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Rutebeuf - Oeuvres complètes, 1839/Les .IX. Joies Nostre-Dame

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Rutebeuf - Œuvres complètes, Texte établi par Achille JubinalChez Édouard Pannier2 (p. 9-18).


Les .IX. Joies Nostre-Dame,


ou ci encoumence


LI DIZ DES PROPRIETEIZ NOSTRE-DAME [1].


Mss. 7218, 7615, 7633, Bib. royale, et Y in-fol. 10, Bib. S.-G.


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Roïne de pitié, Marie,
En qui déiteiz pure et clère
A mortalitei se marie,
Tu iez et vierge et fille et mère.
Vierge, enfantaz le fruit de vie ;
Fille, ton fil, mère, ton peire ;
Mout as de nons en prophécie :
Si n’i a non qui n’ait mistère.

Tu iez suers, espouze et amie
Au Roi qui toz jors fu et ère ;
Tu iez vierge sèche et florie,
Doulz remèdes de mort amère ;
Tu iez Hester qui s’umelie,

Tu iez Judit qui biau se père :
Admon[2] en pert sa seignerie
Et Olofernes le compère.

Tu iez et cielz, et terre et onde
Par diverses sénéfiances :
Cielz, qui done lumière au monde ;
Terre, qui dones soutenance ;
Onde, qui les ordures monde.
Tu iez pors de nostre espérance,
Matière de nostre faconde,
Argumens de nostre créance.

De toi, pucele pure et monde,
Porte cloze, arche d’aliance,
Qui n’iez première ne seconde,
Deigna naître par sa poissance
Cil qui noz anemis vergonde,
Li jaians de double sustance :
Il fu la pierre et tu la fonde
Qui de Golie prist venjance.

Dame de sens enluminée,
Tu as le trayteur tray ;
Tu as souz tes plantes triblée
La teste dou serpent hay.
Tu iez com eschiele ordenée
Qui le pooir as envay
De la beste desfigurée
Par cui li monde[3] dechay.


Tu yez Rachel la desirrée,
Tu yez la droite Sarray[4],
Tu iez la toison arouzée,
Tu yez li bouchons Synay[5].
Dou Saint-Espir fuz enseintée,
En toi vint-il et ombray,
Tant que tu fuz chambre clamée
Au roy de gloire Adonay.

De toi, sanz ta char entameir,
Nasqui li bers[6] de haut parage
Por le mal serpent esfreneir
Qui nos tenoit en grief servage,
Qui venoit les armes tenteir
Et n’en voloit panre autre gage[7],
Por les chétives affameir
En sa chartre antive et ombrage.[8]

Dame, toi doit-hon réclameir
En tempeste et en grant orage :
Tu iez estoile de la meir,
Tu iez à nos neiz et rivage[9].
Toi doi-hon servir et ameir :

Tu iez flors[10] de humain linage,
Tu iez li colons senz ameir
Qui porte au cheitiz lor message.

Seule sanz peir, à cui s’ancline
Li noblois dou haut consistoire,
Bien se tient à ferme racine,
Jamais ne charra ta mémoire.
Tu yez fins de nostre ruyne,
Que mort estions, c’est la voire ;
Solaux qui le monde enlumine,
Lune sanz lueur transitoire.

Tu iez sale, chambre et cortine,
Liz et trônes au Roi de gloire ;
Thrones de jame[11] pure et fine,
D’or esmerei[12] de blanc yvoire ;
Recovriers de nostre saisine,
Maisons de pais, tors de victoire,
Plantains[13], olive, fleurs d’épine,
Cyprès et palme de justoire.

Tu iez la verge de fumée
D’aromat remis en ardure,
Qui par le désert iez montée
El ciel seur toute créature ;
Vigne de noble fruit chargée
Sanz humaine cultivéure,

Violete non violée,
Cortilz[14] touz enceinz à closture.

