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Sésame et les lys/Texte entier

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Traduction par Marcel Proust.
Mercure de France.
JOHN RUSKIN

Sésame et les Lys
des trésors des rois
des jardins des reines
traduction, notes et préface
par
MARCEL PROUST
troisème édition
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PARIS
SOCIÉTE DV MERCVRE DE FRANCE
xxvi, rve de condé, xxvi

mcmvi

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

SUR LA LECTURE


À Madame la Princesse Alexandre de Caraman-Chimay, dont les Notes sur Florence auraient fait les délices de Ruskin, je dédie respectueusement, comme un hommage de ma profonde admiration pour elle, ces pages que j’ai recueillies parce qu’elles lui ont plu.

M. P.
PRÉFACE DU TRADUCTEUR[1]
SUR LA LECTURE


Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré. Tout ce qui, semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous écartions comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin : le jeu pour lequel un ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l’abeille ou le rayon de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de sur la page ou à changer de place, les provisions de goûter qu’on nous avait fait emporter et que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans y toucher, tandis que, au-dessus de notre tête, le soleil diminuait de force dans le ciel bleu, le dîner pour lequel il avait fallu rentrer et où nous ne pensions qu’à monter finir, tout de suite après, le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture aurait dû nous empêcher de percevoir autre chose que l’importunité, elle en gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus précieux à notre jugement actuel, que ce que nous lisions alors avec tant d’amour,) que, s’il nous arrive encore aujourd’hui de feuilleter ces livres d’autrefois, ce n’est plus que comme les seuls calendriers que nous ayons gardés des jours enfuis, et avec l’espoir de voir reflétés sur leurs pages les demeures et les étangs qui n’existent plus.

Qui ne se souvient comme moi de ces lectures faites au temps des vacances, qu’on allait cacher successivement dans toutes celles des heures du jour qui étaient assez paisibles et assez inviolables pour pouvoir leur donner asile. Le matin, en rentrant du parc, quand tout le monde était parti « faire une promenade », je me glissais dans la salle à manger où, jusqu’à l’heure encore lointaine du déjeuner, personne n’entrerait que la vieille Félicie relativement silencieuse, et où je n’aurais pour compagnons, très respectueux de la lecture, que les assiettes peintes accrochées au mur, le calendrier dont la feuille de la veille avait été fraîchement arrachée, la pendule et le feu qui parlent sans demander qu’on leur réponde et dont les doux propos vides de sens ne viennent pas, comme les paroles des hommes, en substituer un différent à celui des mots que vous lisez. Je m’installais sur une chaise, près du petit feu de bois, dont, pendant le déjeuner, l’oncle matinal et jardinier dirait : « Il ne fait pas de mal ! On supporte très bien un peu de feu ; je vous assure qu’a six heures il faisait joliment froid dans le potager. Et dire que c’est dans huit jours Pâques ! » Avant le déjeuner qui, hélas ! mettrait fin à la lecture, on avait encore deux grandes heures. De temps en temps, on entendait le bruit de la pompe d’où l'eau allait découler et qui vous faisait lever les yeux vers elle et la regarder à travers la fenêtre fermée, là, tout près, dans l’unique allée du jardinet qui bordait de briques et de faïences en demi-lunes ses plates-bandes de pensées : des pensées cueillies, semblait-il, dans ces ciels trop beaux, ces ciels versicolores et comme reflétés des vitraux de l’église qu’on voyait parfois entre les toits du village, ciels tristes qui apparaissaient avant les orages, ou après, trop tard, quand la journée allait finir. Malheureusement la cuisinière venait longtemps d’avance mettre le couvert ; si encore elle l’avait mis sans parler ! Mais elle croyait devoir dire : « Vous n’êtes pas bien comme cela ; si je vous approchais une table ? » Et rien que pour répondre : « Non, merci bien, » il fallait arrêter net et ramener de loin sa voix qui, en dedans des lèvres, répétait sans bruit, en courant, tous les mots que les yeux avaient lus ; il fallait l’arrêter, la faire sortir, et, pour dire convenablement : « Non, merci bien, » lui donner une apparence de vie ordinaire, une intonation de réponse, qu’elle avait perdues. L’heure passait ; souvent, longtemps avant le déjeuner, commençaient à arriver dans la salle à manger ceux qui, étant fatigués, avaient abrégé la promenade, avaient « pris par Méséglise », ou ceux qui n’étaient pas sortis ce matin-là, « ayant à écrire ». Ils disaient bien : « Je ne veux pas te déranger », mais commençaient aussitôt à s’approcher du feu, à consulter l’heure, à déclarer que le déjeuner ne serait pas mal accueilli. On entourait d’une particulière déférence celui ou celle qui était « restée à écrire » et on lui disait : « Vous avez fait « votre petite correspondance » avec un sourire où il y avait du respect, du mystère, de la paillardise et des ménagements, comme si cette « petite correspondance » avait été à la fois un secret d’état, une prérogative, une bonne fortune et une indisposition. Quelques-uns, sans plus attendre, s’asseyaient d’avance à table, à leurs places. Cela, c’était la désolation, car ce serait d’un mauvais exemple pour les autres arrivants, aller faire croire qu’il était déjà midi, et prononcer trop tôt à mes parents la parole fatale : « Allons, ferme ton livre, on va déjeuner. » Tout était prêt, le couvert était entièrement mis sur la nappe où manquait seulement ce qu’on n’apportait qu’à la fin du repas, l’appareil en verre où l’oncle horticulteur et cuisinier faisait lui-même le café à table, tubulaire et compliqué comme un instrument de physique qui aurait senti bon et où c’était si agréable de voir monter dans la cloche de verre l’ébullition soudaine qui laissait ensuite aux parois embuées une cendre odorante et brune ; et aussi la crème et les fraises que le même oncle mêlait, dans des proportions toujours identiques, s’arrêtant juste au rose qu’il fallait avec l’expérience d’un coloriste et la divination d’un gourmand. Que le déjeuner me paraissait long ! Ma grand’tante ne faisait que goûter aux plats pour donner son avis avec une douceur qui supportait, mais n’admettait pas la contradiction. Pour un roman, pour des vers, choses où elle se connaissait très bien, elle s’en remettait toujours, avec une humilité de femme, à l’avis de plus compétents. Elle pensait que c’était là le domaine flottant du caprice ou le goût d’un seul ne peut pas fixer la vérité. Mais sur les choses dont les règles et ies principes lui avaient été enseignés par sa mère, sur la manière de faire certains plats, de jouer les sonates de Beethoven et de recevoir avec amabilité, elle était certaine d’avoir une idée juste de la perfection et de discerner si les autres s’en rapprochaient plus ou moins. Pour les trois choses, d’ailleurs, la perfection était presque la même : c’était une sorte de simplicité dans les moyens, de sobriété et de charme. Elle repoussait avec horreur qu’on mît des épices dans les plats qui n’en exigent pas absolument, qu’on jouât avec affectation et abus de pédales, qu’en « recevant » on sortît d’un naturel parfait et parlât de soi avec exagération. Dès la première bouchée, aux premières notes, sur un simple billet, elle avait la prétention de savoir si elle avait affaire à une bonne cuisinière, à un vrai musicien, à une femme bien élevée. « Elle peut avoir beaucoup plus de doigts que moi, mais elle manque de goût en jouant avec tant d’emphase cet andante si simple. » « Ce peut être une femme très brillante et remplie de qualités, mais c’est un manque de tact de parler de soi en cette circonstance. » « Ce peut être une cuisinière très savante, mais elle ne sait pas faire le bifteck aux pommes. » Le bifteck aux pommes ! morceau de concours idéal, difficile par sa simplicité même, sorte de « Sonate pathétique » de la cuisine, équivalent gastronomique de ce qu’est dans la vie sociale la visite de la dame qui vient vous demander des enseignements sur un domestique et qui, dans un acte si simple, peut à tel point faire preuve, ou manquer, de tact et d’éducation. Mon grand-père avait tant d’amour-propre qu’il aurait voulu que tous les plats fussent réussis, et s’y connaissait trop peu en cuisine pour jamais savoir quand ils étaient manqués. Il voulait bien admettre qu’ils le fussent parfois, très rarement d’ailleurs, mais seulement par un pur effet du hasard. Les critiques toujours motivées de ma grand’tante impliquant au contraire que la cuisinière n’avait pas su faire tel plat, ne pouvaient manquer de paraître particulièrement tolérables à mon grand-père. Souvent, pour éviter des discussions avec lui, ma grand’tante, après avoir goûté du bout des lèvres, ne donnait pas son avis, ce qui, d’ailleurs, nous faisait connaître immédiatement qu’il était défavorable. Elle se taisait, mais nous lisions dans ses yeux doux une désapprobation inébranlable et réfléchie qui avait le don de mettre mon grand-père en fureur. Il la priait ironiquement de donner son avis, s’impatientait de son silence, la pressait de questions, s’emportait, mais on sentait qu’on l’aurait conduite au martyre plutôt que de lui faire confesser la croyance de mon grand-père : que l’entremets n’était pas trop sucré.

Après le déjeuner, ma lecture reprenait tout de suite ; surtout si la journée était un peu chaude, on montait « se retirer dans sa chambre », ce qui me permettait, par le petit escalier aux marches rapprochées, de gagner tout de suite la mienne, à l’unique étage si bas que des fenêtres enjambées on n’aurait eu qu’un saut d’enfant à faire pour se trouver dans la rue. J’allais fermer ma fenêtre, sans avoir pu esquiver le salut de l’armurier d’en face, qui, sous prétexte de baisser ses auvents, venait tous les jours après déjeuner fumer sa cigarette devant sa porte et dire bonjour aux passants, qui, parfois, s’arrêtaient à causer. Les théories de William Morris, qui ont été si constamment appliquées par Maple et les décorateurs anglais, édictent qu’une chambre n’est belle qu’à la condition de contenir seulement des choses qui nous soient utiles et que toute chose utile, fût-ce un simple clou, soit non pas dissimulée, mais apparente. Au-dessus du lit à tringles de cuivre et entièrement découvert, aux murs nus de ces chambres hygiéniques, quelques reproductions de chefs-d’œuvre. À la juger d’après les principes de cette esthétique, ma chambre n’était nullement belle, car elle était pleine de choses qui ne pouvaient servir à rien et qui dissimulaient pudiquement, jusqu’à en rendre l’usage extrêmement difficile, celles qui servaient à quelque chose. Mais c’est justement de ces choses qui n’étaient pas là pour ma commodité, mais semblaient y être venues pour leur plaisir, que ma chambre tirait pour moi sa beauté. Ces hautes courtines blanches qui dérobaient aux regards le lit placé comme au fond d’un sanctuaire ; la jonchée de couvre-pieds en marceline, de courtes-pointes à fleurs, de couvre-lits brodés, de taies d’oreiller en batiste, sous laquelle il disparaissait le jour, comme un autel au mois de Marie sous les festons et les fleurs, et que, le soir, pour pouvoir me coucher, j’allais poser avec précaution sur un fauteuil où ils consentaient à passer la nuit ; à côté du lit, la trinité du verre à dessins bleus, du sucrier pareil et de la carafe (toujours vide depuis le lendemain de mon arrivée sur l’ordre de ma tante qui craignait de me la voir « répandre »), sortes d’instruments du culte — presque aussi saints que la précieuse liqueur de fleur d’oranger placée près d’eux dans une ampoule de verre — que je n’aurais pas cru plus permis de profaner ni même possible d’utiliser pour mon usage personnel que si ç’avaient été des ciboires consacrés, mais que je considérais longuement avant de me déshabiller, dans la peur de les renverser par un faux mouvement ; ces petites étoles ajourées au crochet qui jetaient sur le dos des fauteuils un manteau de roses blanches qui ne devaient pas être sans épines, puisque, chaque fois que j’avais fini de lire et que je voulais me lever, je m’apercevais que j’y étais resté accroché ; cette cloche de verre, sous laquelle, isolée des contacts vulgaires, la pendule bavardait dans l’intimité pour des coquillages venus de loin et pour une vieille fleur sentimentale, mais qui était si lourde à soulever que, quand la pendule s’arrêtait, personne, excepté l’horloger, n’aurait été assez imprudent pour entreprendre de la remonter ; cette blanche nappe en guipure qui, jetée comme un revêtement d’autel sur la commode ornée de deux vases, d’une image du Sauveur et d’un buis bénit, la faisait ressembler à la Sainte Table (dont un prie-Dieu, rangé là tous les jours, quand on avait « fini la chambre », achevait d’évoquer l’idée), mais dont les effilochements toujours engagés dans la fente des tiroirs en arrêtaient si complètement le jeu que je ne pouvais jamais prendre un mouchoir sans faire tomber d’un seul coup image du Sauveur, vases sacrés, buis bénit, et sans trébucher moi-même en me rattrapant au prie-Dieu ; cette triple superposition enfin de petits rideaux d’étamine, de grands rideaux de mousseline et de plus grands rideaux de basin, toujours souriants dans leur blancheur d’aubépine souvent ensoleillée, mais au fond bien agaçants dans leur maladresse et leur entêtement à jouer autour de leurs barres de bois parallèles et à se prendre les uns dans les autres et tous dans la fenêtre dès que je voulais l’ouvrir ou la fermer, un second étant toujours prêt, si je parvenais à en dégager un premier, à venir prendre immédiatement sa place dans les jointures aussi parfaitement bouchées par eux qu’elles l’eussent été par un buisson d’aubépines réelles ou par des nids d’hirondelles qui auraient eu la fantaisie de s’installer là, de sorte que cette opération, en apparence si simple, d’ouvrir ou de fermer ma croisée, je n’en venais jamais à bout sans le secours de quelqu’un de la maison ; toutes ces choses, qui non seulement ne pouvaient répondre à aucun de mes besoins, mais apportaient même une entrave, d’ailleurs légère, à leur satisfaction, qui évidemment n’avaient jamais été mises là pour l’utilité de quelqu’un, peuplaient ma chambre de pensées en quelque sorte personnelles, avec cet air de prédilection, d’avoir choisi de vivre là et de s’y plaire, qu’ont souvent, dans une clairière, les arbres, et, au bord des chemins ou sur les vieux murs, les fleurs. Elles la remplissaient d’une vie silencieuse et diverse, d’un mystère où ma personne se trouvait à la fois perdue et charmée ; elles faisaient de cette chambre une sorte de chapelle où le soleil — quand il traversait les petits carreaux rouges que mon oncle avait intercalés au haut des fenêtres — piquait sur les murs, après avoir rosé l’aubépine des rideaux, des lueurs aussi étranges que si la petite chapelle avait été enclose dans une plus grande nef à vitraux ; et où le bruit des cloches arrivait si retentissant à cause de la proximité de notre maison et de l’église, à laquelle d’ailleurs, aux grandes fêtes, les reposoirs nous liaient par un chemin de fleurs, que je pouvais imaginer qu’elles étaient sonnées dans notre toit, juste au-dessus de la fenêtre d’où je saluais souvent le curé tenant son bréviaire, ma tante revenant de vêpres ou l’enfant de chœur qui nous portait du pain bénit. Quant à la photographie par Brown du Printemps de Botticelli ou au moulage de la Femme inconnue du musée de Lille, qui, aux murs et sur la cheminée des chambres de Maple, sont la part concédée par William Morris à l’inutile beauté, je dois avouer qu’ils étaient remplacés dans ma chambre par une sorte de gravure représentant le prince Eugène, terrible et beau dans son dolman, et que je fus très étonné d’apercevoir une nuit, dans un grand fracas de locomotives et de grêle, toujours terrible et beau, à la porte d’un buffet de gare, où il servait de réclame à une spécialité de biscuits. Je soupçonne aujourd’hui mon grand-père de l’avoir autrefois reçu, comme prime de la munificence d’un fabricant, avant de l’installer à jamais dans ma chambre. Mais alors je ne me souciais pas de son origine, qui me paraissait historique et mystérieuse et je ne m’imaginais pas qu’il pût y avoir plusieurs exemplaires de ce que je considérais comme une personne, comme un habitant permanent de la chambre que je ne faisais que partager avec lui et où je le retrouvais tous les ans, toujours pareil à lui-même. Il y a maintenant bien longtemps que je ne l’ai vu, et je suppose que je ne le reverrai jamais. Mais si une telle fortune m’advenait, je crois qu’il aurait bien plus de choses à me dire que le Printemps de Botticelli. Je laisse les gens de goût orner leur demeure avec la reproduction des chefs-d’oeuvre qu’ils admirent et décharger leur mémoire du soin de leur conserver une image précieuse en la confiant à un cadre de bois sculpté. Je laisse les gens de goût faire de leur chambre l’image même de leur goût et la remplir seulement de choses qu’il puisse approuver. Pour moi, je ne me sens vivre et penser que dans une chambre où tout est la création et le langage de vies profondément différentes de la mienne, d’un goût opposé au mien, où je ne retrouve rien de ma pensée consciente, où mon imagination s’exalte en se sentant plongée au sein du non-moi ; je ne me sens heureux qu’en mettant le pied — avenue de la Gare, sur le Port, ou place de l’Église — dans un de ces hôtels de province aux longs corridors froids où le vent du dehors lutte avec succès contre les efforts du calorifère, où la carte de géographie détaillée de l’arrondissement est encore le seul ornement des murs, où chaque bruit ne sert qu’à faire apparaître le silence en le déplaçant, où les chambres gardent un parfum de renfermé que le grand air vient laver, mais n’efface pas, et que les narines aspirent cent fois pour l’apporter à l’imagination, qui s’en enchante, qui le fait poser comme un modèle pour essayer de le recréer en elle avec tout ce qu’il contient de pensées et de souvenir ; où le soir, quand on ouvre la porte de sa chambre, on a le sentiment de violer toute la vie qui y est restée éparse, de la prendre hardiment par la main quand, la porte refermée, on entre plus avant, jusqu’à la table ou jusqu’à la fenêtre ; de s’asseoir dans une sorte de libre promiscuité avec elle sur le canapé exécuté par le tapissier du chef-lieu dans ce qu’il croyait le goût de Paris ; de toucher partout la nudité de cette vie dans le dessein de se troubler soi-même par sa propre familiarité, en posant ici et là ses affaires, en jouant le maître dans cette chambre pleine jusqu’aux bords de l’âme des autres et qui garde jusque dans la forme des chenêts et le dessin des rideaux l’empreinte de leur rêve, en marchant pieds nus sur son tapis inconnu ; alors, cette vie secrète, on a le sentiment de l’enfermer avec soi quand on va, tout tremblant, tirer le verrou ; de la pousser devant soi dans le lit et de coucher enfin avec elle dans les grands draps blancs qui vous montent par-dessus la figure, tandis que, tout près, l’église sonne pour toute la ville les heures d’insomnie des mourants et des amoureux.

Je n’étais pas depuis bien longtemps à lire dans ma chambre qu’il fallait aller au parc, à un kilomètre du village[2]. Mais après le jeu obligé, j’abrégeais la fin du goûter apporté dans des paniers et distribué aux enfants au bord de la rivière, sur l’herbe où le livre avait été posé avec défense de le prendre encore. Un peu plus loin, dans certains fonds assez incultes et assez mystérieux du parc, la rivière cessait d’être une eau rectiligne et artificielle, couverte de cygnes et bordée d’allées où souriaient des statues, et, par moment sautelante de carpes, se précipitait, passait à une allure rapide la clôture du parc, devenait une rivière dans le sens géographique du mot — une rivière qui devait avoir un nom, — et ne tardait pas à s’épandre (la même vraiment qu’entre les statues et sous les cygnes ?) entre des herbages où dormaient des bœufs et dont elle noyait les boutons d’or, sortes de prairies rendues par elle assez marécageuses et qui, tenant d’un côté au village par des tours informes, restes, disait-on, du moyen âge, joignaient de l’autre, par des chemins montants d’églantiers et d’aubépines, la « nature » qui s’étendait à l’infini, des villages qui avaient d’autres noms, l’inconnu. Je laissais les autres finir de goûter dans le bas du parc, au bord des cygnes, et je montais en courant dans le labyrinthe, jusqu’à telle charmille où je m’asseyais, introuvable, adossé aux noisetiers taillés, apercevant le plant d’asperges, les bordures de fraisiers, le bassin où, certains jours, les chevaux faisaient monter l’eau en tournant, la porte blanche qui était la « fin du parc » en haut, et au delà, les champs de bleuets et de coquelicots. Dans cette charmille, le silence était profond, le risque d’être découvert presque nul, la sécurité rendue plus douce par les cris éloignés qui, d’en bas, m’appelaient en vain, quelquefois même se rapprochaient, montaient les premiers talus, cherchant partout, puis s’en retournaient, n’ayant pas trouvé ; alors plus aucun bruit ; seul de temps en temps le son d’or des cloches qui au loin, par delà les plaines, semblait tinter derrière le ciel bleu, aurait pu m’avertir de l’heure qui passait ; mais, surpris par sa douceur et troublé par le silence plus profond, vidé des derniers sons, qui le suivait, je n’étais jamais sûr du nombre des coups. Ce n’était pas les cloches tonnantes qu’on entendait en rentrant dans le village — quand on approchait de l’église qui, de près, avait repris sa taille haute et raide, dressant sur le bleu du soir son capuchon d’ardoise ponctué de corbeaux — faire voler le son en éclats sur la place « pour les biens de la terre ». Elles n’arrivaient au bout du parc que faibles et douces et ne s’adressant pas à moi, mais à toute la campagne, à tous les villages, aux paysans isolés dans leur champ, elles ne me forçaient nullement à lever la tête, elles passaient près de moi, portant l’heure aux pays lointains, sans me voir, sans me connaître et sans me déranger.

Et quelquefois à la maison, dans mon lit, longtemps après le dîner, les dernières heures de la soirée abritaient aussi ma lecture, mais cela, seulement les jours où j’étais arrivé aux derniers chapitres d’un livre, où il n’y avait plus beaucoup à lire pour arriver à la fin. Alors, risquant d’être puni si j’étais découvert et l’insomnie qui, le livre fini, se prolongerait peut-être toute la nuit, dès que mes parents étaient couchés je rallumaîs ma bougie ; tandis que, dans la rue toute proche, entre la maison de l’armurier et la poste, baignées de silence, il y avait plein d’éloiles au ciel sombre et pourtant bleu, et qu’à gauche, sur la ruelle exhaussée où commençait en tournant son ascension surélevée, on sentait veiller, monstrueuse et noire, l’abside de l’église dont les sculptures la nuit ne dormaient pas, l’église villageoise et pourtant historique, séjour magique du Bon Dieu, de la brioche bénite, des saints multicolores et des dames des châteaux voisins qui, les jours de fête, faisant, quand elles traversaient le marché, piailler les poules et regarder les commères, venaient à la messe « dans leurs attelages », non sans acheter au retour, chez le pâtissier de la place, juste après avoir quitté l’ombre du porche où les fidèles en poussant la porte à tambour semaient les rubis errants de la nef, quelques-uns de ces gâteaux en forme de tours, protégés du soleil par un store, — « manqués », « Saint-Honorés » et « gênoises », — dont l’odeur oisive et sucrée est restée mêlée pour moi aux cloches de la grand’messe et à la gaieté des dimanches.

Puis la dernière page était lue, le livre était fini. Il fallait arrêter la course éperdue des yeux et de la voix qui suivait sans bruit, s’arrêtant seulement pour reprendre haleine, dans un soupir profond. Alors, afin de donner aux tumultes depuis trop longtemps déchaînés en moi pour pouvoir se calmer ainsi d’autres mouvements à diriger, je me levais, je me mettais à marcher le long de mon lit, les yeux encore fixés à quelque point qu’on aurait vainement cherché dans la chambre ou dehors, car il n’était situé qu’à une distance d’âme, une de ces distances qui ne se mesurent pas par mètres et par lieues, comme les autres, et qu’il est d’ailleurs impossible de confondre avec elles quand on regarde les yeux « lointains » de ceux qui pensent « à autre chose ». Alors, quoi ? ce livre, ce n’était que cela ? Ces êtres à qui on avait donné plus de son attention et de sa tendresse qu’aux gens de la vie, n’osant pas toujours avouer à quel point on les aimait, et même quand nos parents nous trouvaient en train de lire et avaient l’air de sourire de notre émotion, fermant le livre, avec une indifférence affectée ou un ennui feint ; ces gens pour qui on avait haleté et sangloté, on ne les verrait plus jamais, on ne saurait plus rien d’eux. Déjà, depuis quelques pages, l’auteur, dans le cruel « Épilogue », avait eu soin de les «  espacer » avec une indifférence incroyable pour qui savait l’intérêt avec lequel il les avait suivis jusque-là pas à pas. L’emploi de chaque heure de leur vie nous avait été narrée. Puis subitement : « Vingt ans après ces événements on pouvait rencontrer dans les rues de Fougères[3] un vieillard encore droit, etc. » Et le mariage dont deux volumes avaient été employés à nous faire entrevoir la possibilité délicieuse, nous effrayant puis nous réjouissant de chaque obstacle dressé puis aplani, c’est par une phrase incidente d’un personnage secondaire que nous apprenions qu’il avait été célébré, nous ne savions pas au juste quand dans cet étonnant épilogue écrit, semblait-il, du haut du ciel, par une personne indifférente à nos passions d’un jour, qui s’était substituée à l’auteur. On aurait tant voulu que le livre continuât, et, si c’était impossible, avoir d’autres renseignements sur tous ces personnages, apprendre maintenant quelque chose de leur vie, employer la nôtre à des choses qui ne fussent pas tout à fait étrangères à l’amour qu’ils nous avaient inspiré[4] et dont l’objet nous faisait tout à coup défaut, ne pas avoir aimé en vain, pour une heure, des êtres qui demain ne seraient plus qu’un nom sur une page oubliée, dans un livre sans rapport avec la vie et sur la valeur duquel nous nous étions bien mépris puisque son lot ici-bas, nous le comprenions maintenant et nos parents nous l’apprenaient au besoin d’une phrase dédaigneuse, n’était nullement, comme nous l’avions cru, de contenir l’univers et la destinée, mais d’occuper une place fort étroite dans la bibliothèque du notaire, entre les fastes sans prestige du Journal de Modes illustré et de la Géographie d’Eure-et-Loir…

· · · · · · · · · · · · · · · · ·

… Avant d’essayer de montrer au seuil des « Trésors des Rois », pourquoi à mon avis la Lecture ne doit pas jouer dans la vie le rôle prépondérant que lui assigne Ruskin dans ce petit ouvrage, je devais mettre hors de cause les charmantes lectures de l’enfance dont le souvenir doit rester pour chacun de nous une bénédiction. Sans doute je n’ai

que trop prouvé par la longueur et le caractère du développement qui précède ce que j’avais d’abord avancé d’elles : que ce qu’elles laissent surtout en nous, c’est l’image des lieux et des jours où nous les avons faites. Je n’ai pas échappé à leur sortilège : voulant parler d’elles, j’ai parlé de toute autre chose que des livres parce que ce n’est pas d’eux qu’elles m’ont parlé. Mais peut-être les souvenirs qu’elles m’ont l’un après l’autre rendus en auront-ils eux-mêmes éveillés chez le lecteur et l’auront-ils peu à peu amené, tout en s’attardant dans ces chemins fleuris et détournés, à recréer dans son esprit l’acte psychologique original appelé Lecture, avec assez de force pour pouvoir suivre maintenant comme au dedans de lui-même les quelques réflexions qu’il me reste à présenter.


On sait que les « Trésors des Rois » est une conférence sur la lecture que Ruskin donna à l’Hôtel-de-Ville de Rusholme, près Manchester, le 6 décembre 1864 pour aider à la création d’une bibliothèque à l’Institut de Rusholme. Le 14 décembre, il en prononçait une seconde, « Des Jardins des Reines » sur le rôle de la femme, pour aider à fonder des écoles à Ancoats. « Pendant toute cette année 1864, dit M. Collingwood dans son admirable ouvrage « Life and Work of Ruskin », il demeura at home, sauf pour faire de fréquentes visites à Carlyle. Et quand en décembre il donna à Manchester les cours qui, sous le nom de « Sésame et les Lys », devinrent son ouvrage le plus populaire[5], nous pouvons discerner son meilleur état de santé physique et intellectuelle dans les couleurs plus brillantes de sa pensée. Nous pouvons reconnaître l’écho de ses entretiens avec Carlyle dans l’idéal héroïque, aristocratique et stoïque qu’il propose et dans l’insistance avec laquelle il revient sur la valeur des livres et des bibliothèques publiques, Carlyle étant le fondateur de la London Bibliothèque... »

Pour nous, qui ne voulons ici que discuter en elle-même, et sans nous occuper de ses origines historiques, la thèse de Ruskin, nous pouvons la résumer assez exactement par ces mots de Descartes, que « la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés qui en ont été les auteurs ». Ruskin n’a peut-être pas connu cette pensée d’ailleurs un peu sèche du philosophe français, mais c’est elle en réalité qu’on retrouve partout dans sa conférence, enveloppée seulement dans un or apollinien où fondent des brumes anglaises, pareil à celui dont la gloire illumine les paysages de son peintre préféré. « À supposer, dit-il, que nous ayons et la volonté et l’intelligence de bien choisir nos amis, combien peu d’entre nous en ont le pouvoir, combien est limitée la sphère de nos choix. Nous ne pouvons connaître qui nous voudrions... Nous pouvons par une bonne fortune entrevoir un grand poète et entendre le son de sa voix, ou poser une question à un homme de science qui nous répondra aimablement. Nous pouvons usurper dix minutes d’entretien dans le cabinet d’un ministre, avoir une fois dans notre vie le privilège d’arrêter le regard d’une reine. Et pourtant ces hasards fugitifs nous les convoitons, nous dépensons nos années, nos passions et nos facultés à la poursuite d’un peu moins que cela, tandis que, durant ce temps, il y a une société qui nous est continuellement ouverte, de gens qui nous parleraient aussi longtemps que nous le souhaiterions, quel que soit notre rang. Et cette société, parce qu’elle est si nombreuse et si douce et que nous pouvons la faire attendre près de nous toute une journée — rois et hommes d’État attendant patiemment non pour accorder une audience, mais pour l’obtenir — nous n’allons jamais la chercher dans ces antichambres simplement meublées que sont les rayons de nos bibliothèques, nous n’écoutons jamais un mot de ce qu’ils auraient à nous dire[6]. » « Vous me direz peut-être, ajoute Ruskin, que si vous aimez mieux causer avec des vivants, c’est que vous voyez leur visage, etc., » et réfutant cette première objection, puis une seconde, il montre que la lecture est exactement une conversation avec des hommes beaucoup plus sages et plus intéressants que ceux que nous pouvons avoir l’occasion de connaître autour de nous. J’ai essayé de montrer dans les notes dont j’ai accompagné ce volume que la lecture ne saurait être ainsi assimilée à une conversation, fût-ce avec le plus sage des hommes ; que ce qui diffère essentiellement entre un livre et un ami, ce n’est pas leur plus ou moins grande sagesse, mais la manière dont on communique avec eux, la lecture, au rebours de la conversation, consistant pour chacun de nous à recevoir communication d’une autre pensée, mais tout en restant seul, c’est-à-dire en continuant à jouir de la puissance intellectuelle qu’on a dans la solitude et que la conversation dissipe immédiatement, en continuant à pouvoir être inspiré, à rester en plein travail fécond de l’esprit sur lui-même. Si Ruskin avait tiré les conséquences d’autres vérités qu’il a énoncées quelques pages plus loin, il est probable qu’il aurait rencontré une conclusion analogue à la mienne. Mais évidemment il n’a pas cherché à aller au cœur même de l’idée de lecture. Il n’a voulu, pour nous apprendre le prix de la lecture, que nous conter une sorte de beau mythe platonicien, avec cette simplicité des Grecs qui nous ont montré à peu près toutes les idées vraies et ont laissé aux scrupules modernes le soin de les approfondir. Mais si je crois que la lecture, dans son essence originale, dans ce miracle fécond d’une communication au sein de la solitude, est quelque chose de plus, quelque chose d’autre que ce qu’a dit Ruskin, je ne crois pas malgré cela qu’on puisse lui reconnaître dans notre vie spirituelle le rôle prépondérant qu’il semble lui assigner.

Les limites de son rôle dérivent de la nature de ses vertus. Et ces vertus, c’est encore aux lectures d’enfance que je vais aller demander en quoi elles consistent. Ce livre, que vous m’avez vu tout à l’heure lire au coin du feu dans la salle à manger, dans ma chambre, au fond du fauteuil revêtu d’un appuie-tête au crochet, et pendant les belles heures de l’après-midi, sous les noisetiers et les aubépines du parc, où tous les souffles des champs infinis venaient de si loin jouer silencieusement auprès de moi, tendant sans mot dire à mes narines distraites l’odeur des trèfles et des sainfoins sur lesquels mes yeux fatigués se levaient parfois, ce livre, comme vos yeux en se penchant vers lui ne pourraient déchiffrer son titre à vingt ans de distance, ma mémoire, dont la vue est plus appropriée à ce genre de perceptions, va vous dire quel il était : le Capitaine Fracasse, de Théophile Gautier. J’en aimais par-dessus tout deux ou trois phrases qui m’apparaissaient comme les plus originales et les plus belles de l’ouvrage. Je n’imaginais pas qu’un autre auteur en eût jamais écrit de comparables. Mais j’avais le sentiment que leur beauté correspondait à une réalité dont Théophile Gautier ne nous laissait entrevoir, une ou deux fois par volume, qu’un petit coin. Et comme je pensais qu’il la connaissait assurément tout entière, j’aurais voulu lire d’autres livres de lui où toutes les phrases seraient aussi belles que celles-là et auraient pour objet les choses sur lesquelles j’aurais désiré avoir son avis. « Le rire n’est point cruel de sa nature ; il distingue l’homme de la bête, et il est, ainsi qu’il appert en l’Odyssée d’Homerus, poète grégeois, l’apanage des dieux immortels et bienheureux qui rient olympiennement tout leur saoul durant les loisirs de l’éternité[7]. » Cette phrase me donnait une véritable ivresse. Je croyais apercevoir une antiquité merveilleuse à travers ce moyen âge que seul Gautier pouvait me révéler. Mais j’aurais voulu qu’au lieu de dire cela furtivement après l’ennuyeuse description d’un château que le trop grand nombre de termes que je ne connaissais pas m’empêchait de me figurer le moins du monde, il écrivît tout le long du volume des phrases de ce genre et me parlât de choses qu’une fois son livre fini je pourrais continuer à connaître et à aimer. J’aurais voulu qu’il me dît, lui, le seul sage détenteur de la vérité, ce que je devais penser au juste de Shakespeare, de Saintine, de Sophocle, d’Euripide, de Silvio Pellico que j’avais lu pendant un mois de mars très froid, marchant, tapant des pieds, courant par les chemins, chaque fois que je venais de fermer le livre, dans l’exaltation de la lecture finie, des forces accumulées dans l’immobilité, et du vent salubre qui soufflait dans les rues du village. J’aurais voulu surtout qu’il me dît si j’avais plus de chance d’arriver à la vérité en redoublant ou non ma sixième et étant plus tard diplomate ou avocat à la Cour de cassation. Mais aussitôt la belle phrase finie il se mettait à décrire une table couverte « d’une telle couche de poussière qu’un doigt aurait pu y tracer des caractères », chose trop insignifiante à mes yeux pour que je pusse même y arrêter mon attention ; et j’en étais réduit à me demander quels autres livres Gautier avait écrits qui contenteraient mieux mon aspiration et me feraient connaître enfin sa pensée tout entière.

Et c’est là, en effet, un des grands et merveilleux caractères des beaux livres (et qui nous fera comprendre le rôle à la fois essentiel et limité que la lecture peut jouer dans notre vie spirituelle) que pour l’auteur ils pourraient s’appeler « Conclusions » et pour le lecteur « Incitations ». Nous sentons très bien que notre sagesse commence où celle de l’auteur finit, et nous voudrions qu’il nous donnât des réponses, quand tout ce qu’il peut faire est de nous donner des désirs. Et ces désirs, il ne peut les éveiller en nous qu’en nous faisant contempler la beauté suprême à laquelle le dernier effort de son art lui a permis d’atteindre. Mais par une loi singulière et d’ailleurs providentielle de l’optique des esprits (loi qui signifie peut-être que nous ne pouvons recevoir la vérité de personne, et que nous devons la créer nous-même), ce qui est le terme de leur sagesse ne nous apparaît que comme le commencement de la nôtre, de sorte que c’est au moment où il nous ont dit tout ce qu’ils pouvaient nous dire qu’ils font naître en nous le sentiment qu’ils ne nous ont encore rien dit. D’ailleurs, si nous leur posons des questions auxquelles ils ne peuvent pas répondre, nous leur demandons aussi des réponses qui ne nous instruiraient pas. Car c’est un effet de l’amour que les poètes éveillent en nous de nous faire attacher une importance littérale à des choses qui ne sont pour eux que significatives d’émotions personnelles. Dans chaque tableau qu’ils nous montrent, ils ne semblent nous donner qu’un léger aperçu d’un site merveilleux, différent du reste du monde, et au cœur duquel nous voudrions qu’ils nous fissent pénétrer. « Menez-nous », voudrions-nous pouvoir dire à M. Mæterlinck, à Mme de Noailles, « dans le jardin de Zélande où croissent les fleurs démodées », sur la route parfumée « de trèfle et d’armoise », et dans tous les endroits de la terre dont vous ne nous avez pas parlé dans vos livres, mais que vous jugez aussi beaux que ceux-là. » Nous voudrions aller voir ce champ que Millet (car les peintres nous enseignent à la façon des poètes) nous montre dans son Printemps, nous voudrions que M. Claude Monet nous conduisît à Giverny, au bord de la Seine, à ce coude de la rivière qu’il nous laisse à peine distinguer à travers la brume du matin. Or, en réalité, ce sont de simples hasards de relations ou de parenté, qui, en leur donnant l’occasion de passer ou de séjourner auprès d’eux, ont fait choisir pour les peindre à Mme de Noailles, à Mæterlinck, à Millet, à Claude Monet, cette route, ce jardin, ce champ, ce coude de rivière, plutôt que tels autres. Ce qui nous les fait paraître autres et plus beaux que le reste du monde, c’est qu’ils portent sur eux comme un reflet insaisissable l’impression qu’ils ont donnée au génie, et que nous verrions errer aussi singulière et aussi despotique sur la face indifférente et soumise de tous les pays qu’il aurait peints. Cette apparence avec laquelle ils nous charment et nous déçoivent et au delà de laquelle nous voudrions aller, c’est l'essence même de cette chose en quelque sorte sans épaisseur, — mirage arrêté sur une toile, — qu’est une vision. Et cette brume que nos yeux avides voudraient percer, c’est le dernier mot de l’art du peintre. Le suprême effort de l’écrivain comme de l’artiste n’aboutit qu’à soulever partiellement pour nous le voile de laideur et d’insignifiance qui nous laisse incurieux devant l’univers. Alors, il nous dit :

« Regarde, regarde

« Parfumés de trèfle et d’armoise,
« Serrant leurs vifs ruisseaux étroits
« Les pays de l’Aisne et de l’Oise. »

« Regarde la maison de Zélande, rose et luisante comme un coquillage. Regarde ! Apprends à voir ! » Et à ce moment il disparaît. Tel est le prix de la lecture et telle est aussi son insuffisance. C’est donner un trop grand rôle à ce qui n’est qu’une initiation d’en faire une discipline. La lecture est au seuil de la vie spirituelle ; elle peut nous y introduire : elle ne la constitue pas.

Il est cependant certains cas, certains cas pathologiques pour ainsi dire, de dépression spirituelle, où la lecture peut devenir une sorte de discipline curative et être chargée, par des incitations répétées, de réintroduire perpétuellement un esprit paresseux dans la vie de l’esprit. Les livres jouent alors auprès de lui un rôle analogue à celui des psychothérapeutes auprès de certains neurasthéniques.

On sait que, dans certaines affections du système nerveux, le malade, sans qu’aucun de ses organes soit lui-même atteint, est enlizé dans une sorte d’impossibilité de vouloir, comme dans une ornière profonde d’où il ne peut se tirer seul, et où il finirait par dépérir, si une main puissante et secourable ne lui était tendue. Son cerveau, ses jambes, ses poumons, son estomac, sont intacts. Il n’a aucune incapacité réelle de travailler, de marcher, de s’exposer au froid, de manger. Mais ces différents actes, qu’il serait très capable d’accomplir, il est incapable de les vouloir. Et une déchéance organique qui finirait par devenir l’équivalent des maladies qu’il n’a pas serait la conséquence irrémédiable de l’inertie de sa volonté, si l’impulsion qu’il ne peut trouver en lui-même ne lui venait de dehors, d’un médecin qui voudra pour lui, jusqu’au jour où seront peu à peu rééduqués ses divers vouloirs organiques. Or, il existe certains esprits qu’on pourrait comparer à ces malades et qu’une sorte de paresse[8] ou de frivolité empêche de descendre spontanément dans les régions profondes de soi-même où commence la véritable vie de l’esprit. Ce n’est pas qu’une fois qu’on les y a conduits ils ne soient capables d’y découvrir et d’y exploiter de véritables richesses, mais, sans cette intervention étrangère, ils vivent à la surface dans un perpétuel oubli d’eux-mêmes, dans une sorte de passivité qui les rend le jouet de tous les plaisirs, les diminue à la taille de ceux qui les entourent et les agitent, et, pareils à ce gentilhomme qui, partageant depuis son enfance la vie des voleurs de grand chemin, ne se souvenait plus de son nom, pour avoir depuis trop longtemps cessé de le porter, ils finiraient par abolir en eux tout sentiment et tout souvenir de leur noblesse spirituelle, si une impulsion extérieure ne venait les réintroduire en quelque sorte de force dans la vie de l’esprit, où ils retrouvent subitement la puissance de penser par eux-mêmes et de créer. Or, cette impulsion que l’esprit paresseux ne peut trouver en lui-même et qui doit lui venir d’autrui, il est clair qu’il doit la recevoir au sein de la solitude hors de laquelle, nous l’avons vu, ne peut se produire cette activité créatrice qu’il s’agit précisément de ressusciter en lui. De la pure solitude l’esprit paresseux ne pourrait rien tirer, puisqu’il est incapable de mettre de lui-même en branle son activité créatrice. Mais la conversation la plus élevée, les conseils les plus pressants ne lui serviraient non plus à rien, puisque cette activité originale ils ne peuvent la produire directement. Ce qu’il faut donc, c’est une intervention qui, tout en venant d’un autre, se produise au fond de nous-mêmes, c’est bien l’impulsion d’un autre esprit, mais reçue au sein de la solitude. Or nous avons vu que c’était précisément là la définition de la lecture, et qu’à la lecture seule elle convenait. La seule discipline qui puisse exercer une influence favorable sur de tels esprits, c’est donc la lecture : ce qu’il fallait démontrer, comme disent les géomètres. Mais, là encore, la lecture n’agit qu’à la façon d’une incitation qui ne peut en rien se substituer à notre activité personnelle ; elle se contente de nous en rendre l’usage, comme, dans les affections nerveuses auxquelles nous faisions allusion tout à l’heure, le psychothérapeute ne fait que restituer au malade la volonté de se servir de son estomac, de ses jambes, de son cerveau, restés intacts. Soit d’ailleurs que tous les esprits participent plus ou moins à cette paresse, à cette stagnation dans les bas niveaux, soit que, sans lui être nécessaire, l’exaltation qui suit certaines lectures ait une influence propice sur le travail personnel, on cite plus d’un écrivain qui aimait à lire une belle page avant de se mettre au travail. Emerson commençait rarement à écrire sans relire quelques pages de Platon. Et Dante n’est pas le seul poète que Virgile ait conduit jusqu’au seuil du paradis.

Tant que la lecture est pour nous l’initiatrice dont les clefs magiques nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous n’aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire. Il devient dangereux au contraire quand, au lieu de nous éveiller à la vie personnelle de l’esprit, la lecture tend à se substituer à elle, quand la vérité ne nous apparaît plus comme un idéal que nous ne pouvons réaliser que par le progrès intime de notre pensée et par l'effort de notre cœur, mais comme une chose matérielle, déposée entre les feuillets des livres comme un miel tout préparé par les autres et que nous n’avons qu’à prendre la peine d’atteindre sur les rayons des bibliothèques et de déguster ensuite passivement dans un parfait repos de corps et d’esprit. Parfois même, dans certains cas un peu exceptionnels, et d’ailleurs, nous le verrons, moins dangereux, la vérité, conçue comme extérieure encore, est lointaine, cachée dans un lieu d’accès difficile. C’est alors quelque document secret, quelque correspondance inédite, des mémoires qui peuvent jeter sur certains caractères un jour inattendu, et dont il est difficile d’avoir communication. Quel bonheur, quel repos pour un esprit fatigué de chercher la vérité en lui-même de se dire qu’elle est située hors de lui, aux feuillets d’un in-folio jalousement conservé dans un couvent de Hollande, et que si, pour arriver jusqu’à elle, il faut se donner de la peine, cette peine sera toute matérielle, ne sera pour la pensée qu’un délassement plein de charme. Sans doute, il faudra faire un long voyage, traverser en coche d’eau les plaines gémissantes de vent, tandis que sur la rive les roseaux s’inclinent et se relèvent tour à tour dans une ondulation sans fin ; il faudra s’arrêter à Dordrecht, qui mire son église couverte de lierre dans l’entrelacs des canaux dormants et dans la Meuse frémissante et dorée où les vaisseaux en glissant dérangent, le soir, les reflets alignés des toits rouges et du ciel bleu ; et enfin, arrivé au terme du voyage, on ne sera pas encore certain de recevoir communication de la vérité. Il faudra pour cela faire jouer de puissantes influences, se lier avec le vénérable archevêque d’Utrecht, à la belle figure carrée d’ancien janséniste, avec le pieux gardien des archives d’Amersfoort. La conquête de la vérité est conçue dans ces cas-là comme le succès d’une sorte de mission diplomatique où n’ont manqué ni les difficultés du voyage, ni les hasards de la négociation. Mais, qu’importe ? Tous ces membres de la vieille petite église d’Utrecht, de la bonne volonté de qui il dépend que nous entrions en possession de la vérité, sont des gens charmants dont les visages du XVIIe siècle nous changent des figures accoutumées et avec qui il sera si amusant de rester en relations, au moins par correspondance. L’estime dont ils continueront à nous envoyer de temps à autre le témoignage nous relèvera à nos propres yeux et nous garderons leurs lettres comme un certificat et comme une curiosité. Et nous ne manquerons pas un jour de leur dédier un de nos livres, ce qui est bien le moins que l’on puisse faire pour des gens qui vous ont fait don… de la vérité. Et quant aux quelques recherches, aux courts travaux que nous serons obligés de faire dans la bibliothèque du couvent et qui seront les préliminaires indispensables de l’acte d’entrée en possession de la vérité — de la vérité que pour plus de prudence et pour qu’elle ne risque pas de nous échapper nous prendrons en note — nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre des peines qu’ils pourront nous donner : le calme et la fraîcheur du vieux couvent sont si exquises, où les religieuses portent encore le haut hennin aux ailes blanches qu’elles ont dans le Roger Van der Weyden du parloir ; et, pendant que nous travaillons, les carillons du XVIIe siècle étourdissent si tendrement l’eau naïve du canal qu’un peu de soleil pâle suffit à éblouir entre la double rangée d’arbres dépouillés dès la fin de l’été qui frôlent les miroirs accrochés aux maisons à pignons des deux rives[9].

Cette conception d’une vérité sourde aux appels de la réflexion et docile au jeu des influences, d’une vérité qui s’obtient par lettres de recommandations, que vous remet en mains propres celui qui la détenait matériellement sans peut-être seulement la connaître, d’une vérité qui se laisse copier sur un carnet, cette conception de la vérité est pourtant loin d’être la plus dangereuse de toutes. Car bien souvent pour l’historien, même pour l’érudit, cette vérité qu’ils vont chercher au loin dans un livre est moins, à proprement parler, la vérité elle-même que son indice ou sa preuve, laissant par conséquent place à une autre vérité qu’elle annonce ou qu’elle vérifie et qui, elle, est du moins une création individuelle de leur esprit. Il n’en est pas de même pour le lettré. Lui, lit pour lire, pour retenir ce qu’il a lu. Pour lui, le livre n’est pas l’ange qui s’envole aussitôt qu’il a ouvert les portes du jardin céleste, mais une idole immobile, qu’il adore pour elle-même, qui, au lieu de recevoir une dignité vraie des pensées qu’elle éveille, communique une dignité factice à tout ce qui l’entoure. Le lettré invoque en

souriant en l’honneur de tel nom qu’il se trouve dans Villehardouin ou dans Boccace[10], en faveur de tel usage qu’il est décrit dans Virgile. Son esprit sans activité originale ne sait pas isoler dans les livres la substance qui pourrait le rendre plus fort ; il s’encombre de leur forme intacte, qui, au lieu d’être pour lui un élément assimilable, un principe de vie, n’est qu’un corps étranger, un principe de mort. Est-il besoin de dire que si je qualifie de malsains ce goût, cette sorte de respect fétichiste pour les livres, c’est relativement à ce que seraient les habitudes idéales d’un esprit sans défauts qui n’existe pas, et comme font les physiologistes qui décrivent un fonctionnement d’organes normal tel qu’il ne s’en rencontre guère chez les êtres vivants. Dans la réalité, au contraire, où il n’y a pas plus d’esprits parfaits que de corps entièrement sains, ceux que nous appelons les grands esprits sont atteints comme les autres de cette « maladie littéraire ». Plus que les autres, pourrait-on dire. Il semble que le goût des livres croisse avec l’intelligence, un peu au-dessous d’elle, mais sur la même tige, comme toute passion s’accompagne d’une prédilection pour ce qui entoure son objet, a du rapport avec lui, dans l’absence lui en parle encore. Aussi, les plus grands écrivains, dans les heures où ils ne sont pas en communication directe avec la pensée, se plaisent dans la société des livres. N’est-ce pas surtout pour eux, du reste, qu’ils ont été écrits ; ne leur dévoilent-ils pas mille beautés, qui restent cachées au vulgaire ? À vrai dire, le fait que des esprits supérieurs soient ce que l’on appelle livresques ne prouve nullement que cela ne soit pas un défaut de l’être. De ce que les hommes médiocres sont souvent travailleurs et les intelligents souvent paresseux, on ne peut pas conclure que le travail n’est pas pour l’esprit une meilleure discipline que la paresse. Malgré cela, rencontrer chez un grand homme un de nos défauts nous incline toujours à nous demander si ce n’était pas au fond une qualité méconnue, et nous n’apprenons pas sans plaisir qu’Hugo savait Quinte-Curce, Tacite et Justin par cœur, qu’il était en mesure, si on contestait devant lui la légitimité d’un terme[11], d’en établir la filiation, jusqu’à l’origine, par des citations qui prouvaient une véritable érudition. (J’ai montré ailleurs comment cette érudition avait chez lui nourri le génie au lieu de l’étouffer, comme un paquet de fagots qui éteint un petit feu et en accroît un grand.) Mæterlinck, qui est pour nous le contraire du lettré, dont l’esprit est perpétuellement ouvert aux mille émotions anonymes communiquées par la ruche, le parterre ou l’herbage, nous rassure grandement sur les dangers de l’érudition, presque de la bibliophilie, quand il nous décrit en amateur les gravures qui ornent une vieille édition de Jacob Cats ou de l’abbé Sanderus. Ces dangers, d’ailleurs, quand ils existent, menaçant beaucoup moins l’intelligence que la sensibilité, la capacité de lecture profitable, si l’on peut ainsi dire, est beaucoup plus grande chez les penseurs que chez les écrivains d’imagination. Schopenhauer, par exemple, nous offre l’image d’un esprit dont la vitalité porte légèrement la plus énorme lecture, chaque connaissance nouvelle étant immédiatement réduite à la part de réalité, à la portion vivante qu’elle contient.

