Rudyard Kipling et la guerre sur mer

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Rudyard Kipling et la guerre sur mer
Revue des Deux Mondes6e période, tome 48 (p. 251-271).
Rudyard Kipling et la guerre sur mer [1]


I

Définir Kipling serait restreindre, par une préférence d’hommage à quelques-uns de ses dons, un génie qui, par la surabondance de sa richesse, déborde les limites où on le prétendrait enfermer. Pourtant deux vocations, je crois, dominent en lui toutes les autres : d’abord un attrait invincible vers toutes les intensités de la vie, ensuite une incomparable aptitude à découvrir en ces intensités, fut-ce les plus éclatantes, leurs forces jusque-là inaperçues.

Ce génie devait être comme aspiré par la puissance de cyclone où tourne depuis quatre ans le monde. Si toute guerre est une tension de l’énergie humaine, nulle guerre n’avait encore exigé de cette énergie un effort aussi démesuré, universel, surhumain. Kipling s’est trouvé d’instinct à la place d’où cet effort lui apparaîtrait avec le plus d’étendue et de puissance. Parmi les Etats, aucun ne mettait au jeu de la destinée autant que la Grande-Bretagne. Par cela seul qu’elle s’était engagée, elle engageait l’univers : outre sa métropole d’Europe, ses grands réservoirs de force, les sociétés grandissantes du Canada, de l’Australie, de l’Afrique, l’Inde antique et toujours jeune de fécondité. Les diverses parties du monde, le passé et l’avenir collaboraient pour maintenir à l’Angleterre son empire présent. Elle, rien que pour assurer la communication entre ses domaines, avait dû s’acquérir la liberté, donc la maîtrise des mers. Elle, parmi les autres peuples, qui se levaient d’une seule contrée et venaient combattre sur une seule, apparaissait multiple et douée d’ubiquité.

Dans la lutte mondiale, choisir, comme la plus digne d’attention, la guerre soutenue par les Anglais, était donc une préférence justifiable aux yeux d’un observateur impartial. Et l’impartialité ne semble pas aux Anglais une vertu quand il s’agit d’eux-mêmes. L’univers est le plus grand miroir qui leur renvoie leur image, et c’est elle surtout qu’ils y contemplent. Cette curiosité ne lasse pas leur regard, ni cette prédilection n’embarrasse leur conscience. Ils associent à une scrupuleuse et habituelle probité de jugement, la certitude qu’en eux seuls la nature humaine a trouvé sa plénitude, son équilibre, et qu’au mieux doué des non Anglais manquera toujours l’achèvement de la perfection : être Anglais. Anglais, Kipling jouit de sa race. Il a fait le tour du globe, et prolongé des séjours en divers pays, mais comme pour accroître, par la comparaison, son attachement à son origine. Et, bien qu’il ait à un degré rare pour un Anglais, la courtoisie de l’intelligence envers ceux d’autre race, les comprendre n’est pas les préférer. Son cœur avait inspiré son intelligence quand, en pleine paix, pour célébrer la force guerrière, il avait choisi, parmi tous les types du soldat, le mercenaire anglais, comme le plus vaillant, le plus discipliné, le plus noble, le plus pittoresque, le plus gai et le plus confortable ouvrier dans le métier de tuer et d’être tué. A plus forte raison, était-il naturel qu’en pleine guerre le peintre des énergies nationales tînt ses regards fixés sur l’arme principale du principal champion dans la lutte, sur la puissance navale de l’Angleterre.

Il n’eût pas été non plus lui-même si, dans cette puissance navale, il n’avait pas été droit aux formes encore nouvelles pour tous et qu’il ferait, d’ignorées, populaires. Ici les conjonctures se trouvèrent d’accord avec son attraction. Un service, inconnu la veille, devenait dès les hostilités essentiel pour toutes les marines, et, plus que pour toutes les autres, pour la marine présente partout où des vagues peuvent porter des navires.

Jusque-là, la surface des flots seule était pour les flottes le chemin et le champ de bataille. C’est à cette guerre de surface que toutes s’étaient adaptées. Entre les ennemis, visibles les uns aux autres sur l’horizon plat de la mer, l’avantage se disputait et se bornait à employer l’artillerie la plus puissante, à agir le plus efficacement par le choc, à mettre les coques à l’épreuve du bélier et du canon. Ces efforts aboutissaient tous à un accroissement continu de masses et de vitesses. La conséquence fut que la supériorité navale tendit à se concentrer en types de plus en plus gigantesques, de plus en plus chers, et de moins en moins nombreux.

Malgré que l’Allemagne eût activement poussé la construction de ces colosses, elle n’en avait pas assez pour courir les chances d’une lutte contre l’Angleterre. Aussi, à l’ouverture des hostilités, la marine allemande s’enferma dans ses ports autour desquels la vigilance anglaise tenait la mer. C’est à cette captivité impuissante que l’Allemagne voulut échapper par des tactiques nouvelles. Contre les machines de guerre qu’elle désespérait d’égaler, il lui fallait un instrument de destruction moins coûteux et plus rapide à créer. Elle en employa trois : l’avion, la mine et le sous-marin. Dès lors, la surface des mers n’était plus seule dangereuse, mais, en outre, les profondeurs du ciel et des eaux. Que d’elles tombât la bombe ou surgît le submersible, contre ces périls nouveaux pas de défense, sauf draguer les chapelets de mines et détruire à coups de canon les aéronefs et les sous-marins. Certes, les grands navires de guerre étaient capables de l’une et l’autre manœuvre. Mais, s’ils se protégeaient eux-mêmes, une inattention, une maladresse, une lenteur mettrait une grande puissance et une grande richesse à la merci d’adversaires minuscules : risque trop cher. Pour draguer les mines, pour mitrailler les avions et les sous-marins, des bâtiments petits de taille, simples de structure, rapides d’évolutions agiraient autant et exposeraient moins. La raison qui avait décidé l’emploi de ces minimes instruments pour l’attaque des plus puissantes flottes concluait à la défense de ces flottes par les mêmes moyens. Ainsi se trouvèrent-elles couvertes les unes contre les autres par une interposition et une mêlée d’engins imprévus, improvisés, derrière lesquels elles demeuraient sauves et inactives. Mais cette inactivité n’était pas permise aux navires de commerce : car la guerre devait être alimentée par les transports continus de matières et de subsistances. Pour toutes les nations, les principaux, pour l’Angleterre la totalité de ces transports étaient maritimes. La paralysie de sa flotte marchande menaçait d’une atteinte grave toute Puissance belligérante, d’un coup mortel l’Angleterre. Garder, malgré les mines, les sous-marins et les avions, les routes ouvertes aux navires qui lui apportaient la vie de chaque jour s’imposait à celle-ci comme la plus vraiment essentielle des opérations militaires. Et cette lâche incombait à des embarcations jusque-là tenues pour rien par l’art militaire. De la Baltique à la Manche, les eaux riveraines des nations ennemies se vidèrent des colosses maritimes que leur grandeur même attachait au rivage, et se remplirent de bateaux minuscules nombreux, toujours actifs et, les uns contre les autres, incessamment occupés à ouvrir ou à fermer les mers.

