Sébastien Roch/I/2

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G. Charpentier et Cie, éditeurs (p. 47-76).

II


L’encourageant accueil, les affectueuses paroles du jeune prêtre ne rendirent point le calme à Sébastien. Vacillant, parmi les jambes hostiles et les bouillottes heurtées, il avait eu beaucoup de peine à s’installer, huitième, dans un coin. Et il restait le corps très raide, les paumes collées aux genoux, n’osant s’allonger sur les coussins, ni faire un mouvement, ni lever autour de lui ses yeux encore humides de larmes. Dépaysé dans le luxe d’un compartiment de première classe, comprenant qu’on l’observait, qu’on le dévisageait, il était horriblement gêné, et cette gêne lui était une souffrance lancinante qui absorbait l’autre, la souffrance de la séparation. Pourtant, au bout de quelques minutes, il s’aventura jusqu’à chercher, d’un glissement d’œil oblique et lent, à mieux entrevoir le Père, qui, sur la banquette d’en face, à droite, était assis, le menton levé, la tête renversée contre le dossier. Il lui parut très maigre, avec un long cou d’oiseau, des pommettes saillantes, une bouche mince, sans sourires, et des yeux redevenus sévères, sans caresses. Mais la manche d’une douillette, pendant, balancée, hors du filet, promenait sur son visage une ombre noire, courte, agile et mobile, qui en déformait les traits, tantôt noyés d’encre, tantôt éclaboussés d’une trop brutale et presque fantastique lumière. Sébastien s’amusa à suivre le jeu de cette ombre qui passait et repassait avec des battements de chauve-souris. Il dut abandonner cette distraction, qui lui servait en même temps de contenance, effrayé d’entendre le Père lui adresser une question banale, dans le but de le mettre à l’aise. Le rouge lui monta au front, comme s’il eût été pris en faute. Pour répondre, par un violent effort de courage, il rappela à lui sa volonté éperdue.

Bientôt de bruyantes conversations succédèrent au silence qui avait accueilli son arrivée. Le Jésuite y prit part, sur un ton enjoué, avec une familiarité de camarade, respectueux sous ses allures libres et dégagées, du rang social et de l’argent que représentaient ces jeunes collégiens. Étant tous des anciens, il les connaissait de longue date, et s’intéressait aux récits enthousiastes de leurs vacances. C’étaient des promenades à cheval, des chasses, des voyages, des comédies au château, des cochers, des gardes, des chiens, des poneys, des fusils, des évêques ; une évocation de vie élégante, heureuse, choyée, dont le contraste avec la sienne, monotone et vulgaire, redoublait l’embarras de Sébastien, y joignait l’amertume d’une inconsciente jalousie. C’étaient aussi des nouvelles du collège, données par le Père : les embellissements du parc, la chapelle de la congrégation, restaurée en l’honneur du magnifique retable offert par la sainte marquise de Kergarec… la pièce d’eau élargie pour le patinage… le théâtre reconstruit dans l’ancien jeu de paume des moyens… une très importante réforme du Père Préfet : l’exposition permanente, au parloir, d’un tableau contenant, gravés en lettres d’or, les noms de tous les élèves reçus à Saint-Cyr. Enfin, l’acquisition d’un yacht, le Saint-François-Xavier, pour les excursions en mer, les jours de grande sortie, un yacht tout blanc, portant à la proue l’image du saint, soutenue par deux anges aux ailes dorées.

— Très chic !… Bravo !… applaudit l’un des élèves.

À quoi le Père ajouta :

— C’est encore un secret… mais il est question d’une fête monstre, pour la bénédiction du Saint-François…, messe en musique, procession, banquet, loterie… Le Père Gargan récitera une pièce de vers admirable…


Ô Saint-François-Xavier, tu vogueras, superbe,
Sous la direction du père de Malherbe ;
Et ta proue écumante et ton beaupré vainqueur
Fendront les flots d’azur, avec beaucoup d’ardeur…


Et tous, se trémoussant de joie, entonnèrent en chœur, avec le Jésuite qui battait la mesure :

Il était un petit navire
Qui n’avait ja… ja… ja…

Cette gaieté, qui correspondait si mal à l’état de son âme, navra Sébastien. Cela lui répugnait de penser que des chansons puissent sortir de lèvres, chaudes encore du dernier baiser des parents. Il s’efforça de ne pas les entendre. Le train roulait à toute vitesse. De son coin, où il demeurait immobile, l’enfant regarda, par la glace mi-levée de la portière, le paysage nocturne : une fuite d’ombres, puis, au-dessus, une fuite de ciel, de ciel étoilé d’or qui semblait retourner au pays, emporté par de rapides nostalgies. Longtemps, il s’attacha, rêveur, à la contemplation de ce ciel, que lui dérobaient parfois les épaisses fumées de la machine se dorant au rayonnement de la lampe, et se fondant, tour à tour, dans la nuit. La nuit était charmante ; des blancheurs y flottaient, au ras de la terre, doucement remuées ; sur les masses d’ombre, des reflets de peluches argentées se posaient ; et les champs prenaient des aspects de lacs endormis, de forêts noyées, de jardins dont les fleurs se vaporisent ; les coteaux s’érigeaient en villes confuses, infinies, hérissées de tours, de clochetons, de flèches, en villes barbares, en villes magiques, reculées jusqu’aux confins de l’espace et du rêve, par la métamorphose incessante des brumes.

