Rue Principale/Tome I/18

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Éditions Bernard Valiquette (Tome I — Les Lortiep. 134-138).

XVIII

où l’on voit apparaître monsieur jules

On dit qu’un clou chasse l’autre. On pourrait dire aussi qu’un sujet de conversation chasse, chez le public, le sujet de conversation précédent. Les foules semblent incapables de partager leurs passions : ce qui est assez heureux pour les journalistes, qui ne sont ainsi que très rarement embarrassés pour savoir à quelle nouvelle donner le pas sur les autres.

Depuis la libération de Marcel, on n’avait, dans Saint-Albert, eu d’autre sujet de discussion que celui de sa culpabilité possible ou de son innocence probable. Heureusement, les progrès de la campagne électorale et l’imminence des élections avaient fini par faire prendre, aux questions politiques, la première place dans l’esprit des gens. Là où on s’était si violemment passionné pour ou contre Marcel Lortie, on se passionnait maintenant pour ou contre Héliodore Blanchard, pour ou contre Gaston Lecrevier ; car, chose étrange, même hors du quartier-centre, c’était surtout de Blanchard et de Lecrevier qu’il était question. Les candidats dans les trois autres quartiers manquaient sans doute de couleur et de relief, car personne ne semblait prendre, pour leur cause, un intérêt bien vif. Il ne pouvait d’ailleurs faire aucun doute que les trois échevins sortants de ces quartiers seraient réélus sans difficulté. Et cette absence d’incertitude suffisait amplement à diriger les regards du peuple vers une arène politique où les jouteurs paraissaient d’égale force.

Il faut ajouter que Gaston, avec son accent, sa faconde et cette science du public qu’il avait acquise au cours de sa carrière théâtrale, avait introduit, dans la politique municipale, un élément qui en était absent depuis longtemps : le pittoresque. Ses assemblées n’étaient pas seulement intéressantes, elles étaient drôles. Tout en disant aux électeurs des choses sérieuses et sensées, le restaurateur avait l’air de leur raconter des histoires : et le moins qu’on puisse dire de ses discours, c’est qu’ils ne manquaient ni de piquant ni d’esprit.

Blanchard, par contre, était un de ces vieux renards de la politique, un de ces jouteurs rompus à toutes les feintes, dont les attaques étaient rarement maladroites. On l’avait vu, poussé au pied du mur par une assemblée hostile, se rétracter, se contredire avec tant de virtuosité, que ceux qui l’écoutaient étaient sortis persuadés que c’était lui qui les avait fait changer d’avis.

Le jour du scrutin approchait. Gaston et ses amis d’une part, Blanchard et les siens de l’autre, redoublaient d’ardeur et poussaient de plus en plus activement leur propagande. Chose curieuse, les pronostics se faisaient à la fois plus rares et plus timides. Même les vieux stratèges de la politique municipale n’osaient se prononcer, et les paris étaient rares.

Mais il restait quand même, de par la ville, des gens que ce conflit électoral ne touchait ni de près ni de loin. Marcel et Fernande, qu’on ne voyait plus maintenant l’un sans l’autre, étaient de ceux-là : tout comme cette brave Cunégonde, qui se laissait ingénument faire la cour par monsieur Jules Lanctôt.

Ce Jules Lanctôt était un être assez singulier. Pas trop mal tourné, d’une élégance à laquelle il ne manquait qu’un peu de discrétion, il soignait son langage, qu’il émaillait d’ailleurs d’expressions étonnantes et dont certaines personnes le soupçonnaient de ne pas comprendre le sens.

C’est ce beau langage qui avait séduit Cunégonde. Ce beau langage et aussi une moustache ! Car monsieur Jules avait une moustache splendide et dont il prenait le plus grand soin. On eut dit, quand on n’avait pas le loisir de la voir de très près, qu’elle était faite de coups de pinceau magistralement appliqués, tant elle était mince et symétrique. Monsieur Jules en était d’ailleurs très fier.

Or donc, ce matin-là, il était à peine huit heures lorsque monsieur Jules et sa moustache sonnèrent à la porte de Cunégonde, qui croyant reconnaître le coup de sonnette familier du boulanger Girard, ouvrit sans crainte de montrer ses bigoudis et son peignoir à fleurs.

Ah ! si elle avait su, la pauvre Cunégonde, elle n’aurait certes pas exhibé aux regards du seul amoureux qu’elle ait eu depuis dix ans, le désordre de sa toilette matinale. Heureusement, monsieur Jules ne parut prendre garde ni aux bigoudis ni au peignoir.

— Bonjour, chère amie, dit-il en lui baisant les doigts.

— Ben, dis-moi donc ! Qu’est-ce que tu viens faire à cette heure icitte ? demanda Cunégonde en jetant à son miroir un regard chargé d’inquiétude.

— Ma chère Cunégonde, si je suis venu de si bonne heure, c’est parce que… parce que j’ai besoin que tu me rendes un service.

— Un service, bout de peanut ?

— Oui… C’est-à-dire que ce n’est pas exactement pour me rendre un service à moi, mais c’est tout comme. Parce que, pour moi, un ami c’est comme moi-même.

— Un ami ?

— Oui, Cunégonde. Un de mes amis, je dirais même mon meilleur ami, un gars de Saint-Jean d’Iberville, que tu ne connais pas d’ailleurs, vient d’avoir un… un petit ennui, et il faudrait bien cent piastres pour le tirer d’affaire. Puis comme moi, de ce temps-ci, je suis plutôt à court de disponibilités, j’ai pensé que… que peut-être bien… tu…

— Je pourrais te passer cent piastres pour que tu les repasses à ton chum[1] ?

— Oui, Cunégonde, c’est bien ça !

— Ouais…

Cunégonde, oubliant ses bigoudis, prit pendant quelques secondes une pose qui ne manquait pas d’analogie avec celle du fameux Penseur de Rodin.

— Ouais, répéta-t-elle : ouais… C’est que, vois-tu, moi, prêter de l’argent aux hommes, c’est pas ben ben dans mes principes !

La moustache de monsieur Jules tressaillit légèrement…

— Je comprends, dit-il, je comprends ; mais, ma chère Cunégonde, ce n’est pas exactement te demander de me prêter cent piastres que je fais là.

— Non ? Ben je voudrais bien savoir comment t’appelles ça, toi ?

— J’appelle ça m’aider à sortir un ami d’embarras ; un ami dont je me porte volontiers garant.

— Ouais, ouais, ouais…

— Et puis tu sais, je ne voudrais pas insister. Si tu ne veux pas, j’irai voir ailleurs ; c’est bien simple…

— Et puis quand est-ce que tu me les rendras mes cent piastres ?

— Oh ! je ne sais pas, moi ! C’est l’affaire de quelques jours : quatre ou cinq, au maximum !

— C’est correct d’abord !

Et elle s’en fut chercher son carnet de chèques, tandis que la moustache de monsieur Jules, l’agaçante petite moustache, avait l’air, sous l’immobilité du nez, de danser une petite gigue pleine de suffisance.

  1. Camarade.