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Rutebeuf - Œuvres complètes, 1839/Préface

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Œuvres complètes de RutebeufChez Édouard Pannier1 (p. v-xxxii).

PRÉFACE


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Parmi les nombreux poëtes qui, grâce à leurs compositions satiriques ou joyeuses, amenèrent durant le 13e siècle la langue d’oil à son point culminant de perfection et de progrès, celui dont le nom a été jusqu’ici le plus universellement répété depuis peu avec éloges, et dont il importait de mettre au jour préférablement à celles de tout autre les œuvres, restées depuis six cents ans manuscrites, celui-là, disons-nous, est sans contredit le trouvère Rutebeuf. Contemporain de ce prince dont la fervente piété précipita les barons chrétiens contre les sectateurs de Mahomet, tenant au peuple par sa naissance, aux lettrés par son esprit, à la cour par sa profession, ayant assisté sans y prendre part, il est vrai, à de grands événements politiques, mais ayant par ses poésies coopéré d’une manière active au notable mouvement littéraire du 13e siècle ainsi qu’aux grandes luttes de l’Université et des ordres religieux, ce poëte offre dans ses écrits le reflet curieux et exact des préjugés, des passions, du langage, des connaissances de son époque.

Pourtant il n’en est point peut-être sur lequel l’histoire soit restée plus muette ; nul de ses contemporains, poëtes ou chroniqueurs, ne nous a transmis son nom[1]. C’est à peine même si quelques érudits modernes ont essayé de rompre la chaîne de cet injuste oubli ; encore se sont-ils montrés presque tous inexacts ou trop sévères. Ce premier d’entre eux, Fauchet, dans son Origine de la langue et poésie françoises, fait commencer beaucoup trop tôt en ne désignant aucune époque, et finir beaucoup trop tard en fixant l’année 1310, la vie de Rutebeuf ; Legrand d’Aussy suit à peu près les mêmes errements[2], et de plus il traite assez mal notre poëte ; Barbazan et Méon, dans leurs recueils, rapportent diverses pièces de Rutebeuf sans dire un mot de l’auteur ; M. Roquefort, dans son livre intitulé De l’état de la poésie françoise aux 12e et 13e siècles, attribue à notre trouvère plusieurs pièces qui ne lui appartiennent pas, et, dans la table alphabétique des auteurs placée à la fin de son Glossaire de la langue romane, il ajoute à cette inexactitude une erreur encore plus grande en disant que Rutebeuf fut exilé pour avoir composé une satire contre la prétendue pauvreté évangélique des moines[3].

Enfin le savant auteur du discours Sur l’état des lettres en France au 13e siècle (voyez tome XVIe de l’Histoire littéraire) prolonge la vie de Rutebeuf[4] jusqu’au commencement du 14e siècle, et se fondant, il est à croire, sur les allégations de M. Roquefort, augmente le bagage littéraire de notre héros de la fable de l’Asne et le Chien[5]. Ces erreurs sont peu graves et n’ont qu’une faible importance ; mais elles prouvent que jusqu’ici on avait parlé de notre trouvère sans avoir examiné complètement ce qu’il nous a laissé. Heureusement, grâce à quelques pièces composées par lui touchant diverses circonstances de sa vie, grâce à une étude approfondie de ses œuvres, et aussi au rapprochement de quelques détails jetés çà et là comme au hasard dans les soixante pièces sorties de sa plume, nous croyons pouvoir esquisser plus fidèlement sa biographie. Qu’on ne s’attende pas à trouver dans nos paroles le récit des actions du vieux rimeur : ses vers ne nous apprennent rien à cet égard, ce qui est fâcheux, car nous n’eussions pas manqué de trouver là quelques particularités curieuses pour l’histoire des mœurs ; mais on verra du moins par ce que nous extrairons de Rutebeuf lui-même, quel genre d’existence il a mené, quels étaient ses protecteurs, ses ennemis, ses opinions, ses vices.

Rutebeuf, ou plutôt Rutebuef, ou encore Rustebuef, et quelquefois Rustebués, Rudebués, comme on trouve dans les manuscrits, était selon toute probabilité natif de Paris ; bien qu’il n’ait pas ainsi que son confrère Villon poussé la précaution et la singularité jusqu’à instruire la postérité du lieu de sa naissance dans une épitaphe, on doit conjecturer qu’il était venu au monde en la bonne ville et qu’il y mourut. Du moins nous apprend-il par maint endroit de ses œuvres qu’il y habitait, et tout nous porte à croire qu’il ne l’a jamais quittée. Une considération de quelque intérêt vient d’ailleurs confirmer cette croyance. Si Rutebeuf fût sorti d’une de nos provinces on n’eût point manqué de trouver dans son langage des traces de cette origine, et il eût employé tout naturellement, comme ont fait les trouvères artésiens ou flamands, un grand nombre de termes propres au pays dans lequel il aurait été élevé : eh bien, ce poëte au contraire est partout un écrivain puriste, il parle la langue romane du centre (celle dont on se servait à Paris), et l’on ne rencontre nulle part chez lui les lourdes terminaisons normandes ou les traînantes et tristes accentuations picardes. J’insiste d’autant plus sur ce point que c’est là une qualité rare, et que Paris, alors comme aujourd’hui, était pour la langue ainsi que pour le reste le foyer central du bon goût et du progrès[6].