Schopenhauer n’avance jamais une opinion sans l’appuyer aussitôt sur plusieurs citations, mais on sent que les textes cités ne sont pour lui que des exemples, des allusions inconscientes et anticipées où il aime à retrouver quelques traits de sa propre pensée, mais qui ne l’ont nullement inspirée. Je me rappelle une page du Monde comme Représentation et comme Volonté où il y a peut-être vingt citations à la file. Il s’agit du pessimisme (j’abrège naturellement les citations) : « Voltaire, dans Candide, fait la guerre à l’optimisme d’une manière plaisante, Byron l’a faite, à sa façon tragique, dans Caïn. Hérodote rapporte que les Thraces saluaient le nouveau-né par des gémissements et se réjouissaient à chaque mort. C’est ce qui est exprimé dans les beaux vers que nous rapporte Plutarque : « Lugere genitum, tanta qui intravit mala, etc. » C’est à cela qu’il faut attribuer la coutume des Mexicains de souhaiter, etc., et Swift obéissait au même sentiment quand il avait coutume dès sa jeunesse (à en croire sa biographie par Walter Scott) de célébrer le jour de sa naissance comme un jour d’affliction. Chacun connaît ce passage de l’Apologie de Socrate où Platon dit que la mort est un bien admirable. Une maxime d’Héraclite était conçue de même: « Vitæ nomen quidem est vita, opus autem mors. » Quant aux beaux vers de Théognis ils sont célèbres : « Optima sors homini non esse, etc. » Sophocle, dans l’Œdipe à Colone (1224), en donne l’abrégé suivant : « Natum non esse sortes vincit alias omnes, etc. » Euripide dit : « Omnis hominum vita est plena dolore (Hippolyte, 189), et Homère l’avait déjà dit : « Non enim quidquam alicubi est calamitosius homine omnium, quotquot super terram spirant, etc. » D’ailleurs Pline, l’a dit aussi : « Nullum melius esse tempestiva morte. » Shakespeare met ces paroles dans la bouche du vieux roi Henri IV : « O, if this were seen — The happiest youth, — Would shut the book aud sit him down and die. » Byron enfin : « Tis someting better not to be. » Balthazar Gracian nous dépeint l’existence sous les plus noires couleurs dont le Criticon, etc.[12] ». Si je ne m’étais déjà laissé entraîner trop loin par Schopenhauer, j’aurais eu plaisir à compléter cette petite démonstration à l’aide des Aphorismes sur la Sagesse dans la Vie, qui est peut-être de tous les ouvrages que je connais celui qui suppose chez un auteur, avec le plus de lecture, le plus d’originalité, de sorte qu’en tête de ce livre, dont chaque page renferme plusieurs citations, Schopenhauer a pu écrire le plus sérieusement du monde : « Compiler n’est pas mon fait. »

Sans doute, l’amitié, l’amitié qui a égard aux individus, est une chose frivole, et la lecture est une amitié. Mais du moins c’est une amitié sincère, et le fait qu’elle s’adresse à un mort, à un absent, lui donne quelque chose de désintéressé, de presque touchant. C’est de plus une amitié débarrassée de tout ce qui fait la laideur des autres. Comme nous ne sommes tous, nous les vivants, que des morts qui ne sont pas encore entrés en fonctions, toutes ces politesses, toutes ces salutations dans le vestibule que nous appelons déférence, gratitude, dévouement et où nous mêlons tant de mensonges, sont stériles et fatigantes. De plus, — dès les premières relations de sympathie, d’admiration, de reconnaissance, — les premières paroles que nous prononçons, les premières lettres que nous écrivons, tissent autour de nous les premiers fils d’une toile d’habitudes, d’une véritable manière d’être, dont nous ne pouvons plus nous débarrasser dans les amitiés suivantes ; sans compter que pendant ce temps-là les paroles excessives que nous avons prononcées restent comme des lettres de change que nous devons payer, ou que nous paierons plus cher encore toute notre vie des remords de les avoir laissé protester. Dans la lecture, l’amitié est soudain ramenée à sa pureté première. Avec les livres, pas d’amabilité. Ces amis-là, si nous passons la soirée avec eux, c’est vraiment que nous en avons envie. Eux, du moins, nous ne les quittons souvent qu’à regret. Et quand nous les avons quittés, aucune de ces pensées qui gâtent l’amitié : Qu’ont-ils pensé de nous ? — N’avons-nous pas manqué de tact? — Avons-nous plu? — et la peur d’être oublié pour tel autre. Toutes ces agitations de l’amitié expirent au seuil de cette amitié pure et calme qu’est la lecture. Pas de déférence non plus ; nous ne rions de ce que dit Molière que dans la mesure exacte où nous le trouvons drôle ; quand il nous ennuie, nous n’avons pas peur d’avoir l’air ennuyé, et quand nous avons décidément assez d’être avec lui, nous le remettons à sa place aussi brusquement que s’il n’avait ni génie ni célébrité. L'atmosphère de cette pure amitié est le silence, plus pur que la parole. Car nous parlons pour les autres, mais nous nous taisons pour nous-mêmes. Aussi le silence ne porte pas, comme la parole, la trace de nos défauts, de nos grimaces. Il est pur, il est vraiment une atmosphère. Entre la pensée de l’auteur et la nôtre il n'interpose pas ces éléments irréductibles, réfractaires à la pensée, de nos égoïsmes différents. Le langage même du livre est pur (si le livre mérite ce nom), rendu transparent par la pensée de l’auteur qui en a retiré tout ce qui n’était pas elle-même jusqu’à le rendre son image fidèle ; chaque phrase, au fond, ressemblant aux autres, car toutes sont dites par l'inflexion unique d’une personnalité ; de là une sorte de continuité, que les rapports de la vie et ce qu’ils mêlent à la pensée d’éléments qui lui sont étrangers excluent et qui permet très vite de suivre la ligne même de la pensée de l’auteur, les traits de sa physionomie qui se reflètent dans ce calme miroir. Nous savons nous plaire tour à tour aux traits de chacun sans avoir besoin qu’ils soient admirables, car c’est un grand plaisir pour l’esprit de distinguer ces peintures profondes et d’aimer d’une amitié sans égoïsme, sans phrases, comme en soi-même. Un Gautier, simple bon garçon plein de goût (cela nous amuse de penser qu’on a pu le considérer comme le représentant de la perfection dans l'art), nous plaît ainsi. Nous ne nous exagérons pas sa puissance spirituelle, et dans son Voyage en Espagne, où chaque phrase, sans qu’il s’en doute, accentue et poursuit le trait plein de grâce et de gaieté de sa personnalité (les mots se rangeant d’eux-mêmes pour la dessiner, parce que c’est elle qui les a choisis et disposés dans leur ordre), nous ne pouvons nous empêcher de trouver bien éloignée de l’art véritable cette obligation à laquelle il croit devoir s’astreindre de ne pas laisser une seule forme sans la décrire entièrement, en l'accompagnant d’une comparaison qui, n’étant née d’aucune impression agréable et forte, ne nous charme nullement. Nous ne pouvons qu'accuser la pitoyable sécheresse de son imagination quand il compare la campagne avec ses cultures variées « à ces cartes de tailleurs où sont collés les échantillons de pantalons et de gilets » et quand il dit que de Paris à Angoulême il n’y a rien à admirer. Et nous sourions de ce gothique fervent qui n’a même pas pris la peine d’aller à Chartres visiter la cathédrale[13].

Mais quelle bonne humeur, quel goût ! comme nous le suivons volontiers dans ses aventures, ce compagnon plein d’entrain ; il est si sympathique que tout autour de lui nous le devient. Et après les quelques jours qu’il a passés auprès du commandant Lebarbier de Tinan, retenu par la tempête à bord de son beau vaisseau « étincelant comme de l’or », nous sommes triste qu’il ne nous dise plus un mot de cet aimable marin et nous le fasse quitter pour toujours sans nous apprendre ce qu’il est devenu[14]. Nous sentons bien que sa gaieté hâbleuse et ses mélancolies aussi sont chez lui habitudes un peu débraillées de journaliste. Mais nous lui passons tout cela, nous faisons ce qu’il veut, nous nous amusons quand il rentre trempé jusqu’aux os, mourant de faim et de sommeil, et nous nous attristons quand il récapitule avec une tristesse de feuilletonniste les noms des hommes de sa génération morts avant l’heure. Nous disions à propos de lui que ses phrases dessinaient sa physionomie, mais sans qu’il s’en doutât ; car si les mots sont choisis, non par notre pensée selon les affinités de son essence, mais par notre désir de de nous peindre, il représente ce désir et ne nous représente pas. Fromentin, Musset, malgré tous leurs dons, parce qu’ils ont voulu laisser leur portrait à la postérité, l’ont peint fort médiocre ; encore nous intéressent-ils infiniment, même par là, car leur échec est instructif. De sorte que quand un livre n’est pas le miroir d’une individualité puissante, il est encore le miroir de défauts curieux de l’esprit. Penchés sur un livre de Fromentin ou sur un livre de Musset, nous apercevons au fond du premier ce qu’il y a de court et de niais dans une certaine « distinction », au fond du second, ce qu’il y a de vide dans l’éloquence.

Si le goût des livres croît avec l’intelligence, ses dangers, nous l’avons vu, diminuent avec elle. Un esprit original sait subordonner la lecture à son activité personnelle. Elle n’est plus pour lui que la plus noble des distractions, la plus ennoblissante surtout, car, seuls, la lecture et le savoir donnent les « belles manières » de l’esprit. La puissance de notre sensibilité et de notre intelligence nous ne pouvons la développer qu’en nous-mêmes, dans les profondeurs de notre vie spirituelle. Mais c’est dans ce contact avec les autres esprits qu’est la lecture, que se fait l’éducation des « façons » de l’esprit. Les lettrés restent, malgré tout, comme les gens de qualité de l’intelligence, et ignorer certain livre, certaine particularité de la science littéraire, restera toujours, même chez un homme de génie, une marque de roture intellectuelle. La distinction et la noblesse consistent, dans l’ordre de la pensée aussi, dans une sorte de franc-maçonnerie d’usages, et dans un héritage de traditions[15].

Très vite, dans ce goût et ce divertissement de lire, la préférence des grands écrivains va aux livres des anciens. Ceux mêmes qui parurent à leurs contemporains le plus « romantiques » ne lisaient guère que les classiques. Dans la conversation de Victor Hugo, quand il parle de ses lectures, ce sont les noms de Molière, d’Horace, d’Ovide, de Regnard, qui reviennent le plus souvent. Alphonse Daudet, le moins livresque des écrivains, dont l’œuvre toute de modernité et de vie semble avoir rejeté tout héritage classique, lisait, citait, commentait sans cesse Pascal, Montaigne, Diderot, Tacite[16]. On pourrait presque aller jusqu’à dire, renouvelant peut-être, par cette interprétation d’ailleurs toute partielle, la vieille distinction entre classiques et romantiques, que ce sont les publics (les publics intelligents, bien entendu) qui sont romantiques, tandis que les maîtres (même les maîtres dits romantiques, les maîtres préférés des publics romantiques) sont classiques. (Remarque qui pourrait s’étendre à tous les arts. Le public va entendre la musique de M. Vincent d’Indy, M. Vincent d’Indy relit celle de Monsigny[17]. Le public va aux expositions de M. Vuillard et de M. Maurice Denis cependant que ceux-ci vont au Louvre.) Cela tient sans doute à ce que cette pensée contemporaine que les écrivains et les artistes originaux rendent accessible et désirable au public, fait dans une certaine mesure tellement partie d’eux-mêmes qu’une pensée différente les divertit mieux. Elle leur demande, pour qu’ils aillent à elle, plus d’effort, et leur donne aussi plus de plaisir ; on aime toujours un peu à sortir de soi, à voyager, quand on lit.

Mais il est une autre cause à laquelle je préfère, pour finir, attribuer cette prédilection des grands esprits pour les ouvrages anciens[18]. C’est qu’ils n’ont pas seulement pour nous, comme les ouvrages contemporains, la beauté qu’y sut mettre l’esprit qui les créa. Ils en reçoivent une autre plus émouvante encore, de ce que leur matière même, j’entends la langue où ils furent écrits, est comme un miroir de la vie. Un peu du bonheur qu’on éprouve à se promener dans une ville comme Beaune qui garde intact son hôpital du XVe siècle, avec son puits, son lavoir, sa voûte de charpente lambrissée et peinte, son toit à hauts pignons percé de lucarnes que couronnent de légers épis en plomb martelé (toutes ces choses qu’une époque en disparaissant a comme oubliées là, toutes ces choses qui n’étaient qu’à elle, puisque aucune des époques qui l’ont suivie n’en a vu naître de pareilles), on ressent encore un peu de ce bonheur à errer au milieu d’une tragédie de Racine ou d’un volume de Saint-Simon. Car ils contiennent toutes les belles formes de langage abolies qui gardent le souvenir d’usages ou de façons de sentir qui n'existent plus, traces persistantes du passé à quoi rien du présent ne ressemble et dont le temps, en passant sur elles, a pu seul embellir encore la couleur.

Une tragédie de Racine, un volume des mémoires de Saint-Simon ressemblent à de belles choses qui ne se font plus. Le langage dans lequel ils ont été sculptés par de grands artistes avec une liberté qui en fait briller la douceur et saillir la force native, nous émeut comme la vue de certains marbres, aujourd’hui inusités, qu’employaient les ouvriers d’autrefois. Sans doute dans tel de ces vieux édifices la pierre a fidèlement gardé la pensée du sculpteur, mais aussi, grâce au sculpteur, la pierre, d’une espèce aujourd’hui inconnue, nous a été conservée, revêtue de toutes les couleurs qu’il a su tirer d’elle, faire apparaître, harmoniser. C’est bien la syntaxe vivante en France au xviie siècle — et en elle des coutumes et un tour de pensée disparus — que nous aimons à trouver dans les vers de Racine. Ce sont les formes mêmes de cette syntaxe, mises à nu, respectées, embellies par son ciseau si franc et si délicat, qui nous émeuvent dans ces tours de langage familiers jusqu’à la singularité et jusqu’à l’audace[19] et dont nous voyons, dans les morceaux les plus doux et les plus tendres, passer comme un trait rapide ou revenir en arrière en belles lignes brisées, le brusque dessin. Ce sont ces formes révolues prises à même la vie du passé que nous allons visiter dans l’œuvre de Racine comme dans une cité ancienne et demeurée intacte. Nous éprouvons devant elles la même émotion que devant ces formes abolies, elles aussi, de l’architecture, que nous ne pouvons plus admirer que dans les rares et magnifiques exemplaires que nous en a légués le passé qui les façonna : telles que les vieilles enceintes des villes, les donjons et les tours, les

baptistères des églises ; telles qu’auprès du cloître, ou sous le charnier de l’Aitre, le petit cimetière qui oublie au soleil, sous ses papillons et ses fleurs, la Fontaine funéraire et la Lanterne des Morts.

Bien plus, ce ne sont pas seulement les phrases qui dessinent à nos yeux les formes de l’âme ancienne. Entre les phrases — et je pense à des livres très antiques qui furent d’abord récités, — dans l’intervalle qui les sépare se tient encore aujourd’hui comme dans un hypogée inviolé, remplissant les interstices, un silence bien des fois séculaire. Souvent dans l’Évangile de saint Luc, rencontrant les deux points qui l’interrompent avant chacun des morceaux presque en forme de cantiques dont il est parsemé[20], j’ai entendu le silence du fidèle, qui venait d’arrêter sa lecture à haute voix pour entonner les versets suivants[21] comme un psaume qui lui rappelait les psaumes plus anciens de la Bible. Ce silence remplissait encore la pause de la phrase qui, s’étant scindée pour l’enclore, en avait gardé la forme ; et plus d’une fois, tandis que je lisais, il m’apporta le parfum d’une rose que la brise entrant par la fenêtre ouverte avait répandu dans la salle haute où se tenait l’Assemblée et qui ne s’était pas évaporé depuis dix-sept siècles.

Que de fois, dans la Divine Comédie, dans Shakespeare, j’ai eu cette impression d’avoir devant moi, inséré dans l’heure présente, actuel, un peu du passé, cette impression de rêve qu’on ressent à Venise sur la Piazzetta, devant ses deux colonnes de granit gris et rose qui portent sur leurs chapiteaux grecs, l’une le Lion de Saint-Marc, l’autre saint Théodore foulant aux pieds le crocodile, — belles étrangères venues d’Orient sur la mer qu’elles regardent au loin et qui vient mourir à leurs pieds, et qui toutes deux, sans comprendre les propos échangés autour d’elles dans une langue qui n’est pas celle de leur pays, sur cette place publique où brille encore leur sourire distrait, continuent à attarder au milieu de nous leurs jours du xiie siècle qu’elles intercalent dans notre aujourd’hui. Oui, en pleine place publique, au milieu d’aujourd’hui dont il interrompt à cet endroit l’empire, un peu du xiie siècle, du xiie siècle depuis si longtemps enfui, se dresse en un double élan léger de granit rose. Tout autour, les jours actuels, les jours que nous vivons circulent, se pressent en bourdonnant autour des colonnes, mais là brusquement s’arrêtent, fuient comme des abeilles repoussées ; car elles ne sont pas dans le présent, ces hautes et fines enclaves du passé, mais dans un autre temps où il est interdit au présent de pénétrer. Autour des colonnes roses, jaillies vers leurs larges chapiteaux, les jours actuels se pressent et bourdonnent. Mais, interposées entre eux, elles les écartent, réservant de toute leur mince épaisseur la place inviolable du Passé : — du Passé familièrement surgi au milieu du présent, avec cette couleur un peu irréelle des choses qu’une sorte d’illusion nous fait voir à quelques pas, et qui sont en réalité situées à bien des siècles ; s’adressant dans tout son aspect un peu trop directement à l’esprit, l’exaltant un peu comme on ne saurait s’en étonner de la part du revenant d’un temps enseveli ; pourtant là, au milieu de nous, approché, coudoyé, palpé, immobile, au soleil.

marcel proust

PREMIÈRE CONFÉRENCE


SÉSAME


DES TRÉSORS DES ROIS


À M. Reynaldo Hahn, à l’auteur des « Muses pleurant la mort de Ruskin », cette traduction est dédiée en témoignage de mon admiration et de mon amitié.

M. P.



« Vous aurez chacun un gâteau de Sésame et dix livres. » Lucien : Le Pêcheur[22]


Mon premier devoir ce soir est de vous demander pardon de l’ambiguité du titre sous lequel le sujet de la conférence a été annoncé : car en réalité je ne vais parler ni de rois, connus comme régnant, ni de trésors conçus comme contenant la richesse, mais d’un tout autre ordre de royauté et d’une autre sorte de richesses que celles ordinairement reconnues. J’avais même l’intention de vous demander de m’accorder votre attention, pendant quelque temps, de confiance, et (comme on le machine quelquefois quand on emmène un ami pour lui faire voir dans la nature un site favori) de cacher ce que je désirais le plus montrer avec l’imparfait degré d’artifice dont je suis capable jusqu’à ce que, au moment où vous vous y attendiez le moins, nous ayons atteint le meilleur point de vue par des sentiers détournés. Mais comme aussi j’ai entendu dire par des hommes exercés à parler en public, que les auditeurs ne sont jamais si fatigués que par l’effort qu’ils font pour suivre un orateur qui ne leur laisse pas entrevoir son but, j’enlèverai de suite le léger masque, et vous dirai franchement que je veux vous entretenir des trésors cachés dans les livres ; de la maniere dont nous les découvrons ou dont nous les laissons échapper. Un grand sujet, direz-vous, et vaste ! Oui ; si vaste que je n’essaierai pas d’en mesurer l’étendue ; j’essaierai seulement de vous présenter quelques réflexions sur la lecture qui s’emparent de moi chaque jour plus profondément[23], comme j’observe la marche de l’esprit public par rapport à nos moyens d’éducation plus larges de jour en jour ; et l’extension croissante que prend en conséquence l’irrigation, par la littérature, des couches les plus basses.

2. Il se trouve que j’ai professionnellement quelques rapports avec des écoles pour jeunes gens de différentes classes sociales et je reçois beaucoup de lettres de parents relatives à l’éducation de leurs enfants. Dans la masse de ces lettres je suis toujours frappé de voir l’idée de « une position dans la vie » prendre le pas sur toutes les autres préoccupations dans l’esprit des parents, plus spécialement des mères. « L’éducation convenant à telle et telle condition sociale », telle est la phrase, tel est le but, toujours. Ils ne cherchent jamais, si je comprends bien, une éducation bonne en elle-même ; — même la conception d’une excellence abstraite dans l’éducation semble rarement atteinte par les correspondants. Mais une éducation « qui maintiendra un bon vêtement sur le dos de mon fils, qui le rendra capable de sonner avec confiance la sonnette du visiteur aux portes à doubles sonnettes ; qui aura pour résultat définitif l’établissement d’une porte à double sonnette dans sa propre maison ; en un mot qui le conduira à l’avancement dans la vie, voilà pourquoi nous prions à genoux, et ceci est tout ce pour quoi nous prions ». Il ne paraît jamais venir à l’esprit des parents qu’il puisse exister une éducation qui, par elle-même, soit un avancement dans la vie ; que toute autre que celle-là peut être un avancement dans la mort ; et que cette éducation essentielle peut être plus facilement acquise ou donnée qu’ils ne le supposent s’ils s’y prennent bien ; tandis qu’elle ne peut être acquise à aucun prix et par aucune faveur s’ils s’y prennent mal.

3. En réalité, parmi les idées aujourd’hui prévalentes et d’une puissance effective sur l’esprit de ce plus actif des pays, je crois que la première, au moins celle qui est avouée avec la plus grande franchise, et mise en avant comme le meilleur stimulant pour l’effort de la jeunesse est celle de « l’Avancement dans la vie ». Puis-je vous demander de considérer avec moi ce que cette idée contient, en fait, et ce qu’elle devrait contenir ?

En fait, à présent, « Avancement dans la vie » veut dire, se mettre en évidence dans la vie ; obtenir une position qui sera reconnue par les autres respectable et honorable[24]. Nous n’entendons pas par cet avancement, en général, le simple acquérir de l’argent, mais qu’on sache que nous en avons acquis ; non pas l’accomplissement d’aucune grande chose, mais qu’on voie que nous l’avons accomplie. En un mot nous cherchons la satisfaction de notre soif de l’applaudissement.

Cette soif, si elle est la dernière infirmité de nobles esprits, est aussi la première infirmité des esprits faibles[25] ; et au total l’influence impulsive la plus puissante sur la moyenne de l’humanité ; les plus grands efforts de la race ayant toujours pu être attribués à l’amour de la louange, comme ses plus grands désastres à l’amour du plaisir[26].

4. Je ne compte ni critiquer ni défendre cette force d’impulsion. Je veux seulement que vous sentiez combien elle est à Ia racine de l’effort ; spécialement de tout effort moderne[27]. C’est la satisfaction de la vanité qui est pour nous le stimulant du travail et le baume du repos ; elle touche de si près aux sources même de la vie que la blessure de notre vanité est toujours dite et à bon droit, dans sa mesure, mortelle ; nous l’appelons « mortification », employant la même expression que nous appliquerions à un mal physique gaugréneux et incurable.

Et quoique peu d’entre nous soient assez médecins pour reconnaître les effets de cette passion sur la santé et l’énergie, je crois que la plupart des hommes honnêtes connaissent et reconnaîtraient à l’instant sa puissance directrice sur eux comme mobile.

Le marin ne désire généralement pas être fait capitaine seulement parce qu’il peut gouverner le bateau mieux qu’aucun autre matelot à bord. Il désire être fait capitaine pour pouvoir être appelé capitaine. Le clergyman ne désire habituellement pas être fait évêque parce qu’il croit qu’aucune autre main ne peut aussi fermement que la sienne diriger le diocèse à travers les difficultés. Il veut être fait évêque, avant tout pour être appelé « Monseigneur »[28]. Et un prince ne désire ordinairement pas agrandir, ou un sujet conquérir un royaume parce qu’il croit que personne d’autre ne peut servir l’Etat aussi bien sur le trône, mais, simplement, parce qu’il désire être appelé « Votre Majesté », par autant de lèvres qu’on peut en amener à proférer cette expression.

5. Ceci donc étant l’idée principale de « l’avancement dans la vie », sa force s’applique pour nous tous, selon notre condition, particulièrement à ce second résultat d’un tel avancement que nous appelons « aller dans la bonne société ». Nous voulons aller dans la bonne société non pour la voir, mais pour y être vu, et notre notion de sa bonté repose en premier lieu sur son éclat.

Voulez-vous me pardonner si je m’arrête un instant pour poser ce que je crains que vous n’appeliez une question impertinente ? Je ne poursuis jamais une conférence si je ne sens pas, ou ne sais pas, si mon auditoire est avec moi ou contre moi ; cela m’est assez égal que ce soit l’un ou l’autre, au début, mais encore ai-je besoin de le savoir ; et j’aimerais découvrir en cet instant si vous êtes d’avis que je place les mobiles généraux de l’action trop bas. Je suis résolu, ce soir, à les placer assez bas pour qu’ils soient acceptés comme probables ; car toutes les fois que, dans mes écrits sur l’Économie Politique, je suppose qu’un peu d’honnêteté, ou de générosité, ou de ce qu’on a coutume d’appeler « vertu » peut être pris pour base d’un motif humain d’action, les gens me répondent toujours : « Vous ne devez pas tabler là-dessus, ce n’est pas dans la nature humaine : vous ne devriez rien admettre de commun aux hommes que le désir d’acquérir et l’envie ; aucun autre sentiment n’a d’influence sur eux qu’accidentellement ou dans des matières qui ne relèvent pas des affaires ». Aussi ce soir je commence bas dans l’échelle des motifs ; mais il faut que je sache si vous trouvez que j’ai raison de faire ainsi. Par conséquent laissez-moi demander à ceux qui accordent que l’amour de la louange est ordinairement dans l’esprit des hommes le motif le plus puissant de rechercher l’avancement, et le désir honnête d’accomplir un devoir quelconque un motif tout à fait secondaire, de lever les mains. (Environ une dizaine de mains se lèvent, l’auditoire en partie n’étant pas sûr que Ie conférencier soit serieux, et en partie intimide d’avoir à affirmer une opinion.) Je suis très sérieux, j’ai réellement besoin de savoir ce que vous pensez, toutefois je pourrai m’en rendre compte en posant la question inverse. Ceux qui pensent que le devoir est généralement le premier mobile et la louange le second veulent-ils lever les mains ? (On assure qu’une main s’est levée derrière le conférencier.) Très bien ; je vois que vous m’approuvez, et que vous ne trouvez pas que j’aie placé mon point de départ trop bas. Maintenant, sans vous tourmenter par de nouvelles questions, je me risque à supposer que vous admettez du moins le devoir comme un mobile secondaire ou tertiaire.Vous pensez que le désir de faire quelque chose d’utile, ou d’obtenir quelque bien réel est en effet une idée existante collatérale (quoique secondaire) au désir d’avancement de la plupart des hommes. Vous accorderez que des hommes moyennement honnêtes désirent une place et une fonction, du moins dans une certaine mesure, pour l’amour d’une influence bienfaisante[29] ; et aimeraient à fréquenter plutôt des gens sensés et instruits que des fous et des ignorants, qu’ils dussent ou non être vus avec eux[30] — ; et finalement, sans vous ennuyer à vous répéter les truismes courants sur le prix des amitiés, et l’influence des fréquentations, vous admettrez sans doute que nos amis peuvent être sincères et nos compagnons sages, et que seront en proportion du sérieux et du discernement avec lesquels nous choisirons les uns et les autres, nos chances générales d’être heureux et utiles.

6. Mais en supposant que nous ayons la volonté et l’intelligence de bien choisir nos amis, combien peu d’entre nous en ont le pouvoir ! Ou du moins combien est limitée pour la plupart la sphère de ce choix[31] ! À peu près toutes nos liaisons sont déterminées par le hasard ou la nécessité ; et restreintes à un cercle étroit. Nous ne pouvons pas connaitre qui nous voudrions ; et ceux que nous connaissons, nous ne pouvons pas les avoir à côté de nous, quand nous aurions le plus besoin d’eux. Un cercle de l’intelligence humaine n’est jamais ouvert que momentanément et partiellement à ceux qui sont au-dessous. Nous pouvons, par une bonne fortune, entrevoir un grand poète, et entendre le son de sa voix, ou poser une question à un homme de science qui nous répondra aimablement. Nous pouvons usurper dix minutes d’entretien dans le cabinet d’un Ministre, et obtenir des réponses pires que le silence, étant trompeuses, ou attraper une ou deux fois dans notre vie le privilège de jeter un bouquet sur le chemin d’une princesse ou d’arrêter le regard bienveillant d’une reine. Et pourtant ces hasards fugitifs, nous les convoitons ; nous dépensons nos années, nos passions et nos facultés à la poursuite d’un peu moins que cela, tandis que durant ce temps, il y a une société qui nous est continuellement ouverte, de gens qui nous parleraient aussi longtemps que nous le souhaiterions, quels que soient notre rang et notre métier ; nous parleraient dans les termes les meilleurs qu’ils puissent choisir, et des choses les plus proches de leur cœur. Et cette société, parce qu’ elle est si nombreuse et si douce et que nous pouvons la faire attendre près de nous toute une journée (rois et hommes d’État attendant patiemment non pour accorder une audience, mais pour l’obtenir) dans ees antichambres étroites et simplement meublées, les rayons de nos bibliothèques, nous ne tenons aucun compte d’elle ; peut-être dans toute la journée n’écoutons-nous jamais un seul mot de ce qu’elle aurait à nous dire !

7. Vous me direz peut-être, ou vous penserez à part vous, que l’apathie avec laquelle nous regardons cette société des nobles qui nous prient de les écouter et la passion avec laquelle nous poursuivons la compagnie des ignobles, probablement, qui nous méprisent ou qui n’ont rien à nous enseigner, sont fondées sur ceci — que nous pouvons voir les visages des hommes vivants et que c’est d’eux, et non de leurs dires, que nous recherchons l’intimité. Mais il n’en est pas ainsi. Supposez que vous ne deviez jamais voir leurs visages, — supposez que vous soyez placé derrière un paravent dans le cabinet de l’homme d’État ou dans la chambre du Prince, ne seriez-vous pas content d’écouter leurs paroles, bien qu’il vous fût défendu de vous avancer hors du paravent ? Et quand le paravent est seulement de plus petite dimension, plié en deux au lieu d’être plié en quatre, et que vous pouvez être caché derrière la couverture des deux cartons qui relient un livre, et écouter toute la journée non la conversation accidentelle, mais les discours réfléchis, voulus, choisis, des plus sages parmi les hommes, cette véritable audience, cet honorable conseil privé, vous les méprisez !

8. Mais peut-être direz-vous que c’est parce que les gens vivants parlent de ce qui se passe et qui est pour vous d’un intérêt immédiat, que vous désirez les entendre. Non ; cela ne peut être ainsi, car les gens vivants eux-mêmes vous parleront beaucoup mieux des sujets actuels dans leurs écrits que dans le négligé de la causerie.

Mais j’admets que ce motif vous influence dans la limite où vous préférez les écrits rapides et éphémères aux écrits lents et durables, aux livres proprement dits. Car tous les livres peuvent se diviser en deux classes : les livres du moment et les livres pour tous les temps. Notez cette distinction : elle ne concerne pas seulement la qualité. Ce n’est pas simplement le mauvais livre qui ne dure pas, et le bon qui dure. C’est une distinction de genres. Il y a de bons livres du moment et de bons livres pour tous les temps ; il y a de mauvais livres du moment et de mauvais pour tous les temps. Je dois définir ces deux sortes de livres avant d’aller plus loin.

9. Le bon livre du moment, donc, — je ne parle pas des mauvais — est simplement l’entretien utile ou agréable de quelque personne avec laquelle vous ne pouvez converser autrement, imprimé pour vous. Souvent très utile, vous disant ce que vous avez besoin de savoir, souvent très agréable comme l’entretien d’un ami intelligent qui serait là. Ces brillants récits de voyages, ces publications où une question est discutée avec bonne humeur et esprit ; ces narrations vivantes et pathétiques sous la forme de roman, ces récits documentés d’histoire contemporaine écrits par ceux qui y ont joué un rôle efïectif, tous ces livres du moment, multipliés parmi nous à mesure que l’éducation se répand davantage, appartiennent en propre au présent ; nous devrions leur être très reconnaissants et être tout honteux de nous-même si nous n’en faisons pas un bon usage. Mais nous en faisons le pire usage si nous leur permettons d’usurper la place des vrais livres ; car, strictement parlant, ils ne sont pas du tout des livres, mais simplement des lettres ou des journaux mieux imprimés. La lettre de notre ami peut être délicieuse ou nécessaire aujourd’hui ; si elle vaut d’être gardée ou non est à considérer. Le journal peut venir absolument à point à l’heure du déjeuner, mais assurément ce n’est pas une lecture pour toute la journée. Aussi, même reliée en volume, la longue lettre qui vous donne tant de détails agréables sur les auberges et les routes, et le temps qu’il faisait l’an dernier dans tel lieu, ou qui vous raconte cette amusante histoire, ou vous donne les circonstances vraies de tels ou tels événements historiques, peut, bien qu’il puisse être précieux d’y recourir à l’occasion, ne pas être du tout, dans le vrai sens du mot, un livre, ni, encore, dans le vrai sens du mot, à lire. Un livre est essentiellement une chose non parlée, mais écrite[32], et écrite dans un but non de simple communication, mais de permanence. — Le livre-causerie est imprimé seulement parce que l’auteur ne peut pas parler à un millier de personnes à la fois ; s’il le pouvait il le ferait ; le volume n’est que la multiplication de sa voix. Vous ne pouvez vous entretenir avec votre ami dans l’Inde. Si vous le pouviez, vous le feriez ; au lieu de cela, vous écrivez, c’est simplement la transmission de la voix. Mais un livre est écrit non pour multiplier simplement la voix, non pour la transporter, simplement, mais pour la perpétuer[33]. L’auteur a quelque chose à dire dont il perçoit la vérité ou la beauté secourable. Autant qu’il sache, personne ne l’a encore dit ; autant qu’il sache, personne d’autre ne peut le dire. Il est obligé à le dire, clairement et mélodieusement s’il le peut, clairement en tous cas. Dans l’ensemble de sa vie il sent que ceci est la chose, ou le groupe de choses qui est réel pour lui ; ceci est le fragment de connaissance véritable ou vision, que sa part de la lumière du soleil, son lot sur la terre lui ont permis de saisir. Il voudrait le fixer pour toujours[34], le graver sur le rocher s’il le pouvait, en disant : « Ceci est le meilleur de moi ; pour le reste, j’ai mangé et dormi, aimé et haï comme un autre, ma vie fut comme une vapeur[35], et n’est pas, mais ceci je le vis et le connus ; ceci, si quelque chose de moi l’est, est digne de votre souvenir. » Ceci est son écrit, c’est dans sa petite capacité d’homme et quel que soit le degré d’inspiration véritable qui est en lui, son inscription ou écriture. Ceci est un « Livre ».

10. Peut-être pensez-vous qu’aucun livre n’a jamais été écrit ainsi ?

Mais de nouveau je vous demande : croyez-vous tant soit peu à l’honnêteté, ou estimez-vous qu’il n’y ait jamais aucune honnêteté ni bonté dans un homme sage ? Aucun de nous, j’espère, n’est assez malheureux pour penser cela. Eh bien, toute parcelle de l’œuvre d’un homme sage qui est faite honnêtement et avec bonté, cette parcelle est son livre ou son morceau d’art.

Il est toujours mêlé de mauvais fragments, de travail malfait, redondant, affecté. Mais si vous lisez bien, vous découvrirez facilement les parties vraies, et celles-ci sont le livre[36].

11. Eh bien, des livres de cette espèce ont été écrits à toutes les époques, par leurs plus grands hommes[37] — par de grands lettrés, de grands hommes d’État et de grands penseurs. Tous sont à votre disposition et la Vie est courte. Vous avez déjà entendu dire cela auparavant : cependant avez-vous pris les mesures et tracé la carte de cette courte vie et de ses possibilités ? Savez-vous, si vous lisez ceci, que vous ne pouvez pas lire cela, que ce que vous laissez échapper aujourd’hui, vous ne pourrez le retrouver demain[38] ? Voulez-vous aller bavarder avec votre femme de chambre ou votre garçon d’écurie, quand vous pouvez vous entretenir avec des rois et des reines[39] ? ou vous flattez-vous de

garder quelque dignité et conscience de vos propres droits au respect, quand vous jouez des coudes avec la foule affairée et vulgaire, ici pour une « entrée » et là pour une audience, quand pendant tout ce temps-là cette cour éternelle vous est ouverte où vous trouveriez une compagnie vaste comme le monde, nombreuse comme ses jours[40], la puissante, la choisie, de tous les lieux et de tous les temps. Dans celle-là vous pouvez toujours pénétrer, vous y choisirez vos amitiés, votre place, selon qu’il vous plaira ; de celle-là, une fois que vous y avez pénétré, vous ne pouvez jamais être rejeté que par votre propre faute ; là, par la noblesse de vos fréquentations, sera mise à une épreuve certaine votre noblesse véritable, et les motifs qui vous poussent à lutter pour prendre une place élevée dans la société des vivants, verront toute la vérité et la sincérité qui est en eux mesurée par la place que vous désirez occuper dans la société des morts[41].

12. « La place que vous désirez » et la place dont vous vous êtes rendu digne, dois-je aussi dire, parce que, remarquez, cette cour diffère de toute l’aristocratie vivante en ceci : elle est ouverte au travail et au mérite, mais à rien d’autre. Aucune richesse ne corrompre, aucun nom n’intimidera, aucun artifice ne trompera le gardien de ces portes Élyséennes. Au sens profond du mot, aucune personne vile ou vulgaire n’entre là[42]. Aux portes cochères de ce silencieux Faubourg Saint-Germain on ne vous pose qu’un bref interrogatoire : « Méritez-vous d’entrer ? Passez. Demandez-vous la compagnie des nobles ? Faites-vous noble vous-même, et vous le serez. Désirez-vous ardemment la conversation des sages ? Apprenez à la comprendre et vous l’entendrez. Mais à d’autres conditions ? Non. Si vous ne voulez vous élever jusqu’à nous, nous ne pouvons nous courber jusqu’à vous. Le lord vivant peut affecter la courtoisie, le philosophe vivant peut par bienveillance s’efforcer de vous traduire sa pensée, mais ici nous ne feignons ni n’interprétons ; il faut vous élever au niveau de nos pensées si vous voulez être réjoui par elles et partager nos sentiments si vous voulez percevoir notre présence. »

13. Ceci, donc, est ce que vous avez à faire et j’admets que c’est beaucoup. Vous devez en un mot aimer ces gens pour pouvoir vous trouver au milieu d’eux. L’ambition ne serait d’aucun usage. Ils méprisent votre ambition. Il faut que vous les aimiez et montriez votre amour des deux manières suivantes :

1° D’abord par un désir sincère d’être instruits par eux et d’entrer dans leurs pensées. D’entrer dans les leurs, remarquez, non de retrouver les vôtres exprimées par eux. Si celui qui écrivit le livre n’ est pas plus sage que vous, Vous n’ avez pas besoin de le lire ; s’il l’est, il pensera autrement que vous à bien des égards[43].

2° Nous sommes très prêts à dire d’un livre : « Comme ceci est bien, c’est exactement ce que je pense ! » Mais le sentiment juste est : « Comme ceci est étrange ! Je n’avais jamais songé à cela avant, et cependant je vois que c’est vrai ; ou si je ne le vois pas maintenant, j’espère que je le verrai quelque jour. » Mais que ce soit avec cette soumission ou non, du moins soyez sûr que vous allez à l’auteur pour atteindre sa pensée, non pour trouver la vôtre. Jugez-la ensuite, si vous vous croyez qualifié pour cela ; mais comprenez-la d’abord[44]. Et soyez sûr aussi, si l’auteur a une valeur quelconque, que, que vous n’arriverez pas d’un seul coup à sa pensée ; bien plus qu’à sa pensée entière vous n’arriverez d’aucune façon avant bien longtemps. Non qu’il ne dise ce qu’il veut dire, et aussi qu’il ne le dise fortement ; mais cette pensée, il ne peut pas la dire tout entière et, ce qui est plus étrange, il ne le veut pas, mais d’une manière cachée et par paraboles, de façon qu’il puisse savoir que vous avez besoin d’elle[45]. Je ne puis découvrir entièrement la raison de ceci, ni analyser cette cruelle réticence qui est au cœur des sages et leur fait toujours cacher leurs pensées les plus profondes[46]. Ils ne vous la donnent pas en manière d’aide, mais de récompense, et veulent s’assurer que vous la méritez avant qu’ils vous permettent de l’atteindre. Mais il en va de même avec le symbole matériel de la sagesse, l’or. Nous ne voyons pas vous et moi de raison qui s’opposerait à ce que les forces électriques de la terre portassent ce qui existe d’or dans son sein, tout à la fois, jusqu’au sommet des montagnes afin que les rois et les peuples puissent savoir que tout l’or qu’ils pourraient trouver est là et sans la peine de creuser, sans risque ou perte de temps, puissent l’enlever, et en monnayer autant qu’ils en ont besoin. Mais la nature n’agit pas ainsi. Elle le met sous terre, dans de petites fissures, nul ne sait où ; vous pouvez creuser longtemps, et n’en pas trouver ; il vous faut creuser péniblement pour en trouver.

14. Et il en est exactement de même de la meilleure sagesse des hommes. Quand vous arrivez à un bon livre, vous devez vous demander : « Suis-je disposé à travailler comme le ferait un mineur australien ? Mes pioches et mes pelles sont-elles en bon état et suis-je moi-même dans la tenue voulue, mes manches bien relevées jusqu’à l’épaule ? ai-je bonne respiration et bonne humeur ? » Et (prolongeant un peu la figure, au risque d’ennuyer, car c’en est une extrêmement utile) le métal à la recherche duquel vous vous êtes mis étant la pensée de l’auteur, ou son intention, ses mots sont comme le rocher que vous avez à écraser et à fondre avant d’y atteindre. Et vos pioches sont votre propre pensée, votre intelligence et votre savoir ; votre haut fourneau est votre propre âme pensante. N’espérez pas arriver à la pensée d’aucun bon auteur sans ces instruments et ce feu ; souvent vous aurez besoin du ciseau le plus tranchant et le plus fin, du travail de fusion le plus patient, avant que vous puissiez recueillir une parcelle du métaI.

15. Et c’est pourquoi, avant tout, je vous dis instamment (je sais que j’ai raison en ceci)[47] : vous devez prendre l’habitude de regarder aux mots avec intensité et en vous assurant de leur signification syllabe par syllabe, plus, lettre par lettre. Car, bien que ce soit seulement pour indiquer que ce sont les lettres qui y remplissent les fonctions de signes, au lieu des sons, que l’étude des livres est appelée « littérature » et qu’un homme qui y est versé est appelé d’un commun accord, par toutes les nations, un homme de lettres au lieu d’un homme de livres, ou de mots, vous pouvez toutefois relier à cette dénomination toute contingente cette vérité[48], que vous pourriez lire tous les livres du British Museum (si vous viviez assez longtemps pour cela) et rester une personne complètement illettrée, un ignorant ; mais que si vous lisez dix pages d’un bon livre, lettre par lettre (c’est-à-dire avec une justesse réelle), vous êtes à tout jamais, dans une certaine mesure, une personne instruite. Toute la différence qui existe entre l’éducation et la non-éducation (en ne s’occupant que de la partie purement intellectuelle) consiste dans cette exactitude. Un gentleman instruit peut ne pas connaître un grand nombre de langues, peut ne pas être capable d’en parler une autre que la sienne, peut avoir lu très peu de livres. Mais quelque langue qu’il sache, il la sait d’une manière précise ; quel que soit le mot qu’il prononce, il le prononce correctement ; par-dessus tout il est versé dans l’armorial des mots, distingue d’un coup d’œil les mots de bonne lignée et de vieux sang des mots canailles modernes ; il a dans la tête les noms de leurs ancêtres, quels mariages ils ont contracté entre eux, leurs parentés éloignées, dans quelle mesure ils sont reçus[49] et les fonctions qu’ils ont remplies parmi la noblesse nationale des mots en tout temps et en tout pays. Mais une personne illettrée peut savoir, grâce à sa mémoire, beaucoup de langues, et les parler toutes et cependant ne pas savoir, en réalité, un seul mot d’aucune, un mot même de la sienne. Un marin suffisamment habile et intelligent sera capable de gagner la plupart des ports ; toutefois il n’aurait qu’à prononcer une phrase de n’importe quelle langue pour qu’on reconnaisse en lui un homme illettré[50]. De même l’accent, le tour d’expression dans une seule phrase distingue tout de suite un savant ; et ceci est senti si fortement, admis d’une manière si absolue par les personnes instruites, qu’il suffit d’un faux accent ou d’une syllabe erronée dans le Parlement de toutes les nations civilisées pour assigner pour toujours à un homme un rang d’une certaine infériorité.

16. Et ceci est juste, mais c’est dommage que l’exactitude sur laquelle on insiste ne soit pas plus importante, et requise pour un but plus sérieux. Il est bien qu’une fausse mesure latine excite un sourire à la chambre des Communes ; mais il est mal qu’une fausse acception anglaise n’y excite pas un froncement de sourcils.

Veillez à l’accent des mots et de près : veillez de plus près encore à leur signification, et un plus petit nombre fera le travail. Quelques mots bien choisis et avec discernement[51] feront le travail qu’un millier ne peut faire quand chacun dans un emploi équivoque fait fonction d’un autre. Oui ; et les mots, s’ils ne sont surveillés, feront quelquefois une besogne mortelle[52]. Il y a des mots masqués, bourdonnant et rôdant en ce moment autour de nous en Europe (il n’y en a jamais eu tant, grâce à l’expansion d’une « information » superticielle, malpropre, brouillonne, infectieuse, ou plutôt d’une déformation s’étendant à tout, grâce à ce qu’on apprend dans les écoles des leçons de catéchisme et des mots, au lieu de pensées humaines) ; il y a, dis-je, çà et là tout autour de nous, des mots masqués que personne ne comprend, mais que chacun emploie ; bien plus, la plupart des gens sont prêts à se battre pour eux, vivront pour eux, ou même mourront pour eux, s’imaginant qu’ils signifient telle, ou telle, ou encore telle autre, des choses qui leur sont chères, car de tels mots portent des manteaux de caméléons — des manteaux de lions du sol[53] de la couleur qu’a chez tous les hommes le sol même de leur imagination, ils s’embusquent sur ce sol, et, d’un bond, déchirent leur homme. Il n’y eut jamais créatures de proie si malfaisantes, ni diplomates si rusés, ni empoisonneurs si mortels, que ces mots masqués: ils sont les injustes intendants des idées de tous les hommes : quelque fantaisie ou instinct favori que choisisse un homme, il le donne à son mot masqué préféré pour en prendre soin ; le mot à la fin arrive à prendre sur lui un pouvoir infini, vous ne pouvez arriver à lui sans avoir recours à son ministère.

17. Et dans des langues aussi mêlées dans leur origine que l’anglais il y a une fatale puissance d’équivoque mise entre les mains des hommes, qu’ils le veuillent ou non, par le fait qu’ils ont licence d’employer des mots grecs ou latins pour une idée quand ils veulent la rendre imposante et des mots saxons ou des mots communs d’une autre dérivation quand ils veulent qu’elle soit vulgaire. Quel effet singulier et salutaire, par exemple, nous produirions sur les esprits de gens qui ont l’habitude de prendre la forme du mot duquel ils vivent pour la vertu cachée qu’il exprime, si nous gardions, ou rejetions, une fois pour toutes, la forme grecque « biblos » ou « biblion », comme l’expression juste pour « livre », au lieu de l’employer seulement dans le cas particulier ou nous désirons donner de la dignité à l’idée, et de la traduire en anglais partout ailleurs. Combien il serait salutaire pour bien des personnes simples, si, dans des passages, pour prendre un exemple, comme Actes XIX, nous conservions l’expression grecque au lieu de la traduire, et si elles avaient à lire : « Beaucoup de ceux aussi qui exerçaient des arts étranges réunirent leurs bibles et les brûlèrent devant tout le monde ; ils en comptèrent le prix et le trouvèrent de cinquante mille pièces d’argent. » Ou bien au contraire si nous la traduisions là où nous avons l’habitude de la conserver et si nous parlions du « Saint Livre » au lieu de la « Sainte Bible », il pourrait entrer dans un plus grand nombre de têtes qu’aujourd’hui que la Parole de Dieu, par laquelle les cieux furent créés jadis et par laquelle ils sont maintenant tenus en réserve[54], ne peut pas être donnée comme présent à tout le monde, dans une reliure de maroquin[55], ni semée sur toutes les routes à l’aide de la charrue à vapeur ou de la presse à vapeur ; mais est neanmoins offerte à nous journellement et est par nous refusée avec mépris ; et, semée en nous journellement, est, par nous, aussi immédiatement que possible, étouffée.

