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Ruskin et la religion de la beauté/Partie 2/Chapitre 4

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CHAPITRE IV

La modernité.


Toutes ces paroles sont bien de notre temps. Elles en ont la curiosité analytique, les images cosmopolites, la tendresse humaine. Une autre époque ne les eût ni inspirées ni comprises. Si l’on examine en effet, d’une part, quelles sont les trois grandes caractéristiques de la vie que nous vivons, on trouvera qu’elle est plus savante que celle de nos pères, c’est-à-dire qu’elle recherche davantage les raisons de ses impressions, qu’elle est plus cosmopolite, c’est-à-dire qu’elle se colore de souvenirs glanés en plus de pays divers, et qu’elle est plus sociale, c’est-à-dire plus hantée par les rapports des classes entre elles et plus sensible à leurs peines de vivre comme à leurs désaccords. Si, d’autre part, nous résumons les impressions que nous laisse la critique ruskinienne, comparée à la critique d’art ordinaire, nous nous apercevrons qu’elle va plus loin dans l’examen minutieux des œuvres, qu’elle prend ses exemples en plus de pays et plus de paysages et qu’elle est mieux pénétrée du sens social de l’art, et de ses obscures affinités avec la vie des foules. Et par ces trois côtés, qui sont les plus apparents de son œuvre, l’homme de Brantwood apparaît non comme un écrivain d’hier, mais comme un écrivain d’aujourd’hui et mieux encore de demain. Chaque jour qui s’écoule, comme une feuille qui tombe, laisse voir davantage de son ciel. Parce que notre vie est de plus en plus analyste, voyageuse et inquiète, parce que nous avons de plus en plus d’informations, d’images et de pitié, nous nous sentons plus de sympathie pour sa science, pour son tourisme et sa sociologie. Ceux qui, trompés par ses aspects lakistes et loyalistes, l’appellent « suranné » n’ont compris ni son œuvre ni notre vie.

Sans doute il y a eu de tout temps des analystes de la nature et de l’art, mais ils n’ont pas été servis de tout temps parles outils et les documents de la science ou de la critique historique contemporaines. Il y a eu de tout temps des artistes, mais ils n’eussent pas toujours pu choisir leurs exemples dans tous les musées de l’Europe, aller étudier les teintes de tous les glaciers, tremper leurs pinceaux d’aquarelle dans l’eau de tous les lacs. Il y a eu de tout temps des apôtres et des âmes vibrantes aux misères des humbles, mais il n’y a pas eu sans cesse, dans les hautes classes de la société, cette obsession de la fraternité pour les plus humbles, et toutes les journées qu’a vécues l’humanité n’ont pas été attristées ou enchantées par l’attente fiévreuse d’un « grand soir ». Ruskin combat donc son siècle, comme le nourrisson dont parle La Bruyère bat sa nourrice, tout dru de la force que son lait lui a donnée, et les paroles mômes qu’il prononce portent le reflet de tout ce qu’il a maudit.

Nous avons entendu d’abord ses paroles d’analyste et elles nous ont fait souvenir de ce mot de Mazzini : « Ruskin est le plus puissant esprit analytique en ce moment en Europe ». Il a porté l’investigation scientifique au cœur même de la poésie, — désarticulant les mots pour examiner leur mécanisme et les raisons de leurs images ou de leur chant, mettant en figures géométriques les moutonnements des nuages, afin de se rendre compte de leurs perspectives et de leurs systèmes d’ombres portées, faisant la géologie des montagnes de Turner, la botanique des arbres de Claude Lorrain, la psychologie des anges de della Robbia, l’aviation des oiseaux de Pollajuolo ou de Ghiberti, la pathologie de la tête sculptée de Santa Maria Formosa, la dynamique des bas-reliefs de Jean de Pise, fouillant dans toutes les sciences pour y trouver des étais à ses bâtisses esthétiques, dès lors se passionnant pour ou contre les thèses de Saussure, de Darwin, de Tyndall, de James Forbes, d’Alphonse Fabre, de Heim, émettant ses théories à lui sur la façon dont se meuvent les serpents et progressent les glaciers, se souvenant devant les sculptures grecques ou florentines de la variabilité des espèces, toujours préoccupé de donner à ses systèmes les apparences d’une rigueur expérimentale. Nous l’avons vu remplir ses livres d’exemples ordonnés comme des équations, d’épreuves et de contre-épreuves, et parfois de diagrammes. On l’a vu dès 1843, à Venise, étudier, au moyen du daguerréotype, des détails d’architecture qui jusque-là avaient échappé à l’attention, et dès 1849, le premier sans doute, photographier le Cervin. Il nous semble, à feuilleter ses livres, que nous tournions les pages des manuscrits de Léonard de Vinci, pages touffues, riches et hachées d’éclairs, où une notation de balistique suit un document myologique, où les croquis chevauchent sur les calculs, où les caricatures s’insinuent parmi les essais sur l’aviation, et la mécanique parmi les paysages. Comme Léonard, Ruskin a senti, en toutes choses, la beauté de la science et cherché à constituer, en toute occasion, la science delà beauté. À l’entendre, on doute parfois s’il a vécu dans les musées plutôt que dans les laboratoires ; on se le figure volontiers tel que M. Edelfelt représenta un jour M. Pasteur : le regard et la pensée fortement attachés à un bocal qu’il manie au jour clair des cliniques. Et l’on ne s’étonne plus que sir John Lubbock, interrogé sur la question de savoir si Ruskin était comparable à Goethe, répondit qu’assurément il avait fait beaucoup plus pour la science, et que, sans prétendre à une connaissance profonde, il avait montré un extraordinaire don naturel d’observation : car toutes ses paroles sont pleines des préoccupations que donnent les découvertes de la science contemporaine et comme nourries et débordantes de ses enseignements.

