chronique qui dévorait sa pensée n’était plus que langueur et mélancolie. Il revenait de l’orgie, les nerfs calmes et reposés, la conscience tranquille et satisfaite. Le soleil se levait sur les Pyrénées, blanches et transparentes comme des masses d’opale ; l’Adour se couvrait d’une vapeur satinée ; ses eaux limpides et frémissantes, se plissaient au souffle du matin dans les vastes réservoirs qui encadrent la place de Tarbes. Horace s’arrêta un instant pour regarder le ciel dans ces belles eaux ; et comme il arrive dans toutes les préoccupations sentimentales, il trouva bientôt l’image qui remplissait sa pensée dans l’objet qu’il contemplait. Il évoqua dans l’onde la gracieuse apparition de Rose, il la vit flotter vague et suave, plus belle que les premiers nuages qui montaient dans le ciel avec le soleil. En rêvant de la sorte, il entendit derrière lui des pas lourds, qu’il prit pour ceux d’un palefrenier du haras de Tarbes ; mais en se retournant, il vit une religieuse, et, cédant à ce respect involontaire que la robe noire et le tablier bleu des infirmiers inspirent à tout ce qui les rencontre, il se découvrit devant la sœur Olympie.

« Ne vous dérangez pas, mon brave, lui dit-elle. Enseignez-moi seulement l’hôtel de France.

« — Nous y allons ensemble, ma bonne mère, répondit Horace. »

Ils traversèrent la place de compagnie, et durant ce long trajet, sœur Olympie apprit à Cazalès qu’elle était envoyée de Bordeaux à Tarbes pour prendre quelques jeunes sœurs qu’elle devait conduire à Paris. L’administration leur fournissait de Tarbes à Agen les moyens de transport ; savoir : un char-à-banc et un cheval, qui devaient être en ce moment à l’hôtel de France, et dont sœur Olympie allait prendre la direction. En effet, le chariot de l’hospice était dans la cour de l’auberge, où il avait reconduit quelqu’un, la veille, à une heure trop avancée pour qu’on eût songé à renvoyer le modeste équipage à son domicile.

Tandis que sœur Olympie éveillait le garçon d’écurie, tançait les rouliers, mettait elle-même la main à l’œuvre, et soulevait le brancard pour y faire entrer le cheval débonnaire, Horace, frappé de cette circonstance heureuse, trouva le moyen de faire partir Rose sur-le-champ, et de la soustraire ainsi aux légèretés de Laorens, dont il appréhendait les moqueries autant pour lui-même, peut-être, que pour elle. La sœur d’Horace était en ce moment dans son château, à quelques lieues d’Agen ; c’était chez elle que les deux amis se rendaient ; mais y paraître avec Rose, c’était une entrée ridicule et inconvenante ; puis l’exposer pendant toute la route à l’embarras dû au rôle étrange qu’elle jouait vis-à-vis de Laorens, dans l’aventure de la nuit, c’était mal remplir les promesses de considération et de respect qu’il lui avait faites. Au contraire, confier Rose à des religieuses et l’envoyer ainsi à mademoiselle Cazalès, personne pieuse et hospitalière, en relation constante avec les sœurs de charité, les prêtres et les administrateurs d’hôpitaux, c’était la lui présenter sous les auspices les plus favorables et avec les meilleures recommandations. Il fit donc part de son dessein à la sœur Olympie, et lui raconta de Rose ce qu’il crut propre à lui conquérir sa bienveillance. La religieuse avait déjà entendu citer mademoiselle Cazalès pour une âme excellente ; on la bénissait à l’hospice de Tarbes. Elle n’hésita donc pas à se charger de la protégée d’Horace, et il ne s’agissait plus que de prévenir celle-ci.

