Sébastien Roch/I/4

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G. Charpentier et Cie, éditeurs (p. 145-155).

IV


Deux années s’écoulèrent.

De la cour des petits, Sébastien avait passé dans celle des moyens, où l’existence avait été la même. Il ne s’était pas accompli, au collège, d’autres événements importants, que le renvoi simultané de quatre élèves, attribué à des causes malpropres, dont on chuchota, entre soi, à mots couverts et indignés ; et puis la disparition soudaine des demoiselles Le Toulic. Sébastien eut quelque mélancolie à ne plus les voir, le soir, sur la place, avec leur mère, en rentrant des promenades. C’était pour lui une douceur que cette présence jumelle, laquelle donnait à ses rêves, encore incertains, un corps tangible et charmant, une émotion à sa jeune chair s’éveillant à la clarté chaste de l’amour. L’une, hélas, était morte de la poitrine ; l’autre avait été enlevée par un officier. Ces drames successifs firent longtemps jaser, et le malheureux Le Toulic, plein de honte et de chagrin, se tint davantage à l’écart de ses camarades, le front couturé de plis plus durs, les doigts plus salis d’encre, presque bossu, le pauvre petit diable, à force de se pencher sur ses livres, sans relâche. Quelques-uns, jaloux de ses succès, se moquèrent de lui, lâchement, cruellement. Personne d’ailleurs, à l’exception de Sébastien, ne le plaignit, car il n’était pas très riche, ni adroit au jeu de paume, ni gai. D’ailleurs, on savait que les Jésuites l’élevaient pour rien. Mais il ne prêta aucune attention à cette indifférence et à ces insultes ; silencieux, solitaire, il redoubla d’acharnement au travail.

Sébastien transporta donc ses habitudes, ses enthousiasmes, ses dégoûts d’une cour dans l’autre, et ce fut tout. Il continua de faire son unique intimité de Bolorec, dont l’adresse à sculpter progressait, et qui rêvait toujours incendie du collège et massacre des Jésuites. Mêmes promenades aux mêmes endroits, le long des grèves, ou sous les roches éboulées de la grotte du roi Jean ; mêmes périodiques fêtes, mêmes devoirs accablants et ennuyeux, auxquels il ne pouvait s’assouplir.