18. Et de même, considérez quel effet a été produit sur l’esprit du peuple en Angleterre par l’habitude d’user de l’éclat bruyant de la forme latine « Damno » pour traduire le grec κατακρινω toutes les fois que charitablement on désire lui donner toute sa violence et d’y substituer le modéré « condamner » quand on préfère lui garder quelque douceur ; et quels remarquables sermons ont été prêchés par des clergymen illettrés sur : « celui qui croit ne sera pas damné », lesquels auraient reculé d’horreur à traduire (Heb., xi, 7) « le salut de sa maison par lequel il damna le monde » ou (Jean, viii, 10-11) : « Femme, est-ce qu’aucun homme ne t’a damnée[56] ? Elle dit : « Aucun homme Seigneur. » Jésus lui répondit : « Moi non plus, je ne te damne pas. Va et ne pèche plus. » Et si des schismes ont divisé l’esprit de l’Europe, qui ont coûté des mers de sang, et dans la défense desquels les plus nobles âmes des hommes ont été réduites à néant dans un désespoir frénétique et jetées innombrables comme les feuilles des forêts, — ces schismes, quoique en réalité fondés sur des causes plus profondes, ont été néanmoins rendus pratiquement possibles surtout par l’adoption en Europe du mot grec qui signifie une réunion publique (ecclesia), pour donner quelque chose de particulièrement respectable à de telles réunions toutes les fois qu’elles étaient tenues dans des buts religieux ; et d’autres équivoques collatérales telles que l’habituelle équivoque anglaise qui consiste à employer le mot « priest » comme contraction de « presbyter ».

19. Maintenant de façon à vous comporter correctement vis-à-vis des mots, voici l’habitude que vous devez prendre. À peu près chaque mot de votre langue a été d’abord un mot d’une autre langue, saxon, allemand, français, latin ou grec (pour ne pas parler des dialectes orientaux et primitifs). Et beaucoup de mots ont été tout cela ; c’est-à-dire ont été d’abord grecs, puis latins, français ou allemands ensuite, et anglais enfin ; subissant un certain changement de sens et d’usage sur les lèvres de chaque nation ; mais conservant une même signification vitale profonde, que tous les bons lettrés sentent encore aujourd’hui quand ils l’emploient. Si vous ne savez pas l’alphabet grec, apprenez-le, jeune ou vieux, fille ou garçon, qui que vous puissiez être[57] ; si vous avez l’intention de lire sérieusement (ce qui naturellement implique que vous ayez quelque loisir à votre disposition), apprenez votre alphabet grec, ayez ensuite de bons dictionnaires de toutes ces langues et si jamais vous avez des doutes sur un mot, allez à sa recherche avec une patience de chasseur. Lisez à fond les cours de Max Muller pour commencer ; et après cela ne laissez jamais échapper un mot qui vous semble suspect. C’est un travail sévère ; mais vous le trouverez, même au commencement, intéressant, et à la fin inépuisablement amusant. Et ce que votre esprit gagnera, en fin de compte, en force et en précision sera tout à fait incalculable. Notez que ceci n’implique pas la connaissance, ou seulement l’essai de connaître le grec, le latin ou le français. Il faut toute une vie pour apprendre à fond une langue. Mais vous pouvez facilement connaître les sens par lesquels un mot anglais a passé, et ceux qu’il doit encore avoir dans les ouvrages d’un bon écrivain.

20. Et maintenant simplement pour l’amour de l’exemple, je veux, avec votre permission, lire avec vous quelques lignes d’un vrai livre, soigneusement : et voir ce que nous pourrons en tirer. Je prendrai un livre connu de vous tous. Rien, en anglais, ne nous est plus familier, mais très peu de choses peut-être ont été lues avec moins d’attention sincère. Je prendrai les quelques vers suivants de Lycidas :

Le dernier vint, et le dernier partit,
Le Pilote du Lac Galiléen.
Il portait deux clefs massives, chacune d’un métal différent
xxxxx(L’une d’or ouvre, l’autre d’airein ferme solidement) ;
ll secoua sa chevelure mitrée et parla sévèrement ainsi :
« Avec quel plaisir, jeune rustre, j’aurais pris à ta place
Tant de ceux qui pour grossir leur ventre
Se glissent et se faufilent et grimpent dans le troupeau !
D’autres soucis ils ne se mettent guère en peine
Que de savoir comment se pousser jusqu’au festin des tondeurs de brebis,
Et en écarter le digne, le véritable invité ;
Aveugles bouches ! à peine si eux-mêmes savent comment tenir
Une houlette, ou ont appris quelque chose d’autre, si peu que ce soit,
Qui ressortisse à l’art du pasteur fidèle !
Que leur importe ? De qui ont-ils besoin ? Ils font leur chemin
Et à leur gré leurs chants minces et vains
Grincent contre la triste paille de leurs grêles pipeaux.
Les brebis affamées tournent les yeux vers eux et ne sont pas nourries,
Mans, enflées de vent et des brouillards pestilentiels qu’elles respirent,
Elles se corrompent intérieurement et répandent des émanations impures et contagieuses,
Outre celles que l’horrible loup à la patte sournoise
Chaque Jour dévore avidement, sans qu’aucun compte en soit rendu. »

Réfléchissons un peu sur ce passage et examinons-le mot à mot.

Premièrement, n’est-il pas singulier de voir Milton assigner à saint-Pierre non seulement sa pleine fonction épiscopale, mais précisément ceux de ses insignes que les Protestants lui refusent d’ordinaire le plus passionnément ? Sa chevelure « mitrée » ! Milton n’était pas un « ami des Évêques » ; comment saint Pierre arrive-t-il à être « mitré » ? « Il porte deux clefs massives. » Ce dont il est question ici est-ce donc le privilège revendiqué par les Évêques de Rome ? et est-il reconnu ici par Milton seulement par licence poétique, à cause de son pittoresque, afin qu’il puisse avoir l’éclat des clefs d’or pour ajouter à l’effet ?

Ne croyez pas cela. Les grands hommes ne jouent pas de tours de tréteaux avec les doctrines de la vie et de la mort. Il n’y a que de petits hommes qui fassent cela. Milton veut dire ce qu’il dit ; et le veut dire avec sa puissance ; aussi il va mettre toute la force de son esprit à l'exprimer, car quoiqu’il ne fût pas un ami des faux évêques, il fut un ami des vrais ; et le pilote du Lac est ici, dans sa pensée, le type et le chef du vrai pouvoir épiscopal. Gar Milton lit ce texte : « Je te donnerai les clefs du royaume des cieux[58] » tout à fait honnêtement[59] ? Quoiqu’il soit puritain il ne voudrait pas l’effacer du livre parce qu’il y eut de mauvais évêques ; bien plus, si nous voulons le comprendre, nous devrons comprendre ce vers tout d’abord ; il ne sera pas convenable de le regarder de travers ou de le marmotter entre nos dents, comme s’il était l’arme d’une secte ennemie : c’est une assertion solennelle, universelle, qui doit être gravée profondément dans l’esprit de toutes les sectes. Mais peut-être serons-nous plus aptes à en raisonner si nous allons un peu plus loin et y revenons ensuite. Car certainement cette insistance marquée sur le pouvoir du véritable épiscopat a pour but de nous faire sentir avec plus de force ce qu’il y a à reprocher à ceux qui prétendent, sans y avoir des droits, à l’Épiscopat, ou d’une manière générale à ceux qui prétendent sans y avoir de droits à un pouvoir et à un rang dans le corps du clergé : tous ceux qui, « pour l’amour de leurs ventres, rampent, se faufilent et grimpent dans le troupeau ».

21. N’ayez jamais la pensée que Milton emploie ces trois mots pour remplir son vers, comme le ferait un mauvais écrivain[60]. Il a besoin de tous les trois, de ces trois-là en particulier, et de pas un de plus que ceux-là — « ramper », et « se faufiler », et « grimper » ; aucun autre mot ne pourrait faire l’office de ceux-ci, aucun ne pourrait leur être ajouté, car ils contiennent et ils épuisent les trois catégories, correspondant aux caractères d’hommes qui recherchent malhonnêtement le pouvoir ecclésiastique. Premièrement, ceux qui s’insinuent en « rampant » dans le troupeau, ceux qui ne se soucient ni de la fonction ni du titre, mais de l’influence secrète et font toutes choses d’une manière occulte et astucieuse, se pliant à toute servilité de besogne ou de conduite, de manière seulement qu’ils puissent voir jusqu’au fond, sans être vus, — et diriger — les esprits des hommes. Puis ceux qui « s’introduisent » (c’est-à-dire se jettent) dans le troupeau, qui, par une naturelle insolence du cœur et une vigoureuse éloquence de la langue, et une persévérante et intrépide confiance en eux-mêmes, gagnent l’oreille de la foule et l’ascendant sur elle.

Enfin ceux qui grimpent, qui par leur travail et leur science qui tous deux peuvent être puissants et sains, mais qui sont mis égoïstement au service de leur ambition personnelle, obtiennent d’autres dignités, une grande influence, et deviennent des « Maîtres de l’héritage » sans être des « Exemples pour le troupeau[61] ».

22. Maintenant continuez :

D’autres soucis ils ne se mettent pas en peine
Que de savoir comment se pousser jusqu’au festin des tondeurs de brebis,
Aveugles Bouches !

Je m’arrête de nouveau, car ceci est une étrange expression : la métaphore sans suite, pourrait-on croire, d’un auteur négligent et illettré.

Il n’en est pas ainsi. Son audace même et sa vigueur ont pour but de nous faire regarder de près à la phrase et de nous en faire souvenir. Ces deux monosyllabes expriment les deux contraires, exactement, du vrai caractère des deux grandes fonctions de l’Eglise, celles d’évêque et de pasteur.

Un « Évêque » signifie « une personne qui voit[62] ». Un « pasteur » signifie « une personne qui nourrit[63] ». Le caractère le plus inépiscopal qu’un homme puisse avoir est par conséquent d être aveugle. Le plus impastoral est, au lieu de nourrir, d’avoir besoin d’être nourri, d’être une bouche. Mettez les contraires ensemble et vous avez « Aveugles bouches ». Nous pourrons trouver quelque utilité à poursuivre un peu cette idée. À peu près tous les maux sont venus à l’Église d’Évêques qui désiraient le pouvoir plus que la lumière. Ils souhaitent l’autorité, non la vigilance. Tandis que leur fonction réelle n’est pas de gouverner ; elle peut être d’exhorter et de réprimander vigoureusement, mais c’est la fonction du Roi de gouverner : la fonction de l’Évêque est de surveiller son troupeau ; de le numéroter brebis par brebis, d’être toujours prêt à rendre un compte complet. Maintenant il est clair qu’il ne peut as donner un compte des âmes autant qu il n’a pas numéroté les corps. La première chose, donc, qu’un évêque ait à faire est au moins de se placer dans une situation où à n’importe quel moment il puisse obtenir l’histoire, depuis l’enfance, de chaque âme vivant dans son diocèse et de sa situation présente.

Là-bas, tout au fond de cette petite rue, Bill et Nancy se cassent les dents mutuellement.

L’évêque sait-il tout là-dessus ? A t-il l’œil sur eux ? A-t-il eu l’œil sur eux ? Peut-il en détail nous expliquer comment Bill a pris l’habitude de frapper Nancy sur la tête ? S’il ne le peut pas, il n’est pas un évêque, eût-il une mitre aussi haute que le clocher de Salisbury ; il n’est pas un évêque ; il a cherché à être à la barre au lieu d’être à la hune ; il n’a pas la vue des choses. « Mais non », dites-vous, « ce n’est pas son devoir de veiller sur Bill dans la rue. » Quoi ! les grosses brebis qui ont de riches toisons, vous pensez que c’est seulement après celles-là qu’il doit regarder, tandis que (retournez à votre Milton) « les brebis affamées tournent les yeux vers eux et ne sont pas nourries, outre que l’horrible loup à la patte sournoise (l’évêque ne sachant rien de cela) chaque jour dévore avidement, sans qu’aucun compte en soit rendu » ?

« Mais ceci n’est pas notre conception d’un Évêque[64]. » Peut-être que non ; mais c’était celle de saint Paul[65], et c’était celle de Milton. Ils peuvent avoir raison, ou il se peut que ce soit nous ; mais nous ne devons pas espérer pouvoir lire l’un ou l’autre en mettant notre pensée sous leurs mots.

23. Je continue : « Mais, enflées de vent et des brouillards pestilentiels qu’elles respirent. » Ceci répond au lieu commun : « si les pauvres ne sont pas surveillés dans leurs corps, ils le sont dans leurs âmes ; ils ont la nourriture spirituelle. »

Et Milton dit : « Ils n’ont rien qui ressemble à la nourriture spirituelle, ils sont seulement enflés de vent. » Tout d’abord, vous pouvez croire que ceci est un symbole grossier et obscur. Mais, Je le répète, c’en est un tout à fait exact et littéral.

Prenez vos dictionnaires grec et latin et trouvez le sens de « Spirit ». Ce n’est qu’une contraction du mot latin « souffle » et une traduction vague du mot grec qui veut dire « Vent ». (C’est le même mot qui est employé, dans le texte : « Le vent souffle où il lui plaît[66] » et dans cet autre : « Ainsi en est-il de tout homme qui est né de l’esprit » [67], ce qui signifie né du souffle, c’est-à-dire du souffle de Dieu, — âme et corps. Nous en avons le vrai sens dans nos mots « inspiration » et « expirer ». Maintenant il y a deux sortes de souffles dont le troupeau peut être rempli, le souffle de Dieu et celui de l’homme. Le souffle de Dieu est la santé et la vie et la paix pour les troupeaux, comme l’air du ciel aux troupeaux sur les collines ; mais le souffle de l’homme (le mot que lui appelle spirituel) est la maladie et la contagion pour eux comme le brouillard du marais. Ils en sont corrompus intérieurement, ils en sont bouffis comme un cadavre l’est par les miasmes de sa propre décomposition. Ceci est littéralement vrai de tout faux enseignement religieux ; le premier et le dernier, et le plus fatal indice en est cette « bouffissure[68] ». Vos enfants convertis qui enseignent leurs parents ; vos forçats convertis qui enseignent les honnêtes gens ; vos sots convertis qui, ayant vécu la moitié de leur vie dans une stupéfaction crétine et s’éveillant tout à coup au fait qu’il y un Dieu, s’imaginent en conséquence être son peuple spécial[69] et son messager ; vos sectes de toute espèce, petites et grandes, catholiques et protestantes, d’Église haute ou basse, autant qu’elles se croient seules dans le vrai et les autres dans le faux ; et avant tout dans chaque secte ceux qui tiennent que l’homme peut être sauvé en pensant bien au lieu d’agir bien, par la parole au lieu de l’acte[70], et par la foi au lieu des œuvres[71], ceux-là sont les vrais enfants du brouillard[72], des nuages, ceux-là, sans eau[73], des corps, ceux-là, de vapeur putrescente et de peau, n’ayant ni sang ni chair, des cornemuses gonflées pour être cornées par les démons, corrompues et corruptrices, « gonflées de vent et des brouillards pestilentiels qu’elles respirent ».

24. Enfin revenons aux lignes relatives au droit de porter les clefs, car maintenant nous pouvons les comprendre. Remarquez la différence entre Milton et Dante dans leur interprétation de ce droit ; pour une fois c’est chez ce dernier que la pensée est la plus faible ; il suppose que les deux clefs sont celles de la porte du ciel ; l’une est d’or, l’autre d’argent ; elles sont données par saint Pierre à l’Ange Sentinelle et il n’est pas facile de déterminer ce que symbolisent les différentes substances des trois marches de la porte, ni des deux clefs ; mais Milton fait de l’une, celle d’or, la clef du Ciel, l’autre, de fer, est la clef de la prison dans laquelle les maîtres malfaisants devront être enchaînés, qui « ont emporté la clef du savoir et cependant n’y sont pas entrés eux-mêmes[74] ». Nous avons vu que les devoirs de l’évêque et du pasteur sont de voir et de nourrir ; et de tous ceux qui font ainsi, il est dit : « Celui qui arrose, sera arrosé aussi lui-même[75] ». Mais l’inverse est vrai aussi. Celui qui n’arrose pas sera lui-même desséché et celui qui ne voit sera lui-même privé de la lumière, enfermé dans une prison perpétuelle. Et cette prison vous reçoit ici-bas aussi bien que dans la vie à venir ; celui qui devra être au Ciel chargé de chaînes le sera d’abord sur la terre. Cet ordre aux anges forts dont l’apôtre Pierre est l’image : « Prenez-le, liez-lui les mains et les pieds et jetez-le dehors[76] » est en réalité donné contre le maître, pour chaque appui non accordé, pour chaque vérité refusée, pour chaque mensonge inculqué ; de sorte que plus il enchaîne, plus il est étroitement enchaîné, et rejeté d’autant plus loin qu’il égare davantage, jusqu’à ce que à la fin les barreaux de la cage de fer se referment sur lui et, comme « celle d’or s’ouvre, celle de fer se referme ».

25. Nous avons retiré quelque chose de ces lignes, je crois, et il y a beaucoup plus à y trouver, mais nous nous sommes suffisamment livrés (pour en donner un exemple) à la sorte d’examen mot à mot d’un auteur qui se nomme à juste titre lecture, attentifs à chaque nuance et expression ; et nous mettant toujours à la place de l’auteur ; annihilant notre propre personnalité et cherchant à entrer dans la sienne, de façon à pouvoir dire avec certitude : « ainsi pensait Milton », non : « ainsi pensais-je en lisant mal Milton ». Et en suivant cette méthode vous arriverez graduellement à attacher moins de valeur dans d’autres occasions à votre propre « je pensais ainsi ». Vous commencerez à vous apercevoir que ce que vous pensiez était une chose de peu d’importance ; que vos pensées sur n’importe quel sujet ne sont peut-être pas les plus claires et les plus sages auxquelles on puisse arriver là-dessus ; en fait, que, à moins que vous ne soyez une personne remarquable, on ne peut pas dire que vous ayez de pensée du tout ; que vous n’avez pas de matériaux pour cela, en aucun sujet important[77], ni de, raisons de « penser », seulement d’essayer d’apprendre davantage. Bien plus, il est probable que de toute votre vie (à moins, comme je l’ai dit, que vous ne soyez une personne remarquable), vous n’aurez le droit d’avoir d’« opinions » sur quoi que ce soit, excepté sur ce qui est immédiatement à votre portée. Ce qui doit de toute nécessité être fait, il n’est pas de doute que vous pouvez toujours décider comment le faire. Avez-vous une maison à tenir en ordre, une marchandise à vendre, un champ à labourer, un fossé à curer ? Il n’y a pas besoin d’avoir deux opinions sur la manière de faire cela, et ce sera à vos risques et périls si vous n’avez rien de plus qu’une opinion sur la manière de procéder dans ces cas-là. Et de même, en dehors de vos propres affaires, il y a un ou deux sujets sur lesquels vous êtes tenus de n’avoir qu’une opinion. Que la friponnerie et le mensonge sont coupables[78] et doivent être sur-le-champ chassés à coups de fouet, toutes les fois qu’ils sont découverts, que la convoitise et l’amour de se quereller sont des dispositions dangereuses même chez les enfants et des dispositions mortelles chez les hommes et les nations ; que, en fin de compte, le Dieu du Ciel et de la terre aime les gens actifs, modestes et bons, et déteste les paresseux, les querelleurs, les orgueilleux, les avares et les cruels ; sur ces faits généraux vous êtes tenus de n’avoir qu’une opinion, et celle-là très forte. Pour le reste, concernant religions, gouvernements, sciences, arts, vous trouverez en général que vous ne pouvez savoir rien, rien juger ; que le mieux que vous puissiez faire, quand même vous seriez une personne instruite, est de garder le silence, de vous efforcer d’être plus éclairé chaque jour, de comprendre un petit peu plus des pensées des autres, et dès que vous essayerez de le faire honnêtement vous découvrirez que les pensées, même des plus sages, ne sont guère plus que des questions bien posées. Mettre un point difficile en lumière et vous exposer les·raisons qu’il y a de ne pas avoir d’opinion, c’est tout ce que, généralement, ils peuvent faire pour vous ; et tant mieux pour eux et pour nous si en fait ils sont capables de « mêler de la musique à nos pensées et de nous attrister, de doutes célestes[79] ». L’auteur dont je vous ai lu un passage n’est pas parmi les plus grands ou les plus sages. Il voit clairement aussi loin qu’il voit, et par conséquent il est facile de découvrir tout ce qu’il veut dire ; mais avec de plus grands hommes vous ne pouvez pas aller au fond de leur pensée ; ils ne la mesurent pas complètement eux-mêmes : elle est si vaste ! Supposez que je vous aie demandé par exemple de chercher quelle est la pensée de Shakespeare au lieu de celle de Milton, sur cette question de l’autorité de l’Église ? ou celle de Dante ? Est-ce qu’aucun de vous en ce moment a la moindre idée de ce que l’un ou l’autre pensait là-dessus ? Avez-vous jamais mis en regard la scène des Évêques dans Richard III et le caractère de Cranmer[80] ? Le portrait de saint François et de saint Dominique, et le portrait de celui que Virgile contemplait avec étonnement : « Disteso, tanto vilmente, nell’eterno esilio[81] », ou de celui auprès duquel se tenait Dante, « Come’l frate — che confessa lo perfido assassin[82] » ? Shakespeare et Alighieri connaissaient les hommes mieux que la plupart de nous, je présume. Ils vécurent tous deux au plus fort de la lutte entre les pouvoirs temporel et spirituel, ils avaient une opinion là-dessus, nous pouvons le penser. Mais où se trouve-t-elle ? Produisez-la devant la Cour. Énoncez sous forme de propositions la croyance de Shakespeare ou de Dante et envoyez-la juger près les Cours Ecclésiastiques.

26. Vous ne serez pas capable, je vous le répète, avant bien et bien des jours, d’arriver à la pensée véritable, à l’enseignement donné par ces grands hommes, mais en les étudiant un tant soit peu de façon honnête, vous vous rendrez capable d’apercevoir que ce que vous avez pris pour votre propre « jugement » était un simple préjugé apporté par le hasard, et les algues flottantes, inertes et mêlées, d’une pensée à la dérive ; bien plus, vous verrez que l’esprit de la plupart des hommes n’est en réalité guère mieux qu’une lande de bruyères sauvage, négligée et rebelle, en partie stérile, en partie recouverte des broussailles malfaisantes et des herbes vénéneuses, semées par le vent, d’une croyance perverse ; que la première chose que vous ayez à faire pour eux et pour vous-même est de mettre promptement et dédaigneusement le feu à ceci ; de réduire toute la jungle en de salutaires amas de cendres, puis alors de labourer et de semer. Toutle vrai travail littéraire qui s’étend devant vous pour la vie doit commencer par l’obéissance à cet ordre : « défrichez votre champ et ne semez pas parmi les épines[83]. »

27.[84] Ayant ainsi écouté les grands maîtres de façon à ce que vous puissiez entrer dans leur pensée, vous avez à monter plus haut encore, vous avez à entrer dans leur cœur. De même que vous allez à eux d’abord pour avoir une vision claire, de même vous devez demeurer avec eux afin que vous puissiez partager à la fin leur juste et puissante passion. Passion ou « sensation ». Je ne suis pas effrayé du mot, encore moins de la chose[85]. Vous avez entendu beaucoup de clameurs entre les sensations, récemment ; mais, je puis vous le dire, ce n’est pas moins de sensations qu’il nous faut, mais plus. La différence anoblissante entre un homme et un autre, entre un animal et un autre, consiste précisément en ceci que l’un sent plus que l’autre. Si nous étions des éponges, peut-être n’acquerrions nous pas facilement de sensations ; si nous étions des vers de terre exposés à chaque instant à être coupés en deux par la bêche, peut-être que trop de sensations ne nous serait pas bon. Mais étant des créatures humaines, cela est une bonne chose pour nous, bien plus, nous ne sommes des créatures humaines qu’autant que nous sommes sensitifs et notre dignité[86] est précisément en proportions de notre Passion[87].

28. Vous savez que j’ai dit de cette grande et pure société des Morts qu’elle ne permettrait à « aucune personne vaine ou vulgaire d’entrer là ». Que pensez-vous que j’aie voulu dire par une personne vulgaire ? Qu’attendez-vous vous-mêmes par vulgarité ? Voilà une question sur laquelle vous trouverez profit à réfléchir ; disons seulement pour l’instant que l’essence de la vulgarité réside dans l’absence de sensations. La simple et innocente vulgarité est simplement la rudesse inéduquée et incorrigée du corps et de l’esprit ; mais, dans la vraie vulgarité innée, il y a un terrible endurcissement, qui à son point extrême devient capable de toute espèce d’habitudes bestiales et de crime, sans crainte, sans plaisir, sans horreur, et sans pitié[88]. C’est par la main rude et le cœur mort, par l’habitude malsaine, par la conscience endurcie, que les hommes deviennent vulgaires. Ils sont pour toujours vulgaires précisément dans la proportion où ils sont incapables de sympathie, de vive compréhension, de tout ce qui, en pressant le sens et en allant jusqu’au fond d’un terme banal mais exact, peut s’appeler le « tact », ou le « sens du toucher », du corps et de l’âme ; ce tact que le Mimosa possède entre tous les arbustes, que la femme pure possède par-dessus toutes les créatures, l’affinement et la plénitude de la sensation qui va plus loin que la raison, guide et sanctificateur de la raison elle-même. La Raison ne peut que déterminer ce qui est vrai, c’est la passion donnée par Dieu à l’humanité qui seule peut reconnaître ce que Dieu a fait de bon.

29. Nous recherchons donc cette grande assemblée des morts, non pas seulement pour apprendre d’eux ce qui est vrai, mais surtout pour sentir avec eux ce qui est juste. Maintenant, pour sentir avec eux nous devons être pareils à eux, et aucun de nous ne peut devenir cela sans peine. Comme la vraie connaissance est une connaissance disciplinée et éprouvée, non la première pensée qui nous vient, de même la vraie passion est une passion disciplinée et éprouvée — non la première passion qui vient. Les premières qui viennent sont les vaines, les fausses, les trompeuses ; si vous leur cédez, elles vous entraînent capricieusement et loin, en poursuites vaines, en enthousiasmes creux, jusqu’à ce qu’il ne vous reste ni vrai but ni vraie passion. Non qu’aucun des sentiments que peut éprouver l’humanité soit mauvais en lui-même, il est mauvais seulement quand il est indiscipliné. Sa noblesse réside dans sa force et sa justice ; il est mauvais quand il est faible et ressenti pour une cause chétive. Il y a une admiration médiocre, comme celle de l’enfant qui voit un jongleur lancer des balles d’or, et ceci est bas si vous voulez. Mais croyez-vous que l’admiration soit sans noblesse ou la sensation moindre, avec laquelle chaque âme humaine est appelée à suivre les balles d’or du ciel lancées à travers la nuit par la Main qui les fît ? Il y a une curiosité médiocre, comme est celle d’un enfant ouvrant une porte défendue, ou d’un domestique fouillant dans les affaires de son maître ; et une noble curiosité explorant au prix des dangers la source du grand fleuve au delà du sable — la place du grand continent au delà de la mer ; une plus noble curiosité encore qui explore la source du fleuve de la vie, et l’étendue du continent du Ciel — les choses « jusqu’au fond desquelles les anges désirent voir[89] ». De même l’intérêt est sans noblesse qui vous rive aux péripéties et à l’intrigue de quelque conte futile ; mais pensez-vous que l’anxiété soit moindre, ou plus grande, avec laquelle vous observez ou devriez observer comment se comportent le Sort et la Destinée avec la vie d’une nation agonisante ? Hélas ! c’est l’étroitesse, l’égoïsme, la petitesse de votre sensation que vous avez à déplorer en Angleterre aujourd’hui ; sensation qui se dépense en bouquets et en discours ; en divertissements et en parties fines, en combats simulés et en gais spectacles de marionnettes, pendant que vous pourriez tourner les yeux et voir de nobles nations massacrées, homme par homme, sans un secours ni une larme[90].

30. J’ai dit « petitesse » et « égoïsme » de sensation, mais il eût suffi de dire « injustice » ou « injustesse » de sensation. Car si rien ne peut mieux distinguer un gentleman d’un homme vulgaire, rien ne peut mieux distinguer une nation noble (il y a eu de telles nations) d’une foule, que ceci : à savoir que ses sentiments sont constants et réglés, résultant d’une contemplation exacte et d’une réflexion impartiale. Vous pouvez persuader une foule de n’importe quoi ; ses sentiments peuvent être, sont généralement, dans l’ensemble, généreux et droits, mais elle ne leur offre aucune base et n’en est pas maîtresse ; vous pouvez l’amener en la taquinant ou en la flattant à n’importe lequel d’entre eux, à votre gré ; elle pense par contagion, généralement, attrapant une opinion comme un rhume, et il n’y a rien de si petit qui ne la fasse rugir quand l’accès a lieu ; rien de si grand qu’elle n’oublie en une heure quand l’accès est passé. Mais les passions d’un gentleman ou d’une nation noble sont réglées, mesurées et continues. Une grande nation, par exemple, ne dépense pas toutes ses facultés nationales pendant une couple de mois à peser les témoignages d’un malfaiteur isolé (ayant accompli un meurtre isolé)[91] et, pendant, une couple d’années, ne voit pas ses propres enfants se massacrer les uns les autres par mille ou par dix mille chaque jour, en considérant seulement quel en sera vraisemblablement l’effet sur le prix du coton, et sans se soucier en aucune façon de savoir de quel côté de la bataille est le droit[92]. Une grande nation n’envoie pas non plus ses petits garçons pauvres en prison pour avoir volé six noix quand elle permet à ses banqueroutiers de voler avec grâce leurs centaines de mille livres, et à ses banquiers, riches des épargnes des pauvres gens, de suspendre leurs paiements « par la force de circonstances auxquelles ils ne peuvent commander », non sans ajouter : « avec votre agrément » ; et quand elle permet que de grandes terres soient achetées par des hommes qui ont gagné leur argent en parcourant en tous sens les mers de Chine sur des vapeurs de guerre, vendant de l’opium à la bouche du canon[93] et changeant au bénéfice d’une nation étrangère la demande ordinaire du voleur de grand chemin : « Votre argent ou votre vie » en celle de : « Votre argent et votre vie ! » Une grande nation ne permet pas non plus que les vies de ses pauvres qui n’ont rien fait de mal leur soient enlevées, brûlées par la fièvre des brouillards ou pourries par la peste des fumiers, pour l’amour d’une rente supplémentaire de six pences par semaine à servir à leurs propriétaires[94] ; ni qu’on discute alors, avec d’hypocrites larmes et de diaboliques sympathies, si elle ne devrait pas préserver pieusement et nourrir tendrement les vies de leurs meurtriers. Et encore une grande nation, ayant décidé que pendre est le procédé le plus salutaire pour ses homicides en général, peut toutefois distinguer avec pitié entre les degrés de culpabilité dans l’homicide, et n’aboie pas[95] comme une meute de louveteaux transis et mordus par le froid sur le sillage de sang d’un malheureux garçon fou ou d’un Othello balourd à cheveux gris « embarrassé à l’extrême » au moment même ou elle envoie un ministre de la Couronne[96] adresser des speeches courtois à un homme qui est en train de passer à la baïonnette des jeunes filles sous les yeux de leur père, et de tuer de sang-froid de nobles jeunes gens plus rapidement qu’un boucher de campagne ne tue les agneaux au printemps. Et finalement une grande nation ne se moque pas du Ciel et de ses Puissances, en affectant la croyance en une révélation qui déclare que l’amour de l’argent est la source de tout mal[97], et en proclamant en même temps qu’elle n’est mue et ne veut être mue dans tous ses actes importants et décisions nationales par aucun autre amour.

31. Mes amis, je ne sais pas pourquoi aucun de nous parlerait sur la lecture. Nous avons besoin d’une discipline plus serrée que celle de la lecture ; en tous cas soyez certain que nous ne pouvons pas lire. Aucune lecture n’est possible pour un peuple dont l’esprit est dans cet état. Il n’y a pas une ligne d’un grand écrivain qui lui soit intelligible. Il est simplement et rigoureusement impossible à un public an lais en ce moment de comprendre un livre ou il y ait quelque pensée tant il est devenu incapable de penser lui-même dans la folie de sa rapacité. Heureusement votre maladie n’est pas jusqu’à présent beaucoup plus grave que cette incapacité de penser ; elle n’est pas la corruption de la nature intérieure, nous résonnons encore juste quand quelque chose vient nous frapper au plus intime de nous-mêmes ; et quoique l’idée que chaque chose doit « rapporter » ait infecté si profondément le but de toutes nos actions que même si nous voulions jouer au bon Samaritain[98] nous ne sortirions jamais nos deux pences pour les donner à l’hôte sans dire : « Quand je reviendrai tu me donneras quatre pence », il’y a encore quelque capacité de nobles passions restée au plus profond de notre cœur. Elle se montre dans notre travail, dans notre guerre, et jusque dans les excès de ces affections domestiques qui nous mettent en fureur pour une légère injustice privée, alors que nous supportons poliment une énorme injustice publique ; nous travaillons encore jusqu’à la dernière heure du jour bien qu’à la patience du laboureur nous ajoutions la frénésie du joueur, nous sommes encore braves jusqu’à la mort, bien qu’incapables de discerner ce qui vaut la peine de se battre, nous sommes encore fidèles dans notre affection pour notre propre chair, jusqu’à la mort, comme sont les monstres marins et les aigles des rochers. Et il reste de l’espoir à une nation tant que ces choses peuvent être dites d’elle. Aussi longtemps qu’elle tient sa vie dans sa main, prête à la donner pour son honneur (bien qu’honneur insensé), pour son amour (bien qu’amour égoïste) et pour ses affaires (bien qu’affaires viles), il y a de I’espoir pour elle, mais de l’espoir seulement, car cette vertu instinctive, insouciante, ne peut pas durer. Aucune nation ne peut durer qui a fait d’elle-même une simple foule, quoique restée généreuse de cœur. Il faut qu’elle commande à ses passions et les dirige, ou ce sont elles qui lui commanderont, un jour, avec des jouets de scorpions[99]. Par-dessus tout, une nation ne peut pas durer si elle n’est qu’une foule qui ne s’occupe que d’argent, elle ne peut pas, sans être punie, elle ne peut pas, sans cesser d’être, continuer à mépriser la littérature, à mépriser la science, à mépriser l’art, à mépriser la nature, à mépriser la compassion, et à concentrer son âme sur les Pence. Croyez-vous que ce soient là des paroles dures ou irréfléchies ? Ayez seulement encore un peu de patience et je vous prouverai leur vérité point par point.

32. Je dis d’abord que nous avons méprisé la littérature. En quoi, comme nation, avons-nous souci des livres ? Combien croyez·vous que nous tous réunis nous dépensions pour nos bibliothèques publiques ou privées, comparativement à ce que nous dépensons pour nos chevaux[100] ? Si un homme fait des prodigalités pour sa bibliothèque, vous le traiterez de fou, de bibliomane ; mais vous n’appelez jamais personne hippomane, bien que des hommes se ruinent chaque jour pour leurs chevaux et que vous n’entendiez jamais parler de gens qui se ruinent pour leurs livres. Ou pour descendre plus bas encore, combien croyez-vous que le contenu des bibliothèques du Royaume Uni, publiques et privées, rapporterait, relativement à ses caves ? Quel rang occuperait sa dépense pour la littérature comparée à sa dépense pour une alimentation luxueuse ? Nous parlons de la nourriture de l’esprit comme de celle du corps ; or, un bon livre contient une telle nourriture, inépuisablement ; c’est une provision pour la vie, et pour la meilleure partie de nous-mêmes. Eh bien, combien de temps la plupart des gens resteront-ils devant le meilleur livre avant de se décider à en donner le prix d’un beau turbot ! Sans doute, il y a eu des hommes qui ont serré leur ventre et laissé leur dos à découvert pour pouvoir acheter un livre, à qui leur bibliothèque coûta, je pense, en fin de compte, moins cher que ne reviennent la plupart des dîners. Peu de nous sont soumis à cette épreuve, et c’est tant pis[101], car une chose précieuse nous l’est d’autant plus qu’elle a été acquise au prix du travail et de l’économie et si les bibliothèques publiques étaient moitié aussi coûteuses que les banquets officiels, ou si les livres coûtaient la dixième partie de ce que coûtent les bracelets, même des hommes et des femmes frivoles pourraient quelquefois soupçonner qu’il peut y avoir autant d’utilité à lire qu’à grignoter et à briller. Tandis que précisément le bon marché de la littérature fait oublier même aux gens sages, que si un livre vaut d’être lu il vaut d’être acheter. Un livre ne vaut quelque chose que s’il vaut beaucoup et n’est profitable qu’une fois qu’il a été lu, et relu, et aimé, et aimé encore, et marqué de telle façon que vous puissiez vous référer au passage dont vous avez besoin comme un soldat peut prendre l’arme qu’il lui faut dans son arsenal ou comme une maîtresse de maison sort de sa réserve l’épice dont elle a besoin. Le pain de farine est bon, mais il y a du pain doux comme du miel, si vous vouliez y goûter, dans un bon livre ; il faut que la famille soit en réalité bien pauvre qui ne peut, une fois dans sa vie, payer pour des pains si multipliables[102] la note de leur boulanger[103]. Nous nous appelons une nation riche et nous sommes assez sordides et insensée pour feuilleter les uns après les autres un même livre sale de cabinet de lecture !

33. Je dis que nous avons méprise la science. « Quoi ! » vous écriez-vous, « ne marchons-nous pas en avant dans toutes les découvertes[104] ; est-ce que le monde entier n’est pas étourdi par l’ingéniosité ou la folie de nos inventions ? » Oui, mais croyez-Vous que ce soit là une œuvre nationale ? L’œuvre se fait entièrement malgré la nation, grâce à des initiatives, à des ressources individuelles. Nous sommes assez contents, en effet, de faire notre profit de la science ; nous happons n’importe quoi, en fait d’os scientifique après lequel il y a de la viande, avec assez d’avidité ; mais si l’homme scientifique s’adresse à nous pour avoir un os ou une croûte, ceci est une autre affaire. Qu’avons-nous fait, comme nation, pour la science ? Nous sommes forcés pour la sûreté de nos vaisseaux de savoir quelle heure il est, et à cause de cela nous payons pour un observatoire ; et nous permettons, sous les espèces de notre parlement, qu’on nous tourmente annuellement pour faire avec négligence quelque chose pour le British Museum que nous supposons avec assez de mauvaise humeur un endroit destiné à conserver des oiseaux empaillés pour amuser nos enfants.

Si un particulier s’achète un télescope et découvre une nouvelle nébuleuse, vous poussez autant de cris pour cette découverte que si c’était vous qui l’aviez faite ; si, dans la proportion de un ou dix mille, un de nos hobereaux chasseurs s’avise un beau jour que la terre doit être quelque chose d’autre que le lot des renards[105], et y creuse lui-même son terrier et nous fait savoir où gît l’or, et où le charbon, vous comprenez qu’il y a en ceci quelque utilité ; mais cet accident d’un homme découvrant comment il peut s’employer lui-même utilement est-il le moins du monde à votre honneur ? (Qu’aucune telle découverte n’ait été faite par ses frères hobereaux est peut-être à votre déshonneur si vous voulez y songer.)

Mais si ces généralités vous laissent sceptiques, il y a un fait à méditer pour vous tous, illustratif de votre amour de la science. Il y a deux ans, une collection de fossiles de Solenhofen était à vendre en Bavière ; la plus belle qui existât, contenant de nombreux spécimens d’une beauté unique, dont l’un unique en outre comme exemple d’espèce (un règne entier de créatures vivantes était révélé par ce fossile)[106]. Cette collection, dont la simple valeur marchande, si les acheteurs eussent été des particuliers, était probablement de quelque dix ou douze cents livres, fut offerte à la nation anglaise pour sept cents ; et toute la collection serait au musée de Munich si le professeur Owen[107], en donnant sont temps et en tourmentant sans se lasser le public anglais dans la personne de ses représentants, n’avait obtenu le versement immédiat de quatre cents livres et n’avait répondu lui-même des trois cents autres ! que le dit public lui paiera sans doute en fin de compte, mais en rechignant, et pendant tout ce temps ne se souciant en rien de la chose en elle-même. Seulement toujours prêt à se rengorger s’il y a quelque honneur à tirer de là. Considérez, je vous le demande, arithmétiquement ce que ce fait signifie. Vos dépenses annuelles pour les services publics (dont un tiers pour les armements) sont pour le moins de 50 millions. Or, 700 livres sont à 50 millions comme sept pence à deux mille livres. Supposez donc qu’un gentleman dont le revenu est inconnu, mais dont vous pouvez conjecturer la fortune par ce fait qu’il dépense deux mille livres par an rien que pour les murs de son parc et pour ses valets de pied, fasse profession d’aimer la science. Et qu’un de ses domestiques vienne précipitamment lui dire qu’une collection unique de fossiles qui nous servira de fil à travers une nouvelle ère de la création est à vendre pour la somme de sept pence sterling ; et que le gentleman qui aime la science, et dépense deux mille livres par au pour son parc, réponde, après avoir laissé son domestique attendre plusieurs mois : « Bien ! je vous donnerai quatre pence pour cela, si vous voulez répondre vous-même des pences de surplus, jusqu’à l’année prochaine. »

34. III. Je dis que vous avez méprisé l’art[108]. « Quoi, répondez-vous, n’avons-nous pas nos expositions d’art qui ont des milles de longueur, est-ce que nous n’avons pas consacré des milliers de livres à l’achat de simples peintures ? N’avons-nous pas des écoles et des instituts d’art, plus que n’avait eu jamais aucune nation ? » Oui, certainement, mais tout cela est affaire de boutique. Vous voudriez bien vendre des toiles aussi bien que vous vendez du charbon, et de la faïence comme du fer ; vous voudriez retirer à toutes les autres nations le pain de la bouche, si vous le pouviez[109]. Comme vous ne le pouvez pas, votre idéal de vie est de vous tenir à tous les carrefours de l’univers comme les apprentis de Ludgate criant à chaque passant : « De quoi avez·vous besoin[110] ? »

Vous ne savez rien de vos dons naturels ni de l’influence du milieu ; vous vous figurez que, dans vos champs de glaise, humides, plats et gras, vous pouvez avoir la vive imagination artistique qu’ont les Français au milieu de leurs vignes bronzées ou les Italiens au pied de leurs rochers volcaniques ; que l’art peut s’apprendre comme tenir des livres, et, quand on l’a appris, vous donne plus de livres à tenir. Vous vous souciez de peintures en réalité pas plus que des affiches collées sur les murs. Il y a toujours de la place sur les murs pour les affiches à lire, Jamais pour les peintures à regarder. Vous ne savez pas (même par ouï dire) quelles peintures vous avez dans votre pays, ni si elles sont vraies ou fausses, ni si on en prend soin ou non. Dans les pays étrangers vous voyez avec calme les plus nobles peintures qui existent dans le monde pourrir dans un abandon d’épave[111] (à Venise vous avez vu les canons autrichiens pointes sur les palais qui les contenaient)[112] et, si vous appreniez que des plus beaux tableaux qui soient en Europe[113] on fera demain des sacs pour les forts Autrichiens, cela vous ennuierait moins que le risque de trouver une pièce ou deux de moins dans votre gibecière après une journée de chasse. Tel est, en tant que nation, votre amour de l’art.

35. IV. Vous avez méprisé la nature, c’est-à-dire toutes les sensations profondes et sacrées des spectacles naturels. Les révolutionnaires français ont fait des écuries des cathédrales de France ; vous avez fait des champs de courses avec les cathédrales de la terre. Votre unique conception du plaisir est de rouler dans des wagons de chemins de fer autour de leurs nefs et de prendre vos repas sur leurs autels[114].

Vous avez été placer un pont de chemin de fer sur les chutes de Shaffhouse. Vous avez fait passer un tunnel à travers les rochers de Lucerne près de la chapelle de Tell. Vous avez détruit le rivage de Clarens, au lac de Genève. Il n’y a pas une paisible vallée en Angleterre que vous n’ayez remplie de feu mugissant ; il n’y a pas un coin abandonné de campagne anglaise où vous n’ayez imprimé des traces de suie[115] ; pas une cité étrangère, où l’extension de votre présence n’ait été marquée sur ses jolies vieilles rues et ses jardins heureux par une dévorante lèpre blanche d’hôtels neufs et de boutiques de parfumeurs. Les Alpes elles-mêmes[116] à qui vos propres poètes ont voué un amour si réverent, vous les regardez comme des mâts de cocagne dans un jardin d’ours après lesquels vous vous mettez à grimper pour vous laisser glisser jusqu’en bas, avec « des cris de joie ». Quand vous ne pouvez plus crier, n’ayant plus la force d’articuler des sons humains pour dire que vous êtes heureux, vous remplissez la quiétude de leurs vallées de détonations de pétards et vous rentrez précipitamment chez vous, rouges d’une éruption cutanée d’amour-propre et secoués d’un hoquet de contentement de vous-mêmes. Je pense que peut-être les deux spectacles les plus douloureux que m’ait jamais offerts l’Humanité, portant en eux la plus profonde leçon de ces choses, sont les foules d’Anglais dans la vallée de Chamonix s’amusant à mettre le feu à des obusiers rouillés ; et les vignerons suisses de Zurich rendant grâce comme chrétiens pour le don de la vigne en s’assemblant par groupes dans les « tours des vignobles[117] », chargeant lentement et faisant partir des pistolets d’arçon du matin au soir[118]. Il est triste de n’avoir que d’obscures conceptions de devoir, plus triste, il me semble, d’avoir des conceptions pareilles de la joie[119].

Enfin. Vous méprisez la compassion. Il n’est pas besoin de mes paroles comme preuve de ceci. Il me suffira de transcrire un des entrefilets de journaux qu’il est dans mes habitudes de découper et de mettre dans mes tiroirs. En voici un pris dans un vieux Daily Telegraph de cette année. J’ai eu la négligence de ne pas prendre note de la date, mais elle est facile à retrouver, car, au dos de la coupure, on annonce que « hier le septième des services spéciaux de cette année a été célébré par l’évêque de Ripon à Saint-Paul ». Il ne fait que relater un de ces faits comme il s’en produit maintenant tous les jours, celui-ci par hasard ayant pris une forme qui lui a permis de venir devant le coroner. J’imprimerai l’entrefilet en rouge[120]. Soyez, assuré que les faits eux-mêmes sont écrits en rouge dans un livre dont nous tous, lettrés ou illettrés, aurons notre page à lire un jour[121].

M. Richards, adjoint du coroner, a procédé vendredi à la Taverne du Cheval Blanc, Christ Church, Spitalfields, à une enquête relative à la mort de Michel Collins, âgé de 58 ans. Mary Collins, femme d’un aspect misérable, dit qu’elle habitait avec le défunt et son fils une chambre située 2, Cobb’s Court, Christ Church. Le défunt était rapetasseur de chaussures. Le témoin sortait et achetait les vieilles bottes ; le défunt et son fils les remettaient à neuf et le témoin les vendait pour ce qu’elle pouvait en obtenir dans les magasins, ce qui, en fait, était très peu de chose. Le défunt et son fils avaient coutume de travailler nuit et jour pour tâcher d’arriver à avoir un peu de pain et de thé, à payer la chambre (2 shillings par semaine) de manière à vivre en famille à la maison. Vendredi soir, le défunt se leva de son banc et commença à frissonner. Il jeta à terre ses bottes en disant : « Il faudra qu’un autre les finisse quand je serai mort, car je n’en peux plus. » Il n’y avait pas de feu et il dit : « J’irais mieux si j’avais chaud. » Le témoin prit donc deux paires de bottes remises à neuf[122] pour les vendre au magasin, mais il ne put avoir que 14 pence des deux paires, car on lui dit au magasin : « Il faut que nous ayons notre bénéfice. » Le témoin acheta 14 livres de charbon, un peu de thé et de pain ; son fils resta debout toute la nuit pour faire les « raccommodages » afin d’avoir de l’argent, mais le défunt mourut le samedi matin. La famille n’a jamais eu suffisamment à manger. Le coroner : « Il me paraît déplorable que vous ne soyez pas entrés à l’hospice. » Le témoin : « Nous avions besoin des conforts de notre petit chez nous. » Un juré demanda ce qu’étaient les conforts, car il voyait seulement un peu de paille dans l’angle de la chambre dont les fenêtres étaient brisées. Le témoin se mit à pleurer, et dit qu’ils avaient un couvre-pieds, et d’autres petites choses. Le défunt disait qu’il ne voudrait jamais entrer à l’hospice. En été quand la saison était bonne ils avaient quelquefois jusqu’à 10 shillings de bénéfice en une semaine, en ce cas, ils économisèrent toujours pour leur semaine suivante qui était généralement mauvaise. L’hiver ils ne se faisaient pas moitié autant. Depuis 3 ans ils avaient été de mal en pire. Cornelius Collins dit qu’il avait aidé son père depuis 1847. Ils avaient l’habitude de travailler si avant dans la nuit que tous deux avaient perdu la vue. Le témoin avait maintenant un voile sur les yeux. Il y a 3 ans, le défunt demanda des secours à la paroisse. Le commissaire des pauvres lui donna un pain de 4 livres et lui dit que s’il revenait il aurait des pierres. Cela dégoûta le défunt et il ne voulut plus rien avoir à faire avec eux depuis lors[123].

Ils allèrent de pire en pire jusqu’à la semaine de ce dernier vendredi où ils n’avaient plus même un demi-penny pour acheter une chandelle. Le défunt s’étendit alors sur la paille et dit qu’il ne pourrait pas vivre jusqu’au matin.

