Sébastopol/2/Chapitre4

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 4p. 42-46).
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IV

Mais dès que le capitaine eut franchi le seuil de son logement, des idées tout autres lui vinrent en tête. Il aperçut sa petite chambrette au sol de terre raboteux, aux fenêtres en pente, collées de papier, son vieux lit, un tapis cloué au-dessus où était représentée une amazone et étaient accrochés deux pistolets de Toula, le lit, sale, avec une couverture de coton, d’un junker qui vivait avec lui. Il vit son ordonnance Nikita, qui les cheveux ébouriffés, gras, se leva du sol en se frottant. Il aperçut sa vieille capote, ses souliers, et le petit paquet où l’on voyait un morceau de fromage et le goulot d’une bouteille d’eau-de-vie, préparés pour emporter au bastion, et tout à coup il se rappela qu’il devait aller aux logements pour toute la nuit avec la compagnie.

« Je serai certainement tué aujourd’hui, » pensait le capitaine en second. « Je le sens ; d’autant plus que ce n’était pas mon tour et que je me suis proposé moi-même. C’est toujours comme ça, on tue celui qui se propose. Et de quoi est-il malade ce maudit Neptchissetzkï ? Il est très possible qu’il ne soit pas du tout malade, et voilà, à cause de lui, on tuera un homme. On tuera assurément. Cependant, si l’on ne me tue pas, alors on me proposera pour l’avancement. J’ai remarqué que ça plaisait beaucoup au colonel quand j’ai dit :

« Si le lieutenant Neptchissetzkï est malade, permettez-moi d’y aller. » Si je ne suis pas promu au grade de major, j’aurai certainement la croix de Saint Vladimir. Ce sera, du reste, la treizième fois que j’irai au bastion. Oh ! treize ! c’est un mauvais nombre. On me tuera, sûrement ! Je suis sûr d’être tué. Il fallait pourtant que quelqu’un y allât, on ne peut envoyer la compagnie avec un lieutenant. Et s’il arrive quelque chose ? C’est donc l’honneur du régiment, l’honneur de l’armée qui est en jeu. Mon devoir était d’y aller. Oui, c’était mon devoir sacré. Et quand même j’ai un pressentiment. »

Le capitaine en second oubliait qu’un pressentiment semblable, plus ou moins fort, ne lui venait pas à l’esprit pour la première fois, et il ne savait pas que quiconque va à une affaire éprouve à un degré plus ou moins grand, un pareil pressentiment. Tranquillisé par l’idée du devoir qui, chez le capitaine en second, était particulièrement développée et très forte, il s’assit devant la table et se mit à écrire une lettre d’adieu à son père. Dix minutes après, ayant terminé sa lettre, il se leva de la table avec des yeux mouillés de larmes, et en répétant mentalement toutes les prières qu’il savait, il commença à s’habiller. Le brosseur, un peu ivre et grossier, lui passait paresseusement un veston neuf. (Le vieux, que le capitaine en second mettait d’ordinaire quand il allait au bastion, n’était pas réparé.)

— Pourquoi mon veston n’est-il pas réparé ? Tu ne sais que dormir ! — fit méchamment Mikhaïlov.

— Quoi, dormir ! — murmura Nikita, — toute la journée on court comme un chien, on s’esquinte, et encore, ici, on ne peut pas même dormir.

— Je vois que tu es encore ivre.

— Pourquoi me faire des reproches ? Ce n’est pas de votre argent que je m’enivre.

— Tais-toi, imbécile ! — cria, prêt à le frapper, le capitaine en second, déjà agacé à l’avance, et maintenant, perdant tout à fait patience, et attristé de la grossièreté de Nikita qu’il aimait, gâtait même, et qu’il avait à son service depuis déjà douze ans.

— Imbécile ? Imbécile ? — répéta le valet. — Pourquoi m’appelez-vous imbécile ? Quel temps ! Et maintenant c’est mal d’injurier.

Mikhaïlov se rappela où il devait aller et eut honte.

— Tu ferais perdre patience à un saint, Nikita, — dit-il d’une voix douce. — Cette lettre est pour mon père, laisse-la comme ça sur la table, et n’y touche pas, ajouta-t-il en rougissant.

— J’obéis, — fit Nikita, ému sous l’influence du vin, bu comme il le disait de son argent ; avec une envie de pleurer évidente, il battait des paupières.

Quand, sur le perron, le capitaine en second lui dit : « Adieu, Nikita, » Nikita, tout à coup, éclata en sanglots et se jeta sur la main de son maître, qu’il baisa. « Adieu, seigneur », fit-il en sanglotant. La vieille femme du matelot qui était sur le perron, en vraie femme, ne pouvait se retenir de prendre part à cette scène sentimentale. Elle se mit à essuyer ses yeux avec sa manche sale, et à dire quelque chose en ce genre : on aime les maîtres et voilà comme on souffre pour eux, et qu’elle était une pauvre femme restée veuve, et pour la centième fois racontait ses malheurs à Nikita, ivre. Elle disait comment son mari avait été tué au premier bombardement, sa maisonnette toute détruite (celle qu’elle habitait ne lui appartenait pas), etc. Après le départ de son maître, Nikita alluma sa pipe, demanda à la fillette de la propriétaire d’aller chercher de l’eau-de-vie et cessa vite de pleurer et, au contraire, se disputa avec la vieille au sujet d’un petit seau qu’il l’accusait d’avoir cassé.

« Peut-être ne serai-je que blessé », raisonnait le capitaine en second, en s’approchant avec sa compagnie, déjà dans la soirée, du bastion. « Mais où ? Comment ? Ici ou là », se demandait-il songeur, en montrant le ventre et la poitrine. « Si c’était là (il pensait à la cuisse) et s’il faisait le tour. Mais un éclat ici… tout sera fini ! » Par les tranchées, le capitaine atteignit heureusement les logements, et déjà dans l’obscurité la plus complète, aidé d’un officier de sapeur, il mit ses hommes au travail et s’assit lui-même dans un petit creux, sous le parapet. Le bombardement était faible, la poudre s’allumait rarement et chez nous et chez lui, et les tubes allumés de la bombe faisaient un arc de feu sur le ciel sombre, étoilé. Mais toutes les bombes tombaient loin derrière et à droite des logements, où, dans un petit creux était assis le capitaine en second. Il but de l’eau-de-vie, mangea du fromage, alluma une cigarette et, priant Dieu, il voulut dormir un peu.