Maintenant quelle profession exerçait notre héros ? Hélas ! il était trouvère, c’est-à-dire assez misérable, ce qui semble un apanage éternellement constitué aux poëtes par le destin. Il ne paraît pas, du reste, avoir été vielleur ainsi que Colin-Muset[7], faiseur de tours ni montreur d’ours comme quelques-uns de ses confrères[8], ni même marchand d’herbes et d’orviétan, bien qu’on pût chercher à le conclure de sa pièce intitulée L’Herberie. Rutebeuf en effet était un homme plus grave et un poête plus sérieux. Son Herberie[9], spirituelle parade de carrefour et de place publique, me semble avoir été composée plutôt comme modèle du genre que comme pièce à son usage personnel ; rien ne prouve qu’il la débitât lui-même, ni qu’il en fût venu à ce point d’abaissement de vendre sa gaîté en détail sur le champ de foire du Lendict ou dans l’enceinte du grand marché des Champeaux. À la vérité, nous voyons par une de ses pièces (Le dit de Charlot le Juif[10]) qu’il se rendait aux noces, aux festins, pour contribuer probablement comme les autres ménestrels à leur éclat par ses vers, et recevoir des présents en échange ; dans un passage de La Complainte Rutebeuf[11] il nous apprend même que son cheval (ce qui prouve au moins qu’il en avait un) s’est brisé la jambe à une lice ; mais on remarquera déjà que ces faits le mettent au-dessus de la classe vulgaire des jongleurs, puisque dans une noce il ne s’adressait pas à un public de hasard, au public des rues, et qu’en se rendant aux tournois il y cherchait vraisemblablement, non la foule comme les ménestrels de bas étage, mais les grands seigneurs, qui paraissent avoir composé, si l’on peut s’exprimer ainsi, la plus grande partie de sa clientelle. Il faut d’ailleurs observer que L’Herberie Rutebeuf est la seule des pièces de notre trouvère qui semble réellement destinée à la populace. Quelques-unes de ses autres compositions, ses fabliaux par exemple, sont parfois assez libres et souvent de mauvais goût ; mais nulle part ils ne commencent, non plus que ses complaintes et ses pièces satiriques, par une prière aux auditeurs de faire silence, de prêter l’oreille à ce qu’on va leur faire entendre, et jamais ils ne se terminent par une invocation à leur générosité, choses qui forment pourtant le caractère spécial des compositions faites pour être débitées dans la rue ou dans les carrefours. Quant à ses pièces sur lui-même, elles ne sont évidemment pas destinées à être récitées en public, mais à être lues en particulier. Elles sont en effet adressées à certaines personnes seulement : l’une se termine par un envoi au comte de Poitiers ; l’autre dut être remise entre les mains de saint Louis. En un mot, Rutebeuf n’est point un bateleur faisant collecte sur la place : c’est Villon baillant requeste à monseigneur de Bourbon, Marot écrivant à François Ier.

Quoi qu’il en soit, si Rutebeuf ne doit point être rangé parmi les poëtes qui sous saint Louis occupaient le dernier degré de la ménestrandie, si, comme celui de ses descendants dont nous venons de parler, il n’exerçait pas l’état de voleur sur la chaussée du Temple, les plaintes qu’il fait de sa misère et ses lamentations touchantes sur sa pauvreté prouvent assez que, moins heureux que son rival et contemporain Thibaut de Champagne, il ne portait point couronne. Dans une de ses pièces[12] en effet il dit au franc roi de France (saint Louis) qu’en lui donnant quelque chose ce prince fera une très-grande charité, « car il n’a pour vivre que le bien d’autrui. » Il ajoute que les deux voyages du Roi (ses deux croisades) « ont éloigné de lui beaucoup de bonnes gens, et que la mort lui a causé par leur perte de grands dommages. » Plus loin, dans la même pièce, il s’écrie « qu’il est sans cotte, sans vivres, sans lit ; que personne ne lui donne, qu’il tousse de froid, qu’il bâille de faim, qu’il ne sait où aller, bref qu’il n’y a si pauvre que lui de Paris à Senlis. »

Les pièces qui suivent confirment entièrement les plaintes de ce nouvel Architrenius. Dans le deuxième poëme qui ouvre notre recueil on lit[13] que Rutebeuf redoute peu les prévôts et les maires, c’est-à-dire les collecteurs, probablement parce qu’il est si misérable qu’il ne paie aucune taille. « Dieu le débonnaire, dit-il, à ce que je crois et ainsi que je l’ai éprouvé, m’aime de loin : je n’ai pas deux bûches de chêne ensemble ; mes pots sont cassés et brisés et tous mes bons jours sont finis. Que vous dirais-je ? Depuis la ruine de Troie on n’en a pas vu d’aussi complète que la mienne, et il n’y a pas de martyrs qui aient autant souffert que moi. Qu’ils aient été pour Dieu rôtis, lapidés, mis en pièces, je n’en doute aucunement ; mais leur peine ne fut pas longue, tandis que moi, la mienne durera toute ma vie. »