Un juré : « Vous mourrez d’inanition vous-même, vous devriez aller à l’hospice jusqu’à l’été. » Le témoin : « Si nous entrions, nous mourrions. Quand nous en sortirions l’été, nous serions comme des gens tombés du ciel. Personne ne nous connaîtrait et nous n’aurions pas même une chambre. Je pourrais travailler à présent si j’avais de la nourriture, car ma vue s’améliorerait. »

Le docteur G. P. Walker dit que le défunt a succombé à une syncope venue de l’épuisement dû au manque de nourriture. Le défunt n’avait pas de couvertures. Depuis quatre mois, il n’avait plus rien d’autre à manger que du pain. Il n’existait pas dans le corps une parcelle de graisse. Il n’avait pas de maladie, mais s’il avait en le secours d’un médecin, il eût pu survivre à la syncope ou à l’évanouissement. Le coroner ayant insisté sur le caractère pénible de ce cas, le jury rendit le verdict suivant : « Que le défunt était mort d’épuisement provenant du manque de nourriture et des nécessités ordinaires de la vie ; et aussi faute d’assistance médicale. »

37. Pourquoi le témoin n’a-t-il pas voulu aller à l’asile ? demandez-vous. Eh bien les pauvres paraissent avoir contre l’asile un préjugé que n’ont pas les riches, puisqu’en effet toute personne qui reçoit une pension du Gouvernement entre à l’asile sur une grande échelle[124].

Seulement les asiles de riches n’impliquent pas l’idée du travail et devraient s’appeler des lieux de plaisir. Mais les pauvres aiment à mourir indépendants, paraît-il ; peut-être si nous leur faisions leurs lieux de plaisir assez jolis et plaisants ou si nous leur donnions leurs pensions chez eux, et leur constituions préalablement un petit pécule pris sur le budget, leurs esprits pourraient se réconcilier avec ces institutions.

En attendant voici les faits : nous leur rendons notre aide ou si blessante ou si pénible, qu’ils aiment mieux mourir que la prendre de nos mains ; ou, pour troisième alternative, nous les laissons si incultes et ignorants qu’ils se laissent mourir silencieusement comme des bêtes sauvages, ne sachant que faire ni que demander. Je dis que vous méprisez la compassion. Si non un tel entrefilet de journal ne serait pas plus possible dans un pays chrétien qu’un assassinat prémédité n’y serait permis dans la rue[125].

« Chrétien », ai-je dit ? Hélas ! si seulement nous étions sainement non-chrétiens, de telles choses


seraient impossibles : c’est notre christianisme d’imagination qui nous aide à commettre ces crimes, parce que nous nous complaisons aux somptuosités de notre foi pour y trouver une sensation voluptueuse ; parce que nous la revêtons, comme toutes choses, de fictions. Le Christianisme dramatique de l’orgue et de la nef, des matines de l’aube et des saluts du crépuscule — le christianisme dont nous ne craignons pas d’introduire la parodie comme un élément décoratif dans les pièces ou nous mettons le diable en scène, dans nos Satanella[126], nos Robert le Diable, nos Faust ; chantant des hymnes au travers des vitraux en ogive pour un effet de fond et modulant artistiquement le « Dio » de variations en variations, en contrefaisant les offices : (le lendemain nous distribuons des brochures, pour la conversion des pécheurs ignorants sur ce que nous croyons être la signification du 3e commandement ;) — ce christianisme éclairé au gaz, inspiré au gaz, nous rend triomphants et nous retirons le bord de nos vêtements de la main des hérétiques qui se le disputent. Mais arriver à accomplir un peu de simple justice chrétienne, avec une sincère parole ou action anglaise[127], faire de la loi chrétienne une règle de vie et baser sur elle une réforme sociale ou un désir de réforme — nous savons trop bien ce que vaut notre foi pour cela ! vous pourriez plutôt extraire un éclair de la fumée de l’encens qu’une vraie action ou passion de votre moderne religion anglaise. Vous ferez bien de vous débarrasser de la fumée et des tuyaux d’orgue aussi : Laissez-les, avec les fenêtres gothiques et les vitraux peints, au metteur en scène ; rendez votre âme d’hydrogène carburé en une saine expiration, et occupez-vous de Lazare qui est sur le seuil[128]. Parce qu’il y a une vraie église partout où une main vient secourable à une autre, et c’est là la seule vraiment « Sainte Église » ou « notre Mère l’Église » qui jamais fut, et jamais sera.

38. Tous ces plaisirs donc et toutes ces vertus, je le répète, vous les méprisez en tant que nation. Vous comptez, sans doute, parmi vous, des hommes qui ne les méprisent pas ; du travail de qui, de la force, de la vie, et de la mort de qui vous vivez, sans jamais leur dire merci[129]. Votre santé, votre amusement, votre orgueil, seraient tous également impossibles, sans ceux-là que vous méprisez ou oubliez. Le sergent de ville qui arpente toute la nuit la ruelle sombre pour épier le crime que vous y avez créé, et peut se faire casser la tête et estropier pour la vie à n’importe quel moment et n’est jamais remercié ; le matelot luttant contre la rage de l’Océan, l’étudiant silencieux, penché sur ses livres ou ses fioles ; le simple ouvrier sans gloire et presque sans pain, accomplissant sa tâche comme vos chevaux traînent vos charrettes, sans espoir et dédaigné de tous. Voilà les hommes par lesquels l’Angleterre vit, mais ce n’est pas eux la nation ; ils n’en sont que le corps et la force nerveuse, agissant encore en vertu d’une vieille habitude dans une survie convulsive, après que l’âme a fui. Notre désir, notre but de nation ne sont que d’être amusés, notre religion, en tant que nation, c’est la représentation de cérémonies ecclésiastiques, et la prédication de somnifères vérités (ou plutôt contre-vérités), capables de tenir le peuple tranquille à son travail, pendant que nous nous amusons ; et la nécessité de ces amusements nous tient comme un malaise fébrile où la gorge est desséchée et où les yeux sont égarés, — déraisonnant, pervers, impitoyable. Combien littéralement ce mot mal-aise, la négation et impossibilité de toute aise, exprime l’état moral de la vie anglaise et de ses amusements !

39. Quand les hommes sont occupés comme ils doivent l’être, leur plaisir naît de leur travail[130], comme les pétales colorés d’une fleur féconde ; quand ils sont fidèlement serviables et compatissants, toutes leurs émotions deviennent fortes, profondes, durables et vivifiantes à l’âme, comme un pouls normal au corps. Mais maintenant n’ayant pas de véritables occupations, nous versons toute notre énergie virile dans la fausse occupation de faire de l’argent ; et n’ayant pas de vraies émotions, il nous faut attifer de fausses émotions pour jouer avec, non pas innocemment, comme des enfants avec des poupées, mais criminellement et ténébreusement comme les Juifs idolâtres avec leurs images sur les murs des caveaux que les hommes ne pouvaient découvrir sans creuser[131]. La justice que nous ne pratiquons pas, nous l’imitons dans le roman et sur la scène ; à la beauté que nous détruisons dans la nature nous substituons les changements à vue des féeries et (la nature humaine réclamant impérieusement au fond de nous une terreur et une tristesse, de quelque genre que ce soit), pour remplacer le noble chagrin que nous aurions dû supporter avec nos frères, et les pures larmes que nous aurions dû verser avec eux, nous dévorons le pathétique de la cour d’assises, et recueillons la rosée nocturne du tombeau.

Il est difficile d’apprécier la vraie signification de ces choses ; les faits sont en eux-mêmes assez atroces ; la mesure de la faute nationale qui y est impliquée est peut-être moins grande qu’elle ne pourrait paraître d’abord. Nous permettons ou causons chaque jour des milliers de morts, mais nous n’avons pas l’intention de faire le mal ; nous mettons le feu aux maisons et nous ravageons les champs des paysans, cependant nous serions tâches d’apprendre que nous avons nul à quelqu’un. Nous sommes encore bons dans notre cœur, encore capables de vertu, mais seulement comme le sont les enfants. Chalmers, à la fin de sa longue vie, ayant eu une grande influence sur le public, était agacé que sur un sujet d’importance on fît appel devant lui à l’opinion publique ; il laissa échapper cette exclamation impatiente : « Le public n’est rien de plus qu’un grand bébé ! » Et la raison pourquoi j’ai laissé tous ces graves sujets de réflexion se mêler à une enquête sur la manière de lire est que, plus je vois nos fautes et misères nationales, plus elles se résolvent pour moi en états d’inculture enfantine et d’ignorance des plus ordinaires habitudes de pensée. Ce n’est, je le répète, ni vice, ni égoïsme, ni lenteur de cerveau qu’il nous faut déplorer, mais une insouciance incorrigible d’écoliers différant seulement de celle du véritable écolier par son incapacité à être aidée qui vient de ce qu’elle ne reconnaît pas de maître.

41. Un curieux symbole de ce que nous sommes nous est offert dans une des œuvres charmantes et dédaignées du dernier de nos grands peintres[132]. C’est un dessin qui représente le cimetière de Kirkby Lonsdale, son ruisseau, sa vallée, ses collines, et au delà le ciel enveloppé du matin. Et également insoucieux de ces choses et des morts qui les ont quittées pour d’autres vallées et pour d’autres cieux, un groupe d’écoliers a empilé ses petits livres sur une tombe, pour les jeter par terre avec des pierres. Ainsi pareillement, nous jouons avec les paroles des morts, qui pourraient nous instruire, et les jetons loin de nous, au gré de notre volonté amère et insouciante, sans guère songer que ces feuilles que le vent éparpille furent amoncelées non seulement sur une pierre funéraire, mais sur les scellés d’un caveau enchanté, — que dis-je ? sur la porte d’une grande cité de rois endormis qui s’éveilleraient pour nous et viendraient avec nous, si seulement nous savions les appeler par leur nom. Combien de fois, même si nous levons la dalle de marbre, ne faisons-nous qu’errer parmi ces vieux rois qui reposent et toucher les vêtements dans lesquels ils sont couchés et soulever les couronnes de leurs fronts ; et eux cependant gardent leur silence à notre endroit et ne semblent que de poussiéreuses images ; parce que nous ne savons pas l’incantation du cœur qui les éveillerait ; par qui, si une fois ils l’eussent entendue, ils se redresseraient pour aller à notre rencontre dans leur puissance de jadis, pour nous regarder attentivement et nous considérer. Et comme les rois qui sont descendus dans l’Hadès y accueillent les nouveaux arrivants en disant : « Êtes-vous aussi devenus faibles comme nous ? Êtes-vous aussi devenu un des nôtres[133] ? » ainsi ces rois avec leur diadème que rien n’a terni, n’a ébranlé, nous aborderaient en disant : « Êtes-vous, aussi, devenu pur et grand de cœur comme nous ? Êtes-vous aussi devenu un des nôtres ? »

42. Grand de cœur et grand d’esprit — « magnanime », être cela c’est bien en effet être grand dans la vie ; le devenir de plus en plus, c’est bien « avancer dans la vie » — dans la vie elle-même — non dans ses atours[134]. Mes amis, vous rappelez-vous cette vieille coutume scythe, lorsque mourait le chef d’une maison ? Comment il était revêtu de ses plus beaux habits, déposé dans son char et porté dans les maisons de ses amis ; et chacun d’eux le plaçait au haut bout de la table et tous festoyaient en sa présence. Supposez qu’il vous fût offert en termes explicites, comme cela vous est offert par les tristes réalités de la vie, d’obtenir cet honneur scythe, graduellement, pendant que vous croyez être encore en vie. Supposez que l’offre fût celle-ci : « Vous allez mourir lentement ; votre sang deviendra de jour en jour plus froid, votre chair se pétrifiera, votre cœur ne battra plus a la fin que comme un système rouillé de soupapes de fer[135]. Votre vie s’effacera de vous et s’enfoncera à travers la terre dans les glaces de la Caïne[136]. Mais jour par jour votre corps sera plus brillamment vêtu, assis dans des chars plus élevés et sur la poitrine portera de plus en plus d’insignes honorifiques — des couronnes sur la tête, si vous voulez. Les hommes s’inclineront devant lui, auront les yeux fixés sur lui et l’acclameront, se presseront en foule à sa suite du haut en bas des rues ; on lui élèvera des palais, on festoiera avec lui au haut bout de la table, toute la nuit ; votre âme l’habitera assez pour savoir qu’on fait tout cela, et sentir le poids de la robe d’or sur ses épaules et le sillon du cercle coupant de la couronne sur le crâne ; pas plus. Accepteriez-vous l’offre ainsi faite verbalement par l’ange de la mort ? Le plus humble d’entre nous, l’accepterait-il, croyez-vous ? Cependant, de fait, dans la pratique, nous essayons de la saisir au vol, chacun de nous dans une certaine mesure, beaucoup parmi nous la saisissent dans sa plénitude d’horreur. Chaque homme l’accepte qui désire faire son chemin dans la vie, sans savoir ce que c’est que la vie ; qui comprend seulement qu’il lui faut acquérir plus de chevaux et plus de valets, et plus de fortune, et plus d’honneurs et non pas plus d’âme personnelle. Celui-là seul avance dans la vie dont le cœur devient plus tendre, le sang plus chaud, le cerveau plus vif, et dont l’esprit s’en va entrant dans la vivante paix[137]. Et les hommes qui ont cette vie en eux sont les vrais maîtres ou rois de la terre, eux et eux seuls. Toutes les autres royautés pour autant qu’elles sont vraies ne sont que le résultat et la traduction des leurs dans la réalité. Si moins que cela, elles sont ou des royautés de théâtre, de coûteuses parades, ornées à vrai dire de joyaux véritables, et non de clinquants, mais quand même pas autre chose que les joujoux des nations ; ou bien alors elles ne sont pas des royautés du tout, mais des tyrannies ou rien que la résultante concrète et effective de la folie nationale ; pour laquelle raison j’ai dit d’elles ailleurs[138] : « Les gouvernements visibles sont le jouet de certaines nations, la maladie d’autres, le harnais de certaines, et le fardeau du plus grand nombre. »

43. Mais je n’ai pas de mots pour l’étonnement que j’éprouve quand j’entends encore parler de Royauté, même par des hommes réfléchis, comme si les nations gouvernées étaient une propriété individuelle et pouvaient se vendre et s’acheter, ou être acquises autrement, comme des moutons de la chair desquels le roi doit se nourrir, et dont il doit recueillir la toison ; comme si l’épithète indignée d’Achille pour les mauvais rois : « Mangeurs de peuple[139] » — était le titre éternel et approprié de tous les monarques, et si l’extension du territoire d’un roi signifiait la même chose que l’agrandissement des terres d’un particulier. Les rois qui pensent ainsi, aussi puissants qu’ils soient, ne peuvent pas plus être les vrais rois de la nation que les taons ne sont les rois d’un cheval ; ils le sucent, et peuvent le rendre furieux, mais ne le conduisent pas. Eux et leurs cours, et leurs armées, sont seulement, si on pouvait voir clair, une grande espèce de moustiques de marais avec une trompe à baïonnettes et une fanfare mélodieuse et bien stylée dans l’air de l’été ; le crépuscule pouvant d’ailleurs être parfois embelli, mais difficilement assaini, par ces nuages étincelants de bataillons d’insectes. Les vrais rois, pendant ce temps-là, gouvernent tranquillement, si du tout ils gouvernent, et détestent gouverner ; un trop grand nombre d’entre eux font « il gran riliuto[140] » ; et s’ils ne le font pas, la foule, sitôt qu’ils paraissent lui devenir utiles, est assez sûre de faire d’eux son gran riliuto.

44. Cependant le roi visible peut aussi en être un véritable, si jamais vient le jour où il veuille estimer son royaume d’après sa force vraie et non d’après ses limites géographiques. Il importe peu que la Trent vous arrache un chanteau ici ou que le Rhin vous enveloppe un château de moins là[141]. Mais il importe à vous, roi des hommes, que vous puissiez vraiment dire à cet homme : « Va » et qu’il aille, et à cet autre : « Viens » et qu’il vienne[142]. Que vous puissiez diriger votre peuple, comme vous le pouvez pour les eaux de la Trent, et il importe que vous sachiez bien pourquoi vous leur dites d’aller ici ou là. Il vous importe, roi des hommes, de savoir si votre peuple vous hait et meurt par vous, ou vous aime et vit par vous. Vous pouvez mieux mesurer votre royaume par multitudes que par milles et compter des degrés de latitude d’amour non pas partant mais se rapprochant d’un équateur merveilleusement chaud et infini[143].

45. Mesurer ! — que dis-je ; vous ne pouvez pas mesurer. Qui mesurera la distance entre le pouvoir de ceux qui « font et enseignent[144] », et sont les plus grands dans les royaumes de la terre comme du ciel, et le pouvoir de ceux qui défont et consument, dont le pouvoir dans sa plénitude n’est rien que le pouvoir du ver et de la rouille.

Étrange ! de penser comment les Rois-Vers amassent des trésors pour le ver et les Rois-Rouille qui sont à la force de leurs peuples comme la rouille à l’armure, entassent des trésors pour la rouille, et les Rois-Voleurs des trésors pour le voleur[145] ; mais combien peu de rois ont jamais entassé des trésors qui n’avaient pas besoin d’être gardés, des trésors tels que plus ils auraient de voleurs, mieux cela serait. Vêtements brodés, seulement pour être déchirés ; casque et glaive faits pour être ternis, joyaux et or pour être dissipés : — il y a trois sortes de rois qui ont amassé ces trésors-là. Supposez qu’un jour survînt une quatrième sorte de roi qui aurait lu dans quelque obscur écrit de jadis, qu’il existe une quatrième sorte de trésors que les joyaux et les richesses ne peuvent égaler et qui ne peuvent non plus être estimés au poids de l’or. Une toile devenue belle pour avoir été tissée par la navette d’Athéna, une armure forgée dans un feu divin par une force vulcanienne, un or qu’on ne peut extraire que du rouge cœur du soleil même quand il se couche derrière les rochers de Delphes ; — étoffe pleine d’images brodées au cœur de son tissu ; impénétrable armure ; or potable[146] ! — les trois grands anges[147] de la Conduite, du Travail et de la Pensée, nous appelant encore et attendant au seuil de nos portes, pour nous mener par leur pouvoir ailé, et nous guider avec leurs yeux infaillibles, à travers le chemin qu’aucun oiseau ne connaît et que l’œil du vautour n’a pas vu[148]. Supposez qu’un jour surviennent des rois qui auraient entendu et cru (cette parole et à la fin ramassé et découvert des trésors de — Sagesse — pour leurs peuples.

46. Songez quelle chose surprenante cela serait, étant donné l’état présent de la sagesse publique ! Que nous conduisions nos paysans à l’exercice du livre au lieu de l’exercice de la baïonnette ! Que nous recrutions, instruisions, entretenions en leur assurant leur solde, sous un haut commandement capable, des armées de penseurs au lieu d’armées de meurtriers ! donner son divertissement à la nation dans les salles de lectures, aussi bien que sur les champs de tir, donner aussi bien des prix pour avoir visé juste une idée que pour avoir mis de plomb dans une cible. Quelle idée absurde cela paraît, si toutefois on a le courage de l’exprimer, que la fortune des capitalistes des nations civilisées doive un jour venir en aide à la littérature et non à la guerre. Donnez-moi un peu de patience, le temps que je vous lise une seule phrase du seul livre qui puisse vraiment être appelé un livre que j’aie encore écrit jusqu’ici, celui qui restera (si quoi que ce soit en reste) le plus sûrement et le plus longtemps, de toute mon œuvre[149].

« Une forme terrible de l’action de la richesse en Europe consiste en ceci que c’est uniquement l’argent des capitalistes qui soutient les guerres injustes. Les guerres justes ne demandent pas tant d’argent, parce que la plupart des hommes qui les font les font gratis, mais pour une guerre injuste il faut acheter les âmes et les corps des hommes, et en plus leur fournir l’outillage de guerre le plus perfectionné, ce qui fait qu’une telle guerre exige le maximum de dépenses ; sans parler de ce que coûtent la peur basse, les soupçons et les colères entre nations qui ne trouvent pas dans toute leurs multitudes assez de douceur et de loyauté pour s’acheter une heure de tranquillité d’esprit. Ainsi à l’heure qu’il est, la France et l’Angleterre s’achètent l’une à l’autre dix millions de livres sterlings de consternation par an[150], une moisson remarquablement légère, moitié épines, moitié feuilles de tremble, semée, récoltée et engrangée par la science des modernes économistes, qui enseignent la convoitise au lieu de la vérité. Les frais de toute guerre injuste étant couverts, sinon par le pillage de l’ennemi, au moins par les prêts des capitalistes, ces prêts sont ensuite remboursés par les impôts qui frappent le peuple, lequel, semble-t-il, n’avait pas d’intérêts dans l’affaire puisque c’est l’intérêt des capitalistes qui est la cause primordiale de la guerre ; toutefois la cause véritable est la convoitise de la nation qui la rend incapable de fidélité, de franchise et de justice et cause ainsi en temps voulu se propre perte et le châtiment des individus[151]. »

48. Notez-le, la France et l’Angleterre s’achètent littéralement de la terreur panique, l’une à l’autre ; elles achètent chacune pour dix millions de livres de terreur par an. Maintenant supposez qu’au lieu d’acheter chaque année ces dix millions de panique elles se décident a vivre en paix toutes deux et à acheter annuellement pour dix millions d’instruction ; et que chacune d’elles emploie ces dix millions de livres annuels à fonder des bibliothèques royales, des musées royaux, des jardins et des lieux de repos royaux. Cela ne serait-il pas quelque peu mieux pour la France et l’Angleterre ?

Il se passera encore longtemps avant que cela n’arrive. Cependant j’espère qu’il ne se passera pas longtemps avant que des bibliothèques royales ou nationales soient fondées dans chaque ville importante, contenant une collection royale de livres. La même collection dans chacune d’elles de livres choisis, les meilleurs en chaque genre, édités pour cette collection nationale avec le plus de soin possible ; le texte imprimé toujours sur des pages de mêmes dimensions, à grandes marges, et divises en volumes agréables, légers à la main, beaux et solides et irréprochables comme modèles du travail du relieur ; et ces grandes bibliothèques seront accessibles à toute personne propre et rangée, à toutes les heures du jour et du soir, des prescriptions sévères étant édictées pour faire observer scrupuleusement ces conditions de propreté et de bon ordre.

50. Je pourrais faire avec vous d’autres plans pour des galeries artistiques, et pour des musées d’histoire naturelle, et pour beaucoup de choses précieuses, de choses, à mon avis, nécessaires. — Mais ce projet de bibliothèques est le plus simple et le plus urgent et fera ses preuves comme tonique de premier ordre pour ce que nous appelons notre constitution britannique, qui est depuis peu devenue hydropique et a une mauvaise soif et une mauvaise faim et a grand besoin d’une nourriture plus saine. Vous avez réussi à faire rapporter dans ce but ses lois sur les grains ; voyez si vous ne pourriez pas dans le même but encore faire voter des lois sur les grains, qui nous donneraient un pain meilleur ; pain fait avec cette vieille graine arabe magique, le Sésame, qui ouvre les portes ; — les portes non des trésors des voleurs, mais des trésors des Rois[152].


APPENDICE

(Note du§ 30.)

Pour ce qui est de ce fait que le loyer augmente par la mort des pauvres, vous pouvez en trouver la preuve dans la préface du rapport adressé au Conseil Privé par l’inspecteur des Services sanitaires, rapport qui vient de paraître ; cette préface contient des propositions de nature, il me semble, à causer quelque émoi, et relativement auxquelles vous me permettrez de noter les points suivants :

Il y a aujourd’hui au sujet de la propriété du terrain deux théories courantes et en conflit : toutes deux fausses.

La première consiste à dire que, d’institution divine, a toujours existé et doit continuer à exister un certain nombre de personnes héréditairement sacrées, auxquelles toute la terre, l’air et l’eau du monde appartiennent à titre de propriété personnelle ; desquelles terre, air et eau ces personnes peuvent, à leur gré, permettre ou défendre au reste du genre humain d’user pour se nourrir, pour respirer et pour boire. Cette théorie ne sera plus très longtemps soutenable. La théorie opposée est qu’un partage de toutes les terres de l’univers entre tous les prolétaires de l’univers élèverait immédiatement les dits prolétaires au rang de personnages sacrés, qu’alors les maisons se bâtiraient d’elles-mêmes et le blé pousserait tout seul et que chacun pourrait vivre sans avoir à faire aucun travail pour gagner sa vie. Cette théorie paraîtrait également insoutenable le jour où elle serait mise en pratique.

Il faudra cependant de rudes expériences et de plus rudes catastrophes, avant que l’opinion publique soit convaincue qu’aucune loi, quoi qu’elle concerne, moins que toute autre une loi concernant la terre (qu’elle prétende maintenir la propriété ou procéder au partage, la louer cher ou à bon marché) ne serait, en fin de compte, de la moindre utilité au peuple, aussi longtemps que la lutte générale pour la vie, et pour les moyens de vivre, restera une lutte de concurrence brutale. Cette lutte dans une nation sans principes prendra une forme ou une autre, mais toujours implacable, quelles que soient les lois que vous lui opposiez. Ainsi, par exemple, ce serait une réforme tout à fait bienfaisante pour l’Angleterre, si on pouvait la faire accepter, que des limites maxima soient assignées aux revenus, selon les classes ; et que le revenu de chaque seigneur lui soit versé comme un salaire fixe ou une pension que lui ferait la nation, au lieu d’être arrachée en sommes variables à ses tenanciers pressurés à sa discrétion. Mais si vous pouviez faire passer demain une telle loi, et si, ce qui en serait le complément nécessaire, vous pouviez prendre, comme unité de ces revenus fixés par la loi, un certain poids de pain de bonne qualité qui correspondrait à une certaine somme d’argent, douze mois ne s’écouleraient pas sans qu’un autre cours se fût tacitement établi, et que le pouvoir refermé de la richesse accumulée ait fait de nouveau valoir ses droits, en quelque autre article ou quelque autre valeur fictive. Il n’y a qu’un remède à la misère du peuple, c’est l’éducation du peuple, dirigée de manière à rendre l’homme réfléchi, pitoyable et juste. On peut en effet concevoir beaucoup de lois qui peu à peu amélioreraient et fortifieraient le tempérament de la nation, mais, pour la plupart, elles sont telles qu’il faudrait que le tempérament de la nation pût être amélioré avant d’être en état de les supporter. Un peuple pendant sa jeunesse peut très bien recevoir quelque secours des lois, ainsi qu’un enfant faible d’une gouttière, mais une fois vieux il ne peut plus par ce moyen remédier à la déviation de son épine dorsale. D’ailleurs la question foncière, si grave qu’elle soit devenue, n’est que secondaire ; distribuez la terre comme vous voudrez, la question principale reste entière : Qui la bêchera ? Qui de nous, en un mot, devra faire pour les autres Ia besogne rude et sale, et à quel prix ? Et qui devra faire la besogne agréable et facile et à quel prix ? Qui ne devra faire aucune besogne du tout et à quel prix ? Et d’étranges questions de morale et de religion se lient à celles-là. Dans quelle mesure est-il permis de sucer une partie de l’âme d’un grand nombre de personnes pour unir les quantités psychiques ainsi extraites et en faire une âme très belle ou idéale ? Si nous avions à faire à du sang au lieu d’âme (et la chose pourrait à la lettre se faire comme cela a déjà été essayé sur des enfants) de façon qu’il fût possible, en retirant une certaine quantité de sang des bras d’un nombre donné d’hommes du peuple, et en l’introduisant tout en une seule personne, de faire un gentilhomme au sang plus azuré ; la chose se pratiquerait certainement, mais en cachette, je crois. Mais aujourd’hui, parce que c’est du cerveau et de l’âme que nous enlevons, et non du sang visible, nous pouvons nous livrer à cette opération tout à fait ouvertement, et nous nous nourrissons, nous les gentilshommes, à la façon des belettes, de la proie la plus délicate ; c’est-à-dire que nous gardons un certain nombre de manants à bêcher et à bûcher, abrutis sous tous les rapports, de façon que nous, nourris gratis, puissions avoir toute la vie spirituelle et sentimentale pour nous. Sans doute il y a beaucoup à dire en faveur de ceci. Un gentleman anglais, autrichien, ou italien, bien né et bien élevé (et à plus forte raison une dame) est un beau produit, supérieur à la plupart des statues ; étant beau de couleur aussi bien que de forme et ayant une cervelle en plus ; c’est un glorieux spectacle que le contempler, une merveille que s’entretenir avec lui et vous ne pouvez l’obtenir, ainsi qu’une pyramide ou qu’une église, que par le sacrifice d’une grande cotisation de vies. Et il est peut-être mieux d’élever une belle créature humaine qu’un beau dôme ou un beau clocher et plus délicieux de lever respectueusement les yeux vers un être si au-dessus de nous que vers un mur ; seulement la belle créature humaine aura quelques devoirs à remplir en retour, devoirs de beffroi et de rempart vivants dont nous allons parler dans un instant[153].

IIe CONFÉRENCE


LES LYS

DES JARDINS DES REINES


À Mademoiselle Suzette Lemaire cette traduction est offerte, comme un respectueux hommage, par son admirateur et son ami

M. P.



« Sois heureux, ô désert altéré ; que la solitude se réjouisse et fleurisse comme le lys ; et des lieux arides du Jourdain jailliront des forêts sauvages. » (Isaïe, xxxv, 1, Version des Septante)[154].


51. Il sera peut-être bon comme cette conférence est la suite d’une autre donnée précédemment, que je vous expose rapidement quelle a été, dans les deux, mon intention générale. Les questions qui ont été spécialement proposées à votre attention dans la première, à savoir : « Comment et Ce que il faut lire », découlent d’une autre beaucoup plus profonde, que c’était mon but d’arriver à vous faire vous poser à vous-mêmes : « Pourquoi il faut lire. » Je voudrais que vous arriviez à sentir avec moi que, quelques avantages que nous donne aujourd’hui la diffusion de l’éducation et du livre, nous n’en pourrons faire un usage utile que quand nous aurons clairement saisi où l’instruction doit nous conduire et ce que la lecture doit nous enseigner. Je voudrais que vous vissiez qu’une éducation morale bien dirigée et tout à la fois des lectures bien choisies mènent à la possession d’un pouvoir sur les mal-élevés et sur les illettrés, lequel pouvoir est, dans sa mesure, au véritable sens du mot, royal ; conférant en effet la plus pure royauté qui puisse exister chez les hommes : trop d’autres royautés (qu’elles soient reconnaissables à des insignes visibles ou à un pouvoir matériel) n’étant que spectrales ou tyranniques ; spectrales, c’est-à-dire de simples aspects et ombres de royauté, creux comme la mort, et qui « ne portent que l’apparence d’une couronne royale »[155] ; ou encore tyranniques, c’est-à-dire substituant leur propre vouloir à la loi de justice et d’amour par laquelle gouvernent tous les vrais rois.

52. Il n’y a donc, je le répète — et comme je désire laisser cette idée en vous, je commence par elle, et je finirai par elle — qu’une seule vraie sorte de royauté ; une sorte nécessaire et éternelle, qu’elle soit couronnée ou non : à savoir, la royauté qui consiste dans un état de moralité plus puissante, dans un état de réflexion plus vraie que ceux des autres ; vous rendant capable, par là, de les diriger, ou de les élever. Notez ce mot « état », nous avons pris l’habitude de l’employer d’une manière trop lâche. Il signifie littéralement la station (action de se tenir debout) et la stabilité d’une chose et vous avez sa pleine force dans son dérivé : « statue » — (la chose immuable),. La majesté d’un roi[156] et le droit de son royaume a être appelé un État reposent donc sur leur immuabilité à tous deux : sans frémissement, sans oscillation d’équilibre ; établis et trônant sur les fondations d’une loi éternelle que rien ne peut altérer ni renverser.

53. Convaincu que toute littérature et toute éducation est profitable seulement dans la mesure où elles tendent à affermir ce pouvoir calme, bienfaisant et, à cause de cela, royal, sur nous-mêmes d’abord, et à travers nous, sur tout ce qui nous entoure — je vais maintenant vous demander de me suivre un peu plus loin et de considérer quelle part (ou quelle sorte spéciale) de cette autorité royale découlant d’une noble éducation peut à juste titre être possédée par les femmes ; et dans quelle mesure elles sont, elles aussi, appelées à un véritable pouvoir de reines — non pas dans leur foyer seulement, mais sur tout ce qui est dans leur sphère. Et dans quel sens, si elles comprenaient et exerçaient comme il le faut cette royale ou gracieuse influence, l’ordre et la beauté produits par un pouvoir aussi bienfaisant nous justifieraient de dire en parlant des territoires sur lesquels chacune d’elles régnerait : « les Jardins des Reines ».

54. Et ici, dès le début, nous rencontrons une question beaucoup plus profonde qui, si étrange que cela puisse paraître, demeure pourtant incertaine pour beaucoup d’entre nous, en dépit de son importance infinie.

Nous ne pouvons pas déterminer ce que doit être le pouvoir de reine des femmes avant de nous être mis d’accord sur ce que doit être leur pouvoir ordinaire. Nous ne pouvons pas nous demander comment l’éducation pourra les rendre capables de remplir des devoirs plus étendus avant de nous être mis d’accord sur ce que peut être leur vrai devoir de tous les jours. Et il n’y a jamais eu d’époque où l’on ait tenu de plus absurdes propos et laissé passer plus de songes creux sur cette question — question vitale pour le bonheur de toute société. Les rapports de la nature féminine avec la masculine, leur capacité différente d’intelligence et de vertu, voilà un sujet sur lequel les opinions semblent loin d’être d’accord. Nous entendons parler de la « mission » et des « droits » de la femme, comme s’ils pouvaient jamais être séparés de la mission et des droits de l’homme — comme si elle et son seigneur étaient des créatures dont la nature fût entièrement distincte et les revendications inconciliables. Ce qui est au moins faux. Mais peut-être plus absurdement fausse (car je veux anticiper par là sur ce que j’espère prouver plus loin) est l’idée que la femme est seulement l’ombre et le reflet docile de son seigneur, lui devant une irraisonnée et servile obéissance, et dont la faiblesse s’appuie à la supériorité de sa force d’âme.

Ceci, dis-je, est la plus absurde de toutes les erreurs concernant celle qui a été créée pour venir en aide à l’homme. Comme s’il pouvait être aidé efficacement par une ombre, ou dignement par une esclave !

55. Voyons maintenant si nous ne pouvons pas arriver à une idée claire et harmonieuse (elle sera harmonieuse si elle est vraie) de ce que l’intelligence et la vertu féminines sont, dans leur essence et dans leur rôle, par rapport à celles de l’homme ; et comment les relations où elles se trouvent, franchement acceptées, aident et accroissent la vigueur et l’honneur et l’autorité des deux.

Et ici je dois répéter une chose que j’ai dite dans la précédente conférence : à savoir que le premier bénéfice de l’instruction était de nous mettre en état de consulter les hommes les plus sages et les plus grands sur tous les points difficiles et qui méritent réflexion. Que faire un usage raisonnable des livres, c’était aller à eux pour leur demander assistance ; leur faire appel quand notre propre connaissance et puissance de pensée nous trahit ; pour être amenés par eux jusqu’à une plus large vue — une conception plus pure — que la nôtre propre, et, pour recevoir d’eux la jurisprudence des tribunaux et cours de tous les temps au lieu de notre solitaire et inconsistante opinion.

Faisons cela maintenant. Voyons si les plus grands, les plus sages, les plus purs de cœur des hommes de toutes les époques sont tombés d’accord dans une certaine mesure sur le point qui nous intéresse. Écoutons le témoignage qu’ils ont laissé sur ce qu’ils ont tenu pour la vraie dignité de la femme, et pour le genre de secours dont elle doit être à l’homme.

56. Et d’abord prenons Shakespeare.

Notons d’abord, pour commencer, que, d’une manière générale, Shakespeare n’a pas de héros ; il n’a que des héroïnes. Je ne vois pas, dans toutes ses pièces, un seul caractère complètement héroïque, excepté l’esquisse assez sommaire de Henri V, exagérée pour les besoins de la scène ; et celle plus sommaire encore de Valentine dans les Deux Gentilshommes de Vérone. Dans les pièces travaillées et parfaites vous n’avez pas de héros. Othello aurait pu en être un, si sa simplicité n’avait été si grande que de se laisser devenir la proie des plus basses machinations qui se trament autour de lui ; mais il est le seul caractère qui du moins approche de l’héroïsme. Coriolan, César, Antoine se tiennent debout dans leur force fêlée et tombent entraînés par leurs vanités ; — Hamlet est indolent et s’endort dans la spéculation[157] ; Roméo est un enfant sans patience ; le Marchand de Venise se soumet languissamment à la fortune adverse ; Kent, dans le roi Lear, est entièrement noble de cœur, mais trop rude et trop primitif pour être d’une utilité véritable au moment critique et il tombe au rang d’un simple domestique. Orlando, non moins noble, est toutefois dans son désespoir le jouet du hasard, et il est conduit, réconforte, sauvé par Bosalinde. Tandis qu’il n’y a guère de pièce dans laquelle nous ne voyions une femme parfaite, inébranlable dans un grave espoir et un infaillible dessein ; Cordelia, Desclémone, Isabelle, Hermione, Imogène, la reine Catherine, Perdita, Sylvia, Viola, Hosalinde, Hélène et la dernière et peut-être la plus aimable, Virgilie, sont sans défauts ; conçues sur le plus haut modèle héroïque d’humanité.

57. Puis en second lieu observez ceci. Les catastrophes[158], dans chaque pièce, ont toujours pour cause la folie d’un homme ; elles ne sont rachetées, si elles le sont, que par la sagesse et la vertu d’une femme, et si celle-ci fait défaut, elles ne sont pas rachetées. La catastrophe où sombre le Roi Lear est due à son propre manque de jugement, à son impatiente vanité, à sa méprise sur les caractères de ses enfants.La vertu de sa seule vraie fille l’aurait sauvé des outrages des autres, s’il ne l’avait lui-même chassée loin de lui. Et, cela étant, elle le sauve presque.

D’Othello[159] je n’ai pas besoin de vous retracer l’histoire ; — ni l’unique faiblesse de son puissant amour ; ni l’infériorité de son sens critique à celui même du personnage féminin de second plan dans la pièce, cette Émilie qui meurt en lançant contre son erreur cette déclaration sauvage : « Oh la brute homicide ? Qu’est-ce qu’un tel fou avait à faire d’une si bonne femme ? »

Dans Roméo et Juliette, l’habile et courageux stratagème de la femme aboutit à une issue désastreuse par l’insoucieuse impatience de son mari. Dans le Conte d’Hiver, et dans Cymbeline, le bonheur et l’existence de deux maisons princières, le premier perdu depuis de longues années, la seconde mise en péril de mort par la folie et l’entêtement des maris, sont rachetés à la fin par la royale patience et la sagesse des femmes. Dans Mesure pour Mesure, la honteuse injustice du juge et la honteuse lâcheté du frère sont opposées à la victorieuse véracité et à l’adamantine pureté d’une femme. Dans Coriolan le conseil de la mère, mis en pratique à temps, eût sauvé son fils de tout mal ; l’oubli momentané où il le laisse est sa perte ; la prière de sa mère, exaucée à la fin, le sauve, non, à vrai dire, de la mort, mais de la malédiction de vivre en destructeur de son pays.

Et que dirais-je de Julia, fidèle malgré l’inconstance d’un amant qui n’est qu’un enfant méchant ? — d’Hélène, fidèle aussi malgré I’impertinence et les injures d’un jeune fou ? — de la patience d’Héro, de l’amour de Béatrice et de la sagesse paisiblement dévouée de « l'ignorante enfant[160] » qui apparaît ? au milieu de l’impuissance, de l’aveuglement et de la soif de vengeance des hommes, comme un doux ange, apportant le courage et le salut par sa présence et déjouant les pires ruses du crime par ce qu’on s’imagine le plus manquer aux femmes, la précision et l’exactitude de pensée.

58. Observez, ensuite, que, parmi toutes les principales figures des pièces de Shakespeare, il n’y a qu’une femme faible — Ophélie ; et c’est parce qu’elle manque à Hamlet au moment critique et n’est pas, et ne peut pas être, par sa nature, un guide pour lui quand il en a besoin, que survient l’amère catastrophe. Enfin, bien qu’il y ait trois types méchants parmi les principales figures de femmes — Lady Macbeth, Regan et Goneril — nous sentons tout de suite qu’elles sont de terribles exceptions aux lois ordinaires de la vie ; et, là encore, néfastes dans leur influence en proportion même de ce qu’elles ont abandonné du pouvoir d’action bienfaisante de la femme. Tel est, à grands traits, le témoignage de Shakespeare sur la place et le caractère des femmes dans la vie humaine. Il les représente comme des conseillères infailliblement fidèles et sages — comme des exemples incorruptiblement justes et purs — toujours puissants pour sanctifier, même quand elles ne peuvent pas sauver.

59. Non pas qu’il lui soit, en aucune manière, comparable dans la connaissance de la nature de l’homme, — encore moins dans l’intelligence des causes et du cours de la destinée, — mais seulement parce qu’il est l’écrivain qui nous a ouvert le plus, large aperçu sur les conditions et la mentalité moyenne de la société moderne, je vous demande de recevoir maintenant le témoignage de Walter Scott[161].

Je mets de côté ses premiers écrits purement romantiques en prose comme sans valeur ; et quoique ses premières poésies romantiques soient très belles, leur témoignage n’a pas plus de poids que l’idéal d’un enfant. Mais ses vraies œuvres, qui sont des études prises sur la vie écossaise, portent en elles un témoignage véridique ; et dans toute la série de celles-là il y a seulement trois caractères d’hommes qui atteignent au type héroïque[162]. — Dandie Dinmont[163], Bob Boy[164] et Claverhouse ; de ceux-ci, l’un est un fermier des frontières ; l’autre un maraudeur ; le troisième, le soldat d’une mauvaise cause. Et ils n’atteignent au type idéal de l’héroïsme que par leur courage et leur foi, unis à une puissance intellectuelle vigoureuse mais inculte ou qu’ils appliquent de travers ; tandis que ses caractères de jeunes gens sont les nobles jouets d’un sort fantasque et c’est seulement grâce à l’aide (ou aux hasards) de ce sort qu’ils survivent, sans les vaincre, aux épreuves qu’ils endurent passivement. D’un caractère discipliné, ou constant, ardemment attaché à un dessein sagement conçu, ou en lutte contre les manifestations du mal ennemi, nettement défié et résolument vaincu, il n’y a pas trace dans ses créations de jeunes hommes. Tandis que dans ses types de femmes, dans les caractères d’Ellen Douglas, de Flora Mac Ivor, de Bose Bradvvardine[165], de Catherine Seyton[166], de Diane Vernon[167], de Lilia Redgauntlet[168], d’Alice Bridgenorth[169], d’Alice Lee et de Jeanie Deans[170], avec d’infinies variétés de grâce, de tendresse et de puissance intellectuelle, nous trouvons toujours un sens infaillible de dignité et de justice ; un esprit de sacrifice inaccessible à la crainte, prompt, infatigable, se dévouant à la simple apparence du devoir, à plus forte raison à l’appel d’un devoir véritable ; et, enfin, la patiente sagesse des affections longtemps contenues qui fait infiniment plus que protéger leurs objets contre une erreur passagère ; peu à peu elle façonne, anime et exalte les caractères des amants indignes, si bien qu’à la fin de l’histoire nous sommes tout juste capables, et pas plus, d’avoir la patience d’écouter leurs succès immérités.

De sorte que toujours, avec Scott comme avec Shakespeare, c’est la femme qui protège, enseigne et guide le jeune homme ; et jamais, en aucun cas, ce n’est le jeune homme qui protège ou instruit sa maîtresse.

60. Prenez maintenant, quoique plus brièvement, de plus graves témoignages — ceux des grands Italiens et des Grecs. Vous connaissez bien le plan du grand poème de Dante — c’est un poème d’amour qu’il adresse à sa Dame morte ; — un chant de bénédiction à celle qui a veillé sur son âme. S’inclinant seulement jusqu’à la pitié, jamais à l’amour, elle le sauve pourtant de la destruction, — le sauve de l’enfer. Il va se perdre, pour l’éternité, dans son désespoir ; elle descend du ciel à son aide, et, pendant toute la durée de l’ascension au Paradis, est son maître, se faisant pour lui l’interprète des vérités, les plus ardues, divines et humaines ; et, en ajoutant les réprimandes aux réprimandes, le conduit d’étoile en étoile[171].

Je n’insisterai pas sur la conception de Dante ; si je commençais, je ne pourrais finir ; d’ailleurs ; vous pourriez penser qu’elle n’est que le rêve arbitraire — et isolé — d’un cœur de poète. Aussi je veux plutôt vous lire quelques vers d’un ouvrage sûrement composé par un chevalier de Pise en l’honneur de sa dame vivante, pleinement caractéristiques de la sensibilité des hommes les plus nobles du xiiie siècle ou du commencement du xive, conservé entre tant d’autres semblables témoignages de l’honneur et de l’amour chevaleresques que Dante Rossetti a recueillis pour nous chez les anciens poètes italiens :

« Car voyez ! ta loi ordonne
Que mon amour soit manifestement
xxx De te servir et honorer :
Et ainsi fais-je ; et ma joie est parfaite,
D’être accepté pour le serviteur de ta règle[172].

À peine reçu, je suis dans le ravissement
Depuis que ma volonté est ainsi dressée
À servir, ô fleur de joie, ton excellence.
Ni jamais, semble-t-il, rien ne pourra plus éveiller
xxx Une peine ou un regret.
Mais en toi prend son appui chacune de mes pensées et de mes sensations
Parce que de toi toutes les vertus jaillissent
xxx Comme d’une fontaine.
Ce qu’il y a dans les dons que tu fais, c’est la meilleure et la plus profitable sagesse
xxx Avec l’honneur sans défaillance.

En toi chaque souverain bien habite séparément
Remplissant la perfection de ton empire.

Dame, depuis que j’ai reçu ta plaisante image dans mon cœur,
xxx Ma vie s’est isolée

Dans une brillante lumière, au pays de vérité.
Elle qui jusqu’alors, à vrai dire,
Avait tâtonné au milieu des ombres d’un lieu obscur
Et pendant tant d’heures et de jours
Avait à peine gardé le souvenir du bien.
Mais maintenant mon servage
T’appartient, et je suis plein de joie et de repos.
C’est un homme que de la bête sauvage
Tu as tiré, depuis que par ton amour je vis. »

61. Vous pensez peut-être qu’un chevalier grec n’aurait pas placé la femme aussi haut que cet amant chrétien. Sa soumission spirituelle à ses lois n’aurait pas été sans doute aussi absolue ; mais pour ce qui est de leurs caractères, c’est seulement parce que vous n’auriez pu me suivre aussi aisément, que je n’ai pas pris les femmes de l’antiquité grecque au lieu de celles de Shakespeare ; et par exemple comme suprême idéal, comme type de la beauté et de la foi humaines, le simple cœur de mère et d’épouse, d’Andromaque ; la sagesse divine et pourtant rejetée de Cassandre ; la bonté enjouée et la simplicité d’une existence de princesse, chez l’heureuse Nausicaa ; la calme vie de ménagère de Pénélope pendant qu’elle épie au loin la mer ; la piété patiente, intrépide et le dévouement sans espoir de la sœur et de la fille chez Antigone ; la tête inclinée d’Iphigénie silencieuse comme un agneau ; et enfin l’attente de la résurrection[173] rendue sensible à l’âme grecque quand revint de son propre tombeau cette Alceste qui, pour sauver son époux, traversa sereinement l’amertume de la mort.

62. Maintenant je pourrais accumuler devant vous témoignages sur témoignages, si j’en avais le temps. Je prendrais Chaucer et je vous montrerais pourquoi il écrivit une légende des Bonnes Femmes[174] ; mais non une légende de Bons Hommes. Je prendrais Spencer et vous montrerais comment ses féeriques[175] chevaliers sont quelquefois trompés, et quelquefois vaincus ; mais l’âme d’Una n’est jamais obscurcie et l’épée de Brintomart n’est jamais brisée. Bien plus, je pourrais remonter en arrière jusqu’à l’enseignement mythique des plus anciens âges et Vous montrer comment le grand peuple — dont il avait été écrit que c’est par une de ses Princesses que serait élevé le Législateur de toute la terre[176], et non par une Femme de sa race, — comment ce grand peuple Égyptien, le plus sage de tous les peuples[177], donna à l’Esprit de la Sagesse la forme d’une Femme ; et dans sa main, comme symbole, la navette de la fileuse ; et comment le nom et la forme de cet esprit, adopté, adoré et obéi par les Grecs, devint cette Athèna au rameau d’olivier et au bouclier de nuages, à la foi en qui vous devez, en descendant jusqu’à ce jour, tout ce que vous tenez pour le plus précieux en art, en littérature, ou en modèles de vertu nationale.

63. Mais je ne veux pas m’égarer dans ces régions lointaines et mythiques ; je veux seulement vous demander d’accorder sa légitime valeur au témoignage de ces grands poètes et des grands hommes du monde entier, d’accord, comme vous le voyez, sur ce sujet. Je veux vous demander si l’on peut supposer que ces hommes, dans les œuvres capitales de leurs vies, n’ont fait que jouer avec des idées purement fictives et fausses sur les relations de l’homme et de la femme ; que dis-je ? bien pires que fictives ou fausses ; car une chose peut être imaginaire et cependant désirable, si toutefois elle est possible, mais cela, leur idéal de la femme, n’est, d’après notre habituelle conception des relations du mariage, rien moins que désirable. La femme, disons-nous, ne doit ni nous guider, ni seulement penser par elle-même. L’homme doit être toujours le plus sage ; c’est à lui d’être la pensée, la loi, c’est lui qui l’emporte par la connaissance, et par la sagesse, comme par la puissance.

64. N’est-il pas de quelque importance de nous faire une opinion sur cette question ? Sont-ce tous ces grands hommes qui se trompent ou nous ? Shakespeare et Eschyle, Dante et Homère ne font-ils qu’habiller des poupées pour nous ; ou, pire que des poupées, des visions hors nature dont la réalisation, si elle était possible, amènerait l’anarchie dans tous les foyers et ruinerait l’affection dans tous les cœurs ? Mais, si vous pouvez supposer cela, consultez enfin l’évidence des faits, telle que nous la fournit le cœur humain lui-même. Dans tous les âges chrétiens qui ont été remarquables par la pureté ou par le progrès, il y eut l’absolue dévotion d’une fanatique obéissance vouée par l’amant à sa maîtresse, Je dis obéissance ; non pas seulement un enthousiasme et un culte purement imaginatifs ; mais une entière soumission, recevant de la femme aimée, si jeune soit-elle, non seulement l’encouragement, la louange et la récompense du labeur, mais, dans tout choix difficile à faire ou toute question ardue à trancher, la direction de tout labeur. Cette chevalerie aux abus et à la dégradation de laquelle nous pouvons faire remonter la responsabilité de tout ce qui s’est produit depuis de cruel dans la guerre, d’injuste dans la paix, de corrompu et de bas dans les relations domestiques ; dont l’originale pureté et la puissance organisèrent la défense de la foi, de la loi et de l’amour ; cette chevalerie, dis-je, donnait comme base à sa conception d’une vie d’honneur la soumission du jeune chevalier aux ordres — même si ces ordres étaient dictés par un caprice — de sa dame. Et cela, parce que ceux qui la fondèrent savaient que la première et indispensable impulsion d’un cœur vraiment instruit et chevaleresque se trouve dans une aveugle obéissance à sa dame ; que là où cette vraie foi et cet esclavage ne sont pas, seront toutes les passions perverses et malfaisantes ; et que dans cette obéissance ravie à l’unique amour de sa jeunesse est pour tout homme la sanctification de sa force et la continuité de ses desseins. Et cela non qu’une telle obéissance reste tutélaire ou honorable, si elle est rendue à celle qui en est indigne ; mais parce qu’il devrait être impossible à un jeune homme vraiment noble — et qu’il lui est, de fait, impossible s’il a été formé au bien — d’aimer une femme aux doux avis de qui il ne pourrait se fier, ou dont les ordres suppliants pourraient le laisser hésitant à leur obéir.