Pas plus que le zèle national et guerrier de Kipling n’aurait pu, durant la lutte présente, rester à l’écart d’elle, ni s’unir à elle sans suivre les couleurs britanniques, ni s’engager à leur service sans embarquer sur les vaisseaux anglais, il n’y pouvait faire son quart de veille sans devenir attentif à la nouveauté de la guerre navale : l’inertie des flottes proportionnelle à leur préparation militaire et l’importance décisive de flottilles que les maîtres de la mer n’avaient pas préparées. La genèse de cette marine obscure, voilà le sujet auquel il vient de consacrer sa Guerre sur mer. Il suffisait à l’homme d’être tel qu’il est pour se trouver comme contraint par sa nature au livre même qu’il a écrit.


II

Comment s’improvisa cette flotte qu’on n’avait pas prévue et dont le concours était urgent ?

La ressource vint d’un emprunt contraire aux anciennes habitudes, mais conforme aux nécessités nouvelles. Car c’est fini des temps où les armées de métier suffisaient à protéger les Etats : les jours sont venus où les peuples doivent secourir leur puissance de guerre par leur puissance de paix. C’est la marine de commerce, qui, en 1914, était la plus menacée par la guerre : la marine de commerce trouva secours en elle-même, dans la plus humble portion de la masse flottante qui formait la flotte de paix.

La paix employait à la navigation de plaisance et de pêche, toutes deux transfuges de la voile et transformées par la vapeur, nombre de navires petits et bons marcheurs. Ils offraient pour les opérations qui allaient devenir les plus actives, une avant-garde de yachts rapides, et un corps de robustes chalutiers. Les chalutiers avaient été pour la première fois mêlés à la guerre, dans la nuit du 21 au 22 octobre 1904. Des bateaux anglais de Hull pêchaient à la place même où leurs pareils devaient, dix ans plus tard, jeter d’autres filets et poursuivre d’autres captures. La flotte russe, qui se hâtait vers son destin, tira sur eux, se croyant déjà menacée par les Japonais. Et l’enquête de la Haye prouva combien se confondent les réalités et les fantômes dans les brumes des eaux boréales et des imaginations hallucinées. En 1914, les chalutiers fournirent le gros des 2 000 navires qu’il fallait. Leurs équipages furent formés par 50 000 matelots de commerce et de pêche que la guerre faisait oisifs. Le commandement fut confié aux officiers des paquebots et des chargeurs qui avaient cessé de tenir la mer et aux patrons qui, sur nombre de chalutiers, n’ayant changé ni de bateau ni d’équipage, débutaient en vétérans dans leur nouveau service. L’Amirauté n’eut à fournir que l’armement, c’est-à-dire sur le pont quelques rouleaux de fil de fer, quelques chapelets de torpilles, sur la proue une petite pièce de chasse, par exception quelques canons-revolvers sur les bordages : et ces navires devinrent aptes à mouiller comme à draguer les mines, et pas tout à fait inaptes à se défendre.

Mais plus leur principale activité, l’immersion et le relevage des mines, était à redouter par l’ennemi, moins il était probable qu’il les laissât faire. Contre eux il allait employer, non une artillerie de bateaux pêcheurs, tout juste de force à trouer les coques sans les disjoindre, mais des torpilles capables d’anéantir où elles touchent. Contre les lanceurs de torpilles, sous-marins ou « destroyers, » l’on ne pouvait armer de torpilles les chalutiers : dans, les destroyers comme dans les sous-marins, toute la structure du navire est subordonnée à l’engin dont ils sont l’affût, leurs équipages sont familiarisés avec des manœuvres spéciales, et leurs commandants ont une technicité étrangère aux matelots et aux officiers du commerce. Force était donc, sous peine d’abandonner ces flottes auxiliaires à la destruction, que la marine militaire consacrât à leur défense un certain nombre de ses destroyers et de ses sous-marins. Telles furent les seules, et les plus minimes parties d’elle-même que l’Amirauté britannique prêta à la force nouvelle, en se la subordonnant.

Le service fut organisé par port. Entre eux se partagea la surveillance des zones maritimes, dans chacun d’eux fut établie une autorité d’information et de commandement rapides, pour maintenir l’ordre au large, connaître l’approche des navires amis, leur signaler les routes sûres et les suspectes, apprendre les tentatives de l’ennemi, les succès, les sinistres, recevoir les demandes de secours, envoyer a l’instant et à la place nécessaires, et par groupes d’avance prêts, les chalutiers à leur tâche, sous la protection des destroyers et l’occulte surveillance des sous-marins.

Cette muette et infatigable activité se déroule dans La guerre sur mer. Un créateur de rêves s’est fait un observateur de réalités, un poète est devenu un historien. Il ne renonce pas à sa nature en se donnant à une tâche nouvelle. Pour lui, connaître est moins savoir que voir. Il a recueilli dans les rapports de service les faits les plus authentiques et les plus dignes d’être retenus. Il a mené, tour à tour sur des chalutiers, des destroyers et des sous-marins, chacune des existences qui sont celles des hommes. De là des récits vrais comme des témoignages et vivants comme des tableaux. Et tous concourent à répandre, à renouveler, à affermir cette émouvante certitude : aucune des guerres antérieures n’avait imposé un seul jour aux plus célèbres de ses héros les épreuves devenues, depuis quatre années, la vie continue des marins qui soutiennent, subalternes obscurs, la présente guerre.

