Ruskin et la religion de la beauté/Partie 1/Chapitre 2

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CHAPITRE II
L’action.


Ce contemplatif est un homme d’action. S’il tient une fleur, il a une épée, comme ces pieux chevaliers du moyen âge qu’on voit tout armés, dans les tableaux des Primitifs, adorant la Vierge, extasiés, entre deux batailles. Et ce trait le distingue nettement des critiques d’art ou des poètes lakistes, satisfaits d’ordinaire quand ils ont commenté des Salons, ou célébré la nature, sans aucun souci d’améliorer les uns ou de défendre l’autre. Ruskin eut ce souci. Toutes les fois qu’il a lancé une idée, une brochure, un livre, comme le soldat qui jette de loin un coup de fusil, il est allé en pleine mêlée pour voir ce qu’y devenait son idée, pour la soutenir de sa personne et, si l’on peut ainsi dire, se colleter avec les réalités.

Ainsi, il a écrit qu’il fallait répandre le goût des arts dans les masses. On ne l’a pas écouté. Il se décide donc à donner lui-même des leçons de dessin, le soir, dans une école d’adultes, et pendant quatre ans, de 1854 à 1858, à côté de Rossetti qui enseigne la figure, il s’astreint à guider des mains inhabiles dans l’esquisse du paysage et de l’ornement décoratif et à réchauffer des zèles attiédis. En 1876, de ses deniers et des deniers de ses amis, il établit près de Sheffield — la cité ouvrière par excellence, la ville du fer — un musée rempli d’œuvres délicates et curieusement choisies, entre autres d’un tableau de Verrocchio, qui fut aussi un travailleur du fer. C’était aux environs de la ville industrielle, dans un cottage situé parmi les champs verts, sur une colline. Des fenêtres, on découvrait la vallée du Don avec les bois des Wharncliffe Crags, et le regard passait ainsi des missels enluminés du xiiie et du xive siècle, aux lointains brillants sous l’or du soleil, des vitrines étoilées d’onyx, de cristaux divers, d’améthystes, révélant les couleurs qui embellissent la terre, aux planches coloriées montrant les oiseaux de tous les pays qui animent l’air. Sur les murs, des tableaux évoquant les plus belles architectures du monde entier, entre autres le Saint-Marc de Venise, transportaient les visiteurs dans un pays idéal et leur faisaient un instant oublier les façades mornes et les cheminées fumantes de Sheffield. Plus tard, le musée fut transporté dans la ville même, et l’on voit aujourd’hui, au Meersbrook Park, dans une maison offerte par la municipalité, le Ruskin museum pour les ouvriers.

De même, quand, en 1869, Ruskin est choisi pour occuper la chaire d’art créée par M. Slade, à Oxford, il sent qu’on ne peut utilement parler peinture sans montrer des choses peintes, ni architecture sans produire des exemples de lignes architecturales pour étayer la thèse ou nourrir la discussion. Il ajoute donc à la fondation Slade une école de dessin, et une collection soit d’œuvres originales depuis Tintoret jusqu’à Burne-Jones, qu’on peut copier, soit de spécimens d’après les grands maîtres, dont cent soixante-dix sont de sa main, qu’on peut consulter. Dès 1872, il organise ce musée dans les salles d’Oxford, donnant sur Beaumont Street, et alloue à l’Université 125 000 francs pour l’entretien de cette école et le traitement du professeur qui doit y enseigner. Il s’y dévoue pendant treize ans, entretenant le culte du Beau dans le sanctuaire intellectuel de la Grande-Bretagne, jusqu’au jour où les savants y ayant introduit, malgré lui, la vivisection, il donne sa démission avec éclat. Il ne peut tolérer cette pratique laide, cruelle, inutile pour la science puisque tant de savants s’en sont passés, et pour l’art puisque les sculpteurs grecs n’ont même pas connu l’anatomie. Mais le musée demeure. Quelques étudiants, et beaucoup de jeunes femmes profitent chaque jour de renseignement ruskinien. Les matériaux, admirablement classés pour l’éducation de l’œil et de la pensée, les dessins ingénieusement renfermés dans des boîtes d’acajou à étiquettes d’ivoire, sont à la disposition de tous les élèves. Oxford maintenant est un centre artistique grâce au « gradué » qui signa les Modern Painters.