65. Je n’argumenterai pas davantage la-dessus, car j’estime que c’est à la fois à votre expérience qu’il faut laissera connaître de ce qui fut et à votre cœur, de ce qui doit être. Vous ne pensez certainement pas que la coutume pour le chevalier de se faire agrafer son armure par la main même de sa dame était le simple caprice d’une mode romanesque. C’est le symbole d’une vérité éternelle — que l’armure de l’âme ne tient jamais bien au cœur si ce n’est pas une main de femme qui l’a attachée. Et c’est seulement si elle l’a attaché trop lâche que l’honneur de l’homme fléchit.

Ne connaissez-vous pas ces vers charmants ? Je voudrais les voir sus par toutes les jeunes femmes d’Angleterre :

Ah l la femme prodigue — elle qui pouvait
À sa douce personne mettre son prix
Sachant qu’il n’avait pas à choisir, mais à payer,
Comment a-t-elle vendu au rabais le Paradis !

Comment a-t-elle donné pour rien son présent sans prix,
Comment a-t-elle pillé le pain et gaspillé le vin,

Qui, consommés l’un et l’autre avec une sage économie,
De brutes auraient fait des hommes, et d’hommes des dieux[178]. »

66. Tout ceci, concernant les relations des amants, je crois que vous l’accepterez volontiers. Mais ce dont nous doutons trop souvent, c’est qu’il soit bon de continuer ces relations pendant toute la durée de la vie. Nous pensons qu’elles conviennent entre amant et maîtresse, non entre mari et femme. Cela revient à dire que nous pensons qu’un respectueux et tendre hommage est dû à celle de l’affection de qui nous ne sommes pas encore sûrs, et dont nous ne discernons que partiellement et vaguement le caractère ; et que le respect et l’hommage doit disparaître quand l’affection, tout entière, sans restriction est devenue nôtre, et quand le caractère a été par nous si bien pénétré et éprouvé que nous ne craignons pas de lui confier le bonheur de notre vie. Ne voyez-vous pas ce que ce raisonnement a de vil autant que d’absurde ? Ne sentez-vous pas que le mariage, partout où il y a vraiment mariage, n’est rien que le sceau et la consécration du passage d’un éphémère à un indestructible dévouement et d’un inconstant à un éternel amour ?

67. Mais comment, demanderez-vous, l’idée d’un rôle de guide pour la femme est-elle conciliable avec l’entière soumission féminine ? Simplement en ce que ce rôle est de guider vers le but et non de le déterminer. Laissez-moi vous montrer comment ces deux pouvoirs me paraissent devoir être distingués I’un de l’autre. Nous sommes absurdes et d’une absurdité sans excuse quand nous parlons de « la supériorité » d’un sexe sur l’autre, comme s’ils pouvaient être comparés en des choses similaires. Chacun possède ce que l’autre n’a pas ; chacun complète l’autre et est complété par lui ; en rien ils ne sont semblables, et le bonheur et la perfection de chacun a pour condition que l’un réclame et reçoive de l’autre ce que seul il peut lui donner.

68. Voici maintenant leurs caractères distinctifs. Le pouvoir de l’homme consiste à agir, à aller de l’avant, à protéger. Il est essentiellement l’être d’action, de progrès, le créateur, le découvreur, le défenseur. Son intelligence est tournée à la spéculation et à l’invention, son énergie aux aventures, à la guerre et à la conquête, partout où la guerre est juste et la conquête nécessaire. Mais la puissance de la femme est de régner, non de combattre, et son intelligence n’est ni inventive ni créatrice, mais tout entière d’aimable ordonnance, d’arrangement et de décision. Elle perçoit les qualités des choses, leurs aspirations, leur juste place. Sa grande fonction est la louange. Elle reste en dehors de la lutte, mais avec une justice infaillible décerne la couronne de la lutte. Par son office et sa place, elle est protégée du danger et de la tentation. L’homme, dans son rude labeur en plein monde, trouve sur son chemin les périls et les épreuves de toute sorte ; à lui donc les défaillances, les fautes, l’inévitable erreur, à lui d’être blessé ou vaincu, souvent égaré, et toujours endurci. Mais il garde la femme de tout cela. Au dedans de sa maison qu’elle gouverne, à moins qu’elle n’aille les chercher, il n’y a pas de raison qu’entre ni danger, ni tentation, ni cause d’erreur ou de faute. En ceci consiste essentiellement le foyer qu’il est le lieu de la paix, le refuge non seulement contre toute injustice, mais contre tout effroi, doute et désunion. Pour autant qu’il n’est pas tout cela, il n’est pas le foyer ; si les anxiétés de la vie du dehors pénètrent jusqu’à lui, si la société frivole du dehors, composée d’inconnus, d’indifférents ou d’ennemis, reçoit du mari ou de la femme la permission de franchir son seuil, il cesse d’être le foyer. Il n’est plus alors qu’une partie de ce monde du dehors que vous avez couverte d’un toit, et où vous avez allumé un feu. Mais dans la mesure où il est une place sacrée, un temple vestalien, un temple du cœur sur qui veillent les Dieux Domestiques devant la face desquels ne peuvent paraître que ceux qu’ils peuvent recevoir avec amour, pour autant qu’il est cela, que le toit et le feu ne sont que les emblèmes d’une ombre et d’une flamme plus nobles, l’ombre du rocher sur une terre aride[179] et la lumière du phare sur une mer démontée ; pour autant il justifie son nom et mérite sa gloire de Foyer.

Et partout où va une vraie épouse, le foyer est toujours autour d’elle. Il peut n’y avoir au-dessus de sa tête que les étoiles ; il peut n’y avoir à ses pieds d’autre feu que le ver luisant dans l’herbe humide de la nuit ; le foyer n’en est pas moins partout où elle est ; et pour une femme noble il s’étend loin autour d’elle, plus précieux que s’il était lambrissé de cèdre[180] ou peint de vermillon, répandent au loin sa calme lumière, pour ceux qui sans lui n’auraient pas de foyer.

69. Telle, donc, je crois être, et ne voulez-vous pas reconnaître qu’elle l’est en effet, la vraie place et le vrai rôle de la femme. Mais ne voyez-vous pas que, pour les remplir, elle doit — autant qu’on peut user d’un pareil terme pour une créature humaine, — être incapable d’erreur ? Aussi loin qu’elle règne, tout doit être juste, ou rien ne l’est. Elle doit être patiemment, incorruptiblement bonne ; instinctivement, infailliblement sage — sage non en vue du développement d’elle-même, mais du renoncement à elle-même : sage, non pour se mettre au-dessus de son mari, mais pour ne jamais faiblir à son coté ; sage non avec l’étroitesse d’un orgueil insolent et sec, mais avec la douceur passionnée d’un dévouement modeste, infiniment variable parce qu’il peut s’appliquer à tout — la vraie mobilité de la femme. Dans son sens profond « La Donna e mobile[181] », mais non pas « Qual piùm’al vento » ; elle n’est pas non plus « variable comme l’ombre faite par le tremble léger et frissonnant[182] », mais variable comme la lumière, que multiplie sa pure et sereine réfraction afin qu’elle puisse s’emparer de la couleur de tout ce qu’elle touche et l’exalter.

70. J’ai essayé jusqu’ici de vous montrer quelle devrait être la place et quel le rôle de la femme. Nous devons maintenant aborder un second point : quel est le genre d’éducation qui la rendra capable de les remplir. Et si vous trouvez vraie la conception de son office et de sa dignité que je vous ai exposée, il ne sera pas difficile de tracer le plan de l’éducation qui la préparera à l’un et l’élèvera jusqu’à l’autre.

Le premier de nos devoirs envers elle, — aucune personne raisonnable ne peut en douter — est de lui assurer une éducation et des exercices physiques qui affermissent sa santé et perfectionnent sa beauté ; le type le plus élevé de cette beauté étant impossible à atteindre sans la splendeur de l’activité physique et d’une force délicate. Perfectionner sa beauté, dis-je, et en accroître le pouvoir ; elle ne peut être trop puissante ni répandre trop loin sa lumière sacrée ; seulement rappelez-vous que la liberté des mouvements du corps est impuissante à produire la beauté sans une liberté correspondante du cœur. Il est deux passages d’un poète[183] qui se distingue, il me semble, entre tous — non par sa puissance, mais par son exquise vérité, et qui vous montreront la source et vous décriront en peu de mots tout l’accomplissement de la beauté féminine. Je vais vous lire les strophes introductrices, mais la dernière est la seule sur laquelle je tienne à appeler spécialement votre attention :

« Trois ans elle crût sous le soleil et l’ondée.
Alors Nature dit : « Une plus aimable fleur
Sur terre ne fut jamais semée ;
Cette enfant pour moi-même je prendrai ;
Elle sera mienne, et je formerai
Une dame issue de moi seule.

Moi-même pour ma chérie je serai
À la fois la loi et l’impulsion ; et avec moi
La fillette, dans le rocher et dans la plaine,
Dans la terre et le ciel, dans la clairière et le bocage,
Sentira à veiller sur elle un pouvoir
Tantôt excitateur et tantôt réprimant.

Les flottants nuages leur majesté prêteront
À elle, pour elle le saule se courbe ;
Ni elle ne manquera de discerner
Même dans le mouvement de la tempête
La grâce qui moulera ses formes de jeune fille
Par une silencieuse sympathie ;

Et des sentiments vitaux de joie
Élèveront sa forme jusqu’à une royale stature,
Gonfleront son sein virginal ;
De telles pensées à Lucie je donnerai
Pendant qu’elle et moi ensemble nous vivrons
Ici dans cet heureux vallon. »

« Des sentiments vitaux de joie », remarquez-le. Il y a de mortels sentiments de joie ; mais ceux qui sont naturels sont vitaux, nécessaires à la vraie vie.

Et ils seront des sentiments de joie, s’ils sont vitaux. Ne croyez pas pouvoir rendre une jeune fille gracieuse, si vous ne la rendez pas heureuse. Il n’y a pas une contrainte imposée aux bons sentiments naturels d’une jeune fille — il n’y a pas d’obstacle mis à ses instincts d’amour ou d’effort — qui ne reste indélébilement écrit sur ses traits, avec une dureté qui est d’autant plus pénible qu’elle ôte leur éclat aux yeux de l’innocence et son charme au front de la vertu.

71. Voilà pour les moyens ; maintenant notez bien la fin. Empruntez au même poète une parfaite description de la beauté de la femme.

« Une contenance en laquelle se rencontrent
De doux souvenirs, des promesses aussi douces. »

Le charme parfait d’une contenance de femme peut consister seulement en cette paix majestueuse qui est fondée sur le souvenir des années heureuses et utiles, pleines de doux souvenirs ; et de son union avec cette jeunesse peut-être plus émouvante qui contient encore le germe de tant de renouvellements et de tant de promesses, au cœur toujours ouvert, modeste à la fois et brillante de l’espoir de choses meilleures à acquérir et à donner. Il n’y a pas de vieillesse tant que subsistent ces promesses.

72. Ainsi donc, vous avez premièrement à modeler son enveloppe physique, et ensuite, quand la force qu’elle acquerra vous le permettra, à remplir et pétrir son esprit avec toutes les connaissances et toutes les pensées qui pourront tendre à affermir son instinct naturel de la justice et affiner son sens inné de l’amour. Toutes les connaissances devront lui être données qui la rendront plus capable de comprendre l’œuvre de l’homme et même d’y aider ; et cependant elles devront lui être données non en tant que connaissances — non comme si cela lui était ou pouvait lui être un but que de connaître ; il n’en est d’autre pour elle que sentir et juger ; il n’est aucunement important en tant que ce pourrait être une raison d’orgueil ou d’une plus grande perfection en elle, qu’elle sache plusieurs langues ou une seule ; mais il l’est infiniment, qu’elle soit capable de montrer de la bonté à un étranger, et de comprendre la douceur des paroles d’un étranger. Il n’est aucunement important pour sa propre valeur ou dignité qu’elle soit versée dans telle ou telle science ; mais il l’est infiniment qu’elle puisse être élevée dans des habitudes de pensée exactes ; qu’elle puisse comprendre la signification, la nécessité et la beauté des lois naturelles ; et suivre au moins un des sentiers des recherches scientifiques jusqu’au seuil de cette amère Vallée d’Humiliation[184], dans laquelle seuls les plus sages et les plus courageux des hommes peuvent descendre, se tenant eux-mêmes pour d’éternels enfants, ramassent des galets sur une grève infinie[185]. Il est de peu de conséquence qu’elle sache la situation géographique d’un plus ou moins grand nombre de villes, ou la date de plus ou moins d’événements, ou les noms de plus ou moins de personnages célèbres ; — ce n’est pas le but de l’éducation de convertir la femme en dictionnaire ; mais il est profondément nécessaire qu’on lui ait appris à pénétrer avec sa personnalité entière dans l’histoire qu’elle lit ; à garder de ses passages une peinture vraiment vivante, dans sa brillante imagination ; à saisir avec sa finesse instinctive le pathétique des faits eux-mêmes et le tragique de leur enchaînement que l’historien fait disparaître trop souvent sous des raisonnements qui les éclipsent et par la manière dont il prend soin de les disposer ; — c’est son rôle à elle de suivre à la trace l’équité voilée des divines récompenses et de débrouiller du regard, à travers les ténèbres, l’écheveau du fil de feu qui unit la faute au châtiment. Mais par-dessus tout, on devra lui apprendre à étendre les limites de sa sympathie à cette histoire qui se fait pour toujours tandis que s’écoulent les moments où paisiblement elle respire ; et aux malheurs de notre temps qui, s’ils n’étaient pas, comme il le faut, pleures par elle, ne pourraient plus revivre un jour. Elle doit s’exercer elle-même à imaginer quel en serait l’effet sur son âme et sur sa conduite, si elle était chaque jour mise en présence de la souffrance qui n’est pas moins réelle parce qu’elle est cachée à sa vue. On devra lui apprendre à mesurer un peu le néant du petit monde où elle vit et aime, par rapport au monde où Dieu vit et aime[186] ; et solennellement on devra lui apprendre à s’efforcer que ses pensées religieuses ne s’affaiblissent pas en proportion du nombre de ceux qu’elles embrassent et que sa prière ne soit pas moins ardente que si elle implorait le soulagement d’un mal immédiat pour son mari ou son enfant, quand elle la dit pour les multitudes de ceux qui n’ont personne pour les aimer, quand c’est la prière « pour ceux qui sont désolés et accablés[187] ».

73. Jusqu’ici, je le crois, j’ai rencontré votre assentiment ; peut-être ne serez-vous plus avec moi dans ce que je crois d’une impérieuse nécessité de vous dire. Il est une science dangereuse pour les femmes — une science qu’on doit les mettre en garde de toucher d’une main profane — celle de la théologie. Étrange, et lamentablement étrange ! que pendant qu’elles sont assez modestes pour douter de leurs capacités et s’arrêter sur le seuil de sciences où chaque pas est assuré et s’appuie sur des démonstrations, elles plongent la tête la première, et sans un soupçon de leur incompétence, dans cette science devant laquelle les plus grands hommes ont tremblé, où se sont égarés les plus sages. Étrange, de les voir complaisamment et orgueilleusement entasser tout ce qu’il y a de vices et de sottise en elles, d’arrogance, d’impertinence et d’aveugle incompréhension, pour en faire un seul amer paquet de myrrhe sacrée. Étrange, pour des créatures nées pour être l’Amour visible, que, là où elles peuvent le moins connaître, elles commencent avant tout par condamner et pensent se recommander elles-mêmes auprès de leur Maître, en se hissant sur les degrés de Son trône de Juge pour le partager avec Lui. Plus étrange que tout, qu’elles se croient guidées par l’Esprit du Consolateur dans des habitudes d’esprit devenues chez elles de purs éléments de désolation pour leur foyer et qu’elles osent convertir les Dieux hospitaliers du Christianisme en de vilaines idoles de leur fabrication ; poupées spirituelles qu’elles attiferont selon leur caprice, et desquelles leurs maris se détourneront avec une méprisante tristesse de peur d’être couverts d’imprécations s’ils les brisaient.

74. Je crois donc, à part cette exception, qu’une éducation de jeune fille comporte, comme classes et comme programmes, à peu près les mêmes études qu’une éducation de jeune homme, mais dirigées dans un esprit entièrement différent. Une femme, quel que soit son rang dans la vie, devrait savoir tout ce que son mari aura vraisemblablement à savoir, mais elle doit le savoir d’une autre manière. Lui doit posséder les principes, et pouvoir approfondir sans cesse, là où elle n’aura que des notions générales et d’un usage quotidien et pratique. Non qu’il ne puisse être souvent plus sage pour les hommes d’apprendre les choses selon cette méthode en quelque sorte féminine, pour les besoins de chaque jour, et d’aller chercher de préférence les instruments de discipline et de formation de leurs esprits dans les études spéciales qui, plus tard, pourront leur servir dans leur profession. Mais d’une manière générale un homme devrait savoir toute langue ou toute science qu’il apprend, à fond ; — tandis qu’une femme devrait savoir de la même langue ou science seulement ce qu’il lui faut pour être capable de sympathiser avec les joies de son mari et avec celles de ses meilleurs amis.

75. Cependant, remarquez-le, elle ne doit toucher à aucune étude qu’avec une exactitude exquise. Il y a une immense différence entre des connaissances élémentaires et des connaissances superficielles, entre un ferme commencement et un infirme essai de tout embrasser. Une femme aidera toujours son mari par ce qu’elle sait, si peu de chose qu’elle sache ; mais par ce qu’elle sait à moitié ou de travers, elle ne fera que l’agacer. Et en réalité s’il devait y avoir quelque différence entre une éducation de fille et une de garçon, je dirais que des deux la jeune fille devrait être dirigée plus tôt, comme son intelligence mûrit plus vite, vers les sujets profonds et graves ; que le genre de littérature qui lui convient est non pas plus frivole, mais au contraire moins déterminé en vue d’ajouter des qualités de patience et de sérieux à ses dons naturels de piquante pénétration de pensée et de vivacité d’esprit ; et aussi de la maintenir à une altitude et dans une pureté de pensée très grandes. Je n’entre maintenant dans aucune question de choix de livres. Assurons-nous seulement qu’ils ne tombent pas en tas sur ses genoux du paquet du cabinet de lecture, humides encore de la dernière et légère écume de la fontaine de la folie.

76. Ni même de la fontaine de l’esprit ; car, pour ce qui concerne cette tentation maladive de lire des romans, ce n’est pas tant ce qu’il y a de mauvais dans le roman lui-même que nous devons craindre que l’intérêt qu’il excite. Le roman le plus faible n’est pas aussi malsain pour le cerveau que les basses formes de la littérature religieuse exaltée, et le plus mauvais roman est moins corrupteur que la fausse histoire, la fausse philosophie et les faux écrits politiques. Mais le meilleur roman devient dangereux, si, par l’excitation qu’il provoque, il rend inintéressant le cours ordinaire de la vie, et développe la soif morbide de connaître sans profit pour nous des scènes dans lesquelles nous ne serons jamais appelés à jouer un rôle.

77. Je parle des bons romans seulement ; et notre moderne littérature est particulièrement riche en de tels romans, dans tous les genres. Bien lus, en effet, ces livres sont d’une utilité réelle, n’étant rien moins que des traités d’anatomie et de chimie morales ; des études de la nature humaine considérée dans ses éléments. Mais j’attache une mince importance à cette fonction ; ils ne sont presque jamais lus assez sérieusement pour qu’il leur soit permis de la remplir. Le plus qu’ils puissent faire habituellement pour leurs lectrices est d’accroître quelque peu la douceur chez les charitables et l’amertume chez les envieuses ; car chacune trouvera dans un roman un aliment pour ses dispositions innées. Celles qui sont naturellement orgueilleuses et jalouses apprendront de Thackeray à mépriser l’humanité ; celles qui sont naturellement bonnes, à la plaindre ; et celles qui sont naturellement légères, à en rire. De même les romans peuvent nous rendre un très grand service spirituel, en faisant vivre devant nous une vérité humaine que nous avions jusque-là obscurément conçue ; mais la tentation du pittoresque dans la composition est si grande que, souvent, les meilleurs auteurs de fictions ne peuvent y résister ; et le tableau qu’ils nous donnent des choses est si forcé, ne montre tellement qu’un côté des choses que sa vivacité même est plutôt un mal qu’un bien.

78. Sans pour cela prétendre le moins du monde à essayer ici de déterminer à quel point la lecture des romans doit être permise, laissez-moi du moins vous affirmer très clairement ceci, que, — quels que soient les ouvrages qu’on lise, que ce soit des romans, de la » poésie ou de l’histoire — ils devront être choisis non parce qu’on n’y trouve rien de mal, mais pour ce qu’ils contiennent de bien. Le mal que le hasard a pu éparpiller, çà et là, ou cacher dans un livre puissant ne fera jamais de mal à une noble fille[188] ; mais le vide d’un auteur l’oppresse et son aimable nullité l’abaisse. Mais si elle peut avoir accès dans une bonne bibliothèque de livres anciens et classiques, il n’y a plus besoin de choix du tout. Mettez la revue et le roman du jour hors du chemin de votre fille ; lâchez-la en liberté dans la vieille bibliothèque les jours de pluie, et laissez-l’y seule. Elle saura trouver ce qui est bon pour elle ; vous ne le pourriez pas : car c’est précisément la différence entre la formation d’un caractère de fille et de garçon. — Vous pouvez tailler un garçon et lui donner la forme que vous voulez[189], comme vous feriez d’une rose, ou le forger avec le marteau, s’il est d’une meilleure sorte, comme vous feriez pour une pièce de bronze. Mais vous ne pouvez jamais donner par le marteau à une jeune fille quelque forme que ce soit. Elle croît comme fait une fleur — sans soleil, elle se fanera ; elle déclinera sur sa tige, comme un narcisse, si vous ne lui donnez pas assez d’air ; elle peut tomber et souiller sa tête dans la poussière si vous la laissez sans appui à certains moments de sa vie ; mais vous ne l’enchaînerez jamais ; il faut qu’elle prenne sa gracieuse forme à elle, son min à elle, si elle doit en prendre aucun, et d’âme et de corps, il faut qu’elle ait toujours :

« Son allure légère et libre de femme d’intérieur
Et ses pas d’une liberté virginale[190]. »

Lâchez-la, dis-je, dans la bibliothèque comme vous feriez d’un faon dans la campagne. Il connaît les herbes nuisibles vingt fois mieux que vous, et les bonnes aussi ; et broutera quelques herbes amères et piquantes, bonnes pour lui (ce dont vous n’auriez pas eu le plus léger soupçon).

79. Pour ce qui est de l’art, mettez les plus beaux modèles sous ses yeux, et faites en sorte que, dans tous les arts auxquels elle se livrera, son savoir soit si exact et si approfondi qu’elle soit encore plus capable de comprendre que d’exécuter. Les plus beaux modèles, ai-je dit ; j’entends par là les plus vrais, les plus simples et les plus utiles. Faites attention à ces épithètes : elles conviennent à tous les arts. Faites-en l’épreuve pour la musique, où vous devez penser qu’elles s’appliquent le moins. J’ai dit les plus vrais, ceux où les notes serrent de plus près et expriment le plus fidèlement la signification des paroles, ou le caractère de l’emotion voulue ; les plus simples aussi, ceux où le sens et l’intention mélodique sont rendus avec aussi peu de notes et aussi significatives que possibles ; les plus utiles enfin : cette musique qui fait les fortes paroles plus belles, qui les fait chanter dans nos mémoires chacune dans la gloire unique de sa sonorité, et qui nous les appuie le plus près du cœur pour l’heure ou nous aurons besoin d’elles.

80. Et ce n’est pas seulement pour les programmes et le plan, mais c’est surtout pour l’esprit des études, qu’il faut vous appliquer à rendre l’éducation d’une fille aussi sérieuse que celle d’un garçon. Vous élevez vos filles comme si elles étaient destinées à être des objets d’étagères, et ensuite vous vous plaignez de leur frivolité. Ne les traitez pas moins bien que leurs frères ; faites appel chez elles aux mêmes grands instincts vertueux ; à elles aussi apprenez que le courage et la vérité sont les piliers de leur être ; pensez-vous qu’elles ne répondront pas à cet appel, braves et vraies comme elles sont, même à cette heure où vous savez qu’il n’est guère d’école de filles dans ce royaume chrétien où le courage et la sincérité des enfants ne soit tenue pour une chose moitié moins importante que leur manière d’entrer dans une chambre, et où toutes les idées de la société touchant le mode de leur établissement dans la vie n’est qu’une peste contagieuse de couardise et d’imposture — de couardise parce que vous n’osez pas les laisser vivre, ou aimer, autrement qu’au gré de leurs voisins, et d’imposture, parce que vous mettez pour servir les fins de votre orgueil à vous, tout l’éclat des pires vanités de ce monde sous les yeux de vos filles, au moment même où tout le bonheur de leur existence à venir dépend de leur force de résistance à se laisser éblouir.

81. Et donnez-leur enfin non seulement de nobles préceptes, mais de nobles précepteurs. Vous prenez quelque peu garde avant d’envoyer votre fils au collège à l’espèce d’homme que peut être son professeur, et quelque espèce d’homme qu’il soit, vous lui donnez du moins pleine autorité sur votre fils et lui témoignez vous-même certain respect ; s’il vient dîner chez vous, vous ne le mettez pas à une petite table ; vous savez aussi que, au collège, le maître immédiat de votre enfant est sous la direction d’un plus haut maître, pour lequel vous avez le plus entier respect. Vous ne traitez pas le doyen de Christ Church ou le Directeur de la Trinité comme vos inférieurs.

Mais quels maîtres donnez-vous à vos filles et quel respect témoignez-vous à ces maîtres que vous avez choisis ? Pensez-vous qu’une fillette estimera que sa conduite personnelle, et le développement de son esprit soient choses d’une grande importance quand vous confiez l’entière formation de son être moral et intellectuel à une personne que vous laissez traiter par vos domestiques avec moins d’égards que votre femme de charge (comme si le soin de l’âme de votre enfant était une charge moins importante que celui des confitures et de l’épicerie) et à qui vous-même pensez conférer un honneur en lui permettant quelquefois le soir de venir s’asseoir au salon[191] ?

82. Tel est donc le rôle de la littérature, considérée en tant qu’elle peut être une aide pour elle, — tel le rôle de l’art. Mais il est encore une autre aide sans laquelle elle ne peut rien, une aide, qui, à elle seule, a fait quelquefois plus que toutes les autres influences — l’aide de la sauvage et belle nature. Écoutez ceci, sur l’éducation de Jeanne d’Arc.

« L’éducation de cette pauvre fille fut humble au regard de l’esprit du jour ; fut ineffablement haute au regard d’une philosophie plus pure et mauvaise pour notre époque, seulement parce qu’elle est trop élevée pour elle…

« Après ses avantages spirituels, elle fut redevable surtout aux avantages de sa situation. La fontaine de Domrémy était à l’orée d’une immense forêt, et celle-ci était hantée à un tel point par les fées que le curé était obligé d’aller dire la messe là une fois l’an, à seules fins de les contenir dans de décentes bornes…

« Mais les forêts de Domrémy — elles étaient les gloires de la contrée, parce qu’en elles séjournaient de mystérieux pouvoirs et d’antiques secrets qui planaient sur elle en une puissance tragique ; il y avait là des abbayes avec leurs verrières « semblables aux temples mauresques des Hindous » qui exerçaient leurs prérogatives princières jusqu’en Touraine et dans les diètes germaniques. Elles avaient leurs douces sonneries de cloches qui perçaient les forêts à bien des lieues le matin et le soir et chacune avait sa rêveuse légende.

« Assez peu nombreuses et assez disséminées étaient ces abbayes, pour ne troubler à aucun degré la profonde solitude de la région ; pourtant assez nombreuses pour déployer un réseau ou une tente de chrétienne sainteté sur ce qui eût paru sans cela un désert païen[192]. »

Maintenant, vous ne pouvez pas, il est vrai, avoir ici, en Angleterre, des bois de dix-huit milles de rayon du centre à la lisière ; mais vous pourriez peut-être tout de même garder une fée ou deux pour vos enfants, si vous aviez envie d’en garder. Mais en avez-vous réellement envie ? Supposez que vous eussiez chacun, derrière votre maison, un jardin assez grand pour y faire jouer vos enfants, avec juste assez de pelouse pour avoir la place de courir — pas davantage ; supposez que vous ne puissiez pas changer d’habitation, mais que, si vous le vouliez, vous puissiez doubler votre revenu, ou le quadrupler, en creusant un puits à charbon au milieu de la pelouse, et en convertissant les corbeilles de fleurs en monceaux de coke. Le feriez-vous ? J’espère que non. Je peux vous dire vous auriez grand tort si vous le faisiez, même si cela augmentait votre revenu dans la proportion quatre à soixante.

83. Et pourtant c’est cela que vous train de faire de toute l’Angleterre. Le pays entier n’est qu’un petit jardin, pas plus grand qu’il ne faut pour que vos enfants courent sur ses pelouses, si vous voulez les laisser tous y courir. Et ce petit jardin vous en ferez un haut fourneau, et le remplirez de monceaux de cendres, si vous pouvez, et ce seront vos enfants, non pas vous, qui souffriront de cela. Car toutes les fées ne seront point bannies ; il y a des fées de la fournaise aussi bien que des fées des bois, et leurs premiers présents semblent être « les flèches aiguës des puissants », mais leurs derniers présents sont « des charbons de genièvre[193] ».

84. Et cependant je ne puis pas — bien qu’il n’y ait aucune partie de mon sujet que je sente plus profondément — imprimer ceci en vous ; car nous faisons si peu usage du pouvoir de la nature pendant que nous l’avons que nous sentirons à peine ce que nous aurons perdu. Tenez, sur l’autre rive de la Mersey, vous avez votre Snowdon, et votre Menai Straits, et ce puissant roc de granit derrière les landes d’Anglesey, splendide avec sa crête couronnée de bruyères, et son pied planté dans la mer profonde, jadis considéré comme sacré — divin promontoire, regardant l’Occident ; le Holy Head ou Head land, capable encore de nous inspirer une crainte religieuse quand ses phares dardent les premiers leurs feux rouges à travers la tempête. Voilà les montagnes, voilà les baies et les îles bleues qui, chez les Grecs, eussent été toujours chéries, toujours puissantes dans leur influence sur la destinée de l’esprit national. Ce Snowdon est votre Parnasse ; mais où sont ses Muses ? Cette montagne de Holy head est votre île d’Égine ; mais où est son temple de Minerve ?

85. Vous dirai-je ce que la Minerve chrétienne a accompli à l’ombre du Parnasse jusqu’en l’an 1848 ? Voici une petite notice sur une école galloise à la page 261 du rapport sur le pays de Galles, publié par le Comité du Conseil de l’Instruction publique. Il s’agit d’une école située auprès d’une ville de 5.000 habitants : « J’examinai alors une classe plus nombreuse, dont la plupart des élèves étaient entrées récemment à l’école. Trois fillettes déclarèrent, à plusieurs reprises, qu’elles n’avaient jamais entendu parler de Dieu (deux sur six pensaient que le Christ était actuellement sur terre) ; trois ne savaient rien de la Crucifixion. Quatre sur sept ne connaissaient pas les noms des mois, ni le nombre des jours de l’année. Elles n’avaient encore aucune notion de l’addition passé deux et deux, ou trois et trois, leurs esprits étaient absolument vides. » Oh ! vous, femmes d’Angleterre ! depuis la princesse de ce pays de Galles jusqu’à la plus simple d’entre vous, ne croyez pas que vos propres enfants pourront entrer en possession de leur part dans le vrai Bercail de repos tant que ceux-ci seront dispersés sur les montagnes comme des brebis qui n’ont point de berger[194]. Et ne croyez pas que vos filles pourront être élevées à la connaissance véritable de leur propre beauté humaine, tant que les lieux charmants que Dieu fit à la fois pour être leurs salles d’études et leurs cours de récréation resteront désolés et souillés. Vous ne pourrez pas les baptiser efficacement dans vos fonts baptismaux profonds d’un pouce, si vous ne les baptisez aussi dans les douces eaux que le grand Législateur[195] a fait jaillir à jamais des rochers de votre pays natal, ces eaux qu’un païen eût adorées pour leur pureté, et que vous n’adorez que quand vous les avez polluées. Vous ne pouvez pas conduire vos enfants aux pieds de vos étroits autels taillés à la hache dans vos églises, tandis que les autels de sombre azur qui s’élèvent jusque dans le ciel, ces montagnes où un païen aurait vu les pouvoirs du ciel reposer sur chaque nuage qui les couronne, restent pour vous sans dédicace, autels élevés non à, mais par un Dieu inconnu[196].

86. Voilà donc ce qui est de la nature, ce qui est de l’enseignement de la femme, voila pour ses fonctions domestiques et pour son caractère de reine. Nous arrivons maintenant à notre dernière et plus importante question. En quoi consiste son rôle de reine à l’égard de l’État ? Généralement nous vivons sous cette impression que les devoirs de l’homme sont publics et ceux de la femme privés. Mais il n’en est pas tout à fait ainsi. Tout homme a à remplir une tâche — ou une obligation — personnelle, qui concerne son propre home, et une tâche ou obligation, publique, qui n’est que l’expansion de l’autre, et qui concerne l’État. De même toute femme a sa tâche, ou obligation, personnelle, qui concerne son propre home, et une tâche, ou obligation publique, qui n’est que l’expansion de celle-ci.

Or, la tâche de l’homme, relativement à son propre home, est, comme nous l’avons dit, d’en assurer le maintien, le progrès, la défense, celle de la femme d’en assurer l’ordre, le charme confortable et la beauté.

Élargissons ces deux fonctions. Le devoir de l’homme comme membre de Ia communauté est d’aider au maintien de I’État, à sa grandeur, à sa défense.

Le devoir de la femme comme membre de la communauté est d’aider à une sorte d’ordre dans l’État, de douceur confortable et à lui donner une parure de beauté.

Ce que l’homme est à sa propre porte, la défendant, s’il est besoin, contre l’insulte et le pillage, cela aussi, et s’y dévouant non dans une moindre mais dans une plus large mesure, il doit l’être aux portes de son pays, abandonnant son home, s’il est besoin, même au pillard, pour aller accomplir le devoir plus haut qui lui incombe.

Et de même, ce que la femme est à l’intérieur, derrière ses portes, c’est-à-dire le centre d’harmonie, le baume de détresse et le miroir de beauté : cela elle doit l’être aussi en dehors de ses portes, quand l’harmonie est plus difficile, la détresse plus immédiate, la beauté plus rare.

Et de même qu’au cœur de l’homme est toujours caché un instinct pour tous ses vrais devoirs, un instinct qui ne peut être étouffé, mais seulement faussé et corrompu si vous le détournez de son but véritable : — de même qu’il y a cet instinct profond de l’amour, qui, justement discipliné, maintient toutes les saintetés de la vie, et, faussement dirigé, les mine toutes ; et doit faire l’un ou l’autre ; — ainsi est-il dans le cœur humain un inextinguible instinct, l’amour du pouvoir, qui, justement dirigé, maintient toute la majesté de la loi et de la vie, et, mal dirigé, les détruit.

87. Profondément enraciné dans la plus intime vie du cœur de l’homme, et du cœur de la femme, Dieu l’a mis là et l’y garde. Vainement autant qu’à tort, vous blâmez et rebutez le désir du pouvoir ! La volonté céleste et l’intérêt humain sont que vous le désiriez de toutes vos forces. Mais quel pouvoir[197] ? Ceci est toute la question.

Pouvoir de détruire ? la force du lion et l’haleine du dragon ? Non certes. Pouvoir de guérir de racheter, de guider, de protéger. Pouvoir du sceptre et du bouclier ; le pouvoir de la main royale qui guérit en touchant, qui enchaîne l’ennemi et délivre le captif ; le trône qui est fondé sur le roc de Justice, et qu’on descend seulement par les marches de la Pitié[198]. Ne convoiterez-vous pas un tel pouvoir, n’aspirerez-vous pas à un trône comme celui-là et à ne plus être seulement des ménagères, mais des reines ?

88. Il y a déjà longtemps que les femmes d’Angleterre se sont arrogé, dans toutes les classes, un titre qui jadis n’appartenait qu’à la noblesse, et ayant une fois pris l’habitude de se faire donner le simple titre de gentille femme (gentlewoman), qui correspond à celui de gentilhomme (gentleman), insistèrent pour avoir le privilège de prendre le titre de Dame (Lady)[199], qui exactement correspond au seul titre de Seigneur (Lord).

Je ne les blâme pas de cela[200] ; mais seulement des motifs étroits qui les poussent à cela. Je voudrais qu’elles désirent et revendiquent le titre de Lady, pourvu qu’elles revendiquent non pas simplement le titre, mais la charge et les devoirs qui sont signifiés par lui. Lady vent dire : « Qui donne du pain » ou « qui donne des pains »[201] et Lord signifie « qui assure le maintien des lois » et les deux titres se réfèrent, non à la loi qui est maintenue dans la maison, non au pain qui est donné dans la maison mais à la loi qui est maintenue pour les multitudes ; et au pain qui est rompu pour les multitudes. Si bien qu’un « Seigneur » (Lord) n’a droit légalement à son titre qu’autant qu’il maintient la justice du Seigneur des Seigneurs ; et une dame (Lady) n’a droit légalement à son titre qu’autant qu’elle prête aux pauvres, représentants de son Maître, cette aide qu’un jour des femmes, qui L’assistèrent de leurs biens, reçurent la permission détendre à ce Maître Lui-même — et autant qu’elle se fait connaître comme Lui-même, en rompant le pain[202].

89. Et cette bienfaisante et légale Domination, le pouvoir du Dominus, du Seigneur de la Maison, et de la Domina, ou Dame de la maison, est grand et vénérable, non par le nombre de ceux qui l’ont transmis en ligne directe, mais par le nombre de ceux sur lesquels il étend son empire ; il est toujours l’objet d’une vénération religieuse partout où sa dynastie est fondée sur ses services et son ambition proportionnée à ses bienfaits. Votre imagination se plaît à la pensée que vous soyez de nobles dames, avec une suite de vassaux. Qu’il en soit ainsi ; vous ne sauriez être trop noble, et votre suite ne saurait être trop nombreuse ; mais voyez à ce que cette suite soit de vassaux que vous serviez et nourrissiez, pas seulement d’esclaves qui vous servent et nourrissent, et à ce que la multitude qui vous obéit soit la multitude de ceux que vous avez délivrés, et non réduits en captivité.

90. Et ceci, qui est vrai d’une humble domination, de la domination domestique, est également vrai de la domination de la reine ; cette très haute dignité vous est accessible, si vous voulez accepter aussi ces très hauts devoirs. Rex et Regina — Roi et Reine — « Bien-Faisants », (Right-doers)[203] ; ils diffèrent seulement de Lady et de Lord en ceci que leur pouvoir est le plus haut aussi bien sur l’esprit que sur le corps ; qu’ils ne font pas que nourrir et vêtir, mais dirigent et enseignent. Hé bien, que vous en ayez ou non conscience, vous avez toutes, dans plus d’un cœur, des trônes, avec une couronne qu’on ne dépose pas ; reines vous devez toujours être[204], reines pour vos fiancés, reines pour vos maris et vos fils ; reines d’un plus haut mystère pour le monde plus distant de vous qui s’incline et s’inclinera toujours devant la couronne de myrte et le sceptre sans tache de la Femme. Mais, hélas ! trop souvent vous êtes de paresseuses et insouciantes reines, jalouses de votre majesté dans les plus petites choses, pendant que vous l’abdiquez dans les grandes ; et laissant le désordre et la violence faire librement leur œuvre parmi les hommes, au mépris de ce pouvoir que vous avez reçu directement en présent du Prince de toute Paix et que celles d’entre vous qui sont mauvaises trahissent, pendant que celles qui sont bonnes l’oublient.

91. « Prince de la Paix[205] ». Pensez à ce nom. Quand les rois gouvernent en ce nom, et les nobles, et les juges de la terre, eux aussi, dans leur étroit domaine et leur humaine mesure, en reçoivent le pouvoir. Il n’est pas d’autres monarques que ceux-là ; toute autre monarchie que la leur est anarchie[206]. Ceux qui gouvernent vraiment « Dei gratia » sont tous princes, oui, princes et princesses de la Paix. Il n’y a pas une guerre dans le monde, non, pas une injustice, dont vous, femmes, ne soyez responsables ; responsables non de l’avoir provoquée, mais de ne pas l’avoir empêchée. Les hommes, par nature, sont enclins à combattre ; ils combattront pour n’importe quelle cause ou pour aucune. C’est à vous de choisir leur cause pour eux, et de les retenir quand il n’y a pas de cause à défendre. Il n’y a pas de souffrance, pas d’injustice, pas de misère sur la terre, dont vous ne soyez coupables. Les hommes peuvent supporter la vue de ces choses, mais vous ne devriez pas pouvoir la supporter. Les hommes peuvent fouler tout cela aux pieds sans rien ressentir, car la lutte est leur lot, et l’homme est pauvre de sympathie et avare d’espérance ; vous seules pouvez sentir la profondeur de la peine et deviner le chemin de la guérison.

Au lieu de vous efforcer à cette tâche, vous vous en détournez ; vous vous enfermez derrière les murs de vos parcs et les portes de vos jardins ; et vous vous contentez de savoir qu’au delà il y a tout un monde inculte ; un monde dont vous n’osez pas pénétrer les secrets, et dont vous n’osez pas concevoir la souffrance.

92. Je vous avoue que c’est là, pour moi, le plus confondant de tous les phénomènes que nous présente l’humanité. Je ne suis pas surpris des abîmes, où, quand elle est détournée de ce qui fait son honneur, peut tomber l’humanité. Je ne m’étonne pas de la mort de l’avare, dont les mains, en se relâchant, laissent pleuvoir l’or. Je ne m’étonne pas de la vie du débauché, un linceul enroulé autour de ses pieds. Je ne m’étonne pas du meurtre commis par un seul bras sur une seule victime, dans l’obscurité du chemin de fer, ou à l’ombre des roseaux du marais. Je ne m’étonne même pas du meurtre aux myriades de mains, du meurtre des multitudes, accompli comme une action d’éclat, en plein jour, par la frénésie des nations, ni des incalculables et inimaginables forfaits amoncelés de l’enfer au ciel par leurs prêtres et leurs rois. Mais ce qui m’étonne toujours — oh ! combien cela m’étonne ! — c’est de voir parmi vous la femme tendre et délicate, son enfant sur son sein, douée d’un pouvoir — si seulement elle voulait l’exercer, sur l’enfant et sur le père, — plus pur que les souffles du ciel et plus fort que les vagues de la mer — que dis-je, d’un infini de bénédiction que son époux ne voudrait pas céder contre la terre elle-même, quand même elle serait faite d’une seule topaze massive et parfaite[207] — de voir cette femme abdiquer une telle majesté pour jouer à la préséance avec la voisine de la porte en face. Oui cela m’étonne — oh ! m’étonne — de la voir le matin, dans toute la fraîcheur de son âme innocente, descendre dans son jardin, jouer avec la frange de ses fleurs protégées, et relever leurs têtes penchées, un sourire heureux au visage et sans nuage au front, parce qu’un petit mur entoure sa place de paix, et cependant elle sait, dans son cœur, si elle voulait seulement chercher à savoir, qu’au delà de ce petit mur couvert de roses, l’herbe inculte, jusqu’à l’horizon, est arrachée jusqu’à la racine par l’agonie des hommes et qu’elle est battue par les flots montants de leur sang répandu.

93. Avez·vous jamais songé au sens profond qui est caché, ou du moins que nous pouvons lire, si nous le voulons faire, dans notre coutume de jeter des fleurs devant ceux que nous estimons les plus heureux ? Pensez-vous que ce soit seulement pour les abuser de l’espérance que toujours le bonheur tombera ainsi en pluie à leurs pieds ? Que partout où ils passeront, ils fouleront une herbe au suave parfum, et que le sol rude s’adoucira pour eux, sous l’épaisseur des roses ? Dans la mesure où ils croiront cela, ils auront à marcher sur des herbes amères et sur des épines, et la seule douceur sous leurs pas sera celle de la neige. Mais ce n’est pas ce qu’on se proposait de leur dire ; cette vieille coutume comportait un sens meilleur. Le sentier que suit une femme bonne est certes jonché de fleurs ; mais elles viendront derrière ses pas, non devant eux : « Ses pieds ont touché les prairies et les marguerites en sont restées roses[208]. »

94. Vous pensez que c’est là seulement une rêverie d’amant ; — fausse et vaine[209] ! Et si elle était vraie ? Peut-être pensez-vous que ceci aussi est une rêverie de poète :

Même la légère campanule relève sa tête
Qui rebondit sous ses pas aériens[210].

Mais c’est peu de dire d’une femme qu’elle ne détruit pas là où elle pose le pied. Il faut qu’elle ranime ; les campanules doivent fleurir et non s’affaisser quand elle passe. Vous pensez que je me jette dans de folles hyperboles. Pardon ; pas le moins du monde et je veux vraiment dire ce que je dis ici en un anglais tranquille, parlant résolument et sincèrement. Vous avez entendu dire (et je crois qu’il y a plus qu’une fiction dans ces paroles, mais admettons qu’elles ne soient qu’une fiction) que les fleurs ne fleurissent bien que dans le jardin de celui qui les aime. Je sais que vous aimeriez que ce fût vrai ; vous penseriez que c’est une plaisante magie que de pouvoir épanouir plus richement la floraison de vos fleurs rien qu’en laissant tomber sur elles un regard de bonté ; mieux encore, si votre regard avait le pouvoir non seulement de les réjouir, mais de les protéger ; si vous pouviez ordonner à la noire nielle de rebrousser chemin et à la chenille annelée d’épargner, — si vous pouviez ordonner à la rosée de tomber pendant la sécheresse, et dire au vent du sud au temps des frimas : « Viens, Vent du sud, et souffle sur mon jardin, que tous ses parfums d’aromates s’exhalent[211], » ce serait une grande chose, pensez-vous ? Et ne pensez-vous pas que ce serait une chose plus grande encore, que tout cela (et beaucoup plus que tout cela) vous puissiez le faire pour des fleurs plus belles que celles-là — des fleurs qui pourraient vous bénir de les avoir bénies, et qui vous aimeraient de les avoir aimées ; des fleurs qui ont des pensées comme les vôtres, des vies comme les vôtres, et qui, sauvées une fois, seraient sauvées pour toujours. Est-ce là un faible pouvoir ? Au loin, parmi les landes et les rochers, — au loin dans l’obscurité des rues terribles, gisent ces faibles fleurettes, leurs fraîches feuilles déchirées, leurs tiges brisées ; ne descendrez vous jamais auprès d’elles pour les bien arranger dans leurs petites corbeilles odorantes, pour les abriter, toutes tremblantes, du vent cruel ? Les matins succéderont-ils aux matins, pour nous, mais non pour elles ? L’aube se lèvera-t-elle seulement pour regarder au loin les frénétiques Danses de la mort[212] ; et ne se lèvera-t-elle jamais pour rafraîchir de son souffle ces touffes vivantes de violette sauvage, et de chèvrefeuille, et de rose ; ni pour vous appeler, par la fenêtre (ne vous donnant pas le nom de la Dame du poète anglais, mais le nom de la grande Mathilde de Dante[213], qui, sur le bord de l’heureux Léthé, se tenait debout, tressant les fleurs avec les fleurs enguirlandes), disant :

Viens dans le jardin, Maud,
Car cette noire chauve-souris, la nuit, s’est envolée
Et les parfums du chèvrefeuille flottent au loin
Et le musc des roses s’exhale[214].

Ne descendrez-vous pas parmi elles ? parmi ces douces choses vivantes, dont le jeune courage, jailli de la terre avec, sur lui, la couleur profonde du ciel, s’élance, dans la vigueur des épis joyeux[215], et dont la pureté, lavée de la poussière, va s’ouvrant, bouton par bouton, en la fleur de promesse ; — et encore elles se tournent vers vous, et pour vous « le pied d’alouette chuchote : J’entends, j’entends ! — et le lys soupire : J’attends[216] ».

95. Avez-vous remarqué que j’ai passé deux lignes quand je vous ai lu la première stance et pensez-vous que je les aie oubliées ? Écoutez-les maintenant :

Viens dans le jardin, Maud,
Car cette noire chauve·souris, la nuit, s’est envolée,
Viens dans le jardin, Maud,
Je suis sur la porte, tout seul.

Qui est-ce ; pensez-vous, qui se tient ainsi sur la porte de ce si doux jardin, seul, et vous attendant ? Avez-vous jamais entendu parler non d’une Maud, mais d’une Madeleine, qui, descendant à son jardin, à l’aurore, trouva quelqu’un qui attendait sur la porte, quelqu’un qu’elle supposa être le jardinier[217] ? Ne l’avez-vous pas cherché souvent, Lui, cherché en vain, toute la nuit, cherché en vain à la porte de cet ancien jardin où l’Épée flamboyante est plantée[218] ?

Là Il n’est jamais ; mais à la porte de ce jardin-ci Il attend toujours — il attend de vous prendre par la main, prêt à descendre voir avec vous les fruits de la vallée, voir si la vigne a fleuri, et si la grenade a bourgeonné.