Qu’elles soient plus pleines encore de préoccupations sociales, c’est ce que nous avons noté dès le premier regard jeté sur les formes extérieures de sa pensée. Outre ceux de ses ouvrages qui traitent expressément d’économie politique, comme Unto this Last, Munera Puberis, Time and Tide, The Crown of Wild Olive, Fors Clavigera, A Joy for ever, il en est beaucoup d’autres qui y touchent par quelque côté. Bien rarement l’esthéticien a pu écrire tout un chapitre sur l’art sans que le souvenir des êtres humains « qui ont de fortes objections à écouter une conférence sur les mérites de Michel-Ange lorsqu’ils ont faim et froid », ne soit venu troubler sa sérénité. Dans toutes ses paroles, il est l’homme qui de l’hôtel Danieli, à Venise, écrivait ces mots dans Fors Clavigera :

Voici une petite coquille de bucarde grise posée devant moi, que j’ai ramassée l’autre jour dans la poussière de l’île Santa-Helena et une coquille de limaçon brillamment tachetée, tirée des sables arides du Lido, et je voudrais me mettre à les dessiner et à les décrire en paix. Oui, et tous mes amis me disent que c’est là mon affaire. Pourquoi ne puis-je penser à cela et être heureux ? Mais hélas ! mes prudents amis, trop peu de toutes les choses auxquelles j’ai à penser me sont permises, car ce flot verdâtre qui passe en tourbillonnant devant mon seuil est plein de cadavres qui flottent et je dois laisser mon dîner pour les ensevelir, puisque je n’ai pu les sauver et mettre mon coquillage à mon chapeau et prendre mon bourdon à la main pour chercher quelque rivage qui ne soit pas encombré encore !

Il y a vingt et un ans que ces paroles furent écrites. Aux dilettantes qui voyageaient, cet hiver-là, en Italie, elles eussent semblé incompréhensibles. On les comprend maintenant, ou du moins, on devine leur sens douloureux et profond. On ne s’étonne plus de voir un touriste prendre garde aux êtres vivants et souffrants des pays qu’il traverse autant qu’aux pierres des monuments. Et s’il ajoute que « c’est la plus vaine des affectations que d’essayer de mettre de la beauté dans des ombres, tandis que toutes les choses réelles qui projettent ces ombres sont laissées dans leurs difformités et leurs misères », et s’il en prend prétexte, au milieu d’une dissertation d’art, pour nous parler de grèves, de salaires et de coopération, nous trouvons dans ses paroles quelque chose qui nous semble plus adéquat encore à la vie que nous vivons.