Pourtant, les trois années qu’il venait de vivre parmi ce petit monde, dressé à l’intrigue et à l’hypocrisie, lui apprirent à ne plus montrer, tout nus, ses sentiments et sa pensée ; il sut dissimuler ses joies comme ses souffrances, avec une pudeur avare et jalouse, ne plus jeter à la tête de chacun les morceaux saignants de son propre cœur. Sans devenir méfiant, ni compliqué, il surveilla davantage ses paroles et ses actes, surtout auprès des maîtres, car les quelques élans qu’il avait eux vers eux ne lui avaient valu qu’un soulagement momentané, des promesses vite changées en duperies. Il en voulut au Père de Marel de lui avoir un instant entrebâillé la porte des paradis rêvés et de l’avoir ensuite, sans raison, brutalement, refermée sur ses espoirs émerveillés. Dans l’impossibilité où il était de continuer ses leçons de musique, et poussé par une force intérieure, dominatrice, à étreindre, à exprimer, à matérialiser, pour ainsi dire, ses aspirations bien vagues, certes, et bien irrésistibles aussi, vers l’idéale conquête des harmonies et des formes, il retrouva dans le dessin un aliment à ses ambitions, et il s’y passionna. Un externe lui apportait, en cachette, des modèles dérobés à la maison : têtes aux traits nets et fins ; muletiers espagnols aux mollets bombés, profils de dieux mythologiques, bustes laurés d’empereurs, vierges drapées de voiles aux plis symétriques ; figures bibliques soutenant des amphores ; arbres aux classiques embranchements. Défendu contre le regard inquisiteur du maître d’étude, par une pile de livres, un rempart de dictionnaires, il copiait ces dessins, naïvement, séduit, surtout, par les formes plus accessibles de beauté inexpressive et jolie, de beauté régulière, aimant, dans les physionomies, ce qui se rapprochait le plus de l’expression religieuse conventionnelle : les larges yeux arqués, aux extases vides, les bandeaux plats, les contours lisses, les ovales allongés, les plis maniérés. Souvent, on lui confisquait ses modèles et ses maladroits essais. Alors, il tentait de les reconstituer, par le souvenir, car il avait une mémoire véritablement surprenante, la mémoire des formes. Cette privation de modèles et la difficulté de s’en procurer de nouveaux ne le décourageaient pas. Il s’ingéniait à reproduire ce qui, dans ses promenades, l’avait le plus frappé, de préférence les choses droites, précises, gracieuses, les choses de santé et de joie, ne comprenant pas encore la poésie de ce qui est vieux, courbé, chétif, de ce qui s’efface et de ce qui se voile, ni la tristesse des pierres et des vastes espaces dénudés, ni la maigreur jaune, ossifiante, que la misère creuse sur les visages de douleur. Il ne sentait pas encore l’émotion généreuse et haute, ni la sublime beauté du laid… À la même époque, circulaient, dans la cour, des cahiers de vers défendus, des livres proscrits qui l’enthousiasmèrent. Il apprit, par cœur, des strophes et des phrases qu’il récitait à Bolorec, avec ivresse, durant les récréations et les promenades. Pour les Pauvres, de Victor Hugo, lui parut un chant céleste, une divine musique, un rayon de charité, jailli du cœur même de Jésus ; quelques hémistiches des Iambes de Barbier, l’enflammèrent d’une ardeur de bataille, violente et contenue. Ce lui fut comme la révélation d’un monde, du monde éblouissant vers lequel ses instincts l’avaient toujours emporté, et qu’il croyait chimérique, inaccessible à la lourde étreinte de l’homme. Pourtant, il existait ; il existait réellement, ce monde. Là seulement était la vérité ; là, résidait la vie souveraine. Son esprit venait d’en recevoir des éclaboussures de lumière. Quelle différence entre cette langue chaude, colorée et vibrante, qui laissait, dans l’air, des résonances de harpes et des fanfares de clairon, dont chaque mot vivait, palpitait, battait des ailes, dont chaque idée correspondait à un cri humain, cri d’amour et cri de haine, et la langue froide, rampante, rechignée de ses livres de classe, où les mots asservis et les idées maussades semblaient postés devant ses désirs de connaître, de sentir, de s’élever, comme les gardiens revêches, défendant l’entrée du parc sonore et fleuri, du parc où sont les fleurs splendides, où sont les subtils oiseaux, où l’on voit les radieuses fuites de ciel, entre les branches balancées ! Cette découverte, cette illumination soudaine du Verbe, lui rendirent plus pénibles ses devoirs. Pour les oublier mieux et les mieux supporter, il copia des vers, et il dessina davantage, surpris parfois de retrouver, entre l’ordonnance des lignes, dans le dessin, et la cadence des rythmes, dans les vers, des analogies mystérieuses et d’identiques lois. Les confiscations réitérées de ses barbouillages et de ses cahiers, les arrêts, les mises au pain sec fréquentes ne le rebutaient pas, ajoutaient au contraire, à sa jouissance, l’excitant de la persécution. Cependant, il eut un jour un étonnement. Comme la récréation finissait, le Père de Kern, son maître d’étude, vint à lui et lui remit ses cahiers. C’était un prêtre joli, aux yeux obliques et langoureux, à la démarche un peu lente, et dont les gestes avaient des inflexions molles de nonchaloir, presque de volupté. Il se pencha sur Sébastien, de façon à effleurer de son souffle le jeune visage de l’élève, et d’une voix suave :

— Je vous les rends, dit-il… Mais cachez-les bien, pour que je n’aie pas à vous les reprendre.

Puis, il considéra Sébastien d’un regard trouble, où des flammes passaient, vite éteintes sous le voile clignotant des paupières. Ce regard gêna Sébastien, d’instinct, et le fit rougir comme s’il avait commis une faute secrète, mais il n’eût pu dire pourquoi…

Sébastien avait grandi. Ses traits s’étaient affinés en une maigreur rose, d’un rose pâle de fleur enfermée. Son visage, à ce moment de l’adolescence indécise, prenait des grâces de femme. Et ses yeux très beaux restaient mélancoliques, veloutés et profonds.