Avant les derniers progrès du génie homicide, toutes les armes, même l’artillerie, habile à frapper de plus en plus loin, de plus en plus vite et de plus en plus fort, étaient soumises à une condition commune : pour s’avancer à la distance où elles devenaient efficaces, elles devaient, sur terre ou sur mer, poursuivre à découvert leur marche d’approche. La vigilance du regard suffisait à étendre autour de l’homme, tant qu’il les voyait hors de portée, une région de quiétude. L’attaque agissait de plain-pied, elle ne surprenait pas, elle laissait du temps. Voilà les trois sûretés que les nouveaux engins bannissent de la guerre. Désormais l’attaque vient non seulement sur la surface du sol et des flots, mais par-dessus les nuages et par-dessous les vagues ; l’avion se meut aussi caché dans les profondeurs de l’éther que le submersible dans l’opacité des eaux ; chaque menace frappe subite sans que rien l’annonce ; et toutes ensemble entourent de morts multiples le combattant.

Aucune de ces surprises ne l’a déconcerté. Seulement la diversité des tâches dans la communion du devoir a donné des allures différentes à la bravoure des équipages sur les chalutiers, les destroyers et les sous-marins.

Poseur et dragueur de mines, le chalutier, quand il les sème, ferme les chemins aux navires de guerre et de commerce ennemis qui se dirigent vers leurs ports, il affaiblit et affame l’adversaire ; quand il drague, il ouvre aux navires de guerre ou de commerce amis les chemins de ses propres ports, il assure le ravitaillement du pays, il nourrit la guerre. Rien n’est plus important que son œuvre. Il est donc inévitable que la principale activité des adversaires maritimes s’emploie contre lui. Où il est, il attire et les avions et les destroyers et les sous-marins, comme si ce n’était pas assez, pour son danger continu, de son propre travail. Tout heurt contre les mines qu’il cherche, qu’il doit relever et détruire, l’expose lui-même à l’explosion. Les hommes savent que chacun de leurs gestes peut être pour eux le dernier. Ils sont, pour la plupart, des pêcheurs que ni l’expérience ni le point d’honneur militaire, n’ont d’avance instruits au sacrifice. Il se trouve qu’ils n’avaient pas besoin de leçons pour être braves. Leur intrépidité n’est pas une de ces impulsions soudaines, un de ces enthousiasmes temporaires, une de ces grâces supérieures à la nature et qui donnent à l’homme des instants où il devient un autre. Elle n’est pas hors d’eux, pas au-dessus d’eux, mais en eux. Ils sont restés eux-mêmes et leur courage leur ressemble, lourd et solide. Il marche leur pas ; ils ne s’essoufflent pas à le suivre et ne le laissent jamais en chemin. Leur énergie intérieure a sa constance comme les battements de leur cœur, et sans que leur libre arbitre agisse sur cette nécessité de leur être. Ils ont accepté d’avance en bloc les pires chances : pour ne plus s’inquiéter d’elles en détail, ils pêchent les torpilles comme ils péchaient le poisson. Pourtant ils ont conscience d’un métier nouveau. La parure de la vie guerrière, l’uniforme beauté des costumes et des gestes leur manque, mais cette vie se cache sous les apparences inharmonieuses de leurs hardes et de leurs attitudes. Elle se révèle à ces regards amis et fiers dont ils caressent leur petit canon, bien qu’ils ne se trompent pas sur son efficacité : plus qu’il ne protège, il ennoblit l’équipage.

Le destroyer a de plus sûres armes. Il est la défense véritable des chalutiers autour desquels il tourne comme autour du troupeau le chien de berger. Lui disparu, ils seraient livrés sans conteste, incertitude, délai, ni risques aux avions, sous-marins et destroyers adverses : c’est donc contre lui que tous concentrent et combinent leurs attaques. Pour accomplir son devoir, il ne suffit pas qu’il prévienne les coups destinés à ses chalutiers, car c’est surtout sur lui que les avions cachés dans la brume laissent tomber leurs bombes, à lui que les destroyers envoient leurs projectiles, à côté de lui que les sous-marins émergent prêts à le torpiller. Lui, pour préserver les autres, doit se préserver lui-même avec une attention qui embrasse à la fois tout l’espace, toutes les altitudes de l’espace, et qui, sans cesse, a chance d’être devancée par l’imprévu des coups. Ici les équipages sont formés de soldats. Leur éducation militaire, si elle leur révèle l’exacte mesure de leurs périls et toute la précarité de leur sort, leur a inspiré confiance en leur discipline, en leurs officiers, en leur navire. Ils cherchent toute leur sûreté dans l’exactitude de leur obéissance, se fient sans réserve les uns aux autres pour la partie du salut général commise à chacun d’eux, et non seulement conjurent mais oublient le péril dans la pratique minutieuse de leurs multiples devoirs. Et les conjonctures les plus désespérées, au lieu de dissocier cette volonté dans l’instinct séparatiste du sauve-qui-peut, la rassemblent une autour du chef, le maître suprême de l’espoir commun.