Si ce tableau n’est point chargé à plaisir, ce que j’ai peine à croire, car on sait que la poésie est sœur de la fable et j’imagine que Rutebeuf avait fait d’elles deux compagnes inséparables, il faut convenir qu’il n’est pas trop attrayant. Pourtant en le mettant sous les yeux de nos lecteurs nous ne leur avons encore montré qu’une faible partie des infortunes du poëte ; si l’on s’en rapporte à Rutebeuf, il aurait éprouvé encore bien d’autres malheurs. Le premier de tous, et le plus grand peut-être, aurait été de prendre une femme tellement peu riche que leurs deux opulences réunies les laissaient dans la pauvreté. « Quand je l’épousai, dit-il dans la pièce intitulée Le mariage Rutebeuf, laquelle date de 1260, elle était pauvre et enceinte, et ce mariage a cela de curieux que je suis pauvre et gêné comme elle. Elle n’est ni gente ni belle, elle est maigre et sèche, elle a cinquante ans dans son écuelle[14]. Aussi je n’ai pas peur qu’elle me triche. » Cette conclusion semble le consoler un peu de toutes les qualités négatives que nous venons d’énumérer et dont il fait généreusement le partage peu gracieux de sa femme.

Il paraît très-positif que ce mariage de Rutebeuf n’est point un conte inventé pour apitoyer ses lecteurs : la manière dont il s’appesantit sur les tristes conséquences qui en résultèrent pour lui ne permet pas de le regarder comme imaginé à plaisir ; mais ce qui semble encore plus certain, c’est qu’au fardeau du ménage se joignit bientôt celui des enfants.

En effet nous avons vu plus haut que lorsque Rutebeuf épousa sa femme elle était enceinte : dans une autre pièce[15] il revient encore sur ce sujet, et confirme sa première allégation par un jeu de mots plus facile à entendre qu’à traduire, mais qui se comprend aisément, en disant qu’avec son mariage naquit sa peine et qu’elle commença en lune pleine. Il fait aussi allusion à la fécondité de sa femme par ces paroles de la pièce qu’il adresse à saint Louis[16] « qu’entre le temps qui est dur et sa famille qui n’est ni malade ni finie il se trouve sans un denier et sans rien qu’il puisse mettre en gage. »

Dans La Complainte Rutebeuf notre trouvère est encore plus explicite : il se représente comme très-malade, couché dans un lit où il est resté étendu pendant trois mois sans voir personne ; sa femme pendant ce temps est dans un autre, enceinte de nouveau, et durant tout un mois elle tient l’enfant sur le chantier.

Puis, comme si ce n’était pas assez de tous ces maux, il nous apprend que Dieu l’a fait (je me sers de son expression) compagnon à Job ; « qu’il lui a enlevé d’un seul coup tout ce qu’il avait et l’a privé en même temps de son œil droit (celui justement avec lequel il distinguait le mieux), à tel point qu’il n’y voit pas assez de cet œil pour aller son chemin et qu’à midi il croit qu’il est nuit obscure. » Pour comble de bonheur la nourrice de son enfant veut de l’argent, sans quoi elle le renverra braire à la maison paternelle ; le propriétaire exige impérieusement le prix de son logis, dans lequel il n’y a pour ainsi dire plus rien, car la misère en a presque tout ôté ; bref l’espérance du lendemain, voilà les seules fêtes de l’infortuné poëte. Cependant, au milieu de ce déluge de maux, Rutebeuf est parfois plein d’une noble fierté qui doit le relever à nos yeux : il s’écrie qu’il n’est pas ouvrier des mains ; « je ne veux pas, dit-il, qu’on sache où je reste, à cause de ma misère ; ma porte sera toujours fermée, car mon logis est trop pauvre et trop nu pour rester ouvert, etc. »

Ce qui le contrarie le plus c’est de revenir à la maison les mains vides ; il est alors si honteux qu’il n’ose frapper à la porte. « Pourtant, dit-il dans un accès d’orgueil, en faisant allusion probablement à quelques-unes de ses œuvres les plus remarquées, et peut-être à son Miracle de Théophile, on dirait que je suis prêtre, car je fais plus signer de têtes que si je chantais Évangile ; mes merveilles arrachent des signes de croix dans la ville, et on doit bien les conter aux veillées, car elles n’ont pas de rivales. »

Cet aveu du succès obtenu par ses compositions, aveu qui échappe naïvement à Rutebeuf, nous amène à chercher d’où pouvait venir sa pénurie ? — Hélas ! sans doute de plusieurs causes. Dans une de ses pièces, qu’il envoie au comte de Poitiers, notre trouvère nous apprend[17] que ce prince l’a aidé plus d’une fois, et très-volontiers ; il est vraisemblable que saint Louis, auquel il s’adressa également en lui peignant avec énergie son dénuement, ne resta point insensible à ses prières ; et l’on ne peut supposer que le roi de Navarre, Thibaut V, sur la mort duquel il a composé un Planctus, espèce d’oraison funèbre poétique qu’il appelle une Complainte, ne se soit de son vivant montré généreux envers lui. Il dut évidemment recevoir aussi les libéralités du comte de Nevers, d’Ancel de l’Isle-Adam, dont il a célébré le trépas, de Geoffroi de Sargines, d’Érart de Valeri, dont il a vanté les glorieuses vies, etc. D’ailleurs les poëmes dont nous parlons lui étaient, on peut le conjecturer avec quelque apparence de raison, commandés par les familles de ces morts illustres. Il nous apprend (voyez, t. I, page 36) « qu’il a chanté sur les uns pour plaire aux autres, » et (voyez, t. II, page 226) que la vie de sainte Elisabel (Élisabeth de Hongrie) lui fut ordonnée par Érart de Valeri, qui la voulait offrir à la reine Ysabelle de Navarre. Il faut ajouter aussi que l’ardeur déployée par Rutebeuf pour défendre l’Université dut lui valoir les bonnes grâces des chefs de ce corps.

