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Rouen pendant la guerre

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Rouen pendant la guerre
Revue des Deux Mondes6e période, tome 38 (p. 800-825).
ROUEN PENDANT LA GUERRE

Une atmosphère bleue baigne les quais. Elle est faite de cette vapeur azurée née des eaux de la Seine et qui colore toute la vallée de ce fleuve. Le crépuscule de février commence. L’air est bleu ; bleue aussi dans le fond la croupe de la colline Sainte-Catherine qui, dressée à l’extrémité des quais, force la Seine à tourner brusquement en coude, et semble ainsi clore la ville, en amont. Une gaze bleue voile de ce côté la longue perspective des îles que les eaux portent comme une flottille à l’ancre. A l’aval, vers l’Ouest, les deux pylônes géans du pont transbordeur qui ressemblent à des réductions de Tour Eiffel, et profilent sur le ciel orangé du couchant les entrelacs de leur dentelle de fer, tendent à soixante mètres au-dessus des eaux leur tablier. Et c’est le portique majestueux des quais sous lequel s’avancent lentement les grands vapeurs venus du Havre.

Dans cette couleur si septentrionale, dans ce bleu mouillé qui estompe les lignes, se dressent au long des berges la mâture innombrable des bateaux de tous pavillons, les grosses cheminées vomissant des fumées noires, et les longs bras articulés et puissans des grues à vapeur. Puis voici les docks de l’armée anglaise. Vous diriez des architectures exotiques, les ruines d’un temple hindou où des moellons en gradins montent en pyramide, tandis que des hommes fauves les escaladent jusqu’au faîte. Mais ces édifices bizarres de douze ou quinze mètres de haut, sont tout simplement l’accumulation des boites de bois blanc dans lesquelles nos alliés reçoivent leurs vivres.

Les grues grincent, la vapeur siffle. Entre les balles de marchandises, la pâte de papier, les barriques de vin, les sacs de céréales, les amas de planches de sapin qui encombrent les quais, vont et viennent des hommes sinistres aux habits gris délavé, à la petite casquette ronde bordée de rouge, qui, le crochet à la main, saisissent les sacs de blé ou la bobine de papier que la benne des grues dépose à leurs pieds avec la précision d’un mouvement humain. Ce sont les prisonniers allemands qui par milliers procèdent au déchargement des navires Des autos d’ambulances anglaises arrivent, dans un roulement doux, se rangent au bord du quai devant un grand et beau bateau blanc qui élève au-dessus de la berge sa coque élégante Bientôt, avec des mouvemens réglés, des brancardiers anglais déchargeant eux aussi leurs voitures, emportent les blessés allongés, franchissent la passerelle et descendent dans les cabines du vapeur-hôpital les Tommies en voie de guérison qui vont passer la Manche et achever de se rétablir sur la terre natale. Mais pendant ce temps, sur la chaussée des quais, c’est le roulement incessant des gros camions automobiles chargés de brochettes de soldats kakhi, coiffés en auréole de la large pastille jaune qu’est leur casquette. Ces poids lourds font chacun le bruit du tonnerre, ébranlent le sol, remplissent l’air de leur fracas. D’autres voitures les croisent : ce sont les camions militaires français mis à la disposition du négoce pour le transport du charbon. Une troupe de chevaux au sabot lourd, guêtres jusqu’aux cuisses d’un poil abondant et long et le profil en arc de cercle, s’en vont à grand tapage, conduits par des soldats australiens au chapeau mou de mousquetaire, la jugulaire au menton. Et voici, marchant au pas, une autre troupe que mènent des territoriaux débonnaires, baïonnette au canon. Sous leur casquette sans visière, des visages d’hommes blonds et mornes vous regardent fixement ; ils portent, par-dessus leur uniforme réséda, des blouses bleu passé, serrées à la taille, comme les paysans russes…

Les tramways jaunes s’entre-croisent au milieu de cette circulation trépidante. Sur les trottoirs, la foule notre est traversée du passage des officiers anglais, l’allure haute, la canne sous le coude. Puis ce sont les Hindous, moins nombreux aujourd’hui que naguère, quelques chefs d’état-major demeurés dans la ville, qui promènent sous le turban blanc leur visage mystérieux d’Asiatiques. Et ce sont encore des mutilés belges, revêtus de l’ancienne tenue, noire ou bleu foncé, sous laquelle ils firent en 1914 leurs immortelles retraites : puis les soldats flamands ou wallons accueillis en permission par des œuvres militaires. Parfois des Chinois, ouvriers d’une usine prochaine, achèvent de bigarrer la masse mouvante. Les magasins étalent leur luxe ; les cafés regorgent de monde. Les sirènes des manufactures voisines poussent leur cri déchirant. Au port fluvial où s’entassent l’un contre l’autre, au pied de la côte Sainte-Catherine, pareils à un pont formidable du Génie, chalands et péniches alourdis de marchandises, de temps à autre un remorqueur qui démarre après lui un train de bateaux, jette son strident appel.

Çà et là, perçant le rideau noirci des maisons tendu devant la ville, une ruelle étroite, aux pignons pointus, laisse apercevoir au sommet de sa pente un morceau gigantesque de cathédrale. C’est un portail latéral qui se creuse et s’emplit de bleu, tandis qu’au-dessus de son ogive, d’autres ogives aériennes s’élancent à jour sur le ciel, coupées de meneaux frêles et infinis comme des mâts d’un navire fantastique.

Telle est actuellement la cité dont une dame belge, venue la visiter avant la guerre, disait : « Oh ! Rouen est calme comme un béguinage. »


Les collines qui, depuis l’entrée du fleuve en Normandie, abritent de très près la rive droite de la Seine et dessinent ses sinuosités, tombent au port de Rouen avec la croupe de la cote Sainte-Catherine, s’écartent brusquement, s’arrondissent, composent un cirque immense avec, au Nord, l’amphithéâtre charmant de Bihorel, et reviennent, avec la côte de Canteleu, au fleuve qu’elles ne vont plus quitter jusqu’à son estuaire. C’est au creux de ce cirque dominé de coteaux verts qu’est bâtie la Ville aux Cent Clochers. Le soir, quand du haut de Bihorel on la voit s’étaler jusqu’au moindre repli de cette large vasque, on dirait un océan de toits d’où émergent çà et là les vaisseaux d’église, hérissés de pinacles, de tours, de clochers et de flèches.

Commerçante tranquille, manufacturière sage, amie des Arts en ses loisirs, avec ses cent vingt mille habitans, son port florissant, elle était heureuse sans bruit, sans ambitions démesurées, légèrement méfiante, peu expansive, quand, un jour, ce fut la guerre.

La population était sous la menace de l’invasion ennemie, quand elle aperçut pour la première fois dans ses rues ces soldats inconnus qui débarquaient en Normandie. On pouvait se demander comment, prudente, circonspecte, toujours sur la réserve, elle accueillerait ces régimens alliés, qui tout d’un coup, du jour au lendemain, venaient élire domicile en ses murs, établir chez elle leur chez eux, se mêler à son existence, pénétrer dans son intimité. Quel visage allait-elle leur montrer ? Ces Anglais, en arrivant, ne lui trouveraient-ils pas cette physionomie fermée, muette et scrutatrice de qui déteste l’imprévu, défend sa vie secrète, marchande ses amitiés ?