Mais à quoi sert de créer dans les académies quelques échantillons de la Beauté plastique, si le monde entier devient laid, si les hommes de la campagne, abandonnant ces travaux qui développent les muscles et fortifient la carnation, viennent s’entasser dans les villes, et s’y exténuer à diriger des machines, machines eux-mêmes, à gestes mécaniques, agissant sous le doigt de leur patron ? Et à quoi bon réunir dans les musées quelques pâles copies de beaux paysages, quand les plus beaux de tous, les originaux créés par la nature, disparaissent sous les constructions industrielles, les usines, qui tarissent l’herbe sur la terre et répandent leurs noires fumées dans le ciel ? L’amateur, l’esthète se contente de révérer le Beau dans des musées, petites églises où ne viennent, quoi qu’on fasse, que des convertis ; il faut combattre le laid jusque dans la vie et l’ayant proscrit de ses propres rêves, l’expulser de la réalité !

Nous allons essayer, s’écrie Ruskin, de rendre quelque petit coin de notre territoire anglais beau, paisible et fécond. Nous n’y aurons pas d’engin à vapeur, ni de chemins de fer ; nous n’y aurons pas de créatures sans volonté ou sans pensée ; il n’y aura là de malheureux que les malades, et d’oisifs que les morts. Nous n’y proclamerons pas la liberté, mais une obéissance instante à la loi reconnue et aux personnes désignées, ni l’égalité, mais la mise en lumière de toute supériorité que nous pourrons trouver et la réprobation de chaque infériorité. Lorsque nous aurons besoin d’aller quelque part, nous irons tranquillement et sûrement, non à raison de 60 milles à l’heure au risque de nos vies ; lorsque nous aurons besoin de transporter quelque chose, nous le porterons sur le dos de nos bêtes ou sur le nôtre, ou dans des charrettes ou des bateaux. Nous aurons abondance de fleurs et de légumes dans nos jardins, quantité de blé et d’herbe dans nos champs, et peu de briques. Nous aurons un peu de musique et de poésie ; les enfants apprendront à danser et à chanter dans ce coin de territoire, peut-être quelques vieilles gens pourront le faire aussi, en temps voulu.... Peu à peu quelque art ou quelque imagination supérieure pourront se manifester parmi nous et de faibles rayons de science luire pour nous. De la botanique, quoique nous soyons trop timides pour discuter la naissance des fleurs — et de l’histoire, quoique trop simples pour révoquer en doute la nativité de l’homme ; qui sait ! Peut-être même une sagesse, sans calcul et sans convoitise, comme celle de Mages naïfs, présentant à cette nativité les dons de l’or et de l’encens.