Si la peur avait droit à une demeure pour y tenir captifs ceux qui s’y enferment, elle habiterait le sous-marin. Tout menaçant qu’il soit, il est plus menacé encore. Là, pas de vie à l’air libre où se renouvelle l’oxygène du courage : le pont n’est qu’une étroite passerelle sur le dos de la bête plongeante, quand elle nage à fleur d’eau. Si cette eau est celle de la Baltique, sur la passerelle, souvent couverte de glace, l’équilibre est glissant, le faux pas s’achève par-dessus bord, et « le froid de la mer vous arrête les battements de cœur bien avant que vous ne touchiez le fond. » A la première alerte, l’homme doit rentrer dans le ventre de la baleine qui redescend aux régions profondes, et le nouveau Jonas y est moins en sûreté que le premier du nom. L’espace lui est disputé par les mécanismes qui sont les organes tous artificiels, tous fragiles, tous indispensables à la vie de l’animal et à la vie de ceux qu’il contient : propulseurs, réservoirs qui, remplis ou vidés d’eau, font monter ou plonger le navire, tubes à lancer les torpilles, appareils à renouveler l’air que la respiration vicie, et à produire la lumière dans la nuit sous-marine. Dès qu’il a fermé les panneaux de communication avec le jour et l’espace, il n’a plus, pour le guider, comme un myope, que les verres de ses deux périscopes ; il devient un borgne, si l’un d’eux est atteint ; si les deux sont détruits, un aveugle ; fussent-ils intacts, un aveugle encore dès qu’ils n’émergent plus et que, dans la nuit des vagues, il s’avance à talons. Se heurte-t-il aux chapelets de mines, il n’est averti de leur présence que par le grincement de leurs fils contre son bordage, et le voilà paralysé. Elles serrent autour de lui un filet aux mailles mortelles, où sont pris tantôt ses périscopes, tantôt son hélice, tantôt son gouvernail, où il ne peut demeurer captif, où toute tentative pour se déprendre risque de le faire sauter. Cette fin, qui l’anéantit d’un coup, n’est pas pour lui la plus affreuse. Le moindre projectile qui traverse sa coque suffit à mettre hors de service l’un ou l’autre de ses organes, c’est-à-dire lui enlever, non seulement toute valeur militaire, mais la faculté de se conduire, de remonter à la surface, et réduire sa stabilité à l’équilibre indifférent d’une épave. L’étroit cercueil où des hommes étaient enfermés pour la durée d’un combat est pour jamais clos sur leur vie. Dans l’atrocité de l’impuissance, il leur faudra attendre la mort ; et elle les laissera intacts de corps et de pensée pour qu’ils en épuisent plus lentement et plus complètement l’horreur. C’est accepter ces chances que franchir le panneau d’un sous-marin. Les hommes désignés n’hésitent pourtant pas. Ceux-là ne sont pas seulement, comme les matelots des destroyers, formés par la discipline militaire. Une autre force les soutient. L’extraordinaire de ce sort, le privilège de ce choix leur devient une dignité. Ils savent que, dans l’imagination, dans l’inquiétude, dans la gratitude publiques, ils ont préséance. Aristocratie du danger, ils ne veulent pas déchoir : l’auréole de leur fin les sacre par avance à leurs propres yeux comme aux yeux des autres. Et en même temps que cette conscience renouvelle en eux les sources secrètes du sacrifice, ils sont distraits de toute vanité par les incidents quotidiens où se disperse leur attention enfantine : chacun de ces parieurs qui joue son existence ne calcule pas la mise, mais les suspensions de la partie, le plaisir de retrouver, à la surface de la mer, le jour et les brises et l’espace, au port, le repos et le sommeil, et même au fond de sa prison sous-marine ses aises d’enseveli, comme s’il y avait un animal d’habitude, jusque dans les héros.

Cet instinct profond de l’héroïsme que les dangers exaltent au lieu de l’éteindre, qui croit avec eux et domine les instincts superficiels de la peur, fait l’admiration légitime de Kipling. Et, pour le mettre mieux en lumière, il consacre un quart de son volume à peindre la part prise par les destroyers à la bataille du Jutland. Durant quatre années de guerre, un jour et demi vit non se joindre mais s’approcher les « grandes flottes de combat. » Le 31 mai 1916, celle d’Allemagne, longeant la côte du Sleswig, remonta vers le Nord, précédée par ses destroyers et ses croiseurs. Avec eux la flotte légère de l’amiral Beatty prit contact, à 100 milles au large de la côte du Jutland, dans l’après-midi, et tandis que, prévenue, la « grande flotte, » avec l’amiral Jellicoe, descendait au Sud à la rencontre des Allemands. Alors ceux-ci virèrent de bord vers leurs refuges, et assez vite pour que la grande flotte de l’amiral Jellicoe, renonçant à les joindre, dût regagner ses bases. Seule l’escadre Beatty, qui s’était trouvée à portée du combat contre la flotte légère des Allemands, continua la poursuite toute la nuit. Ainsi l’unique rencontre d’escadres qu’ait vue cette guerre n’a pas mis aux prises les grandes unités de combat, mais seulement les vaisseaux légers, et, des vaisseaux légers, ce sont les moindres mais les plus nombreux, les destroyers, qui firent le plus de besogne.

L’auteur s’excuse d’errer « profane » en ce combat fuyant, sur des eaux grises, où les navires « se silhouettent enveloppés de fumée, » où « tout est noyé dans le brouillard. » Mais dans ce brouillard s’allument comme autant d’éclairs les noms de quelques navires anglais, et la traînée lumineuse de leur course. L’audace, l’efficacité, la multiplication de leurs coups étonnent ; on voit tel de ces intrépides, comme un chasseur qui fait coup double, détruire de ses torpilles plusieurs navires ; tel, cerné par des ennemis plus puissants, éviter, à force de soudaineté et de souplesse, l’éperon, s’ouvrir un chemin entre ses adversaires, et revenir sur eux pour les achever ; tel, « un des gros allemands[à trois cheminées » fuir la proue en flammes, « comme un homme dont la gorge est coupée. » Cet acharnement qui ne compte pas avec l’inégalité des forces coûte parfois cher et c’est alors surtout que la valeur de ce courage apparaît, comme la pureté de l’acier à la place où il se brise. Voici un destroyer qui s’est éperonné avec un croiseur, son gaillard avant est écrasé, sa muraille est ouverte ; mais les machines fonctionnent encore : il ne compte que le mal fait à l’adversaire, il examine « les vingt pieds du blindage qui sont restés accrochés à son avant, » et, — tant il a l’observation attentive et l’esprit libre ! — constate, avec regret, « qu’à en juger par l’épaisseur de la peinture » le navire ennemi « avait dû être repeint bien des fois et qu’il n’était donc pas du dernier modèle. »