Théoriquement, on l’aurait prédit. Mais les circonstances étaient de celles qui du premier choc brisent les glaces les plus froides. L’âme rouennaise, une fois troublée, une fois émue, laisse vite apercevoir les ressources cordiales dont elle est si jalouse, qu’elle ignore souvent. Lorsqu’on vit à Rouen arriver ces uniformes kakhi si peu militaires pour l’œil habitué aux couleurs brillantes de nos troupes, les bras se tendirent, on jeta des fleurs et des baisers, le sentiment si doux, si profond de l’alliance des patries envahit, força les cœurs. Les Anglais étaient l’appui, la force amie, les loyaux auxiliaires : le Rouennais sagace et avisé ne pouvait le méconnaître. Nos alliés se souviendront toujours du sourire qui les accueillit au premier jour.

Les Anglais devaient modifier complètement l’aspect de Rouen. C’est qu’il ne s’agissait pas d’un point de passage de troupes, ni même d’un casernement, mais d’un établissement, véritable succursale militaire de l’Angleterre en armes, et que résume parfaitement le mot anglais de base donné à cette vaste formation.

Tous les services de l’armée : Intendance, Artillerie, Cavalerie, Automobiles, Santé, ont un siège à Rouen. Il ne fallait pas que l’installation eût un caractère improvisé ou le précaire d’un domicile d’emprunt. Pour que la vie militaire anglaise palpitât largement, librement, il était nécessaire que ce fut dans une atmosphère anglaise et avec une impression de commodité, d’aisance, de stabilité, de chez soi. La ville devint donc commune aux Rouennais et à l’armée britannique. Ce ne fut pas une hospitalisation accordée à celle-ci par ceux-là. Ce fut une cohabitation. Je crois que le phénomène est unique dans l’histoire de deux races vivant sur le même sol, s’endormant, quand vient le soir, dans les mêmes murs, et menant chacune, avec une absolue cordialité, la conduite de ses intérêts différens.

D’autres villes françaises, Le Havre, Calais, Boulogne, Amiens, Abbeville, connaissent actuellement une situation analogue. L’importance de la base anglaise de Rouen mérite à la vieille cité si curieuse en son archaïsme de servir de type à l’étude de ce cas psychologique né, avec tant d’autres, de la guerre.


Au début de l’année 1917, les Anglais avaient contracté dans la ville de Rouen 337 locations d’immeubles. Il s’agit là de ces fameux baux de trois ans qui, au début de la guerre, hélas ! avaient stupéfié la population, et que l’on citait avec étonnement dans toute la France comme une originalité de nos alliés britanniques escomptant une durée si improbable des hostilités.

Ces maisons louées avec la munificence d’un peuple qui ne connaît pas la parcimonie dans ses marchés ou ses contrats, servent toutes à l’installation des bureaux nécessaires aux différens services militaires. Bien entendu, il n’est pas question ici du logement des troupes. Les contingens de renforts cantonnés à Rouen sont d’un chiffre qui varie tous les jours, mais dont le chiffre officiel du front anglais, — deux millions de soldats, — donne une idée approximative, quand on songe qu’une grande partie de cette armée a passé par la cité normande, y a son repos. C’est à l’extrémité d’un faubourg de la ville, dans une vaste plaine qui s’étend sur plusieurs kilomètres, que campent les soldats anglais sous des milliers de tentes coniques, éblouissantes quand le soleil brille, mystérieuses et grises lorsque la pluie si fréquente ici en lave la toile blanche. Quant aux hommes de l’Army service, qui correspondent à nos auxiliaires français et travaillent dans les bureaux, la ville leur a cédé ses casernes, et leurs officiers, qui touchent trois francs par jour d’indemnité de logement, prennent chez l’habitant des chambres meublées.

Je diminuerais le prestige de ces gentlemen-soldiers que l’on voit à la fin du jour arpenter deux par deux, ou en groupes de trois à quatre, les rues élégantes de la ville, si je laissais croire qu’ils n’ont jamais connu de la guerre que les papiers administratifs. Beaucoup reviennent du front ou y seront appelés demain. C’est une des causes de leur séduction. Ils en exercent une grande sur la population rouennaise. La ville entière d’ailleurs s’est montrée coquette envers ces chevaliers d’outre-mer. Il n’est pas de frais qu’elle n’ait faits pour leur plaire. Ses cafés ont inauguré des boissons britanniques. Certaines brasseries se sont totalement transformées pour leur donner, à partir de cinq heures du soir, une illusion de patrie, Et l’on y voit derrière un comptoir un bar-man affairé, manipulant de compliqués breuvages, déposant une cerise confite au fond de chaque cock-tail, tandis que, haut perchés sur leur chaise, des Écossais au poil doré coiffés de leur petit bonnet à rubans, des Australiens au grand feutre beige, d’impassibles lieutenans du Royal Fusiler, dégustent la liqueur nationale en racontant maintes histoires. Les pipes ont rempli d’un nuage épais la taverne au plafond bas. Dans cette fumée bleue, les uniformes fauves se pressant, se tassant aux abords du bar pour lâcher d’y trouver une place, prennent un aspect rude de roman d’aventures. Parfois des adolescens rouennais venus furtivement, en intrus, en curieux, dans cette salle anglaise, y revivent leurs lectures encore toutes récentes de Mayne Reid ou de Walter Scott.

Mais ce fut peut-être l’industrie pâtissière de Rouen qui fit à nos alliés le plus d’avances. C’est à quelle maison fournira pour le thé des Anglais les plum cakes et les toasts les plus adéquats à leur délicate destination, laquelle est de laisser croire à nos hôtes qu’ils sont toujours chez eux. Un sujet fréquent de conversation dans les mess d’officiers est d’ailleurs le pas qu’a telle maison de la rue Grand-Pont ou de la rue des Carmes, sur telle autre de la rue Jeanne-d’Arc ou de la rue de la Grosse-Horloge, — à moins que ce ne soit l’inverse. Il ne faudrait pas croire, au surplus, que les Anglais, pour ces questions de gourmandise, — péché fin et léger, — s’enferment dans un étroit nationalisme. Viennent cinq heures, on peut voir officiers et soldats envahir les pâtisseries les plus françaises, accaparer les petites tables et s’y faire servir avec le thé toute la gamme des gâteaux exquis de chez nous.

A vrai dire, tout le commerce rouennais s’est mis de la partie. Il ne devait rien y perdre. Les libraires étalent autant de collections anglaises et de magazines londoniens que de livres français. Les vitrines de luxe sont ornées aux couleurs alliées. Les marchands d’articles de Paris ont étudié le goût du Tommy pour composer leur étalage ; on y voit aujourd’hui beaucoup de couteaux, des bijoux-souvenirs et des mouchoirs de soie tricolore brodés de devises britanniques. Toutes les « demoiselles de magasin » ont appris quelques mots de la langue amie pour pouvoir aimablement vendre un livre, une bague ou une paire de gants. Chaque boutique devient un salon où l’élément anglais domine. Souvent, lorsque l’achat est plus compliqué que ne l’eussent comporté les connaissances en anglais de la vendeuse, un client français sert de truchement. Alors, mille courtoisies s’échangent et la scène devient charmante.

Faut-il ajouter que la langue anglaise est fort à la mode en ville ? Beaucoup de familles bourgeoises, qui ont accommodé leur situation pécuniaire en louant une chambre à un officier anglais, lui ont proposé du même coup les leçons de français de leur fille. Il s’établit ce que l’on nomme gentiment des « conversations. » Chacun y gagne d’apprendre le langage de l’autre. Il est arrivé plus d’une fois que les deux interlocuteurs se comprenaient si bien qu’un heureux mariage venait cimenter dans le particulier l’alliance générale des deux races.