C’est en mai 1871, durant les jours de la Commune, que Ruskin fît ce rêve. Quelque temps après, il fondait la Saint George’s Guild pour le réaliser. Sur le terrain purement agricole, éternel écueil de toute doctrine socialiste, on échoua. À la vérité, on trouva bien pour 50 000 francs une ferme de cinq à six hectares près de Mickley ; et d’autre part, divers amis de la Guild, possesseurs de landes ou de rochers incultes et incultivables, saisirent avec empressement cette occasion de s’en débarrasser en faisant le bonheur de l’humanité. C’est ainsi qu’on eut bientôt des terres à Barmouth, à Bewdley, dans le Worcestershire et en d’autres endroits. Seulement, comme on s’aperçut qu’aucun membre de la Guild n’était agriculteur et que vainement connaîtrait-on tous les secrets de Proserpine, on ne saurait fonder une colonie agricole si l’on n’a pas mis la main à la charrue, Ruskin se tourna vers les communistes et leur demanda leur concours. Il leur offrait ces terrains pour y expérimenter leurs idées sociales, pourvu qu’ils appliquassent ses idées esthétiques. Encore ne les obligeait-il pas, pour commencer, à frapper une monnaie particulière dans le goût du florin de Florence, ni à s’habiller comme les trois Suisses du Rütli. Les communistes acceptèrent un rendez-vous. Ruskin y vint en chaise de poste, avec des postillons fastueux, gorgeous, afin de ne pas donner un sou aux chemins de fer inesthétiques. C’est à Sheffield qu’il rencontra ses nouveaux alliés. Ils étaient vingt, el pour le moins de vingt sectes différentes. Entre l’homme de l’esthétique et les hommes de la sociologie, entre le tory partisan de toutes les aristocraties et les égalitaires du quatrième état, entre cet esprit libre comme l’air et ces cerveaux systématiques comme un engrenage, l’entrevue fut très extraordinaire. Non seulement on ne s’entendit pas, mais il est douteux qu’on se comprit. Toutefois Ruskin leur confia les terrains de la Saint-George’s Guild et remontant dans sa chaise de poste, avec son gorgeous postilion, et tout le pittoresque suranné d’un grand seigneur du xviiie siècle, il disparut joyeusement, dans un nuage de poussière, aux yeux de tous ces déistes, non-conformistes et quakers stupéfaits et morfondus. — C’est alors qu’ils s’aperçurent, eux aussi, qu’ils n’étaient pas agriculteurs et, comme tout autre propriétaire, ils prirent un fermier. La ferme ne prospérant pas, ils créèrent, à la place du paradis rêvé, une guinguette. C’est ainsi que ne furent appliquées, sur le terrain agricole, ni les théories du communisme ni celles de Ruskin.

Mais en même temps, sur le terrain industriel, le maître prenait sa revanche. Il avait été prévenu que, dans les pittoresques campagnes du Westmoreland, les petites industries rurales disparaissaient de jour en jour. On ne sculptait plus le bois, on ne filait plus, on ne tissait plus la bonne toile d’autrefois. La machine, qui tourne bêtement sur elle-même et ne se meut que grâce à la vapeur pestilentielle, remplaçait les jolis gestes de la main, animée par le souffle vivant de l’homme. Il courut à ce nouveau champ de bataille pour livrer au machinisme un combat suprême. Un de ses admirateurs passionnés qui habitait le pays, M. Fleming, fit serment de rétablir le filage à la main. On chercha longtemps les outils, le rouet n’étant plus guère connu qu’à Covent Garden au moment où Marguerite chante : « Quel est donc ce jeune homme ?... » On battit toute la vallée de Langdale, on fit des annonces dans les journaux. Enfin, chez une vieille femme qui avait filé, un demi-siècle auparavant, on découvrit un rouet caché comme ce fuseau que trouva la belle princesse des contes de fées, et qui, la piquant, l’endormit pour cent ans. Aussitôt, en effet, la vallée offre l’image de ce qu’elle était il y a cent ans. Ce premier rouet est porté en triomphe à travers les rues, comme le tableau de Cimabué, dans Florence. Bientôt on découvre un métier en vingt morceaux. Mais comment les recoller ? Heureusement un dessin du métier qui est sculpté sur le campanile de Giotto, « la tour du berger », restitue les traditions du moyen âge, de même que demain quelques vers d’Homère dans l’Odyssée apprendront aux ruskiniens à blanchir la toile qu’ils auront préparée. Peut-être cette toile est-elle un peu rugueuse. Mais on s’en console en ouvrant le volume des Sept Lampes de l’Architecture et en y lisant ces mots : « Il est possible pour des hommes de se transformer en machines et de ravaler leur travail au niveau de celui d’une machine, mais tant qu’ils travaillent comme des hommes mettant leur cœur à ce qu’ils font et le faisant de leur mieux, peu importe qu’ils soient de mauvais ouvriers : il y aura cela dans la facture, qui est au-dessus de tout prix : on verra clairement qu’il y a des endroits où l’on s’est complu davantage que dans d’autres, qu’on s’y est arrêté et qu’on en a pris soin, que là se trouvent des morceaux sans soin et hâtés,... mais l’effet du tout comparé au même objet fait par une machine ou une main mécanique sera celui de la poésie bien lue et profondément sentie aux mêmes vers récités par un perroquet. » Bientôt, en effet, cette toile, fabriquée d’abord à Langdale, ensuite à Keswick, fait vivre les vieilles femmes et les robustes ouvriers du village. La mode s’en mêle et l’on entend dire que, dans les corbeilles de mariage, on aperçoit quelquefois du Ruskin linen.