Peu à peu, le calme se rétablit dans le wagon, les figures fatiguées s’ensommeillèrent ; et le Père, ayant déclaré qu’il était temps de dormir, récita une courte oraison, et baissa le store sur la lampe. Tous se tassèrent sous leurs couvertures, cherchant une position commode, au détriment du voisin. Le silence qui l’entourait, la demi-obscurité surtout, qui le baignait d’un mystère, où les visages n’apparaissaient plus que comme des frissons de lumière, tremblotant sur des taches de violentes ténèbres, enhardirent Sébastien. Heureux de n’avoir plus, braquée sur lui, l’ironique curiosité de tant de regards étrangers, il osa s’enfoncer davantage sur les coussins, étira ses membres engourdis, et, calant sa tête dans l’angle capitonné de l’accoudoir, il croisa les pans de sa redingote sur ses genoux, et ferma les yeux. Alors, au roulis orchestral du wagon, qui le berçait délicieusement, qui lui mettait dans l’oreille des musiques, des airs de chansons inconnues, des rythmes de danses oubliées, il sentit descendre en son être une grande douceur, presque une joie de vivre et d’être emporté ! La gêne, la crainte, la souffrance, tout cela s’évanouit, comme s’étaient évanouis les tourbillons de vapeur, s’interposant entre le ciel et lui. Il écouta, aussi, avec confiance, le bruit clair, le joli et léger tintement métallique d’un chapelet, dont les grains, durant une heure, se déroulèrent sous les doigts du prêtre. À mesure que chaque tour de roue l’éloignait davantage des choses regrettées, sans un déchirement intérieur, avec une mélancolie résignée et bienfaisante, il revoyait, en un rêve attendri, la petite rue de Pervenchères, les bonnes gens sur leurs portes, saluant son départ, la gare et ses jaunes affiches ; son père qui le tenait tendrement par la main, et le Jésuite, disant dans un sourire : « Quel charmant enfant, Monsieur !… Et comme nous l’aimerons ! » Sur cette vision consolante d’une multitude de maîtres, ingénieux à l’aimer, il s’endormit profondément.

Il ne se réveilla qu’à Rennes, où l’on quittait le train. À peine si l’aube froide teintait d’une pâleur rosée la voûte vitrée de la gare. L’arc immense qui la termine s’ouvrait sur un ciel morne, brouillé de brumes jaunes, crasseuses ; dans les brumes s’enfonçait un paysage de toits noirs, de murs couleur de suie, de machines fumantes, de profils perdus. Et, parmi les rumeurs, les sifflets, les roulements des locomotives sur les plaques tournantes, dans la clarté ternie du gaz, une cohue d’ombres, une bousculade de dos vagues, de visages blafards, s’agitaient. Sébastien, effaré, emboîta le pas du Père.

À Rennes, d’autres bandes d’élèves, venus de directions différentes, attendaient. Ce fut un indescriptible brouhaha, une tumultueuse mêlée de poignées de mains, d’embrassades, de confidences impatientes, auxquels l’autorité des surveillants eut peine à mettre un terme. Après un déjeuner sommaire, promptement servi au buffet de la gare, ils s’empilèrent tous dans cinq grandes diligences, serrés l’un contre l’autre, chacun jouant des coudes et des genoux, afin de s’assurer une place meilleure, Sébastien avait encore les idées obscures, les yeux bouffis de sommeil. Quoiqu’il eût très faim, il n’avait point osé prendre sa part du déjeuner. Comme personne ne l’y avait invité, il craignait de ne pas en avoir le droit. Dans la voiture, il se laissa marcher sur les pieds, renvoyer d’une banquette à l’autre, étourdi, inconscient, mais tâchant, dans son désarroi, à ne pas perdre de vue la soutane du Jésuite, comme un voyageur égaré s’obstine, du regard, vers la lumière aperçue dans la nuit, et qui le guide. Ce fut avec beaucoup de peine qu’il parvint à s’insérer entre deux camarades. Et la voiture roula.

— Tu es un nouveau ? lui demanda son voisin de droite, un bel adolescent qu’enveloppait un ample pardessus à collet de fourrure.

— Oui, répondit-il, tremblant, et cependant heureux que quelqu’un voulût bien s’occuper de lui… J’suis d’Pervenchères.

— Ah ! t’es d’Pervenchères ?… Ta parole ?… Et comment t’appelles-tu ?… Tu t’appelles monsieur de Pervenchères ?…

— Je m’appelle Sébastien Roch…

— C’est épatant, tu sais, de s’appeler comme ça !… Et ton chien ?… Tu as oublié ton chien !… Où est-il ton chien ?… Je me disais bien que je t’avais vu quelque part, mon vieux Saint-Roch !… C’était au-dessus de la porte de notre jardinier, dans une niche… Seulement tu étais en pierre, et tu avais ton chien… Dis donc ?

Il lui bourra les côtes, à coups de coude.

— Dis donc ?… Ce n’est pas une raison pour t’asseoir sur mon pardessus.

Et comme les élèves riaient, que Sébastien, confus et très rouge, baissait la tête :

— Allons ! Châteauvieux !… fit le Père, d’une voix indulgente, presque complice ; laissez cet enfant tranquille.

Châteauvieux détourna la tête avec une moue de jovial dédain. Il lissa sa fourrure, se ganta soigneusement, et raconta des histoires de chasse.

La route fut longue et lassante. Sous un ciel gris, gris comme un plafond tendu de toile grise, sous un ciel immobile, sans une seule nuée voyageuse, de courts horizons ondulaient, durs et secs ; des champs se succédaient, lourdement vallonnés, enclos de pierres, avec de chétifs pommiers penchant, de distance en distance, leurs tignasses moussues. Çà et là, des maisons basses, noirâtres, baignant, dans la boue et le fumier, leurs assises, imbibées du purin des étables ; çà et là, des masures montrant, derrière les coteaux, des toits gondolés et des cheminées croulantes. Puis des villages sordides où grouillait une humanité bestiale, servile ; faces terreuses, haillons de misère, lentes et dolentes échines. Et des bois de chênes trapus, et des bois de pins rabougris, faisaient plus triste le triste jour, pleurant entre leurs sombres ramures. Plus loin, Sébastien vit des landes ; des landes pelées, dévorées par la cuscute, des pays de fièvre, maudits, à perte de vue, où rien de vivant ne semblait croître et fleurir, où les gramens eux-mêmes sortaient de la terre, déjà desséchés et morts. Des vaches squelettaires, des spectres de chevaux roux, au mufle barbu comme le menton des chèvres, erraient, sinistres, sur la pâleur vitreuse des flaques d’eau, paissaient l’illusoire pousse des ajoncs. Des moutons noirs tiraient sur leurs entraves, et, boitant, faméliques, tournaient en rond, sans cesse. De place en place, pareils à des animaux pétrifiés, des blocs de granit se dressaient, inquiétantes carcasses, évoquant des vies antérieures, des races disparues, les inachevées et fabuleuses formes des âges préhistoriques. L’œil, parfois, se rafraîchissait à de petites vallées vertes ; dans les fonds d’herbe grasse, sous des branches feuillues, passait la joie rapide des ruisseaux ; oasis vite franchies, vite oubliées, vite perdues en l’immense stérilité. Et l’haleine de la mort recommençait à charrier, dans l’atmosphère plus dense, les lourdes émanations paludéennes, et les tourbillons de poussière cosmique, larves invisibles de l’éternelle pourriture. Aux carrefours des routes, aux embranchements des traverses, tout d’un coup, surgissaient des calvaires difformes, se penchaient des stèles barbares, s’accroupissaient de géantes pierres, gardant le souvenir des dieux homicides qui ont régné là.