Là vous verrez avec Lui les petites vrilles de la vigne que sa main conduit ; là vous verrez[219] éclater les grenades où sa main a caché la graine couleur de sang, et plus encore : vous verrez les troupes des anges gardiens, en remuant leurs ailes, écarter les oiseaux affamés des sentiers où Il a semé, et, s’appelant l’un l’autre à travers les rangées des vignes, dire : « Emparons-nous des renards[220], des petits renards qui pillent nos vignes, parce que nos vignes ont de tendres grappes de raisins. »

Oh ! reines que vous êtes, — ô reines ! — dans les collines et les calmes forêts vertes de ce pays qui est le vôtre, les renards auront-ils des tanières et les oiseaux de l’air des nids ; et dans vos cités faudra-t-il que les pierres aient à crier contre vous qu’elles sont les seuls oreillers où le Fils de l’Homme peut reposer sa tête ?

TABLE

PRÉFACE DU TRADUCTEUR
SÉSAME ET LES LYS
I. 
SÉSAME.
II. 
LES LYS.

  1. Je n’ai essayé, dans cette préface, que de réfléchir à mon tour sur le même sujet qu’avait traité Ruskin dans les Trésors des Rois : l’utilité de la Lecture. Par là ces quelques pages où il n’est guère question de Ruskin constituent cependant, si l’on veut, une sorte de critique indirecte de sa doctrine. En exposant mes idées, je me trouve involontairement les opposer d’avance aux siennes. Comme commentaire direct, les notes que j’ai mises au bas de presque chaque page du texte de Ruskin suffisaient. Je n’aurais donc rien à ajouter ici si je ne tenais à renouveler l’expression de ma reconnaissance mon amie Mlle Marie Nordlinger qui, tellement mieux occupée à ces beaux travaux de ciselure où elle montre tant d’originalitê et de maîtrise, a bien voulu pourtant revoir de près cette traduction, souvent la rendre moins imparfaite. Je veux remercier aussi pour tous les précieux renseignements qu’il a bien voulu me faire parvenir M. Charles Newton Scott, le poète et l’érudit à qui l’on doit « L’Église et la pitié envers les animaux » et « L’Époque de Marie-Antoinette », deux livres charmants qui devraient être plus connus en France, pleins de savoir, de sensibilité et d’esprit.
    P.S.— Cette traduction était déjà chez l’imprimeur quand a paru dans la magnifique édition anglaise (Library Edition) des œuvres de Ruskin que publient chez Allen MM. E.-T. Cook et Alexander Wedderburn, le tome contenant Sésame et les Lys (au mois de juillet 1905). Je m’empressai de redemander mon manuscrit, espérant compléter quelques-unes de mes notes à l’aide de celles de MM. Cook et Wedderburn. Malheureusement si cette édition m’a infiniment intéressé, elle n’a pu autant que je l’aurais voulu me servir au point de vue de mon volume. Bien entendu la plupart des références étaient déjà indiquées dans mes notes. La Library Edition m’en a cependant fourni quelques nouvelles. Je les ai fait suivre des mots « nous dit la Library Edition », ne lui ayant jamais emprunté un renseignement sans indiquer immédiatement d’ou il m’était venu. Quant aux rapprochements avec le reste de l’œuvre de Ruskin on remarquera que la « Library Edition » renvoie à des textes dont je n’ai pas parlé, et que je renvoie à des textes qu’elle ne mentionne pas. Ceux de mes lecteurs qui ne connaissent pas ma préface à la Bible d’Amiens trouveront peut-être que, venant ici le second, j’aurais dû profiter des références ruskiniennes de MM. Cook et Wedderburn. Les autres comprenant ce que je me propose dans ces éditions ne s’étonneront pas que je ne l’aie pas fait. Ces rapprochements tels que je les conçois sont essentiellement individuels. Ils ne sont rien qu’un éclair de la mémoire, une lueur de la sensibilité qui éclairent brusquement ensemble deux passages différents. Et ces clartés ne sont pas aussi fortuites qu’elles en ont l’air. En ajouter d’artificielles, qui ne seraient pas jaillies du plus profond de moi-même fausserait la vue que j’essaye, grâce à elles, de donner de Ruskin. La Library Edition donne aussi de nombreux renseignements historiques et biographiques, souvent d’un grand intérêt. On verra que j’en ai fait état quand je l’ai pu, rarement pourtant. D’abord ils ne répondaient pas absolument au but que je m’étais proposé. Puis la Library Edition, édition purement scientifique, s’interdit tout commentaire sur le texte de Ruskin, ce qui lui laisse beaucoup de place pour tous ces documents nouveaux, tous ces inédits dont la mise au jour est à vrai dire sa véritable raison d’être. Je fais au contraire suivre le texte de Ruskin d’un commentaire perpétuel qui donne à ce volume des proportions déjà si considérables qu’y ajouter la reproduction d’inédits, de variantes, etc., l’aurait deplorablement surchargé. (J’ai dû renoncer à donner les Préfaces de Sésame, et la 3e Conférence que Ruskin ajouta plus tard aux deux primitives.) Tout ceci dit pour m’excuser de n’avoir pu profiter davantage des notes de MM. Cook et Wedderburn et aussi pour témoigner de mon admiration pour cette édition vraiment définitive de Ruskin, qui offrira à tous les Ruskiniens un si grand intérêt.
  2. Ce que nous appelions, je ne sais pourquoi, un village est un chef-lieu de canton auquel le Guide Joanne donne près de 3.000 habitants.
  3. J’avoue que certain emploi de l’imparfait de l’indicatif — de ce temps cruel qui nous présente la vie comme quelque chose d’éphémère à la fois et de passif, qui, au moment même ou il retrace nos actions, les frappe d’illusion, les anéantit dans le passé sans nous laisser comme le parfait la consolation de l’activité — est resté pour moi une source inépuisable de mystérieuses tristesses. Aujourd’hui encore je peux avoir pensé pendant des heures à la mort avec calme ; il me suffit d’ouvrir un volume des Lundis de Sainte-Beuve et d’y tomber par exemple sur cette phrase de Lamartine (il s’agit de Mme d’Albany) : « Rien ne rappelait en elle à cette époque... C’était une petite femme dont la taille un peu affaissée sous son poids avait perdu, etc. » pour me sentir aussitôt envahi par la plus profonde mélancolie. — Dans les romans, l’intention de faire de la peine est si visible chez l’auteur qu’on se raidit un peu plus.
  4. On peut l’essayer, par une sorte de détour, pour les livres qui ne sont pas d’imagination pure et où il y a un substratum historique. Balzac, par exemple, dont l’œuvre en quelque sorte impure est mêlée d’esprit et de réalité trop peu transformée, se prête parfois singulièrement à ce genre de lecture. Ou du moins il a trouvé le plus admirable de ces « lecteurs historiques » en M. Albert Sorel qui a écrit sur « une Ténébreuse Affaire » et sur « l’Envers de l’Histoire Contemporaine » d’incomparables essais. Combien la lecture, au reste, cette jouissance à la fois ardente et rassise, semble bien convenir à M. Sorel, à cet esprit chercheur, à ce corps calme et puissant, la lecture, pendant laquelle les mille sensations de poésie et de bien-être confus qui s’envolent avec allégresse du fond de la bonne santé viennent composer autour de la rêverie du lecteur un plaisir doux et doré comme le miel. — Cet art d’ailleurs d’enfermer tant d’originales et fortes méditations dans une lecture, ce n’est pas qu’à propos d’œuvres à demi historiques que M. Sorel l’a porté à cette perfection. Je me souviendrai toujours — et avec quelle reconnaissance ― que la traduction de la Bible d’Amiens a été pour lui le sujet des plus puissantes pages peut-être qu’il ait jamais écrites.
  5. Cet ouvrage fut ensuite augmenté par l’addition aux deux premières conférences d’une troisième : « The Mystery of Life and its Arts ». Les éditions populaires continuèrent à ne contenir que « des Trésors des Rois » et « des Jardins des Reines ». Nous n’avons traduit, dans le présent volume, que ces deux conférences, et sans les faire précéder d’aucune des préfaces que Ruskin écrivit pour « Sésame et les Lys ». Les dimensions de ce volume et l’abondance de notre propre Commentaire ne nous ont pas permis de mieux faire. Sauf pour quatre d’entre elles (Smith, Elder et C°) les nombreuses éditions de « Sésame et les Lys » ont toutes paru chez Georges Allen, l’illustre éditeur de toute l’œuvre de Ruskin, le maître de Ruskin House.
  6. Sésame et les Lys, Des Trésors des Rois, 6.
  7. En réalité, cette phrase ne se trouve pas, au moins sous cette forme, dans le Capitaine Fracasse. Au lieu de « ainsi qu’il appert en l’Odyssée d’Homerus, poète grégeois », il y a simplement « suivant Homerus ». Mais comme les expressions « il appert d’Homerus », « il appert de l’Odyssée », qui se trouvent ailleurs dans le même ouvrage, me donnaient un plaisir de même qualité, je me suis permis, pour que l’exemple fût plus frappant pour le lecteur, de fondre toutes ses beautés en une, aujourd’hui que je n’ai plus pour elles à vrai dire, de respect religieux. Ailleurs encore dans le Capitaine Fracasse, Homerus est qualifié de poète grégeois, et je ne doute pas que cela aussi m’enchantât. Toutefois, je ne suis plus capable de retrouver avec assez d’exactitude ces joies oubliées pour être assuré que je n’ai pas forcé la note et dépassé la mesure en accumulent en une seule phrase tant de merveilles ! Je ne le crois pas pourtant. Et je pense avec regret que l’exaltation avec laquelle je repétais la phrase du Capitaine Fracasse aux iris et aux pervenches penchés au bord de la rivière, en piétinant les cailloux de l’allée, aurait été plus delicieuse encore si j’avais pu trouver en une seule phrase de Gautier tant de ses charmes que mon propre artifice réunit aujourd’hui, sans parvenir, hélas ! à me donner aucun plaisir.
  8. Je la sens en germe chez Fontanes, dont Sainte-Beuve a dit : « Ce côté épicurien était bien fort chez lui… sans ces habitudes un peu matérielles, Fontanes avec son talent, aurait produit bien davantage… et des œuvres plus durables. » Notez que l’impuissant prétend toujours qu’il ne l’est pas. Fontanes dit :

    « Je perds mon temps s’il faut les croire,
    Eux seuls du siècle sont l’honneur »

    et assure qu’il travaille beaucoup.

    Le cas de Coleridge est déjà plus pathologique. « Aucun homme de son temps, ni peut-être d’aucun temps, dit Carpenter (cité par M. Ribot dans son beau livre sur les Maladies de la Volonté), n’a réuni plus que Coleridge la puissance du raisonnement du philosophe, l’imagination du poète, etc. Et pourtant, il n’y a personne qui, étant doué d’aussi remarquables talents, en ait tiré si peu ; le grand défaut de son caractère était le manque de volonté pour mettre ses dons naturels à profit, si bien qu’ayant toujours flottant dans l’esprit de gigantesques projets, il n’a jamais essayé sérieusement d’en exécuter un seul. Ainsi, dès le début de sa carrière, il trouva un libraire généreux qui lui promit trente guinées pour des poèmes qu’il avait récités, etc. Il préféra venir toutes les semaines mendier sans fournir une seule ligne de ce poème qu’il n’aurait eu qu’à écrire pour se libérer. »

  9. Je n’ai pas besoin de dire qu’il serait inutile de chercher ce couvent près d’Utrecht et que tout ce morceau est de pure imagination. Il m’a pourtant été suggéré par les lignes suivantes de M. Léon Séché dans son ouvrage sur Sainte-Beuve : « Il (Sainte-Beuve) s’avisa un jour, pendant qu’il était à Liège, de prendre langue avec la petite église d’Utrecht. C’était un peu tard, mais Utrecht était bien loin de Paris et je ne sais pas si Volupté aurait suffi à lui ouvrir à deux battants les archives d’Amersfoort. J’en doute un peu, car même après les deux premiers volumes de son Port-Royal, le pieux savant qui avait alors la garde de ces archives, etc. Sainte-Beuve obtint avec peine du bon M. Karsten la permission d’entrebâiller certains cartons… Ouvrez la deuxième édition de Port-Royal et vous verrez la reconnaissance que Sainte-Beuve témoigne à M. Karsten » (Léon Séché, Sainte-Beuve, tome I, pages 229 et suivantes). Quant aux détails du voyage, ils reposent tous sur des impressions vraies. Je ne sais si on passe par Dordrecht pour aller à Utrecht, mais c’est bien telle que je l’ai vue que j’ai décrit Dordrecht. Ce n’est pas en allant à Utrecht, mais à Vollendam, que j’ai voyagé en coche d’eau, entre les roseaux. Le canal que j’ai placé à Utrecht est à Delft. J’ai vu à l’hôpital de Beaune un Van der Weyden, et des religieuses d’un ordre venu, je crois, des Flandres, qui portent encore la même coiffe non que dans le Roger van der Weyden, mais que dans d’autres tableaux vus en Hollande.
  10. Le snobisme pur est plus innocent. Se plaire dans la société de quelqu’un parce qu’il a eu un ancêtre aux croisades, c’est de la vanité, l’intelligence n’a rien à voir à cela. Mais se plaire dans la société de quelqu’un parce que le nom de son grand-père se retrouve souvent dans Alfred de Vigny ou dans Chateaubriand, ou (séduction vraiment irrésistible pour moi, je l’avoue) avoir le blason de sa famille (il s’agit d’une femme bien digne d’être admirée sans cela) dans la grande Rose de Notre-Dame d’Amiens, voilà où le péché intellectuel commence. Je l’ai du reste analysé trop longuement ailleurs, quoiqu’il me reste beaucoup à en dire, pour avoir à y insister autrement ici.
  11. Paul Stapfer : Souvenirs sur Victor-Hugo, parus dans la Revue de Paris.
  12. Schopenhauer, le Monde comme Représentation et comme Volonté (chapitre de la Vanité et des Souffrances de la Vie).
  13. « Je regrette d’avoir passé par Chartres sans avoir pu voir la cathédrale. » (Voyage en Espagne, p. 2.)
  14. Il devint, me dit-on, le célèbre amiral de Tinan, père de Mme Pochet de Tinan, dont le nom est resté cher aux artistes, et le grand-père du brillant capitaine de cavalerie. — C’est lui aussi, je pense, qui devant Gaëte assura quelque temps le ravitaillement et les communications de François II et de la Reine de Naples. Voir Pierre de la Gorce, Histoire du second Empire.
  15. La distinction vraie, du reste, feint toujours de ne s’adresser qu’à des personnes distinguées qui connaissent les mêmes usages, et elle n’« explique » pas. Un livre d’Anatole France sous-entend une foule de connaissances érudites, renferme de perpétuelles allusions que le vulgaire n’y aperçoit pas et qui en font, en dehors de ses autres beautés, l'incomparable noblesse.
  16. C'est pour cela sans doute que souvent, quand un grand écrivain fait de la critique, il parle beaucoup des éditions qu’on donne d’ouvrages anciens, et très peu des livres contemporains. Exemple les Lundis de Sainte-Beuve et la Vie littéraire d’Anatole France. Mais tandis que M. Anatole France juge à merveille ses contemporains, on peut dire que Sainte-Beuve a méconnu tous les grands écrivains de son temps. Et qu’on n’objecte pas qu'il était aveuglé par des haines personnelles. Après avoir incroyablement rabaissé le romancier chez Stendhal, il célèbre, en manière de compensation, la modestie, les procédés délicats de l’homme, comme s’il n’y avait rien d’autre de favorable à en dire ! Cette cécité de Sainte-Beuve, en ce qui concerne son époque, contraste singulièrement avec ses prétentions à la clairvoyance, à la prescience. « Tout le monde est fort, dit-il dans Chateaubriand et son groupe littéraire, à prononcer sur Racine et Bossuet… Mais la sagacité du juge, la perspicacité du critique, se prouve surtout sur des écrits neufs, non encore essayés du public. Juger à première vue, deviner, devancer, voilà le don critique. Combien peu le possèdent. »
  17. Et, réciproquement, les classiques n’ont pas de meilleurs commentateurs que les « romantiques ». Seuls, en effet, les romantiques savent lire les ouvrages classiques, parce qu’ils les lisent comme ils ont été écrits, romantiquement, parce que, pour bien lire un poète ou un prosateur, il faut être soi-même, non pas érudit, mais poète ou prosateur. Cela est vrai pour les ouvrages les moins « romantiques ». Les beaux vers de Boileau, ce ne sont pas les professeurs de rhétorique qui nous les ont signalés, c’est Victor Hugo :

    « Et dans quatre mouchoirs de sa beauté salis
    Envoie au blanchisseur ses roses et ses lys. »

    C’est M. Anatole France :

    « L’ignorance et l’erreur à ses naissantes pièces
    En habits de marquis, en robes de comtesses. »

    Le dernier numéro de la Renaissance latine (15 mai 1905) me permet, au moment où je corrige ces épreuves, d’étendre, par un nouvel exemple, cette remarque aux beaux-arts. Elle nous montre, en effet, dans M. Rodin (article de M. Mauclair), le véritable commentateur de la statuaire grecque.
  18. Prédilection qu’eux-mêmes croient généralement fortuite ; ils supposent que les plus beaux livres se trouvent par hasard avoir été écrits par les auteurs anciens ; et sans doute cela peut arriver puisque les livres anciens que nous lisons sont choisis dans le passé tout entier, si vaste auprès de l’époque contemporaine. Mais une raison en quelque sorte accidentelle ne peut suffire à expliquer une attitude d'esprit si générale.
  19. Je crois par exemple que le charme qu’on a l’habitude de trouver à ces vers d’Andromaque :

    « Pourquoi l’assassiner ? Qu’a-t-il fait ? À quel titre ?
    « Qui te l’a dit ? »

    vient précisément de ce que le lien habituel de la syntaxe est volontairement rompu. « À quel titre ? » se rapporte, non pas à « Qu’a-t-il fait ? » qui le précède immédiatement, mais à « Pourquoi l’assassiner ? Et « Qui te l’a dit ? » se rapporte aussi à « assassiner ». (On peut, se rappelant un autre vers d’Andromaque : « Qui vous l’a dit, seigneur, qu’il me méprise ? » supposer que : « Qui te l’a dit ? » est pour « Qui te l’a dit, de l’assassiner ? »). Zigzags de l’expression (la ligne récurrente et brisée dont je parle ci-dessus) qui ne laissent pas d’obscurcir un peu le sens, si bien que j’ai entendu une grande actrice plus soucieuse de la clarté du discours que de l’exactitude de la prosodie dire carrément : « Pourquoi l’assassiner ? À quel titre ? Qu’a-t-il fait ? » Les plus célèbres vers de Racine le sont en réalité parce qu’ils charment ainsi par quelque audace familière de langage jetée comme un pont hardi entre deux rives de douceur. « Je t’aimais inconstant, qu’aurais-je fait fidèle. » Et quel plaisir cause la belle rencontre de ces expressions dont la simplicité presque commune donne au sens, comme à certains visages dans Mantegna, une si douce plénitude, de si belles couleurs :

    « Et dans un fol amour ma jeunesse embarquée »…
    « Réunissons trois cœurs qui n’ont pu s’accorder ».

    Et c’est pourquoi il convient de lire les écrivains classiques dans le texte, et non de se contenter de morceaux choisis. Les pages illustres des écrivains sont souvent celles où cette contexture intime de leur langage est dissimulée par la beauté, d’un caractère presque universel, du morceau. Je ne crois pas que l’essence particulière de la musique de Gluck se trahisse autant dans tel air sublime que dans telle cadence de ses récitatifs où l’harmonie est comme le son même de la voix de son génie quand elle retombe sur une intonation involontaire où est marquée toute sa gravité naïve et sa distinction, chaque fois qu’on l’entend pour ainsi dire reprendre haleine. Qui a vu des photographies de Saint-Marc de Venise peut croire (et je ne parle pourtant que de l’extérieur du monument) qu’il a une idée de cette église à coupoles, alors que c’est seulement en approchant, jusqu’à pouvoir les toucher avec la main, le rideau diapré de ces colonnes riantes, c’est seulement en voyant la puissance étrange et grave qui enroule des feuilles ou perche des oiseaux dans ces chapiteaux qu’on ne peut distinguer que de près, c’est seulement en ayant sur la place même l’impression de ce monument bas, tout en longueur de façade, avec ses mâts fleuris et son décor de fête, son aspect de « palais d’exposition », qu’on sent éclater dans ces traits significatifs mais accessoires et qu’aucune photographie ne retient, sa véritable et complexe individualité.

  20. « Et Marie dit : « Mon âme exalte le Seigneur et se réjouit en Dieu, mon Sauveur, etc... — » Zacharie son père fut rempli du Saint-Esprit et il prophétisa en ces mots : « Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël de ce qu’il a racheté, etc... » « Il la reçut dans ses bras, bénit Dieu et dit : « Maintenant, Seigneur, tu laisses ton serviteur s’en aller en paix... »
  21. À vrai dire aucun témoignage positif ne me permet d’affirmer que dans ces lectures le récitant chantât les sortes de psaumes que saint Luc a introduits dans son évangile. Mais il me semble que cela ressort suffisamment du rapprochement de différents passages de Renan et notamment de Saint-Paul, pp. 257 et suiv. ; les Apôtres, pp. 99 et 100 ; Marc-Aurèle, pp. 502, 503, etc.
  22. Cette épigraphe, qui ne figurait pas dans les premières éditions de Sésame et les Lys, projette comme un rayon supplémentaire qui ne vient toucher que la dernière phrase de la conference (voir page 125), mais illumine rétrospectivement tout ce qui a précédé. Ayant donné à sa conférence le titre symbolique de Sésame (Sésame des Mille-et-une-Nuits — la parole magique qui ouvre le porte de la caverne des voleurs, — étant l’allégorie de la lecture qui nous ouvre la porte de ces trésors où est enfermée la plus précieuse sagesse des hommes : les livres), Ruskin s’est amusé à reprendre le mot Sésame en lui-même et, sans plus s’occuper des deux sens qu’il a ici (sésame dans Ali-Baba, et la lecture), à insister sur son sens original (la graine de sésame) et à l’embellir d’une citation de Lucien qui fait en sorte jeu de mots en faisant vivement apparaître sous la signification conventionnelle que le mot a chez le conteur oriental et chez Ruskin, son sens primordial. En réalité, Ruskin hausse ainsi d’un degré la signification symbolique de son titre puisque la citation de Lucien nous rappelle que Sésame était déjà détourné de sa signification dans les Mille et une Nuits et qu’ainsi le sens qu’il a comme titre de la conférence de Ruskin est une allégorie d’allégorie. Cette citation pose nettement dès le début les trois sens du mot Sésame, la lecture qui ouvre les portes de la sagesse, le mot magique d’Ali-Baba et la graine enchantée. Dès le début Ruskin expose ainsi ses trois thèmes et à la fin de la conférence il les mêlera inextricablement dans la dernière phrase où sera rappelée dans l’accord final la tonalité du début (sésame graine), phrase qui empruntera à ces trois thèmes (ou plutôt cinq, les deux autres étant ceux des Trésors des Rois pris dans le sens symbolique de livres, puis se rapportant aux Rois et à leurs différentes sortes de trésors, nouveau theme introduit vers la fin de la conférence) une richesse et une plénitude extraordinaires. Sur la citation de Lucien elle-même la « Library Edition » donne un commentaire qui ne me semblerait exact que si cette citation servait d’épigraphe aux Jardins des Reines et non aux Trésors des Rois. En revanche elle note (et ceci est très intéressant) l’admiration de Ruskin (dont témoigne une note au crayon sur une copie du livre), pour un passage des Oiseaux d’Aristophane où la Huppe décrivant la vie simple des oiseaux dit qu’ils n’ont pas besoin d’argent et se nourrissent de sésame. Je crois simplement que Ruskin, un peu par cette idolâtrie dont j’ai souvent parlé, se complaisait ainsi à aller adorer un mot dans tous les beaux passages des grands auteurs où il figure. L’idolâtre notre contemporain, auquel j’ai souvent comparé Ruskin, met ainsi quelquefois jusqu’à cinq épigraphes en tête d’une même pièce. Ruskin en a bien mis successivement jusqu’à cinq en tête de Sésame et s’il a opté en dernier lieu pour celle de Lucien, c’est sans doute parce qu’étant plus éloignée que les autres du sentiment de sa conférence, elle était par là même plus neuve, plus décorative, et, en rajeunissant le sens du mot Sésame, en éclairait bien les divers symboles. Nul doute d’ailleurs qu’elle ne l’ait amené à rapprocher des trésors de la sagesse le charme d’une vie frugale et à donner à ses conseils de sagesse individuelle l’étendue de maximes pour le bonheur social. Cette dernière intention se précise vers le milieu de la conférence. Mais c’est le charme précisément de l’œuvre de Ruskin qu’il ait entre les idées d’un même livre, et entre les divers livres des liens qu’il ne montre pas, qu’il laisse à peine apparaître un instant et qu’il a d’ailleurs peut-être tissés après coup, mais jamais artificiels cependant puisqu’ils sont toujours tirés de la substance toujours identique à elle-même de sa pensée. Les préoccupations multiples mais constantes de cette pensée, voilà ce qui assure à ces livres une unite plus réelle que l’unité de composition, généralement absente, il faut bien le dire.

    Je vois que, dans la note placée à la fin de la conférence, j’ai cru pouvoir noter jusqu’à 7 thèmes dans la dernière phrase. En réalité Ruskin y range l’une à côté de l’autre, mêle, fait manœuvrer et resplendir ensemble toutes les principales idées — ou images — qui ont apparu, avec quelque désordre au long de sa conférence. C’est son procédé. Il passe d’une idée à l’autre sans aucun ordre apparent. Mais en réalité la fantaisie qui le mène suit ses affinités profondes qui lui imposent malgré lui une logique supérieure. Si bien qu’à la fin il se trouve avoir obéi à une sorte de plan secret qui, dévoilé à la fin, impose rétrospectivement à l’ensemble une sorte d’ordre et le fait apercevoir magnifiquement étagé jusqu’à cette apothéose finale. D’ailleurs, si le désordre est le même dans tous ses livres, le même geste de rassembler à la fin ses rênes et de feindre d’avoir contenu et guidé ses coursiers n’existe pas dans tous. Aussi bien ne faudrait-il pas voir là plus qu’un jeu. (Note du Traducteur.)

  23. Pensée très fréquente chez Ruskin. Cf. St-Marck’s Rest : « Maintenant que ma vie touche à son déclin il n’est pas un jour qui passe sans augmenter mon doute sur le bien fondé des mépris, etc., et mon désir anxieux de découvrir, etc. » (St-Marck’s Rest : The Shrine of the Slaves) — et un peu partout dans son œuvre. (Note du Traducteur.)
  24. Cf. On the old Road, tome Ier, § 166 (note du Traducteur). Du reste Ruskin lui-même dans On the old Road renvoie à ce passage de Sésame et les Lys.
  25. Lycidns 71 (référence fournie par la Library Edition).
  26. Remarquez une certaine analogie de forme avec la Bible d’Amiens, II, 16. (N. du Trad.)
  27. Cf. la même idée dans le Maître de la Mer, de M. de Vogüé, (Note du Traducteur.)
  28. Voir plus bas la note 1 dela page 69. (Note du Traducteur.)
  29. Cf. « Vous pouvez observer comme un caractère très fréquent de la sagesse avisée de l’esprit protestant clérical, qu’il suppose instinctivement que le désir du pouvoir et d’une situation n’est pas seulement universel dans le clergé, mais est toujours purement égoïste dans ses motifs. L’idée qu’il soit possible de rechercher une influence pour l’usage bienfaisant qu’on peut en faire ne se présente pas une seule fois dans les pages d’un historien ecclésiastique d’époque récente. (La Bible d’Amiens, III, 33 (Note du Traducteur.)
  30. Et cependant le fait constamment observé que beaucoup de gens d’extraction modeste, mais distingués par le talent, sont snobs, signifie simplement qu’ils quittent la société d’autres gens de talent pour rechercher celle d’hommes « ignorants et insensés » bien souvent, qu’ils sont heureux de voir et avec qui ils sont heureux d’être vus. (Note du Traducteur.)
  31. Cette idée nous paraît très belle en réalité, parce que nous sentons l’utilité spirituelle dont elle va être à Ruskin et que les amis ne sont ici que des signes, et qu’à travers ces amis qu’on ne peut choisir, nous sentons déjà près d’apparaître les amis qu’on peut choisir, ceux qui sont le personnage principal de cette conférence : les livres, qui, comme l’actrice en renom, l’étoile qui ne paraît pas au ier acte, n’ont pas encore fait leur entrée : Et dans ce raisonnement spécieux et pourtant juste, il est permis de reconnaître, conduit du reste si naturellement par ce disciple et ce frère de Platon qu’était Ruskin, comme un raisonnement platonicien. « Mais encore, Critias, tu ne peux choisir tes amis comme il te plaît, etc ». Mais ici, comme du reste très souvent chez les Grecs qui ont dit toutes les choses vraies, mais n’ont pas cherché les vrais chemins plus cachés qui y mènent, la comparaison n’est pas probante. Car on peut avoir telle situation dans la vie qui permette de choisir les amis qu’on veut (situation dans la vie à laquelle il faut naturellement que l’intelligence et le charme soient joints, sans cela les gens que l’on pourrait même choisir, on ne pourrait les avoir au sens exact du mot pour amis). Mais enfin ces choses-là peuvent se trouver réunies ; je ne dis pas qu’elles le soient fréquemment, mais il suffit que j’en puisse trouver auprès de moi quelques exemples. Or, même pour ces êtres privilégiés, les amis qu’ils pourront choisir comme ils le voudront ne sauront en aucune facon tenir lieu des livres (ce qui prouve bien que les livres ne sont pas seulement des amis qu’on peut choisir aussi sages que l’on veut) parce qu’en réalité ce qui diffère essentiellement entre un livre et une personne ce n’est pas la plus ou moins grande sagesse qu’il y a dans l’une ou dans l’autre, mais la manière dont nous communiquons avec eux. Notre mode de communication avec les personnes implique une déperdition des forces actives de l’âme que concentrent et exaltent au contraire ce merveilleux miracle de la lecture qui est la communication au sein de la solitude. Quand on lit, on recoit une autre pensée, et cependant on est seul, on est en plein travail de pensée, en pleine aspiration, en pleine activité personnelle : on reçoit les idées d’un autre, en esprit, c’est-à-dire en vérité, on peut donc s’unir à elles, on est cet autre et pourtant on ne fait que développer son moi avec plus de variété que si on pensait seul, on est poussé par autrui sur ses propres voies. Dans la conversation, même en laissant de côté les influences morales, sociales, etc., que crée la présence de l’interlocuteur, la communication a heu par l’intermédiaire des sons, le choc spirituel est affaibli, l’inspiration, la pensée profonde, impossible, Bien plus la pensée, en devenant pensée parlée, se fausse, comme le prouve l’infériorité d’écrivain de ceux qui se complaisent et excellent trop dans la conversation. (Malgré les illustres exceptions que l’on peut citer, malgré le témoignage d’un Emerson lui-même, qui lui attribue une véritable vertu inspiratrice, on peut dire qu’en général la conversation nous met sur le chemin des expressions brillantes ou de purs raisonnements, presque jamais d’une impression profonde.) Donc la gracieuse raison donnée par Ruskin l’impossibilité de choisir ses amis, la possibilité de choisir ses livres) n’est pas la vraie. Ce n’est qu’une raison contingente, la vraie raison est une différence essentielle entre les deux modes de communication. Encore une fois le champ ou choisir ses amis peut ne pas être restreint. Il est vrai que, dans ces cas-là, il est cependant restreint aux vivants. Mais si tous les morts étaient vivants ils ne pourraient causer avec nous que de la même manière que font les vivants. Et une conversation avec Platon serait encore une conversation, c’est-à-dire un exercice infiniment plus superficiel que la lecture, la valeur des choses écoutées ou lues étant de moindre importance que l’état spirituel qu’elles peuvent créer en nous et qui ne peut être profond que dans la solitude ou dans cette solitude peuplée qu’est la lecture. (Note du traducteur.)
  32. Naturellement cette distinction subsiste dans la théorie que nous esquissions tout à l’heure. Un homme ne peut nous inspirer que si nous l’entendons dans la solitude, c’est-à-dire si nous le lisons, mais encore faut-il qu’il ait été lui-même inspiré : La solitude nous permet seulement de nous mettre dans l’état où lui-même se trouvait, état qui ne pouvait se produire si le livre était un livre parlé ; on ne peut pas plus lire qu’écrire en parlant. En relisant cette phrase de Ruskin : « un livre est une chose non parlée, mais écrite, » je sens que je l’ai moins contredit que je ne croyais le faire. Mais il reste en tous cas que si le livre est une chose non parlée mais écrite, c’est aussi une chose lue et non écoutée dans une conversation, et qui ne peut en conséquence être assimilée à un ami. Si Ruskin ne l’a pas dit, c’est que c’est un des aspects originaux de son génie d’unir à l’insistance qui approfondit d’un Carlyle, la simplicité sereine et enveloppée (et non inquiète et développée), le sourire, le côté « esthétique » des Grecs. Il n’a pas essayé d’analyser l’état d’âme original du « lecteur ». (Note du traducteur.)
  33. Perpétuer est là pour la symetrie. Mais, en réalité, ce n’est plus la même voix qui s’agit de perpétuer. Si c’était simplement le même genre de voix, — rien que des paroles « parlées », — les perpétuer serait aussi frivole que les transmettre ou les multiplier. (Note du traducteur.)
  34. Je ne connaissais pas ce passage des Trésors des Rois quand j’écrivais dans la Préface de la Bible d’Amiens : « Ruskin fut un de ces hommes… avertis de la présence auprès d’eux d’une réalité éternelle, instinctivement perçue par l’inspiration,… à laquelle ils consacrent pour lui donner quelque valeur leur vie éphémère. De tels hommes, attentifs et anxieux devant l’univers à déchiffrer, sont avertis des parties de la réalité sur lesquelles leurs dons spéciaux leur départissent une lumière particulière, par une sorte de démon qui les guide, etc. Le don spécial pour Ruskin, etc. Le poète étant pour Ruskin… une sorte de scribe écrivant sous la dictée de la nature une partie plus ou moins importante de son secret, le premier devoir de l’artiste est de ne rien ajouter de son crû au message divin. » Or ce passage des Trésors des Rois vérifie en quelque sorte ce que je disais alors de Ruskin ; puisque pour regarder sa pensée (on ne peut voir qu’avec quelque chose d’analogue à ce qui est regardé, si la lumière n’était pas dans l’œil, a dit Goethe, l’œil ne verrait pas la lumière, le monde pour tomber sous la pensée du savant doit être de la pensée) je m’étais trouvé prendre une idée si analogue à une idée de lui, un verre si pur que pénétrerait aisément sa lumière ; puisque entre ma contemplation et sa pensée j’avais introduit si peu de matière étrangère, opaque et réfractaire. (Note du traducteur.)
  35. Saint Jacques, iv, 14 : « Car qu’est-ce que votre vie, ce n’est qu’une vapeur qui paraît pour peu de temps et qui s’évanouit ensuite. » Comparez avec deux belles adaptations du même verset, 1° dans les Sept Lampes de l’Architecture : « Et puisque notre vie, à mettre les choses au mieux, ne doit être qu’une vapeur qui paraît pour peu de temps et s’évanouit ensuite, qu’elle apparaisse au moins comme un nuage dans les hauteurs du ciel, non comme l’obscurité qui s’épaissit au-dessus de la fournaise et des révolutions de la roue. » (Lampe de Vie, fin) ; 2° dans la 3e conférence de Sésame (« The mystery of life and its arts ») : « Si, autrefois, le peu d’influence que j’avais était dû en partie à l’enthousiasme avec lequel je pouvais contempler les nuages du ciel et leurs couleurs, aujourd’hui cette influence je ne veux plus la devoir qu’au sérieux avec lequel je serai capable de dessiner la forme et de rendre la beauté de cette autre espèce de brillant nuage dont il a été écrit : « Qu’est-ce que votre vie : ce n’est qu’une vapeur qui paraît pour peu de temps, puis s’évanouit » (§ 96). (Note du traducteur.)
  36. Notez soigneusement cette phrase et comparez avec The queen of the air, § 106. (Note de l’auteur.)
    Voici le passage auquel renvoie Ruskin :
    « Nous voici loin de l’architecture d’Abbeville. J’ai émis ici deux assertions ; la première donnait comme base à l’art la nature morale ; la seconde, à la nature morale, la guerre. Je dois maintenant rendre plus claires — et prouver — ces deux affirmations. D’abord, en ce qui concerne la nature morale considérée comme la base de l’art. Sans doute le don artistique et la bonté du caractère sont deux choses distinctes ; un homme bon n’est pas nécessairement un peintre, et une vision de coloriste n’implique pas de valeur morale. Mais le grand art implique l’union de ces deux pouvoirs : il n’est que l’expression, par un tempérament doué, d’une âme pure. S’il n’y a pas de don, il n’y a pas d’art du tout, et s’il n’y a pas d’âme — bien plus, pas d’âme droite — l’art est inférieur, fût-il habile. » Le contraire de cette assertion (un contraire qui finirait peut-être par se rencontrer avec elle, si on prolongeait les deux pensées non pas jusqu’à l’infini, mais jusqu’à une certaine hauteur) a été exprimé avec beaucoup de grâce par Whistler dans son Ten o’clock. — Se rappeler aussi le passage des Stones of Venice sur une archivolte de Saint-Marc dessinée par un artiste inconnu : « J’ai foi que l’homme qui a dessiné cette archivolte et s’en est enchanté a vécu heureux, sage et saint. »
  37. Cette facon singulière d’user du pronom est très fréquente chez Ruskin. Ex. : Bible d’Amiens (IV, 23) : « Ceux-ci sont les deux seuls tombeaux de bronze de ses grands hommes qui subsistent en France. » De même dans le sous-titre de la Bible d Amiens : « Esquisses de l’histoire de la Chrétienté pour les garçons et les filles qui ont été tenus sur ses fonts baptismaux. » Dans la Couronne d’Olivier Sauvage : « Ces chasses qui réalisent dans la personne de ses pauvres ce que leur maître, » etc., etc. (Note du traducteur.)
  38. C’est en obéissant à une pensée de ce genre que le père de Stuart Mill lui fit commencer le grec à trois ans, et lire avant l’age de huit ans tout Hérodote, la Cyropédie et les Mémorables, les Vies de Diogène Laerce, une partie de Lucien, lsocrate et six dialogues de Platon, dont le Théétète. « Il me mit ainsi, dit Stuart Mill, en avance d’un quart de siècle sur mes contemporains. » À cette manière de concevoir la vie on peut opposer le bel Essai de Taine, où il montre que ce sont les heures de flânerie qui sont les plus fécondes pour l’esprit. Et en allant jusqu’à l’autre excès on peut trouver charmant et même poétique, sinon profitable pour l’esprit (qui sait, d’ailleurs, s’il ne pourrait pas l’être), le genre de vie si bien décrit par George Eliot dans une page d’Adam Bede. « Même l’oisiveté est active maintenant, curieuse du musées, de littérature périodique, même des théories scientifiques avec aide du microscope. Le vieux Loisir était un personnage tout différent ; il ne sait qu’une innocente gazette privée d’articles de fond… Il vivait principalement à la campagne, au milieu d’agréables résidences de famille. Il aimait à flâner au parfum de l’abricotier, à s’étendre sous les ombrages. Il ne connaissait rien des assemblées religieuses de la semaine et n’en pensait pas plus mal du sermon du dimanche qui le laissait dormir depuis le texte jusqu’à la bénédiction… Il avait une conscience facile… pouvant supporter une forte quantité de bière ou de porto ; les doutes, les scrupules et les aspirations ne l’avaient pas rendu délicat… Bon vieux Loisir, ne soyez point sévère pour lui, etc. »

    (Adam Bède, traduction d’Albert Durade, tome II, pages 340 et 341.) (Note du traducteur.)

  39. Pascal dit : « Quelle vanité que la peinture qui attire l’admiration par la ressemblance des choses dont on n’admire pas les originaux ! » Ne pourrait-on pas dire ici (et plus justement encore un peu plus bas, § 15 à la métaphore : « Il est versé dans l’armorial des mots, il connaît les mots de vieille race, les alliances qu’ils ont contractées, ceux qui sont reçus, etc. » ) : Quelle vanité que la métaphore quand elle attire l’admiration par la ressemblance des choses dont on n’admire pas les originaux. » « Quelle vanité que la métaphore quand elle donne de la dignité à l’idée précisément à l’aide des fausses grandeurs dont nous nions la dignité. » Ruskin dit : « Voulez-vous aller bavarder avec votre femme de chambre ou votre garçon d’écurie quand vous pouvez vous entretenir avec des rois et des reines. » Mais en réalité, et si cela n’était pas une métaphore, Ruskin ne trouverait pas du tout qu’il vaut mieux causer avec un roi qu’avec une servante (a). Ainsi les mots rois, noblesse, pour ne citer que ceux qui se rapportent exactement au passage en question, sont employés, par des écrivains qui savent le néant de ces choses, pour donner une idée plus de grandeur (grandeur que ces choses ne peuvent pourtant pas donner puisqu’elles ne la possèdent pas en réalité). Je trouve dans Maeterlinck (l’Évolution du Mystère, dans le Temple Enseveli) une remarque du même genre que la mienne (avec la profondeur et la beauté en plus, cela va sans dire) : « Demandons-nous, dit-il, si l’heure n’est pas venue de faire une révision sérieuse des beautés, des images, des symboles, des sentiments, dont nous usons encore pour amplifier le spectacle du monde. Il est certain que la plupart d’entre eux n’ont plus que des rapports précaires avec les pensées de notre existence réelle, et s'ils nous retiennent encore c’est plutôt à titre de souvenirs innocents et gracieux d’un passé plus crédule et plus proche de l’enfance de l’homme. (Or) il n’est pas indifférent de vivre au milieu d’images fausses, alors même que nous savons qu’elles sont fausses. Les images trompeuses finissent par prendre la place des idées justes qu’elles représentent, etc. ». À merveille, mais maintenant ouvrons au hasard n’importe lequel des derniers volumes de Maeterlinck (je dis des derniers, car pour la première partie de son œuvre il reconnaît volontiers qu’il y a sacrifié à un idéal de beauté périmé) et nous avançons au milieu de « Reines irritées, de Princesses endormies » ( je cite de mémoire et peut-être inexactement), de « Nymphes captives », de « Rois déchus », de « seul Prince authentique dont la noblesse remonte à celle des Dieux mêmes ». — En réalité pourtant Maeterlinck ne mérite pas en cela les mêmes reproches que Ruskin. Car ces métaphores cherchent plutôt à caractériser une beauté qu’à lui fournir des titres qui imposent à notre imagination. Quand Ruskin dit du Lys que c’est « la fleur même de l’Annonciation » il n’a rien dit qui nous fasse mieux sentir la beauté du Lys, il veut seulement nous le faire révérer. Quand Maeterlinck dit : « Cependant,dans une touffe de rayons, le grand Lys blanc, vieux seigneur des jardins, le seul prince authentique parmi toute la roture sortie du potager… calice invariable aux six pétales d’argent, dont la noblesse remonte à celle des Dieux mêmes, le Lys immémorial dresse son sceptre antique, inviolé, auguste, qui crée autour de lui une zone de chasteté, de silence, de lumière », il consacre au lys les phrases les plus splendides sans doute que depuis l’Évangile il ait inspirées, les plus réellement belles, empreintes de la réalité la plus vivante, la plus observée, la plus approfondie. Toutes les beautés les plus singulières du Lys sont ici à jamais dégagées du plaisir confus que donne sa vue. Sans doute la noblesse du Lys y figure (comme dans notre esprit d’ailleurs quand nous le voyons, historique, mystique, héraldique, au milieu du potager), mais « dans une touffe de rayons » au milieu des autres fleurs, en pleine réalité. Et les images les plus nobles, celle du sceptre, par exemple, sont tirées de ce qu’il y a de plus caractéristique dans sa forme. Pourtant (car on pourrait à l’infini suivre ces deux esprits dans leurs coïncidences, leurs diversions, leurs entrecroisements) le nom de Maeterlinck venait nécessairement ici et c’est en somme sur son nom que devrait être prêche le sermon que ces pages de Ruskin inspirent. Si, dans le passage de Fleurs démodées que j’ai cité sur le Lys, il s’écarte de Ruskin après l’avoir rencontré (page sur le Lys de The Queen of air que j’ai citée page 285 de la traduction de la Bible d’Amiens), voilà qu’à dix lignes de distance je les retrouve assez près l’un de l’autre pour qu’on sente le perpétuel côtoiement (ignoré de Maeterlinck est-il besoin de le dire, et sans que son originalité absolue en doive éprouver la plus légère diminution). Quelques pages plus haut, dans les Fleurs démodées : « Considérez aussi tout ce qui manquerait à la voix de la félicité humaine… si depuis des siècles les fleurs n’avaient alimenté la langue que nous parlons… Tout le vocabulaire, toutes les impressions de l’amour sont imprégnées de leur haleine, etc. ». Dans un sentiment d’ailleurs tout différent (et à mon avis bien moins rare et bien moins pur), Ruskin dit, dans la même phrase que celle à laquelle je faisais allusion : « Considérez ce que chacune de ces fleurs (les Drosidæ) a été pour l’esprit de l’homme, d'abord dans leur noblesse, etc., etc., si bien qu’il est impossible de mesurer leur influence pour le bien, au moyen-âge, etc. ». Mais puisque nous voici revenus à Ruskin ne le quittons plus, ou plutôt demandons à l’œuvre, sinon à la doctrine de M. Maeterlinck, une justification de cet irrationnel que nous relevions chez Ruskin, à propos de sa métaphore : « Vous bavardez avec votre valet d‘écurie quand les rois vous attendent. » Hé bien, quand nous avons lu les derniers livres de M. Maeterlinck, si sages, fondant uniquement la beauté sur l’intelligence et sur la sincérité, tout nourris d’une pensée si forte, si originale, si nous nous demandons ce que nous y avons trouvé de plus beau, ce sera telle phrase qui ne reflète aucune grande pensée, ne nous en découvre et ne nous en révèle aucune, telle phrase purement singulière et sans signification spirituelle intéressante. Ainsi par exemple plus que d’autres phrases habitées par une grande et neuve pensée qui ne suffira pas à les rendre belles — nous aimerons celle-ci (M. Maeterlinck veut exprimer cette idée très ordinaire qu’il y a quelquefois une justice accidentelle) : « comme il se peut qu’une flèche, lancée par un aveugle dans une foule, atteigne par hasard un parricide ». L’idée n’est pas évidemment une des plus profondes qu’ait eues M. Maeterlinck. Mais l’espèce de tableau de Thierry Bouts ou de Breughel qu’elle peint devant nos yeux est admirable, bien que d’une beauté irrationnelle. Qu’y a-t-il de plus beau dans la vie des abeilles : peut-être une certaine couleur « azurée » des belles heures de l’été. Dans la Vie des Abeilles encore, dans le Temple Enseveli, ce qui reste le lus précieux sont tels tableaux ou apparaît le Sage qui fit aimer à l’auteur les abeilles et les fleurs démodées, ou bien l’ouvrier qui contemple le soleil du haut des remparts, et qui accentuent pour nous la parenté, avec son ancêtre Mantouan, du Virgile des Flandres. Maeterlinck a ajouté un admirable philosophe au merveilleux écrivain qu’il était. Mais et même si, comme je le crois, cet écrivain est devenu encore plus grand, son ami le philosophe n’y a été pour rien. On sent très bien que ce n’est pas parce que le penseur s’est développé que l’écrivain a grandi. Conclusion : la beauté du style est au fond irrationnelle. Nous avons donc fait à Ruskin une querelle injuste, mais non vaine puisqu’elle nous a permis de découvrir pourquoi il avait au fond raison. (Note du traducteur.)