Pour avoir une image décisive du Rouen amicalement occupé par l’armée britannique, il faut s’aventurer à quatre heures dans cette rue de la Grosse-Horloge, conservée si magiquement depuis des siècles qu’elle est vraiment le passé vivant, le théâtre intact du vieux temps, tout trépidant de l’agitation moderne. Un cinéma y règne, et comme c’est ici le cœur de la ville, les Anglais s’allongent en file brune interminable sur les trottoirs, sur la chaussée, pour attendre la séance. Ce ne sont que pignons pointus, façades à colombages, maisons normandes dont le premier étage surplombe le rez-de-chaussée. Toutes ces maisons font l’effet de bonnes vieilles en bonnet qui allongent un peu le cou pour causer ensemble, là-haut, sous les toits, des histoires infinies qu’elles savent. Leurs petites fenêtres creuses, aux vitres étroites et ternes qui clignotent le soir et qui sont leurs yeux, ont vu tant de choses ! Du temps que l’hôtel de ville de Rouen était ce grand palais aux moellons noircis qui fait là-bas le coin de la rue, en ont-elles aperçu de défilés et de scènes ! Au-dessus de la vieille voûte sculptée du Gros-Horloge, arc de triomphe pour le temps qui s’écoule en s’inscrivant au cadran multicolore qui décore ses deux faces, au-dessus de cette voûte grise s’élève le haut campanile du beffroi. Une Cloche d’argent y sonne. C’est un nom gracieux venu de ses notes argentines, car elle est de bronze comme les autres, et elle s’appelait autrefois Cache-Ribaudes. A neuf heures, elle annonce encore chaque soir le couvre-feu, et c’est délicieux de l’entendre : les vieilles maisons l’ont-elles entendue, cette cloche d’argent ! Elles ont vibré à tous les tocsins d’antan et au plus angoissant de tous, celui qu’elles se rappellent encore certainement, — je parle des plus vieilles, — et qui sonnait le matin que Jeanne, la Pucelle d’Orléans, se rendait au Vieux-Marché, au bout de la rue, pour être brûlée vive…

Comme elles doivent être étonnées aujourd’hui, ces maisons, à l’aspect de tous ces Anglais qui flânent là, sous leurs pignons inégaux, se pressent à la porte du cinéma ou promènent, au long du trottoir, leur idylle !

Au cinéma, le spectacle est dans la salle autant que sur l’écran. Les Tommies occupent la majorité des places. Ils se tiennent droits, patiens, silencieux. Quelques permissionnaires français égayent, çà et là, d’une tache bleue leur masse brune, et des chapeaux de femmes, parsemés, harmonisent le tout. Les lumières s’éteignent. L’orchestre accompagne d’une mélodie langoureuse le roman de la jolie dactylographe, la scène du parc, l’accident d’auto, ou bien la noyade du fidèle caniche qui échappe aux eaux de la rivière et rentre ruisselant à la maison, mais assez tôt pour sauver des mains du cambrioleur son maître ingrat. Le Tommy est impassible. Sa forte mâchoire n’a pas bougé d’une ligne. Sa peau rasée, haute en couleur, n’a pas frémi. Mais sachez bien qu’il est retourné jusqu’au fond de l’âme. Ces émotions sentimentales l’enchantent. La plus jolie fille du monde déployant auprès de lui toute sa coquetterie ne le distrairait pas des aventures de ce pauvre petit chien qui a touché son cœur. Parfois, à la faveur de l’obscurité, il essuie une larme. Çà et là, dans les rangs, on se mouche bruyamment. Mais le théâtre change. Des personnages burlesques apparaissent à l’écran et y dessinent en mouvemens saccadés et vertigineux leurs excentricités. Un temps se passe, et avec un léger retard un rire guttural, sonore et superbe éclate, emplit la salle, témoignage d’un contentement parfait, d’une gaieté dépourvue d’arrière-pensée, un rire comparable à celui qu’on n’entend plus chez nous que devant Guignol, quand les tout petits voient rosser le commissaire. Puis si maintenant se déroule une scène du front français, quelque vision d’héroïsme de nos poilus, ce sont des applaudissemens frénétiques, à croire que les acteurs du drame sont là, en chair et en os, et qu’on veut les fêter.

Amenez devant les mêmes films un public de soldats français, il rougirait de paraître s’amuser. Mais le Tommy, lui, ne connaît pas le scepticisme.

Quand on passe au Vieux Marché, et que l’on salue, près de la Halle aux légumes, la dalle qui indique l’emplacement du bûcher de Jeanne d’Arc, on y voit déposées des fleurs blanches toujours fraîches. Ces fleurs sont le don des soldats anglais qui professent un culte touchant pour notre héroïne nationale.


A constater l’activité intense du petit commerce rouennais, on a l’impression que l’armée britannique a positivement amené un flot d’or sur la ville. Ces cafés, ces pâtisseries, ces magasins de nouveautés et d’articles de Paris, ces librairies, ces théâtres continuellement remplis d’Anglais donnent une image de prospérité. C’est que le Tommy pourrait se définir le parent riche de notre Poilu. L’arrivée d’une garnison française dans une cité alimenterait surtout l’industrie des petits débitans, chez qui l’on mange des portions à huit sous. Et je sais plus d’un pauvre diable de héros, grand amateur du cinéma, qui doit se contenter d’en contempler les affiches à la porte, faute de vingt sous pour payer sa place. Tandis que justement les dépenses britanniques, dont a bénéficié le commerce rouennais, portent uniquement sur des objets de luxe et de plaisir, la métropole expédiant à cette grande armée la totalité de ce qui est nécessaire à sa subsistance. Sauf une fourniture de 1 200 litres de lait par jour demandée à la campagne environnante pour les blessés et malades par J’autorité militaire anglaise, je ne connais pas un seul produit relatif à l’alimentation, à l’habillement, à l’armement, qui ne soit envoyé d’Angleterre au corps expéditionnaire. C’est ainsi qu’on peut évaluer environ à trois millions de tonnes les quantités de marchandises reçues par le port de Rouen à l’usage de l’armée britannique.

Et si l’on examine de près le menu journalier du Tommy, on comprendra d’une part le chiffre énorme de cette importation, et de l’autre la liberté avec laquelle ce soldat grassement payé, — le moindre de ces soldats ne peut toucher moins de 1 fr. 30 par jour, et ses diverses spécialités peuvent l’amèner à la solde quotidienne de 6, 8, et 9 francs, — réserve son argent à un abondant superflu. Voici la ration journalière à laquelle a droit tout membre de l’armée anglaise, du simple soldat au général, car pour le troupier et pour l’officier, même supérieur, les rations sont identiques : 1 livre de pain, 1 livre 1/4 de viande fraîche ou 1 livre de viande de conserve (bully beef), 1/2 livre de légumes frais ou 120 grammes de légumes secs, 120 grammes de bacon ou lard salé, 120 grammes de confitures » 17 grammes de thé, 90 grammes de fromage, plus sel, poivre et moutarde. Avec un tel ordinaire le soldat anglais n’a nullement besoin d’aller demander au plat du jour du « bistro » français un supplément alimentaire.

Différentes places des quais ont été concédées à l’armée anglaise pour le déchargement de ses marchandises, dans le port maritime. La plus intéressante, qui s’étend sur cent cinquante mètres environ, en aval du pont transbordeur, constitue en même temps les docks où sont emmagasinées les importations. Des bâtimens couverts abritent les denrées plus délicates, et la boulangerie où, à mesure que la farine arrive, on la convertit en petits pains ronds et dorés pour lesquels notre appellation militaire de « boule » serait trop démocratique.

