Rue Principale/Tome I/32

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Éditions Bernard Valiquette (Tome I — Les Lortiep. 232-239).

XXXII

où l’éclatement d’un pneu devient un bienfait de la providence

— Dans le monde, pouvez-vous me dire ce qui se passe chez Sénécal ?

— C’est assez drôle, cette affaire-là ! Ça fait trois jours que le magasin est fermé.

— Le chum[1] de ma sœur, qui travaille à la gare, lui a dit hier au soir que Léon Sénécal était parti pour les États, avec tout son bagage. C’est pas un petit voyage, certain : il paraît qu’il avait au moins une bonne douzaine de valises !

— Vous avez pas vu ça, non ? Y a un ouvrier qui est en train de gratter son nom de sur la vitrine !

— Aurait-il vendu ?

— Tout d’un coup de même ? Je me demande bien ce qui lui a pris ?

Dans Saint-Albert, depuis trois jours, on n’entendait que conversations de ce genre. Le mystère Sénécal était à l’ordre du jour. Et comme le temps n’apportait aux curieux aucune explication pouvant les satisfaire, la flamme de leur intérêt, loin de s’éteindre, s’avivait d’heure en heure.

— Il est parti pour plus revenir, certain, disait un jeune employé de banque à sa mère ; il a retiré tout l’argent qu’il avait chez nous.

Et le notaire Bluteau, après avoir avalé une dernière gorgée de café, dit à la notairesse, tout en tendant le bras pour atteindre les cure-dents :

— Je sais pas ce qui peut bien avoir passé par la tête à Léon Sénécal, mais il a fait cession de tous ses biens à son neveu puis à sa nièce !

Ce qui lui avait passé par la tête, nous le savons déjà. Il lui avait fallu se rendre à l’évidence et se plier aux exigences, si draconiennes fussent-elles, de monsieur Bernard et de Bob. Sénécal, il faut lui rendre cette justice, était loin d’être un imbécile, et il n’avait point fallu lui fournir beaucoup de précisions pour lui faire comprendre que cinq mille dollars et le Mexique valaient mieux que pas de dollars du tout et un séjour plus ou moins long derrière les murs crénelés du pénitencier de Saint-Vincent-de-Paul. Il avait donc mis ses affaires en ordre, avait signé tout ce qu’on avait voulu et avait pris le train, fort heureux de s’en tirer ainsi.

En somme, il s’en tirait à bon compte, et il lui restait, soigneusement caché dans le tréfonds de son âme, l’espoir d’une vengeance future. Ah ! si seulement, au cours de ses pérégrinations, il pouvait rencontrer Suzanne Legault. En voilà une à laquelle il trouverait un certain plaisir à rompre les os !

Mais Suzanne Legault avait quitté Saint-Albert deux jours avant lui, et avait pris une direction opposée à la sienne. Ce qui fit dire à Phil Girard, le boulanger, qui, pour une fois, était du nombre de ceux qui ne savaient rien mais se permettaient d’imaginer tout :

— Tiens, tiens, tiens, farine d’avoine ! Ça serait-il possible qu’ils auraient sapré leur camp ensemble, ces deux-là ?

Mais lorsque l’ouvrier, après avoir gratté le nom de Sénécal, y substitua, sur la vitrine du magasin, celui de Lamarche, l’étonnement fut à son comble. Comment ? Simonne et André Lamarche succédaient à leur oncle ! Mais André ne s’était-il pas exilé après s’être avoué coupable du vol à main armée dont Marcel Lortie avait failli payer le prix et dont, justement, son oncle avait été victime ? Qu’est-ce que tout cela voulait dire ? Si André revenait, allait-il être poursuivi quand même ?

Et on alla poser la question au chef Langelier qui, plein d’une coléreuse indignation, fut obligé de répondre que Sénécal, avant son départ, avait signé une déclaration dans laquelle il reconnaissait qu’André était venu, le soir du vol, lui réclamer une somme d’argent qui lui était due, et que, par conséquent, le vol n’en était pas un.

André pouvait donc rentrer la tête haute.

Mais cela n’expliquait pas encore comment ni pourquoi Léon Sénécal s’était décidé à se dépouiller au profit des Lamarche. Cette explication-là, ce fut encore Langelier qui la fournit.