Enfin elles répondent à nos instincts nomades et à nos curiosités cosmopolites. Ruskin ne se contente pas d’enseigner à Oxford ; il suit ses élèves dans leurs voyages à Amiens, à Florence, à Venise, pour les garder des suggestions hérétiques des Murray, des Baedeker ou des Woerl. Il les suit au moyen de petites plaquettes de vingt pages, à reliure souple, aisément maniables, vite lues, qu’on met dans sa poche en quittant l’hôtel, qui n’immobilisent point une main, qui ne vous empêchent ni d’acheter une brassée de fleurs d’amandiers sur le Lung’Arno en revenant des Uffizi, ni de donner à manger aux pigeons de Saint-Marc en allant au palais des Doges. Ce sont les Mornings in Florence le St Mark’s Rest et « Our fathers have told us » ou The Bible of Amiens. Une fois venu dans la chapelle ou au musée, on tire de sa poche le livret et ce petit démon chuchoteur, habillé de rouge, plein de promesses et de surprises, fait des trous dans les vieux murs et dans les vieilles toiles, et par ces trous apparaissent des horizons d’idées, des vallées de rêveries, et des siècles d’histoire. Ainsi lorsqu’on ouvre une de ces lucarnes percées dans l’interminable corridor du Ponte Vecchio, reliant les Uffizi au palais Pitti, si l’on se détourne des innombrables portraits des grands-ducs enfumés, on voit se dérouler l’Arno et Florence et les montagnes de marbre et les jardins, et les cimes neigeuses, et les villas des décamerons, et les chartreuses des saints, et les loggias et les portiques, toute une nature vivante, éveillée, gaie, qui tient compagnie au cœur et luit tout à coup parmi tant de choses mortes, pour dire au voyageur : Las ! ne t’attriste pas ! Tout ce que tu vois vit encore. Sur ces toiles, les arbres ont jauni et les bouquets sont noirs, mais au dehors il y a des forêts qui verdissent, des fleurs qui parfument, des rivières qui passent, des femmes qui sourient, des chevaliers qui combattent, des peuples qui acclament ou qui maudissent, — et les souffles d’air qui émoussent les pointes des cyprès de San-Miniato ou font hocher les têtes des lys de Fiesole, sont aussi forts et aussi doux que lorsqu’ils moissonnaient les parfums des lys blancs de l’Angelico ou semaient sur le ciel bleu les lys d’or des drapeaux de Charles VIII !

En restituant ainsi la vie aux œuvres d’art fanées et aux cités refroidies, en mêlant à sa critique ce que la nature ne nous refuse jamais de charme, et ce que la pensée nous impose toujours de tristesse, Ruskin a donné un sens aux voyages que nous faisons. Sans lui, nous avions tout : les trains rapides qui permettent de courir d’un monument à l’autre, et ainsi de comparer sans transition le portail d’Amiens aux portes de bronze de Ghiberti, les wagons-lits qui font qu’on arrive devant ces chefs-d’œuvre, la tête reposée, l’esprit dispos, et ainsi prêts à en démêler les significations les plus délicates. Nous avions les hôtels et l’attirail quasi féerique du confort moderne, où une pression du doigt sur un bouton supprime la distance, sur un autre produit la lumière, sur un troisième produit la chaleur, où des serviteurs prudents et polyglottes épargnent jusqu’à la fatigue d’un ordre, où ainsi tout silencieusement conspire pour laisser à l’esprit toute sa puissance de pénétration, entre les visites aux musées, et à l’âme toute sa force d’évocation des temps, entre les lectures des historiens. Nous avions de la sorte tout ce qu’il fallait pour courir le monde : il ne nous manquait qu’une raison de le courir et d’en jouir en le courant. Ruskin nous l’a donnée. Nous marchions : il nous a fait changer d’horizon. Nous voyions, il nous a fait regarder. Il nous a fourni des raisons plausibles de nos inquiétudes et des prétextes nobles à nos délassements. Il nous a dit où nous allions et pourquoi. Il l’a dit surtout à ses compatriotes, et parce qu’ils l’ont cru, les voilà cent fois plus attentifs aux choses esthétiques qu’ils traversent, et leur visage prend devant elles une expression d’extase qu’on chercherait vainement en qui ne fait point partie de ce que les sacristains d’Italie appellent déjà la confraternita di Ruskin.