Cazalès monta à la chambre où il l’avait laissée. Il frappa doucement ; n’obtenant pas de réponse, il se hasarda à mettre la clé dans la serrure et à entrer. Rose ne s’était pas déshabillée ; elle était là avec sa petite robe de percale blanche, son tablier de gros-de-naples, ses souliers de satin noir, telle qu’elle avait paru la veille dans le rôle d’ingénue du vaudeville. C’était sa plus belle, sa plus fraîche toilette ; et, quoiqu’un peu froissée par l’éclat du jour naissant, elle était encore charmante. Horace s’approcha sur la pointe du pied : elle dormait sur une chaise, le front appuyé sur le bord de la fenêtre ouverte, parmi des liserons et des branches de jasmins qui tapissaient le mur et cherchaient à se glisser dans l’intérieur de l’appartement. Sa beauté avait repris toute cette grâce de jeunesse, tout ce parfum de bonheur et d’insouciance qui parent le joyeux âge de quinze ans. Rose était petite, mais svelte ; ses formes avaient la délicatesse mignonne de l’enfance avec les voluptés naissantes de la puberté. La veille, une contrariété secrète, une souffrance comprimée avait pesé sur elle tout le temps qu’Horace l’avait vue ; mais en cet instant, calme et reposée, elle avait toute l’incurie de son âge. En la voyant si vermeille, si naïve, si petite fille, il ne pouvait croire que ce fût là la femme fière et forte dont le froid désespoir avait eu tant de puissance sur lui quelques heures auparavant. La scène de la nuit lui apparaissait comme un songe, comme une hallucination de l’ivresse. Il resta debout, silencieux, content, dévorant, dans une chaste ivresse, ces charmes qu’il avait eu le bonheur de ne point profaner, ces jolis sourcils qui formaient une bande pure et nette au-dessus des paupières veinées de bleu, ce front lisse, dont les contours se perdaient sous les ombres d’une chevelure noire, cette joue fine et veloutée, parée de l’éclat que donne le sommeil aux joues d’un enfant, le rose de ses lèvres transparentes comme la cornaline, et sa peau brune, polie comme le tissu d’une fleur.

« Et tu aurais été la proie d’un libertin ! pensa-t-il, tu aurais servi de philtre entre les mains d’une sorcière pour ranimer les sens éteints de quelque vieillard usé !… Abandonnée, maudite, rongée de maux infâmes, tu aurais traîné dans la boue des rues, souri aux outrages des passans, et tu serais morte dans une léproserie si tu n’avais eu assez de courage pour te briser la tête contre l’angle d’un pont ! Providence qui réchauffe l’ourson dans la neige des montagnes, et qui ménage la bise au jeune duvet du vautour, qu’as-tu fait pour les pauvres filles ! »

Il n’osait se résoudre à la réveiller. Pauvre enfant ! elle dormait si bien ! Quelle vie rude et fantasque pour une aussi frêle créature, pour une si tendre fleur ! Que de chagrins, que d’humiliations dévorés dans cette âme précoce ! Quels rudes et ignobles assauts pour une vertu qui n’avait pas encore eu le temps de se reconnaître, et qui faisait usage de sa force par instinct et par goût ! Pauvre fille, qui ne s’était pas éveillée dans l’atmosphère du vice et qui, en cachette, avait rêvé la vertu, romanesque, invraisemblable, exaltée, comme on rêve un premier amour ! Pour la première fois de sa vie, peut-être, elle se sentait heureuse, et dormait sans appréhension du lendemain. Au moins, Horace prenait plaisir à la voir ; il se félicitait de son repos, il se l’attribuait ; sa poitrine se dilatait en suivant sa respiration égale et douce. Qu’elle dormait bien ! comme elle se fiait à sa parole ! Rien ne l’éveillait, ni la pensée cruelle de sa mère, ni la dureté de la couchette, ni le souffle humide du matin sur ses épaules et sur ses bras nus ! ni le regard à la fois ardent et timide d’un homme seul et frissonnant auprès d’elle.

Sœur Olympie, qui s’impatientait depuis quelques instans dans la cour, monta les escaliers de son pas lourd et délibéré. Alors Cazalès se hâta de jeter son manteau sur la jeune fille, dont la mise coquette, à une pareille heure, eût sans doute scandalisé la religieuse. Rose, en ouvrant les yeux, reconnut la sœur avec qui elle avait voyagé, et sa surprise ne fut pas sans un mélange d’inquiétude et de mécontentement, car elle crut presque qu’on allait la conduire dans une maison de pénitence. Horace lui expliqua son projet, et la rassura. Cependant toute son éloquence échoua, quand il lui parla de partir sur-le-champ, sans voir la Primerose.

Rose méprisait sans doute au fond du cœur la femme qui l’avait voulu prostituer ; mais elle avait pour sa mère cette tendresse d’instinct qu’il n’est pas en notre pouvoir d’étouffer par le raisonnement. Elle se révolta donc contre l’idée de la quitter définitivement sans l’avoir embrassée. La sœur Olympie commençait à exprimer son impatience par des exclamations énergiques, et Cazalès frémissait à chaque instant de voir tomber la gaîté comique de Laorens au milieu de ce débat singulier, lorsque la Primerose y mit fin en paraissant. Elle avait pris son parti, et apportait à sa fille un mince paquet de hardes. Horace et la sœur les laissèrent seules ensemble, et Rose s’occupa de prendre un costume de voyage plus convenable. Alors la Primerose, à qui la présence de Cazalès en imposait singulièrement, exprima son inquiétude avec une tendresse à sa manière.