Il ne décolérait pas le vieux chef ; il ne décolérait pas contre monsieur Bernard qui, semblait-il, se faisait une spécialité d’arracher des coupables à leur châtiment. Après avoir facilité la fuite d’André Lamarche, voilà qu’il avait organisé celle de Léon Sénécal ! Et pourtant, contre Sénécal, on aurait pu accumuler les preuves de plusieurs délits, allant de vol de testament à tentative de meurtre, en passant par dommages à la propriété d’autrui !

Le chef Langelier, en colère, n’était pas homme à garder ses sentiments pour lui. Toute la ville sut donc bientôt pourquoi Sénécal était parti, et comment monsieur Bernard s’était fait l’instrument de la richesse des Lamarche.

Disons, tout à l’honneur des gens de Saint-Albert, qu’il ne se trouva personne pour donner tort au souriant vieillard.

* * *

Ninette était rentrée du cinéma les yeux rouges. Marcel, tout en nouant sa cravate, la surveillait du coin de l’œil. Pourquoi avait-elle pleuré ? Que lui avait-on dit ? Que lui avait-on fait ? Il avait appris depuis longtemps, qu’il ne servait pas à grand chose de questionner sa sœur. C’était une Lortie, et les Lortie n’avaient jamais été gens à colporter leurs malheurs et leurs ennuis. Il était aussi dur de forcer leurs confidences que les portes d’un coffre-fort. Quand ils voulaient en faire, ils les faisaient d’eux-mêmes ; et la meilleure façon de les rendre muets, c’était encore de les inviter à parler. Marcel fit donc celui qui n’avait rien remarqué.

Bien lui en prit car, tandis qu’il brossait son chapeau, Ninette lui demanda :

— Es-tu bien pressé, Marcel ?

— Ma foi non, répondit-il, pas trop. Je m’en vais chez monsieur Bernard. Tu viens pas ?

— Non merci, j’aime mieux pas sortir ce soir.

— T’es pas malade ?

— Oh ! non, Marcel, non. Assieds-toi donc une minute avant de mettre ton paletot. Je voudrais te parler.

Marcel déposa brosse et chapeau, approcha une chaise du fauteuil de Ninette et, pressentant le sérieux de ce qu’allait lui dire sa sœur, s’abstint de plaisanter.

— Je t’écoute, dit-il, plus intrigué qu’il ne le laissait paraître.

— Marcel, commença Ninette, monsieur Bernard m’a dit ce midi qu’il allait te confier une grosse partie du travail du Clairon, et qu’il te donnerait trente piastres par semaine pour ça.

— Il en est question, répondit Marcel.

— Tu peux compter ça comme une chose faite. Quand monsieur Bernard décide quelque chose, il ne change pas d’avis sans raison.

— En tout cas, c’est pour ça que je vais chez lui ce soir.

Ninette hésita quelque peu. Il était visible que ce qu’elle allait dire lui était pénible à exprimer.

— Marcel, poursuivit-elle, j’ai trois cents piastres à la banque. Ça n’est pas énorme, mais enfin c’est quelque chose.

— Le jour où j’aurai trois cents piastres à la banque, ma chère sœur, je commencerai à me demander dans quelle partie du monde il est le plus agréable de vivre de ses rentes.

— Oui, j’ai trois cents piastres. Tu vas en gagner trente toutes les semaines.

— Oui, admettons.

— Si… si la fatalité voulait que je reste quelque temps sans travailler, Marcel, est-ce que… est-ce que je pourrais compter sur toi pour faire marcher le ménage ?

— Mais voyons, naturellement ! As-tu perdu ta position ?

— Non, répondit-elle, mais j’ai l’intention de donner ma démission.

— Donne-la tout de suite dans ce cas-là, conseilla Marcel. T’as pas besoin de me donner d’explications, va ! Je comprends bien que c’est Lamarre qui te fait la vie dure parce que tu veux pas qu’il te la fasse belle. Hein ? C’est bien ça ?

Et comme elle ne répondait rien, il reprit :

— Il y a longtemps que je l’ai jugé ce gars-là, ma pauvre Ninette. Il te trouve une pomme à son goût puis, comme il a soif, il fait ce qu’il peut pour te croquer. Qu’est-ce qu’il t’a fait aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’il t’a dit ? Tu sais, si ça peut te faire plaisir, je peux bien aller lui abîmer le portrait un petit peu avant d’aller chez monsieur Bernard. Je te l’ai dit, je suis pas pressé.

