Rouen Bizarre/Les métiers bizarres/Les sorcières de campagne

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LES SORCIERS DE CAMPAGNE

N’avez-vous pas, en voyageant dans la grande campagne, été une fois témoin du spectacle suivant :

Sur la route qui se déroule comme un immense ruban gris, coupant en deux les champs de blé ou les prairies, une vieille, vieille femme s’avance, courbée sur un bâton. Chef branlant, bouche édentée qui favorise la grimace d’un rictus énorme et le rapprochement du nez et du menton.

Elle marche avec une certaine rapidité, malgré la faiblesse de ses jambes. De temps en temps, elle s’accroupit sur ce sol vers lequel elle est constamment penchée, arrache sur la lisière du chemin quelques herbes qu’elle entasse dans un panier, et reprend sa course en murmurant des mots que personne ne saisit, qu’elle-même, peut-être, ne comprend point.

Enfin, voici le village, dont le clocher se rapproche à chaque pas que vous faites. La vieille arrive au terme de sa course, et plus elle avance plus on dirait qu’elle se hâte. Les deux ou trois personnes qu’elle a rencontrées l’ont regardée avec étonnement, se sont retournées quand elle a été passée ; plus loin, une femme a fait le signe de la croix ; une autre l’a montrée du doigt en parlant à sa voisine ; des portes se sont brusquement fermées pendant que les chiens aboyaient et que les petits enfans ouvraient de grands yeux en collant leur front aux carreaux.

Petit à petit, la rumeur grandit. À mesure que la vieille s’enfonce davantage dans le village pour regagner sa maison, la dernière, là-bas, dans un coin isolé, les conversations s’animent, les groupes se forment, les gamins s’assemblent pour méditer quelque mauvais coup. Tout à coup, l’explosion se fait : « La sorcière ! la sorcière ! » Partout on entend le mot mystérieux prononcé avec frayeur, avec colère, quelquefois avec une sorte de sentiment de respect, comme on en a pour une chose qu’on ne comprend pas ; rarement avec ironie. Les gamins, qui ont toujours besoin de se venger de quelque chose, ramassent des pierres et les jettent, jusqu’au moment où la pauvre vieille, tremblante, brisée de fatigue, ne comprenant rien, roulant dans sa bouche quelques paroles incohérentes, disparaît par sa porte entre-baîllée, tandis que les cailloux pleuvent, accompagnés des injures et des malédictions et du cri répété par chacun : « La sorcière ! la sorcière ! »

Puis, quand la « sorcière » a refermé sa porte, le ton des conversations s’élève. — « La vieille ! c’est elle qui a donné le coup de la mort a not’ vaque ! — C’est elle, pour seu, qu’avait jeté un sort sur nos poules que n’pondent pas ! — N’est-ce pas, Guillaume, qu’cé-t-elle qu’a fait péri ta mé, avec ses herbes du diable ? » Et c’est ainsi pendant longtemps, sur les places et devant les portes, jusqu’au moment on un de ces braves gars normands, plein de ce bon esprit du pays de sapience, un peu sceptique sur tout ce qu’on raconte de surnaturel, et n’ayant jamais craint de rencontrer le diable, le soir, sur la grand’route, hasarde que si la vache est crevée, c’est parce qu’elle a eu la cocote ; que si l’on ne voit plus les œufs des poules, c’est parce que tel gamin du village aime trop les omelettes ; que si la mère de Guillaume est morte, c’est parce qu’elle avait quatre-vingt-douze ans, et qu’à cet age-là on ne peut prendre des assurances sur la vie.

Ces excellentes raisons mettent généralement fin à l’incident, pour quelque temps du moins, car aussitôt qu’un malheur se représente, la jeteuse de sorts est maudite de nouveau, les pierres recommencent à pleuvoir jusqu’à ce que le garde champêtre s’en mêle, lorsqu’il daigne le faire.

Nous ne voulons pourtant rien exagérer et soutenir que dans notre région, où la population est si intelligente, il y ait des sorciers dans tous les villages, et que les restes d’une vieille superstition ne s’évanouissent pas rapidement.