À Pervenchères, il y avait eu bien des changements. La tante Rosalie était morte sans laisser de testament. Cette nouvelle qu’il apprit, tout à coup, par une lettre de son père, ne causa qu’un chagrin relatif à Sébastien. Il n’aimait guère sa tante, dont il ne recevait que des bourrades. Pourtant, la dernière fois qu’il l’avait vue, il s’était ému, et il avait ressenti dans son cœur une grande pitié. La vieille fille, couchée, immobile, le menton levé et garni de poils rudes et blancs, les yeux couverts de paupières molles comme des taies, ne l’avait pas reconnu. Elle ne parlait plus, restait insensible à tout ce qui se passait autour d’elle. On l’eût dit morte, si un bruit de glouglou, le dévidement régulier d’un petit râle, n’eût soulevé de temps à autre les ailes de ses narines, d’un mouvement de vie mécanique et localisée. Et près de son lit, des vieilles étaient penchées, avides et geignardes, horribles guetteuses de la mort… Ce fut surtout ce souvenir qui l’impressionna.

Quant à M. Roch, qui n’avait pas compté sur cet héritage, il montra une affliction digne, proportionnée aux quatre mille francs de rentes qui lui tombaient du ciel, inopinément, et jugea le moment bon pour se retirer du commerce. Il eut la chance de vendre son fonds de quincaillerie d’une manière avantageuse, fit bâtir une maison dans le jardin, auquel il ajouta des grottes artificielles, un bassin où nagèrent des poissons rouges, et, çà et là, sur des éminences gazonnées, des boules de verre colorié. Il vécut en parfait bourgeois et s’ennuya. Maintenant, il était maire de Pervenchères, suppléant du juge de paix, ambitionnait sourdement de se faire élire conseiller d’arrondissement. Mais, malgré la multiplicité et la nouveauté de ses occupations, il ne se trouvait pas heureux dans cette maison neuve, si vide, qui n’avait pas d’autres voisins que les morts du cimetière. Un vieux fond d’habitude commerciale le ramenait à son ancien magasin, et, tous les jours, pendant deux heures, il s’asseyait, près du comptoir, les jambes écartées, les deux mains croisées sur la pomme de sa longue canne, et là, autoritaire et bienveillant, il s’intéressait au mouvement des affaires, donnait des conseils, pérorait, sur toutes choses, intarissablement.

Un jour, il éprouva le besoin de se créer un intérieur, de se faire de la vie autour de lui, c’est-à-dire d’avoir, sans cesse, des êtres à portée de ses discours, des êtres à qui il pût confier ses désirs secrets, ses ambitions, ses projets de réformes municipales. Sérieusement il songea à se remarier. Mme Lecautel lui plaisait beaucoup. Elle avait de belles manières, une instruction soignée, et il ne pouvait souhaiter rien de mieux quand, par exemple, il recevrait à sa table, le préfet en tournée de révision. Et puis, ce n’était pas une mince gloire que de succéder dans le cœur d’une femme, à un général de brigade. Après avoir pesé le pour et le contre, il se décida à demander la main de sa belle locataire.

— Je crois, lui dit-il, que les convenances sont absolument sauvegardées… Vous êtes veuve, je suis veuf également… Votre premier mari était général, moi, je suis maire. Ce ne serait donc pas pour vous une déchéance. J’ai une certaine fortune, honorablement gagnée dans la métallurgie… Et quant à mon âge, ajouta-t-il galamment, ne vous en effrayez pas… J’ai vécu toute ma vie à l’abri des passions… Certes, je ne suis plus un jeune homme, ce que j’appelle… Mais enfin !… mais enfin !… D’ailleurs, vous le verrez vous-même.

Aux refus polis que lui opposa Mme Lecautel, et que l’ancien quincaillier prenait pour de l’embarras pudique, il répondit :

— Ça ira très bien, je vous assure… Mon Dieu, je le sais, à nos âges, on ne pense plus guère aux folies… Mais enfin !… mais enfin !… Un petit regain de temps en temps, cela ne peut qu’embellir la vie. Et puis vous n’êtes pas riche. Je m’arrangerai pour vous faire une gentille donation sans trop léser les droits de mon fils… Voyons, réfléchissez… Puis-je vous appeler Madame la Mairesse ?

Mme Lecautel fut obligée de l’éconduire plus nettement. Il s’en montra dépité, et, quelques semaines, il lui garda rancune.

— Si elle s’imagine qu’elle en aura à la douzaine, des maires comme moi ! récriminait-il souvent… Un maire !… C’est un général aussi… un général civil !