A saint Jehan fu démontrée
L’eucellance de ta figure
De .xii. étoiles coronée[15] ;
Li soleux est ta couverture :
La lune, souz tes piez pozée[16],
Se nos sénéfie à droiture
Que sor nos serez essaucée
Et seur fortune[17] et seur nature.

Tu iez chatiaux, roche hautainne
Qui ne crienz ost ne sorvenue ;
Tu iez li puis et la fontainne
Dont nostre vie est soutenue,
Li firmamenz de cui alainne
Verdure est en terre espandue,
Aube qui le jor nos amainne,
Tartre qui ces amors ne mue !

Tu iez roïne souverainne
De diverses coleurs vestue ;
Tu iez estoile promerainne,
La meilleurs, la plus chier tenue,
En cui la déiteiz souvrainne[18]
Por nos sauveir a recondue

Sa lumière, et son rai demainne,
Si com li solaux en la nue.

Citeiz cloze à tours macizes,
Li maulz qui les maulz acravente,
Qui recéuz est en tes lices
Pou li chaut c’il pluet ou c’il vente.
Tu iez la raansons des vices,
Li repos après la tormente,
Li purgatoires des malices,
Li confors de l’arme dolente.

Tu as des vertuz les promisces,
C’est tes droiz, c’est ta propre rente ;
Tu iez l’aigles et li fénisces[19],
Qui dou soleil[20] reprent jovente,
Larriz de fleurs, celle d’espices[21],
Baumes, kanele, encens et mente,
Nostre paradix de délices,
Nostre espérance, nostre atente.

Dame de la haute citei
A cui tuit portent révérance,
Tuît estienz déseritei
Par une général sentence :
Tu en as le mont aquitei ;
Tu iez saluz de nostre essence,
Balaiz de nostre vanitei,
Cribles de nostre concience,


Temples de sainte Trinitei,
Terre empreignie sanz semance,
Et lumière de véritei,
Et aumaires de sapience,
Et ysopes d’umilitei,
Et li cèdres de sapience[22],
Et li lyx de virginitei,
Et la roze de paciance.

Maudite fu fame et blâmée
Qui n’ot fruit anciennement ;
Mais ainz n’en fuz espoantée,
Ainz voas à Dieu qui ne ment
Que ta virginiteiz gardée
Li seroit pardurablement :
Ce fu la première voée ;
Mout te vint de grant hardement.

Tantost te fu grâce donée
De gardeir ton veu purement ;
Ton cuer, ton cors et ta pencée
Saisit Diex à soi voirement.
En ce que tu fuz saluée
Vout Diex montrer apertement
Tu iez Eva la bestornée
Et de voiz et d’entendement.

Ne porroie en nule menière
De tes nons, conbien que pensasse,
Tant dire que plus n’i affière

Se toute ma vie i usasse ;
Mais de tes joies, Dame chière,
Ne lairoie que ne contasse.
Li saluz, ce fu la première ;
Dame, lors t’apelas baasse[23].

Ne fus orguilleuze ne fière,
Ainz t’umelias tot à masse.
Por ce vint la haute lumière
En toi qu’ele te vit si basse.
Lors fus aussi com la verrière
Par où li raiz dou soleil passe :
Elle n’est pas por ce mainz entière,
Qu’il ne la perce[24] ne ne quasse[25].

La première fu de tes joies,
Quant ton créatour tu concéuz ;
La seconde fu totes voies[26]

Quant par Élyzabeth séus
Que le fil Dieu enfanteroies ;
La tierce quant enfant éuz :
Sanz péchié concéuz l’avoies
Et sanz doleur de li géuz.

A la quarte te merveilloies
Quant tu véiz et tu séus
Que li troi roi si longues voies
Li vindrent offrir lor tréuz.
Au Temple quant ton fil offroies
Ta quinte joie recéuz
Quant par saint Syméon savoies
Que tes filz ert homo Deus.

