Sacrifiés !/01

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Sacrifiés !
Revue des Deux Mondes3e période, tome 102 (p. 5-48).
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PREMIÈRE PARTIE.


I.

Rien n’est moins religieux ni moins solennel que ce qu’on est convenu d’appeler à Paris un grand mariage.

Tout est faux dans cette exhibition : l’église, qui n’est plus l’église avec son mobilier de circonstance, qu’on enlèvera tout à l’heure pour le remplacer par des tentures de deuil ; ces massifs d’arbustes et de fleurs rares, ces toilettes excentriques, ces parfums mondains contre lesquels la fumée de l’encens n’arrive pas à prévaloir, et les visages d’une assistance qui voudraient vainement simuler le recueillement, la joie, une sérénité sans mélange, et qui réussissent mal à cacher leur hâte fiévreuse d’en finir avec cette épouvantable corvée.

Et quelle absence de poésie ! Au dehors, la rue remplie de bruit et de plaisanteries indécentes, la ville noyée d’indifférence, les passans goguenards, un bout de ciel gris entre de hautes maisons tristes, — au dedans, des prêtres inconnus, empruntés un peu partout pour officier, des fauteuils et des tapis loués à l’heure, des jardiniers embusqués derrière leurs plantes, afin de pouvoir les emporter plus vite, tout le monde pressé, et, dans cette bousculade, rien qu’ennui et fatigue, aucune note franche, ni vraie joie, ni effusion, pas une pensée pour Dieu, pas même une émotion humaine.

C’est cependant à Paris que tiennent à se marier les gens qui pourraient le plus aisément s’en dispenser. Ainsi, pourquoi les vieilles familles de l’aristocratie française, de la vraie, qui n’ont plus aucune place dans le Paris cosmopolite de cette fin de siècle, ne songent-elles pas à revenir aux anciens usages en allant chercher au village, au milieu des paysans admiratifs, la bénédiction du vieux prêtre qui conserve encore le respect du château et qui saurait mettre tout l’élan de son cœur et de ses prières à unir leurs destinées ? Combien la religion, autant que la poésie, y trouveraient mieux leur compte !

Ces réflexions assiégeaient l’esprit d’un jeune capitaine de chasseurs à pied qui, l’air ennuyé, se dirigeait vers Saint-Pierre de Chaillot, se frayant difficilement un chemin, dans le bout de méchante rue où s’ouvre cette église si pauvre d’aspect, parmi les voitures immobilisées dans un embarras inextricable et les valets de pied encombrant l’étroit trottoir, repoussés eux-mêmes du parvis par la nuée de badauds et de mendians, invités de rencontre de toutes les cérémonies parisiennes.

Il s’agissait cette fois d’un mariage qui unissait deux grandes familles du faubourg Saint-Germain, du petit nombre de celles qui disent encore : le faubourg et y croient, qui, vivant en plein Paris, passent toujours à côté du mouvement parisien, ne lisent que les feuilles de bon ton et de doctrine irréprochable, ne connaissent des théâtres que l’Opéra-Comique, des Églises que la leur, du monde que les raouts de Carême, des romans que ceux qui n’en sont point, et des ouvrages sérieux pas seulement les titres.

Le capitaine vicomte Jean de Vair appartenait à cette race, mais lui, portait allègrement le poids de sa descendance.

La taille bien prise dans sa tunique sombre, la tête droite, le regard haut, l’œil bleu, tantôt humide d’une grande douceur, tantôt glacé par une âpre énergie, la moustache blonde très relevée, les cheveux taillés à l’ordonnance sous son képi porté très réglementairement, la main nerveuse dans le gant de Suède blanc pendant qu’il écartait la foule, le jarret tendu sous le rebondissement du sabre, — toute sa personne accusait l’autorité d’un grand passé jointe à la vaillance d’un fier avenir.

Fils unique de parens ayant toujours vécu retirés sur leurs terres, il avait poussé au grand air, jusqu’à l’âge où les nécessités de son éducation avaient exigé qu’on le mît au plus voisin collège de jésuites. La prison, après la liberté absolue, c’était dur ; il ne s’y était jamais accoutumé.

Dès qu’il revenait aux champs, pâli et maigri, il ne tardait pas à s’y épanouir à nouveau par la chasse, par le cheval, par de folles randonnées au fond des bois, à travers la lande, aspirant avec ivresse les senteurs de sève des grands arbres, des mousses grasses, avec leur pullulement de champignons roux, toute la saine et fortifiante odeur du terroir natal.

Puis, quand il lui fallait, après deux mois, quitter de nouveau ses chères habitudes de plein air, et, qu’ayant franchi la porte de sa prison scolaire, il s’y retrouvait emmuré pour dix longs mois, un nuage de tristesse s’étendait sur son âme, — qui se repliait. Trop franc pour dissimuler sa souffrance, trop fier pour s’en plaindre, il ne cherchait ni les confidences, ni les conseils, préférant rester impénétrable à cette foule d’indifférens, maîtres ou camarades, qui ne l’eussent pas compris. Travailleur par besoin d’activité, autant que par émulation, il se défendait, sans aucune affectation, mais obstinément, contre les idées dont on prétendait lui imposer la formule toute faite, laissant entendre à ses professeurs qu’il réclamait d’eux un simple bagage scientifique, et qu’au surplus il comptait former seul ses appréciations, loin de leurs jugemens disciplinés et intéressés. Aussi les pères l’aimaient-ils peu : ils lui reprochaient de manquer de confiance, d’être infesté de toutes les rêveries malsaines de libre examen et de tolérance, de vouloir tout contrôler par lui-même, ce qui témoignait d’un orgueil condamnable, et, bien que reconnaissant qu’il était impossible d’articuler contre l’élève un grief précis, ils ne le trouvaient pas, pour l’avenir, assez défendu par les pieuses traditions de sa famille.

Si Jean de Vair eût été un homme ordinaire, sitôt son baccalauréat passé, il eût cédé aux instances des siens et fût revenu à Vair. Ses chevaux, ses chiens l’y attendaient, et aussi cette existence de gentilhomme campagnard, qu’il ne tenait qu’à lui de ne jamais plus interrompre, puisque, étant fils unique, tout l’invitait, après s’être marié, à y faire souche ainsi qu’avait fait son père. Mais le jeune homme ne croyait pas qu’on pût vivre de la sorte, tranquille et indifférent en son coin, sans se soucier de son temps, de son pays, de la France et de ses destinées. Il estimait qu’un homme robuste, instruit et sain d’esprit, sans charge de famille, se doit à son pays et que, descendant d’une longue suite d’aïeux qui tous avaient porté l’épée, ce serait en plus un crime de lèse-hérédité que de se dérober à si fière obligation.

Il tourna donc le dos à Vair et vint à Paris se préparer à Saint-Cyr. Telle était bien la voie qui lui convenait. Saint-cyrien, il l’avait reconnu à son premier défilé ; officier, il sentait grandir sa passion pour ce métier des armes, à mesure qu’il en comprenait mieux la grandeur et qu’il en sentait mieux les lourdes responsabilités. Jusqu’ici, sauf le regret d’être arrivé à trente ans sans avoir fait campagne, aucune déception ne l’avait effleuré.

Ses parens, en revanche, voyaient la leur s’augmenter chaque jour en constatant davantage que ce fils unique semblait perdu pour eux, autant que pour les goûts et les idées qu’ils eussent souhaité lui inculquer.

Pour le reconquérir, sa mère, maintenant, n’espérait plus rien que du mariage ; et tous ses efforts tendaient à trouver la jeune fille qui le ramènerait au bercail. Seul, ce grand projet avait le don de l’émouvoir ; elle y consacrait toutes ses facultés, elle n’eût rien épargné pour en hâter la réussite. Aussi, tandis qu’elle faisait l’appel de ses relations, même les plus oubliées, qu’elle relevait soigneusement les pistes matrimoniales, quêtant des renseignemens un peu partout, tenant état des partis les plus avantageux, dans chacune de ses lettres, elle revenait à l’assaut :

— Je suis donc bien vieux ! pensait Jean de Vair, que ma pauvre maman me sonne ainsi la retraite !

Cependant, quoi qu’on fît pour le séduire aux joies d’hyménée et quelque avantageux que fussent les partis auxquels on l’engageait à songer, il ne se laissait pas tenter. Et il avait fallu le sentiment très réel du vif chagrin que sa mère éprouvait de sa résistance pour le décider à venir juger par ses yeux d’une adorable jeune fille dont on ne cessait de lui vanter les charmes. C’était pour l’apercevoir qu’il avait saisi le prétexte de ce mariage à Saint-Pierre de Challiot, étant parent éloigne du marié, et qu’il se hâtait vers l’église avant que le cortège n’y eût fait son entrée.

Celui-ci se formait par couples. À première vue, on ne distinguait qu’un grouillement de têtes ahuries et de chapeaux balancés au bout des cannes, les femmes craignant pour leur toilette, les hommes pour leur coiffure. À chaque nouvel arrivant, un remous, — puis on se tassait davantage : le suisse, immuable sous le porche, attendait les mariés ; un monsieur en habit, armé d’un nez formidable, comme d’un rostre, fendait cette foule avec importance, agitant un papier au-dessus de sa tête, appelant des noms, distribuant des avis, indiquant les rangs.

Peu de personnes encore avaient pris place dans la nef, et, le dos tourné à l’autel, elles ne s’occupaient que du mouvement de l’entrée. Avec son premier rang de fauteuils et ses alignemens de chaises, le chœur avait une tournure de distribution de prix ; on en comptait aisément les lumières ; tout avait été calculé au plus juste et sans fracas. L’ensemble n’avait ni grandeur, ni élégance, ni charme : c’était ce qu’on est convenu d’appeler une décoration de bon ton.

Jean de Vair s’était arrêté perplexe devant cette cohue qui lui barrait le passage, quand tout à coup l’orgue éclata en une marche triomphale, le suisse frappa trois coups de sa hallebarde, ouvrant la route aux mariés, et, preste à saisir le moment, notre capitaine de chasseurs prit résolument de l’avance et vint se réfugier auprès d’un autre uniforme, par sympathie de métier.

Avant qu’il eût eu le temps de dévisager son voisin, celui-ci lui étreignait affectueusement la main et murmurait rapidement :

— Comme tu arrives bien, de Vair ; tu es ma bouée de sauvetage ; j’étais tellement perdu dans ce grand monde qu’il me paraissait impossible d’attendre la fin de la cérémonie !

Jean de Vair avait eu de la peine à contenir une exclamation joyeuse en retrouvant un des camarades de promotion qu’il affectionnait le plus dans le beau capitaine de dragons qui l’accueillait avec cette effusion.

— C’est moi qui ai du bonheur, mon cher Lacombe, riposta-t-il gaîment, je suis à Paris pour deux jours et je tombe sur toi et cela dans l’endroit où je serais venu le moins te chercher.

— Le fait est que si on avait raconté au père Lacombe, lorsqu’il vendait ses moutons à Château-Thierry, qu’un jour son fils serait d’une noce de marquise, il eût cru à une mauvaise plaisanterie, mon pauvre vieux père ! Et cependant il aurait eu tort, car je suis ici invité tout comme toi, appuya le capitaine Lacombe, et cela par la magique vertu du service militaire obligatoire. Ne ris pas ; sans notre loi de recrutement, M. de Sultour, frère de la mariée qui s’avance en ce moment, ne serait pas sous-lieutenant de réserve dans mon escadron, et ne produirait pas au mariage de sa sœur son capitaine commandant.

Les deux jeunes gens se turent, car la mariée arrivait effectivement à leur hauteur. Sans être jolie, elle était gracieuse. Avec son air de douceur, ses yeux de pervenche, ses bandeaux à la vierge, sous le tulle blanc qui l’ennuageait de la tête aux pieds, dans sa toilette simple, on eût dit plutôt la novice faisant ses adieux au monde que la jeune fille qu’on va consacrer pour y entrer.

— Dommage seulement qu’elle ne soit pas plus grande, pensa Lacombe… Mais une stupéfaction envahit ses traits à la vue du marié.

Il venait, donnant le bras à sa mère ou plutôt appuyé sur elle, tout fluet, étriqué, tout étroit des épaules, serré de la poitrine, tout dansant dans ses habits qui battaient flasques et découragés sur sa maigre personne, le masque terreux, les yeux vides, les cheveux pauvres, et les spectateurs pouvaient se demander si le souffle ne lui manquerait pas avant qu’il atteignît son prie-Dieu. Sa mère le soutenait, rayonnante pour eux deux. L’on comprenait, à voir son air de triomphe, la diplomatie entêtée, la rouerie patiente, subtile et passionnée qu’elle avait dû déployer pour placer cette ruine de progéniture.

— Voilà un gaillard qui a dû voler le recrutement, chuchota Lacombe, et qui le roulera encore dans sa descendance !

Et le défilé continuait interminable. Il était venu des parens de province qui, tout en accomplissant un devoir familial, n’étaient pas fâchés de s’exhiber aux Parisiens dans une aussi flatteuse circonstance. On les reconnaissait à leur air de santé.

Cependant la famille prenait possession des places réservées, non sans pompe, et l’évéque in partibus, dont la principale fonction consiste à bénir les unions du grand monde, adressait les conseils d’usage aux jeunes époux, avec l’onction mêlée d’aigreur qu’il apporte souvent à ce délicat ministère.

Le regard navré que Jean de Vair promenait sur l’assistance disait assez ses pensées. Toutes ces figures correctes et dignes, mais dépourvues de passion et d’énergie, avaient le don de l’exaspérer. Pour lui, si vivant, si avide et impatient d’action, il y avait souffrance à constater que ceux auxquels il tenait par droit de naissance étaient rayés sans appel de la scène de ce monde. Il eût souhaité leur découvrir quelque supériorité, fût-ce celle d’un vice. Mais non, ni sommet, ni abîme, tout était d’une honnête platitude ; toute suprématie leur échappait à la fois jusqu’à celle de l’élégance et du bon goût. D’étoffe lourde et durable, aux plis rigides, sans drapés artistiques, les robes qu’il voyait là sortaient d’un couvent de la rive gauche, où on les obtenait à très bon compte, moyennant un retard d’un ou deux ans sur la mode. Si, par-ci, par-là, une toilette du grand faiseur jetait une note de suprême élégance, elle appartenait à quelque baronne de la finance ou à une de ces mondaines de grande adresse qui ont un pied dans tous les mondes, même dans le plus ennuyeux, quand il s’agit d’en tirer ostentation.