Tout le monde descendait aux côtes. Les uns s’empressaient autour des Pères qui exagéraient leurs airs fraternels et leurs allures gaies ; les autres escaladaient les fossés et lançaient des cailloux, pris d’un besoin de mouvement. Quelques-uns, bras dessus, bras dessous, chantaient des cantiques. Aucun n’adressa la parole à Sébastien qui remarqua, non sans amertume, que le jeune Père « qui devait tant l’aimer » ne lui prêtait plus la moindre attention. Sur la berge du chemin, écrasé par la désolation de l’âpre nature, dont il ne pouvait comprendre encore la farouche et mystérieuse beauté, ressaisi par ses terreurs du collège qui, bientôt, allait apparaître, là-bas dans les brumes, il marchait seul, l’âme en détresse, plus abandonné au milieu de ses camarades, que la bête vaguant à travers le silencieux infini de la lande. « Et comme nous l’aimerons », se répétait-il, dans l’espoir d’étouffer l’involontaire et persistante défiance, dont son cœur était plein, et qui lui rendait plus cruels l’inhospitalité des choses, l’indifférence de ses maîtres et le mépris ricaneur, hautain, de ses compagnons. Cette phrase qui lui revenait souvent, il croyait y démêler un sens d’hypocrite moquerie, une ironie perfide, et il se disait : « Non, ils ne m’aimeront jamais… Et comment pourraient-ils m’aimer, puisqu’ils en aiment tant déjà, qu’ils connaissent mieux que moi, tant qui ont des chevaux, des fourrures, des beaux fusils, tandis que moi, je n’ai rien ? » Il avait alors des envies violentes de s’enfuir ; à un détour de la route il ralentit le pas. Il attendrait que les voitures et la bande des élèves eussent disparu, et puis il se mettrait à courir. Mais une pensée le glaça. Où donc aller ? Devant lui, derrière lui, partout, la solitude morne, le désert. Pas une maison, pas un abri en cet espace de cauchemar, en cette spectrale nudité terrestre. À l’horizon qu’envahissaient des brumes violacées, pas un clocher ; un ciel implacable au-dessus de sa tête, un ciel maintenant enduit de plomb opaque, que des corbeaux, par troupes affamées, traversaient sans interruption. Et, tout petit, avec sa longue redingote qui lui faisait dans le dos des plis ridicules, et dont les basques caricaturales flottaient comiquement autour de ses jambes, il regagna les diligences, continua de les suivre, souhaitant de n’arriver jamais.

À Malestroit, près d’un vieux pont, on s’arrêta pour relayer et pour dîner : dîner morne, dans une sale auberge, sous des poutres enfumées, parmi d’intolérables odeurs de cidre aigre et de graisse rance. Personne ne parlait, étourdi par le voyage, et Sébastien, relégué à l’un des bouts de la grande table, que des femmes servaient, en corsages brodés, en coiffes ailées de religieuses, ne mangea point. Un affaissement physique, une sorte d’anéantissement moral remplaçaient la surexcitation aiguë de ses nerfs, maintenant détendus et meurtris. Sa tête était vide, sa volonté paralysée. Il ne pensait plus à rien, ni au passé, ni au présent ; il ne sentait rien, ni ses jambes endolories, ni ses reins rompus, ni la pesante boule de plomb qui lui emplissait l’estomac. Hébété, ses mains cachées sous la table, il regardait devant lui, sans voir, sans entendre, sans comprendre pourquoi il était là, et ce qu’il faisait.

Quatre heures après, il se trouva couché dans un petit lit de fer, entre des cloisons de bois, fermées par un rideau blanc. Les cloisons montaient à mi-hauteur du plafond, laissant, au-dessus d’elles, un vide où des clartés tremblantes de lampe s’épandaient. Près du lit, une étroite table, garnie d’une cuvette et d’un pot à eau ; contre la cloison, à portée de la main, un bénitier, surmonté d’un crucifix ; en face, contre l’autre cloison, ses habits qui pendaient, accrochés, pareils à des peaux de bêtes écorchées.

Il ne se rappelait pas exactement ce qui s’était passé, depuis Malestroit. Il avait seulement la sensation de choses tronquées, fugitives, un peu effarantes, passant de l’éclat vif des lumières au néant des plus intenses ténèbres… Il se souvenait d’avoir longtemps roulé, dans un bruit de grelots, de vitres ébranlées, roulé en une voiture où des visages cahotés, endormis, s’éclairaient très pâles, à la lueur terne d’un lampion… Et ce roulis, ces cahots, ces chocs des épaules, il croyait les ressentir encore. Toujours tintaient à ses oreilles, mais plus lointains, les grelots ; toujours vibraient, mais plus assourdies, les vitres. Et de fumantes croupes de chevaux, avec des ossatures pointues, fantastiquement maigres, se levaient, bondissaient, dans un halo de lumineuse vapeur… Puis une ville confuse, à peine entrevue dans la nuit… puis une porte, devant laquelle l’on s’était arrêté, une façade haute, sommée d’une croix dont les bras luisaient… puis de longs couloirs blancs, des escaliers interminables… La marche d’une foule sur des dalles sonores… Et des soutanes, rapides, fuyantes… des saints de plâtre blafards, des vierges livides, projetant sur les murs l’ombre de gestes raidis !… Des lits, des lits… puis rien !… Sa peau brûlait, ses tempes battaient… Quelque chose comme un cercle de fer lui opprimait le front… Où donc était-il ? Il se souleva à demi, hors des draps, et il écouta… Un grand silence !… Un grand silence où, peu à peu, se percevait, plus distincte, l’indécise et continue rumeur des respirations endormies, où, tout à coup, éclataient la voix effrayée d’un rêve, le bruit rauque d’une toux, le choc sourd d’un coude entre les cloisons de bois… Il pensa à sa petite chambre, de là-bas, à ses gais réveils, à la mère Cébron, que tous les matins, dans la cuisine, il trouvait en train de griller des tartines de pain, pour le café au lait, et il soupira. C’était fini !… Jamais plus il ne reverrait sa chambre, ni la mère Cébron, ni rien de ce qu’il avait aimé jusque-là !… De temps en temps, sur la blancheur des rideaux, gonflés par un souffle furtif, rôdait, vigilante et déformée, l’ombre d’une soutane… Et les heures sonnaient, espaçant des siècles.