Par malheur les croisades éloignaient, comme il dit, les bonnes gens, et en l’absence des grands seigneurs les présents devenaient rares pour les trouvères. Les expéditions d’outre-mer d’ailleurs tarissaient tous les trésors, excepté, selon lui, ceux du clergé[18]. Aussi notre poëte écrit-il qu’à présent on donne peu ; — que chacun préfère garder ce qu’il a ; — que les plus riches sont les plus chiches, etc.

Mais peut-être Rutebeuf éprouva-t-il quelque infortune subite. Il parle à plusieurs reprises de ses ennemis, et dit, ainsi que nous l’avons fait observer, « que Dieu lui a ôté d’un seul coup tout ce qu’il avait. » Je ne serais pas surpris en effet que la chaleur de ses opinions en faveur de l’Université et leur hardiesse contre les corporations religieuses ne lui eussent attiré quelque persécution fâcheuse de la part des ordres, telle, par exemple, que la perte de quelque procès regardé comme imperdable, ou tout autre témoignage de leur haine. Pourtant cela n’eût point suffi pour le réduire à l’état de misère dans lequel il raconte qu’il fut plongé.

Du reste, si Rutebeuf eut l’avantage d’être aussi bien partagé en adversaires, il paraît qu’il ne manqua pas non plus de ces amis qui font volte-face au premier malheur, et dont l’abandon est plus cruel pour celui qui en est l’objet que toutes les attaques d’un ennemi acharné. À la manière dont il se plaint d’eux on juge aisément que son cœur dut être profondément ulcéré de leur ingratitude. Il dit en effet (voyez, t. I, page 17 : « Que sont devenus mes amis, auxquels je tenais tant et pour lesquels j’avais une si grande affection ? — Ils sont aujourd’hui bien clairsemés ; c’est qu’ils ne furent pas bien semés : voilà pourquoi ils ont manqué. De ces amis, aussi longtemps que Dieu m’a assailli de divers côtés, je n’ai pas vu un seul en mon logis. Je pense que le vent les a enlevés. Ces amis sont de ceux qu’un souffle emporte, et il ventait devant ma porte, etc. »

Mais l’infortune de Rutebeuf ne provenait pas tout entière, il est probable, des causes que nous venons d’indiquer : au fond de sa misère il devait y avoir et il y avait certainement pour cause principale quelque vice personnel. Les paroles suivantes, qu’on trouve dans une de ses pièces, La Griesche d’yver (voyez, t. I, page 27), nous en fournissent la preuve : « Les dés que les détiers ont faits m’ont privé entièrement de ma robe ; les dés me tuent ; les dés me guettent et m’épient ; les dés m’assaillent et me défient, etc. »

Que conclure de ce passage, sinon que Rutebeuf était fortement tourmenté de la passion du jeu ?

Telles sont à peu près les circonstances générales de la vie de notre poëte sur lesquelles ses œuvres nous offrent quelque lumière ; mais, ainsi que nous l’avons dit, on n’y trouve aucun détail touchant ses actions de chaque jour. En revanche, Rutebeuf nous dédommage amplement de ce silence sur ce qui le regarde par de nombreux détails biographiques fort curieux sur divers princes ou grands seigneurs ses contemporains. En plusieurs points même il supplée Joinville, et ses vers nous apprennent beaucoup de choses sur Geoffroi de Sargines, sur Thibaut V, sur le comte de Poitiers, etc. En outre, ses révélations piquantes relativement à plusieurs événements qui eurent lieu à son époque, les mille et une méchancetés qu’il débite contre les prélats, les clercs, les moines, les béguines, les ribaux, les écoliers, les princes, les chevaliers, etc., ses nombreuses allusions aux usages intimes du 13e siècle, nous rendent les pièces qu’il nous a laissées extrêmement précieuses.