À passer en revue cette société éteinte, il semblait au capitaine de Vair que son esprit errât parmi des ruines. En vain appelait-il à son aide les glorieux souvenirs du passé ; la médiocrité du présent, par contraste, l’en accablait davantage. Il les prenait en bloc tous ceux qui étaient là sous ses yeux, il les pesait par la pensée et il les trouvait légers comme des ombres, puis cherchant à s’expliquer comment toute cette classe, née pour diriger, n’était plus capable d’une résolution audacieuse, il les passait en revue un à un, et alors, sous leur correction apparente, il les sentait affreusement vides, ennuyeux et passés. Un monde de disparus ! Et c’est dans cette nécropole qu’il lui faudrait à son tour s’endormir du sommeil intellectuel s’il consentait à l’union rêvée par sa mère !.. Propriétaire rural, président du conseil de fabrique, peut-être maire, tel serait son avenir. En vérité, quelle que fût sa piété filiale, il ne pouvait.

Que lui importait dès lors une investigation incapable d’aboutir, qu’avait-il à étudier une jeune fille à laquelle il ne saurait prétendre ? Eût-elle le rayonnement de la beauté et le charme de la bonté, c’était toujours le commencement de la fin, l’extinction du souffle ardent qui palpitait en lui, le dessèchement lent de ses facultés généreuses, la correction tuant l’élan, la convention supprimant le cœur… Plutôt qu’en venir là, il renoncerait à se marier ; tout valait mieux qu’une telle vie.

Dès lors, il évita de porter ses regards vers une petite capote or et bleu marine qu’il avait réussi, non sans peine, à découvrir dans l’assistance et il arriva qu’une jeune fille très née fut délaissée précisément à cause de sa naissance, ce qui n’est pas l’habitude.

Maintenant, la cérémonie touchait à sa fin, les gens quittaient leurs chaises pour se rapprocher de la sacristie, les conversations se donnaient carrière sans aucune retenue, et Jean de Vair, après avoir fait signe à son ami de ne pas le perdre, s’engouffrait avec le flot pour offrir ses félicitations et ses vœux.

Peu de temps après, les deux officiers descendaient les Champs-Élysées, enchantés de s’être retrouvés, d’avoir expédié leur corvée mondaine et de pouvoir causer à cœur ouvert, Jean de Vair y joignait l’impression d’un sentiment de détente, de ceux qu’on éprouve quand on vient d’échapper à un désastre.

— Va, disait-il à son ami, tu me représentes assez en ce moment mon caniche lorsqu’on le sort du tub. Cette réunion très aristocratique t’a fait l’effet d’une douche monumentale et tu secoues intérieurement tes illusions. Ne te gêne pas, en vérité, ce que tu me révéleras de ta déception n’atteindra jamais la mienne.

— Mais non, reprenait Lacombe se défendant mollement, je les trouve au contraire d’ensemble fort décent. Par exemple, je n’y ai vu nulle figure originale, nulle individualité, pas un type accusé, sauf au point de vue hilare. Ces nobles personnes m’ont paru un reflet du passé ; elles ne vivent pas. À l’inverse de Péter Schlemihl qui avait perdu son ombre, ce sont des ombres qui ont perdu leurs corps.

— Des ombres malheureusement qui n’ont pas passé le Styx ! murmura de Vair.

— Oh ! tu es dur pour les tiens… Les voudrais-tu donc tous à la Trappe ?

— Je les voudrais consciens de leur état et se tenant dignement à l’écart, répliqua Jean de Vair avec animation. Je souffre à les voir piteusement quêter les faveurs d’un suffrage universel qu’ils réprouvent, exhiber leur ignorance et leur inintelligence devant les nouvelles couches qui les toisent avec supériorité et laisser ainsi bafouer le prestige que leurs aïeux leur avaient transmis à travers des siècles. Parbleu ! moi aussi je suis un aristocrate, seulement à cette difdérence des autres que je suis trempé pour la lutte, c’est-à-dire décidé à vivre en pleine France vivante, tandis qu’eux, ils croient que l’héritage de leurs traditions et de leurs noms se lègue avec des parchemins, se porte les mains dans les poches et se conserve comme une momie dans ses bandelettes !

— Enfin, ce que tu leur reproches le plus, remarqua le capitaine Lacombe en souriant, c’est d’avoir abdiqué, c’est d’être rentrés dans le tas, de n’avoir pas continué à dominer les nouvelles couches par leur intelligence, comme autrefois ils en usaient par privilège. Eh ! mais, avec tout ton modernisme, tu as raison de te taxer d’aristocrate, car tu l’es terriblement, et je suis grandement honoré de t’avoir conduit jusqu’ici…

— Tu as donc fait vœu de ne pas dépasser l’obélisque ? interrogea de Vair un peu railleur.

— Pas tout à fait, mais ton hôtel est sur le boulevard et tu dois partir ce soir ; mes dragons sont au quai d’Orsay et je veux profiter de ce que je suis en tenue pour aller voir ce qu’ils font. À ton prochain voyage à Paris, n’attends pas pour me retrouver un autre mariage du grand monde, j’ai peu l’habitude de ces déplacemens-là, viens me demander à dîner, tu seras sur de faire plaisir à un vieil ami.

Les deux jeunes gens se serrèrent la main et le capitaine de Vair se hâta de regagner son hôtel. Arrivé au terme de sa permission, il lui fallait songer à ses préparatifs de départ. Une chose pourtant le préoccupait avant de quitter Paris, c’était d’annoncer à sa mère, tout en ménageant ses illusions, le résultat négatif de l’examen auquel il venait de se livrer. Quoiqu’il redoutât de lui porter un coup sensible par son refus de s’associer à ses vues, il jugeait préférable de s’exécuter tout de suite au lieu d’entretenir l’anxiété de la pauvre femme, en remettant sa réponse à sa rentrée dans sa garnison. Son parti pris, il lui fit part de sa résolution dans les lignes suivantes :

« Chère mère,

« Je suis venu, j’ai vu et je m’en retourne sans essayer de vaincre.

« Votre sollicitude maternelle avait espéré un autre résultat et, en m’arrachant du fond des Basses-Alpes pour passer ces quelques heures à Paris, sur le désir que vous m’en aviez exprimé, j’avais le ferme dessein d’en amener un plus conforme à vos vues.

« Ma résolution n’a pas tenu devant la brutalité du fait : le mariage de convenance m’a fait peur.

« C’est là la cause, l’unique cause de ma déroute. Mlle de C… n’y est pour rien, vous auriez tort de supposer un instant que mon examen lui ait été défavorable. Elle doit être charmante, au contraire, d’abord parce qu’elle a votre suffrage et aussi par le peu que j’en ai vu. Qui sait même si, placée sur mon chemin de telle sorte que j’eusse pu apprécier les exquises qualités qu’elle doit posséder, elle n’eût pas réalisé la femme de mon choix ?

« Malheureusement, en amour on ne peut supposer le problème résolu comme en géométrie ; c’est un contre-sens, suivant moi, qu’épouser d’abord pour aimer après. Le mariage est acte trop grave pour ne pas l’aborder tous les atouts en main, et le plus gros de tous ne peut être que le plus fort sentiment de l’humanité.

« Ne dites pas que vous l’écartez sous prétexte qu’il est fragile. À supposer qu’il vienne à décroître, même à s’user, ne laisse-t-il pas après lui une accoutumance de tendresse confiante, garantie d’un bonheur durable qu’il est seul à pouvoir promettre ?

« En regardant attentivement dans mon âme, j’ai compris qu’elle entendait se donner tout entière et qu’il n’y avait que ce don absolu de moi-même qui pût engager saintement mon avenir. J’attendrai donc qu’elle se soit prononcé ; autrement je ne me marierai jamais.

« Vous n’insisterez pas, chère mère, pour modifier une décision dont dépend le bonheur et peut-être l’honneur de votre enfant.

« Celle que je vous présenterai pour fille doit être la plus heureuse, la plus adorée des femmes. Laissez-moi être sûr de moi-même avant de me lier pour la vie, sûr de garder la foi jurée aussi absolument, aussi passionnément qu’elle m’est commandée par la conception sublime que j’ai du mariage. »

II.

Après avoir grimpé péniblement la côte qui commence pas loin de Digne, dès que la route quitte la Bléone, le courrier de Colmars-les-Alpes arrivait enfin tout en haut, au petit col d’où l’on descend sur Châteauredon. Sa capote bossuée, enfouie sous un demi-pied de poussière et piquant du nez à chaque cahot, la vieille voiture jaune s’avançait disloquée dans ses ais, grinçant de ses ferrailles disjointes, de sa lanterne dessoudée, de la boite aux lettres en fer-blanc qui lui battait au flanc, et des deux grelots fêlés du collier de la triste rosse grise, laquelle mettait en mouvement ce branlant appareil.

D’ordinaire, deux personnes y trouvaient place un peu serrées, à moitié abritées, et le conducteur, assis sur une simple planche, menait, les pieds sur les brancards, les jambes tout contre la croupe du cheval. Pour cette fois, n’ayant qu’un voyageur, l’homme avait pris sans façon place à côté de lui sous la capote.

Il était cinq heures du matin. L’horizon s’empourprait d’or sous la lente montée du soleil derrière les montagnes, l’ombre dans la vallée ne diminuait pas encore et bleuissait le lit pierreux de la Bléone, à l’Orient le sommet du Cousson résistait à l’envahissement de la lumière, et cependant les chênes verts, les arbres à fruits suspendus à ses pentes, les aubépines rosées, jusqu’aux simples trèfles des champs semblaient se redresser, épanouissant le bouquet de leurs feuilles comme pour mieux aspirer les chauds rayons qu’ils sentaient venir.

Poussée par la voiture, la grise s’était laissée aller à prendre son allure vive, moitié trot, moitié galop, la croupe toujours très sautillante à cause de deux éparvins secs qui la disgraciaient fort en ses mouvemens, et l’on passait sous Châteauredon, abandonnant à droite la route de Toulon, laquelle file vers le sud, au long de l’Asse et par Mézel, qu’on apercevait pas bien loin tout ramassé autour de son clocher.

« — Un vrai pays à fruits que ce Châteauredon, » fit le conducteur, désignant de son fouet une masse de pruniers de tout âge ; les vieux, noirs, tannés et craquelés, les bras noueux, comme cassés par de trop longs efforts ; les jeunes, tout lisses et argentés, leurs rameaux droits vers le ciel ; mais tous chargés de prunes mûrissantes. « Dommage tout de même, capitaine, qu’on ne puisse pas emporter quelques-uns de ces arbres à Colmars ! »

Le capitaine de Vair, après vingt heures de chemin de fer, avait sauté à Peyruis de son compartiment dans la diligence de Digne. Là, une soirée très prolongée avec ses camarades s’était ajoutée à la fatigue du voyage, et l’air frais du matin, autant que les secousses du berlingot, avaient quelque peine à compléter son réveil. Il avait encore la perspective d’une longue journée de route avant d’atteindre Colmars ; cela seul eût suffi à calmer tout entrain.

En garnison à Digne depuis un peu plus d’un an, son bataillon détachait deux compagnies que se distribuaient les vieilles fortifications des Basses-Alpes. La sienne était une de celles-ci. Son lieutenant, avec une section, était au fort Tournoux, lequel garde la route de l’Ubaye, en face du col de l’Argentière ; lui, avec l’autre, restait, seul officier, à Colmars, vieux village pourvu d’une enceinte qui barrait une route frontière au temps de Louis XIV et qui aujourd’hui, séparé de l’Italie par la vallée du Var et les Alpes-Maritimes, ne doit d’avoir vu respecter ses murs qu’à la manie collectionneuse de notre génie militaire.

L’hiver, lorsque la montagne l’avait repoussé de tout l’amoncellement de ses neiges, il se rappelait s’en être pris à elle du lourd ennui qui l’avait étreint doublement dans son isolement absolu et son inaction forcée. Maintenant, loin de lui peser, chaque jour il l’aimait davantage, depuis qu’il la voyait vivante, poétique, embaumée.

Aussi, il lui revenait joyeux, l’esprit tout à ses chasseurs et aux courses invraisemblables qu’il méditait, le cœur léger au souvenir de sa fuite de Paris, comme doit l’avoir l’oiseau que le piège a frôlé et qui monte au plus haut du ciel pour mieux entonner son hymne d’amour à la liberté.

La merveilleuse journée qui se préparait le mettait aussi en gaîté, et l’expansion lui revenant à mesure que le dernier engourdissement du sommeil se dissipait, il interrogeait l’homme du courrier sur les ravages des torrens dont la montagne portait au flanc les traces profondes et dont les pierres entraînées menaçaient toujours la route de leur avalanche, il lui expliquait la nécessité des reboisemens pour retenir sur les roches les parcelles de terre végétale qui les couvraient encore, blâmant le manque de surveillance des chèvres si meurtrières au jeune plant, expliquant par la destruction des forêts la dépopulation du pays, si facile à constater en se reportant aux récits de Vauban et de Berwick. Et l’homme s’étonnait de le trouver si entendu en ces questions, il s’émerveillait de le voir au courant des cultures, prônant surtout la vigne que la concurrence étrangère n’arracherait jamais à la France, il se prenait de sympathie à l’écouter parler des Alpes avec la passion d’un vrai montagnard et la science consommée d’un alpiniste.

Bien qu’il fût toujours par les routes, il n’ignorait rien de ce qu’on racontait du jeune capitaine, non-seulement à Colmars, mais jusqu’en castellane, comment il commandait très ferme sans jamais punir, au point que la salle de police serait restée sans emploi, depuis son arrivée, si on n’y avait emmagasiné la provision de pommes de terre de la compagnie. Pour sûr, il avait comme un charme qui le faisait adorer des gens, car voilà ceux de la montagne qui s’étaient pris à l’aimer au moins autant que ses soldats. C’est qu’il avait une manière si polie, lorsqu’il traversait une propriété, d’en demander la permission, de faire compliment sur le bétail, d’interroger sur le pays et d’en vanter la rude beauté. Il n’en était pas un d’Allos, de Thorame, de Beauvezeret de Villars, aussi bien que de Colmars, qui ne lui tirât son chapeau du plus loin qu’il l’apercevait et n’en reçût en échange un affectueux bonjour, et il ne serait jamais venu à l’idée des gars de la bravade, lorsqu’ils se rendaient parader dans les villages, qu’ils pussent se dispenser d’aller lui faire honneur, sous sa fenêtre, avec leur clairon et leurs deux tambours. Lors de la fête du pays, il avait accepté le déjeuner du maire à l’ermitage de Saint-Pancrace, il avait bu à l’hospitalité des gens de Colmars et, le soir, il avait offert un bal à la jeunesse, sur le préau, contre l’école, pour lequel l’épicier avait donné toutes ses fines bougies et l’aubergiste les meilleures de ses bouteilles cachetées. Ah ! les oreilles lui sonnaient encore de ce qu’on lui en avait rabâché de ce bal, car pour lui, depuis qu’il était seul à faire le service, il vivait les nuits sur son siège tout comme les journées, et, lorsqu’il lui restait deux ou trois heures sur les vingt-quatre, c’était encore au lit qu’il aimait le mieux les passer.