    (a). Ruskin moins que tout autre. « Les biographes de Ruskin, dit l’homme qui a le mieux parlé de Ruskin et qui l’a fait connaitre en France, M. Robert de la Suzeranne, dans la Préface qu’il a écrite pour la belle traduction des Pierres de Venise de MMe P. Grémieux, les biographes de Ruskin savent que ce n’est pas dans les salons qu’il faut aller chercher sur lui des souvenirs personnels, mais chez… des maçons, des charpentiers, des bouquinistes, des bedeaux et des gondoliers. M. Ugo Ojetti a retrouvé et publié les lettres de Ruskin à son gondolier. »

  40. Voir plus bas la note de la page 78 sur cet emploi du prénom chez Ruskin.
  41. En réalité la place que nous désirons occuper dans la société des morts ne nous donne nullement le droit de désirer en occuper une dans la société des vivants. La vertu de ceci devrait nous détacher de cela. Et si la lecture et l’admiration ne nous détachent pas de l’ambition (je ne parle bien entendu que de I’ambition vulgaire, celle que Ruskin appelle « désir d’avoir une bonne situation dans le monde et dans la vie »), c’est un sophisme de dire que nous nous sommes acquis par les premières le droit de sacrifier à la seconde. Un homme n’a pas plus de titres à être « reçu dans la bonne société » ou du moins à désirer l’être, parce qu’il est plus intelligent et plus cultivé. C’est là un de ces sophismes que la vanité des gens intelligents va chercher dans l’arsenal de leur intelligence pour justifier leurs penchants les plus vils. Cela reviendrait à dire que d’être devenu plus intelligent, crée des droits à l’être moins. Tout simplement diverses (personnes se côtoient au sein de chacun de nous, et la vie de plus d’un homme supérieur n’est souvent que la coexistence d’un philosophe et d’un snob. En réalité il y a bien peu de philosophes et d’artistes qui soient absolument détachés de l’ambition et du respect du pouvoir, « des gens place ». Et chez ceux qui sont plus délicats ou plus rassasiés, le snobisme se substitue à l’ambition et au respect du pouvoir, comme la superstition s’élève sur la ruine des croyances religieuses. La nature morale n’y gagne rien. D’un philosophe mondain ou d’un philosophe intimidé par un ministre, c’est encore le second qui est le plus innocent. (Note du traducteur.)
  42. Cf. Emerson : « Il en est d’un bon livre comme d’une bonne société. Introduisez un être vil parmi des êtres supérieurs — cela ne servira à rien ; il n’est pas, il ne deviendra pas leur égal ; chaque société, se protège elle-même ; la compagnie peut se rassurer, cet intrus dont le corps est ici pourtant, n’est pas devenu un membre de la société. » (Note du traducteur.)
  43. Cette idée choque en nous un lieu commun très répandu et qu’il est d’ailleurs peut-être aussi vrai que ce paradoxe. Mais faisons bénéficier Ruskin de sa théorie et ne nous étonnons pas que cet homme « plus sage que nous » pense « autrement que nous ».
  44. Cf. la Bible d’Amiens. « C’est en se référant à elles qu’il doit être entendu, compris s’il est possible — jugé — par notre amour d’abord », etc. (III, 3). (Note du traducteur.)
  45. Mais cette sorte de brume, qui enveloppe la splendeur des beaux livres comme celle des belles matinées est une brume naturelle, l’haleine en quelque sorte du génie, qu’il exhale sans le savoir, et non un voile artificiel dont il entourerait volontairement son œuvre pour la cacher au vulgaire. Quand Huskin dit : « Il veut savoir si vous en êtes digne », c’est une simple figure. Car donner à sa pensée une forme brillante, plus accessible et plus séduisante pour le public, la diminue, et fait l’écrivain facile, l’écrivain de second ordre. Mais envelopper sa pensée pour ne la laisser saisir que de ceux qui prendraient la peine de lever le voile; fait l’écrivain difficile qui est aussi un écrivain de second ordre. L’écrivain de premier ordre est celui qui emploie les mots mêmes que lui dicte une nécessité intérieure, la vision de sa pensée a laquelle il ne peut rien changer, — et sans se demander si ces mots plairont au vulgaire ou « l’écarteront ». Parfois le grand écrivain sent qu’au lieu de ces phrases au fond desquelles tremble une lueur incertaine que tant de regards n’apercevront pas, il pourrait (rien qu’en juxtaposant et en exhibant les métaux charmants qu’il fait fondre sans pitié et disparaître pour composer ce sombre émail), se faire reconnaître grand homme par la foule, et, ce qui est une tentation plus diabolique, par tels de ses amis qui nient son génie, bien plus par sa maîtresse. Alors il fera un livre de second ordre avec tout ce qui est tu dans un beau livre et qui compose sa noble atmosphère de silence, ce merveilleux vernis qui brille du sacrifice de tout ce qu’on n’a pas dit. Au lieu d’écrire l’« Éducation sentimentale » il écrira « Fort comme la Mort ». Et ce n’est pas le désir d’écrire plutôt l’Éducation Sentimentale qui doit le faire renoncer à toutes ces vaines beautés, ce n’est aucune considération étrangère à son œuvre, aucun raisonnement où il dise : « je ». Il n’est que le lieu où se forment ces pensées qui élisent elles-mêmes à tout moment, fabriquent et retouchent la forme nécessaire et unique ou elles vont s’incarner. (Note du traducteur.)
  46. Il ne faut pas voir là un caprice du penseur qui ôterait au contraire de la profondeur à sa pensée : mais ce fait, que comprendre étant, en quelque sorte, comme on l’a dit, égaler, comprendre une pensée profonde, c’est avoir soi-même, au moment où on la comprend, une pensée profonde ; et cela exige quelque effort, une véritable descente au cœur de soi-même, en laissant loin derrière soi, après les avoir traversées, les quelques nuées de pensée éphémère à travers lesquelles nous nous contentons ordinairement de regarder les choses. Cet effort, seuls le désir et l’amour nous donnent la force de l’accomplir. Les seuls livres qu’on assimile bien sont ceux qu’on lit un un véritable appétit, après avoir peiné pour se les procurer tant on avait besoin d’eux. (Note du traducteur.)
  47. Quelquefois Ruskin donne des conseils profonds sans dire la raison qui les lui fait donner comme un médecin ne peut pas expliquer toute la physiologie à son malade pour justifier une prescription qui au malade semblera arbitraire et qu’un autre médecin, si on le lui rapporte, jugera admirable. (Note du traducteur.)
  48. De même dans la Bible d’Amiens (chapitre II, §1), nous voyons Ruskin nous demander de rattacher d’importantes idées à une division « purement formelle et arithmétique » (il dit il est vrai « formelle et arithmétique au premier abord » mais elle ne l’est pas qu’au premier abord et le reste toujours). Dans ce même chapitre II, il rattache (§ 30, 31) toutes ses idées sur les Francs Saliens àdes étymologies qui sont forcément fantaisistes puisqu’elles sont nombreuses. Si l’une était exacte (ce qui d’ailleurs n’est pas probable) les autres seraient forcément exclues. Enfin toujours dans ce même chapitre II il dit : « Fere Ancos devenant assez vite dans le langage parle Francos ; une dérivation certes à ne pas accepter, mais à cause de l’idée qu elle donna de l’arme, elle vaut que vous y prêtiez attention. » (Note du traducteur.)
  49. Ici encore la métaphore donne à l’idée de la dignité précisément à l’aide des choses dont Ruskin ne reconnaissait certainement pas la dignité. L’armorial lui était probablement assez indifférent, et le genre de personnes qui savent au juste si telle personne est reçue ou n’est pas reçue — ( « Madame de Beauséant la recevait, il me semble… » — « Dans ses raouts ! répondit la vicomtesse » (Balzac : Gobsek) —, qui savent de chacun quelle a été l’illustration de sa race et de ses alliances, ne devait pas à ses yeux posséder une science bien enviable. Qu’une personne soit de bon sang ou de sang obscur, voilà qui a peu d’importance aux yeux d’un penseur. Or c’est à l’idée que cela a au contraire un grand prix que fait implicitement appel l’image de Buskin : « il distingue d’un coup d’œil les mots de bonne lignée et de vieux sang », etc., de sorte que le plaisir que de telles images donnent au lecteur (et d’abord à l’auteur) est réalité à base d’insincérite intellectuelle. (Note du traducteur.)
  50. Une personne que je connais dit quelquefois à son fils : « Cela me serait bien égal que tu épouses une femme qui ne saurait pas ce que c’est que Ruskin, mais je ne pourrais pas supporter que tu epouses une femme qui dirait : « tramvay » (au lieu de prononcer tramouay.) (Note du traducteur.)
  51. Comparez : « J’étais ravi lorsqu’à l’exemple de certains peintres dont la palette est très sommaire et l’œuvre cependant riche en expressions, je me flattais d’avoir tiré quelque relief ou quelque couleur d’un mot très simple en lui-même, souvent le plus usuel et le plus usé, parfaitement terne à le prendre isolément. Notre langue… même en son fonds moyen et dans ses limites ordinaires m’apparaissait comme inépuisable en ressources. Je la comparais à un sol excellent, tout borné qu’il est, qu’on peut indéfiniment exploiter dans sa profondeur, sans avoir besoin de l’étendre, propre à donner tout ce qu’on veut de lui, à la condition qu’on y creuse. » (Fromentin, Un été dans le Sahara, préface de la troisième édition.) Et sans doute c’est vrai. Mais ce n’est certes pas la langue si terne et si peu « faite », si sèche et si pauvre, si peu « artiste » pour tout dire, de cet homme distingué entre tous, qui servira d’un bien bel exemple à ce sage précepte. (Note du traducteur.)
  52. Voir Bible d’Amiens, IV, 25.
  53. Allusion à l’étymologie de caméléon : χαμαι λεων.
  54. II Pierre, iii, 5, 7. (Note de l’auteur.) Tenus en réserve pour le feu, au jour du jugement et de la destruction des impies. (Note du traducteur.)
  55. Notez la ressemblance frappante avec Aratra Pentelici, ii, 364 : « Cette idée, qui est celle de la plupart des Anglais religieux, que la Parole de Dieu, par qui les cieux furent créés jadis, ainsi que la terre, tirée de l’eau et subsistant dans l’eau (allusion à St Pierre, 2, iii, 5), — que la Parole de Dieu qui s’adressa aux Prophètes, et s’adresse encore à jamais à tous ceux qui veulent l’entendre (ainsi qu’à beaucoup de ceux qui ne le veulent pas) (allusion à Ézéchiel, ii, 5, 7) — et qui, appelée le Fidèle et le Véritable (allusion à l’Apocalypse, xix, 11) doit précéder, le jour du jugement, les armées du ciel (allusion à l’Apocalypse, xix, 14) — peut être reliée pour notre plaisir en maroquin et être promenée ici et là dans la poche d’une jeune dame avec des signets pour marquer les passages auxquels elle donne sa pleine approbation ». (Note du traducteur.)
  56. Ruskin, qui a si bien et si souvent montré que l’artiste, dans ce qu’iI écrit ou dans ce qu’il peint, révèle infailliblement ses faiblesses, ses affectations, ses défauts (et en effet l’œuvre d’art n’est-elle pas pour le rythme caché — d’autant plus vital que nous ne le percevons pas nous-mêmes — de notre âme, semblable à ces tracés sphygmographiques où s’inscrivent automatiquement les pulsations de notre sang ?) Ruskin aurait dû voir que si l’écrivain obéit dans le choix de ses mots à un souci d’érudition (qui fera bientôt place à une ostentation d’érudition vulgaire et à l’affectation la plus banale et la plus insupportable, comme il arrive chez nos plus médiocres chroniqueurs qui, dans le moindre conte, croient devoir montrer qu’ils savent qu’au xviie siècle le mot étonné avait une grande force et qu’ému veut dire remué), ce sera ce souci d’érudition — si intéressant qu’il puisse être, mais d’ailleurs jamais plus qu’intéressant — qui sera reflété, qui s’inscrira dans son livre. Un écrivain curieux cesse par cela même d’être un grand écrivain. Chez un Sainte-Beuve le perpétuel déraillement de l’expression, qui sort à tout moment de la voie directe et de l’acception courante, est charmant, mais donne tout de suite la mesure — si étendue d’ailleurs qu’elle soit — d’un talent malgré tout de second ordre. Mais que dire du simple rajeunissement du mot, en le ramenant à sa signification ancienne. Il s’apprend si facilement qu’il devient vite un procédé mécanique et le régal de tous ceux qui ne savent pas écrire. Certaines « distinctions » de ce genre sont aussi ridicules, étant aussi peu personnelles, que certaines vulgarités. Employer tel mot dans son sens ancien devient, dans le genre sérieux, la marque d’un esprit sans invention et sans goût aussi bien que dans le genre plaisant faire suivre une locution d’argot des mots : « comme parle Mgr d’Hulst. » Tout cela est du mécanisme, c’est-à-dire le contraire de I’art. Un écrivain d’un grand talent se plaît en ce moment à employer constamment « par quoi » au lieu de par lesquelles, et cela est juste, mais ce qui ne l’est pas, c’est de croire qu’il y a du mérite et du charme à cela. Et cette croyance, naïvement étalée dans la complaisance avec quoi il en use, risque de faire bientôt dater impitoyablement ses livres du millésime où l’on s’est avisé de cette rénovation grammaticale et de les démoder assez vite. Cela n’empêche pas naturellement qu’un grand écrivain, et ici Ruskin a bien raison, doit savoir à fond son dictionnaire, et pouvoir suivre un mot à travers les âges chez tous les grands écrivains qui l’ont employé. Un jour qu’à l’Académie Cousin lisait un essai envoyé pour le concours d’éloquence, il se rebiffa devant un mot : « Qu’est-ce que ce néologisme ? La voilà bien l’affreuse langue de notre époque. Voilà un mot que jamais un écrivain du xviie siècle n’eût employé. » Tout le monde se taisait quand Victor Hugo, se retournant avec calme vers l’appariteur : « Mon ami, veuillez aller chercher dans la bibliothèque le Voyage en Laponie de Hegnard, tome III de ses œuvres complètes. » Et Victor Hugo, l’ouvrant tout droit à une certaine page, y montre l’expression contestée. (Je lis cette anecdote dans le Victor Hugo à Guernesey de M. Stapfer, Revue de Paris, du 15 septembre 1904). Ce qui montre qu’un homme de génie peut être érudit (et ce qui vient du reste, d’un tout autre côté, rejoindre l’idée si intéressante de Fernand Gregh dans son beau livre sur Victor Hugo, que le génie de Victor Hogo n’était que le grandissement de son talent par le travail). D’ailleurs la simple lecture de l’œuvre de Victor Hugo donne bien cette impression d’un écrivain connaissant admirablement sa langue. À tout moment les termes techniques de chaque art sont pris dans leur sens exact. Dans la seule pièce : à l’Arc de Triomphe, je me rappelle :

    « Sur les monuments qu’on révère
    Le temps jette un charme sévère
    De leur façade à leur chevet
    C’est le temps qui creuse une ride
    Dans un claveau trop indigent…
    Quand ma pensée ainsi vieillissant ton attique
    … Se refuse enfin lasse à porter l’archivolte. »

    Quant aux expressions employées dans toute leur force antique, entourées de toute leur gloire latine, le vers qui termine une des plus belles pièces des Contemplations : « Ni l’importunité des sinistres oiseaux » peut s’enorgueillir de l’ancêtre glorieux dont il descend en droite ligne (« importunique volucres »). Si je me suis attardé à cet exemple d’Hugo c’est pour montrer qu’en effet un grand écrivain sait son dictionnaire et ses grands écrivains avant d’écrire. Mais en écrivant il ne pense plus à eux, mais à ce qu’il veut exprimer et choisit les mots qui l’expriment le mieux, avec le plus de force, de couleur et d’harmonie. Il les choisit dans un vocabulaire excellent, parce que c’est celui qui, dans sa mémoire, est à sa disposition, ses études ayant solidement établi la propriété de chaque terme. Mais il n’y pense pas quand il écrit. Son érudition se subordonne à son génie. Il ne s’arrête pas avec complaisance à :

    « C’est le temps qui creuse une ride
    Dans un claveau trop indigent. »
    Car déjà il s’élance vers une pensée plus belle :
    « Qui sur l’angle d’un marbre aride
    Passe son pouce intelligent, »

    et l’on sait qu’emporté toujours vers des beautés plus hautes il arrivera bientot à :

    « Rêve à l’artiste grec qui versa de sa main
    Quelque chose de beau comme un sourire humain
    Sur le profil des propylées. »

    Sa langue, si savante et si riche qu’elle soit, n’est que le clavier sur lequel il improvise. Et comme il ne pense pas à la rareté du terme pendant qu’il écrit, son œuvre ne porte pas la trace, la tare, d’une affectation. — Quant aux manières de dire qui ne nous appartiennent pas en propre, elles ne sont encore une fois, chez les disciples mêmes de l’écrivain qui les mit à la mode, que la preuve de l’absence d’originalité. Et au bout de quelques années, aucun littérateur même médiocre n’en voulant plus, elles rebondissent de chronique en chronique jusqu’à ne plus servir qu’à donner un « vernis littéraire » à des couplets de revues ou à des réclames de fabricants. Ainsi des « si j’ose dire » de M. Jules Lemaître, des « oh combien ! » de M. Paul Bourget qui purent avoir et peuvent garder dans leurs œuvres personnelles et comme prises à la source, leur saveur et leur vertu passagère, mais qui suffisent à rendre écœurant chez tout autre même un article de politique, et si retardataires que soient généralement les directeurs de journaux en fait de modes littéraires, à le faire refuser. (Note du traducteur.)

  57. Cf. la Bible d’Amiens : « Sans but, dirons-nous aussi, lecteurs vieux et jeunes, de passage ou domiciliés. » (I, 5.) (Note du traducteur.)
  58. S. Mathieu, xvi, 19. (Note du traducteur.)
  59. Cf. la Bible d’Amiens, IV, 3 : « Pour lui le texte tout simplement et franchement cru : « Là ou deux ou trois sont assemblés en mon nom », et iii, 50 : « Les Ier, VIIIe, VIIe, XVe » psaumes « bien appris et crus, » etc., et aussi, ii, 28 : « Leur franchise, si vous lisez le mot comme un savant et un chrétien, etc. » (Note du traducteur.)
  60. Cf. : « Vous êtes surpris d’entendre parler d’Horace comme d’une personne pieuse. Il nous semble toujours quand il emploie le mot Jupiter que c’est qu’il lui manquait un dactyle. » (Val d’Arno, IX, 218, etc.). « Vous croyez que tous les vers ont été écrits comme exercice et que Minerve n’est qu’un mot commode pour mettre comme avant-dernier dans un hexamètre et Jupiter comme dernier. (The Queen of the air, I, 47, 48.) (Note du traducteur.)
  61. I S. Pierre, v, 3, « Paissez le troupeau de Dieu qui vous est commis, veillant sur lui, non pour un gain déshonnête, mais par affection, non comme ayant la domination sur les héritages du Seigneur, mais en vous rendant les modèles du troupeau. » Les évêques dont parle Ruskin renversant donc exactement le modèle proposé par S. Pierre. (Note du traducteur.)
  62. Quand deux triangles ont un angle égal compris entre deux côtes égaux, les deux autres angles et le troisième côté coïncident aussi. De même quand on a pu faire coïncider certains points générateurs de deux esprits, d’autres coïncidences en découleront : on pourra ne les observer qu’ensuite, mais elles étaient enfermées dans la vérité première, Quand après cela nous faisons le tour des deux esprits nous les apercevons qui nous ont devancés et sont allées se ranger d’elles-mêmes à la place que nous leur avions assignée. (C’est ainsi qu’un astronome voit pour la première fois, quand il a un télescope assez puissant, une étoile dont il avait préalablement démontré l’existence et la place par le simple calcul). Plus modestement (!), j’avais, dans la Préface de la Bible d’Amiens, comparé à Ruskin un moderne idolâtre dont je prise infiniment le talent et l’esprit, et j’avais relevé entre eux quelques points de coïncidence, d’ailleurs bien faciles à apercevoir. Voici que Ruskin m’en offre de nouveaux, qui vérifient mon dire, et en me montrant qu’ils passent par les mêmes points, confirme qu’ils suivent (un peu, et pas longtemps, les esprits ne sont pas si géométriques) la même ligne. Oui « un Évêque signifie une personne qui voit », voilà une phrase que tous ceux de mes amis qui connaissent le poète et l’essayiste idolâtre dont je veux parler, diront presque involontairement de la voix forte, avec l’accent qui souligne et qui martèle, qui chez lui sont si originaux : « Un évêque est une personne qui voit ». On l’entend dire cela, car, comme Ruskin (trahit sua quemque voluptas) il s’enivre de trouver au fond de chaque mot son sens caché, antique et savoureux. Un mot est pour lui la gourde pleine de souvenirs dont parle Baudelaire. En dehors même de la beauté de la phrase où il est placé (et c’est là que pourrait commencer le danger), il le vénère. Et si on méconnaît ce qu’il contient (en l'employant à faux) il crie au sacrilège (et en cela il a raison). Il s’étonne de la vertu secrète qu’il y a dans un mot, il s’en émerveille ; en prononçant ce mot dans la conversation la plus familière, il le remarque, le fait remarquer, le répète, se récrie. Par là il donne aux choses les plus simples une dignité, une grâce, un intérêt, une vie, qui font que ceux qui l’ont approché préfèrent à presque toutes les autres sa conversation. Mais au point de vue de l’art on voit que serait le danger pour un écrivain moins doué que lui ; les mots sont en effet beaux en eux-mêmes, mais nous ne sommes pour rien dans leur beauté.Il n’y a pas plus de mérite pour un musicien à employer un mi qu’un sol ; or, quand nous écrivons nous devons considérer les mots à la fois comme des œuvres d’art, dont il faut que nous comprenions la signification profonde et respections le passé glorieux, et comme de simples notes qui ne prendront de valeur. (par rapport à nous) que par la place que nous leur donnerons et par les rapports de raison ou de sentiment que nous mettrons entre elles. (Note du traducteur.)
  63. Cf. Bible d’Amiens, IV, 26 : « Telles qu’elles sont ces six lignes latines expriment au mieux l’entier devoir d’un évêque en commençant par son office pastoral : nourrir mon troupeau, qui pavit populum. (Note du traducteur.)
  64. Comparez avec la 13e lettre de Temps et Marées. (Note de l’auteur.)
  65. « Prenez donc garde à vous-mêmes et à tout le troupeau sur lequel le Saint-Esprit vous a établis évêques pour paître l’Église de Dieu qu’il a acquise par son propre sang, car je sais qu’il entrera parmi vous des loups ravissants, etc. » (Actes, xx, 28 et 29.) (Note du traducteur.)
  66. St Jean, iii, 8.
  67. St Jean, iii, 8 et 9. Je trouve des allusions à ce passage de St Jean dans On the old Road, III, § 274, dans On the o d Road, II, § 34 : « Alors je ne peux pas ne pas me demander dans quelle mesure il y a connexité entre « pneuma », la vapeur, et d’autres forces pneumatiques dont il est question dans cette vieille littérature religieuse… quelle connexité, dis-je, entre ce moderne « spiritus » avec son inspiration réglée par des soupapes, et ce spiritus plus ancien au souffle chaud duquel les hommes avaient coutume de penser qu’ils pouvaient « être nés ». — Et dans The Queen of the air, III, § 55 : « Quel sens précis nous devons attacher à ces quatre vents de l’esprit dont le souffle pouvait donner la vie aux ossements desséchés, ou pourquoi la présence du pouvoir vital dépendrait de l’action chimique de l’air… nous n’avons pas besoin de le savoir… Ce que nous savons d’une façon certaine, c’est que les états de la vie et les états de la mort sont différents et les premiers plus désirables que les seconds et attingibles par l’effort, si nous comprenons que « né de l’esprit » signifie avoir le souffle du ciel dans notre chair et son pouvoir dans nos cœurs. » — À un autre point de vue Ruskin ici, comme tout à l’heure dans Sésame, comme plus tard, — et très souvent — dans la Bible d’Amiens, nous interdit avec un « cela ne vous regarde pas » transcendantal, les questions d’origine et d’essence, et nous invite au contraire à nous occuper des questions de fait, du fait moral et spirituel. — Et voici que la médecine contemporaine semble sur le point de nous dire elle aussi (elle, partie pourtant d’un point si différent, si éloigne, si opposé), que nous sommes « nés de l’esprit » et qu’il continue à régler notre respiration (voir les travaux de Brugelmann sur l’asthme), notre digestion (voir Dubois, de Berne, les Psychonévroses et ses autres ouvrages) la coordination de nos mouvements (voir Isolement et Psychothérapie par les Drs Camus et Pagniez, préface du professeur Déjerine). « Quand vous m’aurez en disséquant un mort montré l’âme, j’y croirai », disaient volontiers les médecins il y a vingt ans. Maintenant, non pas dans les cadavres (qui dans la sage théorie d’Ézéchiel ne sont justement des cadavres que parce qu’ils n’ont plus d’âme (Ézéchiel, xxxvii, 1-12), mais dans le corps vivant, c’est à chaque pas, c’est dans chaque trouble fonctionnel, qu’ils sentent la présence, l’action de l’âme, et pour guérir le corps, c’est à l’âme qu’ils s’adressent. Les médecins disaient il n’y a pas longtemps (et les littérateurs attardés le répètent encore) qu’un pessimiste c’est un homme qui a un mauvais estomac. Aujourd’hui le Dr Dubois imprime en toutes lettres qu’un homme qui a un mauvais estomac c’est un pessimiste. Et ce n’est plus son estomac qu’il faut guérir si l’on veut changer sa philosophie, c’est sa philosophie qu’il faut changer si l’on veut guérir son estomac. Il est entendu que nous laissons ici de côté les questions métaphysiques d’origine et d’essence. Le matérialisme absolu et le pur idéalisme sont également obligés de distinguer l’âme du corps. Pour l’idéalisme le corps est un moindre esprit, de l’esprit encore, mais obscurci. Pour le matérialisme l’âme est encore de la matière, mais plus compliquée, plus subtile. La distinction subsiste en tous cas pour la commodité du langage, même si l’une et l’autre philosophie sont obligées, pour expliquer l’action réciproque de l’âme et du corps, d’identifier leur nature. (Note du traducteur.)
  68. Allusion à I Corinthiens, viii, 1 ( « La connaissance bouffit, la charité édifie. » Cf. ce verset cité dans Stones of Venice. II, 2, XXX. (Note du traducteur.)
  69. Cf. Præterita « un protestant qui ne se fie qu’à soi pour interpréter tous les sentiments possibles des hommes et des anges », et cet autre, à Turin, « qui prêchait à quinze vieilles femmes qu’elles étaient, à Turin, les seuls enfants de Dieu ». (Note du traducteur.)
  70. Mais les actes cependant ne suffisent pas : « Avec sa main droite le Christ nous bénit, mais nous bénit sous condition : Fais ceci et tu vivras, ou plutôt dans un sens plus strict : "Sois ceci et tu vivras." Montrer de la pitié n’est rien, être pur en action n’est rien, tu dois être pur aussi dans ton cœur ». (Bible d’Amiens, IV, 54). Le texte de Sésame et celui de la Bible d’Amiens ne me paraissent pas d’ailleurs inconciliables. Ce qui doit être bon, c’est l’être même. Or un désir de bonté, suivi d’un acte mauvais, ne peut pas suffire à constituer la bonté de l’être, car l’acte mauvais est alors causé par quelque chose de mauvais qui est en nous. Voilà pour Sésame. Et pour la Bible d’Amiens : Mais l’acte bon ne doit pas être différent de notre moi profond, il ne doit pas être bon d’une manière purement formelle. Il doit exprimer la bonté de l’être. (Note du traducteur.)
  71. Cf. Bible d’Amiens, IV, 56, 59. « Je ne sais ni ne tiens à savoir à quelle époque la théorie de la justification par la Foi se trouve fixée, etc. ; elle reste aujourd’hui le plus méprisable des emplâtres populaires mis sur chaque déchirure de la conscience, etc… Si vous devez croire que quoi que vous commettiez d’insensé ou d’indigne, cela pourra, grâce à vos doctrines, être raccommodé et pardonné, moins vous croirez en un monde spirituel et surtout moins vous en parlerez, mieux cela sera, » Note du traducteur.)
  72. Cf. la Bible d’Amiens, III, § 41. Note du traducteur.)
  73. Allusion probable à S. Jude, xii. « Ceux-là sont des nuées sans eau. » Cf. On the old Road, et Unto this last : « Les nuages sont le réservoir de la pluie et s’ils ne donnent pas de pluie, etc. », § 74. 1 (Note du traducteur.)
  74. S. Luc, 11, 52 : « Malheur à vous, Docteurs de la Loi ! parce que vous avez pris la clef de la science ; vous n’êtes pas entrés vous-mêmes et vous avez empêché d’entrer ceux qui le voulaient. » Ce verset de S. Luc est ainsi expliqué par Renan : « Les pharisiens excluent les hommes du royaume de Dieu par leur casuistique méticuleuse qui en rend l’entrée trop difficile, et décourage les simples. » (Vie de Jésus, page 350 des premières éditions, note 3.) (Note du traducteur.)
  75. « Tel qui donne libéralement devient plus riche,
    Et tel qui épargne à l’excès ne fait que s’appauvrir.
    L’âme bienfaisante sera rassasiée
    Et celui qui arrose sera lui-même arrosé. »

    (Proverbe, XI, 24, 25).
    (Note du traducteur.)
  76. Allusion aux versets de saint Mathieu qui resteront à tout jamais le plus amusant portrait du maître de maison exagérément formaliste, de celui dont les invités disent avec raison : Il est terrible. Voici ce passage : « Le Roi entrant pour voir ceux qui étaient à table, il aperçut un homme qui n’avait pas revêtu d’habit de noce. Il lui dit : « Mon ami, comment es-tu entré ici sans avoir un habit de noce ? » Cet homme garda le silence, alors le Roi dit aux serviteurs : « Liez-lui les pieds et les mains et jetez-le dans les ténèbres du dehors, où il y aura des pleurs et des grincements de dents. Car il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus ». S. Mathieu xxii, 12, 13, 14.) (Note du traducteur.)
  77. L’Éducation moderne consiste la plupart du temps à rendre chacun capable de penser de travers sur tous les sujets imaginables qui ont de l’importance pour lui. (Note de l’auteur.)
  78. De tels passages paraissent aux petits esprits l’œuvre d’un petit esprit ; les grands esprits au contraire reconnaîtront que c’est, en morale, la conclusion à laquelle aboutissent tous les grands esprits. Seulement ils pourront regretter (pour les autres) que Ruskin s’explique aussi peu et donne cette forme un peu bourgeoise et un peu courte à des vérités qui pourraient être présentées moins mosaïquement. Cf. (pour cette manière d’exposer une vérité en la rapetissant volontairement, en lui donnant une apparence offensive de lieu commun démodé) Bible d’Amiens, IV, 59 : « Toutes les créatures humaines qui ont des affections ardentes, le sens commun et l’empire sur soi-même, ont été et sont naturellement morales… un homme bon et sage diffère d’un homme méchant et idiot, comme un bon chien d’un chien hargneux. » Ruskin, quand il écrit, ne tient jamais compte de Mme Bovary, qui peut le lire. Ou plutôt il aime à la choquer et à lui paraître médiocre. (Note du traducteur.)
  79. Le « library edition » indique comme référence : Emerson ; « To Rhea ».
  80. Dans Henry VIII.
  81. Caïphe, éternellement étendu en croix en travers du chemin, pour avoir conseillé aux Juifs la crucifixion de Jésus. Selon Dante son beau-père Ananias et tous ceux qui assistaient au conseil ou fut résolu le supplice de Jésus subissent la même peine. (Note du traducteur.)
  82. Nicolas III (Jean-Gaetan Orsini), que Dante aperçoit les pieds flambants hors d’un trou au fond duquel il est plonge, la tête en bas. Nicolas III entendant la voix de Dante croit d’abord que c’est Boniface VIII. Mais Virgile ordonne à Dante de le détromper, Nicolas III avoue alors à Dante qu’il fut simoniaque et Dante lui répond : « Or ça, dis-moi quel trésor Notre Seigneur voulut-il de S. Pierre, avant de mettre les clefs en son pouvoir ? Il ne lui demande rien, sinon : Suis-moi.

    Ni Pierre, ni les autres n’enlevèrent à Matthias son or et son argent…
    Reste donc là, car tu es justement puni, et garde bien ta richesse mal acquise…
    Et n’était que me retient encore le respect des clefs souveraines que tu tins dans la douce vie,
    J’userais de paroles encore plus sévères…

    Il vous a vus, pasteurs, l’Évangéliste, lorsqu’il aperçut celle qui est assise sur les eaux se prostituant aux rois.
    Ah ! Constantin, de quels maux fut la source, non ta conversion, mais la dot que reçut de toi le premier pape opulent.

    Ces paroles (que je cite d’après la traduction de la Divine Comédie par Brizeux) plurent à Virgile. Il ne semble pas qu’elles produisirent le même effet à Nicolas III, car « tandis que je lui chantais ces notes, dit Dante, soit colère ou conscience qui le mordit, il secouait fortement les pieds. » (Note du traducteur.)

  83. Jérémie, iv, 3. (Note du traducteur.)
  84. Comparez § 13, Ci-dessus. (Note de l’auteur.)
  85. Voir plus bas la note dans la 2e partie de Sésame (Des jardins des Plaines), page 212.
  86. Et c’est encor Seigneur le meilleur témoignage
    Que nous puissions donner de notre dignité
    Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge, etc.

    (Baudelaire, les Phares.)
    (Note du traducteur.)
  87. Cf. dans l’admirable Livre de mon ami d’Anatole France : « À la bonne heure, m’écriais-je, voilà l’éclat des passions. Les passions il n’en faut pas médire. Tout ce qui se fait de grand en ce monde se fait par elles. Ma fille… ayez des passions fortes, laissez·les grandir et croissez avec elles. Et si plus tard vous devenez leur maîtresse inflexible, leur force sera votre force et leur grandeur votre beauté. Les passions, c’est toute la richesse morale de l’homme. » (Note du traducteur.)
  88. Cf. Bible d’Amiens : « Un monastère sans art, sans lettres et sans pitié. » (Note du traducteur.)
  89. I S. Pierre, 12. (Note du traducteur.)
  90. Allusion à l’anéantissement de la Pologne (1864.) (Note du traducteur.)
  91. La « Library Edition » nous apprend qu’il y a ici une allusion à l’intérêt (dont font foi les Journaux d’octobre et novembre 64) soulevé cette année même (1864) dans le public par l’assassinat de M. Briggs sur la ligne du North London. Matthew Arnold plaisante sur la démoralisation de notre classe causée par la tragédie de Bow (dans sa préface de 1865 à l’Essai sur la critique). (Note du traducteur.)
  92. Allusion, dit la « Library Edition », à la guerre de Sécession et à l’interruption du trafic du coton causée par le blocus des ports du Sud. (Note du traducteur.)
  93. Allusion, selon la même édition, aux guerres de 1840 et 1856 causées par l’opposition de la China au trafic de l’opium.
  94. Voir la note à la fin de la conférence. Je l’ai fait imprimer en gros caractères parce que, depuis qu’elle a été écrite, le cours des événements l’a peut-être rendue plus digne d’attention. (Note de l’auteur.)
  95. Malheureusement la « Library Edition » ne nous indique pas à quel fait contemporain ceci est une allusion.(Note du traducteur.)
  96. Le nouvel ambassadeur que l’Angleterre venait d’envoyer en Russie, l’année même des massacres de Pologne, qui est aussi l’année où a été prononcée cette conférence, La « Library Edition » nous donne le nom de cet ambassadeur : Sir Andrew Buchanam. (Note du traducteur.)
  97. Allusion à Timothée, vi, 10, passage auquel Ruskin fait souvent allusion. Notamment dans On the old Road, Ill, 152 ; dans Stones of Venice, I, V, 90 : « L’amour de l’argent, le péché de Judas et d’Ananias, est assurément la racine de tout mal parce qu’il endurcit le cœur, mais la convoitise « qui est idolâtrie » (allusion à Colossiens, iii, 5), le péché d’Achab… qui cause bien plus de maux, mais est moins incompatible avec le christianisme. » Dans Unto This Last l’allusion est faite presque de la même manière que dans notre texte de Sesame : « Les écrits que (en paroles) nous déclarons divins, non seulement dénoncent l’amour de l’argent comme la source de tout mal, etc., etc., et nous ne nous en mettons pas moins à étudier la science de devenir riche comme le chemin le plus court pour arriver au bonheur de la nation. » Sur le péché d’Ananias, voir notamment Sésame, III, The mystery of Life, § 135, et On the old Road, II, § 72 (The Cestas of Aglaia.) (Note du traducteur.)
  98. Cf. S. Luc, x, 30 et suivants.
  99. Allusion probable mais vague à Rois, xii, 14, discours que tient Roboam, contrairement aux conseils des vieillards, mais conforme au conseil des jeunes gens qui lui avaient dit : « Dis-leur : mon père vous a châtiés avec des fouets, mais moi je vous châtierai avec des fouets garnis de pointes. » (Note du traducteur.)
  100. Cf. Munera Pulveris, 65. (Note de l'auteur.)
  101. « Nous connaîtrions plus de nous-mêmes et du Christianisme si nous étions plus souvent soumis à cette épreuve. » (Bible d’Amiens, III). (Note du traducteur.)
  102. Allusion à la multiplication des pains grâce à laquelle Jésus rassasia cinq mille hommes avec cinq pains. St Jean, vi. (Note du traducteur.)
  103.  « Le pain que je vous propose
    « Sert aux anges d’aliment
    « Dieu lui-même le compose
    « De la fleur de son froment.
    « C’est ce pain si délectable
    « Que ne mange pas à sa table
    « Le monde que vous suivez.
    « Je l’offre à qui veut me suivre.
    « Approchez. Voulez-vous vivre ?
    « Prenez, mangez, et vivez ! »

    (Racine, cantique IV)
    (Note du traducteur.)
  104. Depuis que ceci a été écrit, la réponse a été faite, topique : Non. Nous avons abandonné le champ des découvertes Arctiques aux nations continentales comme étant nous-mêmes trop pauvres pour payer des vaisseaux. (Note de l’auteur.)
  105. Peut-être allusion à S. Luc, ix, 58 ; voir plus bas la note de la page 224 et particulièrement la citation de la Couronne d’Olivier Sauvage : « Ces chasses gardées qui réalisent à la lettre ou plutôt en fait dans la personne de ses pauvres ce que leur maître répondit à ses disciples : que les renards avaient des abris, mais que lui n’en avait point. » — L’expression elle-même est des Psaumes (lxiii, 11) : « Ils seront détruits par l’épée ; ils seront la proie des renards. » (Note du traducteur.)
  106. La « Library Edition » nous apprend que ce fossile était l’archéoptéryx. (Note du traducteur.)
  107. Je livre le fait à la publicité sans l’autorisation du Professeur Owen, autorisation que, bien entendu, il n’aurait pu décemment m’accorder si je la lui avais demandée, mais je considère comme si important que le public soit instruit de cette affaire que je fais ce qui me semble mon devoir, quoique ce soit mal élevé. (Note de l’auteur.)
  108. Cf. Time and Tide by Weare and Tyne, Lettre 4.
  109. Ceci était le vrai but de votre « libre échange » : « tous les échanges pour moi ». Vous trouvez maintenant que grâce à la concurrence les autres peuples peuvent tenir le marché aussi bien que vous et maintenant vous demandez de nouveau la protection. Pauvres petits ! (Note de l’auteur.)
  110. Allusion aux aventures de Nigel : « Quand il était ainsi occupé il abandonnait le poste extérieur de son établissement commercial à deux robustes apprentis à voix de stentor qui ne cessaient de crier : De quoi avez-vous besoin ? De quoi avez-vous besoin ? sans manquer de joindre à ces paroles un pompeux éloge des objets qu’ils avaient à vendre. Cet usage de s’adresser aux passants pour les inviter à acheter ne subsiste plus aujourd’hui, à ce que nous croyons, que dans Monmouthstreet, etc. (Aventures de Nigel, chapitre Ier, p. 40, de la traduction française, édition Gosselin.) (Note du traducteur.)
  111. Comparez : « Les plus grands trésors d’art que l’Europe possède actuellement sont des morceaux de vieux plâtres sur des murs en ruines où les lézards se cachent et se chauffent et dont peu d’autres créatures vivantes approchent jamais ; et les restes déchirés de toiles ternies dans les coins perdus des églises, etc. Un grand nombre de fresques et de plafonds de Véronèse et de Tintoret au Palais ducal ont été réduits, par la négligence des hommes, à cette condition. Malheureusement comme aucun d’eux n’est sans réputation, ils ont attiré l’attention des autorités vénitiennes et des académiciens. Il est de règle que les corps publics qui ne veulent pas payer cinq livres pour protéger un tableau en paient cinquante pour le repeindre. Et quand je fus à Venise, en 1846, il y avait deux opérations réparatrices qui se poursuivaient simultanément dans les deux édifices qui renferment les plus merveilleux tableaux de la ville… Des seaux étaient placés par terre dans la Scuola San Rocco à chaque averse pour recevoir la pluie qui traversait les plafonds de Tintoret, pendant qu’au Palais ducal les Véronèse étaient par terre pour être repeints ; et je vis moi-même repeindre le ventre d’un cheval blanc de Véronèse à l’aide d’une brosse placée à l’extrémité d’un bâton de cinq mètres de long et trempé dans un pot à peinture de bâtiments, etc. » (Stones of Venice, II, VIII, 138 et 139.) (Note du traducteur.)
  112. Comparez : « Et moi qui vous parle de l’utilité de la guerre, je devrais véritablement être le dernier à vous parler de cette façon si je me fiais à ma seule expérience. Voici pourquoi : j’ai consacré une grande partie de ma vie à des recherches sur la peinture vénitienne et ces études ont eu pour résultat de me faire adopter l’un de ses représentants comme le plus grand de tous les peintres. Je me suis fait cette conviction sous un plafond couvert de ses peintures ; et parmi ces peintures trois des plus belles n’offraient plus que des morceaux déchiquetés, mêlés aux lattes du plafond crevé par trois obus autrichiens. Or, sans doute tous les conférenciers ne pourraient pas vous dire qu’ils ont vu trois de leurs tableaux préférés mis en lambeaux par des obus. Et devant un pareil spectacle quel est le conférencier qui vous dirait comme moi que cependant la guerre est le fondement de tout grand art ? » (La Couronne d’Olivier Sauvage, IIIe conférence : la guerre). Mais la référence exacte paraît être Stones of Venice, II, VII, 123. (Note du traducteur.)
  113. Les quatre premieres éditions portaient : « Tous les Titiens » ; à partir de 1871 ces mots sont remplacés par « toutes les plus belles peintures ». La « Library Edition », qui signale cette variante, en conclut avec finesse et un peu spécieusement que l’admiration de Ruskin pour le Titien avait quelque peu diminué. Nous avons, à vrai dire, des témoignages plus précis que celui que donne la « Library Edition » de la révolution qui eut lieu dans le goût de Ruskin et qui renversa la hiérarchie de ses admirations. Nous n’avons pas la place malheureusement de donner ici aucune indication sur cette crise esthétique qui dénoua chez Ruskin la crise religieuse et calma ses plus grands doutes en lui montrant que les peintres croyants comme Giotto étaient supérieurs aux peintres incroyants comme Titien. (Note du traducteur.)
  114. Je voulais dire que les plus beaux lieux du monde, la Suisse, l’Italie, l’Allemagne du Sud, etc., sont assurément les cathédrales véritables, les lieux où révérer et où prier, et que nous nous soucions seulement de les traverser à toute vitesse et de manger à leurs endroits les plus sacrés. (Note de l’auteur.)
  115. Cf. Præterita : « Depuis que j’ai composé et médité là pour la dernière fois, que « d’embellissements » sont survenus… Ensuite chaque jour d’exposition vint un flot de gens qui prenaient le sentier et qui le salissaient avec des cendres de cigare pour le reste de la semaine. Puis ce furent les chemins de fer, les voyous amenés par les trains de plaisir qui renversaient les palissades, faisaient peur aux vaches et cassaient autant de branches fleuries qu’ils pouvaient en attraper… etc., etc. Enfin, cette année une palissade de six pieds de haut a été placée de l’autre côté et les promeneurs marchent l’un derrière l’autre, s’offrent telle notion de l’air, de la campagne et du paysage qu’ils peuvent, entre ce mur et la palissade, chacun avec un mauvais cigare devant lui, un second derrière et un troisième dans la bouche. » (Note du traducteur.)
  116. « Oui, Chamonix est une demeure désolée pour moi. Je n’y retournerai plus, je crois. Je pourrais éviter la foule en hiver, mais que les glaciers m’aient trahi… c’en est trop ! Faites, s’il vous paît, mes amitiés à la grosse pierre qui est sous Brevent à un quart de mille au-dessus du village, à moins qu’ils ne l’aient détruite pour leurs hôtels. » (Lettre citée par M. de la Sizeranne.) Comparez aussi avec The Queen of Air (Préface) : « Ce 1er jour de mai 1869 je me retrouve écrivant là où mon œuvre fut commencée, il y a 35 ans, en vue des neiges des Alpes supérieures. Depuis ce temps, d’étranges calamités ont fondu sur les spectacles que j’ai le plus aimés et tâché de faire aimer aux autres. La lumière… l’air… l’eau sont souillés. Ce matin, sur le lac de Genève, à un demi-mille, je pouvais à peine voir le plat de ma rame à 2 mètres de profondeur. À la place d’un petit rocher de marbre, dernier pied du Jura descendant dans l’eau bleue, toujours couvert de fleurs roses de saponaires, on a construit une rocaille artificielle avec cette inscription sur ses pierres rapportées :

     « Aux botanistes
    Le club jurassique. »

    « Ah ! maîtres de la science moderne, rendez-moi mon Athénée, faites-la sortir de vos fioles, et enfermez-y sous scellés, s’il se peut une fois encore, Asmodée ! Enseignez-nous seulement — ceci qui est tout ce que l’homme a besoin de savoir — que l’air lui a été donné pour sa vie, et la pluie pour sa soif et pour son baptême, et le feu pour sa chaleur et le soleil pour sa vue, et la terre pour sa nourriture, — et pour son Repos. » J’ai résumé ce dernier passage d’après M. de la Sizeranne. M. de la Sizeranne écrit ici « repos » avec un petit r. Je préfère rétablir la majuscule qui est dans Ruskin. Ainsi à la majesté soudaine, on comprend de quel repos il s’agit. Peut-être pourtant pourrait-on soutenir qu’il ne s’agit pas ici du repos de la tombe. On pourrait s’appuyer pour cela sur la Préface de « The crown of wild olive ». « L’herbe cependant fut-elle créée verte pour vous servir seulement de linceul et non pour vous servir de lit ? et n’y aura-t-il jamais de repos pour vous au-dessus d’elle, mais seulement au-dessous ? » Malgré ce doute qui me vient et que j’avoue, je crois qu’il s’agit ici, surtout à cause de la majuscule et de l’importance donnée au mot final de la préface, du repos de la tombe. (Note du traducteur.)

  117. Ruskin fait ici allusion à ce passage de S. Mathieu (xxi, 33 et suivants, ou à lsaïe, v, 2, le passage est identique) : « Il y avait un homme, maître de maison, qui planta une vigne. Il l’entoura d’une haie, y creusa un pressoir et bâtit une tour » (pour qu’on pût de là surveiller la vigne. Ruskin a fait allusion à ces versets dans « Lectures of Architecture and Painting », § 19, quand, énumérant tous les passages de la Bible où nous sont montrées des tours, il nous dit : « Vous vous rappelez ce propriétaire qui construisit une tour dans son vignoble. » Dans le passage de « Lectures of Architecture and Painting » Ruskin veut montrer (à propos de la valeur religieuse de l’architecture gothique) que, dans la Bible, les tours n’ont jamais un caractère religieux et sont seulement construites par orgueil, plaisir, ou dans un but de défense. (Note du traducteur.)
  118. Cf. Time and Tide, § 46.
  119. Voir plus loin « des sentiments de joie purs » et surtout comparez avec Arrows of the Chace (passage cité par M. Bardoux) : « Buvons et mangeons, car nous mourrons demain », disait le fermier latin et il nous a laissé d’éternels monuments de sagesse humaine et de chant joyeux. « Travaillons et soyons justes, car demain nous mourrons et après la mort viendra le jugement », disaient Holbein et Durer, et ils nous ont laissé d’éternels souvenirs du travail humain et de la crainte attristée de la divinité. « Réjouissons-nous et soyons heureux, car demain nous mourrons et nous serons avec Dieu », disaient Fra Anglico et Giotto ; et ils nous ont laissé d’éternels monuments de la royauté des cieux, divinement lambrissée. « Fumons des pipes, gagnons de l’argent, lisons de mauvais romans, marchons dans l’air empesté, disons avec sentiment que nous sommes bien las, car demain nous mourrons et nous serons changés en pipes », voilà ce que disent les hommes d’aujourd’hui. » — On sait que « buvons et mangeons car nous mourrons demain » est une citation d’Isaïe, xxii, 13. Quant au passage tout entier, tant d’idées essentielles à Ruskin s’y laissent deviner, quand elles ne s’y montrent pas, que pour ne pas accumuler les abstractions, je renonce à les isoler. Je me contente de renvoyer le lecteur à la note de la page 211 « oui, mais quel roi » et la longue note des pages 212 et 213. (Note du traducteur.)
  120. L’entrefilet entier est en effet imprimé en rouge dans le texte anglais. Nous aurions voulu pouvoir faire de même ici, afin de conserver l’aspect singulier que ces pages ont dans l’original. Mais des difficultés matérielles d’exécution nous en ont empêché. (Note du traducteur.)
  121. Cf. Stones of Venice « un message qui fut un jour écrit dans le sang et un son qui remplira un jour les voûtes du ciel » (Stones of Venice, I, IV, LXXI), et The crown of wild olive, ch. Il, § 59, « lorsque le monde entier se tatoue de rouge avec son propre sang au lieu de vermillon ». (Note du traducteur.)
  122. « Une des choses que nous devons nous acharner à obtenir pour le bien de toutes les classes dans nos programmes futurs, c’est que dans aucune, on ne porte d’habillement remis à neuf. Voir la preface. » (Note de l’auteur.)
  123. Cette expression abrégée de la pénalité encourus par le travail infructueux coïncide d’une manière curieuse dans la forme avec certain passage que quelques-uns d’entre nous se rappellent peut·être (a). Il sera peut-être bon de produire à côté de ce récit un autre article que j’ai gardé dans mes tiroirs, découpé dans un Morning Post qui date à peu près du même moment, mars 1865 (b) : « Les salons de Mme C…, qui faisait les honneurs avec une grâce et une élégance parfaitement imitées, étaient encombrés de princes, de ducs, de marquis et de comtes, en fait du même public masculin que celui qu’on rencontre aux réunions de la princesse Metternich et de Mme Drouyn de Lhuys. Il y avait quelques pairs d’Angleterre ct quelques membres du parlement et ils paraissaient jouir de ce spectacle joyeux et indécent. Au second étage, les tables du souper étaient chargées de tous les mets délicats de la saison. Afin que nos lecteurs puissent se faire une idée de la chère exquise du demi-monde parisien, je copie le menu du souper qui fut servi à tous les convives (environ 200) assis, à 4 heures : Yquem supérieur, Johannisberg, Lafitte, Tokai, Champagne, des crûs les plus nobles, furent servis avec abondance le matin. Après le souper, la danse fut reprise avec un surcroît d’entrain et le bal se termina par une chaîne diabolique et un cancan d’enfer à 7 heures du matin (service du matin) : « Avant que les frais gazons n’apparaissent aux paupières entr’ouvertes du matin » (a). « Voici le menu : Consommé de volaille à la Bagration ; 16 hors-d’œuvres variés ; Bouchées à la Talleyran, Saumons froids sauce Ravigote, Filets de bœuf en Bellevue, Timbale milanaise. Chaud froid de gibier. Dindes truffées. Patés de foie gras. Buisson d’écrevisses. Gelées blanches aux fruits. Gateaux Mancini, parisiens et parisiennes. Fromages glacés. Ananas. Dessert. (Note de l’auteur.)