Si nous cherchons à nous rendre compte du caractère général et particulier de la poésie de Rutebeuf, nous trouverons qu’elle se fait surtout remarquer par la causticité, la malice et l’ironie. Le vieux trouvère fouaille â droite et à gauche sans s’inquiéter de savoir qui sa lanière cinglera ; il mord à plaisir tout le monde, et quelquefois jusqu’au sang ; il crie, il tempête, il invective, il dénonce tous les abus ; mais le fait prédominant de ses rimes, le fait qui revient sans cesse dans ses virulentes strophes, c’est son amour pour les croisades et sa haine contre le clergé. L’admission des membres de ce dernier dans l’Université malgré elle, et la partialité du pape et du roi en faveur des ordres religieux, durent en effet soulever contre le pouvoir ecclésiastique d’immenses clameurs. Remarquons pourtant que Rutebeuf n’attaque jamais ni le dogme ni le Dieu, mais le prêtre. Au 13e siècle on avait une foi ardente ; la pensée réformatrice qui jeta sur le 16e siècle de si terribles lueurs n’existait pas encore. Aussi l’usage que les ecclésiastiques faisaient de leurs richesses et de leur influence était seul critiqué ; mais on respectait l’origine de leur pouvoir et l’on séparait avec raison, comme choses distinctes, le lévite du sanctuaire. Quant à l’amour de notre trouvère pour les croisades, il faut observer qu’il part seulement d’un sentiment de piété, et non, comme l’enthousiasme des seigneurs, d’un désir d’ambition ou d’un vague élan de curiosité pour des régions lointaines. Le vœu de Rutebeuf c’est que le tombeau du Christ soit reconquis, c’est que la terre où Jésus rendit l’âme ne soit plus souillée par la présence des infidèles !… Mais que lui font à lui les richesses d’outre-mer et les merveilles du palais impérial de Blaquerne ? — À peine laisse-t-il même entrevoir quelque part, encore d’une manière obscure, qu’un écho affaibli de la croisade si prospère racontée par Villehardouin soit arrivé jusqu’à lui.

Sous le rapport littéraire Rutebeuf a plus de conformité avec les poëtes de la première moitié du 13e siècle qu’avec ceux de la seconde. Il ressemble davantage aux chansonniers du Romancero français qu’aux écrivains du règne de Philippe-le-Hardi, tel qu’Adenez, par exemple. Son style est en effet plus nerveux, son vers plus net, sa manière plus incisive. Moins régulier et moins uniforme que l’auteur de Cléomades, il prend avec facilité tous les tons et tous les rhythmes : tantôt il est inspiré, plein de chaleur ou d’amertume ; tantôt il est léger, folâtre, badin ; c’est Adam de la Halle réuni au roi de Navarre. Chez Adenez, au contraire, qui n’est pas à beaucoup près aussi inégal que Rutebeuf, on sent déjà l’approche du 14e siècle : l’alexandrin règne seul et sans partage ; le goût de l’allégorie, qui perce déjà, quoique faiblement, dans quelques-unes des pièces de Rutebeuf, se développe dans les grands poëmes du collaborateur de la reine Marie, et prépare sous ce rapport la décadence qui vint frapper un peu plus tard les productions de la langue d’oil. Mais une chose curieuse, bonne à signaler en passant, et qui distingue à la fois Rutebeuf de ses devanciers et de ses successeurs poétiques, c’est qu’il n’a écrit sur l’amour aucune de ces compositions malheureusement trop nombreuses qui affadissent la littérature de nos aïeux ; sa misère ne lui en laissait pas le temps.

Un autre caractère de la poésie de Rutebeuf c’est la nationalité, si l’on peut appliquer ce mot à une chose du 13e siècle. Notre poëte ne connaît ni Didon, ni Énée, comme la duchesse de Lorraine (voyez page 54 de mon Rapport au ministre), ni Homère, ni Ovide, ni les autres écrivains de l’antiquité (du moins il ne les nomme jamais), et s’il parle de Troie il ne le fait qu’accessoirement (voyez, t. II. page 415). Ses connaissances littéraires sont puisées à des sources plus modernes : ce qui l’inspire c’est la lecture de nos grandes épopées carlovingiennes et celle des autres œuvres romanes contemporaines. Il cite en effet le roman d’Aiol, celui d’Yaumont le fabliau d’Audigier, le Roman du Renart, la légende de Prestre-Jehan, etc. ; mais nulle part il ne fait allusion aux Grecs et aux Romains. Ce n’est pas un fils d’Athènes ou de la ville éternelle, c’est un enfant de Paris.

Mais avant tout Rutebeuf est un homme d’esprit, de cet esprit français qui ne manque pas de profondeur, qui réside souvent dans le trait plutôt que dans la pensée. En effet, il ne recule devant aucun jeu de mots, quelque mauvais qu’il soit, et il n’y a pas de répétition qui lui fasse peur. J’en citerai pour preuve les détestables facéties auxquelles il se livre sur son nom avec une fréquence qui témoigne du charme qu’il trouvait à ce singulier exercice, peu digne d’un poëte de quelque valeur[19]. Souvent aussi son esprit ne s’arrête pas de la sorte à l’épiderme ; le trait qu’il lance frappe fort au contraire, et sait en plus d’une occasion causer de sanglantes blessures.

Rutebeuf, lorsque le sujet qu’il traite lui sourit, quand l’indignation l’anime, quand la colère le transporte, comme, par exemple, dans ses deux pièces sur Guillaume de Saint-Amour, dans ses Complaintes d’outre-mer, dans celle de Constantinople, etc., grandit de toute la hauteur de sa passion. Alors de trouvère il passe poëte ; sa pensée arrive à de belles inspirations, sa poésie prend du nombre, de l’harmonie, de l’éclat, et la profondeur ne lui manque pas. Quelle plus belle image, au début d’une ode, que celle qui termine la strophe suivante : « Empereurs et rois, et comtes, et ducs, et princes, à qui l’on récite pour vous réjouir divers romans touchant ceux qui combattirent jadis en faveur de sainte Église, dites-moi par quel moyen vous comptez avoir le paradis ? Ceux-là le gagnèrent, dont vous écoutez lire ces romans, par la peine et par le martyre qu’ils souffrirent sur terre ; mais vous ?… Voici le temps ! Dieu vous vient chercher, bras étendus et teints de son sang, avec lequel le feu de l’enfer sera éteint pour vous. Recommencez une nouvelle vie, etc. » N’est-ce pas quelque chose d’imposant que de faire apparaître ainsi Jésus-Christ, avec les bras teints de sang, au-dessus des pécheurs ?