Mais ce qu’il admirait surtout, parce qu’il l’avait vu de ses yeux, c’était la crânerie décidée avec laquelle le capitaine, au pas gymnastique, suivi de tous ses hommes, était accouru lors de l’incendie du mas de Pierre Renault. Il les apercevait encore, tout blancs dans la nuit, les petits chasseurs, avec leur veste et leur pantalon de treillis, balançant leurs coudes en cadence, sautant légèrement sur la pointe des pieds, montant la côte sans une parole, dans un ordre admirable ! Elle semblait glisser sur le sol, la petite colonne, puis tout à coup : Halte ! Front ! et l’immobilité la plus absolue, tandis que la voix du capitaine s’élevait brève et impérieuse dans l’imposant silence :

« Première escouade à la scierie, pour en débarrasser les planches les plus rapprochées de l’incendie ! »

« Deuxième escouade au puits pour organiser la chaîne avec les pompiers ! »

« Les moniteurs de gymnase, les sapeurs et les porteurs d’outils avec moi, pour abattre la charpente de l’étable et faire la part du feu ! » Puis, sans autre explication, les gradés, dressés à l’initiative par leur chef, étaient partis, suivis de leur troupe, et le travail avait commencé. Et lui était partout, surtout où il faisait le plus chaud et où les autres ne voulaient plus aller, et si la scierie avait été épargnée, si le logis n’était point trop endommagé, on pouvait bien dire que ça lui revenait pour la plus grosse part.

Seulement, ce n’était pas tout, car voilà qu’au moment où il reformait ses hommes pour s’en aller, il avait entendu la Renault qui sanglotait à fendre le cœur, parce que sa vache, sa seule, venait d’être retrouvée étouffée dans l’étable. Oh ! il n’avait pas été long à réfléchir, i ! avait tiré un calepin de sa poche et, l’œil franc et doux, il avait regardé chacun et il avait dit : « Il faut rendre sa vache à la pauvre femme. Je souscris pour cent francs. » Dame, l’effet ne s’était pas fait attendre, chacun y était allé de sa pièce blanche, et la Renault, tout en disant que la bête qu’on lui rendrait ne vaudrait point l’autre, avait bien été obligée de se consoler tout de même.

À force de se remémorer ces choses, le conducteur en oubliait son cheval, et la route, remontant l’Asse, s’allongeait toujours plus morne entre deux murailles de montagnes grises, sans un arbre, sans une végétation, sans rien qui rappelât la vie.

Après avoir fumé deux cigares pour tromper sa faim, le capitaine de Vair crut prudent d’appeler l’attention de son voisin sur la perspective du déjeuner :

— Vous savez que ça creuse, insinua-t-il, et puisque vous relayez à Barrême, ce qui n’est pas de trop, entre nous soit dit, vous devriez bien persuader à votre pur-sang de prendre son allure des dimanches.

— La pauvre bête est comme nous, capitaine, elle a bonne envie d’arriver, répondit le conducteur ; mais ça monte à continuer depuis Châteauredon, et, dame ! elle n’a plus les poumons très frais.

Il la réveilla pourtant d’un coup de fouet, et, une heure après, le courrier entrait dans Barrême.

Le temps de déjeuner, de se déraidir un peu, de substituer au cheval gris un rouge d’allure tout aussi dolente, et le coucou, sa capote toujours sursautant, roula vers Saint-André.

La route y atteint le Verdon et s’y bifurque en plusieurs directions : au sud, elle descend sur Castellane ; à l’est, elle va sur Annot et Entrevaux ; au nord, elle s’élève vers Colmars et Allos, où elle cesse.

Cette vallée est plus vivante que celle de l’Asse ; la montagne y atteint des altitudes de 2 000 mètres. Sur beaucoup de points, elle est couronnée de sapins et de mélèzes ; les villages sont assez rapprochés et les cultures se montrent partout où l’implacable et incessante pluie de pierres leur laisse un coin de terre et de soleil.

Chaque site nouveau éveillait une réflexion. Les bois avaient mis la conversation sur la chasse, et le conducteur avait souvenance d’un vol de bécasses qui s’était abattu, un jour de neige, tout proche de la route, contre un massif de genévriers. Et puis, sans parler des chamois, qui ne se montraient guère avant Colmars, c’était un fier coup de fusil que le coq de bruyère, le vrai tétras, au plumage noir, avec des miroitemens bleuissans comme des scintillemens d’acier ; mais, par exemple, on ne l’approchait pas facilement, surtout dans la saison où il se perchait. Si le capitaine avait des jambes, il trouverait à s’amuser après les lagopèdes et les lièvres de montagne, lesquels ne sont blancs que la neige venue, mais ne quittent jamais les sommets. Ça ne valait pas les lièvres de plaine, ni les perdreaux rouges, à beaucoup près ; pourtant, c’était encore du vrai gibier, sans compter le plaisir de le tuer si haut.

Toujours devisant, le chemin s’abrégeait.

À partir de Thorame-Haute, de Vair en connaissait dans leur plus petit détail les environs, qu’il avait explorés maintes fois avec ses chasseurs. En revoyant la vieille fabrique de draps de Beauvezer, il lui sembla qu’il était arrivé, et il n’en douta plus lorsqu’il eut franchi le pont de Villars, bien qu’il n’aperçût pas encore Colmars, enfoui dans son creux, entre ses petits forts de Savoie et de f France.

III.

Le lendemain, dès quatre heures du matin, la caserne des chasseurs était très animée. Les hommes achevaient de boire leur café, une vraie lavasse ce jour-là, par la faute du cuisinier, qui s’était levé trop tard, comme si, le capitaine sitôt revenu, il ne fallait pas s’attendre à une grande expédition dans la montagne !

On parlait peu, les yeux encore gros de sommeil, tout à la bousculade des derniers préparatifs. Dans la cour, les clairons sonnaient l’assemblée ; on se hâtait de rentrer le pantalon dans les guêtres, de mettre sac au dos, d’ajuster la bretelle du fusil ; un sergent distribuait aux chefs d’escouade des cartouches à blanc ; le fourrier, encore en caleçon, le dernier prêt, le plus rossard, un plumitif de malheur, montrait, par l’entre-bâillement de la porte, sa tête ébouriffée, cherchant un homme de bonne volonté pour lui essuyer son fourniment, et chacun gagnait le lieu du rassemblement, les premiers tout lentement, comme ennuyés de leur avance ; les derniers, pressés, maladroits, dérangeant trois camarades avant de trouver leur place.

L’appel avait commencé, le silence s’était fait absolu, d’autant que le capitaine s’avançait sur son arabe gris de fer et qu’on savait qu’il no badinait pas sur la tenue et l’immobilité. Il passait devant le rang, très sérieux et attentif, inspectant tout l’homme de la pointe des cheveux à celle des souliers, exigeant qu’on le regardât bien droit dans les yeux et, lorsqu’il voulait marquer sa satisfaction, il inclinait imperceptiblement la tête.

Depuis le commencement de la belle saison, il emmenait ses hommes régulièrement, deux ou trois fois la semaine, dans la montagne, les entraînant à la marche, les rompant au passage des obstacles, les exerçant à l’appréciation des distances, parfois au tir en terrain inconnu, car il partait de ce principe qu’on forme le soldat plutôt en pleine campagne que sur la place d’exercices. Avant tout, il fallait l’intéresser, lui indiquer le but poursuivi, l’associer à la conception du chef. Même là, avec l’effectif si réduit de sa troupe, il trouvait moyen, en la fractionnant entre deux partis adverses, de combiner de petites opérations.

Ce jour-là, les quinze hommes qui figuraient l’ennemi, sous le commandement du sergent-major, étaient partis une demi-heure d’avance, avec mission de défendre le pont de Beauvezer, en opérant sur la rive droite du Verdon. Le capitaine devait marcher par la rive gauche.

Son détachement avait de suite gagné les hauteurs, utilisant les bois, coupant les ravins à leur origine, se masquant de tous les obstacles. D’abord pénible, tant qu’il avait fallu monter, la marche était devenue facile sur les sommets ; l’air était très pur, la vue portait loin. Par ce long couloir du Verdon, il y avait une belle échappée de pays. À gauche, on voyait s’allumer, aux feux du soleil levant, les neiges du sommet de la Mole, du Petit-Goyer et du sommet du Carton, si serrés les uns contre les autres qu’on eût dit qu’ils émergeaient d’une même base. En avant, au contraire, une barre de roches noires fermait l’horizon : c’était la crête du Pasquier, qui venait mourir à pic sur le Verdon, tranché net par la rivière.

De toutes ses anfractuosités, la montagne exhalait les vivifiantes senteurs de ses mousses, de ses oronges, de ses framboises ; l’eau sourdait en filets argentés entre l’herbe drue et courte, mais très gentiment, regagnant discrète le lit du torrent voisin ; partout se devinait la folle poussée de sève qui prenait sa revanche des emprisonnemens de l’hiver ; les blocs de roc, les amoncellemens de pierres erratiques, envahis par un duvet de folles graminées ou pris dans un enlacement de lianes, semblaient vouloir, eux aussi, rompre leur immutabilité glacée pour s’associer à cette fête de la vie.

Quoique cheminant en silence, les chasseurs, insensibles à l’éveil de la nature, n’avaient d’yeux que pour la rive droite de la rivière et en fouillaient du regard tous les accidens, espérant y découvrir quelque indice de l’ennemi. Quelquefois, on signalait un chasseur dévalant par un sentier, on assurait voir reluire son fusil ; mais, après avoir fixé l’homme avec sa lorgnette, le capitaine secouait la tête et déclarait que c’était un paysan.

Cependant, l’avant-garde, après avoir reconnu le pont de Beauvezer, fit annoncer qu’il était gardé et impossible à aborder sans essuyer longtemps, en plein découvert, la fusillade de l’ennemi. Les renseignemens ajoutaient qu’à un kilomètre en amont du village le Verdon se divisait, formant une petite île, et qu’en ce point on le passerait sans trop de difficulté.

C’est ce dernier parti qu’adopta le capitaine, et, après avoir rapproché sa troupe le plus possible du point de passage sans la faire voir, il l’abrita dans un ravin. Il avait avisé des peupliers abattus non loin du bord. On pouvait donc prendre un de ces arbres, le jeter d’une rive à l’autre, en passant par-dessus l’îlot, et ménager ainsi une rampe aux hommes contre l’entraînement du courant. Quatre chasseurs eurent vite fait d’ôter leur veste, de façon à n’être pas reconnus, et, l’arbre choisi, de l’amener jusqu’au Verdon. Alors l’un d’eux, entrant dans l’eau, en maintint la tête dans la direction de l’îlot, qui devait servir de point d’appui, tandis que les autres le poussaient par le pied jusqu’à ce qu’il eût touché l’autre rive. Quelques grosses pierres aux extrémités l’assujettirent suffisamment. Aussitôt le passage commença et s’effectua sans accident, malgré la force du courant ; les hommes, mouillés jusqu’au ventre, trébuchant sur les pierres roulantes, les pieds presque arrachés du sol par la violente poussée de l’eau, mais retrouvant toujours à temps le rempart protecteur du peuplier. À mesure qu’ils arrivaient sur l’autre rive, ils se reformaient, cherchant à s’orienter du côté de Beauvezer, d’où leur mouvement n’avait pu manquer d’être surpris.

Comprenant qu’il fallait au plus vite sortir du lit de la rivière, où l’on se trouvait, sans abri, exposé au feu de l’adversaire, le capitaine de Vair, avant même d’avoir passé, cria :

— À la campagne des Sorguettes !

Ni ferme ni villa, bastide si l’on veut, la maison des Sorguettes était d’une construction solide, comme on les fait dans la montagne, au toit lourd et écrasé, sans un brin de coquetterie. Elle appartenait, disait-on, à un riche négociant marseillais ; mais on ne l’y avait jamais vu. Les paysans qui en avaient la garde habitaient les dépendances. Comme leur paresse de gens non surveillés n’avait opposé aucun obstacle à l’intrusion de la flore sauvage, peu à peu celle-ci avait si bien masqué le côté de l’habitation opposé à la cour, celui où l’on n’allait jamais, qu’elle en avait rendu l’abord impénétrable. Autour de l’enclos, totalement isolé sur ce mamelon inculte, les rosiers des Alpes et les framboisiers sauvages avaient fermé leur investissement au point d’empiéter sur le chemin d’arrivée. Si bien que la maison qui, nue et massivement campée, eût été lourdement disgracieuse au coin d’une rue de village, ici toute embroussaillée de lianes et de clématites, toute rongée de la mousse fleurie du silène rose, avec l’encadrement de son grand bois de mélèzes et son lointain d’abruptes roches grises, apparaissait originale et gaie, très vivante surtout de toute cette vie de la montagne qui l’étreignait jusque dans ses pierres.

Les chasseurs la connaissaient bien, cette maison des Sorguettes ; ce n’était pas la première fois qu’ils y prenaient position. À l’indication du capitaine, ils n’hésitèrent donc pas. D’une course le découvert fut franchi, le mamelon contourné en vue de se défiler de l’ennemi ; on souffla, puis l’escalade commença, en tirailleurs, de manière à laisser à chacun la liberté de ses mouvemens. Il y avait intérêt à ne pas perdre de temps, l’ennemi cherchant à gagner de vitesse les Sorguettes et disposant du seul chemin qui y conduisait. La rencontre en ce point devenait donc inévitable et l’avantage assuré aux premiers qui couronneraient la crête.

Tous rivalisaient d’entrain, s’accrochant aux aspérités des rochers, aux tiges des rhododendrons, tantôt s’enlevant par un rétablissement sur les bras, tantôt arc-boutés sur une jambe jusqu’à ce que le pied libre eût trouvé un nouveau point d’appui. L’on n’entendait pas un mot ; seulement, de temps à autre, le choc d’une arme contre le roc ou un bruissement de terre et de cailloux détachés sous le poids d’un corps. Chacun y allait de tout cœur, comme si c’eût été pour de bon. On ne comptait plus l’essoufflement, les tempes qui battaient, les gouttes de sueur si pressées qu’elles brouillaient les yeux presque autant que des larmes, ni les meurtrissures aux mains, ni les contusions aux genoux, ni le déluge de pierres roulantes que la pente égrenait sous cette avalanche humaine ; on voulait arriver avant les autres, et les regards, élevés parfois vers la crête, trahissaient la seule préoccupation des esprits, celle d’y être distancés par l’ennemi.

Cependant, un sergent et un clairon touchent au sommet et crient, tout haletans :

— Nous les tenons, ils sont encore à six cents mètres !

— Les armes basses ! commande le sous-officier ; les deux premières escouades en avant de la maison !

Et les chasseurs de s’égailler, comme disaient les gars du Bocage, chacun bien embusqué, l’un derrière un pan de mur, la tête seule dépassant, l’autre contre un mélèze, l’épaule gauche appuyée et la droite effacée, prêt à mettre en joue ; celui-ci au long de la pente, le buste relevé sur les deux coudes ; tous l’œil au guet, la main à la cartouchière, l’oreille au commandement.

