Rouet de Vie (Grégoire Le Roy)

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Parnasse de la Jeune BelgiqueLéon Vanier, éditeur (p. 191-192).


Rouet de Vie


Mon âme tourne sans amour
Le rouet de l’an solitaire ;
La nuit efface chaque jour
Sans que je regarde la terre.

Mes yeux sont à jamais posés
Sur les mensonges dont j’abreuve
Ma soif des idéals baisers,
Et de mon cœur ma vie est veuve.

Ma vie est veuve d’ici-bas ;
Elle est veuve, et triste, sans doute ?
Je ne sais, n’ayant même pas
Remarqué son deuil sur ma route.

Je la devine sans la voir ;
Ce doit être une fille sombre,
Aimant l’automne, aimant le soir,
N’errant qu’aux étoiles dans l’ombre.


Car j’adore le soir douteux,
Et je cueille en passant, dans l’herbe,
Les regards des mensonges bleus,
Et la fleur du désir superbe ;

J’aime tout ce qui va finir,
Tout ce qui meurt, tout ce qui tombe,
Et j’entends dans le soir s’unir,
S’unir des ailes de colombe.

J’aime les choses de mon cœur,
Mes illusions sans mélanges ;
Là, dans un très ancien bonheur,
J’ai vu, je crois, mourir des anges.

Mon âme tourne avec amour
Le rouet des pâles mensonges,
La nuit s’efface dans le jour,
Sans me réveiller de mes songes.