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Rotrouenge du Captif

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AnonymeRichard Cœur de Lion

Jà nus hons pris ne dira sa raison
ou
Rotrouenge du Captif[1]


1

Jà nus hons pris ne dira sa raison
Adroitement, sé dolentement non[2] ;
Mais, por confort, puet-il faire chanson
Moult ai d’amis, mais povre sont li don ;
Honte en auront, sé por ma réançon
Sui ces deus yvers pris.



2

Ce savent bien mi home et mi baron,
Englois, Normant, Poitevin et Gascon,
Que je n’avoie si povre compagnon
Que je laissasse, por avoir[3], en prison.
Je nou lo dis por nule retraiçon[4],
Mais encor sui-je pris.



3

Or sai-je bien, de voir certainement,
Que moi ne prisent né amin né parent,
Quant on me laist, por or né por arget.
Moult est de moi, mais plus m’est de ma gent ;
Qu’après ma mort auront reprovier grant,
Sé longement sui pris.



4

N’est pas merveille sé j’ai lo cuer dolent
Quant mes sires[5] tient ma terre à torment ;
Sé li membroit de nostre sairement
Que nos féismes amdui, communaument,
Bien sai, de voir, que céans longement
Ne seroie pas pris.



5

Mes compaignons que j’amoie et que j’aim,
Ces de Caeu et ces des Porcherain[6],
Dis-lor, chanson, que ne sunt pas certain[7] ;
Qu’oncques vers aus n’enoi cuer faus né vain.
S’il me guerroient, il font mout que vilain,
Tant cum je serai pris.



6

Ce savent bien Angevin et Torain,
Cil bacheler qui or sont riche et sain,
Qu’encombrés sui loin aus, en autrui main ;
Forment m’aidaissent, mais il n’i voient grain ;
De beles armes sont ore vuit cil plain[8],
Por tant que je sui pris.



ENVOI.

Contesse, suer vostre pris souverain[9],
Vous saut et gart cil à qui je m’enclain,
Et por qui je suis pris ;
Je ne dis pas de cele de Chartain,
La mère Loéis.

  1. Extrait De la conqueste de Constantinoble Par Geoffroi de Villehardouin, Henri de Valenciennes p. 243 et s.
  2. Jamais un prisonnier ne s’exprimera sincèrement, s’il ne montre de la tristesse.
  3. Por avoir, par faute de donner du mien.
  4. Retraiçon, revendication, réclamation
  5. Mes sires, le roi de France.
  6. De Caeu, Auseau de Caeu, qui se croisa, avec les comtes de Flandre et de Saint-Pol, sans doute pour avoir trop bien répondu, en 1195, à l’appel de Richard. — Joffroi, comte de Perche, étoit revenu de la croisade avec Philippe Auguste, et dans le temps que Richard écrivoit cette chanson, il étoit encore attaché aux intérêts du roi de France. Mais il s’étoit réconcilié bientôt après avec l’Anglois. Nous l’avons vu au nombre des croisés.
  7. Certain, constans, fidèles.
  8. « Maintenant ces contrées ne voient plus faire belles armes depuis que je suis pris. » Le vers est obscur, et je ne suis pas bien sûr de la traduction que je soumets ici. Peut-être faudroit-il lire :
    De beles armes sont ore suit cil plain

    C’est à dire d’une façon proverbiale : Ils ſont tous blanc de leur épée.
  9. Contesse suer. C’est à dire Marie de France, comtesse de Champagne, fille de Louis VIIe siècle et d’Alienor, mère de Richard. Marie gouvernoit la Champagne en l’absence de son mari croisé. — Voici la traduction complète de cet envoi : « Ma sœur la comtesse, puisse le Dieu, à la volonté duquel je me soumets, et pour lequel je suis pris, vous conserver vos honneurs et votre terre ; je ne forme pas ces vœux là pour la comtesse de Chartres, la mère de Louis. » Ce passage prouve que Richard croyoit alors avoir à se plaindre d’Alix, sœur de Marie de France et alors veuve de Thibaud Ve siècle, comte de Blois et de Chartres.