— Attention sur la gauche ! À trois cents mètres, commencez le feu ! prononça lentement le capitaine.

Et le crépitement d’une vive fusillade ébranla les échos des vieux rochers, qui se la renvoyèrent de toutes les profondeurs de leurs sonorités.

Toutefois, les échos ne répondirent pas seuls à ce dérangement matinal. Une clameur effrayée secoua toute la maison, les fenêtres grincèrent, les volets claquèrent et des têtes ensommeillées, falotes en leurs couvre-chefs, les yeux lourds et papillotans dans la brusque surprise du jour, la bouche ouverte pour une question que l’effarement faisait rentrer, parurent soudain à toutes les ouvertures du logis abandonné.

L’air terrifié de toutes ces bonnes faces, plus bronzées au feu des fourneaux qu’à celui des batailles, eût été d’un effet irrésistiblement comique, si la surprise éprouvée par les chasseurs devant ces habitans tombés du ciel n’eût tempéré leur gaîté, en même temps qu’elle arrêtait le combat sur toute la ligne.

Non moins étonné que ses hommes, mais comprenant qu’il n’avait plus qu’à évacuer une propriété privée dont il venait de troubler le repos, le capitaine de Vair se mettait déjà eu devoir de les rassembler, quand une ravissante apparition s’encadra dans une fenêtre du premier étage.

Toute blanche, dans un peignoir de cachemire dont les plis amples, serrés à la taille par une cordelière de soie, ne parvenaient pas à dissimuler une forme triomphante, le buste cambré dans une attitude légèrement hautaine, des yeux tout enveloppans, de grands yeux d’un bleu profond de Méditerranée calme, que connaissent seules les filles de Provence, en ce moment interrogateurs et railleurs, la bouche étincelante de rire, en dépit d’une affectation de très grand sérieux ; on eût dit, à la voir nimbée dans les flots tombans de sa chevelure de soleil et caressée par les folles balancées d’une nappe de volubilis échappés du toit, la belle et fière druidesse de ces dolmens géans, de ces menhirs grandioses, semés à profusion dans cette nature bouleversée.

Quelque aguerri qu’on soit et rebelle à l’émotion, l’imprévu à trop haute dose a raison du plus magnifique sang-froid.

Jean de Vair restait muet. Quoique souffrant de son silence, il lui semblait que toute parole qu’il prononcerait allait rompre un enchantement qu’il ne retrouverait plus. Oui, il restait très désorienté, le képi à la main, devant cette jeune fille blonde et rieuse qui surgissait très poétiquement, il faut l’avouer, en pleine solitude alpestre, mais qui n’en était pas pour cela une péri en rupture de féerie, ni une vierge échappée du Walhalla. D’abord, était-ce une jeune fille ? C’est si maladroit de débuter en se trompant sur l’appellation : Bah ! plus il réfléchissait, moins il pouvait douter qu’il avait devant lui une vraie jeune fille, avec toute son audace, sa fierté et sa lumineuse gaîté de jeune fille. Mais il avait trop réfléchi… sans trouver ; voilà qu’on prenait l’offensive :

— Ce réveil en détonations n’est pas précisément, monsieur, dans nos habitudes, disait une voix légèrement moqueuse ; il nous a fait un peu sursauter ce matin. Cependant, si c’est la coutume ici, nous nous y ferons.

— Vous me voyez, mademoiselle, tout interdit de ma mésaventure, répondit de Vair, et, avant de me retirer, je vous présente toutes mes excuses pour un fait qui ne se renouvellera pas.

— Oh ! je ne suis pas la châtelaine ; réservez vos excuses pour ma sœur, qui descend et qui sera très heureuse de vous pardonner.

La porte de la maison s’ouvrait, en effet, pour laisser passer une jeune femme d’une beauté accomplie. Encore plus régulièrement belle que sa jeune sœur, Mme Marbel ne lui ressemblait que juste assez pour accuser ce qu’on est convenu d’appeler l’air de famille. Avec son profil de camée, ses cheveux d’une teinte incertaine, son sourire calme, ses yeux très doux, elle n’avait rien de la fougue qui éclatait chez l’autre, ni la flamme de son regard, ni l’arc noir de ses sourcils contrastant avec l’or de ses cheveux, ni la folie sonore de son rire, ni cette ardeur de vivre qui faisait explosion hors de son être. La jeune fille forçait l’admiration avant qu’un examen attentif eût surpris les légères incorrections de ses traits, la jeune femme attendait, au contraire, de cet examen même l’hommage extasié que ne pouvait manquer de lui attirer la perfection absolue des siens.

Souriante, Mme Marbel s’avançait, vêtue d’une matinée de foulard rouge, les cheveux tordus en une grosse natte qui lui tombait plus bas que la ceinture, et, sans le moindre embarras, elle dit au capitaine :

— Arrivées cette nuit seulement dans cette solitude, je ne vous cache pas que nous avons été un peu surprises, ma sœur et moi, de ce bruyant réveil ; mais nous ne saurions vous en vouloir, monsieur, puisqu’il nous prouve que notre abandon n’est pas si complet et, en tout cas, que nous sommes sous bonne garde.

— Votre indulgence, madame, répliqua de Vair, me rend encore plus inconsolable de ma maladresse. Notre seule excuse est dans l’abandon prolongé des Sorguettes…

— Oui, je sais, la maison déserte, comme on l’appelle ici… Vous doutiez-vous seulement qu’elle eût un propriétaire ?

— Je suis mieux informé que vous ne supposez, fit en riant l’officier, et votre nom est assez connu dans tout le Midi pour que je n’aie pas grand mérite à l’avoir retenu.

— Comment ! vous connaissez mon nom ? s’écria la jeune femme ; mais c’est une grosse supériorité que vous avez sur moi.

— Pardon, en effet, madame, d’avoir tant tardé à me présenter. Je suis le vicomte de Vair, et j’ai l’honneur de commander une compagnie de chasseurs.

Déjà conquise par les allures d’homme du monde de son interlocuteur, Mme Marbel, après cette présentation, ne pouvait qu’entrevoir l’avantage d’une relation inespérée s’offrant à point pour rompre le terrible ennui dont elle était menacée. Sa sœur, survenant au moment où de Vair se nommait, eut l’esprit traversé de la même idée, et, désignant les chasseurs rassemblés, immobiles sous les armes :

— Il faut absolument, monsieur, dit-elle gaîment, que vous leur permettiez de boire à notre bienvenue…

Et comme il s’en défendait un peu :

— C’est dit, ajouta-t-elle ; aussi bien les bouteilles sont commandées, et les voici qui arrivent…

Un maître d’hôtel, rouge de l’émotion du réveil et de la bousculade qui y faisait suite, s’agitait en effet, aidé par deux femmes de chambre, et, sur une table, devant la porte, s’alignaient verres et bouteilles.

— Mireille, ton idée est charmante, s’écria Mme Marbel toute joyeuse. Vous ne pouvez pas, monsieur, tout de suite nous chagriner par un relus… Et puis n’êtes-vous pas un peu notre prisonnier ?

De Vair aurait-il eu une objection à formuler qu’il l’eût vivement refoulée, tant cette aventure commençait à le captiver.

11 fil donc former les faisceaux et rompre les rangs.

On avait apporté un immense samovar qui chantait gaîment, des théières et une armée de récipiens de toutes formes et de tous calibres, et Mireille abordait chaque chasseur avec une tasse, étonnée, presque chagrine de la voir rebutée. En vain elle levait un regard suppliant vers le capitaine comme pour implorer l’explication de son insuccès ; celui-ci, très rêveur ce jour-là, se demandait encore comment de ces broussailles foulées par lui chaque jour il était sorti deux femmes exquises, qu’il avait encore une certaine peine à ne pas prendre pour des apparitions prêtes à s’évanouir. À la fin il eut l’intuition de cet embarras :

— Oh ! mademoiselle, dit-il vivement, les chasseurs à pied ne connaissent le thé qu’à l’infirmerie. Voulez-vous me permettre de vous éclairer sur leurs goûts ?

El il fit passer les bouteilles que les hommes se partagèrent avec empressement. Puis s’approchant d’elle :

— Il ne sera pas dit, mademoiselle, que tous les chasseurs vous auront refusé cette tasse de thé, je la prends pour moi, si vous voulez bien me l’offrir.

Il s’empara de la tasse, malgré les protestations de la jeune fille, qui répétait qu’un lunch avait été servi pour lui à l’intérieur, et qu’il la désobligerait en buvant son thé dehors.

D’ailleurs le moment de partir était arrivé. Le soleil se faisait très haut, en effet, et il ne fallait pas moins de deux heures, par la route, pour regagner Colmars.

À un signe de leur capitaine, les hommes avaient reformé leurs rangs et remettaient sac au dos, tandis que, lui, prenait congé de Mme Marbel et de sa sœur, promettant sa visite pour un jour très prochain, c’est-à-dire avec le ferme propos de ne pas la différer au-delà du lendemain.

— À quand notre nouvelle prise d’assaut ? disait en riant la jeune femme.

Mais Mireille, saisie d’une inspiration, s’était précipitée dans la maison. Elle ressortit toujours courant, agitant triomphalement au-dessus de sa tête une immense boîte de havanes.

— Tu sais, Miette, cria-t-elle à sa sœur, tu peux écrire à ton mari qu’il s’en apporte d’autres. Les chasseurs ne les refuseront pas comme mon thé.

Elle ne voulut rien entendre des observations de M. de Vair, qui lui remontrait la folie d’un tel gaspillage et s’offrait de distribuer à ses hommes, à la place, tout le bureau de tabac de Colmars, et malgré les signes désespérés de sa sœur, qui savait combien M. Marbel tenait à ses partagas, elle commença bravement la distribution, les prenant à poignées, et sa main toute mignonne se faufilant gentiment entre toutes ces mains rudes qui se tendaient vers elle.

— Là, c’est fait, il n’en reste plus un, vous pouvez les emmener, mon capitaine, dit-elle enfin, en retournant d’un air mutin sa boîte vide.

— Si les chasseurs ne vous acclament pas de toute la vivacité de leur reconnaissance, mademoiselle, c’est qu’ils sont sous les armes, mais je lis dans leurs yeux qu’ils en ont une fière envie, prononça de Vair, déjà en selle, et, abaissant son sabre pour saluer, il prit la tête de sa troupe.

Elle fut longtemps en vue, la petite compagnie, si alerte avec sa vive cadence rythmée par les coups de langue brefs des clairons, d’abord dévalant la pente et serpentant au hasard des lacets de la route, puis se perdant peu à peu dans la vallée bleuâtre, toujours plus rapetissée, bientôt simple point noir.

Elle fut longtemps en vue, et une belle jeune fille ne la quitta pas des yeux, tant qu’il en resta vestige à l’horizon.

IV.

Cette année-là, il avait éclaté terrible, dans le Midi, le choléra, s’attaquant, comme d’habitude, principalement aux centres populeux, aux agglomérations d’hommes.

Comment il était venu, c’est ce qu’on n’aurait pu déterminer exactement. Quel bateau avait pris ce sinistre passager ? On en désignait plusieurs revenant de l’extrême Orient, puisque c’est là que le fléau retrempe sans cesse sa puissance homicide aux noires pestilences des marécages des basses terres, aux eaux empoisonnées des fleuves, cimetières mouvans rejetant à la lumière les cadavres confiés à leurs profondeurs. Il s’était faufilé, trompant les surveillances, déjouant les quarantaines, hissé peut-être dans le pavillon jaune de la santé ; un beau jour il était sorti du sac d’un matelot décédé, dont les effets vendus aux enchères l’avaient dispersé aux quatre vents du ciel, et maintenant tout lui était complice pour le propager, l’eau surtout, qui touche à tout ce qui se mange, se mêle à tout ce qui se boit.

À Marseille, à Toulon, chaque jour il atteignait des victimes par centaines. Et, comme elle est inséparable de toute calamité publique, la panique avait fait l’horreur plus grande. Les bruits les plus absurdes trouvaient créance ; les rues étaient désertes, les magasins fermés, point d’affaires, les gens s’évitaient ; tous ceux qui l’avaient pu avaient lui.

Mme Marbel, emmenant avec elle sa jeune sœur, était ainsi partie dans le tas. Désirant la soustraire le plus possible à la contagion, son mari s’était aussitôt souvenu de ce coin perdu des Sorguettes, dont il avait hérité la maison sans avoir jamais pu ni l’habiter, ni s’en défaire ; il avait pensé, non sans raison, que, par ce temps d’épidémie, ce désert lointain serait le plus sûr des asiles. Lui était resté à Marseille. Oh ! ce n’était pas qu’il fît le brave ! Ça c’est un mot aux gens du Nord. En Provence, sa signification a totalement dévié, probablement parce qu’au juste on n’en avait pas l’emploi. Naturellement, on n’y est pas « brave, » mais on y fait son devoir comme ailleurs. Et le devoir d’un négociant de Marseille est de ne pas abandonner son bureau, tant qu’il y reste des affaires à expédier. M. Marbel, une fois sa femme en sûreté, avait soigné son régime, fait bouillir son eau, mais n’avait pas eu la moindre idée qu’il pût gagner aux champs, laissant à d’autres le soin d’encaisser ses traites et de payer ses échéances.

En acceptant l’internement des Sorguettes, Mme Marbel n’avait tout d’abord pas songé que son séjour dût y être long et sa réclusion absolue. Lorsqu’elle eut fait le tour de son domaine, exploré l’horizon, interrogé les paysans, elle comprit que ces murailles de rochers infranchissables allaient l’étreindre comme un tombeau et, lorsqu’elle eût mesuré les chances de durée de ce choléra, qui ne faisait qu’apparaître et dont les journaux lui apportaient les tables funèbres toujours plus effrayantes, elle fut prise d’une noire mélancolie et, n’eut été la volonté expresse de son mari qu’elle y restât, elle eût déserté cette montagne qui lui faisait horreur.

Celui que le hasard avait mis sur son chemin, Jean de Vair, devait entreprendre de la lui faire aimer. Il s’y appliqua avec son élan accoutumé et sa nature très droite qui ne faisait rien à demi. Sa montagne, il la connaissait trop bien, avec ses surprises, ses enchantemens, sa puissance captivante, pour douter un instant de la magie de sa séduction sur les plus récalcitrans ! Il suffirait qu’on voulût bien aller à elle. À cela Mireille se chargeant de décider sa sœur, le débat ne pouvait pas s’éterniser.

Sur les natures méditerranéennes, l’action et le mouvement ont des attirances particulières. Si Mme Marbel n’était pas femme à prendre aisément son parti du changement d’existence radical qu’on lui avait imposé, à elle, la mondaine élégante et agitée, elle avait trop de ressort pour ne pas rebondir sous la torpeur d’un premier découragement, et surtout elle aimait sa sœur trop passionnément pour résister à ses désirs. Et quand un beau matin, par une claire soleillée d’été, deux petites mules noires, bâtées à la mode du pays et pomponnées de rouge, firent leur entrée dans la cour, elle fut vive à revêtir son amazone et pleine d’entrain à se mettre en selle.