Cependant, les rapports de la gendarmerie sont là, et l’on est quelquefois bien étonné de ce qu’on y découvre. Il y a encore tel on tel petit village de la Seine-Inférieure ou de l’Eure qui possède son sorcier ou son rebouteux, et ce dernier fait souvent du tort au brave officier de santé, ignorant des effets que peut avoir sur un rhumatisme le mélange d’une queue de rat, cuite avec une patte de crapaud dans un bouillon d’orties cueillies à minuit.

On rirait volontiers des imbéciles qui se laissent prendre à ces sornettes, s’il ne leur en cuisait pas parfois d’une manière trop douloureuse ; on rirait bien encore plus de ces sorciers et rebouteux qui sont, la plupart du temps, de vulgaires escrocs, si, rarement il est vrai, une vengeance atroce de quelques superstitieux ne venait appeler la commisération du public sur les malheureux, victimes de cette vengeance.

Enfin, on ne peut réprimer une juste indignation, lorsque l’on voit, comme cela se produit aussi, de pauvres diables ne faisant rien pour se faire passer comme sorciers et poursuivis comme tels par la haine publique, exposés aà des dangers qu’ils n’ont pas soulevés ; victimes, parfois, de leur triste réputation, comme cette vieille femme parfaitement innocente que des habitans d’un hameau de l’arrondissement d’Yvetot auraient, il n’y a pas bien longtemps encore, brûlée dans sa chaumière si les gendarmes n’étaient intervenus.

Quels sent ces rebouteux ? Quels sont ces sorciers ? Il n’y a entre eux de différence que dans le degré. Le rebouteux est moins dangereux. Dans sa catégorie, il est possible de trouver des gens qui savent faire une application heureuse des « simples, » qui possèdent la recette de quelque remède de grand’mère, jamais nuisible, quelquefois salutaire pour des indispositions peu graves. Le vrai rebouteux peut remettre un nerf déplacé et guérir une foulure ; malheureusement, les rebouteux sont comme le vin : en en trouve peu de bons et beaucoup de mauvais. Quant aux sorciers, ils sont comme les pièces péruviennes, ils ne valent rien du tout.

Vous savez bien cela, braves campagnards crédules, qui formez heureusement la minorité de nos populations. Cependant, qu’une épidémie éclate sur vos bestiaux, et, au lieu d’aller, comme la plupart des vôtres, chez le vétérinaire, vous avez quelquefois recours au sorcier. Par exemple, soyez tranquilles ; si le premier ne trouve quelquefois pas le remède, le second en a toujours un à votre disposition, et cela coûte cher, sans en avoir l’air. Écoutez bien cette petite aventure arrivée à un fermier d’un petit bourg de l’arrondissement de Neufchâtel :

Notre homme avait deux vaches malades. Ces deux animaux constituaient toute sa fortune ; il ne voulait pas les perdre et alla voir un « sorcier » du voisinage, à l’heure « — Je viendrai chez vous demain, et je guérirai vos bêtes. » À l’heure fixée, le guérisseur se présente : « Mettez au feu un chaudron, remplissez-le d’eau et laissez bouillir ! » Le fermier accomplit l’ordre pendant que son compagnon exécute une petite danse autour du feu allumé dans la cour, et qu’il chante sur l’air de Au clair de la lune quelque chose d’absolument incohérent. L’eau bout. « Jetez trois œufs dans la marmite. »

L’ordre est encore suivi. Les œufs devenus durs, le sorcier les retire et les mange tranquillement.

Pendant ce temps, les vaches poussaient dans l’étable des beuglemens plaintifs. Le repas terminé, le guérisseur jette au fond du chaudron deux poignées de terre, quelques herbes, un cochon d’Inde vivant et la patte d’une poule, qui, vivante aussi, a dû subir cette amputation. — Il manque à la sauce une pièce de dix francs ! » C’est la grosse question ; il faut toujours de l’argent pour ces sauces-là.

Le fermier crédule ouvre sa cassette, et en tournant avec un manche à balai ce mélange bizarre, le sorcier escamote habilement la pièce de dix francs, et se retire.

Le mystère est terminé ; le mauvais sort est écarté.

Par bonheur, dans le cas que nous citons, les vaches ne moururent pas parce qu’elles ne devaient pas mourir. Il en résulta pour le « sorcier » une vogue énorme et il fait depuis ce temps de bonnes affaires.

Aussitôt qu’un animal est malade, on le fait venir. Quant au fermier, c’est désormais un convaincu, et s’il lit ces lignes, il sourira de pitié de notre incrédulité.