Quant aux pyramides géantes que je citais en commençant, et qui, au crépuscule, figurent des architectures si bizarres de temples hindous, ce sont les petites boîtes uniformes, en bois de sapin, étagées avec une singulière adresse pour la moindre dépense de place, et contenant le lard, les conserves, le thé, le beurre, les œufs, les bières, le wisky, les médicamens, les pansemens, etc., utilisés dans la base de Rouen et ce qui en dépend.

L’activité de cette zone, interdite au public rouennais, est indescriptible. Jour et nuit des soldats de renfort qui attendent le départ pour le front, mais surtout des dockers de Londres ou de Liverpool qui ont été militarisés, et portent l’uniforme, travaillent au déchargement. La Chambre de Commerce de Rouen a cédé à l’armée anglaise une dizaine de ses grues automatiques. Docile et comme intelligente à force de précision, la géante bête de fer, au bras puissant, plonge dans la cale sa benne vide, la soulève bientôt toute chargée dans les airs, fait pivoter son articulation souple et formidable et vient déposer doucement son fardeau de sept ou huit cents kilos, à un centimètre près, dans la place désignée. Une armée d’hommes kakhi se rangent alentour, disposent les colis sur un chemin glissant, pendant que d’autres empilent les denrées de consommation journalière dans les wagons d’un chemin de fer amené jusque-là.

L’Australie envoie des planches de sapin pour les baraquemens, des rondins pour le clayonnage des tranchées ; le Canada, des rails de chemin de fer pour le transport au front des munitions à pied d’œuvre ; le pays de Galles, des œufs que les enfans anglais sont allés ramasser pour les soldats blessés des hôpitaux, et qui portent chacun le nom de la petite fille ou du petit garçon qui l’expédie. On voit décharger des chevaux vivans, des quartiers de bœuf frigorifié, des caisses de poulets gelés de Russie et jusqu’à des wagons que l’Angleterre met à notre disposition pour aider à dégager le port embouteillé. La main-d’œuvre humaine et la mécanique unissent leur fièvre dans ce petit chantier où sans répit s’agite la brune fourmilière. Quand vient la nuit, les lampes à arc s’allument ; les fumées noires des steamers et des grues à vapeur s’enroulent alentour en nuages cotonneux ; les ombres fantastiques des dockers-soldats, vont, viennent, en mouvemens réglés et méthodiques, tandis que le bras géant du déchargeur de fer continue inlassablement de s’abaisser, de se détendre et de fournir l’abondance aux mains dressées vers lui.

Au centre de cette activité, un homme se promène d’un pas négligent ; il porte le costume des officiers supérieurs anglais et il en a la belle stature. Mais son œil bleu, doux et malin, son teint qui semble cuit par les embruns de tous les océans, l’énergie matérielle qui émane de sa musculature indiqueraient plutôt un grand conquistador des affaires modernes. Et ce physique ne ment pas, dit la légende. Pour être ici l’œil qui voit et le cerveau qui organise l’approvisionnement d’une armée, l’autorité militaire britannique a fait choix d’un grand professionnel du transit mondial. Ce commandant est un homme d’affaires de premier ordre. L’exemple ne vaut-il pas d’être cité ?


Une neige fine tombe depuis la veille. Le ciel est bas ; le dégel fait la terre boueuse. Les bords de la Seine sont loin maintenant, et Rouen s’estompe dans le brouillard d’où pointent les clochers gothiques de ses églises, la couronne ducale à fleurons de la tour Saint-Ouen, et l’aiguille aérienne que lance vers le ciel la cathédrale, — flèche de fonte que Flaubert appela malicieusement « l’œuvre d’un chaudronnier en délire, » et qui allège si réellement de son jet hardi la silhouette de la ville que, sans elle, désormais Rouen serait à nos yeux comme un navire démâté.

Ici plus de collines boisées aux jeux pittoresques offrant des coteaux pleins de jardins et de villas, de fraîches vallées entrecroisées, des croupes rondes ou des murailles de craie taillées à pic. Voici la plaine morne, et, dans cette plaine, la grande cité militaire anglaise.

Sous la neige qui fond s’étendent à l’infini les milliers de tentes grises dont chacune est entourée d’un fossé circulaire pour l’écoulement des eaux. C’est ici que s’enclôt la vie des hommes de renfort qui, du jour au lendemain, peuvent être appelés au front. Par centaines de mille ils ont passé ici, les héros d’Ypres, les conquérans de Loos, les vainqueurs de la Somme. La robuste, saine, loyale, courageuse et fraternelle armée anglaise est toute ici, en réduction, dans ce camp où une tranquille bonne humeur perce sous le gâchis glacé du temps abominable. Tous les hommes que voici sont encore des volontaires, car, à ce jour, la nouvelle conscription anglaise n’avait pas encore fourni une seule recrue aux contingens de France.

Cinq pour cent des soldats du camp obtiennent seulement chaque jour des permissions pour aller jusqu’à la ville, distante de cinq ou six kilomètres. L’ensemble de la troupe ne doit pas franchir les limites du cantonnement. Mais il ne faudrait pas imaginer là-dessus un internement sinistre : les sons du piano, les chants qui viennent de partout auraient vite fait de vous détromper. Voici d’ailleurs, dans ses grandes lignes, la vie du soldat anglais au camp. Lever à sept heures. Déjeuner composé de lard et d’œufs. Exercices d’entraînement dans les terrains avoisinant le camp : lancement de la grenade, tirs, épreuves de gaz asphyxians. Retour au camp. Dîner composé de bœuf alternativement bouilli ou rôti et de légumes. Sports. Football. Ensuite bains-douches dans les baraquemens d’hydrothérapie que comporte chacun des camps. Vient ensuite l’heure du thé qui se prend avec des tartines de pain beurré agrémenté de confitures. Là-dessus lecture du rapport affiché à la porte du mess des sous-officiers. Les hommes alors se dispersent dans les baraques mises à leur disposition par l’Y. M. C. A. (Association chrétienne des jeunes gens) et qui contiennent piano, feu, lumière et thé. Après quoi, c’est le souper, repas léger. Mais comme le coucher n’a lieu qu’à neuf heures, pour occuper jusque-là les loisirs des hommes, des séances de cinéma leur sont offertes, dans des baraques appartenant à chaque camp. Lorsque sonne l’heure de dormir, les hommes s’étendent par dix ou douze, enroulés de deux couvertures de laine, sur le plancher de la tente, les pieds à l’axe central.

On avait amené ici par canalisation l’eau de la ville de Rouen pour la consommation si considérable de régimens entiers qui se baignent et se douchent tous les jours sans omission. Mais, dans la crainte que, par un accident des conduites, cette eau ne vint à manquer, on éleva sur des supports hauts à de dix mètres de gigantesques réservoirs toujours pleins, et contenant l’eau nécessaire aux besoins du camp pour plusieurs jours. C’est ce monument aérien que l’on voit de loin dominer la grande plaine.

Aux abords des baraquemens de la cuisine, dont l’intérieur est soigné comme dans les grands hôtels de Londres, aucun déchet, aucune odeur fâcheuse : tout détritus est brûlé chaque jour, et les eaux de vaisselle ont partout des conduits souterrains étroitement surveillés, par lesquels on les dirige vers des puits où elles se perdent.


