Sacs et parchemins, 1851/Chapitre VIII

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Michel Lévy frères (p. 187-232).

VIII.

Maître Jolibois n’avait déjà plus, en se levant, l’ardeur qui l’animait la veille. Le sommeil et la réflexion avaient mis de l’eau dans son vin. Tant qu’on a vingt-quatre heures devant soi, il n’est pas de démarche si périlleuse ou si délicate qui ne semble facile et dont le succès ne paraisse certain. On ne doute de rien ; on est plein de sécurité. L’esprit abonde en ressources irrésistibles ; on a sous la main mille combinaisons plus ingénieuses les unes que les autres, et dont une seule suffirait pour triompher de tous les obstacles. Tout doit aller comme sur des roulettes ; pour réussir, on n’aura qu’à se présenter. Cependant, à mesure que le temps s’écoule et que le moment d’agir approche, les difficultés de l’entreprise se dégagent du brouillard qui les dérobait à nos yeux. On se trouble, on hésite, et, lors qu’enfin l’heure a sonné, il se trouve que les combinaisons dont on attendait des merveilles n’ont pas le sens commun, on découvre avec stupeur que les troupes sur lesquelles on comptait le plus se sont changées en soldats de plomb. C’est là du moins ce qui était arrivé pour maître Jolibois. Il était parti pour la Trélade, décidé à pousser jusqu’au bout l’aventure, mais moins rassuré que jamais sur le remboursement de ses quatre-vingt mille livre. Toutefois il avait caché ses appréhensions à Gaspard, dans la crainte de le décourager et de paralyser ses moyens. En parlant, il lui restait encore un peu d’espoir ; mais une fois seul, au milieu des campagnes, face à face avec la réalité, il s’était senti pris d’une subite défaillance. Qu’allait-il tenter ? qu’allait-il faire, sinon barboter et se noyer dans la vase avec Montflanquin ? Tout est perdu, se disait-il en laissant flotter la bride sur le cou de sa monture ; tout est perdu, et ce drôle avait raison hier soir ; son étoile a pâli, les La Rochelandier l’emportent. De quelque côté que maître Jolibois envisageât la situation, il la jugeait désespérée, et ne comprenait même pas comment il avait pu la juger autrement. La marquise était une fine mouche, Laure n’était point sotte, et, en admettant que M. Levrault tînt encore pour le vicomte, on ne pouvait raisonnablement supposer, au point où en étaient les choses, que sa défiance ne fût point éveillée, et qu’il consentît à l’accepter pour gendre, les yeux fermés, comme par le passé. Or, le vicomte était une de ces vertus qui ne supportent pas l’examen. D’une autre part, maître Jolibois reconnaissait en toute humilité que si la défiance de M. Levrault était éveillée au sujet de Gaspard, elle devait l’être aussi passablement au sujet de l’homme qui avait introduit à la Trélade ce modèle des preux, cette perle de la chevalerie. De quel front aborderait-il le grand industriel et sa fille ? Que répondrait-il, tôt ou tard, aux reproches sanglants qu’on était en droit de lui adresser ? Il était impossible que d’un jour à l’autre la vérité ne se découvrît pas. Les échafaudages de mensonges ressemblent aux murs de clôture : la première pierre qui tombe entraîne toutes les autres. Jolibois ne se dissimulait pas qu’il avait joué dans tout ceci un rôle dont il s’était promis moins de gloire que de profit, et qui allait lui rapporter autant de profit que de gloire. Ainsi, à quelque point de vue qu’il se plaçât, Étienne Jolibois n’apercevait que ruine, désastre, humiliations. Abandonner la partie, il ne pouvait s’y résigner. Il pensait à ses quatre-vingt mille francs, aux avances de fonds qu’il avait faites pour radouber Galaor et son maître, au dîner qu’il avait payé la veille, aux cent écus que l’enragé vicomte, sous prétexte de tuer le temps, lui avait gagnés au lansquenet ; pour supplément de calamité, il pensait aussi à la clientèle de M. Levrault, qu’il sentait près de lui échapper, et il se demandait avec rage si décidément il serait le niais de la farce, le Géronte de la comédie, le Cassandre de la pantalonnade. Qu’imaginer ? Il se rongeait les poings. Pour une idée, il eût donné ses panonceaux, ses clients et son étude. Il n’était plus qu’à quelques pas de la Trélade, il voyait les ardoises du toit briller au soleil à travers le feuillage ; il entendait les aboiements des chiens, les hennissements des chevaux, et le malheureux n’avait rien trouvé, quand tout à coup son front s’illumina, et, se dressant fièrement sur ses étriers du haut de la colline qu’il se préparait à descendre, maître Jolibois jeta à la Trélade un geste de défi.