Voici un autre fait plus amusant qui s’est passé dans l’Eure, aux confins du département de l’Orne :

Un cultivateur voulait savoir s’il gagnerait un procès intenté contre un voisin et en parlait au cabaret. Un individu qu’il ne connaissait pas et de passage dans la ville, entendit la conversation. Quand le cultivateur fut seul il l’aborda : « Je suis sorcier et je puis vous renseigner. — « Cela me coûtera-t-il cher ? — Vingt sous. — Bon, venez chez moi. »

Le sorcier se fait payer avant la séance, puis donne les instructions suivantes « Mettez dans la poche droite de votre pantalon une pièce de quarante sous ; dans l’autre un cigare d’un sou. Faites porter un panier d’œufs, tenez-vous droit, croisez les bras et ne bougez plus. »

Tout cela est exécuté à la lettre.

Alors, le devin prend les œufs délicatement et les dépose sur les bras croisés du patient qui ne peut faire un mouvement, de crainte de laisser choir son fragile fardeau. Une quarantaine d’œufs sont ainsi échafaudés à merveille.

« Combien, demande le sorcier, tout cela peut-il valoir ? — Quatre francs. — Bien, ne bougeons plus. »

Et alors, sans se gêner, il plonge la main dans les poches du cultivateur, enlève d’un côté les quarante sous, de l’autre le cigare qu’il allume.

Le malheureux crédule se rend enfin compte qu’il a affaire à un escroc. Mais comment agir ?

S’il bouge pour se défendre, les œufs tombent et le préjudice sera plus grand que celui causé par le vol.

Il se contente de crier, mais quand on arrive pour le délivrer de sa charge, le vagabond a disparu depuis longtemps, en fumant le cigare obtenu grâce à la naïveté du fermier.

Nous ne savons si l’imbécile a gagné son procès, mais il méritait bien de le perdre et ce n’est pas vous, n’est-ce pas, habitans de nos campagnes, qui le plaindriez ?

Comme on le voit, malgré le siècle de lumière dans lequel nous vivons, les derniers sorciers n’ont pas encore disparu complètement. Ils s’en vont, pourtant, peu à peu ; nous ne sommes plus comme au temps de l’abbé Delille, qui disait sans périphrase, chose vraiment curieuse :

Naguere, des esprits hantaient chaque village.
Tout hameau consultait son sorcier, son devin.

L’esprit public a tué presque complètement les esprits surnaturels ; il les aura tués avant peu tout à fait.



Et maintenant, paulo minora… Nous avons expliqué avec des détails les métiers bizarres peu connus. Il en est d’autres, au contraire, qui nourrissent aussi leur homme, mais dont tout le pittoresque s’est enfui à la longue.

Mentionnerons-nous les ramasseurs de bouts de cigares, ces pauvres diables qui peuvent arriver à gagner, lorsqu’ils sont habiles et que le « mégot donne », 3 ou 4 fr. par jour ? Parlerons-nous des chercheurs de mousse, ces petits industriels dont la forêt des Sapins et la forêt Verte sont les magasins ? Signalerons-nous aussi une autre branche de la même industrie, celle des Teigneurs d’herbes, ainsi nommés parce qu’ils séjournent aux abords des ruisseaux où se jette l’eau des teintureries, et transforment ainsi, grâce au liquide qui ne leur coûte rien, la mousse jaunâtre et chétive en une superbe mousse verte qui fait la joie des fleuristes et le bonheur des dames ? Parlerons-nous du chiffonnier, l’antique chiffonnier, en train de rendre son dernier soupir dans une boîte Poubelle ?

Il faudrait alors tomber dans les infiniment petits et examiner, pour ainsi dire, tout ce qui vit dans la boue d’une grande ville comme Rouen. Là encore apparaît toute la vérité de l’axiome : « Rien ne se perd, rien ne se crée. » Par exemple, il y a bien des choses qui se transforment et quand le fumeur jette le bout de quelque excellent cigare, est-il certain que, grâce à un infime industriel du pavé, il ne prisera pas, haché menu, ce détritus qu’il vient d’abandonner ?

Il y aurait encore un métier bizarre à raconter, c’est celui de chercheur de métier bizarre, que nous avons rempli consciencieusement pendant deux mois.

Mais cela intéresserait-il bien le lecteur ?