Dès lors la partie était gagnée. Ainsi que de Vair l’avait prévu, quelques jours eurent raison des premières difficultés et des fatigues d’un entraînement obligé, et bientôt la montagne s’empara des deux jeunes femmes et les posséda jusqu’à l’enthousiasme.

La situation voulait que Jean de Vair devint promptement l’hôte assidu des Sorguettes. Peu à peu ses promenades à cheval prirent donc uniformément la route de Beauvezer. Non moins uniformément, lorsqu’il vint à passer en vue de l’habitation, il estima de sa politesse d’y entrer pour s’enquérir des deux jeunes femmes, de leur santé, de leurs projets d’excursion. Comme circonstance atténuante, il savait que de là-haut l’on surveillait perpétuellement la route, dont les rares passans constituaient l’unique distraction du pays. Devant la maison, à l’angle d’une plate-forme surplombant la vallée, avait été aménagée une jolie tonnelle tout échevelée de lianes et de capillaires : Mireille en avait fait sa retraite favorite.

Elle aimait à lire et à rêver en face de cet horizon de pics neigeux, bercée par le sourd grondement du Verdon. Du plus loin que de Vair l’apercevait encadrée dans son observatoire de feuillage, il enlevait son cheval et gravissait la montée au petit galop. S’il ne disposait que de peu de temps, il s’arrêtait au pied de la plate-forme et engageait une conversation aussi suivie qu’elle peut l’être à dix mètres en contre-bas. Ces fois-là ne comptaient pas comme visites.

Les autres jours, et c’était le plus souvent, le capitaine, quoique toujours pressé, poussait jusqu’à la cour, remettait son cheval au fermier, en lui recommandant de se borner à le promener en main. Puis les minutes s’ajoutaient les unes aux autres et l’animal se retrouvait fatalement à l’écurie, jouant avec les dernières brindilles du foin dont l’homme lassé avait garni sa crèche en désespoir d’attente.

Pendant ces longues visitas, Mme Marbel, lorsque le soin de sa maison ou de sa correspondance l’appelait ailleurs, ne voyait aucun inconvénient à laisser les deux jeunes gens tête-à-tête.

Elle sentait confusément que leur intimité grandissait, mais en tout cas si discrète, si voilée, que le moment où il lui faudrait y regarder de plus près lui paraissait indéfiniment reculé. Tant qu’elle les voyait si peu embarrassés, si expansifs, si rieurs, elle était tranquille ; l’amour naissant n’a point ces apparences de franche camaraderie.

Oh ! elle ne méconnaissait aucun de ses devoirs de grande sœur ; elle en était pénétrée au point de vue général d’abord. Au point de vue particulier aussi, et celui-ci se résumait dans l’intention très arrêtée chez leur père de marier Mireille au fils d’un de ses amis, armateur comme lui. Fortune, milieu, intérêts d’affaires, tout s’accordait dans ce projet. Seule de la famille, Mireille ne s’en doutait pas. Mais nos usages français ont si bien appris aux jeunes filles à savoir faire cadrer leur sentimentalité avec les nécessités d’utilité pratique qu’on ne les consulte qu’au moment d’acheter la corbeille, tant leur consentement fait peu question ! Mme Marbel s’était mariée d’après ces idées, pouvait-elle supposer sa sœur susceptible d’y échapper ?

Ce jour-là, l’après-midi s’annonçait très orageux ; les nuages accouraient de l’est avec des airs de bataille, comme des troupes qui se massent, et se fondaient dans une nuée d’un noir livide, laquelle, déjà trop pesante, s’appuyait sur les cimes, prête à se rompre. Le calme plat qui précède le vent d’orage avait fait la chaleur suffocante.

En bas, à mi-côte, partout où s’apercevait une nappe verte, les gens se hâtaient pour leurs foins menacés ; déjà il n’était plus temps de les rentrer, à peine pouvait-on espérer de les mettre en tas pour les défendre un peu.

Le facteur, au lieu de s’arrêter, comme d’habitude, pour casser méthodiquement une croûte, en l’arrosant de plusieurs verres de vin, avait pris sa course vers Beauvezer, disant :

— Le tonnerre va secouer la vallée à en faire danser toute la pierraille. On risquera sa peau aujourd’hui à flâner par la montagne.

De son poste habituel, Mireille, le front soucieux, inspectait l’horizon. En d’autres circonstances, l’orage ne l’eût pas effrayée ; au contraire, elle y eût pris intérêt. Elle songeait, en cet instant, aux chasseurs à pied de Colmars, partis pour Barcelonnette, par le col d’Allos, et que la tourmente pouvait surprendre dans un passage difficile ; sa pensée allait surtout à leur chef, chez qui elle devinait un mépris du danger poussé jusqu’à la témérité. Elle savait que le détachement était sorti de Colmars à une heure du matin ; cette nuit même, il y devait rentrer, car son absence ne pouvait se prolonger au-delà de vingt-quatre heures. C’était plus qu’une marche forcée, c’était un tour de force. Il était à craindre que le capitaine ne bravât les élémens plutôt que de se mettre en faute, en retardant son retour.

Depuis longtemps cette marche d’entraînement avait été décidée par lui, afin de réunir à Barcelonnette, durant une matinée, les deux fractions de sa compagnie séparées depuis longtemps. La section qui tenait garnison à Fort-Tournoux se trouvait à treize kilomètres seulement du rendez-vous assigné, tandis que le détachement du capitaine devait en fournir soixante-dix, aller et retour compris. Et quel chemin ! Cela allait encore à peu près en quittant Allos, où cesse la route entretenue : le sentier longeait le Verdon jusqu’à sa source, puis il se perdait dans les prairies qui montent vers le col. Celui-ci franchi, ce n’était plus qu’une simple entaille au flanc de la montagne, sans parapet ni défense contre l’abîme.

Dans ces parages désolés, que la neige recouvre pendant huit mois de l’année, les avalanches sont terribles. Sous leur poids, les perches jalonnant la direction se couchent, et le voyageur, éperdu au milieu de cette immensité blanche, contraint, sous peine de mort, à ne point s’arrêter, ne sait s’il marche vers son tombeau. Et pourtant quelques masures ont poussé dans une anfractuosité de la montagne déserte. C’est le hameau de Morjuan où, faute de communications, vivans et morts ne se quittent plus tant que dure l’hiver, ceux-ci couchés en travers du toit qui abrite les autres.

Enfin, avant de dévaler par des rampes fortes et raboteuses jusqu’au Bachelard, qui lui ouvre l’accès de Barcelonnette, le chemin court sous les ombrages mystérieux de cette belle forêt de la Malune, dont les mélèzes séculaires, pressés les uns contre les autres, dérobent en partie leur feuillage pâle et soyeux aux indiscrétions du soleil.

Cependant le vent, après un sifflement strident, venait de déchaîner l’orage dans toute sa fureur, la nuée avait crevé, et la vallée paraissait écrasée sous une trombe. Les éclairs volaient sur les cimes, précurseurs d’un tonnerre lointain, dont toute la montagne commençait déjà à gémir sourdement. De sa fenêtre, Mireille dominait cette scène de désolation grandiose ; ses yeux se portaient tristement, du sol bouillonnant sous l’averse, aux murailles noires des grands monts se renvoyant, les unes aux autres, des torrens de lumière aveuglante. Jamais elle ne s’était senti au cœur pareille angoisse à penser qu’il y a des voyageurs qui battent les routes, des navires qui courent la mer par ces nuits de tempête et d’effroi.

L’on vint la prévenir que le dîner était servi ; elle se mit à table et ne mangea pas. Sa préoccupation était si visible que sa sœur finit par la plaisanter sur cette frayeur de l’orage qu’elle ne lui connaissait pas. Elle convint d’une sensation d’énervement général dont elle n’était pas la maîtresse et en prit prétexte pour se retirer.

Rentrée dans sa chambre, elle revint à la fenêtre et interrogea fiévreusement le ciel, tout chargé de ténèbres, où la foudre, comme une épée de feu, traçait des sillons effrayans. L’orage n’était pas près de finir, hélas ! elle s’en rendait trop compte. Elle éprouvait comme une oppression invincible qui lui serrait la poitrine, desséchant sa gorge, lui amenant du sang aux tempes. Elle se déshabilla pourtant et s’apprêta à se coucher. À ce moment la tourmente redoubla d’horreur, la maison trembla sur sa base comme secouée par un épouvantable cyclone, un craquement de tout l’édifice fit bondir Mireille hors de son lit, et, à travers les persiennes closes, elle crut voir passer un globe embrasé qui, après avoir touché la colline, la franchit d’un bond formidable et s’abîma dans la vallée.

Alors, affolée, éperdue, elle s’enfuit et vint tomber comme privée de sentiment dans les bras de sa sœur.

— Je t’en prie, ma chérie, s’écria Mme Marbel prise de peur, en l’enveloppant de ses bras, calme-toi, la foudre vient de tomber là, tout proche, Dieu nous a préservées. Reste auprès de ta Miette, nous attendrons ensemble la fin de l’orage.

— Oh ! pour moi, est-ce que j’y pense seulement ! murmura Mireille comme se parlant à elle-même ; mais eux, perdus dans la montagne par cotte nuit terrifiante, que Dieu les protège !

— M. de Vair, reprit Mme Marbel, n’a certainement rien à craindre de l’orage que nous essuyons ici ; et, à supposer qu’il ait été surpris par un autre, tu le sais assez prudent et avisé pour être sûr qu’il a mis sa troupe à l’abri.

Mireille ne répondit pas et resta pensive, pelotonnée contre la poitrine de sa sœur. Celle-ci l’observait, réfléchissant sur les paroles qui lui étaient échappées, et se disant qu’un cœur de jeune fille est décidément plus sujet qu’elle ne l’avait imaginé à prendre la poste pour la région des rêves.

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Pressentimens d’amour, qui pourrait douter de votre infaillibilité ? Précisément, dans ces premières heures de nuit, la petite troupe des chasseurs à pied, redescendant vers le col d’Allos, s’était heurtée à un violent orage qui eût pu lui être fatal. Autour d’elle les ténèbres s’étaient tout à coup épaissies, au point qu’il devint impossible de discerner le sentier. L’on venait d’ailleurs d’atteindre un passage difficile : la moindre erreur de direction pouvait conduire au précipice. La pluie torrentielle emportait les pierres, ravinait les terres, menaçait d’entraîner les hommes blottis contre la montagne. Chacun sentait que l’heure était grave, aucune parole n’était prononcée, on n’entendait que le tumulte des élémens. Et les pierres détachées continuaient à rouler, passaient d’un bond par-dessus les têtes et retombaient au gouffre avec un bruit mat.

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Quand l’orage vint à cesser, les chasseurs, figés dans la boue, ruisselans de l’averse, à peine remis de leur angoisse, se demandèrent anxieusement si tout le monde était présent.

Les caporaux firent l’appel : personne ne manquait.

La prière de Mireille leur avait sans doute porté bonheur.

V.

Jean de Vair n’était pas de ceux qui analysent patiemment leurs sentimens, ni qui les dissimulent. Sans méconnaître que le séjour de Colmars serait au-dessus de ses forces du jour où Mme Marbel et sa sœur auraient quitté les Sorguettes, il ne se rendait pas un compte très exact de la place immense qu’elles avaient prise dans sa vie. Aussi, s’abandonnant sans arrière-pensée au charme de ces deux femmes d’élite et comprenant toute l’étendue du sauvetage moral opéré par elles en sa personne, qui se noyait dans cette rustrerie de canton bas-alpin, il n’avait su ni mettre des restrictions dans son empressement à accepter leur bienfait, ni leur doser sa reconnaissance.

Vaguement il sentait que leur séduction l’enveloppait chaque fois davantage, mais il croyait la subir en bloc, sans incliner vers l’une plutôt que vers l’autre.

Le danger pouvait-il venir de Mireille ? Vraiment, son expérience de Saint-Pierre de Chaillot ne l’avait pas acheminé sur la route du mariage, et, si sa fantaisie l’y eût ramené, il n’était pas sans savoir que le moment était mal choisi pour faire agréer à ses parens, désappointés de leur échec, une union qui ne pouvait manquer de froisser leur susceptibilité patricienne.

Était-ce de Mme Marbel qu’il était à redouter ?

Il ne l’admettait pas. Élevé dans l’ancien respect de la femme du monde, il la voyait très haut, comme une demi-divinité, et ne concevait pas qu’on pût monter jusqu’à elle autrement que dans l’agenouillement d’un culte. De même il croyait en elle. À ceux qui avaient essayé de la salir dans son esprit, il avait toujours opposé la plus dédaigneuse incrédulité, et, si un scandale éclatait sur lequel il était impossible de fermer les yeux, il se contentait de penser qu’il en est comme des monstruosités de la nature, qui n’empêchent pas sa beauté.

Cet idéal de la femme du monde, qu’il avait gardé religieusement, eût défendu Mme Marbel contre les tentations de son imagination au moins autant que les préjugés de sa famille élevaient une barrière entre Mireille et lui.

C’est fortifié et rassuré par tant de raisonnemens impeccables qu’il apprenait de jour en jour davantage à connaître le chemin des Sorguettes, au point qu’il avait sacrifié à ce pèlerinage une bonne partie de ses anciennes occupations.

Peut-être quelqu’un de plus expérimenté, et aussi de moins intéressé, eût-il objecté que les infiltrations d’amour déroutent toute clairvoyance, jusqu’au jour où l’inondation est maîtresse ? Peut-être aussi qu’une sympathie, née d’une rencontre en pleine solitude, où rien ne vient la traverser ni la dévier, est fatalement destinée, par le milieu où elle se développe, à grandir jusqu’à la passion, emportant, comme fétus de paille, les plus solides vouloirs, les plus sages résolutions ? Il l’avait pourtant bien pu voir, lorsqu’il errait par les monts, comment d’un col naît un ruisselet, si fluet, si timide, qu’il trébuche à chaque motte de gazon, prêt à s’abîmer sous la terre ; puis, la pente gagnée, le chétif s’enhardit, et le voilà, dévalant à grands bonds d’impatience, déjà grondant et écumant lorsqu’il atteint la vallée où, torrent, il roulera ses fureurs sans admettre de résistances.

Par la grande passion qu’il professait pour le ciel et la terre de Provence, l’officier avait plu tout de suite à la jeune fille. L’enfant du Midi goûtait le délicat hommage de cet homme du Nord, de ce breton oubliant les rudes ajoncs, les bruyères de sa lande mélancolique, sa mer verte, aux transparences d’opale, sa côte noyée d’embrun, si méchante avec ses rochers noirs, pour ne se souvenir que des montagnes rosées au soleil du soir, du sol et des plantes aux colorations ardentes, des folies de lumière, de fleurs et d’azur de la côte méditerranéenne.