Il existe à Rouen, soit dans les établissemens loués à la ville, soit sous tentes, dans les camps, treize hôpitaux anglais, pouvant contenir chacun mille cinquante blessés. Les soins de ces blessés sont confiés à des nurses militarisées depuis le début de la guerre, qui reçoivent la solde, la ration, les avantages d’un officier. Ce sont de jeunes femmes graves et douces, que le Tommy, vêtu de son chaud pyjama bleu d’hospitalisé, paraît aimer beaucoup. Rien ne ressemble plus au Poilu blessé que le Tommy blessé. Rien ne ressemble plus à l’infirmière française que la nurse de l’armée britannique : la souffrance qui s’abandonne à de tendres mains maternelles, la femme qui a pitié et qui se dévoue sont identiques chez deux races dignes l’une de l’autre. Une matron (infirmière major) m’a montré, avec un fin sourire de vieille religieuse catholique, les vestiges de l’Arbre de Noël qu’à Christmas elle avait fait à ses blessés. Quel est l’hôpital français qui, en décembre dernier, n’a pas eu le sien, garni avec le même soin pieux, par des mains aussi douces ?

Mais n’oublions pas que nous sommes toujours ici chez des Anglais. C’est pourquoi, dans la salle d’opération, malgré la saison glaciale, je vois un frais bouquet de fleurs de Nice, et pourquoi, à la lingerie, on me montre dans une « ménagère » de toile blanche la trousse de voyage que chaque homme guéri emporte au front, sur son paquetage. La trousse comprend : un peigne, une brosse à dents, un rasoir de première qualité, un blaireau et un miroir.


Voici dans la même plaine, mais sur le territoire d’une industrielle commune avoisinante, un champ immense où est parquée une troupe de chevaux hirsutes, la peau marbrée de gale, tendue sur une ossature squelettique. Les cerceaux de leurs côtes apparaissent. Parfois des blessures sanglantes entrouvrent les chairs des flancs ou des poitrails, et l’ensemble des animaux donne un aspect lamentable d’épuisement, de souffrance. Nous sommes à l’hôpital vétérinaire. Ces pauvres bêtes que nous voyons ont fait la guerre, elles sont évacuées du front pour blessure ou maladie.

Examinons maintenant ces longs baraquemens où sont rangées dans des boxes de magnifiques bêtes aux croupes rebondies, à la peau luisante, à l’œil fier. Ce sont les superbes chevaux de trait, prêts à repartir pour le front où les réclament les caissons de l’artillerie lourde. Il y a deux mois, eux aussi étaient parqués dans le champ d’arrivée, lamentables autant que ceux que nous venons de voir. Ils ont été baignés, soignés, opérés, pansés par des officiers vétérinaires de valeur. Rien n’a été épargné ni dans le traitement, ni dans l’aménagement même des écuries, pour la guérison : l’hôpital vétérinaire, qui peut hospitaliser de 1 500 à 1 800 chevaux, en sauve ainsi 95 pour 100. La valeur des bêtes récupérées, même à si grands frais, justifie largement les dépenses consenties pour leur traitement.


Dans cette grande ville de garnison française qu’est Rouen, où la guerre a amené dans les casernes un si intense mouvement de troupes, où seize hôpitaux ont soigné depuis 1914 le chiffre énorme de 50 000 blessés, auxquels se sont dévouées depuis le commencement les dames des différentes Croix-Rouges, la rue met continuellement en rapport les deux armées alliées.

Le contraste est vif, entre le soldat fauve et le soldat bleu horizon : d’un côté, l’homme de sport qui s’est volontairement offert au service de sa patrie ; de l’autre, le paysan ou l’artisan français en qui s’est réveillé le guerrier incomparable que notre race en tout temps a produit. La supériorité de bien-être dont nous venons de voir que jouit le Tommy, ne lui fait nullement prendre avantage sur le Poilu, bien au contraire. Le héros casqué qui revient de Verdun ou qui rapporte à ses godillots la boue de l’Argonne, ce Français rieur et stoïque, avec ses cinq sous en poche, sa barbe de quinze jours, sa manière de tourner en plaisanterie ses misères, apparaît au soldat anglais comme une sorte de Cyrano ascétique et glorieux, devant lequel on ne se prévaut point de son bain quotidien ou de sa tartine de confiture. M. Lloyd George a eu pour définir le sentiment du soldat britannique un mot exquis de modestie quand il l’a appelé le « frère cadet » du soldat français. Nous connaissons la bravoure de ce cadet-là qui est en train de se couvrir de gloire. Mais nous sommes touchés de l’admiration qu’excite dans la belle armée anglaise notre poilu à la capote déteinte et au prestige divin.

Un jour, dans un tramway de Rouen, un soldat français mutilé s’était hissé à l’aide de ses béquilles. Il s’y trouva dans une bande de soldats anglais qui l’observaient sans rien dire avec émotion, avec une sorte de piété. Lorsque, arrivé à destination, il voulut descendre, je vis les Anglais se précipiter les premiers ; l’un le débarrassa de ses béquilles, l’autre le soutint sous les bras, ils le portèrent à demi et le remirent en route. Petite scène très simple, et qui se renouvelle sans cesse à Rouen, mais qu’on n’oublie pas quand on en fut le témoin, car elle est un gage émouvant de cette estime relevée d’un grain d’enthousiasme et d’exaltation que nos alliés professent pour nos troupiers ; plus encore, elle est la promesse d’une amitié indéfectible qui survivra aux camaraderies de la guerre.

Moins luxueusement nourri, moins bien vêtu, moins grassement payé que l’Anglais, le soldat français par ses vertus héréditaires, son endurance, son noble détachement, reste, comme on dit en langage militaire, l’Ancien du premier, qui pourtant ne lui cède en rien pour la bravoure. C’est peut-être le cas de rappeler la réponse d’une dame à qui l’on disait une fois : « Il est merveilleux que dans une pareille guerre, en dehors de leur pays, les Anglais aient su se munir de tout le confortable possible. C’est être bien fort que savoir s’arranger pour ne manquer de rien. » — « Il y a plus fort encore, repartit la dame, c’est de savoir au besoin se passer de tout. »


Rouen, base anglaise, est encore un centre belge.

Lors de l’invasion, quand le troupeau des civils belges, pourchassé par l’ennemi, déborda sur Dunkerque et Calais, une vague immense de réfugiés fut dirigée vers Rouen. Il en passa ainsi trois cent mille qui furent hospitalisés, nourris, vêtus. La Cité des marchands que l’on disait froide et calculatrice eut pour le peuple belge qui déferlait ainsi chez elle dans une des plus tragiques circonstances de l’Histoire, des mouvemens d’enthousiasme et de fraternité inoubliables. Les pauvres offraient jusqu’à leur lit pour recevoir les petits enfans exilés. Des familles ouvrières se disputaient l’honneur de loger ceux qui représentaient pour elles la nation héroïque. Les riches donnèrent sans compter pour établir des logemens, des cantines, des vestiaires. Et le Conseil municipal, voulant honorer le petit royaume dont le nom symbolisera désormais la fidélité à la foi jurée, débaptisa le plus opulent de ses boulevards et l’appela le « Boulevard des Belges. » Désormais le promeneur qui, sortant de la nacelle du pont transbordeur, veut pénétrer dans la ville, et s’y engage droit devant lui par cette large voie en pente douce où règne, en des maisons de style noble et glacial, le commerce du coton, où l’hôtel de la Préfecture pompeux et lointain derrière ses grilles de fer forgé met une atmosphère officielle, imagine en cheminant ces heures exaltantes durant lesquelles Rouen, les mains tendues et les bras ouverts, accueillit le peuple martyr non pas en charité, mais en triomphe.