Chacun de ces combattants a l’œil à tout. En suivant sa chasse, il signale les détresses des bateaux anglais qu’il a rencontrés et qu’il ne peut secourir lui-même, car il se doit d’abord à l’ennemi. Mais dès qu’il est mis hors d’état de combattre, il s’occupe, si blessé soit-il, de sauver comme lui-même les blessés comme lui. Deux ont mérité de n’être plus connus que sous les surnoms de l’Éclopé et le Paralytique ; celui-ci, éventré à l’avant, le feu à bord et ses machines détruites, celui-là dont une grosse marmite a faussé les principaux organes et l’équilibre, mais laissé intactes les chaudières et l’hélice. A l’Éclopé qui avance encore, mais qui ne se dirige plus, peu de chances restent d’atteindre un port : il rencontre le Paralytique, lui offre la remorque, et l’amarre par l’arrière. Le vent les oblige parfois à se détacher l’un de l’autre, mais, chaque fois, l’Éclopé revient s’associer à l’épave inerte pour laquelle il risque plusieurs jours de périr, et qu’enfin il sauve avec lui. Suivez dans leur agonie ces deux autres destroyers : l’un flambe à l’avant et à l’arrière, ses munitions sautent, il sombre. Ce qui reste de l’équipage, en perdition sur un radeau, est rencontré et recueilli par l’autre navire, et celui-ci a la proue trouée, presque plus de poupe, et brûle aussi. Plusieurs destroyers se détournent de leur route pour le secourir à son tour, ne peuvent l’amarrer, et, pour ne pas prendre feu avec lui, le coulent à coups de canon, mais après avoir recueilli son double équipage. Qui a besoin d’aide ne la demande pas. Elle lui sera offerte, il le sait, par ses frères d’armes, si la bataille leur laisse le loisir et la force : il attend son tour. Ainsi sous la triple opacité de la nuit, des fumées et des poudres, sur les navires qui glissent comme des fantômes, se cherchent et s’évitent, se frappent de mouvements brusques, se couchent et se retournent pour le grand sommeil, ou dont la proue semble jaillir haut dans l’air tandis que la poupe s’abîme parmi des mouvements fugitifs, désordonnés, fous, tragiques, suprêmes, une seule évidence parle, s’impose, dure, s’étend et rayonne, la splendeur du courage anglais. C’est lui que saluent les équipages à moitié engloutis, quand ceux qui vont mourir regardent passer pour la dernière fois ceux qui combattent et n’ont pas le temps de les sauver.

Tant d’images, et leur désordre mouvant donnent une confuse et puissante impression de vie, de vérité et d’art. Le peintre est resté le même, mais la couleur a changé. La palette du grand artiste a été formée de tons chauds, éclatants qui semblent les caresses de la lumière magnifique et joyeuse. C’est cette magie du soleil qui transfigure en beauté toutes choses, même les vulgaires et, selon l’exacte formule de Victor Hugo, fait, dans les autres œuvres de Kipling, même « les torchons radieux. » Or, ici sa vigueur se détrempe dans une humidité de brume, les actions qu’il admire se décolorent en des mers ternes, sous une lumière abondante mais diffuse, uniforme, froide, et qui semble le halo d’un soleil infiniment lointain. Entre ce que l’exactitude de l’auteur reproduit et ce que son attrait cherche il y a une contradiction. Cet exilé dans le Nord est si Oriental de regard que les choses même du Nord éveillent en lui les visions des pays éblouissants et torrides, et qu’il se rapatrie par ses comparaisons. Un sous-marin qui, ne laissant rien voir de lui sinon son périscope, glisse au ras de la mer, d’une mer glacée où le génie de l’artiste frissonne et où ses teintes gèlent, rappelle au voyageur de l’Afrique et de l’Asie le crocodile dont l’œil seul est visible à fleur d’eau. Un bateau, fût-il couvert de givre, dont l’hélice se prend aux filets des mines, rappelle à l’artiste, qui pardonne au sable d’être la stérilité où le désert est la chaleur, un chameau dont les pieds s’embarrassent dans les cordes des tentes. Images inattendues, mais combien frappantes et, sauf l’exotisme, justes ! S’il ne les cherche là-bas, il ne trouve la ressemblance que dans une caricature amoindrie : sur cette nuit blafarde les formes noires et longues des navires à la fuite rapide le font penser à « une course de cafards sur un plat d’étain. » Dans le clair-obscur où errent ses yeux mendiants, de soleil, son art a perdu sa joie. Il lui faut poindre avec la vase des ports, les blancs sales de la neige piétinée, les poussières du charbon broyées dans l’huile des machines. La ligne des coques disparates et serrées les unes contre les autres le long des quais ; la malpropreté des ponts que les besognes plus urgentes ne laissent pas le temps de laver ; la déchéance d’un yacht, merveille du luxe aristocratique avant la guerre, et depuis devenu peuple, avec tous les stigmates inélégants du travail ; la pauvre mine, l’air négligé, les vêtements graisseux, tachés, raides des matelots ; toutes les imperfections que la malveillance de la lumière dénonce, accuse, exagère, sont la souffrance continue de l’artiste. Et cet amoureux de beauté porte le deuil d’une guerre où l’homme doit combattre et mourir en laideur.


III

Or, ce petit livre abonde d’une beauté qui ne se-trouve égale en aucun autre de Kipling.

Le souvenir des œuvres où l’infatigable courtisan des énergies humaines célébrait la royauté de la vie, l’écho des hymnes renaissants par lesquels il immortalisait les multiples formes de la matière puissante et superbe, toutes les habitudes de sa nature font défaut à son œuvre nouvelle. Mais ce n’est pas à dire que son génie soit devenu las et muet comme sa joie. Le voyageur n’abandonne pas la route, il l’achève. Tout sommet est une fin, et le dernier labeur de Kipling est l’achèvement de l’ascension commencée, dès les premiers pas, parce grand marcheur.

La perfection extérieure du monde fut le premier enchantement de cet Anglais né dans l’Inde. Ses yeux s’étaient ouverts au spectacle d’une nature où tout est splendeur et surabondance, où les immensités voisinent et se complètent, où l’altitude des plus vastes glaciers étincelle sur des plaines plus vastes encore, inépuisablement fécondes, désaltérées par des fleuves fertilisants, et sous un ciel à l’infinie pureté que les nuits rafraîchissent sans l’obscurcir. Cette terre ne s’offrait-elle pas elle-même, fruit suprême ? L’incomparable privilège de l’homme n’était-il pas sa royauté sur un tel domaine, qu’il ne peut trop posséder ? N’a-t-il point pour vocation et bonheur essentiels d’accroître la plénitude de sa maîtrise sur elle ? Que des animaux soient supérieurs à lui par la vue, l’ouïe, le flair, la force, la vitesse, l’agilité, n’est-ce pas leur usurpation humiliante et sa pire infériorité ? De là le livre de la Jungle, genèse obscure des puissances vitales, hymen mystérieux des solitudes, avènement étrange de l’être qui, né de la forêt, la mère véritable, unit aux aptitudes de l’homme celles des grands fauves, religion de la puissance matérielle qui, dans sa nudité vêtue de lumière, laisse se jouer la vigueur de ses muscles et l’harmonie de ses formes. Mais le surhomme ainsi conçu a pour supériorité sur les hommes qu’il se soit égalé aux animaux. Avec l’outrance créatrice du génie, Kipling célébrait en une fiction symbolique une idée chère à ses compatriotes. Car l’orgueil de l’éducation anglaise est le contraire du nôtre. Elle honore surtout son intelligence de ne pas cultiver une intelligence inattentive au corps. Elle a foi que, pour l’individu et pour la race, l’essentiel est obtenu si ce corps est un compagnon fort, généreux à donner et à recevoir le combat, préparé à la victoire, ignorant de la crainte, et elle se plaît à retenir surtout du grec le respect enseigné par Homère pour le héros, c’est-à-dire pour celui que la vigueur individuelle rend supérieur au nombre.