D’abord ce gentil nom de Mireille l’avait séduit tout de suite, avant même qu’il eût connu les trésors de poésie qu’il porte en soi. Elle, peu à peu, les lui avait appris, l’œuvre immortelle de Mistral à la main. Tous ces lieux, désormais illustres depuis que la poésie les a touchés : la Crau, la Camargue, Arles la Romaine, les Saintes-Maries, ils les avaient parcourus en imagination, ils s’y étaient arrêtés avec délices au point que, dans leur souvenir, leur rêve prenait les proportions d’une réalité.

Mireille revenait surtout à cette étrange Camargue, pétrie du limon d’un fleuve, où maintes fois elle avait accompagné son père, qui y possédait une chasse dans le they de Roustan, cette île extrême, sertie entre le vieux et le grand Rhône, la dernière conquise sur la mer.

Combien elle aimait à évoquer ces voyages, l’embarquement au quai de la Joliette, les ports dans toute l’intensité de leur mouvement et de leur vie, les sifflemens des vapeurs, le halètement des machines, le martèlement des grues et les pesans chalands s’abouchant avec les lourds camions pour échanger les produits du monde entier ; puis, au-dessus de la clameur montante du travail humain, les envolées de prières des cloches de la cité phocéenne criant à pleine voix à tous ces navires rassemblés de tous les coins du globe la catholicité de la terre de France.

Et l’on partait ; et, à mesure qu’on s’éloignait, tout se fondait à l’horizon : la ceinture de montagnes dans le bleu infini ; les hauts quartiers, découpés tout blancs, dans les clartés matinales ; la ville basse, dans la brume fumeuse de ses innombrables fabriques. Seuls, planant sur l’ensemble déjà noyé, les clochetons de la cathédrale byzantine émergeaient encore quelque temps comme des récifs d’or sur une mer floconneuse.

Quand la ville avait fui, les regards s’intéressaient à la côte rocheuse, dentelée de caps, avec son air de vieille enceinte moyen âge, et voilà que tout à coup cette côte de blocs entassés vers le ciel s’aplatissait, s’enfonçait dans la mer, et la tour Saint-Louis apparaissait avec ses cases blanches, ses bouquets sombres de hauts micocouliers, comme une cité coloniale fraîchement éclose, pimpante dans sa nouveauté, avec des coquetteries de jeune ambitieuse qui a sa fortune à faire.

Ensuite Mireille racontait la descente, en barque, du Rhône jaunâtre et écumeux, roulant presque des vagues, avec l’importance d’un fleuve fier d’atteindre à la mer. Et à côté de ce maître impérieux, la terre assujettie à ses caprices, très basse, très humble, poussant son herbe rase, ses salicornes et ses tamarix jusque contre le flot qui les dévorera en un jour de colère. L’homme a disparu ; cependant, dans l’onde, sur terre et dans l’air, c’est une vie intense.

Un troupeau de cavales sauvages s’abreuve aux eaux tumultueuses et toutes, encolure et jarrets tendus, aspirent le vent qui souffle tantôt des grandes Alpes, tantôt de la large mer, vent des hautes altitudes et des espaces sans bornes, vent de liberté qu’elles accueillent d’un fier hennissement pour s’échapper ensuite au plus profond des joncs, ces rudes pâturages dont s’accommode leur ombrageuse indépendance.

Plus loin, cheminant fièrement par la dune âpre et nue, se profile sur la clarté du ciel un noir taureau camarguais. Tête fine, cornes droites et hautes, regard chargé d’éclairs, à le voir ainsi musclé et nerveux, la poitrine large, la croupe saillante, on devine une race de courses et de combats.

Et, pendant que les loups et les dorades, dans leurs bonds de gaîté, frappent les bordages de la barque de leur queue bleuâtre, derrière un rideau de tamarix monte un grave héron, ses échasses repliées et son col rigide, ou bien la fusée éclatante d’un vol de flamants, traînée de pourpre sur l’azur du ciel.

Jean écoutait longtemps, charmé, remué dans ses instincts de chasse, de pêche, de plein air, par la description de cette contrée sauvage et neuve, belle d’une beauté orientale comme un coin de la terre d’Égypte.

En jouissant de le conquérir si complètement à sa Provence, Mireille se doutait-elle que sa gentille personne y aidait quelque peu ? Elle n’en laissait, du moins, rien paraître. Seulement ce qu’elle savait, à n’en pas douter, c’est que, de tous les êtres qu’elle avait croisés dans sa vie, nul ne lui avait paru vibrer à l’unisson de son âme comme cet étranger rencontré, grâce à un de ces hasards de l’existence qui seraient inexplicables, si la Providence ne travaillait à nos destinées un peu plus que nous ne laissons d’y croire.

— Ah ! si vous connaissiez le poète ! — lui répétait Mireille chaque fois qu’ils relisaient ensemble le poème incomparable dont elle tenait son nom, apothéose radieuse de toute la poésie de Provence, avec ses ferrades, ses légendes gracieuses, ses farandoles et ses cours d’amour. Et elle aimait à le dépeindre tel qu’il lui était apparu à la fête des félibres, sa belle tête puissante coiffée d’un feutre légèrement campé de côté, sa fière démarche, sa physionomie rayonnante de chaleur communicative et de bonté. Et chaque fois qu’on fermait le livre, Jean se prenait à penser :

— C’est vrai que personne n’a chanté la nature comme ce maître des maîtres ! Quelle voix d’or pour vous prendre le cœur ! Ah ! si un jour il laissait l’églogue pour la sombre poésie des batailles, quel barde il nous serait pour nos futures victoires !

Toutefois, depuis l’aveu échappé à sa sœur, Mme Marbel n’était pas sans défiance à l’endroit de ces beaux semblans de poésie. En femme avisée, elle avait compris que la nature méridionale de Mireille avait marché plus vite que celle du gentilhomme breton, et que, de ce côté-là, il était encore temps d’intervenir. Il lui paraissait d’ailleurs bien préférable d’ouvrir une contre-mine au lieu de resserrer sa surveillance autour des deux jeunes gens, en se mettant constamment en tiers dans leurs entretiens.

À partir de ce moment, elle se trouva fréquemment sur le chemin du capitaine, lorsqu’il venait aux Sorguettes, et, sous prétexte de le consulter sur certains aménagemens urgens, elle le retenait assez longtemps loin de sa sœur, qui s’en dépitait d’autant plus qu’elle ne voulait pas en convenir vis-à-vis d’elle-même. De plus en plus elle faisait naître les occasions de lui parler de sa vie de mondaine très vide, très lassante, et aussi de l’interroger sur celle qu’il avait menée avant d’échouer dans ces Basses-Alpes, s’y employant avec cette liberté de curiosité que les femmes du monde d’aujourd’hui apportent à soulever tous les voiles, même quand ils recouvrent les détails les plus extramondains.

Cela avait l’air parfaitement innocent et ne l’engageait pas autrement. Si de Vair, mordant un peu trop fort à l’hameçon, lui eût rendu la retraite nécessaire, elle y eût procédé le plus aisément du monde sans rien abandonner à l’ennemi. Mais, pénétrant bien son caractère, elle le classait dans la catégorie très rare des hommes à passions qui s’enflamment malaisément, éclatent comme un incendie et brûlent sans se lasser, tandis que le commun des mortels, gens à caprices et à sensations, s’allument et s’éteignent comme des flambées de paille. Et elle se disait que la fin du choléra lui rouvrirait les portes de Marseille avant l’incendie !

VI.

Or ce matin-là, le capitaine de Vair, très agité par la réception qu’il préparait, bousculait son ordonnance, qui, la veste ouverte, la figure ruisselante, frottait et cirait les deux pièces habitées par son supérieur avec l’ardeur d’un gabier s’acharnant au pont de son navire. Quelques étoffes algériennes appendues aux murs, des peaux de bêtes, souvenirs de chasse, recouvrant le carreau trop nu, des fleurs dans les vases, des panoplies reluisantes comme décoration, une table drapée d’une portière de Caramanie et disposée pour un lunch, donnaient à ce logis, sinon une note élégante, du moins un air de fête qui le faisait très hospitalier.

Depuis si longtemps qu’il annonçait sa venue, M. Marbel s’était enfin décidé à arriver aux Sorguettes. Son séjour devait y être fort court, il avait manifesté l’intention de faire sans tarder une belle excursion. Prévenu la veille de ce projet par Mme Marbel, de Vair avait aussitôt répondu en proposant l’ascension du col des Champs, lequel ouvre une communication muletière entre le Verdon et le haut Var et qu’on gravit en partant de Colmars.

Celui-ci attendait donc ses visiteurs, si désireux de leur procurer une halte confortable dans son modeste appartement que rien ne parvenait à le satisfaire dans les dispositions qu’il avait arrêtées. Ses perplexités eussent pu s’éterniser si l’avis que ses invités étaient en vue ne fût venu l’arracher à ses préparatifs et son chasseur à des présomptions de fièvre chaude.

Mme Marbel et sa sœur approchaient rapidement au pas relevé de leurs mules. Loin derrière arrivait, armé d’un gigantesque alpenstock, une lorgnette en sautoir et vêtu d’un complet de chasse loutre, un monsieur très rouge, fort soufflant, probablement très novice à la marche et en tout cas, pour l’instant, absolument hors de course. Ce ne pouvait être que l’infortuné Marbel, dont la détresse passait inaperçue, les deux jeunes femmes ayant accaparé l’attention générale. Les chasseurs, qui s’étaient portés à la rencontre des arrivans, étaient là, sans qu’il en manquât un seul, et saluaient d’un air fin de connaissance. Tout ce qui, dans Colmars, n’était pas aux champs faisait partie de cette sortie en masse.

Très amusées de l’effet qu’elles produisaient, Mme Marbel et Mireille s’étaient arrêtées au milieu d’un cercle toujours grossissant. De Vair les rejoignit en cet instant, s’excusant d’être ainsi en retard. On échangea des poignées de main, on procéda à la présentation des deux hommes et quelques minutes après, Jean de Vair faisait les honneurs de chez lui avec sa grâce un peu gauche de garçon. M. Marbel, rafraîchi par de copieuses ablutions et confortablement assis, s’occupait surtout du lunch, en homme qui se reprend à la vie et cherche à l’assurer pour quelque temps.

Le soleil filtrait discret par les fentes des persiennes, baignant d’une lumière très douce les fleurs des Alpes pressées dans les grands vases, déjà penchées dans la détresse de leurs altitudes perdues, mais toujours éclatantes de couleur sous cette caresse d’or de leur dernier matin. Une brise chargée de printemps se glissait légère comme une aile d’oiseau, agitant faiblement les toiles de Gènes, murmurant dans les feuillages et jouant avec les boucles folles des deux jeunes femmes. La rue avait son silence habituel ; la chambre, si pimpante dans sa verdure et sa fraîcheur, semblait éclose d’un caprice de fée au fond de cette maison noire, vieille de deux siècles comme le mur d’enceinte auquel elle s’appuyait ; tout était reposant et calme.

Silencieuse contre son habitude, Mireille regardait à la dérobée Jean de Vair, tout heureuse de connaître son logis de garçon, de se sentir chez lui, d’inspecter ses livres, ses bibelots, tous ces riens qui gardaient comme un parfum de sa vie.

Sa sœur, en revanche, ne tenait plus en place. Ses gants boulonnés, son stick à la main, elle exigeait qu’on se mît en route, craignant que la longueur du repas ne fît tort à l’excursion. Mais M. Marbel, rentré enfin dans la peau d’un homme heureux de vivre, ne l’entendait pas ainsi. Une bouteille d’excellent bourgogne lui avait rendu, avec ses forces, sa faconde méridionale. Il gesticulait, déclarant que le parcours des Sorguettes à Colmars, par un soleil de plomb, sur un chemin hérissé de cailloux comme le lit d’un torrent, constituait un véritable tour de force dont un négociant, homme aux besognes assises, n’ayant d’autre entraînement qu’une promenade quotidienne à la Bourse, avait certainement le droit de s’enorgueillir. Il citait tous ses amis de Marseille, les défiant d’en faire autant, et c’étaient des rires inextinguibles lorsqu’un nom lancé évoquait une silhouette poussive ou trop pansue, vouée à la congestion pulmonaire ou cérébrale. Néanmoins, lorsqu’il devint urgent de se décider à partir, la prudence naturelle aux races du Midi reprenant le dessus, M. Marbel jugea superflu de consacrer davantage son renom d’alpiniste et il échangea volontiers son alpenstock contre le cheval du capitaine.

La petite troupe, accrochée à la montagne, suivit longtemps l’âpre sentier du col des Champs sans qu’on cessât d’en bas de l’apercevoir, puis elle se perdit tout à fait dans un grand bois de mélèzes, juste au-dessus des dernières bergeries.

Jean de Vair, à pied, la guidait d’un pas alerte, coupant au court dès qu’il en trouvait l’occasion, cueillait une fleur qui l’attirait, puis la nommait à Mireille en la lui offrant. Il la connaissait si bien, cette flore des Alpes : asters au cœur d’or nimbés de violet, campanules barbues aux clochettes mauves ou blanches, hauts chardons bleus aux découpures symétriques, roses fleurettes de la valériane, et les spirales des pédiculaires au feuillage si finement ouvragé, et toutes les globulaires à tête poilue ! À mesure qu’on s’élevait apparaissaient le beau lis partagon, les étoiles bleues des gentianes mouchetant le sol.

Sans retenir aucun de leurs noms, Mireille se laissait couvrir de fleurs. Après en avoir piqué à son corsage, à son feutre, ne sachant plus où en mettre, elle les accumulait sur ses genoux, les retenant avec ses deux mains sans se soucier de son mulet qui cheminait à sa guise. Elle était poétiquement jolie, le visage animé par l’air vif des sommets ; lui qui la devançait, s’étant retourné, ne put s’empêcher de lui crier :

— Ah ! madame la fée aux fleurs, j’ai rêvé de vous quand j’étais petit enfant, mais vous êtes encore plus belle que mon rêve.

— Bah ! la poésie des grandes altitudes ! pauvre fée, qu’on l’oubliera vite quand elle redeviendra Mireille, se disait la jeune fille avec mélancolie. S’est-il aperçu seulement que je suis jolie depuis plus d’un mois qu’il me voit tous les jours ? M’a-t-il une seule fois laissé entendre que je ne lui déplaisais pas ? Pauvre moi qu’il regarde comme un oiseau curieux, d’un babil amusant, d’une fréquentation supportable ! L’été passera, l’oiseau changera de cage, le capitaine de garnison, et l’oubli roulera entre eux son flot impassible !