Alors, pour se distraire, il eut une héroïque, extravagante idée, que lui avait sans doute suggérée le voisinage de la mort. Il acheta, au milieu du cimetière, dans l’axe même de la grille d’entrée, un vaste terrain qu’il entoura d’abord d’une rampe en fonte, basse, figurant des enguirlandements d’immortelles et de roses. Puis, il fit creuser un caveau profond, à un seul compartiment, « car, expliquait-il, à quoi bon exhumer ma femme ? Elle est très bien dans sa concession. Et quant à Sébastien, qui sait où il mourra ? » Le caveau creusé, maçonné, dallé, il fit élever une sorte de monument funéraire, carré, en granit d’Alençon, semblable de forme à une grande malle dont le couvercle serait bombé. Il ne voulut aucun ornement, aucune moulure, aucun attribut symbolique. « Un tombeau de verre, comme Socrate, disait-il. Du confortable, mais pas de luxe, ce que j’appelle… » Sur une des faces latérales, en bas, était ménagée une ouverture, pareille à une large chattière, et destinée à l’intromission du cercueil. M. Roch surveillait les travaux, les dirigeait avec une indiscutable compétence d’architecte et une sérénité de philosophe, imperturbable ; il interrompait parfois ses conseils techniques par des aphorismes sur la mort comme celui-ci : « Voyez-vous, la mort c’est une question d’habitude. »

Un jour que Mme Lecautel était venue déposer des fleurs sur une tombe, il s’obstina à lui faire les honneurs de son monument.

— Si vous aviez voulu !…, lui dit-il, en poussant un soupir de regret.

Il lui montra, dans l’enceinte formée par la rampe de fonte, les petites plates-bandes, contournées, serpentantes, plantées de jeunes arbres verts. Et c’étaient aussi, sur le sable jaune, d’étonnants cœurs bordés de buis, des croix de pyrèthre, des ostensoirs de géranium. Déjà, un saule versait, sur la pierre vide, ses longs pleurs grêles.

— C’est gentil, n’est-ce pas ?… C’est simple… Et ça, tenez !… Lisez ça !

Gravement, il désigna l’inscription gravée, en lettres rouges, sur la table funéraire :


ICI

REPOSE

LE CORPS

DE

M. JOSEPH-HIPPOLYTE-ELPHÈGE ROCH

MAIRE DE PERVENCHÈRES

SUPPLÉANT DU JUGE DE PAIX, etc., etc.,

DÉCÉDÉ DANS SA… ANNÉE, LE… 18…

PRIEZ POUR LUI !


— Je l’ai rédigée moi-même…, fit-il. Maintenant on n’a plus qu’à remplir les blancs.

Et revenant à sa première pensée, il répéta d’une voix élégiaque :

— Si vous aviez voulu !… Il y aurait eu deux noms et deux places !

Puis il regarda, d’un air attristé et méprisant, les tombes délaissées, les petites croix de bois qui se penchaient, disjointes et pourries, sur des fleurs fanées, et il murmura en haussant les épaules :

— Enfin ! Vous n’avez pas voulu… Quant à moi, je suis sûr que mes héritiers ne me laisseront pas sans une sépulture convenable… Et c’est quelque chose, allez !…

M. Roch, seul, confectionna son cercueil. Le bois en fut, par lui, méticuleusement choisi parmi de nombreuses planches en cœur de chêne, très sèches, très solides, et très marquées de veines. De temps en temps, il l’essayait devant le secréta secrétaire de la mairie et la mère Cébron, appelés à donner leur avis. Quant à lui, il se réjouissait de s’y sentir serré et d’y avoir pourtant les mouvements libres et aisés. Durant cette période d’activité bizarre, M. Roch demeurait gai, d’une gaieté presque bon enfant. En varlopant son bois, il lui arrivait même de chanter et de siffler des airs de sa jeunesse, s’abstenant toutefois des plaisanteries macabres et de mauvais goût. Sa force d’âme ne se démentait pas une seconde. Il ne sermonnait plus son fils, dans ses lettres, pleines de récits municipaux, de nouvelles de son monument, d’aperçus sur la mort, d’un calme stoïque. Puis, quand ce fut fini, tout d’un coup, il fut pris d’un vague à l’âme, auquel succéda bien vite une véritable détresse morale. La peur de mourir l’envahit. Il ne pouvait plus se promener, dans son terrain, autour de sa tombe, sans être assailli de terreurs. Il rentrait chez lui, très pâle, se trouvait malade au moindre froissement de ses muscles, envoyait chercher le médecin, se réveillait, la nuit, baigné de sueurs froides, en proie à des affres affolantes. Il se réfugia davantage dans sa mairie et, pour écarter la funèbre hantise, il cribla Pervenchères d’arrêtés inédits, et de centimes additionnels.