Le réveil ne sonna qu’à huit heures. Un tapage grandissant emplit le dortoir ; piétinement de foule, bourdonnement de ruche en travail, sur quoi se détachaient le bruit plus clair des rideaux glissant, un à un, sur leurs tringles de fer, et la ruisselée de l’eau tombant dans les cuvettes. Machinalement, Sébastien se leva, la tête alourdie, les idées disjointes, mal à l’aise. Un jour avare, un jour de prison, remplaçant la lueur des lampes éteintes, rampait au plafond, laissait les cloisons dans une pénombre étiolante. Il s’habilla, à la hâte, gauchement, négligeant de se laver, de peur d’être en retard, et, sans trop savoir comment cela s’était produit, il se retrouva, au milieu d’une longue file, heurté, bousculé, et flanqué de deux compagnons, ainsi qu’un malfaiteur, entre deux gendarmes. La file s’ébranla. Il revit les escaliers, les saints de plâtre, les couloirs percés de larges fenêtres, par où des cours rectangulaires, des petits jardins souffrants, des espaces carrés en forme de cloître et de préau, s’apercevaient uniformément enclos de hauts bâtiments qui leur donnaient un jour crayeux, d’une dureté, d’une tristesse infinie. Distraits, bâillant, les élèves entendirent la messe dans une chapelle sombre, basse, étouffante, sorte de tribune s’ouvrant latéralement sur la nef publique, haute et voûtée, dont on ne voyait, en raccourci, qu’une partie du chœur et l’autel fastueux. Ensuite, ils se rendirent au réfectoire, vaste salle très claire, blanchie à la chaux, où, malgré la propreté des tables et la remise à neuf des murs, persistaient des odeurs fades, les douceâtres relents des anciennes nourritures. À peine si Sébastien toucha du bout des lèvres au déjeuner : du lait chaud, servi en d’énormes jattes de fer blanc. Ce ne fut que dans la cour de récréation qu’il put reprendre possession de soi-même, recouvrer la notion du lieu où il était, reconstituer à peu près le souvenir de ce qui venait de se passer de violent, d’insolite dans sa vie. Quoiqu’il éprouvât, à ce moment même, une impression pénible d’abandon, d’exil, la sensation douloureuse d’être arraché à des habitudes, à des joies, à des libertés vagabondes, l’angoisse d’être emmuré désormais dans de l’inconnu, il aspira, délicieusement, à pleins poumons, l’air frais du matin. Et il resta là, sans bouger, regardant les élèves qui se dispersaient, par couples, par groupes, regardant les autres cours, qui s’animaient, le collège, et s’étonnant de ne pas voir le théâtre, le bateau, dont ils avaient tant parlé, dans le wagon, ni la mer, la mer qu’il désirait tant voir. Il bruinait ; un vent aigre soufflait de l’Ouest, poussant dans le ciel de gros nuages floconneux ; et cette fraîcheur humide qu’il apportait lui faisait du bien, détendait ses muscles, calmait ses nerfs.

Tout à coup, un jeune garçon se planta, droit, devant lui.

— Je me nomme Guy de Kerdaniel, dit-il… Et toi, comment t’appelles-tu ?

— Sébastien Roch.

— Tu dis ?

— Sébastien Roch !

— Ah !

Guy de Kerdaniel cligna de l’œil, réfléchit un instant, et, les poings sur les hanches, le torse cambré, il interrogea, très impérieux :

— Es-tu noble ?

À cette question inattendue, Sébastien rougit d’instinct, comme s’il eût été coupable d’un gros péché. Il ne savait pas exactement ce que c’était d’être noble ; mais, devant l’attitude dominatrice de son petit interlocuteur, il soupçonna que de ne l’être pas cela constituait une faute grave, une malpropreté, un déshonneur.

— Non, répondit-il, d’un air humble, presque suppliant.

Il se tâta la poitrine, les flancs, les genoux, pour bien s’assurer qu’une bosse ou quelque dégoûtante infirmité, ne lui avait pas, soudainement, poussé sur le corps. Ensuite il considéra, de son œil doux effaré, le hardi camarade dont l’évidente majesté l’éblouit. Cette casquette, crânement posée, en arrière de la tête, sur la nuque, ces gestes délibérés, ce visage insolent, pâle et fin, aux grâces souples et douteuses de courtisane et, par-dessus tout cela, ces habits seyants et frivoles, lui apparurent comme la révélation de quelque chose de très grand, de sacré, d’inaccessible, à quoi il n’avait pas encore songé jusqu’ici. Sébastien fut véritablement écrasé de tant de prestige, et, par contre, il acquit, sur l’heure, la certitude de son indignité. À n’en pouvoir douter, il était devant l’un de ces êtres supérieurs, augustes, dont son père parlait avec tant de respect et d’émerveillement. Ce petit personnage, de toute évidence, n’était point comme lui-même, bâti de chair vulgaire et d’os grossiers, mais de matières précieuses, plus précieuses que l’or et l’argent. Il se dit : « C’est peut-être un fils de prince. » Ce fut un moment de douloureux émoi. Sous ses vêtements, antiques hardes, godantes défroques de famille, sommairement retaillées, retapées par la mère Cébron, et qui lui pesaient aux épaules, plus lourdes que des chapes de plomb, il se jugea si gauche, si infime, tellement déchu, qu’il eût voulu disparaître au fond de quelque trou, ou s’évaporer dans l’air, comme une fumée. Pourtant, avec l’intention vague de se réhabiliter, il bégaya, en un mouvement comique des lèvres :

— J’suis d’Pervenchères… dans l’Orne… J’suis d’Pervenchères…

Il se souvint des recommandations de son père. Pour convaincre le troublant Guy de Kerdaniel de son droit à vivre, près de lui, à respirer le même air, manger le même pain, apprendre les mêmes choses que lui, il tenta de raconter l’église, les chapiteaux, l’illustre ancêtre Jean Roch, l’âne, leur mort à tous les deux, dans les rues, à coups de bâton. La phrase qu’il fallait ne lui vint pas. Il ne savait par où commencer, par l’âne, ou par l’église. Et, bégayant, plus fort, et croyant résumer cette magnifique histoire dans un seul cri, il répéta :