La seite puis que fuz assise
O l’aignel, par compassion,
Qui por nos avoit s’arme mise,
Quant revesqui comme lyons
Et tu o lui en iteil guise.
La septime l’Asemstion,
Quant la chars qu’il ot en toi prize[27]
Fit el trone devision.

L’uitime[28], par iteil devise,
Quant par sa sainte Anoncion
Dou Saint-Esperit fus emprise ;

La nuevime t’asompsions[29],
Quant en arme et en cors assise
Fus sor toute créacion.

Dame cui toz li mondes prise,
Par tes .ix. joies te prions :
Aïde-nos par ta franchise,
Et par ta sainte noncion,
Qu’au daerrain jour du juise
O les .ix. ordres mansion
Nos doinst en cele haute églize,
Dame, par ta dévocion.


Amen.


Explicit.

  1. En tête de la préface de mon 2e volume de Mystères inédits du 15e siècle j’ai cité, en l’empruntant au Ms. Y in-folio, 10, de la Bibl. Sainte-Geneviève que je reproduisais, mais sans me rappeler qu’elle fût de Rutebeuf, la 1re strophe de cette pièce. Je ne m’en suis aperçu que plus tard. Il faut que les pièces de Rutebeuf aient joui jusqu’au 15e siècle d’une grande célébrité pour que celle-ci, qui n’a rien de remarquable, se trouve ainsi dans un manuscrit de 1450 environ, et presque sans modifications aux leçons contemporaines du poëte, si ce n’est relativement à l’orthographe.
  2. Admon, Aman.
  3. Ms. Y, 10, S.-G. Var. Par qui nostre estat.
  4. Sara.
  5. Le buisson du Sinaï.
  6. Baron, seigneur.
  7. Ms. Y, 10, S.-G. Var.
    Qui venoit les âmes tempter
    Et il mestoit tout son usage
    Pour les chetives enfermer, etc.
  8. Antique et cachée. — Au lieu de l’épithète antive le Ms. 7218 met obscure.
  9. Ms. 7218. Var. Tu es ancre, nef et rivage.
  10. Ms. de S.-G. Var. Port.
  11. Jame, pierre précieuse ; gemma.
  12. D’or épuré.
  13. Ms. 7218. Var. Aiglentier.
  14. Cortilz, jardin, verger.
  15. Ms. 7218. Var. De .vii. étoiles aornée.
  16. Ms. 7218. Var. Triblêe.
  17. Ms. 7218. Var. Feture.
  18. Ms. S.-G. Var. Sereine.
  19. Phénix.
  20. Ms. 7218. Var. Qui de son bec.
  21. Mot à mot : Lande de fleurs, chambre d’épices.
  22. Ms. 7218. Var. Et li ceptres de providence. — Ms. de S.-G. Var. Et le fleuve de providence.
  23. Baasse, servante.
  24. Ms. 7218. Var. Brise.
  25. Cette comparaison de la virginité de la mère de Jésus avec le soleil, qui passe sans la briser au travers d’une verrière (voyez plus haut, page 8), est fréquente chez les poëtes du moyen âge. On la trouve, par exemple, page 49 de mon 1er volume des Mystères inédits, où l’auteur fait dire à saint Paul que le Dieu qu’il prêche est
    Le createur de tout le monde
    Qui d’une vierge pure et monde
    Comme soleil parmy voirrière
    Passe et adès demeure entière,
    Naquit sans peine en Bethléem.
  26. Ms. 7218. Var.
    Droiz est que tes loenges oies :
    Quant tu ton chier fil concéus,
    La seconde fu de tes joies, etc.
  27. Le Ms. 7218 place ici ces deux vers :
    Quant en âme et en cors assise
    Fus seur toute créacion.
  28. Ms. 7218. Var. L’uitisme.
  29. Le Ms. 7218 termine ainsi cette stance :
    Dame qui toz li siècle prise,
    Par ces .ix. joies te prion
    Humblement par ta grant franchise
    Que nous aions rémission.