Actuellement, Rouen et les environs abritent une colonie belge importante. Les listes des allocataires qui reçoivent le secours journalier sont de 4 078 pour les adultes, et 2 029 pour les enfans. Voilà déjà 6 107 personnes indigentes. Mais il faut y adjoindre tous les ouvriers belges qui, ayant trouvé dans la ville un métier rémunérateur et touchant de forts salaires, ne reçoivent pas l’allocation. Puis toutes les familles aisées qui ont cherché dans Rouen un refuge agréable. On peut donc évaluer à 9 000 ou 10 000 personnes le contingent rouennais de nos alliés belges en France. Jusqu’aux dernières lois militaires, le nombre en était encore plus grand.

Plusieurs écoles où l’on enseigne concurremment le flamand et le français ont été établies dans la ville, pour que l’instruction nationale des petits enfans se poursuive normalement. La colonie flamande bruyante et gaie met au besoin dans la rue, dans les tramways une note pittoresque. Ces braves gens supportent vaillamment la détresse de l’exil. La municipalité, le clergé, beaucoup de notables, se sont prodigués, il faut le dire, pour leur en adoucir la rigueur. D’excellens repas à 50 centimes et un travail assuré leur sont fournis à la Permanence belge, rue Saint-Romain.

Sur la colline de Bonsecours qui domine la Seine et d’où le port de Rouen avec ses développemens nouveaux apparaît en panorama, surchargé là-bas, dans la partie maritime, de vapeurs de fort tonnage, ici où la côte tombe en pente abrupte, de chalands et de péniches, l’armée belge possède un de ses plus beaux hôpitaux. Construit sur le plateau, en baraquemens, à la mode anglaise, cet hôpital qui contient quinze cents lits est intéressant à un double point de vue : pour la visite médicale que viennent y passer de toute la France les réformés, les auxiliaires belges, les classes appelées sous les drapeaux par les dernières décisions du gouvernement du Havre, ensuite et surtout pour la rééducation qu’y reçoivent les mutilés. C’est ici que l’on centralise les amputés de tous les hôpitaux belges pour y recevoir les membres artificiels, les plus perfectionnés, les plus approchans de la nature qu’on puisse voir.

C’est aussi dans cet hôpital que sont donnés, par des doctoresses suédoises, les soins des célèbres massages subtils et délicats, dont l’ensemble forme la médication d’une école. Il fut très difficile à l’autorité militaire belge d’obtenir le concours de ces lointaines princesses de science. Dès le début de la guerre, l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, en particulier Vienne et Buda-Pesth, avaient mobilisé toutes ces infirmières spéciales, dont les mains savantes connaissent des secrets. On ne put recourir, en fin de compte, qu’à celles qui vivaient soit en Angleterre, soit à Paris. A Bonsecours, elles ont formé des élèves chez les jeunes médecins belges, et le massage suédois est appliqué en grand aux blessés concurremment avec la mécanothérapie. Je reverrai toujours un robuste Flamand, atteint depuis plusieurs mois de cette blessure invraisemblable, une fracture de la colonne vertébrale, et qui soulevé et soutenu par le bras vigoureux de la Suédoise, réapprenait à marcher. D’une taille qui dominait la sienne, elle était grave et douce. Ce grand garçon fort et inerte n’avait, semblait-il, d’espoir qu’en elle. Pour elle, une passion semblait la posséder : la Science.


Rouen est sans doute la ville de France où la grande rafale aura laissé les transformations les plus larges, les plus radicales et les plus durables. A l’encontre de tant de grandes cités ruinées, mutilées, désagrégées, la vieille capitale normande si fièrement assise aux rives du plus doux des fleuves, a toujours semblé, depuis la bataille de la Marne, sonner prophétiquement la victoire et annoncer pour l’avenir cette ère opulente et prospère qui doit refleurir en France par-dessus le cataclysme. Rouen n’a pas attendu le retour glorieux de nos soldats pour inaugurer cette brillante fortune des affaires. Quelques personnes ont affecté d’en être scandalisées. Elles eussent préféré, pendant la guerre, l’anéantissement du deuil, l’assoupissement d’une cité qui végète en espérant des jours meilleurs, à cette frénésie de l’action qui, au surplus, ne confond pas avec la joie. C’est bientôt dit : mais on oublie qu’il n’était pas de patriotisme plus intelligent pour les civils que de doubler, de tripler l’activité économique, de créer de grands foyers de vie dont la palpitation animerait ensuite la France entière. Rouen s’est armé en place forte du commerce et de l’industrie. Pour ceux qui savent que, la paix signée, la lutte commerciale avec l’Allemagne reprendra plus sournoise que jamais, l’entreprise est un bienfait national.

D’ailleurs pendant que la vaillante Chambre de Commerce rouennaise, qui mérite d’être citée à l’ordre de la Patrie, luttait si énergiquement pour l’épanouissement de son port, et pendant que les pères dans leurs manufactures, dans leurs bureaux d’armateurs, dans leurs boutiques, travaillaient et veillaient, la jeunesse de Rouen était à son poste et se faisait décimer. Personne n’ignore plus que le 3e Corps fut un des plus héroïques. Mais ce que l’on ne saura jamais, ce sont les douleurs cachées, les déchiremens secrets du cœur qui dans la ville fébrile, saignent sous l’apparence heureuse d’un trafic multiplié. Combien de pères n’ont plus de fils ! Ils ont encore une patrie cependant. Ils se sont laissé reprendre par la grande passion des affaires qui est une des formes les plus puissantes de la vie. Rouen ne pouvait mieux honorer sa jeunesse tombée au champ d’honneur qu’en devenant la plus grande citadelle française des prospérités économiques de demain.,


Quand la Seine a quitté les dernières maisons de l’agglomération rouennaise, d’un mouvement somptueux et charmant, elle oblique vers le Sud, et vient couler, dans un paysage de fraîcheur et de pureté délicieuses, sous la colline de Canteleu. La colline de Canteleu est toute touffue l’été de taillis, d’arbrisseaux, et au sommet on voit le chapeau pointu de son clocher d’église se profiler sur l’azur en dominant les autres cimes des arbres. L’hiver, les ramures dépouillées du coteau retiennent les brumes du fleuve et se colorent comme un velours profond et sombre. Mais les lignes et les plans y prennent plus de douceur et plus d’harmonie. Dégagée là-haut, sur le sommet, la silhouette de la petite église coquette se découpe en noir sur l’or du couchant. Le soleil anime dans le lointain la ville poudrée de lumière, où, parmi les tours et les clochers, la flèche de la cathédrale se dresse toute bleue dans le ciel. Des mouettes, venues en bandes serrées de la mer voisine dans leurs vols montans et descendans, coupent l’air de leurs ailes blanches taillées en fer de faux. Voilà la nature sereine, élégante et paisible de la Normandie aux couleurs d’aquarelle.

Et voici, dans ce théâtre de rêve, la vie tumultueuse et tragique de l’Humanité.

Enveloppés d’une fumée noire qui se roule en nuages épais sur les deux rives du fleuve, s’alignent à perte de vue les grands vapeurs charbonniers aux cheminées béantes, à la mâture courte. Les grues à vapeur, dont la mise en œuvre produit ces fumées, déploient leurs membres fantastiques. Où sont les îles verdoyantes qui naguère dressaient au milieu des eaux leur nef chargée de saules et de peupliers ? Il n’y a plus de saules, plus de peupliers, plus d’iles fraîches et vertes. On a rasé leurs arbres, rattaché leur sol à la rive par des remblais, et les îles virgiliennes sont devenues le bassin au bois, la presqu’île au charbon.

Le charbon que Paris angoissé et glacé attend et appelle, il est là, il emplit les flancs de ces bateaux formidables dont certains peuvent en porter jusqu’à 6 000 et 7 000 tonnes, il ruisselle des bennes automatiques du déchargeur dans les wagons amenés par trois voies parallèles jusqu’aux bords des quais, et le même bateau, qui se vide à gauche par l’action de ces grues, déverse simultanément à droite par un système de poulies et de glissières, son charbon dans des péniches qui peuvent en recevoir de 325 à 350 tonnes, et dans des chalands qui, construits en fer, en contiennent jusqu’à 1 500 tonnes.