Tandis qu’elle s’abandonnait à cette philosophie décevante, elle vit l’officier quitter le sentier et se laisser glisser vers le précipice. Sans doute il s’agissait d’une fleur encore. Bien qu’elle le sût coutumier de s’exposer ainsi, elle s’était approchée du bord et suivait ses mouvemens un peu anxieuse, se demandant où il s’arrêterait. Son beau-frère et sa sœur l’avaient rejointe. Maintenant, de Vair touchait vraisemblablement à son but, car il ne descendait plus ; il gagnait sur la droite, rampant vers une petite excavation herbeuse qu’on apercevait au-delà d’une grande plaque de terre jaunâtre. Cette terre sablonneuse et mouvante repoussait le jeune homme, menaçant de s’effondrer avec lui dans l’abîme. Elle avait déjà cédé sous son effort et un léger éboulement s’était produit après qu’il y eût enfoncé les doigts pour s’y retenir. L’on devinait, d’ailleurs, qu’il avait reconnu le péril et qu’il hésitait sur le parti à prendre.

— Remontez donc, finit par crier M. Marbel, n’y tenant plus.

Mais au même instant, de Vair, cessant de faire face à la montagne, lui présenta le flanc, franchit en deux bonds cette bande de terre traîtresse qui se désagrégeait derrière lui et vint saisir à temps une pointe de rocher, proche le creux où nichait la fleur convoitée. Cette fois il la tenait ; sa ténacité bretonne satisfaite, il remonta sans se presser.

Au moment où il achevait de se hisser jusqu’au sentier, il se trouva devant Mme Marbel, et, encore à genoux, il lui tendit la reine des Alpes, qu’il venait de cueillir.

— C’est la plus belle et la plus rare de la montagne et elle vous revient de droit, dit-il gracieusement.

En voyant cette fleur, qu’elle se croyait destinée, passer aux mains de sa sœur, Mireille avait légèrement pâli et ses traits si rians jusque-là s’étaient allongés en une moue boudeuse.

Du coup, l’excursion avait perdu pour elle tout son charme. Une longue conversation qui s’engagea entre sa sœur et le capitaine acheva de l’exaspérer. La compagnie de son beau-frère, cheminant très terne à ses côtés, brisé maintenant par le cheval, après avoir été rompu par la marche, n’aurait pu, du reste, qu’aggraver son humeur. Elle poussait donc rageusement sa monture, semant le sol de toutes ces fleurs qu’elle conservait tout à l’heure avec un soin jaloux.

— Il peut bien les ramasser pour les offrir à ma sœur, pensait-elle presque haut, et mon imbécile de beau-frère, qui ne s’aperçoit même pas que le duo finit par tourner à l’inconvenance ! Allons ! toujours les femmes mariées, c’est plus commode. Monsieur de Vair, vous êtes comme les autres, un peu moins franc cependant, avec votre mise en scène de paladin !

On marchait sur un tapis de fleurs. Le sol, détrempé par l’eau du dégel, attendait, pour pousser son gazon fin et dru, de s’être raffermi, mais il s’était couvert en une nuit de nappes de pensées sombres et de gentianes bleu ardent. Par-ci par-là la neige restait plaquée aux fissures des rochers, accumulée au fond du ravin ; elle reculait devant cette flore qui la pourchassait, pressée de reprendre cette terre qu’on lui avait dérobée si longtemps.

À différentes reprises, de Vair s’était rapproché de la jeune fille, mais il l’avait trouvée distraite, répondant à peine à ses questions.

L’on finit par atteindre le col ; il y faisait très froid et l’on voyait mal ; sous un nuage noir qui la dérobait en partie, la vallée du Var paraissait sombre, désolée, étrangement ravagée. L’heure, d’ailleurs, pressait pour le retour. L’on se remit en route. En rentrant à Colmars, Mireille n’avait pas recouvré la parole, et M. Marbel n’était plus qu’un paquet effondré à la discrétion de sa monture.

VII.

Fatigue ou mauvaise humeur, la rentrée aux Sorguettes, qui se fit en voiture, fut fort silencieuse. Le dîner ne rendit même pas à M. Marbel la force de se plaindre de sa chevauchée, et, après l’avoir couvert de compresses aux endroits trop entamés par la selle, son valet de chambre le coucha.

Prétextant plus de lassitude qu’elle n’en ressentait, Mireille aussi avait gagné sa chambre, et, heureuse de se retrouver enfin seule, assise près de la fenêtre, elle laissait courir ses pensées, tout en promenant ses regards distraits sur la vallée, que la lune, s’élevant par-dessus les monts, drapait par places d’une gaze d’argent ou noyait ailleurs d’une buée laiteuse. Vers celui qu’elle se commandait d’oublier, tout la ramenait malgré qu’elle en eût. La vieille roue de l’usine de Beauvezer claquait l’eau à intervalles égaux, comme sur les landes bretonnes les battoirs des lavandières dont il lui avait conté les légendes. N’étaient-elles pas ces formes blanches qui semblaient s’élever du Verdon, loin là-bas, où il fait un coude pour disparaître et s’échapper derrière la haute roche noyée d’ombre et gardant dans son enfoncement un air méchant, au milieu de l’illumination générale ? Oh ! si elle en eût été certaine, comme, sans hésitation, elle fût accourue vers elles, les pâles sœurs qui battent le linge des morts et ne souffrent pas que le vivant qui les approche revoie la lumière du soleil ! Qu’avait-elle besoin d’une vie qui débutait si mal qu’à son premier élan répondait une désespérance, au premier sourire de son être un lugubre désenchantement ? Pourquoi, dans sa candeur, avoir donné son âme à qui ne lui rendait rien autre que le tribut obligé d’une politesse mondaine ? Âmes de jeunes filles, âmes éprises d’idéal, énamourées d’extase et de poésie, vous ne soupçonnez rien des tendresses infinies dont vous êtes remplies qu’au jour où elles débordent pour le bien-aimé, mais, si, dans leur épanouissement, elles viennent à être repoussées, toute cette fleur d’amour qui était en vous se flétrit sous un vent de détresse qui brise parfois jusqu’à la tige qui l’avait formée !

Oui, il avait été le but des pensées de toute sa vie, elle s’en rendait bien compte maintenant. Toujours elle l’avait voulu très différent des autres, le plus noble, le plus droit, le meilleur. Dans ses songeries d’enfant, elle l’avait nommé le beau Percinet des contes de fée, plus tard, elle l’avait armé chevalier et lui avait confié la défense de toutes les saintes et grandes causes. Au plus avant dans la mêlée, bardé d’acier bruni, panache et pennon au vent, elle le suivait des yeux ; c’était lui qui moissonnait les infidèles ; c’était lui, dans les tournois, qui venait, visière baissée, frapper l’écu du vainqueur, par défi, et quand sonnaient les fanfares des hérauts d’armes, lui toujours qui, ferme en selle, couchait l’autre dans la poussière. Jeune fille, elle l’avait attendu, elle ne l’avait pas cherché autour d’elle, elle savait bien qu’il n’était pas là, dans un tel milieu, mais elle était sûre qu’il viendrait d’autre part. Et il était venu et il s’en retournait sans prendre garde à elle ; il la délaissait avec son rêve brisé, son pauvre amour détruit, ses chères joies envolées.

Maintes fois, elle avait cru être sur le chemin de ce cœur ardemment convoité, elle le devinait à un plus grand abandon, à un certain attendrissement, à cet amollissement révélateur de l’être, d’autant plus significatif lorsqu’il se manifeste sur une nature mieux trempée. Il lui paraissait impossible que lui ne s’attachât pas à elle, dût-il être simplement touché en la voyant si attachée à lui. Et tant d’idées échangées entre eux, qui toutes s’étaient mêlées dans une si sainte harmonie, cela ne comptait-il donc pour rien ! Apparemment cela n’avait aucune signification, puisqu’il avait suffi du manège d’une coquette pour faire évanouir tous ces souvenirs !

On le lui avait volé sans amour, par pure distraction, par simple gloriole de plaire, et cette coquette, c’était sa sœur, car tout était pour l’accabler en son triste roman…

Quant à cette âme si fière, inaccessible aux liaisons de contrebande, un seul regard de femme, un peu plus chargé de langueur qu’à l’ordinaire, en avait eu raison ! Et c’était là son héros, le promis de ses rêves, qu’elle attendait depuis tant d’années !

Et prise de colère devant cette fête de la nuit qui, sans pitié pour le deuil de son cœur, continuait à chanter son cantique d’amour, elle ramena les persiennes, ferma la fenêtre et commença à se dévêtir.

Découragée, elle laissait tomber, un à un, ses vêtemens, puis s’arrêtait, hésitant à terminer, inquiète à la pensée de ce lit, où le sommeil ne la visiterait pas, et, en même temps, prise de peur devant cette grande clarté du dehors, qui la poursuivait comme une ironie. Cependant, lentement elle s’était déshabillée. Maintenant elle restait assise sur son lit, sans pouvoir se décider à y pénétrer ; ses cheveux, dénoués pour la nuit, étaient retombés sur l’une de ses épaules, sa chemise légèrement descendue découvrait l’autre, elle se voyait tout entière, à travers l’obscurcissement des larmes, dans la grande glace surmontant la cheminée, et elle était tentée de les trouver belles ces torsades fauves qui la drapaient comme d’un manteau royal, belle cette chair de lait qui émergeait de la batiste, beaux aussi ces grands yeux profonds, même éteints par la douleur.

— Oh ! non, je ne suis pas belle ! cria-t-elle, dans un sanglot, puisque je n’ai pas su le retenir ! — Et secouée par un accès de désespoir, elle s’abîma la tête dans les draps et pleura convulsivement jusqu’à ce que, brisée, épuisée, un sommeil lourd s’abattît sur elle, et la terrassât jusqu’au matin.

En s’éveillant, elle retrouva sa peine et l’incident qui l’avait provoquée se retraça douloureusement à sa mémoire. Rapproché de certains longs tête-à-tête, le don de cette fleur dans de telles conditions gardait à ses yeux la portée d’un aveu. Désormais, elle saurait s’effacer et ne les gênerait plus, sa résolution était prise. Lorsqu’elle descendit, sans sa pâleur et une teinte bistrée qui cernait ses yeux, rien n’eût transpiré de son sacrifice, ni du deuil de ses espérances.

Le soir, M. de Vair vint dîner. Il parla des chamois qui descendaient chaque nuit près de la Roche-aux-Moines, dans une petite luzerne qu’il connaissait bien. Mais M. Marbel goûtait médiocrement un affût à deux heures du matin ; sa rude journée du col des Champs suffisant à le poser à la Bourse, il préférait éviter de nouveaux exercices à se rompre les os. Il plaisanta sur les chamois, qui n’existent que dans les Bœdeker, et confessa gaîment ses répugnances à violer les vieux usages marseillais, qui tiennent pour dormir au chaud, manger à ses heures et se voiturer à l’aise. Aussi bien, le lendemain avait été fixé pour son départ et il regardait comme impossible toute modification à ses projets.

L’idée de reprendre le chemin du retour l’avait rendu plus expansif encore qu’à l’ordinaire, il ne tarissait pas. M. de Vair avait peine à glisser de temps à autre une approbation polie. Mme Marbel, nerveuse, paraissait gênée de l’exubérance de son mari. Mireille n’écoutait pas, savourant l’âpre joie de s’isoler dans son chagrin.

Bien qu’elle fût loin de la réalité, Mme Marbel avait pressenti, dès la veille, l’orage qui grondait chez sa sœur. Méconnaissant toutefois cette nature violente et absolue et la jugeant trop d’après la sienne, elle ne voulait voir dans cette crise qu’un caprice sans portée, qu’il fallait traiter sans ménagement, comme un enfantillage.

— Le remède opère, pensait-elle ; l’idée que M. de Vair peut avoir des yeux pour une autre l’a révoltée, mais la colère n’a qu’un temps, et, quand la raison calme sera revenue, elle me saura gré d’avoir déjoué à temps ce petit roman montagnard.

Et Mme Marbel, enchantée de sa diplomatie, songeait au moyen d’en compléter le succès. Seule en ce moment, — les deux hommes retenus dehors par leurs cigares, et Mireille ayant demandé à se retirer, comme incapable de résister à sa migraine, — elle pouvait donner libre cours à ses réflexions.

Cependant, trouvant que son isolement se prolongeait trop, et séduite tout à coup par la beauté du clair de lune, elle s’enveloppa la tête d’une dentelle et sortit sur l’esplanade, où elle croyait rejoindre son mari et M. de Vair. Celui-ci s’y trouvait seul.

— Où donc est M. Marbel ? demanda-t-elle.

— Envolé pour quelques minutes seulement, madame, répondit l’officier en riant. Il s’est souvenu qu’il possédait une importante propriété dans les Alpes, et il a voulu confier à son fermier ses idées sur l’amélioration des cultures !

— Il aurait bien pu, en tout cas, riposta Mme Marbel, prendre une autre heure pour ses confidences agronomiques, afin de ne pas nous ménager un tête-à-tête nocturne !

— Qui sait ? reprit de Vair moqueur, les races méridionales sont si sûres d’elles-mêmes…

— Croyez-vous donc que l’impertinence des Parisiens ait sujet de troubler leur sécurité ?

— Tout au plus prendrait-elle à tâche d’endormir leur vigilance ! continua l’officier, toujours persifleur.

— De mieux en mieux, s’écria Mme Marbel, vous ne vous contentez pas d’être agressif, vous tournez à l’inconvenance, je n’ai plus qu’à vous laisser à votre cigare et à votre solitude, et je rentre.

Et Mme Marbel s’échappa sans écouler les protestations de repentance dont son interlocuteur la poursuivait.

De sa fenêtre, Mireille avait vu sans entendre ; sa pauvre tête, si montée déjà, s’était exaltée davantage. À ses yeux, ce rendez-vous ne pouvait être que combiné d’avance, tout le prouvait, la rapidité de l’entretien, cette bizarre sortie de sa sœur, au moment même où son mari quittait le capitaine, puis sa brusque rentrée, comme si elle eût craint qu’on ne surprît leur tête-à-tête. Lorsqu’une imagination méridionale est partie sur une piste, n’en ne l’arrête : cet emportement produit les grandes actions et aussi les grandes bêtises. Mireille ne pensait plus maintenant qu’elle dût réfugier son chagrin sous un masque d’indifférence dédaigneuse, il lui était commandé d’intervenir au plus vite ; il s’agissait en effet fort peu maintenant de M. de Vair, sa conscience était en cause et lui imposait le devoir de sauver sa sœur. Elle parlerait donc dès le lendemain, dès que son beau-frère serait parti, elle parlerait sans colère, en immolant ses propres sentimens, avec l’autorité d’une tendresse vigilante qui a reconnu le péril et veut se mettre en travers. Sa résolution prise, elle éprouva un grand apaisement et pria avec ferveur, afin d’obtenir la grâce de réussir.

Le départ de M. Marbel occupa la matinée du lendemain, son impatience à guetter la patache de Digne témoigna, à défaut d’autres assurances, que la montagne l’effrayait encore plus que le choléra. Il affirma néanmoins son intention de revenir, si ses affaires le lui permettaient, et, comme on souriait avec incrédulité, il promit surtout de rappeler les exilés dès que le fléau déclinerait. L’on échangea de rapides adieux, le voyageur se hissa sous la capote, serra encore les mains qu’on lui tendait ; et le bidet, enveloppé dans un claquement de fouet, reprit son allure déhanchée, trot devant, galop derrière.