— Puisque j’suis d’Pervenchères !… Na !…

Ce correctif plaisant parut ne pas impressionner beaucoup Guy de Kerdaniel qui, lui aussi, examinait Sébastien, des pieds à la tête, dédaigneusement. Étonné, scandalisé même de se trouver en présence de quelqu’un qui, n’étant pas tout à fait un paysan, n’était pas, non plus, un noble, de si mince noblesse que ce fût, l’aristocrate gamin ne pensait pas à rire. Il était devenu sérieux comme un juge : des plis durs rayaient son front. Ce fait anormal le choquait, autant qu’il dérangeait ses notions héréditaires sur l’organisation des hiérarchies humaines, et le bon ordre des contacts sociaux. Devait-il hausser les épaules et s’en aller, ou bien administrer une paire de gifles à ce minuscule insecte, qui avouait n’être pas noble et s’appeler de ce nom barbare : Sébastien Roch ?… De ce nom cynique : Sébastien Roch ?… Sébastien Roch !… Certes, rien que cela valait une gifle. Il hésita, quelques secondes, la main levée. Finalement, pris d’un suprême dégoût où s’affirmait mieux que dans la violence l’inflexible antagonisme des castes, il se contenta de demander :

— Alors !… qu’est-ce que tu fais ici ?

— Je ne sais pas, gémit-il.

Guy s’impatienta, frappa la terre du pied.

— Enfin, ton père, qu’est-ce qu’il fait, ton père ?

— Papa ?… articula Sébastien.

Mais il s’arrêta, de nouveau décontenancé.

Au choc de cette interrogation, il venait d’entendre distinctement la porte d’un monde se refermer sur lui. Une poussée brutale le rejetait hors d’une vie qui n’était point la sienne, et où il n’avait pas, anonyme et chétif avorton, le droit de pénétrer. Maintenant, il ne doutait plus que si manquer de noblesse était une impardonnable faute, faire quelque chose équivalait à une infamie, dont rien ne pouvait vous laver. Il admira Guy de Kerdaniel autant qu’il l’envia et le détesta. « Qu’est-ce qu’il fait ton père ? » Et voilà que la nécessité de répondre à cette question lui causait subitement une gêne insurmontable, une angoisse plus vive que toutes celles jusqu’alors souffertes. Sébastien éprouva contre son père et contre lui-même un sentiment affreusement pénible, qu’il ne se souvenait pas d’avoir jamais connu. Ce n’était pas de la colère ; c’était plus que de la pitié, presque de la honte, cette espèce de honte, basse et lâche, qui s’attache à l’idée de la difformité physique. Avec une précision où s’accentuaient toutes les infériorités sociales, il revit son père, en manches de chemise, les reins serrés par le tablier de cotonnade grise, fureter dans une boutique, encombrée d’objets vulgaires, et très laid de ses mains maculées de rouille, gercées de travail, ranger des poêlons de fonte, ficeler des paquets de clous. Cela lui sembla répugnant, inadmissible, et plus irréparable que s’il eût été bossu ou cul-de-jatte. De même qu’il avait mesuré la distance qui le séparait de Guy de Kerdaniel, de même il mesura celle qui séparait son père du père de celui-ci : un beau monsieur, sans doute, avec une belle barbe étalée, et des mains très blanches, fièrement campé dans une voiture, que menait, sur des allées de sable jaune, à travers des paysages riches, un cocher tout galonné d’or. Dans la vertigineuse seconde que dura son hésitation à répondre, mille pensées, mille souvenirs, mille sentiments, mille spectacles, mille presciences, défilèrent ensemble et pèle-mêle. Les êtres, les choses, les idées prenaient des contours autres, des directions et des formes nouvelles, d’une implacable rigueur, d’une désenchantante brutalité. Et les murs de la cour, et la boutique projetaient leur sale ombre sur ses plus chers, ses plus purs souvenirs. Son père, les voisins, Mme Lecautel, Marguerite, le pays tout entier, le ciel natal, et lui-même, cette ombre les enveloppait d’un épais, d’un étouffant voile de dégoût. En ce moment, ses billes d’agate et de verre colorié, sa belle boîte de compas, ses toupies de cuivre ronflant, dont il était si fier, vis-à-vis de ses camarades de là-bas, qui réalisaient sa conception la plus élevée du bonheur, du luxe et du rang, il les eût sacrifiés, sans un regret, avec joie, tout de suite, pour être né de parents nobles et oisifs, pour pouvoir le crier bien haut à la face de tous les Kerdaniel de la terre. En son trouble d’orgueil, il chercha d’abord à mentir, à se renier, à se sur des héraldismes vertigineux. Il ne trouva rien d’assez plausible, rien d’assez émerveillant, ne sachant pas ce qu’il fallait dire. D’ailleurs, son pantalon trop court, sa veste trop large, en forme de flottante guérite, qui protestaient de la modestie de leur origine, le découragèrent, le rappelèrent à la réalité de sa condition. Puis il comprit que ce serait vil de mentir ainsi, se souvint des paroles que ne cessait de lui répéter son père : « Il faut toujours être soumis et respectueux envers les personnes plus élevées que soi, par la fortune et par la naissance. » Et, d’une voix tremblée, où pleurait toute l’humilité d’un aveu, il murmura :

— Papa ?… Il est quincaillier.

Ce fut aussitôt un éclat de rire, une explosion de moqueries qui lui éclaboussèrent la figure, ainsi qu’un jet de boue.

— Quincaillier !… Ha ! ha ! ha ! quincaillier !… Tu es venu ici pour rétamer des casseroles, dis ?… Tu repasseras mon couteau, hein ?… Qu’est-ce qu’on te paie par jour, pour nettoyer les lampes ?… Quincaillier !… Hé là-bas !… Il est quincaillier !… Hou !… hou !… hou !…

Le rire alla se perdant, ironiquement scandé par la fuite de deux pas. Sébastien leva les yeux. Guy de Kerdaniel n’était plus là… Il avait rejoint un groupe d’élèves auxquels, gesticulant, il racontait déjà l’extraordinaire et scandaleuse aventure d’un quincaillier égaré parmi de jeunes nobles. Des cris de surprise, de protestation, des exclamations indignées, éclatèrent… Un quincaillier ! qu’est-ce que ça mangeait !… un quincaillier !… c’était peut-être venimeux !… Quelques-uns proposèrent de donner la chasse à cette bête inconnue et malpropre. Et le rire recommença, renforcé cette fois d’autres rires plus aigus et de plus insultantes moqueries. Ils imitaient l’aboiement des chiens, le claquement des fouets, le son de la trompe, le galop d’une chasse à travers les halliers.