Les Anglais qui, entre les côtes britanniques et allemandes, gardent aujourd’hui les mers froides, n’offraient, pas tous à Kipling ces statures d’athlètes. Il se surprend à noter çà et là leur petite mine, leur musculature chétive, leur poitrine étroite. Or, il les admire et avec une ferveur où il y a de la dévotion. Qu’a-t-il donc découvert en ces pêcheurs, champions peu exercés et médiocrement pourvus de force matérielle ? Il a constaté une force morale. La place qu’il fait à cette force est la plus grande nouveauté de son témoignage.

Ces hommes, s’ils ne songent pas aux combats singuliers et aux victoires solitaires qui tentent le lutteur exceptionnellement doué, ont le sentiment consciencieux du lien qui les unit à leurs compagnons. Tous ceux du même navire se doivent les uns aux autres, et le témoin de ce dévouement naturel, et, dès qu’il le faut, sublime, entre tous ceux que le péril fait frères, a reconnu en cette solidarité un don supérieur à toutes les aptitudes corporelles que les plus magnifiques animaux possèdent, une vertu que nul solitaire de la Jungle, par ses plus merveilleuses performances, n’a jamais égalée.

Ces hommes, donnés par la paix à la guerre incultes de corps et d’âme, ne restreignent pas à leur groupe combattant leur société d’affection. Quand leurs yeux de chair voient la famille de soldats assemblée en chaque équipage, la similitude des épreuves, l’échange des services, l’intimité des habitudes suffisent pour que ces copartageants des heures bonnes ou mauvaises ne se considèrent pas comme étrangers. Soit. Mais ne sont-ce pas des étrangers ces hommes avec qui ils n’ont jamais échangé une pensée, un mot, et dont la vie habite d’autres navires et dont la mort s’ensevelit sous d’autres flots ? Or, toutes ces familles errantes se sentent une seule famille, le risque d’une seule les met toutes en demeure, pour son salut elles s’exposent à périr. Il faut d’autres yeux que ceux de la chair pour distinguer les traits de la race : elle se révèle à ces simples que parfois l’on dédaigne comme grossiers, elle leur inspire de vouloir pour elle, comme les biens les plus nécessaires pour eux, l’indépendance et l’honneur. Leur sollicitude assemble en une société une, chère et souveraine, non seulement les contemporains, mais les générations des morts qui furent la patrie et les futures multitudes par qui la patrie continuera. Le présent seul, et le plus proche, semble remplir de ses besognes impérieuses et vulgaires l’existence de ces petits : mais s’il leur apporte et leur marchande le pain quotidien, ils ne vivent pas seulement de pain. Ils lui préfèrent une foi, que le présent ne contient pas, et qui étend leur être prolongé dans le passé et dans l’avenir.

Ce culte de la patrie étend jusque-là autour de l’homme l’oubli de soi, le miracle le plus nécessaire à la durée de la société, le plus contraire, semble-t-il, à l’égoïsme de la nature, et qu’eux accomplissent comme s’il leur était naturel. Prétendra-t-on que cette préférence pour leur race satisfait encore l’égoïsme ? Mais quelle part de dépouilles et de prestige parvient aux artisans obscurs de la gloire nationale ? Faut-il supposer à ces êtres primitifs cette quintessence de raffinement que le spectacle de la grandeur collective, leur œuvre, les dédommage des ténèbres où est ensevelie leur existence ? Alors quel égoïsme compense le désintéressement de ceux qui à cette grandeur donnent volontairement leur vie ? Voilà le sacrifice dans sa plénitude, et pour l’avoir constaté si fréquent, si généreux, si spontané, Kipling s’émeut d’avoir atteint les hauteurs sublimes où l’héroïsme reste ignoré et s’ignore.

Ces humbles montent plus haut encore. Le salut de la patrie n’est pas leur loi suprême. La même hiérarchie de préférence qui ordonne leur générosité sociale, qui leur fait un devoir de se sacrifier à leurs compagnons, de sacrifier leurs compagnons avec eux-mêmes à leur race, et de subordonner toujours l’intérêt le plus minime et le plus éphémère au plus vaste et au plus durable, les contraint à agir de même envers la patrie. Bien qu’elles soient les moins fragiles des institutions humaines, les patries, les unes après les autres, finissent par mourir. Si elles étaient l’objet suprême du dévouement et de l’adoration, l’homme vouerait pour jamais le sacrifice de lui-même à une divinité temporaire, et lui offrirait plus qu’elle ne peut contenir. Cette disproportion entre le définitif des renoncements consentis par lui et le viager des intérêts soutenus par elle, contredirait l’ordre du monde, qui, étant une œuvre de sagesse, ne peut être une œuvre d’inconséquence. Un tel illogisme ne dépare pas l’harmonie des choses. Pour mériter les immolations perpétuelles de l’homme, il y a de l’impérissable dans l’univers : ce sont les lois du bien et du mal qui ont précédé toutes les générations et leur survivent, doivent régner sur toutes et que chacune des races humaines a mandat de respecter. Si les patries méritent le dévouement infini de leurs fils, c’est comme les protectrices temporaires de ce droit perpétuel : et tous les sacrifices, même celui de la vie, sont purifiés et ennoblis par cette collaboration à l’immortalité.