Une autre voix s’élève de l’île de Man. Elle dit que le filage de la laine va toujours diminuant. Les femmes quittent donc leurs rouets et leurs cottages pour aller travailler dans les mines. Les jeunes filles n’apprennent plus à filer. Pourtant les moutons noirs de l’île donnent toujours leur laine et l’on demande de tous côtés le tissu résistant du homespun, Ruskin se met en campagne, trouve des capitaux, bâtit un moulin, à Laxey, et avec son lieutenant, M. Rydings, y organise des machines nécessaires pour carder la laine et blanchir le drap. Machines, disons-nous, mais machines animées par une force directe de la nature, non par une force artificielle, machines où le moteur est esthétique et immortalisé par Claude Lorrain dans son Molino. « Car la machine n’est proscrite de la Guild que là où elle remplace soit un exercice corporel qui est sain, soit l’art et la précision de la main qui sont nécessaires dans une œuvre décorative. Le seul moteur permis est une force naturelle, le vent ou l’eau (l’électricité peut-être dans l’avenir pourra être tolérée), mais la vapeur est absolument proscrite, comme étant un immense et furieux gaspillage de combustibles pour faire ce que chaque fleuve ou chaque brise fait sans dépense. » Et puisqu’on n’a plus de monnaies esthétiques, comme le beau florin de Florence, on n’usera point de monnaie. Les fermiers apporteront leur laine qui sera emmagasinée dans le moulin et ils s’en retourneront payés soit en drap, soit en fil pour les tricots qu’on fera à la maison, soit en laine préparée pour le filage au rouet. Ces conceptions hardiment réactionnaires n’ont point fait sombrer l’industrie du Laxey homespun. Elles ne sont d’ailleurs rétrogrades qu’au premier aspect. Elles ouvrent sur l’avenir de curieuses échappées et quand Ruskin nous dit que toute industrie doit emprunter sa force motrice aux vents, aux fleuves, on ne peut s’empôcher de se demander si cet esthéticien n’a pas trouvé dans ses rêves la formule de tout le machinisme à venir, applicable le jour où l’électricité, en transportant les forces, aura mis la puissance immense et inutilisée des fleuves et des vents, non plus seulement au service des riverains ou des montagnards, mais à la portée de tous...

S’il a aussi vigoureusement lutté, au dehors, parmi les foules indifférentes, pour la subordination de la vie publique aux lois esthétiques, à plus forte raison leur a-t-il subordonné la sienne. Il n’est pas de ces prêtres qui, selon son expression, « vont dîner chez les riches et prêcher les pauvres ». Chez lui, à Brantwood, au bord du lac de Coniston, il a imaginé des défrichements fort coûteux afin de détourner les paysans du travail des villes qui les enlaidit et pourtant les attire. Il a donné lui-même l’exemple du labeur musculaire en bâtissant un petit port sur le lac avec quelques-uns de ses disciples, entre deux traductions de Xénophon, et en réparant, avec ses étudiants d’Oxford, une route près d’Hinksey. Les railleries n’arrêtèrent point ces étranges cantonniers qui brisèrent plus de pioches et dépensèrent plus de temps que ne l’eussent fait des manœuvres ordinaires. Le Maître a pris aussi des leçons de menuiserie et de peinture en bâtiment. Par quelques-uns de ces traits, il ressemble à Tolstoï, dont il a dit : « Ce sera mon successeur », et qui a dit de lui : « C’est un des plus grands hommes du siècle ». Poursuivant jusqu’au bout sa lutte contre le machinisme, il a proscrit le gaz de sa maison et s’est opposé de toutes ses forces à l’établissement d’une voie ferrée à Ambleside dans la pittoresque contrée des lacs, qu’il habite. La haine de la vapeur lui a inspiré des arguments inattendus. Voulez-vous savoir à quoi servent les chemins de fer ? a-t-il crié à ses concitoyens. Le voici :