Plus loin, dans la même pièce, Rutebeuf fait preuve d’une admirable énergie lorsque, dans un mouvement d’indignation pareil à ceux de Michel Menot gourmandant nos seigneurs du parlement (domini de parlamento), il s’écrie : « Ah ! prélats de sainte Église, qui pour garder vos corps du froid ne voulez aller aux matines, messire Geoffroi de Sargines vous réclame au-delà de la mer ; mais je dis que celui-là est blâmable qui vous demande autre chose que du bon vin, de la bonne viande, et que le poivre soit bien fort !… C’est là votre guerre, c’est là votre secours, c’est là votre dieu !… Et vous, grands clercs, qui êtes si grands viandiers, qui faites un dieu de votre panse, et qui ne voulez pas dire un seul psaume si ce n’est celui qui n’a que deux vers et que vous récitez après manger, dites-moi, etc.[20] » À la fin de la même pièce il ajoute encore ces ironiques paroles empreintes d’une si poétique rudesse : « Messire Geoffroi de Sargines, je ne vois ici aucune apparence que l’on vous secoure désormais. Les chevaux ont mal aux échines et les riches hommes à leurs poitrines, etc. » N’est-ce pas là le cas de dire : Facit indignatio versum ?

Dans ses pièces purement littéraires, c’est-à-dire dans celles où il n’est pas mu par un motif politique ou par sa vieille et éternelle rancune contre le clergé, nous trouvons souvent, réuni à un agencement heureux, à des détails spirituels, un dénouement digne de Boccace ou de La Fontaine. Ces paroles sont d’autant moins exagérées que ces grands écrivains se sont emparés par droit de génie de la plupart des contes du vieux trouvère, et les ont rajeunis sans effort sous leur plume immortelle. Le fond de quelques-uns des fabliaux de Rutebeuf est malheureusement très-ordurier, et celui de quelques autres très-libre ; en outre les choses saintes y sont beaucoup trop mêlées aux profanes ; et dans le conte du Sacristain, par exemple, la Vierge[21] joue un rôle assez singulier. Mais qu’y faire ? ce sont là les défauts de l’époque. Gauthier de Coinsy, qui a rimé pieusement les miracles de Notre-Dame, n’y met pas plus de façons, et il place comme Rutebeuf l’intervention de la mère de Dieu en des cas dont la pensée seule scandaliserait fort aujourd’hui nos chatouilleux dévots.

C’est par suite de cette croyance à la Vierge, dont le culte avait surtout été pratiqué au 12e siècle, que Rutebeuf composa quelques pièces en l’honneur de Notre-Dame, et surtout son Miracle de Théophile. Cet essai dramatique curieux, dans lequel il ne faut pas voir seulement l’un des premiers ouvrages de ce genre que nous ayons en notre langue, et qu’il faut se garder de mettre, ainsi qu’on l’a voulu[22], au nombre des dialogues précédés et interrompus par des récits que l’auteur fait en son propre nom, fut probablement commandé à Rutebeuf par quelque corporation religieuse, et joué dans l’intérieur de quelque couvent ou sur le parvis de quelque église. Il dénote certainement une grande habileté poétique dans l’homme qui pouvait manier ainsi à la fois tous les rhythmes, employer toutes les mesures et faire au 13e siècle, dans un cadre intéressant, mouvoir à son gré l’enfer et le ciel.

Maintenant, en quelle année naquit Rutebeuf et en quelle année mourut-il ? — C’est ce que nous ignorons. Le plus grand nombre de ses pièces (presque toutes pour ainsi dire) offrent la preuve, soit par leur fond même, soit par les allusions qu’elles contiennent, qu’elles furent composées de 1260 à 1270. Une seule, La Discorde de l’Université et des Jacobins, peut remonter environ de 1254 à 1255 ; mais dans aucune autre nous n’apercevons la moindre allusion à des événements antérieurs à cette époque. Or, si Rutebeuf eût vécu intellectuellement de 1250 à 1253, comment expliquerait-on son silence sur les choses et les hommes de ce temps ? pourquoi n’aurait-il fait aucune allusion aux amours vraies ou supposées du roi de Navarre et de la reine Blanche ? pourquoi toutes ses critiques des fondations pieuses faites par saint Louis porteraient-elles sur des faits postérieurs au temps que nous indiquons ? enfin comment ne parlerait-il que d’une manière vague et accessoire de la croisade de 1248, tandis qu’il s’étend longuement sur celle de 1270 ? Évidemment c’est qu’à l’époque où il écrivait la plupart de ces choses étaient déjà oubliées, et que, s’il en avait entendu parler, ce ne pouvait être que dans son enfance, à un âge où, né seulement à la vie physique, il lui avait été impossible de rien retenir.