Mais ce n’est pas assez de ces quatre files de vapeurs amarrés aux quatre rives fournies par les bords de la Seine et ceux de ta presqu’île. Pour augmenter le nombre de places de navires qui, à la fin de 1914, en plus des 15 places concédées aux Anglais, se montaient à 60 et atteignent maintenant le chiffre de 120, le service de la navigation a établi en pleine Seine le système dit des ducs-d’Albe. Ce sont des pieux groupés en faisceau et solidement liés par des câbles et des ferrures, auxquels peuvent venir s’amarrer les bateaux pour le déchargement en rivière. De sorte que les eaux tout entières apparaissent peuplées de cette immense flottille charbonnière.

La poussière noire qui se mêle aux fumées et flotte sur les berges pendant plusieurs kilomètres, le va-et-vient incessant de ces bennes monstrueuses s’ouvrant comme une mâchoire pour happer d’un coup dans la cale 12 ou 1 500 kilos de charbon, qu’elles élèvent dans les airs et font retomber en pluie dans les wagons, le halètement continu de la vapeur, le sifflement des remorqueurs venant enlever les péniches pleines, l’aspect sinistre des débardeurs allemands, à l’allure paresseuse, forment au milieu de ce paysage charmant une vision d’enfer.

Un nouveau bâtiment sous pavillon norvégien venant de Hull, de Newcastle ou plus probablement de Swansea s’avance majestueusement. C’est encore du charbon, toujours du charbon qui arrive. Jamais les entrées dans le port n’ont été si nombreuses, m’assure-t-on. Certains bateaux sont obligés de s’ancrer en Seine, attendant une place.

À ce sujet, je veux citer un règlement ingénieux que la Chambre de Commerce de Rouen, de concert avec le Service de navigation, élabora en mars 1915 pour faciliter le débarquement des navires aux postes nouveaux établis depuis la guerre en aval de la zone habituellement occupée. « Où n’existaient encore ni quais de maçonnerie, ni appontemens, explique dans la Revue Politique et Parlementaire M. Edmond Perrée, le très compétent archiviste de la Chambre de Commerce de Rouen, on a créé des postes d’amarrage au moyen de corps-morts formés de bouées de larges dimensions fixées à l’aide d’ancres d’une extrême résistance ; et pour donner plus de sécurité à la navigation on a installé au bord de la berge, à proximité des corps-morts, des pieux où les bâtimens ont la possibilité de s’amarrer. » Ce sont ces postes qui, joints aux ducs-d’Albe dont je parlais plus haut, ont permis de porter de 60 à 120 les emplacemens pour le déchargement des bateaux. Mais on comprend qu’un bateau ait néanmoins tout avantage à venir s’établir confortablement aux quais de maçonnerie, à proximité de la ville. Ce règlement porta donc qu’une taxe, variant de 25 à 40 centimes par tonne, serait payée par tout navire amarré à l’intérieur du port, c’est-à-dire favorisé. Les taxes ainsi perçues alimentent une caisse et sur cette caisse on prélève des primes destinées aux réceptionnaires moins heureux dont les bateaux sont déchargés aux nouveaux postes d’un accès difficile, et qui encourent de ce fait des frais assez considérables.

J’insiste sur cette réglementation intelligente et peu connue pour éclairer l’opinion fâcheuse de certaines personnes disposées à attribuer l’immense développement du port de Rouen à un concours de circonstances fortuites et qui en feraient volontiers le résultat de fatalités économiques aveugles et inévitables. Combien de plus noble fierté on puise à y voir, au contraire, l’aboutissement d’une suite de volontés héréditaires et sagaces, ce travail du cerveau humain poursuivant, depuis soixante-dix ans, depuis les deux premiers millions de crédit que Lamartine, inspiré, fit voter à la Chambre pour les travaux de la basse Seine, une idée unique.

Pour stimuler les importations, on a établi encore un règlement intéressant qu’il faut connaître. Le port de Rouen ne possède pas seulement des places banales, il en a également de concédées moyennant une location qui varie suivant la surface occupée. Mais, outre le loyer, ces places sont soumises à l’obligation d’un minimum de tonnage fixé par le service de navigation. C’est ainsi que, pour une place à quai d’une longueur de 80 mètres environ, le réceptionnaire doit débarquer 12 000 tonnes par mois, et, pour deux places, 24 000 tonnes. Faute de quoi une pénalité dont le maximum ne doit pas dépasser 2 francs par tonne manquante, lui est appliquée. Moins, j’imagine, par la crainte de cette amende que par l’ambition de justifier la faveur dont ils jouissaient, les concessionnaires des places à quai sont parvenus, par l’habileté de leurs combinaisons d’affrètement et l’excellence de leur outillage, à réaliser, et bien au-delà, le tonnage imposé.

Ces détails d’administration n’indiquent-ils pas dans le Service de navigation et dans la Chambre de Commerce des esprits toujours en éveil, habiles à exciter l’activité de négoce et poursuivant d’un effort constant leur grand but ? On s’explique mieux, les connaissant, le prodigieux développement du port de Rouen et en particulier l’augmentation de 100 000 tonnes de houille que 1916 donna sur 1915, malgré les taxations fatales intervenues en juin de cette année, et devant lesquelles les affréteurs, Scandinaves pour la plupart, préférèrent faire grève. Après le premier semestre de 1916, M. Perrée, fidèle historiographe du port de Rouen, écrivait : « Pendant les six premiers mois de l’année, il a été reçu trois millions de tonnes de houille. On peut donc prévoir que le chiffre de tonnes déclarées en 1915 sera fortement dépassé en 1916, à moins que la difficulté de se procurer des navires, par suite notamment de la taxation des frets, n’entrave les expéditions d’Angleterre. » Eh bien ! malgré ces entraves, à la fin de 1916, la statistique enregistrait 6 118 900 tonnes de houille. Quel chiffre aurait été atteint sans la taxe !

L’impression est assez singulière, alors que la disette de charbon règne partout, qu’elle est à Paris le souci poignant de tous, que le charbon, dont chacun manque, apparaît aux imaginations comme un produit-fantôme dont il n’est plus permis de jouir, de voir ce même charbon emplir les cales de plus de cent vaisseaux qui se renouvellent sans cesse, inonder le port de Rouen, s’amonceler sur les quais, s’entasser nuit et jour dans les wagons et les péniches, enfin abonder.