Étienne Jolibois était dans la position d’un homme qui, n’ayant plus rien à perdre, peut tout oser impunément. Quand il en est là, un grand cœur ne prend conseil que de son désespoir ; la prudence est hors de saison, l’audace seule a chance de succès. Si nous devons tomber, arrangeons-nous pour que ce soit de haut ; si nous sommes foudroyés, que ce soit comme les Titans, pour avoir voulu escalader le ciel. C’est mon avis, c’était celui de Jolibois. Eh bien ! au lieu de s’associer à la fortune d’un aigrefin et de s’essouffler à courir après une misérable centaine de mille livres qu’il ne comptait plus rattraper, pourquoi ne chercherait-il pas à se rendre maître, par un coup de main, du champ de bataille où venaient de se rencontrer les La Rochelandier et le vicomte ? Au lieu de travailler à relever un drapeau déshonoré, pourquoi n’essaierait-il pas de planter vaillamment le sien sur le coffre-fort de M. Levrault ? Pourquoi n’arriverait-il pas, comme le troisième larron de la fable, juste à point pour emmener par le licol l’Aliboron de la haute industrie ? Une fois déjà il avait rôdé autour des millions du grand manufacturier, mais ce n’avait été qu’un assaut timide et discret. Cette fois, il s’agissait d’un siège en règle, et d’ailleurs, échec pour échec, mieux valait succomber en combattant pour sa propre cause que de partager la défaite et la honte d’un Montflanquin. En moins d’un quart d’heure, il eut improvisé le plan de campagne le plus formidable qu’eût jamais conçu général d’armée en déroute. Il mettait son honneur à couvert, il acquérait des titres sérieux à la gratitude de M. Levrault et de sa fille, il les forçait de reconnaître que les Levrault n’avaient pas un ami plus chaud, plus empressé, plus dévoué que lui sur la terre. Qui pouvait prévoir où s’arrêterait la reconnaissance du grand industriel ? Dans tous les cas, Jolibois échappait à tout soupçon de complicité avec Gaspard, et, s’il ne happait pas les millions, il s’assurait à tout jamais l’estime, c’est-à-dire la clientèle du millionnaire. En passant en revue tous les tours de son sac, il ne désespérait pas absolument d’entraîner ce bourgeois stupide, de détourner le cours de ses travers et d’imprimer à sa sottise une nouvelle direction. Quant à la fille, il serait toujours temps de s’occuper d’elle ; Jolibois, qui ne connaissait pas la trempe de l’esprit de Laure, se flattait qu’elle serait emportée dans le courant de son père, comme une yole dans le sillage d’un navire à trois ponts. Qui ne risque rien n’a rien ; Jolibois ne risquait rien et pouvait tout avoir. Exalté par l’ivresse qui accompagne les résolutions extrêmes, tout émoustillé, tout léger, tout joyeux de ne plus se sentir à la suite de l’ami Gaspard et de n’avoir désormais à manœuvrer que pour son propre compte, il piqua des deux, coupa l’air avec sa cravache et s’avança résolument sur la Trélade. Montjoie et saint Denis ! À son tour, il entrait en lice, non plus comme un varlet, mais le casque en tête et la lance au poing. Il allait donner le coup de grâce au vicomte, se mesurer avec les La Rochelandier, disputer à une aristocratie avide et rapace les écus du grand fabricant. Il y avait dans tout cela quelque chose d’aventureux qui plaisait singulièrement à l’imagination du jeune tabellion. Maître Jolibois s’étonnait seulement de n’y avoir pas songé plus tôt. S’il échouait, il retomberait sur ses pieds et se retrouverait Gros-Jean comme devant. S’il réussissait ; quel honneur ! Je ne parle plus des millions ; on croirait que Jolibois en voulait à l’argent. Jolibois était républicain. En ce temps-là, chaque département comptait avec orgueil une demi-douzaine de notaires et d’avoués qui éprouvaient le besoin de changer la forme du gouvernement. Depuis plusieurs années, la nécessité d’une nouvelle révolution se faisait sentir dans quelques études de province. Maître Jolibois appartenait à cette phalange d’Harmodius de la basoche qui s’indignaient de l’asservissement de leur patrie, et aspiraient à l’affranchir du joug écrasant qui pesait sur elle. Sous les dehors d’un esprit léger et goguenard, Jolibois cachait des vertus austères. Ses idées sur la fraternité et sur l’égalité ne laissaient rien a désirer. S’il méprisait les huissiers et les commissaires-priseurs, s’il faisait peu de cas des avoués, s’il menait ses clercs à la baguette, s’il traitait de Turc à Maure les clients qui ne le payaient pas, en revanche on eût été mal venu à soutenir devant lui qu’un notaire n’était pas l’égal d’un maréchal de France ou d’un prince du sang. Lorsqu’il lui arrivait de dîner dans quelque maison opulente, il regardait d’un œil indifférent le luxe et l’élégance du service ; jamais l’envie ne s’était glissée dans ce noble cœur : seulement il se demandait le lendemain pourquoi des gens qui ne le valaient pas se permettaient de manger dans la vaisselle plate, quand il mangeait, lui, maître Jolibois, tout simplement dans la porcelaine. Ce qu’il avait au plus haut degré, c’était ce mépris de l’or, cet antique désintéressement qui ne se rencontrent que chez les âmes républicaines. Qu’on se garde donc bien de le soupçonner de cupidité ; arrêtons-nous avec respect devant un des caractères les plus purs dont s’honorent les temps modernes ! En se décidant à chasser aux millions, Jolibois ne pensait qu’aux misères du peuple, aux moyens de les soulager. Un château à la porte duquel le pauvre ne frapperait jamais en vain, une vaste propriété qui lui permît d’occuper le plus de travailleurs possible, un hôtel à Paris pour réunir ses amis politiques et se consulter avec eux sur l’avenir des classes nécessiteuses, voilà tout ce que demandait Jolibois, tel était le rêve modeste de ce champion de la démocratie.

