Rouen Bizarre/Les métiers bizarres/Les réveille-matin

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LES RÉVEILLE-MATIN

Ils sont une dizaine au plus, logés les uns dans le quartier Saint-Sever, les autres aux environs de la rue Martainville ; d’autres enfin dans le dédale des petites rues avoisinant la place du Vieux-Marché.

À l’heure on dorment les gens vertueux et où les noctambules quittent les brasseries, on les voit sortir de chez eux. Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il tonne, ils cheminent d’un pas égal et s’appuient généralement sur un solide gourdin.

Tout à coup, on les voit s’arrêter devant la devanture d’une boutique. Ils lèvent leur gourdin, en frappent la fermeture métallique et crient : « Ohé ! Boulanger ! ohé ! Boulanger ! »

On peut croire tout d’abord a une manifestation politique. Mais les sergens de ville (quand il y en a par hasard dans la rue) restent calmes, ils savent de quoi il s’agit.

Au bout de deux ou trois minutes, une tête enfarinée paraît a une lucarne ; une voix d’être a moitié endormi s’écrie : « C’est bien ! on y va ! » La lucarne se referme et l’homme au gourdin se retire tranquillement avec la satisfaction du devoir accompli.

Et c’est de cette façon qu’entre une heure et trois heures du matin, sont réveillés tous les garçons boulangers de Rouen.

Nous avons dit que les réveille-matin étaient environ au nombre d’une dizaine. Comme il y a dans la ville cent deux boulangers, chacun des industriels bizarres dont nous nous occupons possède en moyenne dix cliens. Après les dix stations, les dix cris de « ohé boulanger ! » les dix réponses de « c’est bien ! on y va ! » les dix individus à gourdin vont se coucher. Ils ont gagné environ un franc dans leur nuit ; — de quoi vivre pendant le jour suivant. Cependant, comme le métier est pénible, comme les affaires ne sont pas toujours prospères, ils s’arrangent de façon à avoir des abonnés. Chaque réveille-matin a sa clientèle spéciale qui lui rapporte, bon an, mal an, 300 fr. environ, y compris les étrennes du jour de l’an et les petits verres vidés sur les comptoirs des marchands de vin.

Le réveille-matin humain vaut mieux que n’importe quelle pendule, car, tandis que l’instrument d’horlogerie ne sonne que pendant un temps déterminé, l’homme frappe avec son bâton jusqu’à ce qu’on lui ait répondu. Il a raison des sommeils les plus lourds et des ronfleurs les plus opiniâtres. Quand le garçon boulanger, fatigué par son travail, n’entend pas les appels, le réveille-matin pousse la complaisance jusqu’à lancer un caillou dans la fenêtre du retardataire. La vitre est cassée, mais la consigne, — qui est de ne pas ronfler, — est sauvée.

Dire que c’est grâce à ces industriels infimes que nous devons quelquefois notre pain, sans retard et pas trop chaud !