On pourrait donc, en prenant pour point de départ la date du plus ancien poëme de notre trouvère (1254 ou 1255), faire remonter sa naissance à une vingtaine d’années auparavant, de 1235 à 1240, je suppose. Quant à sa mort, nous ne pouvons de même en fixer l’époque qu’approximativement. Rutebeuf, qui n’avait pas d’autre profession, dut rimer tant qu’il vécut : or les allusions le plus rapprochées de nous que l’on rencontre dans ses œuvres se rapportent[23] à des événements qui eurent lieu dans le cours de l’année 1285. Encore en trouvons-nous deux seulement, et toutes deux dans la même pièce. Nous croyons donc être dans le vrai en plaçant au plus tard vers 1286 l’époque de la mort de Rutebeuf.

Si l’on nous demande à présent quelques détails sur les pièces de notre trouvère qu’on rencontrera dans noire recueil, nous dirons qu’elles sont au nombre de cinquante-six, et que Rutebeuf s’y nomme environ quarante fois, tant dans le titre qu’à la fin ou dans le courant de la plupart d’entre elles. Quant à celles qui ne portent pas son nom, nous les avons éditées, d’abord parce qu’on les lui attribue, ensuite parce qu’elles portent le cachet de son esprit, enfin parce qu’elles sont placées dans les manuscrits parmi ses pièces de manière à ne laisser aucun doute. Nous ajouterons, pour rassurer encore sur leur authenticité, que nous n’avons admis dans notre recueil aucun poëme dont l’origine nous ait paru incertaine, et que nous avons retranché des œuvres de Rutebeuf deux pièces qu’on y rangeait à tort selon nous.

L’ordre dans lequel nous avons imprimé les poésies de notre trouvère est bien simple. Dans l’impossibilité où nous étions de leur assigner une place chronologique, puisque rien ne faisait reconnaître pour plusieurs la date de leur composition, nous avons compris dans notre premier volume : 1o les pièces composées par Rutebeuf sur lui-même, 2o les pièces relatives à de grands personnages et à de grands événements, 3o les pièces satiriques, 4o les fabliaux et contes. Quant aux poésies pieuses et allégoriques, au drame religieux et aux vies de saintes que Rutebeuf nous a laissés, nous en avons composé notre deuxième volume.

Toutes ces pièces ont été soigneusement revues par nous sur les Mss. de ta Bibliothèque du Roi, et nous avons eu soin de placer toujours après le titre de chacune d’elles, afin qu’on pût au besoin recourir au texte original, le numéro des recueils originaux dans lesquels elle se trouve. Le premier numéro est invariablement celui du manuscrit dont nous avons suivi la leçon, les autres sont ceux des manuscrits qui nous ont fourni les variantes qu’on voit au bas de la page. Ces variantes ne sont, du reste, que les principales, car en les recueillant toutes nous eussions grossi nos volumes inutilement et outre mesure. Lorsque par hasard nous avons inséré l’une d’elles dans le texte, ce qui nous est arrivé quelquefois, quand il nous a semblé, par exemple, que la leçon primitive avait été altérée par un copiste malhabile ou qu’elle contenait une erreur évidente, nous avons mentionné ce changement en mettant au nombre des variantes ce que nous ne laissions pas dans le texte fondamental.

Une édition de Rutebeuf nécessitait beaucoup de notes historiques et philologiques, un grand nombre de rapprochements, d’explications, etc. Voici la méthode que nous avons cru devoir suivre. Considérant que notre travail n’était destiné qu’à des personnes familiarisées avec notre vieille langue, nous n’avons pas cru devoir expliquer tous les mots qui s’éloignent un peu de ceux de nos jours, parce qu’il aurait fallu composer un dictionnaire entier. Nous n’avons point voulu non plus, pour ceux qui nous ont semblé peu faciles à entendre, renvoyer à un glossaire final, où l’on trouve d’ordinaire toutes les interprétations du monde, excepté celle dont on a besoin : nous avons préféré expliquer immédiatement au bas des pages les mots dont Le sens pouvait embarrasser, en les y plaçant côte à côte des variantes. C’est là aussi qu’on trouvera les rapprochements et les commentaires historiques de peu d’étendue. Quant aux détails qui demandaient plus de développements, nous les avons, au moyen de lettres alphabétiques, renvoyés à la fin de chaque volume.

Dans notre tome second nous avons donné, sous le titre d’Additions, quelques pièces qui ne sont pas sans rapport avec celles de Rutebeuf, et qui ont trait à certains passages de notre édition. Nous les avons fait suivre par une table alphabétique des matières, table qui permettra de retrouver facilement tout ce dont il est question dans les notes aussi bien que dans le texte.

Persuadé qu’en mettant au jour cette édition d’un de nos vieux trouvères nous serions utile aux personnes qui s’occupent de notre histoire et de notre littérature, nous n’avons rien négligé pour la rendre complète et aucun travail aucun soin ne nous a coûté. Il nous suffira pour le prouver de dire que la transcription des nombreuses pièces que renferment nos deux volumes, que leur collation répétée avec les originaux, ainsi que la rédaction définitive du recueil, ont nécessité un travail opiniâtre d’environ trois années. Nous nous estimerons heureux si, en revanche de ce dévouement qui mérite bien quelque indulgence, la critique consent à nous pardonner les méprises que nous avons pu commettre, et si elle daigne, à défaut de meilleurs titres, nous tenir compte de nos bonnes intentions.