— Hardi, les toutous !… Hou ! hou ! hou !

Toutes les voix, tous les regards, le petit Sébastien les sentit peser sur lui, infliger à son corps la torture physique d’une multitude d’aiguilles, enfoncées dans la peau. Il eût voulu se ruer contre cette bande de gamins féroces, les souffleter, les piétiner, ou bien les apaiser par sa douceur, et leur dire :

— Êtes-vous fous de rire ainsi de moi qui ne vous ai rien fait ?… Qui voudrais tant vous aimer ?

S’il avait eu son pain d’épices, ses tablettes de chocolat, il les leur eût distribués.

— Tenez, vous voyez que je ne suis pas méchant !… Et je vous en donnerai d’autres.

Un Père surveillant, qui, non loin de là, lisait son bréviaire, vint se mêler au groupe. L’enfant se crut sauvé : « Il va les faire taire, les punir, » pensa-t-il. S’étant informé pourquoi l’on riait de la sorte, le Jésuite se mit, lui aussi, à rire, d’un rire amusé, discret et paterne, tandis que son ventre rond, secoué de légers soubresauts, gonflait gaiement la soutane noire. Alors, pour ne plus entendre ces rires et ces voix qui lui faisaient mal, pour échapper à ces regards qui le martyrisaient, Sébastien courba la tête et s’éloigna désespéré.

Dans la vaste cour, entourée d’une haute barrière blanche et fermée sur le parc par une quadruple rangée d’ormes grêles, des enfants de son âge couraient, jouaient, d’autres se promenaient, bras dessus, bras dessous, sérieux et bavards ; d’autres encore, assis sur les marches du jeu de paume, narraient les prouesses de leurs vacances. Il n’en connaissait aucun. Pas un visage ami, pas une allure familière, pas une main prête à se tendre vers sa détresse de nouveau venu. Avec une serrée au cœur, il observait que des élèves, arrivés comme lui, de la veille, comme lui dépaysés, perdus, tout bêtes, se cherchaient, se rapprochaient, commençaient des ébauches d’amitié, sous l’œil favorable des maîtres. Seul, il restait à l’écart, n’osant faire aucune avance, de peur des rebuffades ; il sentait s’élargir le vide autour de lui, irrémédiablement ; il le sentait s’élargir de tout l’infranchissable espace, de tout l’inviolable univers qui le séparait de Guy de Kerdaniel, et des autres, de tous les autres. Cela se reconnaissait donc que son père était quincaillier ? Il gardait sur lui la visible empreinte de cet état condamné ? Il était plus repoussant qu’un chien, dont la peau est rongée par le mal rouge ? Pourtant, bien des fois on lui avait dit qu’il était joli ; on avait admiré ses boucles blondes, ses joues roses et saines, ses yeux qui ressemblaient à ceux de sa mère. On avait donc menti ?… On l’avait donc trompé ?… Il était laid, d’une laideur tellement avérée qu’elle excitait la risée, le dégoût, la haine ? Ce qui lui rendait plus sensible la certitude de cette laideur, c’est qu’il attribuait à tous ses camarades des airs de beauté, de beauté désespérante, qui tenait sûrement à leur condition heureuse de nobles et que ne pouvait ambitionner le méprisable fils d’un méprisable quincaillier !… Pourquoi, si petit, si faible, si laid, si mal vêtu, l’avait-on envoyé si loin, sans une protection, sans une défense ? Pourquoi, si brusquement, l’avoir arraché, aux quiétudes, aux intimités douces du pays, son pays, silencieux et charmant, où tout lui était familier, fraternel, où il était plus beau, plus riche, plus envié que n’importe lequel des enfants, ses compagnons d’école et de jeux ; où tout le ramenait, à cette heure de souffrance, et la dureté de l’exil et le remords de ne l’avoir pas assez aimé, ce pays maintenant perdu, aimé de cet amour encore inéprouvé, qui lui noyait le cœur d’amers regrets et de violentes tendresses ? Ici, l’air lui semblait pesant ; le vent chargé d’odeurs insolites, l’étourdissait ; les arbres maigres, dépouillés de leurs verdures fragiles, suintaient de la suie ; et le bâtiment du collège, au fond, là-bas, énorme et gris, barrait le ciel de ses quatre étages moroses, troués de fenêtres noires et sans rideaux, des fenêtres pleines d’yeux en embuscades et d’invisibles guettements d’ennemis… C’est donc là qu’il allait vivre désormais, dans le froid du cloître, dans la servitude de la caserne, dans l’étouffement de la prison, seul au milieu d’un grouillement d’êtres qui lui seraient toujours étrangers et hostiles. Ceux-ci, près de lui, passaient, indifférents à ses implorations muettes ; ceux-là lui jetaient, dans un crachat : « Quincaillier ! hou ! hou ! » Et ce « hou ! hou ! » finissait par lui causer une sorte d’hallucination. Il croyait entendre ce « hou ! hou ! » bourdonner à ses oreilles, comme un épais vol d’insectes, gronder comme un lointain appel de bêtes fauves. Cela se propageait des bouches rageuses aux yeux moqueurs, inexorablement ; cela sortait des murs, du sol, tombait du ciel ; cela franchissait les barrières, circulait dans les autres cours, ranimait, d’une gaieté mauvaise, la somnolente récréation d’un jour de rentrée.

— Quincaillier !… hou ! hou !

La tête molle, les membres lâches, Sébastien s’accota contre un arbre et il pleura. Durant une minute, sa petite âme d’enfant, qui, pour la première fois, venait de regarder et d’entendre la vie, mesura tout l’infini de la douleur, tout l’infini de la solitude de l’homme.