Les plus ignorants des pêcheurs étudiés par Kipling savent cela. Dans le conflit engagé, ils n’ignorent pas qu’il s’agit de ces lois inviolables, offensées par toute l’Allemagne et défendues par toute l’Angleterre. Ils ont la certitude que, même pour le triomphe de l’Angleterre, même pour le châtiment de l’Allemagne, ils ne peuvent rien entreprendre contre ces lois. Là est la preuve décisive que les hommes les moins complétés par la société trouvent dans leur nature même la règle de leur conduite et le secret des plus nobles volontés. Si l’égoïsme est inné, le désintéressement ne l’est pas moins. L’offensive plus prompte des mauvais instincts ne devance pas les résistances des instincts plus nobles ; mais avec une spontanéité égale, les uns s’élèvent contre les autres, sollicitent en même temps l’homme de se préférer et de s’oublier, et nulle certitude n’existe que, par ces silencieux et rapides combats, le moins bon des deux hommes réunis en chaque homme l’emportera sur l’autre. C’est tantôt l’un et tantôt l’autre, selon l’homme, parfois selon l’heure, et dans les races saines la nature travaille plutôt au bien. L’éducation, qui façonne en nous une seconde nature, y fortifie le bien ou le mal, selon que cette éducation elle-même est saine « ou corruptrice. Elle a instruit les Allemands à vaincre leur égoïsme individuel pour mieux servir, leur égoïsme collectif ; elle leur a fait un devoir de ne rien aimer par-delà l’Etat, qu’elle nomme la Patrie. Voilà pourquoi l’Allemand, déformé au lieu d’être formé par sa « culture », estime saintes les doctrines et les actions les plus inhumaines quand elles lui semblent profitables à l’Allemagne ; pourquoi il aggrave l’atrocité de la guerre par des pratiques dont la victoire n’a pas besoin, mais qui châtient la faute d’avoir contre soi l’Allemagne ; pourquoi la chance d’atteindre son ennemi le dégage de tout scrupule s’il frappe par surcroît des femmes, des enfants et des neutres ; pourquoi, quand il a cessé de combattre, il n’a pas fini de se venger et se fait le bourreau de ses prisonniers. Les pêcheurs anglais ont été moins dressés par l’école que le soldat allemand, mais leur nature saine suffit à les instruire, sans maître, que la guerre, même quand elle devient nécessaire, cesse d’être légitime si elle atteint, fût-ce chez les belligérants, les personnes inoffensives, et surtout si elle frappe les non belligérants.

La stupeur de ces loyaux combattants, lorsqu’ils apprennent le torpillage des navires neutres en pleine mer, inspire ces mots d’un pêcheur au chalut : « On ne peut plus regarder l’eau qui coule sans songer à la Lusitania, » et cette condamnation lancée aux Allemands : « Non, il ne faut plus qu’on les revoie. » Ce n’est pas à dire que le droit de légitime défense permette d’en finir avec ces ennemis comme eux en finissent avec les neutres : « Si seulement Fritz combattait proprement, dit un matelot : ça aurait de l’allure, mais ce n’est pas dans ses cordes, même si ça entrait dans les conventions. On ne pourrait pas faire comme lui. » Et nulle part ils ne font comme lui. Dans la mer de Marmara, un vapeur poursuivi par un sous-marin anglais se défile le long de la côte jusqu’à ce qu’il arrive à la hauteur d’une ville et qu’on ne puisse tirer sur lui sans atteindre les maisons. Le sous-marin cesse la lutte et un des matelots en donne cette raison : « nous n’attaquons pas les villes ouvertes. » Ailleurs, un sous-marin émerge devant un vapeur « bondé de passagers turcs. » Quelques-uns de ceux-ci se jettent par-dessus bord. L’équipage anglais les repêche et les rend aux leurs car, dit un homme de cet équipage : « nous ne tuons pas les civils. » Dans les Dardanelles, un autre navire rencontre des boutres portant des femmes, leur permet de « poursuivre leur route, » et, attaqué par les forts des côtes, se prépare à bombarder une jetée, quand il constate qu’un hôpital la touche : « je ne pouvais tirer dessus. » Et, résumant les témoignages, le narrateur de la campagne tient à écrire : « Quelles qu’aient été la rapidité et la valeur de ces opérations au cours desquelles la vie, la mort, la destruction totale dépendent d’un geste ou d’un mot, jamais nos hommes ne firent sciemment périr les non combattants. » Homme envers le non combattant, ils se savent des devoirs envers le belligérant, et surtout dès qu’il cesse d’être dangereux. Captif, il ne leur semble pas livré à leur vengeance, à leurs insultes, pas même à leurs justes reproches contre ses plus incontestables barbaries. Ecoutez ce mot : « Naturellement on ne peut pas lui dire ses vérités, puisqu’il est notre prisonnier. » Contre le prisonnier plus de coups, même de langue : il ne pourrait les rendre. Sa faiblesse le confie non à la force mais à l’honneur, lui confère droit d’asile, et il n’est pas une victime, il est un hôte. En ces soutiers noirs de suie, et parfumés aux graisses des machines, voilà la délicatesse et son raffinement. Une telle fidélité au respect de l’homme pour l’homme, et si opposée au mépris des Allemands pour « le matériel humain, » donne droit à Kipling de conclure : « la flotte ennemie a été bloquée pour que notre œuvre de civilisation s’accomplisse sur toutes les mers. »