— Si nous ne remontions pas tout de suite aux Sorguettes, insinua Mireille, en prenant le bras de sa sœur, nous avons encore deux heures avant le dîner et le temps est admirable.

Et comme Mme Marbel se laissait persuader, elle l’entraîna par un mignon sentier qui montait très capricieusement, entre des entassemens de rochers, jusqu’à un bois de sapins poussé là on ne sait comment, car tout le versant, à cette exception près, apparaissait à perte de vue exactement dénudé.

— J’avais à te parler, ma chérie, à te parler sérieusement, dit la jeune fille, fixant ses yeux dans ceux de sa sœur, dès qu’elles furent assises sur un tapis de mousse fine.

— Je m’en doutais un peu, pensa Mme Marbel.

— Écoute, Miette, aucun malentendu ne doit se glisser entre nous ; je t’en supplie, sois franche comme je le serai moi-même. Depuis quelques jours je fais un rêve, un rêve affreux, j’ai besoin de te le confesser ; je veux espérer que ce funeste cauchemar, tu le dissiperas ; pourtant, s’il en était autrement… si c’était la triste vérité, j’aurais encore droit à un aveu loyal. Ta manière d’être vis-à-vis M. de Vair s’est modifiée, ne le nie pas ; tu le recherches d’une façon significative, tu le dérobes aux autres avec un soin jaloux, tu’l’accables de prévenances où la femme a plus de part que la maîtresse de maison ; tout cela, l’observateur le plus superficiel, qui ne serait pas un mari toutefois, le remarquerait ; ne t’étonne donc pas que je m’en sois aperçue…

— Ma chère Mireille, interrompit sèchement Mme Marbel, puisque tu te poses en juge d’instruction, laisse-moi te faire observer que si tu n’étais pas quelque peu partie en un tel débat, tu ne l’aurais pas soulevé. T’es-tu donc privée de causer sans tiers avec M. de Vair, et y ai-je mis obstacle ? Que viens-tu maintenant me reprocher d’avoir fait comme toi et, si tu n’as pas le monopole des apartés avec les officiers de l’armée française, où prends-tu ce droit de haute police à l’égard de ceux qui t’entourent ?

— Tu oublies que ce qui n’entache pas une jeune fille condamne une femme mariée. M. de Vair m’eût-il fait la cour, j’étais libre de l’écouter… tandis que toi… Mais pourquoi ne réponds-tu rien ? poursuivit Mireille s’exaltant de plus en plus, dis-moi donc qu’il n’en est rien, que je suis folle, que tu n’as rien à te reprocher ?…

Et des yeux elle dévorait sa sœur toujours impassible.

— Non, je ne réponds pas à une sommation insultante, articula Mme Marbel avec hauteur, je méprise des insinuations dictées par une méchante envie.

— Des insinuations, oh ! non, car voilà des faits ! Ce n’est pas M. de Vair qui t’a recherchée, c’est toi… C’est toi qui t’es jetée à sa tête. Tu pensais sans doute qu’avec un homme de cette haute réserve, il fallait brûler ses vaisseaux, et tu pensais bien, car l’intrigue est nouée et elle marche…

— Quelle misérable invention !

— Oui, elle marche à ravir, elle marche sous les yeux de tes domestiques, sous les miens, excepté pour ceux de ton imbécile de mari qui s’est éloigné hier soir avec un à-propos délicat de manière à vous ménager un rendez-vous aux étoiles.

— Mireille, reprit très froidement Mme Marbel, cette instruction à laquelle lu t’es livrée contre ta sœur pèche par la base, et tu as de vilaines idées que tu regretteras tout à l’heure.

Un peu décontenancée par le calme de sa sœur, Mireille reprit :

— Ose me dire que je ne vous ai pas vus ensemble, hier soir, sur la terrasse ?

Sans même répondre à cette question. Mme Marbel poursuivit :

— Tu m’accorderas, bien que les rôles soient aujourd’hui étrangement intervertis, qu’en qualité de sœur aînée, j’avais charge de veiller sur toi. Une circonstance fortuite nous a fait connaître M. de Vair : notre commun isolement, autant que ses qualités personnelles, lui ont ouvert tout de suite notre intimité. Ici, nous étions si loin du monde et de tout ce qui s’y rapporte, qu’il ne m’est pas venu à l’idée qu’une situation de ce genre amènerait ses conséquences ordinaires. Mon erreur était d’autant plus déplorable que les circonstances concouraient au contraire à hâter un dénoûment contre lequel j’avais à te prémunir. Chaque jour tu voyais M. de Vair, vos entretiens restaient d’autant plus libres qu’aveuglée, comme je l’étais tout d’abord, je vous laissais l’un à l’autre dans un tête-à-tête à peine interrompu. Lorsque tardivement la lumière s’est faite dans mon esprit, vous nagiez déjà en plein roman ; j’ai dû y pourvoir. J’ai essayé de m’y prendre en femme du monde, plutôt qu’en gouvernante anglaise. N’étant pas plus qu’une autre dénuée de séduction, j’ai pensé, sans verser hors des conventions du flirt le plus permis, à m’attribuer le rôle de dérivatif jusqu’au jour où nous serions rendues à notre existence habituelle. Alors, suivant la loi des séparations d’ici-bas, le temps, l’absence et la distraction eussent achevé mon ouvrage… Actuellement tout ce petit échafaudage est par terre. Est-ce parce que la combinaison n’en était pas heureuse, ou bien plutôt parce que le mal était fait lorsqu’on s’est avisé du remède ? C’est à toi de m’éclairer. Tu ne m’as jamais inspiré qu’une tendresse sans bornes, et je ne crois pas que mon cœur ait manqué d’éloquence pour te la crier en toute occasion. Peut-être ce souvenir aurait-il dû déconseiller l’outrage de tes soupçons et, en tout cas, en atténuer l’emportement…

Elle ne put achever. Deux bras l’étreignaient violemment, et Mireille lui sanglotait ce seul mot : — Pardon !

Elle fut longtemps à se calmer. Chaque fois qu’elle tentait d’ouvrir la bouche, les larmes submergeaient ses pauvres paroles repentantes et elle se replongeait dans le sein de sa sœur, où elle restait écrasée sous son désespoir. Enfin, sa joue contre celle de Miette et sans la regarder, elle parvint à articuler ces mots :

— J’étais folle et indigne, pardonne, tu sais, je ne suis pas comme une autre, tout chez moi est premier mouvement, colère ou amour, pourtant je ne suis pas mauvaise. Comment en suis-je venue-là ! Rien n’a arrêté la déraison de ma pauvre tête folle, rien, pas même l’horrible pensée de t’outrager jusqu’au fond de l’âme, ma pauvre et chère bien-aimée qui m’as enveloppée de tant d’amour patient et dévoué ! Je voudrais m’expliquer mon sacrilège et je n’ose pas regarder au fond de moi, il y a là un inconnu qui m’épouvante : qui suis-je donc pour que cette monstrueuse accusation ait pu y germer !…

Et toute secouée par des pleurs convulsifs, elle s’abattit de nouveau sur l’épaule de Mme Marbel. Émue de ce désespoir, celle-ci s’employait à la consoler avec des paroles très tendres, comme autrefois, quand Mireille était un petit enfant, et, les larmes venant à couler plus douces, elle lui murmura dans un baiser :

— Pourquoi, au lieu de te noircir à plaisir, ne pas me dire que tu l’aimes, chérie, fougue d’amour chez fille de Provence excuse tous les emportemens, et, le tien étant oublié pour jamais, nous pourrions causer un peu de la nouvelle maladie qui te tient.

— Quoi ! tu voudrais !., balbutia Mireille, le visage presque éclairé à cette ouverture.

— Oui, je veux, et j’exige toute ta confiance à présent, pour te punir d’en avoir manqué si longtemps. Il le faut, d’autant que la situation n’est rien moins que limpide, et toute ma faiblesse pour toi, j’en ai peur, n’arrivera peut-être jamais à la débrouiller. Ah ! pauvre petite, tu verras que j’avais encore plus de raisons que tu n’en aperçois, pour chercher à couper les ailes à ton roman ! Enfin, laissons les regrets, puisque je ne suis pas arrivée à temps et qu’il a déjà pris son vol !

Et quand Mireille eut laissé déborder son cœur, elle apprit de nombreuses choses qu’elle n’avait pas soupçonnées : qu’on marie souvent les jeunes filles sans consulter leurs goûts, qu’on tenait déjà en réserve un fiancé à son usage, ce qui diminuait beaucoup les chances de celui de son gré, que les siens ne seraient peut-être pas encore l’obstacle le plus difficile à vaincre, attendu que la noblesse a toujours répugné à entr’ouvrir sa caste aux filles de roture, et que son triste amour, dût-il être partagé par celui qui l’inspirait, allait à l’encontre de cruels rebuts et d’obstinées résistances.

VIII.

L’on était à la veille de l’Assomption. Une bande rieuse de jeunes filles dévalait, à grandes enjambées, de la montagne, par le chemin qui, des Sorguettes, vient aboutir à Beauvezer. À leur tête galopait Mireille, animée, rouge et décoiffée à plaisir, son large chapeau de paille descendu sur son dos.

Cette moisson fleurie était pour la fête du lendemain. En vue de la rendre plus belle, on avait mis tout à contribution, et les rustiques jardins des mas d’alentour, et les vieilles broderies et les flambeaux d’argent découverts un peu partout, et les feuillages aux tons si variés, dont la montagne est si prodigue. Car la procession devait éclipser tout ce qu’on avait vu jusqu’ici dans le pays.

À Mireille revenait l’honneur de ces vastes projets ; maintenant elle en surveillait l’exécution, dirigeant les préparatifs, communiquant à tous son entraînante ardeur, excitant l’admiration par son adresse à manier les fleurs, à en composer des bouquets, à en former des gerbes élancées, ou à en tresser des guirlandes, autant que par l’art exquis qu’elle apportait en tout ce qu’elle arrangeait. Autour d’elle s’étaient groupées toutes les filles du pays, qui lui obéissaient autant qu’à une reine. En cet instant, après un arrêt aux Sorguettes pour la répétition des cantiques, l’on s’acheminait, ployant sous les ramures, vers le village, où les squelettes des reposoirs attendaient leur verte parure.

Comme la bande folâtre débouchait sur la grand’route, Mireille, quoique emportée par sa course, ne put s’empêcher de prêter attention au trot d’un cheval qui se rapprochait rapidement. Elle s’arrêta perplexe. M. de Vair n’avait-il pas déclaré la veille qu’il l’abandonnait à ses préparatifs pour toute la journée et qu’il ne reparaîtrait qu’au dîner du lendemain ? Cela l’intriguait de le voir revenir sitôt et d’un tel train.

Cependant, de loin le cavalier lui faisait signe qu’il avait à lui parler, et comme il trottait à se rapprocher vite, bientôt il fut devant elle, et avant d’arrêter son cheval :

— Joyeuse nouvelle, cria-t-il, mon bataillon troque les Alpes contre Marseille dès la fin des grandes manœuvres et, comme celles-ci commencent dans quinze jours, je rentre à Digne avec tout mon monde. Nous partons dès demain.

Très pâle, maintenant Mireille le regardait sans répondre. La joie la faisait défaillir. Elle se cacha la tête dans les fleurs qu’elle apportait, les embrassant passionnément comme pour leur confier son hymne de reconnaissance pour la Vierge, à qui elles étaient destinées.

Enfin, un peu remise :

— Montez vite le dire là-haut, cela fera tant de plaisir à ma sœur, je n’ai pas besoin d’appuyer longuement sur celui que j’éprouve, acheva-t-elle en le regardant très souriante.

Elle lisait dans les yeux du jeune homme une félicité si vraie qu’elle en était émue.

Les choses avaient si bien tourné comme le souhaitait son cœur durant cette dernière quinzaine ! Quand, débarrassée de ses détestables chimères, elle était redevenue enjouée et gaie comme devant, poétisée par ce sentiment nouveau qui emplissait tout son être, quand elle était apparue encore plus attirante dans sa beauté transfigurée, de Vair avait rouvert son âme, un instant refermée devant d’inexplicables froideurs, au charme de ces causeries intimes qui l’avaient déjà touché plus profondément qu’il ne voulait se l’avouer.

Ses anciennes résolutions avaient fondu sous l’ardente tendresse qui le pénétrait chaque jour plus profondément. S’il était toujours muet sur ses sentimens, il n’était plus impénétrable, ses regards trahissaient ce que ses paroles ne disaient pas encore, mais le moment venait où l’aveu ne pourrait plus se contraindre. Depuis qu’elle se devinait aimée, Mireille pouvait attendre. Elle n’eut rien fait pour hâter le triomphe de ses espérances ; ne lui suffisait-il pas de cheminer dans son rêve radieux puisqu’à sa fantaisie elle en pouvait faire une non moins radieuse réalité ? Pourtant un nuage avait plané parfois sur cette félicité. L’été prenait fin et, avec la saison froide qui commence tôt dans la montagne, autant qu’avec le choléra dont on signalait le déclin, l’heure des adieux se faisait inévitablement proche.

Au-delà l’avenir se voilait. Pouvait-elle mesurer la durée de la séparation qui se préparait et la série d’épreuves destinées à en augmenter l’amertume ?

Aussi avec quelle joie elle saluait ce changement de garnison qui aplanissait en apparence bien des difficultés !

Le lendemain, le hasard voulut que la procession de Beauvezer croisât le détachement de chasseurs du capitaine de Vair, en marche vers Thoraine-Basse, sa première étape.

Un reposoir, dressé à l’entrée du village, barrait à moitié la route. Dans l’enroulement de leurs longues files, les congréganistes vêtues de blanc, les pénitens à la noire cagoule, la troupe rouge des enfans de chœur, l’enserraient presque entièrement et, au-dessus de son dôme à nappe retombante de volubilis pâles, flottaient les bannières bleues brodées d’or, au chiffre de Marie.

Dans un nuage d’encens et sous une pluie de fleurs, le dais de velours s’avançait. Vivement ployés en colonne de pelotons, les chasseurs avaient fait halte, baïonnettes au clair, clairons sonnant aux champs. Et lorsque le prêtre éleva l’ostensoir d’or au-dessus de la foule courbée des fidèles, il l’inclina avec émotion vers ce détachement de soldats français, genou en terre, à qui Dieu avait voulu ménager, au moment de quitter le pays, l’adieu touchant de cette bénédiction.

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Lui et elle se virent cette dernière fois dans les Alpes, leurs regards se rencontrèrent pleins d’une ardente promesse de revoir, et les chasseurs continuèrent leur étape, tandis que la procession reformée serpentait encore autour du village avant de s’engouffrer dans l’église.