La ville d’Ulverstone est à douze milles de chez moi, dont quatre milles de route de montagne auprès du lac de Coniston, trois à travers une vallée pastorale, cinq le long de la mer. On trouverait malaisément une promenade plus jolie et plus saine. Jadis, si un paysan de Coniston avait affaire à Ulverstone, il cheminait jusqu’à Ulverstone, ne dépensait rien que le cuir de son soulier sur la route, buvait aux ruisseaux, et s’il avait dépensé un couple de batz (deux sous) quand il atteignait Ulverstone, c’était le bout du monde. Mais maintenant il ne penserait jamais à faire cela. Il marche d’abord trois milles dans une direction opposée pour trouver la station du chemin de fer, ensuite il fait en chemin de fer vingt-quatre milles pour aller jusqu’à Ulverstone, en payant deux shillings sa place. Durant ce transit de vingt-quatre milles, il gît oisif, couvert de poussière et stupide, et il a ou plus chaud ou plus froid qu’il ne voudrait. Dans les deux cas, il boit de la bière à deux ou trois stations, passe son temps, dans l’intervalle, avec quelqu’un qu’il aura trouvé, en parlant sans avoir quoi que ce soit à dire, et de telles conversations deviennent toujours vicieuses. Il arrive à Ulverstone éreinté, à moitié saoul et d’ailleurs démoralisé et de trois shillings au moins plus pauvre que le matin…

Non seulement le Maître ne permet pas aux wagons de transporter sa personne, mais il ne leur fait même pas transporter ses livres, autant du moins que cela lui est possible. Les volumes, que son éditeur envoie de sa librairie d’Orpington à sa maison de Londres, voyagent en charrettes.

Cette librairie elle-même est une application pratique des préceptes ruskiniens. Elle n’ouvre pas sur une rue sans horizon, sans ciel, et ne contient pas de machines, ni d’employés agissant machinalement, loin de tout spectacle esthétique et privés de toute initiative individuelle. Si vous prenez la route d’Orpington et si vous faites douze milles dans cette direction, vous atteignez enfin une campagne paisible, pittoresque, égayée par les collines du Kent, et vous trouvez entre autres maisons, parmi des champs de choux et de roses — les roses qu’on voit sur la couverture des brochures de Ruskin, — un petit cottage appartenant à M. Allen. Dans ce petit cottage il y a pour 700 000 francs de volumes diversement reliés et une famille tout entière occupée à les cataloguer et à les expédier à ceux qui sont curieux de les lire. Ce sont là des amis, des admirateurs, des disciples du grand écrivain. Pas d’éditeur, pas de courtiers de librairie, pas d’intermédiaires. Les mêmes mains qui emballent les livres, écrivent des traités sur la doctrine du maître ou gravent ses dessins. Lorsqu’il y a vingt ans, l’auteur de Sésame et les Lys décida d’être son propre éditeur et inaugura cette étrange industrie de village, en plein champ, tous les libraires crurent à un désastre proche et inévitable. Ruskin les railla ainsi : « Sans doute je pourrais tirer de mes livres quelque argent si je me résignais à corrompre les critiques des revues, à payer la moitié de ce que je gagne aux libraires, à coller des affiches sur les réverbères et à ne rien dire qui déplaise à l’évêque de Peterborough ». Et aujourd’hui le succès commercial parle assez en faveur de sa conception nouvelle. On calcule qu’en neuf ans seulement, un seul volume, les Sept Lampes de l’Architecture, a rapporté 75 000 francs à son auteur. Le profit net d’une seule édition des Modern Painters s’est élevé à 150 000 francs. Des volumes qui datent de trente ans comme Sésame et les Lys, se vendent encore à raison de trois mille exemplaires par an, chaque exemplaire étant de 6 francs. Les roses de Sunnyside ont porté bonheur aux lys du jardin de Maud, et la librairie esthétique « établie dans les solitudes du Kent », comme une protestation contre la laideur des boutiques modernes, apparaît aussi comme la prodigieuse habileté de ce rêveur.