Sur l’une de ces mers, celle des Indes, courut un jour vers l’Occident, comme une brise sonore, l’hymne de la Jungle, chant de la même voix, qui célébrait alors la puissance matérielle des êtres. Aujourd’hui la gloire de la Jungle est passée et dépassée. Ce ne sont plus seulement quelques hommes qui détiennent, par privilège, quelques parties de cette puissance matérielle. Tout entier le genre humain la possède tout entière. Que sont devenues les supériorités natives des animaux et de leur structure ? Le dernier des soldats ne se jugerait-il pas désarmé si ses bombes n’avaient que la force du lion, ses projectiles la vitesse du tigre, si le fer de ses cuirasses n’était pas plus résistant que le cuir du rhinocéros, si ses chars d’assaut n’écrasaient pas mieux que la pesanteur de l’éléphant, si la course de l’avion, les nouvelles transmises par l’électricité et les constats authentiques signés par la lumière elle-même sur la sensibilité des plaques ne l’emportaient sur l’œil et les ailes de l’aigle ? Tous les peuples se ressemblent par leur commune possession de ces forces. Ils diffèrent par l’usage qu’ils en font. S’ils ne défendent par elles que leur goût de détruire, de prendre ou d’être les premiers, ils sont, si irrésistible soit leur action, des ouvriers maudits, car ils ajoutent au mal ; des ouvriers stériles, car ils ne font que déplacer les biens et les hiérarchies ; des ouvriers de néant, car tout ce qu’ils créent, prééminence, richesse, douleurs même, après des siècles ou après un jour, n’est plus rien. Ceux-là seuls qui, pendant leur courte durée, prêtent main-forte à la vérité, à la justice, à la pitié, s’attachent à une puissance qui n’est pas sujette de la mort. Telle est la différence reconnue par Kipling entre l’œuvre à laquelle travaille l’Allemagne et l’œuvre à laquelle travaille l’Angleterre. Voilà pourquoi, même aux jours où leur énergie s’équilibrait, il n’a jamais admis entre elles d’égalité. Voilà pourquoi cet amoureux de la beauté éprouve devant les plus sordides matelots, héros de la laideur transfigurés par leur cause, un enthousiaste respect que ne lui inspirèrent pas les plus magnifiques exemplaires de la vigueur physique dans les fils de la Jungle. Le poète de la force se devait de compléter la hiérarchie de la force. Et par cela même qu’il a subordonné la force de la matière à la force de l’esprit, les actions humaines à un ordre surhumain, il lui fallait, par le plus logique achèvement de cet ordre, prédire aux serviteurs éphémères de l’immortalité la contemplation de la sagesse suprême à laquelle leur vie mortelle s’est consacrée et parfois sacrifiée. Sans développer cette doctrine, Kipling l’affirme d’un mot admirable, quand, dans chacun de ces hommes, il croit voir « l’âme qui, affranchie de la matière, rallierait une existence antérieure. » Ce mot bref est une profession de foi. Il suffirait à prouver que l’intelligence du devoir, quand elle est complète, élève la raison à la certitude d’une autre vie. Si le devoir social n’était fait que de justice, qu’il eût pour objet unique l’égal et volontaire partage des biens et des maux entre les hommes, et que cette justice s’accomplit parfaite sur cette terre, un autre monde pourrait sembler superflu aux hommes peu difficiles sur la nature et sur la durée de leur bonheur. Mais cette identité de sort n’est conforme ni au vœu de la plupart, ni au vœu de la nature, plus puissante que tous. Pour combattre les malheurs qu’inflige aux individus et aux peuples l’hostilité continue des êtres et des choses, il faut que les généreux de leur temps, de leur fortune, de leur cœur, de leur vie se consacrent aux victimes proches et lointaines du sort ; il faut que toute génération s’immole par la guerre à la paix des générations futures ; il faut que des inconséquents préfèrent les autres à eux-mêmes. L’essentiel du devoir social n’est donc pas la justice, mais la magnanimité. C’est pour celle-ci trop peu de ne faire tort à personne, elle se dépouille pour tous. Si elle perdait à jamais ce à quoi elle renonce, plus elle serait prodigue, plus elle serait dupe, et il n’y aurait pas d’immoralité comparable à la vie humaine. Il faut que le bonheur des plus parfaits soit seulement retardé et leur appartienne ailleurs, accru de la récompense, pour qu’il y ait justice dans l’œuvre du créateur et faute dans l’égoïsme de la créature.

Cette doctrine a obtenu de Kipling mieux qu’une ligne glissée dans un récit ; elle est l’achèvement solennel du livre, elle en forme les paroles suprêmes, elle y apparaît comme une inscription gravée, pour une mémoire plus durable, dans le granit des vers. A un poète, excellât-il en prose, la prose est un jeûne qu’il ne saurait prolonger par-delà un certain temps. Kipling a la coutume de rompre son abstinence et de clore çà et là ses chapitres par de courtes poésies, où il met en relief et en frappe les idées auxquelles il tient davantage. Or, à la fin de son œuvre, dans une poésie dernière, il introduit l’absent, le grand absent de la guerre, le neutre, et il l’y amène en accusé. De quel droit ? Si les hommes ont accompli les uns envers les autres tout leur devoir quand ils ne se font pas de mal volontaire, s’ils peuvent poursuivre, sans obligation de se secourir, leurs destinées distinctes, le neutre est innocent : la foudre n’est tombée que près de lui, il l’a vue frapper ses voisins, il n’a pas aggravé leur malheur, il s’en est tenu à l’écart. Et pourtant Kipling l’accuse : il ne le traite pas en adversaire, mais en déserteur. Le déserteur est le fugitif d’un devoir certain, le renégat d’un culte indélébile. Entre tous les hommes d’une race et entre toutes les races du genre humain, Kipling croit à une solidarité de justice. C’est pour cela qu’il reproche au neutre son indifférence pour le droit des autres. Mais en demandant au neutre de se rendre plus malheureux pour les secourir, Kipling n’établit entre tous ni la solidarité ni la justice. Et l’une comme l’autre, si elles sont la destinée des hommes, elles exigent en faveur des hommes une autre vie. Au nom de cette libéralité sans fin, il peut requérir les courtes générosités des uns envers les autres. Lisez et dites s’il y a une colère plus affirmative d’immortalité que cette condamnation de l’égoïsme :


LE NEUTRE

Frères, qu’adviendra-t-il de moi — S’il apparaît, — Un jour, après la guerre, — Que l’Univers s’est immolé pour moi ?

Que tous mes biens, — Et présents et futurs, — Je les dois — — A toutes les Souffrances Humaines,

Que je fus sauvé par les Sacrifices — Volontaires de l’Humanité, — Qui ne s’est point jetée aveuglément dans la mêlée, — Mais s’est immolée en pleine conscience, en pleine lucidité.

Au milieu de ces épreuves — On ne m’a demandé de tirer le glaive ; — Mais on attendait de mes lèvres — Le mot que je n’ai pas su trouver.

Et l’on saura un jour qu’au temps de la Guerre — La mort fut la rançon de ma Liberté. — Comment ferai-je pour revivre en moi-même — Ces années qu’a payées tant de sang ?

Frères, que pensera-t-on de moi — Et comment me justifier — S’il est prouvé un jour

Que moi pour qui l’humanité s’est sacrifiée, — Je suis resté sourd à son appel, — Et me suis lâchement détourné ?


ETIENNE LAMY.

  1. La guerre sur mer. 1 vol. par Rudyard Kipling.