— Je t’en prie, fit-elle, ne te mêle pas de ça. Tu dois savoir, Marcel, que je suis très bien capable de me défendre toute seule. Seulement, pour avoir la paix, je ne vois qu’une chose à faire, c’est de lui laisser le champ de bataille à lui tout seul.

Elle détourna la tête.

— C’est un peu de ma faute, poursuivit-elle. Je l’ai encouragé un peu plus que je n’aurais dû. Je ne voulais surtout pas que Bob puisse croire que si je ne sortais pas avec lui, je devrais rester chez nous. Alors…

— Oh ! je sais bien, interrompit Marcel. T’as pas besoin de t’expliquer : il y a longtemps que j’ai compris tout ça. Puis le plus bête de l’histoire, c’est que le petit jeu que tu jouais avec Lamarre, Bob le jouait avec Suzanne. Vous êtes aussi enfants l’un que l’autre !

— Marcel !

— Oui, certain ! Vous vous rongez le foie chacun de votre bord, alors qu’il serait si simple de vous expliquer une bonne fois ! C’est pourtant pas possible, bonguienne d’affaire ! qu’il survienne pas quelque chose pour vous ouvrir les yeux, vous faire mettre votre fierté de côté, puis vous remettre ensemble une bonne fois !

— Écoute, Marcel, je sais ce que…

— Ce que tu as à faire ? Oui, je sais bien que tu le sais ! Tu l’as toujours su d’ailleurs ! Mais c’est pas ça qui t’empêche de faire une folle de toi ! Oui, certain ! T’es ma sœur, Ninette, puis on se ressemble. Moi aussi je me suis souvent cru plus fin que les autres ; mais je me suis aperçu que c’était pas mal les autres qui étaient plus fins que moi. Je voudrais bien que tu t’aperçoives de ça toi aussi, un de ces jours !

Ninette s’était dressée. Ce qu’elle avait demandé à Marcel, c’était son appui matériel pour la crise qu’elle était à la veille de provoquer, non son opinion sur sa façon de conduire ses affaires sentimentales.

— Il est inutile de mêler Bob à tout ceci ! cria-t-elle. Entre lui et moi, c’est fini et bien fini. Combien de fois faudra-t-il que je te le dise ?

— Tu peux bien me le dire cent mille fois si ça te fait plaisir, répondit-il, je te croirai pas plus pour ça !

Il mit son pardessus, ramassa son chapeau au passage, et sortit en haussant les épaules.

S’il s’était retourné en franchissant le seuil de la porte, il aurait vu que Ninette, retombée dans son fauteuil, avait le visage baigné de larmes.

Depuis combien de temps pleurait-elle ainsi, lorsque la sonnerie du téléphone déchira le silence ?

Elle sursauta, refoula un sanglot qui montait, eut peur que sa voix ne trahisse son désarroi, hésita, puis, avec un haussement d’épaules, décrocha l’appareil.

— Allô !

— Mlle Lortie ?

La voix, au bout du fil, était traînante, fatiguée.

— Oui…

— Je vous appelle de la part du docteur Piché, mademoiselle. Le sergent Gendron est ici.

— Ici ? Où ça ?

— À l’hôpital, mademoiselle. Il a été blessé dans un accident d’automobile. Le docteur croit que…

Mais Ninette n’écoutait plus. Elle laissa tomber le récepteur sur la table, bondit vers sa chambre, prit un manteau — le premier venu — et, tête nue, sans prendre la peine d’éteindre les lumières, ni de fermer la porte à double tour, s’élança dans la rue.

* * *

Dans sa chambre d’hôpital, Bob qui, depuis une heure à peine, avait la jambe fracturée, s’estimait le plus heureux des hommes.

Cette crevaison stupide, qui l’avait fait se jeter sur un arbre et se briser un membre, n’était-elle pas l’incident tant attendu, tant espéré, qui avait ramené Ninette dans ses bras ?

— Mon pauvre chéri, murmurait Ninette qui ne savait plus si elle pleurait de joie ou d’angoisse.

— Un cœur raccommodé, dit-il, ça vaut bien une jambe cassée, tu ne penses pas ?

Mais le sourire qui venait de naître sur ses lèvres mourut bientôt, tendrement écrasé par un baiser, par un baiser si long qu’on eût dit qu’il voulait rattraper le temps perdu.

Dehors, sous la fenêtre, les passants se faisaient plus rares. On se couche tôt à Saint-Albert. Rue Principale, la vie continuait au ralenti, paisible, provinciale.

FIN
  1. ami, amoureux.