Ainsi les actes, chez Ruskin, ont toujours suivi de près les idées. Sa devise est To-day. S’il écrit, c’est comme on se bat, pour obtenir des résultats évidents, immédiats, décisifs. Et il en a obtenu, sinon autant qu’il en a cherché, du moins plus qu’aucun critique d’art n’en pourrait montrer. La première chose qui frappe l’étranger se promenant dans les salles de la National Gallery, c’est l’éclat cristallin de toutes les toiles : il s’aperçoit alors qu’elles sont toutes sous verre, comme nos aquarelles. L’atmosphère enfumée de Londres oblige les Anglais à prendre cette précaution, mais ils ne la prenaient pas, autrefois, et c’est Ruskin qui, en 1845, dans une lettre adressée au Times, suggéra cette idée qui finit par être adoptée. Une chose qu’on remarque aussi bien vite, c’est la prodigieuse richesse de la Gallery en tableaux des Primitifs. Cinq salles consacrées aux écoles de Sienne et de Florence, contiennent des Botticelli, des Lippi, des Benozzo Gozzoli, des Perugin, des Ghirlandajo, des Pinturicchio, d’une exquise pureté. Notre Louvre ne nous offre point les mêmes ressources. Or, en 1843, la National Gallery ne possédait presque rien de ces maîtres et le cri de reproche que jeta Ruskin à son retour d’Italie, nous voyons comme il fut entendu. Si nous pénétrons dans la salle des Turner, nous apercevons encore mieux le plein succès de sa campagne en faveur du grand paysagiste, et si nous descendons dans les sous-sols, en y trouvant exposés les dessins ou aquarelles, et jusqu’aux plus minces croquis de l’auteur de Didon à Carthage, nous verrons que les Modern Painters ne furent pas publiés en vain. Non plus, d’ailleurs, les Pierres de Venise, ni les Sept Lampes de l’Architecture, car l’architecture anglaise tout entière a été transformée depuis que ces livres ont paru et en partie selon leurs conseils. De pseudo-grecque qu’elle était, elle est devenue d’un gothique sobre, d’une teinte hollandaise riante, d’une variété pittoresque. En particulier, les architectes du Museum d’Oxford, sir Thomas Dean et M. Woodward, se sont conformés aux préceptes de Ruskin. Ils ont permis à leurs ouvriers d’imaginer eux-mêmes les détails de l’ornementation, de décorer à leur guise les chapiteaux et les tympans, et l’on y voit maintenant, à la place de l’acanthe classique et découpée pour ainsi dire à l’emporte-pièce, des fougères anglaises, qui révèlent toute l’inexpérience, mais toute la liberté naïve du tailleur de pierres. C’est à Oxford aussi qu’un groupe de jeunes artistes enthousiastes tentèrent, sous la direction de Ruskin, la décoration à fresque de la bibliothèque de l’Union Debating club. Le temps a effacé depuis ces essais faits dans de mauvaises conditions matérielles, mais ce n’est pas vainement que le maître des Lois de Fiesole anima de son feu sacré des hommes comme Dante Rossetti, Morris, Munro, Millais, Hunt, Woolner, Prinsep et Burne-Jones. Ceux d’entre eux qui n’étaient pas connus alors ont fait depuis assez bonne figure et les teintes d’enthousiasme jetées ce jour-là sur leurs âmes par Ruskin ont duré plus que les couleurs étendues sur les murs de l’Union Debating club.