Les comprennent-ils mieux ? Je n’en jurerais pas, mais ils savent qu’un Anglais les a compris. En jouissent-ils davantage ? Ils savent du moins que quelqu’un qui était de leur race et de leur foi en a joui, et cela pour des raisons scientifiques, pour des motifs moraux qu’il est honorable de partager. Grâce à lui, grâce à son goût historique et à ses évocations d’humanités disparues, on a le sentiment que des générations ont passé devant ces chefs-d’œuvre et ont joui, ont aimé, ont admiré. On jouit, on aime, on admire donc. On croit s’unir, par cette continuité d’admiration, à la grande âme universelle, qui a vibré et vibrera longtemps devant le même horizon. Lorsque vous êtes à un balcon du palais des Doges ou aux fenêtres du campanile de Sainte-Marie des Fleurs, ou encore lorsque, au plus haut de la dernière tourelle de la cathédrale de Milan, vous cherchez à découvrir le moutonnement bleu et lointain des Alpes, si vous examinez la pierre que vous touchez, vous la verrez barbouillée, couturée d’inscriptions, de noms et de dates, — noms d’habitants de tous les villages de l’Europe, et dates de toutes les années, bonnes ou mauvaises, de cette fin de siècle. Tous ces gens de conditions humbles, Allemands ou Anglais pour la plupart, qui occupent le meilleur de leur temps passé ici, à graver leurs noms inconnus dans ces marbres illustres, à amarrer quelque chose de leur vie éphémère à ces monuments quasi éternels, éprouvent bien un inconscient désir de communier en admiration, à ce moment précis, avec le reste de l’humanité. Ils ont bien le sentiment qu’ils s’ennoblissent en touchant ces pierres, but de tant de pèlerinages, et qu’ils s’honorent en les déshonorant de leurs gribouillages éhontés. Cette visite unique est un éclair de poésie dans leur existence. Ils la raconteront plus d’une fois dans le cottage familial, parmi les travaux de couture, ou dans la bierbrauerei, parmi les pipes, — voyageurs anonymes, rapides flots d’un fleuve qui, en passant dans une ville, reflètent un instant les palais et les cathédrales et plus loin des montagnes, des forêts et toutes les couleurs chatoyantes et diverses posées sur leurs bords, puis s’en vont rejoindre l’océan, la foule, le train-train de chaque jour, — la vie grise et monotone qui ne reflète plus rien.... Mais si, dans le moment où ces passants se colorent de ce reflet, on leur demandait : « Que pensez-vous ? Qu’éprouvez-vous ? » ils ne sauraient le dire. Ceux qui ont lu Ruskin le savent, — car ce qu’ils n’ont pas vu dans les cieux, ils l’ont trouvé dans ses diagrammes, ce qu’ils n’ont point deviné dans les pierres, ils le découvrent dans ses antithèses et ce qu’ils eussent oublié d’aimer dans les réalités vivantes et tangibles, ils l’adorent dans ces images qu’un, grand poète pour eux a peintes d’amour.

Plus encore que d’un savant et que d’un sociologue, c’est donc d’un guide que Ruskin emploie le langage. Il en grandit les fonctions jusqu’à l’apostolat et fait de l’auberge où elle s’exerce un temple qui ne devrait pas nous sembler moins sacré, parce que, d’aventure, il serait pourvu d’ascenseurs et d’électricité. On s’émeut bien dans tels châteaux, au souvenir du passage d’un roi, dans tels monastères à la révélation du séjour d’un saint. Car le château était autrefois le signe matériel de la puissance ; le monastère celui du zèle et du dévouement. Tous deux ils se dressaient sur les monts et par les plaines comme les haltes nécessaires de qui voulait connaître le monde dans sa grandeur ou dans sa charité. Aujourd’hui que les rois descendent à l’hôtel et que les saints en voyage ne portent pas de costumes spéciaux ni n’habitent plus d’architectures révélatrices, l’auberge a hérité la poésie des vieilles demeures seigneuriales ou monacales. D’ailleurs, elle est souvent faite d’un palais comme à Venise ; elle contient souvent une chapelle, comme sur les bords de la Méditerranée. Un apôtre peut donc y parler, comme dans un cadre naturel, et ses grands gestes vont s’y déployant à leur aise. Ruskin est cet apôtre des caravansérails cosmopolites. Il apparaît comme l’archange des Cook’s Tours et le prophète des Terminus. Devant lui marchent, nuit et jour, grâce à la locomotive, la colonne de feu et la colonne de fumée. Autrefois, au temps des vies sédentaires et des destinées enracinées, on n’eût rien compris à cette fonction d’un esthéticien conducteur de peuples. Mais aujourd’hui que l’humanité errante a jeté bas ses lares, éteint ses foyers et s’en va sur toutes les plages, au pied de tous les monts ou encore dans les villes mortes transformées en reliquaires afin de mieux connaître cette terre qu’elle trouve trop petite et ce passé qu’elle trouve trop court ; aujourd’hui qu’incertains d’une vie future nous cherchons à prolonger notre existence plutôt en deçà d’elle-même, à revivre les siècles déjà vécus en nous identifiant avec les vies peintes dans les musées ou à ressentir quelque chose des vies multiples des cités et des foules que nous traversons, — ce guide esthétique est devenu, comme le prêtre, un pourvoyeur d’infini.... Il nous dispense la vie des âges morts et des peuples inconnus. Ses paroles nous versent la vie : elles sont la vie même que nous vivons et surtout elles sont celle que nous voudrions vivre. Elles sont analytiques comme notre vie scientifique ; elles sont suggestives comme notre vie cosmopolite ; elles sont inquiètes comme notre vie sociale. Elles ont de la vie la mobilité, ayant touché à tous les sujets, nous ayant poussés vers toutes les rives. Elles en ont les contradictions, ayant reflété toutes les impressions et tous les systèmes. Elles en ont la souplesse, ayant mêlé l’enthousiasme à l’ironie et l’humour à l’amour. Et si elles gardent çà et là quelque mystère, c’est que la vie, dans ses complexités et ses diversités innombrables, est aussi mystérieuse peut-être que la mort....