    (a) Ruskin veut parler ici des versets de S. Luc, xi, 11 et S. Mathieu, vii, 9 : « Quel est le père d’entre vous qui donne à son fils une pierre quand il lui demande du pain ? » Comparez avec cette autre belle interprétation des memes versets dans la Couronne d’Olivier Sauvage, I, le Travail : « Il est manifeste que Dieu entend que toute parole bonne et tout travail utile soient faits pour rien. Baruch, l’écrivain public, ne gagna pas, je gage, un sou la ligne à copier pour Jérémie son second rouleau, et saint Étienne n’eut pas les émoluments d’un évêque pour son long sermon aux Pharisiens : il n’eut que des pierres. Car c’est là le payement naturel du père terrestre. Qu’un enfant de ce monde travaille pour le bien du monde, honnêtement, de toute sa tête et de tout son cœur et vienne à lui, disant : « Donne-moi un peu de pain, juste ce qu’il faut pour vivre », le père terrestre lui répondra : « Non, mon enfant, pas de pain, une pierre, si tu veux ou autant que tu en voudras, pour te faire taire. » Mais les travailleurs manuels ne sont pas aussi malheureux, que tout ceci le laisserait entendre. Le plus qui puisse vous arriver à vous, c’est de cesser des cailloux, non d’être lapidés, etc. (Note du traducteur.)

    (b) Dans la Couronne d’Olive Sauvage Ruskin a rapproché de même deux entrefilets presque pareils à ceux-ci et d’où se dégage le même enseignement :

    « Je vais d’abord pour commencer vous l’exposer lumineusement en vous lisant tout bonnement deux entrefilets que j’ai découpés en déjeunent, dans deux journaux placés sur ma table le même jour, 25 novembre 1864. Le passage concernant le Russe opulent à Paris est assez banal at, qui plus est, stupide (car ce n’est rien pour un riche de payer 15 francs pour une couple de pêches en dehors de l’époque ordinaire de ces fruits). Cependant, les deux faits-divers parus le même jour valent d’être placés côte à côte.

    « Un de ces hommes est actuellement dans nos murs. C’est un Russe, et, avec votre permission, nous l’appellerons comte Teufelskine. Dans sa façon de s’habiller, il est sublime ; l’art joue son rôle dans cette mise où l’harmonie des couleurs est respectée, et où, dans d’heureux contrastes, sa révèle le chiar’-oscuro. Ses manières sont empreintes de dignité — peut-être même apathiques ; rien ne trouble la calme sérénité de cet extérieur placide. Notre ami, un jour, déjeunait chez Bignon. Quand arriva l’addition, il y lut : « Deux pêches, 15 francs. » Il paya. « Les pêches sont rares, je présume ? » se borna-t-il à remarquer. « Non, Monsieur, répliqua le garçon, mais les Teufelskines le sont. » (Telegraph, 25 novembre 1864.)

    « Hier matin, à huit heures, une femme, passant près d’un tas de fumier, dans la cour pavée qui longe l’hospice récemment construit dans Shadwell Gap High-Street, Shadwell, fit remarquer à un constable du quartier un homme accroupi sur le tas de fumier, lui disant qu’elle craignait qu’il ne fût mort. Ses craintes se trouvèrent justifiées. La mort du malheureux paraissait remonter à plusieurs heures. Il était mort de froid et d’humidité, et la pluie avait fouetté le cadavre toute la nuit. Le défunt était chiffonnier. Il était tombé dans la plus effroyable pauvreté, misérablement vêtu, la ventre vide. La police l’avait à plusieurs reprises chassé de cette cour depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, lui disant de rentrer chez lui. Il avait choisi l’endroit la plus désert afin d’y mourir misérablement. On trouva dans ses poches un sou et quelques os. Il pouvait avoir entre cinquante et soixante uns. L’inspecteur Roberts, de la division K, a ordonné de faire une enquête chez les logeurs afin de s’assurer, si possible de l’identité du malheureux. » (Morning Post, 25 novembre 1864.) (La Couronne d’Olivier Sauvage, I, le Travail.) (Note du traducteur.)

    (a) Citation de Lycidas de Milton. (Note de l’auteur.)

  124. Je vous prie de noter ce fait, d’y réfléchir, et de considérer comment il se fait qu’une pauvre vieille aura honte de prendre au pays un shilling par semaine, tandis que personne n’a honte de prendre une rente de mille livres par an. (Note de l’auteur.)
  125. Je me réjouis sincèrement de voir fonder un journal comme le Pall Mall Gazette, car le pouvoir de la presse dans les mains d’hommes d’une haute culture, d’une situation indépendante, et bien intentionnés, peut en effet mériter tous les éloges qu’on lui a tant décernés jusqu’ici. Son directeur me pardonnera donc, je n’en doute pas, si, à raison même de mon respect pour le journal, je ne laisse pas passer sans observation un article paru dans son troisième numéro, page 5, dont chaque mot était erroné, de cette erreur profonde ou peut seul atteindre un honnête homme qui dès le début a pris un mauvais tournant de pensée et le suit, indifférent aux conséquences. Il contenait à la fin ce passage à noter :

    « Le pain de l’affliction et l’eau de l’affliction (a), oui et la couchette et les couvertures de l’affliction, sont l’extrême maximum de ce que Ia loi devrait donner aux indigents simplement comme indigents. » Je ne fais que mettre à côté de ces lignes représentative de l’esprit conservateur anglais en 1865, une partie du message qui ordonna à Isaïe d’élever sa voix comme une trompette (b) et de déclarer aux conservateurs dc son temps (c) : « Vous jeûnez pour faire des procès et des querelles et pour frapper du poing avec méchanceté. Est-ce le jeûne que j’ai choisi, qui est de partager ton pain avec celui qui a faim et de faire venir dans ta maison las affligés qui sont errants. » (d) L’erreur mentale que l’auteur avait prise pour point de départ, ainsi qu’il l’a constaté un peu en avant, était ceci : « Confondre I’office des fonctionnaires chargés des distributions de secours aux pauvres, avec celui des personnes chargées de ces distritions dans une institution charitable est une grande et dangereuse erreur. »

    Cette phrase est si exactement et si extraordinairement fausse qu’il nous faut en renverser le sens dans nos esprits avant de songer à nous occuper d’aucun problème actuel de misère sociale. « Comprendre que les fonctionnaires chargés des secours aux pauvres sont les aumôniers de la Nation et devraient en distribuer les offrandes avec une grâce et une libéralité plus grandes et plus généreuses que celles permises à la charité individuelle, autant que la sagesse et le pouvoir collectif d’une Nation peuvent être supposés plus grands que ceux d’une seule personne, — ceci est la base de toute loi sur le paupérisme. » — Depuis que ceci a été écrit, le Pall Mall Gazette est devenu — comme les autres — un simple journal de parti, mais il est bien écrit et, somme toute, fait plus de bien que de mal (a).

    (a) Allusion, Rois, xxii, 27, bien que l’expression pain de l’affliction rappelle plutôt les Psaumes (127, 2.)

    (b) « Crie à plein gosier, ne te retiens pas, élève ta voix comme une trompette et annonce à mon peuple, etc. (Isaïe, 58, 1.)

    (c) Phrase essentiellement ruskinienne. Pour s’en rendre compte : 1° en ce qui concerne les premiers mots : « Je ne fais que mettre à côté de ces lignes du Pall Mall Gazette le message d’Isaïe », comparer avec la Bible d’Amiens, III, 48, note : « en regard de ce morceau éditorial de la presse théologique moderne en Angleterre, je placerai simplement les 4e, 6e et 13e versets de l’épître de S. Paul aux Romains, etc. — ; avec Unto This Last (Préface) 5, note : « À ces paroles diaboliques (d’Adam Smith dans la « Richesse des Nations ») j’opposerai seulement les plus belles paroles des Vénitiens découvertes par moi dans leur plus belle église (« Autour de ce temple, etc. ») ». Cette référence à l’autorité de la Bible pour trancher un problème d’économie politique est, comme je l’ai montré ailleurs, le témoignage d’une des plus originales dispositions d’esprit de Ruskin qui est d’attribuer à la littérature et à l’art (Ia Bible étant ici qu’un beau livre) une sorte de valeur scientifique et inversement de traiter la science comme un art, ce qui fait que pour Ruskin il n’y a pas, quand il s’agit de science, supériorité des temps modernes, sur l’antiquité, pas plus qu’il ne doit en effet y en avoir quand il s’agit d’art. Il y a là aussi, à notre avis, un peu d’idolâtrie et l’amusement d’un érudit qui s’amusa à chercher des recettes de cuisine dans Homère et des renseignements d’ornithologie dans Carpurccio. Notons encore que, dans le chapitre « Interprétations » de la Bible d’Amiens, par exemple, cette confrontation du présent au passé est invertie (Confrontation du passé au présent) se relevant plus du premier procédé que sa saveur d’anachronisme : Dans les bas-reliefs d’Amiens Ia Grossièreté comparée à une femme dansant le cancan, la Rébellion aux voyous qui claquent des doigts devant un prêtre ; à propos du Désespoir : « le suicide n’est pas considéré comme héroïque ni sentimental au xiiie siècle et il n’y a pas de morgue gothique au bord de la Somme, » etc. Ce qui nous amène 2° à comparer les derniers mots de la phrase (« message d’Isaïe aux conservateurs de son temps ») à tous ces anachronismes, mais plus particulièrement à la Bible d’Amiens, Il, 41 (« un des soldats francs de Clovis discuta sa prétention avec une telle confiance d’être soutenu par l’opinion publique du Ve siècle » et à Unto This Last, III, 42, « un marchand Juif (le roi Salomon) qui avait fait une des fortunes les plus considérables de son temps. » (Note du traducteur.)

    (d) Isaïe, lviii, 4 et 7. (Note du traducteur.)

    (a) Et maintenant il a cessé d’exister sous ce nom. Il est devenu le Westminster Gazette. (Note du traducteur.)

  126. Opéra de Balfe, compositeur de musique irlandais, né en 1808, mort en 1870. Balfe a compose de nombreuses partitions : Le Siège de la Rochelle 1835, Manon Lescaut 1836, Jane Grey 1837, Falstaff 1838, le Puits d’amour 1843, la Gipsy 1844, les 4 fils Aymon 1844, etc., etc. Satanella est de 1859. (Note du traducteur.)
  127. Cf. plus haut § 16, l’adjectif anglais placé d’une façon analogue en symétrie avec l’adjectif « latin ». (Note du traducteur.)
  128. S. Luc, xvi, 20. 1 Il y avait aussi un pauvre nommé Lazare, qui était couché à la porte de ce riche et était couvert d’ulcères. » Comparez, sur Lazare et les pauvres d’aujourd’hui, la Couronne d’Olivier sauvage, I, § 30. (Note du traducteur.)
  129. « Vous avez toujours les braves et bons dans la vie. Ceux-là ont aussi besoin d’être aidés, quoique vous paraissiez croire qu’ils n’ont qu’à aider les autres. Ceux-là aussi réclament qu’on pense à eux et qu’on se souvienne d’eux. » (Lectures on Art, II, 58.) (Note du traducteur.)
  130. Et dès les plus bas degrés de l’échelle du travail. Du travail le plus humble naît un plaisir, humble sans doute comme la tige, qui l’a porté, sans couleurs variées et qui pourtant n’est pas sans charmer la vie qu’il embellit. Ce plaisir-là est satisfaction de soi, plaisir à se trouver avec les autres, optimisme. De ce plaisir-là dans la littérature de tous les temps il y a, avant tout, deux immortels exemples. Le premier c’est l’histoire d’Aristarque et de ses parentes dans es Mémorables de Xénophon : « En ce moment, j’en suis sûr, tu ne peux aimer tes parentes et elles ne peuvent t’aimer. Toi parce que tu les regardes comme une gêne pour toi, elles parce qu’elles voient bien qu’elles te gênent. De cela il est à craindre… que la reconnaissance du passé ne soit amoindrie. Mais si tu leur imposes une tâche, tu les aimeras en voyant qu’elles te sont utiles et elles te chériront à leur tour en s’apercevant qu’elles te contentent ; le souvenir du passé vous sera plus agréable, votre reconnaissance s’en augmentera. Vous deviendrez ainsi meilleurs amis et meilleurs parents. » « Aussitôt dit, on acheta de la laine… la gaîté avait succédé à la tristesse, etc. » (Mémorables, chapitre VII.) L’autre exemple est donné par la fin de Candide, trop célèbre pour qu’il soit besoin de la citer. C’est d’ailleurs encore la pensée qu’exprime la dernière phrase de Candide : « Tout cela est bien, dit Candide, mais il faut cultiver notre jardin. » — Je me souviens encore de la façon dont le maître le plus admirable que j’aie connu, l’homme qui a en la plus grande influence sur ma pensée, M. Darlu, aujourd’hui Inspecteur général de l’Université, comparait à ce chapitre des Mémorables le chapitre de la Bible de l’Humanité sur Hercule. (Note du traducteur.)
  131. Allusion à cet étrange passage d’Ézéchiel : « Il me dit : Fils de l’Homme, perce la paroi, et quand j’eus percé la paroi il se trouva une porte… J’entrai donc et voici toutes sortes de figures de reptiles et de bêtes et tous les dieux infâmes de la maison d’Israël étaient peints sur la paroi… et 70 hommes… assistaient et se tenaient devant elles… et chacun avait un encensoir à la main d’où montait en haut une épaisse nuée de parfum. Alors il me dit : Fils de l’Homme n’as-tu pas vu ce que les anciens de la maison d’Israël font dans les ténèbres, chacun dans son cabinet peint, etc. (Ézéchiel, viii, 6-18.) (Note du traducteur.)
  132. Turner. Voir, sur ce dessin, sur son pathétique et sa signification, Modern Painters, partie V, ch. I, § 17, et chapitre XVIII, § 2. (Note du traducteur.)
  133. C’est dans Isaïe (Prophétie contre le roi de Babylone) (xiv, 9, 10) que le sépulcre a réveillé les Trépassés : « Il a fait lever de leurs sièges tous les principaux de la terre, tous les rois des nations. Ils prendront tous la parole et diront (au roi de Babylone) : « Tu as été aussi affaibli que nous, tu as été rendu semblable à nous, on t’a fait descendre de ta magnificence dans le sépulcre avec le bruit de tes instruments, etc. » (Note du traducteur.)
  134. Sans doute, et pourtant si nous prenons la vie de tant de grands écrivains, de tant d’artistes, reconnaissons que bien peu ont entièrement négligé l’autre « avancement dans la vie, dans ses atours ». Combien peu, pour ne prendre que cet exemple, ont dédaigné d’entrer à l’Académie Française ou telle autre forme de pouvoir, de prestige. Tel poète, plongé dans la vie elle-même tant qu’il écrit, sitôt la chaleur de l’inspiration tombée est déjà revenu à l’« avancement dans la vie », dans les « atours de la vie » et de sa main tremblante encore d’avoir voulu suivre au vol la vitesse de sa pensée, il inscrit à la première page du poème qui plane si haut au-dessus de toutes les contingences et de sa propre vie, le nom de la Reine bienveillante à qui il le dédie, afin de faire connaître le rang ; social qu’il occupe, combien il est « avancé dans la vie ». Il tient à ce que les humbles mortels le sachent et les autres reines aussi, afin que les hommes le respectent et que les reines le recherchent, et que tous parfassent ainsi son « avancement dans la vie ». Peut-être ce poète vous dira-t-il que s’il dine chez cette Reine et ensuite lui dédie son livre, c’est parce qu’ayant conscience de l’éminente dignité de « l’homme de lettres », il veut lui faire dans la société la place qu’il doit y avoir, égale à celle des Rois. Pour un peu, à l’en croire, il se dévoue, il immole ses goûts, son talent, à ses devoirs de citoyen de la République des lettres. Pourtant, si vous lui disiez que tel de ses confrères veut bien se charger de ce rôle et qu’il pourra désormais dans l’inélégance et dans l’obscurité travailler sans se soucier des Reines, peut-être se rendrait·il compte alors que c’était en réalité plutôt à sa propre grandeur qu’à celle de l’homme de lettres qu’il se dévouait et que les conquêtes de son confrère ne lui remplaceraient nullement les siennes propres. D’ailleurs l’homme de lettres chargé d’honneurs est-il plus grand qu’un autre, même aux yeux frivoles de la postérité ? C’est fort douteux et un homme de lettres dédaigneux de toute influence, de tout honneur, de toute situation mondaine, comme Flaubert, ne nous apparaît-il pas comme plus grand que l’académicien son ami, Maxime du Camp ? Certes le désir « d’avancer dans la vie », le snobisme, est le plus grand stérilisant de l’inspiration, le plus grand amortisseur de l’originalité, le plus grand destructeur du talent. J’ai montré autrefois qu’à cause de cela il est le vice le plus grave pour l’homme de lettres, celui que sa morale instinctive, c’est-à-dire l’instinct de conservation de son talent, lui représente comme le plus coupable, dont il a le plus de remords, bien plus (que la débauche, par exemple, qui lui est bien moins funeste, l’ordre et l’échelle des vices étant dans une certaine mesure renversés pour l’homme de lettres. Et cependant le génie se joue même de cette morale artistique. Que de snobs de génie ont continué comme Balzac à écrire des chefs-d’œuvre. Que d’ascètes impuissants n’ont pu tirer d’u¤e vie admirable et solitaire dix pages originales. (Note du traducteur.)
  135. Le symbole matériel de ceci est l’offre de l’artério-sclérose faite tous es jours aux arthritiques par le démon de la bonne chère. Mais ici encore, pour la santé comme pour le génie, le tempérament est plus fort que le « régime ». (Note du traducteur.)
  136. Cercle de l’Enfer de Dante, qui tire son nom de Caïn. Voir l’Enfer, chants V et XXXII.(Note du traducteur.)
  137. « Τὸ δὲ φρόνημα τοῦ πνεύματος ζωὴ καὶ εἰρήνη. » (Note de l’auteur.)

    Et l’affection de la chair c’est la mort, tandis que l’affection de l’esprit c’est la Vie et la Paix. » (Romains, viii, 6.) (Note du traducteur.)

  138. Munera Pulveris V Government, § 122. (Note du traducteur.)
  139. Sur cette épithète δημοϐόροι voir Lectures on Art, IV, 116, et comparez avec l’expression des Psaumes, xiv, 4 : « ils mangent mon peuple comme du pain », que Ruskin cite dans The two Paths, § 179. (Note du traducteur.)
  140. Allusion à Dante, Enfer, III, 60. (Note du traducteur.)
  141. Allusion à la huitième scène de la 1re partie d’Henri IV, de Shakespeare : Hotspur, le doigt sur la carte : « Il me semble que ma portion, au nord de Burton ici — n’est pas égale à la vôtre. — Voyez comme cette rivière vient sur moi tortueusement — et me retranche du meilleur de mon territoire — une énorme demi-lune, un monstrueux morceau. — Je ferai barrer le courant à cet endroit, — et la coquette, l’argentine Trent coulera par ici — dans un nouveau canal uniforme et direct : elle ne serpentera plus avec une si profonde échancrure — pour me dérober ce riche domaine. — Glendower : Elle ne serpentera plus ! elle serpentera, il le faut ; vous voyez bien. — Mortimer : Oui, mais remarquez comme elle poursuit sen cours et revient sur moi, en sens inverse pour votre dédommagement. — Elle supprime d’un côté autant de terrain — qu’elle vous en prend de l’autre. — Worcester : Oui, mais on peut ici la barrer à peu de frais, etc., etc., Et enfin Glendower : Allons, on vous changera le cours de la Trent. » (Note du traducteur.)
  142. C’est le centenier de Capharnaüm qui dit à Jésus : J’ai des soldats sous mes ordres et je dis à l’un : « Va » et il va, à l’autre : « Viens » et il vient, à mon serviteur : « Fais cela, » et il le fait. (S. Mathieu, viii, 9.) (Note du traducteur.)
  143. Comparez : « L’homme est bien plus réellement le soleil du monde, que n’est le soleil. La flamme de son cœur merveilleux est la seule lumière digne d’être mesurée. Là où il est sont les tropiques ; là où il n’est pas le monde des glaces, » (Modern Painters, V, p. 225, cité par M. Bardoux, dans son ouvrage sur Ruskin.) (Note du traducteur.)
  144. S’il n’y avait que « font et enseignent », la référence la plus littérale semblerait être : Actes, i, 1 : « les choses que Jésus a faites et enseignées », mais le contexte indique qu’il s’agit bien plutôt de Mathieu, v, 19 : « Celui donc qui aura violé ces commandements et qui aura ainsi enseigné les hommes sera estimé le plus petit dans le royaume des cieux, mais celui qui les aura observées et enseignées, celui-là sera estimé grand dans le royaume des cieux », et dans les royaumes de la terre, ajoute Ruskin. (Note du traducteur.)
  145. Allusion à St Mathieu, vi, 19-20 : « Ne vous amasser pas des trésors sur la terre, où les vers et la rouille gâtent tout et où les larrons percent et dérobent. Mans amassez-vous des trésors dans le ciel où les vers ni la rouille ne gâte rien, et où les larrons ne percent ni ne dérobent. »
  146. La « Library Edition » nous apprend que c’est là le terme usité en alchimie pour signifier l’or dissous dans l’acide nitro-hydrochlorique, lequel était supposé contenir l’élixir de vie. (Note du traducteur.)
  147. Minerve, Vulcain, Apollon (voir On the old Road, tome Il, § 36). (Note du traducteur.)
  148. Job, xxviii, 7. (Note du traducteur.)
  149. Ruskin veut parler de « Unto this last ». Dans la préface d’Unto this last, Ruskin dit de même : « Je crois que ces essais contiennent ce que j’ai écrit de meilleur, c’est-à-dire de plus vrai et de plus justement exprimé. Le dernier (Ad Valorem) qui m’a coûté le plus de peine ne sera probablement jamais surpasse par aucun autre de mes écrits futurs. » Dans Fors Clavigera, Unto this last est ainsi rattaché à l’ensemble de son œuvre :

    « À vingt ans j’écrivis Peintres modernes, à trente ans, les Pierres de Venise, à quarante ans, Unto this last, à cinquante ans, les Leçons inaugurales d’Oxford, et, si je finis jamais Fors Clavigera, l’état d’esprit dans lequel je me trouvais à soixante ans sera fixé.

    « Les Peintres modernes enseignèrent l’affinité de toute la nature infinie avec le cœur de l’homme ; montrèrent le rocher, la vague et l’herbe comme un élément nécessaire de sa vie spirituelle. Ce dont je vous conjure aujourd’hui, d’orner la terre et de la garder, n’est que le complément, la suite logique de ce que j’enseignais alors. Les Pierres de Venise enseignèrent les lois de l’art de bâtir et comment la beauté de toute œuvre, de tout édifice humain dépend de la vie heureuse de son ouvrier. Unto this last enseigne les lois de cette vie même et la montra comme dépendante du Soleil de justice. Fors Clavigera, IV, Lettre lxxviii, citée par M. Brunhes. (Note du traducteur.)

  150. Comparez : « Les crosses et balles anglaises et françaises, y compris celles dont nous ne nous servons pas, coûtent, je suppose, environ 75 millions par an à chaque nation » (la Couronne d’Olivier Sauvage, I, le Travail). Comparez encore (la Couronne d’Olivier Sauvage, II, 259, cité par M. de la Sizeranne) : « Supposez qu’un de mes voisins m’ait appelé pour me consulter sur l’ameublement de son salon. Je commence à regarder autour de moi et à trouver que les murs sont un peu nus ; je pense que tel ou tel papier serait désirable pour les murs, peut-être une petite fresque ici et là sur le plafond et un rideau ou deux de damas aux fenêtres. « Ah ! dit mon commettant, des rideaux de damas, certainement l Tout cela est fort beau, mais vous savez, je ne peux me payer de telles choses, en ce moment ! — Pourtant le monde vous attribue de splendides revenus ! — Ah l oui, dit mon ami, mais vous savez qu’à présent je suis obligé de dépenser presque tout en pièges d’acier ! — En pièges d’acier ! Et pourquoi ? — Comment ! pour ce quidam, de l’autre côté du mur, vous savez ; nous sommes de très bons amis, des amis excellents, mais nous sommes obligés de conserver des traquenards des deux côtés du mur ; nous ne pourrions pas vivre en de bons termes sans eux et sans nos pièges à fusil. Le pire est que nous sommes des gars assez ingénieux tous les deux et qu’il ne se passe pas de jour sans que nous inventions une nouvelle trappe ou un nouveau canon de fusil, etc. Nous dépensons environ 15 millions par an chacun dans nos pièges — en comptant tout, et je ne vois guère comment nous pourrions faire à moins. » Voilà une façon de vivre d’un haut comique pour deux particuliers ! mais pour deux nations, cela ne me semble pas entièrement comique. Bedlam serait comique peut-être, s’il ne contenait qu’un seul fou, et votre pantomime de Noël est comique lorsqu’il y a un seul clown, mais lorsque le monde entier devient clown et se tatoue lui-même en rouge avec son propre sang à la place de vermillon, il y a là quelque chose d’autre que de comique, je pense. »

    Comparez à ce dernier morceau le § 33 ci-dessus : « Supposez qu’un gentleman dont le revenu est inconnu, mais dont nous pouvons conjecturer la fortune par ce fait qu’il dépense deux mille livres par an pour ses valets de pied et les murs de son parc », etc. (Note du traducteur.)

  151. Unto this last, IV, ad valorem, § 76, note. (Note du traducteur.)
  152. Sur cette dernière phrase et pour la décomposition des cinq « thèmes » qui s’y mêlent (et, sans même trop subtiliser, on arrivent aisément « jusqu’à sept, en comptant les lois sur les grains, » et le pain meilleur » ) Voir la note page 61. (Note du traducteur.)
  153. La « Library Edition » fournit du sens de ces mots « dans un instant » (presently) une explication qui me semble très juste et très naturelle, mais dont on ne s’avise pas généralement, parce que tout ce passage est placé en appendice, à la fin des Trésors des Rois. Or, il n’est qu’une note du § 30, imprimé à cause de son importance après la conférence. De sorte que ce « presently », dit la « Library Edition », se rapporte aux §§ 42 et suivants. (Note du traducteur.)
  154. La version habituelle est : « Le désert et le lieu aride se réjouiront et la solitude sera dans l’allégresse et fleurira comme une rose. Comparez Modern Painters, vol. IV, ch. vii, § 4 : « Il faut que la cruauté des tempêtes frappe les montagnes, que la ronce et les épines croissent sur elles ; mais elles les frappent de façon à amener leurs rochers aux formes les plus belles ; et elles croissent de façon que le désert fleurisse comme la rose. » Et aussi Fors Clavigera, vol. IV (ce dernier passage cité par M. Bardoux) : « L’histoire de la vallée aux roses n’est pas révolue. Les montagnes et les collines rompront le silence, éclateront en chansons ; et autour d’elle, le désert se réjouira et fleurira comme la rose. » (Note du traducteur.)
  155. Milton, Paradis perdu, IIe chant, vers 673 (je transcris cette référence du Bulletin de l’Union pour l’action morale qui m’est très aimablement communiqué par M. Lucien Fontaine (Bulletin des 1er et 15 décembre 1895).
  156. State en anglais signifie aussi majesté. Ruskin dit : a kings majesty or « state ».
  157. Comparez Maeterlinck : « Ne parlons pas du père de Cordelia, dont l’inconscience par trop manifeste ne sera contestée par personne ; mais Hamlet, le penseur, est-il sage ? Voit-il les crimes d’Elseneur d’assez haut ? (Il les aperçoit des sommets de l’intelligence, mais non des sommets de la bonté.) Que serait-il advenu s’il avait contemplé les forfaits d’Elseneur des hauteurs d’où Marc-Aurèle et Fénelon les eussent contemplés ? Vous imaginez-vous une âme puissante et souveraine au lieu de celle de Hamlet, et que la tragédie suive son cours jusqu’à la fin ? Hamlet pense beaucoup mais n’est guère sage. » (La Sagesse et la Destinée.) (Note du traducteur.)
  158. Comparez « les acteurs s’élancent, tenant en main déjà leur catastrophe ». (Comtesse Mathieu de Noailles, article sur la Lueur sur la cime.) (Note du traducteur.)
  159. « Sa naïveté et sa crédulité de demi-barbare. » (Maeterlinck.)
  160. Marchand de Venise, III, 2.
  161. Comparez Fors Clavigera, lettre 92 : « Walter Scott est sans comparaison possible la plus grande puissance spirituelle en Europe depuis Shakespeare. » Comparez la haute estime où Scott est également tenu par Carlyle, par Goethe, par Emerson. (Note du traducteur.)
  162. J’aurais dû, pour rendre cette affirmation pleinement intelligible, indiquer les différentes faiblesses qui abaissent l’idéal des autres grands caractères masculins, l’égoïsme et l’étroitesse d’esprit chez Redgauntlet, la médiocrité d’enthousiasme religieux chez Edouard Glendinning (1) et d’autres analogues ; et j’aurais dû faire observer qu’il a parfois esquissé à l’arrière-plan des caractères vraiment parfaits — trois d’entre eux (acceptons joyeusement cette marque de courtoisie adressée à l’Angleterre et à ses soldats) sont des officiers anglais : Le colonel Gardiner (2), le colonel Talbot et le colonel Mannering (3). (Note de l’auteur.)

    (1) Personnage du Monastère. Sur le Monastère voir Fiction, Fair and Foul (publié dans « On the Old Road » ), § 26, 113, 114, 117 et surtout § III et aussi la belle lettre 92 dans Fors Clavigera. (Note du traducteur.)

    (2) Ce personnage de Wawerley est cité dans le même ouvrage (Fiction, Fair and Foul) § 113. (Note du traducteur.)

    (3) Voir le même ouvrage § 109 et 119. (Note du traducteur.)

  163. Dandie Dinmont, personnage de Guy Mannering. Voir le même ouvrage, § 9, 10, 23, 114, etc. (Note du traducteur.)
  164. Sur Rob Roy, voir le même ouvrage, § 22, 24, 29, 30, 31, 97, 114. (Note du traducteur.)
  165. Sur Rose Bradwardine (personnage de « Wawerley » ), voir « Fiction, Fair and Foul » § 20. (Note du traducteur.)
  166. Sur Catherine Seyton (personnage de « l’Abbé » ), voir le même ouvrage, § 21. (Note du traducteur.)
  167. Sur Diane Vernon (personnage de « Rob Roy » ), voir le même ouvrage, § 22. (Note du traducteur.)
  168. Sur Redgauntlet, voir le même ouvrage, passim.
  169. Sur ce prénom d’Alice, voir même ouvrage, §19, note 5 (Alice Bridgenorth est un personnage de Peveril du Pic, Alice Lee de Woodstock). (Note du traducteur.)
  170. Sur Jenny Deans, voir le même ouvrage, § 113. (Note du traducteur.)
  171. Sur cette ascension de Dante à la suite de Béatrice, voir Lucie Félix-Faure, les Femmes dans l’œuvre de Dante, pp. 226-280. (Note du traducteur.)
  172. « Rien ne vaut la douceur de son autorité. » (Baudelaire.) (Note du traducteur.)
  173. Les mots « la résurrection d’Alceste » se trouvent plusieurs fois dans Ruskin. Cf. The Queen of the air, III, 92, Pleasures of England ; IV. (Note du traducteur.)
  174. Ouvrage de Chancer imite des Héroïdes d’Ovide et des hagiographies chrétiennes. Dix-neuf héroïnes devaient prendre place dans cet ouvrage qui, resté incomplet, n’en comprend que neuf. (Note du traducteur.)
  175. Allusions à la « Fairy queen » de Spencer (1589-1596). Le chevalier de la Croix-Rouge notamment est d’abord par les enchantements d’Archimagus séparé d’Una. (Note du traducteur.)
  176. Moïse, Cf. Exode, ii. (Note du traducteur.)
  177. Cf. Bible d’Amiens : « L’Égypte fut pour tous les peuples la mère de la géométrie, de l’astronomie, de l’architecture et de la chevalerie… Elle fut l’éducatrice de Moïse et l’hôtesse du Christ » (III, 27) et le beau morceau sur l’Égypte artistique et guerrière dans la Couronne d’Olivier sauvage, II, la Guerre. (Note du traducteur.)
  178. Coventry Patmore. Vous ne pourrez jamais le lire assez souvent ni assez attentivement ; autant que je sache il est le seul poète vivant qui toujours fortifie et épure ; les autres quelquefois assombrissent et presque toujours déprimant et découragent les imaginations dont ils se sont facilement emparés. (Note de l’auteur.)
  179. Allusion à Isaïe, xxxii, 2. (Note du traducteur.)
  180. Allusion à Jérémie, xxii, 14 : « Malheur à qui dit : « Je me bâtirai une grande maison et des étages bien aérés, et qui s’y perce des fenêtres, qui la lambrisse de cèdre, et qui la peint de vermillon. » (Note du traducteur.)
  181. Rigoletto. (Note du traducteur.)
  182. Walter Scott (Marmion, 6e chant, stance 30). Référence du Bulletin de l’Union pour l’action morale, n° du 1er janvier 1896. (Note du traducteur.)
  183. Wordsworth. Ces mots « exquise vérité » appliqués à Wordsworth sont commentés par Ruskin lui-même dans « Fiction, Fair and Foul », § 80 (On the old Road, 3e volume.) (Note du traducteur.)
  184. Cf., dans la Bible, la Vallée de Bénédiction (II Chroniques, xx, 26), la vallée de Destruction (Joel, ii, 14, etc.). Mais l’allusion est ici bien plus directe, à la vallée symbolique que doit traverser Chrétien, dans le Pilgrims progress du chaudronnier Bunyam. Tout est allégorie (un homme perfide, Sagesse mondaine, un homme secourable, Évangéliste, tentent de perdre et de sauver Chrétien, tandis que Maniable s’embourbe dans le marais du Découragement, etc.) dans ce livre auquel Buskin fait souvent allusion. (Note du traducteur.)
  185. Allusion au Paradis reconquis de Milton : « Comme des enfants ramassent des galets sur la grève. » D’où (nous dit la « Library Edition », cette parole de Newton qu’il « n’était qu’un enfant jouant sur le rivage de la mer et s’amusant après un galet d’un autre galet, des coquillages après les coquillages, tandis que le grand océan de vérité s’étendait au loin, inaccessible. » (Note du traducteur.)
  186. Allusion à Tennyson : « Dieu qui toujours vit et aime. » (Note du traducteur.)
  187. Prayer book.
  188. Ces préceptes, Ruskin ne les a peut-être trouvés que dans son intelligence, ils sont plus émouvants pour nous qui les avons vu vivre, qui les avons recueillis sacrés et vivants ayant traverse des générations en passant d’une pensée à une autre pensée (de la pensée de la mère éducatrice à la fille éduquée) ou ils s’incorporaient, s’assimilaient, dirigeant et modifiant les fonctions de la vie spirituelle. Nous les avons recueillis dans le cœur infiniment pur, dans l’intelligence infiniment noble de femmes qui avaient été élevées d’après eux par des mères trop pures aussi pour craindre le mal pour elles-mêmes ou pour leurs filles, trop élevées d’esprit pour ne pas craindre la frivolité. Il y eut ainsi, à un certain moment, dans certaines familles de la bourgeoisie française, une sorte d’ardente religion de l’intelligence transmise à leurs filles par des mères qui ne redoutaient pour elle qu’un contact dangereux, celui de la vulgarité. Des mots crus que pouvait renfermer Molière, des situations hardies que pouvait renfermer George Sand, on n’en avait cure, la mère sachant que sa fille n’y songerait même pas. L’absence de pudibonderie n’était que la sainte confiance d’un cœur inaccessible aux curiosités malsaines, qui ne se disait même pas qu’il y était inaccessible, car il ne pouvait les concevoir. Par de telles mères, des femmes furent élevées dont la puissance intellectuelle et la grandeur morale ne furent jamais dépassées. On ne peut s’empêcher de le dire en retrouvant, en reconnaissant ici ces mots bénis qui avaient dirigé leur jeunesse, écarté d’elles la frivolité, entretenu en elles, avec une simplicité délicieuse, le feu sacré. (Note du traducteur.).
  189. M. de Montesquieu disait d’un jeune artiste qui, depuis, l’avait payé d’ingratitude : « Moi qui l’ai taillé comme un if ! »
  190. Wordsworth. Je crois que j’ai donné dans une note de la traduction de la Bible d’Amiens des extraits (à propos de la cathédrale de Chartres) du chapitre de Val d’Arno intitulé : Franchise. À la fin de ce chapitre Ruskin cite ces vers de Wordsworth et associe l’idéal féminin qu’ils évoquent à la Libertas de la cathédrale de Chartres, à la Débonnaireté de Westminster, à la Diana Vernon de Scott, à Antigone et à Alceste, pour les opposer toutes à une moderne danseuse de cancan, à la « Liberté selon Stuart Mill et Victor Hugo ». (Note du traducteur.)
  191. « Nous avons convenu avec la marquise que, chaque fois que je serais de trop au salon, elle me dirait : « Je crois que la pendule retarde. » (Lettre de Mlle de Saint-Geneix, dans le marquis de Villemer, cité de mémoire.) Mais la marquise de Villemer était intelligente et bonne. Je connais en revanche des gens qui se croient très élégants et d’une culture raffinée, qui ont prié le professeur de français de leur fille, personne tout à fait remarquable, de passer par l’escalier de service dans l’après-midi « pour ne pas rencontrer les visites ». (Note du traducteur.)
  192. « Jeanne d’Arc », d’après l’histoire de France de M. Michelet. Œuvres de Quincey, vol. III, p. 217. (Note de l’auteur.)
  193. Psaume cxx. (Note du traducteur.)
  194. I Rois, 22, 17, dont on peut rapprocher, mais en moins complète ressemblance avec le texte de Ruskin, Nombres, xxvii, 17. Le texte des Rois est reproduit dans saint Mathieu, ix, 36. (Note du traducteur.)
  195. Exode, xxvii, 6. (Note du traducteur.)
  196. Actes, xvii, 23. (Note du traducteur.)
  197. Comparez Lectures on Art, § 39 : « Vexilla regis prodeunt. » Oui, mais de quel roi ? Il y a deux oriflammes ; laquelle planterons-nous sur les plus lointaines îles, — celle qui flotte dans les flammes du ciel, ou celle qui pend en son vil tissu d’or terrestre ? » (Note du traducteur.)
  198. Allusion probable à I Psaumes, 89, 15, et peut-être aussi à Isaïe, xvi, 5. (Note du traducteur.)
  199. Je voudrais qu’on instituât, pour la jeunesse anglaise d’une certaine classe, un véritable ordre de chevalerie dans lequel jeunes gens et jeunes filles à un âge donné seraient admis, à bon escient, au rang de chevalier et de dame ; rang accessible seulement après un examen décisif, une épreuve qui porterait à la fois sur le caractère et sur le talent : et d’où l’on serait déchu si l’on était convaincu, par ses pairs, d’une action déshonorante. Une telle institution serait parfaitement possible, et avec elle tous les nobles résultats qu’elle comporte, chez une nation qui aimerait l’honneur. Le fait qu’elle ne soit pas possible chez nous, ne peut en rien discréditer ce projet. (Note de l’auteur.)
  200. Au cours de Sésame et les Lys (et nous ne pouvions pas le noter chaque fois) nous voyons ainsi Ruskin faire souvent semblant d’accorder quelque chose au mal, de concéder aux faiblesses humaines. Loin de mépriser les sensations, il trouvera que plutôt nous n’en avons pas assez (§ 27), que les formes de la joie sont plus importantes encore que celles du devoir (§ 36). À la page précédente, il exaltait la soif du pouvoir. Et tout à l’heure il va dire que jamais une femme ne souhaitera assez être grande dame et n’aura jamais d’assez nombreux vassaux. Mais dès qu’il s’explique, la concession se trouve retirée : il fallait seulement s’entendre sur le sens des mots. Du moment que « les passions » signifient l’amour de la vérité, et l’« ambition mondaine » la charité, le plus sévère médecin de notre âme, peut nous en permettre l’usage. En réalité, ce qui est défendu par une morale reste défendu par toutes les autres, parce que ce qui est défendu c’est ce qui est nuisible et qu’il ne dépend pas du médecin de l’âme d’en changer la constitution. Les apparences seules sont renouvelées et le regime tout au plus « aromatisé » au parfum des choses défendues. Une morale du plaisir est au fond une morale de devoir. Le nom seul nous est concédé. (Je ne parle ici qu’à propos de Ruskin, bien entendu, et ne prétends pas méconnaître la profonde diversité des morales, malgré l’identité des régimes qu’elles nous prescrivent, et ce qu’elles gardent chacune de diffèrent et qu’elles tiennent de leur origine, utilitaire, mystique, etc,). Mais ou peut se demander si la meilleure manière d’habituer un malade à prendre du lait est d’y mêler une goutte de cognac, et n’est pas plutôt de lui apprendre tout de suite à aimer le goût même du lait. Ici cette conception « flatteuse pour l’amour-propre » du devoir social manque en réalité son but. Quand une femme désire être lady, elle ne se soucie pas de l’étymologie du mot, mais des privilèges mondains qui y sont attachés. Et si elle était une « lady » dans le sens que dit Ruskin, c’est-à-dire si elle souhaitait seulement être femme de bien, elle ne souhaiterait pas (ou, en elle, ce ne serait pas la même personne qui le souhaiterait) être appelée « lady ». — (Je ne parle pas de celles qui, de tous temps, ont été « ladies ». Chez celles-là, la volonté d’être appelées « lady » correspond à quelque chose d’absolument naturel et légitime, et aussi étranger au snobisme que la volonté d’un général d’être appelé mon général). Lui donner ce petit appât du titre de lady pour l’aider à faire le bien, c’est cultiver son amour-propre pour accroître sa charité, c’est-à-dire quelque chose de contradictoire, comme nous avons déjà vu Ruskin nous autoriser à être ambitieux pourvu que nous soyons d’abord philosophes. Une philosophie ou une charité à qui le snobisme sert de seuil ou de terme, voilà une philosophie et une charité qui ne se conçoivent pas bien clairement. Sans doute je force ici, et bien grossièrement, la pensée de Ruskin. Et sans doute le mot « lady » n’a pas ici son sens strict. Mais enfin malgré tout il en garde quelque chose (il est un peu un de ces mots « masqués » contre lesquels Ruskin nous met en garde et ne se met pas assez en garde lui-même) et introduit dans la pensée du lecteur ces gracieuses confusions ou se plaisent aussi certains écrivains français quand ils mêlent, — en en parlant comme de choses analogues — la « noblesse » du talent, « la noblesse » de la « naissance » et du caractère. La noblesse de la naissance, cela veut dire être duc, etc. Et sans doute dans l’ordre des grandeurs de la chair et comme facteur social, et pour tous les sentiments que cela met en jeu… chez les autres, cela est important. Mais c’est un pur calembour de rapprocher cela de la « noblesse » au sens spirituel ; il est fort utile de se rendre compte du sens des mots, de ne pas tout mêler et, de tant d’idées confondues, de ne pas faire sortir une prétendue aristocratie de l’intelligence qui emprunte à l’aristocratie de naissance son système de filiation par le sang, non par l’esprit, pour l’appliquer à la noblesse de l’esprit et finalement fait un « noble » (dans tous les sens du mot qui en réalité alors n’en a plus alors aucun) du neveu de Michelet. (Inutile de dire que j’ignore s’il existe un neveu de Michelet et que j’ai pris ce grand nom au hasard.) (Note du traducteur.)
  201. « Breadgiver » ou « Loaf giver ». Bread est le pain. Loaf c’est un pain, une miche, c’est-à-dire le pain avec la forme que lui à donnée le boulanger. (Note du traducteur.)
  202. Saint Luc, xxiv, 30-35. Comparez une autre application du même texte dans Lectures on Art : « Et l’art chrétien ne sera de nouveau possible que quand il… se fera reconnaître, comme fit son Maître, en rompant le pain » (Lectures ou Art, IV, 16). Il est vrai que l’Index de « Lectures on Art » donne comme référence à ce passage : Actes, ii, 42. Mais en se reportant à l’un et l’autre texte, le lecteur verra que la référence au texte de saint Luc, pour être moins littérale, est plus exacte en esprit. (Note du traducteur.)
  203. Rapprochez la Bible d’Amiens sur David : « Roi et Prophète, symbole de toute Royauté divinement bienfaisante (Divinely right doing) » (Bible d’Amiens, IV, 32), et la Couronne d’Olivier sauvage : « Lui (le roi) dont la royauté signifie seulement que sa fonction est d’être envers chacun bien-faisant (right doing) » (III, la Guerre). (Note du traducteur.)
  204. Comparez la Couronne d’Olivier sauvage : « La véritable épouse dans la maison de son mari est une servante. C’est dans son cœur qu’elle est reine. » (Note du traducteur.)
  205. Isaïe, ix, 5, Ruskin fait souvent allusion à ce verset, notamment : Bible d’Amiens, IV, 52, Unto this last, § 44, la Couronne d’Olivier sauvage, § 31. (Note du traducteur.)
  206. J’emprunte cette allitération, qui rend assez bien le « rule » et « mis-rule » du texte, à l’Union pour l’action morale (Bulletin du 15 février 1896).
  207. Allusion à cette réponse d’Othello à Emilia : « Si elle avait été fidèle — quand le ciel m’aurait offert un autre univers — formé d’une seule topaze massive et pure — je ne l’aurais pas cédée en échange. » (Othello, scène XVI.) (Note du traducteur.)
  208. Tennyson, Maud. (Note du traducteur.)
  209. Tennyson, nous dit la « Library Edition », se montra piqué de cette interprétation. « Le jour même, dit-il à Thomas Wilson, où j’écrivis cela, je vis les marguerites toutes roses à Maidens Croft et j’avais envie d’en envoyer une à Ruskin avec cette suscription : « un mensonge pathétique. » Sur ces derniers mots, voir la note page 222. (Note du traducteur.)
  210. Cité de la description d’Ellen Douglas dans la Dame du Lac de Walter Scott, nous dit la « Library Edition ». (Note du traducteur.)
  211. Cantique des Cantiques, iv, 16.
  212. Voir la note de la page 138. (Note de l’auteur.)
  213. « Et là m’apparut… une Dame seule, laquelle s’en allait chantant, et cueillant l’une après l’autre les fleurs dont sa route était émaillée. Comme une femme en dansant tourne à terre sur elle-même et les pieds serrés, mettant à peine un pied devant l’autre, ainsi sur les petites fleurs vermeilles et jaunes, elle se tourna vers moi, semblable à une vierge qui baisse ses yeux modestes. » (Divine Comédie, Purgatoire, chant. XXVIII). Selon Mme Lucie Félix-Faure Goyau, Shelley, qui cite un fragment de la rencontre avec Mathilde, dans sa correspondance, s’est peut-être souvenu « des pages légers de Mathilde sur le sol embaumé pour évoquer la dame du Jardin, dans le poème de la Sensitive, celle dont le pied semblait avoir compassion de l’herbe qu’il foulait ». (Lucie Félix-Faure, les Femmes de l’œuvre de Dante, page 218.) Voir donc assemblés Dante, Tennyson, Ruskin et Shelley. (Note du traducteur.)
  214. Tennyson, Maud.
  215. L’Union pour l’action morale dit « avec l’essor d’un clocher béni », ce qui est très acceptable ; j’invoque en faveur du sens que j’ai adopté, non d’ailleurs sans hésitation, l’autorité de M. de la Sizeranne. (Cf. La Religion de la Beauté, p. 148.) (Note du traducteur.)
  216. Ces vers de Maud sont cités par Ruskin comme exemple « exquis » de « mensonge pathétique » dans le chapitre de Modern Painters qui porte ce titre (volume III). (Note du traducteur.)
  217. Cantique des Cantiques, ii, 15. (Note du traducteur.)
  218. Saint Jean, xx, 15. Ruskin a fait des mêmes versets un bel usage dans Fors Clavigera : « Rappelez-vous seulement des jours ou le Sauveur des hommes apparut aux yeux humains, se levant du tombeau pour rendre manifeste son immortalité. Vous pensiez sans doute qu’il était apparu dans sa gloire, d’une surnaturelle et inconcevable beauté ? Il apparut si simple dans son aspect, dans ses vêtements, que celle qui, de toute la terre, pouvait le mieux le reconnaître, l’apercevant à travers ses larmes, ne le reconnut pas. Elle le prit pour « le jardinier ». (Fors Clavigera, lettre XII). Comparez Victor Hugo, la fin de Satan : « Madeleine croira que c’est le jardinier, » (Note du traducteur.)
  219. Genèse, iii, 24. Voir une belle application de ce texte dans Modern Painters : « Et il mit à l’orient du jardin un chérubin à l’épée flamboyante. » — « Ces flammes sont-elles inextinguibles et vraiment ne peut-on plus passer à travers les portes qui gardent le chemin ? Ou plutôt n’est-ce pas que nous ne désirons plus y entrer ?… Tant que nous aimerons mieux combattre notre prochain que nos fautes, etc. ; en vérité l’épée flamboyante se mettra en travers de tout chemin et les portes de l’Eden resteront fermées, jusqu’au jour où nous aurons rentré au fourreau les pointes plus enflammées encore de nos passions, etc. » (Modern Painters, partie VI, § 51.) (Note du traducteur.)
  220. Allusion à saint Luc, ix, 58 : « Mais Jésus lui répondit : Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel des nids, mais le Fils de l’Homme n’a pas où reposer sa tête. » Comparez avec la Couronne d’Olivier sauvage : « ces Chasses gardées grâce auxquelles… a été réalisé mot à mot ou plutôt en fait dans la personne de Ses pauvres ce que leur Maître disait de lui-même, que les renards et les oiseaux avaient des demeures, mais que Lui n’en avait point. » (Conférence I, Le Travail.) (Sur le même verset encore, voir Eagles Nest.) Avec cette ingéniosité merveilleuse qui, commentant les Évangiles à l’aide de l’histoire et de la géographie (histoire et géographie d’ailleurs forcément un peu hypothétiques), il donne aux moindres paroles du Christ un tel relief de vie et semble les mouler exactement sur des circonstances et des lieux d’une réalité indiscutable, mais qui parfois risque par là-même d’en restreindre un peu le sens et la portée, Renan, dont il peut être intéressant d’opposer ici la glose à celle de Ruskin, croit voir dans ce verset de saint Luc comme un signe que Jésus commençait à éprouver quelque lassitude de sa vie vagabonde. (Vie de Jésus, page 324 des premières éditions.) Il semble qu’il y ait dans une telle interprétation, retenu sans doute par un sentiment exquis de la mesure et une sorte de pudeur sacrée, le germe de cette ironie spéciale qui se plaît à traduire, sous une forme terre à terre et actuelle, des paroles sacrées ou seulement classiques. L’œuvre de Renan est sans doute une grande œuvre, une œuvre de génie. Mais par moments on n’aurait pas beaucoup à faire pour voir s’y esquisser comme une sort de Belle Hélène du Christianisme. (Note du traducteur.)