Ses disciples lui font honneur. L’un d’eux, M. Giacomo Boni, s’est occupé de la conservation des monuments d’Italie et les régit selon les méthodes du maître. De ses cours de dessin au collège des adultes sont sortis des artistes : graveurs, dessinateurs ornemanistes, sculpteurs sur bois ; MM. George Allen, W.-H. Hooper, Arthur Burgess, Bunney, E. Cooke, W. Ward, qui l’aident aujourd’hui de leurs travaux. Les premiers préraphaélites qu’il a défendus ont triomphé. Les néo-préraphaélites, comme Burne-Jones, qu’il a encouragés dès le premier jour, sont déjà au-dessus des fluctuations d’opinion, et pour ainsi dire entrés dans l’histoire. Deux des paysagistes qu’il a le plus acclamés, Hook et Brett, sont parmi les premiers, et peut-être les premiers de leur pays. On peut dire hardiment que la moitié du grand art anglais contemporain est dû à Ruskin, tant par son ascendant sur les artistes, qui fut sérieux, que par son influence sur le public, qui fut immense. Car pour qu’il y ait un grand art dans un pays, il ne suffit pas qu’il y ait de grands artistes en puissance, il faut encore qu’il y ait des amateurs pour les admirer, pour les encourager, pour les comprendre, et — s’il faut dire le mot — pour les faire vivre. Ruskin a centuplé le nombre de ces amateurs. À ses compatriotes, il a appris à voir la nature, à regarder et à aimer les tableaux. C’est ce que même ses ennemis ne peuvent nier. Il y a déjà longtemps, miss Brontë écrivait : « Je viens de lire les Modern Painters et j’ai pris à cette œuvre beaucoup de plaisir nouveau, et j’espère quelque édification. Dans tous les cas, elle m’a fait sentir combien j’étais ignorante auparavant du sujet qu’elle traite. Jusque-là, je n’avais eu qu’un instinct pour me guider dans l’appréciation des œuvres d’art, je sens maintenant comme si j’avais marché à l’aveuglette. Ce livre semble me donner de nouveaux yeux... » Ce n’est pas miss Brontë seule qui pourrait signer cette lettre. Ce sont tous les Anglais pour qui, depuis quarante ans, a thing of beauty is a joy for ever.