Je terminerai en disant que j’ai été aidé dans mon travail de révision par M. Chabaille, qui non-seulement a bien voulu concourir à la correction des épreuves, mais qui souvent m’a donné de très-bons avis relativement au texte et aux annotations dont je l’ai fait suivre. Je suis bien aise de rendre ici hautement à l’habile éditeur du Supplément au Roman du Renart toute la justice qui est due à son obligeante érudition.

Achille Jubinal.
  1. Ce fait est d’autant plus singulier que les trouvères des 12e et 13e siècles se nomment entre eux à chaque instant et se font des envois réciproques de leurs poésies ; mais ce qui ne l’est pas moins, c’est que Rutebeuf ne cite aucun des poëtes de cette époque. Il parle souvent du comte d’Anjou, mais nulle part il ne fait allusion à la réputation de chanterie dont jouissait ce prince, (Voyez, pour ce mot, page 47, de mon Rapport au ministre de l’instruction publique, une chanson du comte de Soissons.) Était-ce jalousie ? la division régnait-elle alors comme aujourd’hui parmi ceux qui cultivaient les lettres ? Nous l’ignorons ; mais nous devions faire remarquer le silence réciproque de Rutebeuf et de ses rivaux.
  2. Voyez les Fabliaux de Legrand, t. II, page 217. édition Renouard, et page 463 de notre 1er volume.
  3. Ces inexactitudes de M. Roquefort sont d’autant plus surprenantes qu’il cite comme autorités le Ms. 7218 et la page 55 du 3e volume de Barbazan : or précisément le Ms. 7218, où les poésies de notre trouvère sont réunies en corps, ne range parmi elles aucune des deux pièces en question, et Barbazan garde le silence relativement à l’auteur de la fable qu’il rapporte. Quant à l’exil dont M. Roquefort fait honneur à Rutebeuf, il le confond avec celui du grave théologien Guillaume de Saint-Amour, exil que notre poëte chanta, mais qu’il ne subit pas.
  4. Voici les paroles de M. Daunou : « Les quinze dernières années du 13e siècle nous fournissent, parmi les conteurs français, Haisiaux, Jean de Boves et Rutebeuf. »
  5. La seconde pièce désignée à tort par M. Roquefort comme appartenant à Rutebeuf est Le dit des Tabureors. Je l’ai imprimé dans mon recueil intitulé Jongleurs et Trouvères.
  6. Pasquier l’a fort bien fait sentir en disant de Villehardouin, qui était Champenois, qu’il a écrit selon le ramage de son pays, paroles que lui a vivement reprochées le Champenois M. Paris. Jean de Meung, l’auteur du Roman de la Rose, nous prouve par les vers suivants qu’à son époque on appréciait aussi la qualité que je fais remarquer dans Rutebeuf :

    Si m’excuse de mon langage,
    Car ne suis pas de Paris…
    Mais me rapporte et compère
    Au parler que m’apprit ma mère.

  7. Voyez ia chanson dans laquelle celui-ci dit qu’il vielloit devant les hosteis, page 10 du présent volume.
  8. Voyez, t, I, page 331, le fabliau des Deux Troveors.
  9. Voyez, t. I, page 250 et suivantes.
  10. Voyez, t. I, page 289.
  11. Voyez, t. I, page 15.
  12. Voyez page 1 du présent volume.
  13. Voyez page 7 du présent volume.
  14. On trouve un autre exemple de cette locution dans la pièce intitulée Les droiz au clerc de Voudray (Ms. 7218) :

    Xxxvij. anz en s’escuele
    A converse mingnos et cointe

  15. Voyez page 13.
  16. Voyez page 2.
  17. Voyez, t. I, page 19.
  18. On lit dans une pièce intitulée De nostre Seignour, que j’ai imprimée page 37 de mon Rapport au ministre de l’instruction publique :
    Nostre pastor gairdent mal lor brebis :
    Ke devanront li riche garnement
    K’il aquastent asseis vilainement
    Des faus louiers k’il ont des croixiés pris ?
  19. Voyez, t. I, page 329 ; t. II, pages 25, 67, 225.
  20. Les trouvères sont, comme les troubadours, les vrais ancêtres des prédicateurs du 16e siècle. On lit dans les sermons de Robert Messier : « Les chanoines se contentent de venir au chœur, où ils ne disent rien et où ils dorment la jambe estandue en hault ; ou bien ils viennent dans la nef causer ou se promener ; les vicaires chantent de la langue le menu fa, et quand leur grande messe est au plus vite finie ils disent qu’ils n’ont rien passé, mais ils ne répètent que le commencement et la fin de chaque verset, en supprimant le milieu, semble à ceux qui volent des poissons et emportent les troncs, ne laissant que la tête et la queue. Leur cœur n’est pour rien dans leurs prières ; ils remuent les lèvres et disent le patenostre du singe. De plus les moines sont toujours à rien faire, à gaudir et à faire bonne chère. » Voyez les Sermones super epistolas et evangelia quadragesimæ. Parisiis, 1531, in-8o, gothique, fo 109.
  21. Voyez la note de la page 329 du premier volume.
  22. Voyez, Hist. litt. de la France, page 213.
  23. Voyez, t. I. pages 235 et 236.