Pour se convaincre que le charbon abonde à Rouen, il suffit de comparer ce chiffre de 6 118 900 tonnes que je citais plus haut et qui sera dépassé en 1917, avec le chiffre de 2 880 960 tonnes enregistré en 1913. Mais il faut avant tout se rendre compte des difficultés de la main-d’œuvre. Voilà le premier facteur de l’embouteillage du port. La mobilisation a enlevé aux entrepreneurs tous leurs ouvriers. On les a remplacés, il est vrai, par des prisonniers allemands, qui sont environ au nombre de 10 000 dans les camps de Rouen. Mais ce sont des hommes inexpérimentés et doués de peu d’ardeur au travail. Les chefs d’équipe accordent une grande préférence aux prisonniers autrichiens que leur bonnet verdâtre et pointu signale dans quelques chantiers et qui se montrent, dit-on, extrêmement laborieux. Malheureusement, ils sont en petit nombre. Tel navire contenant 3 500 tonnes de charbon qu’on déchargeait avant la guerre en une journée, en demande au moins trois aujourd’hui, ce qui explique pourquoi tant de bateaux sont forcés d’attendre leur tour, malgré un excellent outillage. Depuis dix-huit mois, il a été mis en service de nombreux engins à vapeur ou électriques, plus une vingtaine de grues nouvelles sur pontons, munies des bennes automatiques dont je parlais tout à l’heure. La Compagnie des chemins de fer de l’Etat, concessionnaire d’une section des quais, y a établi une série de grues à vapeur et de transporteurs électriques. Mais ces moyens de déchargement, s’ils remédient à la pénurie de main-d’œuvre, ne contribuent qu’à encombrer les quais devant l’insuffisance des moyens d’évacuation. Ce qui suffisait avec peine avant la guerre ne peut, on le comprend, satisfaire aux besoins d’une importation triplée. Je n’appuierai pas sur la question pénible de la voie de chemin de fer unique entre Rouen et Paris. Le port fluvial n’a pas reçu non plus tous les soins nécessaires. Depuis la guerre il s’est enrichi, en tant que matériel, d’une infinité de chalands et de péniches appartenant aux mariniers des pays envahis et à la navigation du Nord. Malheureusement, les remorqueurs font défaut pour traîner ces bateaux que l’on voit en amont de Rouen, si inconfortablement tassés. Personne n’ignore non plus la difficulté qu’opposent au passage des trains de chalands, certains ponts, situés entre Rouen et Paris, qui, par le peu d’élévation de leurs arches, se ferment pour ainsi dire à l’époque des crues. Ce transport fluvial par le soulagement qu’il donne à la voie ferrée est cependant des plus intéressans. Le concours des deux moyens, loin de nuire à l’un ou à l’autre, donne au contraire un bel exemple de la liberté infinie, de la souplesse et de l’aisance qu’il faut laisser au commerce. Avant la guerre, quand le transport des houilles par chemin de fer, entre Paris et Rouen, valait 5 fr. 25 par tonne, et que, par eau, il ne coûtait que 2 fr. 50, la concurrence n’empêchait pas que les deux modes de transport ne fournissent chacun leur maximum de rendement. L’embouteillage actuel sera certainement la leçon décisive et, dès après la victoire, on verra entreprendre les travaux qui permettront à ces transports vieillots, mais toujours indispensables, de s’accorder avec la formidable expansion du trafic rouennais.

Si le charbon règne sur le port de Rouen et comme un souverain dont les sourires sont rares, ce qui fait que l’on note avant tout sa présence, il ne faudrait pas croire qu’il en soit le seul maître. Aussitôt après lui, dans la statistique des importations de 1916, vient le pétrole pour 309 000 tonnes. Puis les pâtes de cellulose servant à la fabrication du papier pour 294 000 tonnes. Voici ensuite le papier à journaux, que l’on commence à nous marchander, bien qu’il en soit arrivé 60 661 tonnes en 1916 ; les vins montent à 203 453 tonnes, les bois du Nord à 94 500 tonnes.

A l’heure où je saisis de Rouen cette vision d’ensemble, le blocus allemand qui devait tout étrangler sévit depuis trois semaines. Je n’en vois pas moins, amarrés aux quais, parmi les vapeurs charbonniers qui sont tous sous pavillon Scandinave, deux bâtimens grecs, trois hollandais, deux belges, un portugais. Les uns portent du vin, d’autres ces pyrites bleues que les sacs éventrés parsèment parfois sur le pavé des quais comme des saphirs et dont les gemmes brillantes et étincelantes servent à fabriquer l’acide sulfurique, et, partant, les explosifs de guerre. Ces tonneaux sortis d’un vapeur grec, et dont un grand Boche, vêtu de sa houppelande grise traînante qu’il relève par un pan, roule paresseusement le plus petit, contiennent de l’acier. Quant aux bois qui se déchargent par paquets, à la poulie, la dimension de leurs lots exige plus de main-d’œuvre qu’aucune autre marchandise. Ici, les grues automatiques ne peuvent servir, et toute une foule de prisonniers grouille autour du transport, les bras levés pour saisir en l’air les planches balancées.

Je m’informe : en ces trois premières semaines de février qui furent en même temps les premières du blocus, il est entré dans le port de Rouen 295 navires de mer, en tout une cinquantaine de moins qu’à la date correspondante de janvier. En tenant compte des tergiversations ou hésitations de certains armateurs neutres pour mettre en mer à ce moment où la menace allemande haussait à tel point le ton, hésitations que l’on voit se dissiper de plus en plus, on aperçoit le rapport entre le grand tapage et le faible résultat économique d’un blocus qui devait être le cataclysme final.

Par sa situation géographique incomparable sur le chemin mouvant qui va de la mer à la capitale, Rouen était prédestiné à devenir la première porte commerciale de la France. Quand le bateau qui vient du Havre, chargé de marchandises, parvient à ce dernier tournant du fleuve, après Croisset, et qu’il avance lentement entre les rives fraîches et vertes, que ses fumées ne peuvent ternir, il voit, sous le grand portique du Transbordeur, Rouen lui apparaître, avec ses vieilles églises et ses mille cheminées d’usines. Alors, il a vraiment pénétré dans le cœur de la France, la France mystique et vivante, toute frémissante de vie intérieure, et prête à toutes les énergies extérieures.

Voici sortir de terre, à droite, la maçonnerie de tours imposantes. Ce sont les « Hauts Fourneaux de Rouen, » établis sur la ferme historique du Grand-Aulnay qu’en 1195 Richard Cœur de Lion avait donnée à l’Hôtel-Dieu de la ville. Ces Hauts Fourneaux, construits par un consortium exclusivement français de métallurgistes, devaient recevoir le coke de Lens, et le minerai, du bassin de Briey. Ces conditions s’étaient posées un an avant la guerre. Depuis, malgré les difficultés, la gigantesque usine s’achève. Raffineries de pétrole, dépôt d’huiles minérales le plus important de France, aciéries, fabriques de produits chimiques, fabrique de pâte de cellulose pour le papier, fabrique de papier, nombreuses usines de munitions, et d’ici peu chantiers nouveaux de construction navale, voilà l’activité industrielle d’une cité qui, jusqu’à ces derniers temps, s’était spécialisée dans l’industrie textile. Si l’importation de l’année dernière a dépassé 9 millions de tonnes, et si 1917 doit atteindre, comme on s’y attend, 10 millions, cette industrie florissante promet pour l’exportation, si nécessaire à notre porte-monnaie national, un chiffre des plus intéressans.

La ville qui, en pleine guerre, malgré ses deuils, ses souffrances intimes, a réalisé ces transformations, contribué à un tel degré à l’entretien de la vie nationale, travaillé avec tant d’énergie à la défense de la patrie et préparé les prospérités de l’après-guerre par une méthode simple et vivante que les Allemands pourraient nous envier, je crois, méritait bien quelque curiosité. L’accroissement de son trafic et les bénéfices qu’elle en a retirés ont directement servi au soulagement des misères de la guerre, car il n’existe pas de ville où l’on ait donné plus d’argent pour les blessés, pour les réfugiés, pour les orphelins, pour nos frères belges. Cette générosité de la noble cité marchande achève de lui donner grand air. La vaste palpitation de son activité commerciale est doublement bienfaisante, puisqu’elle répand la vie dans la patrie et compense dans la mesure de ses moyens les dommages causés par le grand fléau. Rouen a bien des raisons d’en concevoir quelque orgueil, comme il possède le droit de claironner avant le temps la Victoire.


COLETTE YVER.