À la vérité, cette beauté, il ne l’a pas restituée dans la vie nationale comme il l’aurait voulu ; mais pour avoir visé trop haut, il n’en a pas moins atteint certains buts. Ainsi, en 1854, il écrivit une vigoureuse diatribe contre le Palais de Cristal, « cette serre à concombres ornée de deux cheminées », et blâmant les dépenses qu’on faisait pour la nouvelle architecture de verre et de fer, il suggéra l’idée d’une société pour la préservation de vieux monuments de pierre. On ne détruisit pas le Palais de Cristal, mais on fonda la société qu’il avait demandée. De même, si l’on n’a pas coupé les rails des chemins de fer ni remisé les locomotives, on a compris, en Angleterre, qu’un paysage pouvait être un élément de joie pour les yeux, et une oasis pittoresque, une source de richesse, et il y a peu d’années, des artistes étaient convoqués devant une commission des Pairs pour dire si telle vallée ne serait pas défigurée par un chemin de fer qu’on projetait d’y établir. Si tous les riches Anglais n’ont pas vendu leurs hôtels de Londres, afin d’aller restaurer et habiter les vieux palais de Vérone, du moins l’un d’eux, qui porte un grand nom de poète, a réalisé, à Venise, le rêve du grand esthéticien. Enfin la propagande ruskinienne en faveur des costumes pittoresques et des fêtes symboliques du bon vieux temps n’a pas échoué si complètement qu’on pourrait le croire. L’étranger qui passerait à Chelsea, le premier jour de mai, devant le collège de jeunes filles de Whitelands, et qui obtiendrait la permission d’entrer, verrait la chapelle et le hall couverts de fleurs, de fleurs envoyées par les anciennes élèves, de tous les points de l’Angleterre. C’est que, ce jour-là, l’on fête le retour du printemps. Les cent cinquante élèves, assemblées dans le hall, ont élu une des leurs Reine de Mai, au scrutin secret. Elle a été choisie, non pour sa beauté ni pour sa science, mais parce qu’elle s’est fait aimer. La voici qui paraît. Ses compagnes font une double haie et tendent des palmes qui forment une voûte au-dessus de sa tête, lorsqu’elle passe. Elle est couronnée de fleurs, vêtue d’une robe archaïque, dessinée par Kate Greenaway, et parée d’une croix d’or, dessinée par Burne-Jones. Derrière elle, marche la reine de l’an passé, couronnée seulement de myosotis. Puis elle monte sur son trône, et c’est au tour de ses compagnes de défiler devant elle pour la saluer et recevoir de ses mains des cadeaux — qui sont les œuvres de Ruskin, magnifiquement reliées. Il semble qu’on entende toutes ces corolles assemblées murmurer les mots qui sont là, sous les feuilles de Sésame et les Lys : « Que vous le sachiez ou non, vous devez toutes avoir des trônes dans bien des cœurs et une couronne qu’on ne dépose pas. Reines vous devez toujours être, reines pour vos fiancés, reines pour vos maris et vos fils ; reines d’un plus haut mystère pour le monde au-dessous de vous qui s’incline et s’inclinera toujours devant la couronne de myrte et le sceptre sans tache de la femme... C’est peu de dire d’une femme qu’elle ne détruit pas les fleurs là où elle pose le pied, il faut qu’elle les ranime ! Les campanules doivent, non s’affaisser quand elle passe, mais fleurir... » Les prix ne sont pas distribués à la suite d’un concours, car le maître a horreur des compétitions. La Reine en dispose souverainement. Celle-ci aura un prix « parce qu’elle est fidèle à ses amies » ; celle-là « parce qu’elle goûte la musique » ; cette autre « parce qu’elle est toujours gaie » ; cette autre enfin « parce que la Reine l’aime bien ». Et il est particulièrement piquant, dit un témoin, de voir le sourire de reconnaissance de la Reine, lorsqu’une amie préférée passe et lui baise les mains en recevant son livre. Le matin, des chants, à la chapelle, ont précédé par des hommages au roi de l’Éternité ces hommages à une reine d’un jour. Et le soir, si celle qui a reçu en prix le Ruskin Birthday Book l’ouvre à la page du 1er mai, elle n’y trouvera pas, comme dans les journaux socialistes qu’on crie au même moment dans les rues, des nouvelles de la grève universelle, des récriminations contre la loi du travail de chaque jour, mais ces mots du Maître : « Si l’on fait résolument ce qui est le devoir, avec le temps on en vient à l’aimer ».

Sans doute c’est bien peu de chose que cette petite protestation dans un pensionnat perdu dans Londres, contre l’unanime indifférence et l’universelle laideur. Mais les élèves de ce pensionnat sont destinées à l’enseignement ; plus d’une a déjà institué, dans son école de village, la fête esthétique de Ruskin. Les fleurs de la couronne sont fanées : les semences de l’idée germent encore dix années après, au loin, jusqu’en Irlande. Et aujourd’hui, lorsque revient le 1er mai, le tableau qui se présente à toutes ces imaginations n’est pas celui d’un meeting enfumé où des hommes chauves, vêtus de noir, pédants et haineux, crient aux travailleurs de tous les pays : « Unissez-vous et ne travaillez pas ! » quelque chose comme le tableau de la Salle Graffard, de M. Béraud ; c’est une vision de paix, de joie et de belles parures ; c’est la prédication, non des docteurs socialistes, mais de la nature, dont les premiers présents ne sont dus qu’au long, pénible et obscur labeur de la plante pendant l’hiver. Elle leur enseigne, non la grève, mais le travail ; non la révolte contre les lois humaines, mais l’obéissance aux lois éternelles, que nous pouvons méconnaître, mais que nous ne pouvons pas violer.