Longtemps, il demeura, appuyé contre son arbre, les bras ballants, inerte. Dans sa détresse, une idée bizarre, un désir obstiné d’enfant, surnageaient ; il eût souhaité voir la mer. Pourquoi ne la voyait-il pas, nulle part ?… Pourquoi ne l’entendait-il pas ? Puisque les Jésuites avaient acheté un grand bateau ?… Où était-il, ce grand bateau ?… Un vol de pigeons passa, tournoya au-dessus de la cour. Il le suivit, jusqu’à ce qu’il eût disparu, derrière le collège. Bien sûr que les bateaux devaient voler sur la mer, ainsi que les pigeons dans le ciel ; il se rappelait en un livre d’images, un bateau, avec des voiles déployées et toutes blanches, comme des ailes. Sa pensée vagabondait d’un objet à l’autre, s’attachait surtout aux choses flottantes, aux nuages, aux fumées qui se dissipent, aux feuilles que le vent emporte, aux flocons d’écume, s’en allant à la dérive des courants. Mais elle le ramenait, d’un coup de fouet brutal, très vite, à l’implacable réalité de sa misère. Il se remémora, successivement, tous les détails de son voyage, depuis le moment où il avait quitté la maison. Chaque incident, grossi par son imagination, déformé par l’état d’exaltation nerveuse où l’avait mis sa scène avec Guy de Kerdaniel, lui était un accablement nouveau. Exilé de Pervenchères, il avait tout perdu ; repoussé de ses condisciples, dédaigné de ses maîtres, condamné à l’abandon, il n’avait plus rien où raccrocher une espérance. Oh ! comme les discours de son père, qui l’ennuyaient tant, lui eussent semblé délicieux à entendre ! Comme il aimait l’arrière-boutique, la cour puante, les murs aux suintements ignobles qui lui apparaissaient, aujourd’hui, plus étincelants d’or et de pierreries que les féeriques portes des songes ! Des choses oubliées, poignantes, des physionomies lointaines, misérables, lui revenaient en foule, de là-bas. Il se souvenait de François Pinchard, un voisin triste, un petit cordonnier bossu, avec des cheveux frisés, et la peau plus noire que ses cuirs. Chaque jour, en allant à l’école, ou bien au jardin, il l’entrevoyait, penché sur son ouvrage, ramassé sur lui-même, dans un raccourci douloureux qui accentuait encore la difformité de son torse. Les gamins riaient de lui, le poursuivaient à travers les rues : « Hé ! Mayeux ! » Et le petit bossu fuyait, roulant sa bosse, sur ses courtes jambes, la tête crépue à moitié cachée par le surhaussement des épaules. Sébastien se complaisait à évoquer le pitoyable souvenir de François Pinchard, tout attendri de découvrir des analogies de situation, des similitudes de souffrance, avec sa situation et sa souffrance de réprouvé. Pauvre bossu ! Il n’était point méchant, pourtant ! Bien au contraire ! Il n’était point méchant, comme sont les bossus. Alors pourquoi cet acharnement contre sa misérable carcasse ? Obligeant envers tout le monde, adroit, courageux, il aimait à rendre service, à faire plaisir aux autres. On le trouvait prêt à donner un coup de main, pour n’importe quelle besogne. Il suffisait qu’on l’appelât : « Allons, viens ici, bossu, » pour qu’il accourût, heureux de se dévouer, de se montrer utile et bienfaisant. Sébastien s’arrêtait, avec une pitié immense, sur cette bonté touchante de François Pinchard, l’exagérait, la magnifiait, la sanctifiait, et par une irrésistible transposition de l’égoïsme humain, la faisait sienne, comme il faisait siennes aussi les souffrances du petit bossu, au point de se confondre avec lui, de se vivre en lui. Et les souvenirs émouvants reprenaient leurs cours. C’est ainsi qu’un dimanche, Coudray, le charpentier, sorte de géant bellâtre, l’avait battu sans raison, pour rire, pour amuser les jolies filles, car elles aimaient qu’on inventât des farces cruelles, qui le faisaient pleurer. Il était si drôle, sa bosse avait des sursauts si comiques, lorsqu’il pleurait : « Hé là, donc, Mayeux ! » Et le gros poing du charpentier, habitué à équarrir d’énormes troncs de chêne, s’était abattu à plusieurs reprises sur la bosse du bossu. « Sacré Mayeux ! Hé, là ! » Pinchard s’était secoué, ainsi qu’un chien que son maître a corrigé, et, plus étonné de la folie de cette agression, qu’indigné des coups reçus, il avait dit, en frottant la place endolorie :

— Pourquoi que tu m’bats ?… Tu n’serais seulement pas capable d’m’dire pourquoi qu’tu m’bats… Na !… Na !… C’est malin !

Et puis, on l’avait trouvé pendu, un matin, dans son échoppe. Sébastien avait demandé pourquoi on ne le revoyait plus, pourquoi sa maison restait silencieuse et fermée. On lui avait répondu qu’il était mort. En son esprit inviolé d’enfant, la mort ne correspondait à rien de précis ni de terrible. Sa mère aussi était morte, et il ne la concevait pas autrement que morte, c’est-à-dire absente et heureuse. Quelquefois, il avait contemplé sa photographie dans la salle à manger. En regardant son visage tranquille, un peu effacé par le temps, sa taille frêle, sa robe à fleurs, ses cheveux roulés en repentirs ; et derrière cette jolie personne, des balustres, des fuites pâlies d’étang, de bois, de montagnes, il s’était dit : « Elle est morte », sans une secousse au cœur, sans un regret de ne pas l’avoir connue, tant il pensait que cela devait être ainsi. Il était même content de la voir en un paysage si calme, si doux, qui était, sans doute, le paradis où vont les morts charmants. Vivre ! Mourir ! Mots vagues, sans représentations matérielles, énigmes auxquelles ne s’était pas arrêtée son enfance, vierge de douleurs. Maintenant, il comprenait. Une heure soufferte au contact de la vie avait suffi pour lui révéler la mort. La mort, c’était quand on ne se plaisait pas quelque part, quand on était trop malheureux, quand personne ne vous aimait plus ! La mort, c’étaient ces espaces tranquilles, avec ces balustres drapés d’étoffes et fleuris de roses ! « Hé ! Mayeux ! » À ce cri, un autre cri se mêlait : « Quincaillier, hou ! hou ! » Et les deux cris se confondaient poussés par l’aboyante meute des méchants. C’était la mort ! Il enviait François Pinchard, il enviait sa mère, il enviait tous les morts inconnus. Puisque tous ces morts étaient morts, il pouvait bien mourir, lui aussi. Et, doucement, sans luttes intérieures, ni révoltes physiques, sans un déchirement de son petit être, l’idée de la mort descendait en lui, endormante et berceuse.

