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Sébastopol/2/Chapitre10

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 4p. 72-75).
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X

— C’est le 2e bataillon du régiment M… ? — demanda Praskoukhine en accourant au logement et trouvant les soldats qui portaient des sacs de terre.

— Parfaitement.

— Où est le commandant ?

Mikhaïlov supposant qu’on demandait le capitaine de la compagnie, sortit de son petit réduit, et prenant Praskoukhine pour un chef, avec le salut militaire s’approcha de lui.

— Le général vous ordonne… et au plus vite… et surtout en silence… de retour… non, pas de retour, mais à la réserve, — dit Praskoukhine en jetant un regard oblique dans la direction des feux ennemis.

Après avoir reconnu Praskoukhine, Mikhaïlov laissa tomber sa main et comprenant de quoi il s’agissait, il transmit l’ordre, et le bataillon s’agita, prit les fusils, mit les capotes et se mit en marche.

Celui qui ne l’a pas éprouvé ne peut s’imaginer le plaisir que ressent un homme à s’en aller après trois heures de bombardement, d’un endroit aussi dangereux que les logements. Mikhaïlov, qui pendant ces trois heures avait craint plusieurs fois et non sans fondement sa fin inévitable, s’était habitué à l’idée qu’il serait certainement tué et que déjà il n’était plus de ce monde. Cependant, malgré cela, il lui fallut faire un effort pour empêcher ses jambes de courir, quand, devant la compagnie, à côté de Praskoukhine, il sortit des logements.

— Au revoir, — lui cria le major, commandant de l’autre bataillon qui restait aux logements et avec qui, assis dans de petits creux du parapet, il mangeait du fromage. — Bon voyage !

— Je vous souhaite une heureuse défense ! On dirait que c’est calmé, maintenant.

Mais à peine avait-il prononcé ces paroles que l’ennemi, remarquant sans doute un mouvement du côté des logements, commença un tir de plus en plus rapide. Les nôtres lui répondirent, et une canonnade très forte recommença. Les étoiles étaient très hautes mais peu brillantes. La nuit était noire, seuls les feux des coups et l’éclat des bombes illuminaient pour un moment les divers objets. Les soldats se hâtaient silencieux et se dépassaient involontairement l’un l’autre. Dans les éclats perpétuels des coups on n’entendait que le bruit régulier de leurs pas sur le chemin sec, le cliquetis des baïonnettes, le soupir ou la prière d’un soldat : « Oh Dieu ! Dieu ! Seigneur ! Qu’est-ce ? » Parfois c’étaient les gémissements des blessés et les cris : « Brancard ! » (Dans la compagnie commandée par Mikhaïlov, pendant cette nuit, rien que du feu d’artillerie, vingt-six soldats étaient tués.)

L’éclair illumina l’horizon sombre, lointain. La sentinelle cria : « Ca-non » et l’obus, sifflant au-dessus de la compagnie, s’enfonça dans la terre en projetant des pierres.

— « Que le diable les emporte ! Comme ils marchent doucement ! » pensait Praskoukhine, qui se retournait sans cesse et marchait à côté de Mikhaïlov. « Vraiment, je ferais mieux de courir en avant : j’ai transmis l’ordre… Cependant, non. Après on dirait que je suis un poltron ! Advienne que pourra, j’irai à côté. »

« Pourquoi marche-t-il à côté de moi ? » pensait de son côté Mikhaïlov. « Combien de fois n’ai-je pas remarqué qu’il porte malheur. Voilà ! on dirait qu’il vole tout droit ici ! »

Après quelques centaines de pas ils rencontrèrent Kalouguine, qui, en laissant bravement traîner son sabre, se dirigeait vers les logements, envoyé par le général pour savoir comment avançaient les travaux. Mais en rencontrant Mikhaïlov, il pensa qu’au lieu de s’aventurer lui-même sous ce terrible feu et d’aller là-bas, ce qui ne lui était pas même ordonné, il pouvait demander des détails à l’officier qui en venait. En effet, Mikhaïlov donna tous les détails sur les travaux. Kalouguine, après avoir marché un peu avec lui, tourna dans la tranchée qui conduisait au blindage.

— Eh bien ! Quoi de neuf ? — demanda l’officier qui soupait seul dans la chambre.

— Mais rien. Il semble qu’il n’y aura plus rien.

— Comment, plus rien ! Au contraire, le général vient de retourner là-haut. Un autre régiment est arrivé. Mais, voilà… vous entendez de nouveau la fusillade. N’allez pas là-bas ; pourquoi ? — ajouta l’officier en remarquant le mouvement que fit Kalouguine.

« À vrai dire je devrais être là-bas, pensa Kalouguine ; mais pour aujourd’hui, j’ai déjà couru pas mal de dangers : une fusillade terrible ! »

— En effet ce sera mieux, je les attendrai ici, — fit-il.

Vingt minutes après le général revenait avec ses officiers d’ordonnance. Parmi ceux-ci était le junker baron Pest, mais Praskoukhine n’y était pas. Les logements étaient repris et occupés par nous.

Après avoir reçu des renseignements détaillés sur l’affaire, Kalouguine et Pest sortirent du blindage.