« Mon Dieu ! mon enfant, lui dit-elle, tout ce que je vois me tourmente. Pourquoi donc cette religieuse, ce départ précipité, cette séparation soudaine d’avec ton amant ? Je crains bien que nous n’ayons fait une imprudence en acceptant l’établissement qu’il te propose. Il m’a l’air d’un homme extraordinaire. Hier soir, il était charmant ; ce matin, je ne l’ai plus reconnu. Raconte-moi donc comment les choses se sont passées entre vous deux ?

« — Dispensez-m’en, je vous en prie, répondit Rose.

« — Mais enfin, ma fille, es-tu contente de lui ?

« — Oui, ma mère, plus que je ne saurais le dire. »

« — Allons, tant mieux, mon enfant, tant mieux ;… mais tout ceci est bien étonnant, et, je te l’avoue ; je m’y perds ; mais si telle est ta volonté, sois heureuse comme tu l’entends, et surtout, ma fille, ménage ton bonheur, sois prudente, conduis-toi bien ; puisque cet homme t’emmène et se charge de toi, tu lui dois de la reconnaissance, ma fille : Rose, pas d’infidélités avant deux bons mois, entends-tu ?

« — Oh ! ma mère !…

« — Tu es jeune, crois mon expérience… Hélas ! si ma mère m’avait dirigée avec autant de sagesse dans la carrière où elle me jeta, je n’en serais pas où j’en suis. Écoute-moi donc, petite, pendant deux mois sois sage et fidèle ; après, agis en sens contraire, pour donner de la jalousie ; car au bout d’un certain temps, l’amour a besoin d’être ranimé par ce procédé. Cependant ne le pousse pas à bout, songe à ce que tu lui dois…

« — Je lui dois en effet beaucoup, dit Rose avec tristesse, en songeant que le plus grand bienfait d’Horace était de la délivrer de cette affreuse éducation.

« — Ne tombe pas dans les extrêmes, ça ne vaut rien ; si tu allais faire la bêtise de l’aimer trop et de négliger le soin de ta fortune, tout serait perdu : tu lui sacrifieras les plus belles années de ta vie sans en jouir, et sans profit pour ta vieillesse ; car, vois-tu, ma fille, ce n’est pas sur nos vieux jours qu’il faut espérer de relever notre existence. Vois moi, si j’avais eu le bon sens de raisonner toujours comme aujourd’hui, je n’en serais pas là ; mais je te l’ai dit : ma mère n’a pas eu soin de moi, et j’ai eu aussi mes travers, mes égaremens ; j’ai fait la faute de m’attacher à un banquier de Lyon qui m’a fait le plus grand tort.

Rose n’écoutait pas ; elle achevait sa modeste toilette, puis elle s’avança pour embrasser sa mère. Bien que celle-ci eût semblé prendre à tâche de se rendre plus méprisable que jamais, et de lui ôter tout motif de regrets, la pauvre enfant fondit en pleurs ; et cette femme, si misérablement dépravée par l’éducation que lui avait donnée sa mère, et qu’elle transmettait à sa fille comme un héritage qu’elle devait garder avec orgueil, cette femme, qui portait si haut la religion de ses principes et la dévotion du vice, ouvrit ses bras à Rose, et versa sur elle de véritables larmes.

« Va, chère enfant, lui dit-elle, sois heureuse, et jamais ingrate : n’oublie jamais ta mère, qui a tout fait pour toi et qui mourrait de douleur si tu la forçais à rougir un jour de ta conduite ; sois probe, sois honnête. Et si, un jour, tu étais pauvre et misérable, appelle-moi ; la Primerose ne manquera pas plus à sa fille qu’elle n’a manqué à sa mère ; j’ai soigné sa vieillesse, je l’ai nourrie six ans, et elle est morte dans mes bras, heureuse, fière de son enfant, comme je le serai de toi, ma fille. »

Lorsque Rose monta en chariot, la Primerose traita la religieuse avec dédain. Elle ne s’expliquait le départ de sa fille avec sœur Olympie que par la possibilité d’une querelle entre Horace et Laorens. Sa présence empêcha Rose de dire un seul mot à son libérateur. Mais au travers de ses larmes il put voir briller un éclair de reconnaissance, lorsque la sœur Olympie, saisissant les rênes, caressa d’un vigoureux coup de fouet les flancs du cheval, qui partit comme un trait.



fin du premier volume.