Sébastien quitta son arbre, longea la barrière, ne s’occupant plus des élèves, lesquels, repris par d’autres distractions, semblaient l’avoir complètement oublié. Il était apaisé. Une légèreté gagnait ses muscles plus souples : son cerveau s’allégeait, baigné d’ondes fluides et de vapeurs grisantes. Ainsi qu’à l’approche d’un bon sommeil, après une journée de fatigues, il ressentait quelque chose d’inexprimablement doux, quelque chose comme l’éparpillement moléculaire, comme la volatilisation de tout son être, de tout son être sensible et pensant… Mais comment se tuerait-il ?… L’idée de la mort brutale, de la mort horrible, avec du sang, des membres rompus, des chairs béantes, de la cervelle étalée, ne lui vint pas. Il concevait la mort comme une aérienne envolée vers les espaces supérieurs ou comme une lente descente, un glissement giratoire et candide dans des gouffres de lumière… Le jeune Père, il se le rappelait, avait parlé d’une pièce d’eau… Où était-elle, cette pièce d’eau ?… Il regarda et ne vit que des cours en rumeur. En face, le collège dardait sur lui l’éclair oblique, farouche, multiplié de ses yeux haineux… À droite du collège, se devinait un vaste espace, ceinturé de cimes de sapins très sombres, qui moutonnaient durement dans le ciel.

— C’est peut-être par là, se dit-il, imaginant déjà une immense surface rose, où des joncs flexibles, des roseaux chanteurs traçaient des routes de clarté, de resplendissantes avenues d’eau firmamentale ; une surface immobile, rêveuse, attirante, comme était celle de l’étang de la Forge, dont, tant de fois, il avait exploré les rives herbues, et respiré, délicieusement, l’âpre senteur des fermentations paludéennes.

Sous les arcades du jeu de paume, le surveillant passait et repassait, d’un pas ralenti, le nez sur son bréviaire. Sébastien accéléra sa marche, pensa à François Pinchard, à sa mère, et sortit de la cour, sans obstacle. Très calme, maintenant, il allait, les yeux fixés sur l’espace vide, dont on ne savait pas si le fond était de la terre solide, ou de l’eau remuante, et que le cirque noir des sapins emplissait d’un mystère d’abîme.

— Et si c’était la mer ! se dit-il encore, en son obstination d’enfant.

L’image du petit cordonnier le précédait, le conduisait :

— Hé ! Mayeux…

L’image souriait et il souriait à l’image.

— Quincaillier, hou !… hou !…

À mesure qu’il avançait, il ne percevait plus la résistance de la terre, sous ses pieds. Il marchait, comme en rêve, si léger qu’il se croyait soutenu, emporté par deux grandes ailes, au-dessus du sol. Un frère, à face de détenu, louche et crasseux, qui charriait du pain dans une petite charrette, le croisa. Il ne le vit point. Deux autres frères, à la bouche lippue, au regard souilleur d’enfants, le frôlèrent. Il ne les vit pas davantage. Il ne voyait plus rien, plus rien que l’espace, qui, lui-même, se brouillait, s’ennuageait, se transformait en blancheurs flottantes. Toute sa vie sensorielle, déséquilibrée, affluait à son odorat. Des senteurs lui arrivaient aux narines, multiples, différentes et si fortes, qu’il faillit s’évanouir. L’atmosphère, comme dans une chambre fermée et remplie de végétaux, lui semblait lourde d’odeurs acescentes et de vénéneux parfums. Il respira, décuplés par la perception morbide exacerbée de ses nerfs, le souffle ammoniacal des terreaux, l’exhalaison carbonique des feuilles mortes, les arômes effervescents des herbes mouillées, la fleur alcoolisée des fruits. Sébastien dut s’arrêter, la gorge serrée, pâle, presque défaillant. Il avait dépassé le collège. À gauche, de petites constructions basses s’espaçaient ; et des jardins montaient en terrasse, jusqu’au parc ; à droite, une courte allée de châtaigniers, aboutissait aux communs, défendus par une palissade ; et derrière les communs, une prairie s’étendait, plane, unie, d’un vert argenté. Au milieu de la prairie, une nappe d’eau luisait, toute blanche, sans un reflet. Alors, Sébastien escalada la palissade, s’engagea dans l’allée, et voulut courir. Mais, soudain, deux Pères, qui se promenaient, lui barrèrent la route. Il s’arrêta, effrayé, poussa un cri.

— Eh bien ! eh bien !… qu’est-ce que c’est ?… On maraude, hein ?… dit l’un d’eux, d’un ton sévère.

Déjà il s’apprêtait à tirer les oreilles de l’enfant, quand frappé de sa physionomie étrange, de l’ivresse inaccoutumée qui brillait dans le mystère de ses deux prunelles, il reprit, plus doucement, en donnant à ses gestes une inflexion d’affectuosité rassurante :

— Voyons, mon petit ami, où alliez-vous ainsi ?

Sébastien fut remué par la douceur de cette voix qui s’était, tout d’un coup, assouplie jusqu’à la prière. Cependant, il n’osa pas répondre. Le Jésuite insista.

— Pourquoi aviez-vous quitté la cour ? N’ayez pas peur… Je vous aime bien… dites, mon enfant !

Tandis qu’il parlait, il lui flattait la joue, et le considérait d’un air d’encourageante bonté. Il répéta avec un accent de pitié tendre.

— Pourquoi ?… Voyons… vous avez du chagrin, n’est-ce pas !… Vous vouliez vous en aller !…

Et, sous ces paroles simples qui le conquéraient, Sébastien sentit comme une digue se rompre dans sa poitrine, puis un flot de larmes l’inonder. Suffoquant, la gorge brisée par les hoquets, il se jeta dans les bras du Père, sanglota.

— On m’a… on m’a… on m’a…

Il n’en put dire davantage. Comme un noyé qui se cramponne éperdûment à l’épave miraculeuse que la vague lui apporte, il s’accrochait, de ses doigts crispés, à la robe du Père. Et tout son corps tremblant, secoué de spasmes, se haussait, se collait contre le corps du prêtre, dans un paroxyste amour de vie retrouvée.

— On m’a… on m’a… on m’a…

Lorsqu’il fut un peu calmé :

— Allons, ne pleurez plus, consola le Père… Cela n’est rien, mon petit ami… Venez vous promener avec moi… Ensuite, je vous ramènerai à l’étude…

Mais Sébastien, la tête toujours cachée dans la soutane, gémissait :

— Non !… non !… Je ne veux pas… Je veux retourner à Pervenchères… Je… je suis d’Pervenchères…