Pendant que Jolibois marchait en conquérant sur la Trélade, M. Levrault était en proie à de cruelles perplexités. Il avait passé une mauvaise nuit et se préparait à passer une triste journée. Le soleil était déjà haut dans le ciel ; l’ombre des arbres s’accourcissait à vue d’œil, le vicomte n’avait point reparu. M. Levrault avait erré toute la matinée, comme une âme en peine, dans le sentier qui menait à la vicomté. Si Laure ne l’eût surveillé de près, il n’est pas douteux que le brave homme n’eût poussé jusqu’au pigeonnier de Gaspard.

— Tu le vois, disait-il à sa fille d’un air consterné, le vicomte ne revient pas. On n’outrage pas impunément un Montflanquin ; le vicomte est perdu pour nous.

— Soyez tranquille, mon père, le vicomte reviendra, répliquait Laure avec une assurance qui, depuis la veille, ne s’était pas un instant démentie.

M. Levrault branlait la tête et pleurait dans son cœur le gendre envolé. Un gendre d’un si bon rapport et qui lui eût coûté si peu ! Après le déjeûner, il s’était retiré dans son appartement, autant pour échapper aux obsessions de Laure, qui ne se lassait pas de le harceler, que pour se livrer tout entier à l’amertume de ses réflexions. Laure avait tant fait que son père ne savait plus à quoi s’arrêter ; elle était revenue tant de fois à la charge, que la tête du grand industriel ressemblait à une arène où les pensées les plus contraires se choquaient, se heurtaient avec acharnement et s’entre-détruisaient comme des bêtes fauves. M. Levrault ne s’était jamais trouvé dans une position si critique ; disons le mot, il était aux abois. Il y avait des instants où il voyait Gaspard blanc comme neige, et il voulait aller le chercher ; il y en avait d’autres où ses yeux se dessillaient à demi, et il osait se demander tout bas si sa fille n’avait pas raison. Tantôt il s’emportait contre la calomnie qui ne respecte rien, frappait du poing les meubles et faisait voler au vent de sa colère les pans de sa robe de chambre ; tantôt, dans une attitude recueillie, il méditait sur tout ce que Laure lui avait révélé. Ainsi, comme un navire ballotté par les flots, parfois Gaspard touchait aux nues, parfois il était près de s’abîmer dans un gouffre sans fond : lutte terrible, silencieuse, qui n’avait que Dieu pour témoin, et dont M. Levrault faisait à lui seul tous les frais.

— Non, non, c’est impossible, s’écria tout à coup l’ancien marchand de drap en conjurant par un geste souverain les fantômes qui l’assiégeaient ; jamais un Montflanquin n’a trompé personne, et d’ailleurs ce n’est pas un Levrault qu’on joue, qu’on mystifie comme un petit bourgeois. Je me connais en gentilshommes. Si Gaspard n’était pas tout ce qu’il paraît être, je n’aurais pas attendu qu’on vînt m’en instruire ; je l’aurais bien démasqué moi-même. Le vicomte est digne de sa race. Comme ce chevalier dont Laure m’a quelquefois parlé, il est sans peur et sans reproche. Encore un coup, pourquoi Jolibois nous l’eût-il vanté ? Pourquoi nous l’eût-il présenté comme l’honneur et la loyauté même ? Dans quel intérêt l’eût-il choisi pour nous diriger, pour nous accompagner dans toutes nos excursions ? Jolibois est un honnête garçon ; il sait qui je suis, quels égards me sont dus. Il n’eût pas introduit dans ma maison une vertu douteuse. Il n’ignore pas de quel bois nous nous chauffons, nous autres grands industriels ; n’entre pas qui veut dans notre intimité. Non, non, c’est impossible, répétait-il avec une exaltation toujours croissante. J’écraserai la calomnie comme un serpent sous mon talon : le vicomte sera mon gendre.

Et, bien résolu cette fois à tenir tête à sa fille, il allait s’échapper pour courir à la vicomté, quand un pas brusque et précipité ébranla l’escalier qui conduisait à son appartement.

— C’est lui ! le voici ! s’écria M. Levrault tombant en arrêt et déjà prêt à ressaisir sa proie.

Cependant, au bruit des pas qui se rapprochaient de plus en plus se mêlait une voix brisée, haletante, qu’il cherchait vainement à reconnaître. — Où est M. Levrault ? criait cette voix qui n’était pas celle de Gaspard ; où se tient-il ? — Qu’on me mène à lui ! — Il faut que je le voie, il faut que je lui parle. — Les moments sont précieux ; il n’y a pas une minute à perdre ! — M. Levrault pensa que le feu était à la Trélade. Il se jeta tout effaré hors de sa chambre et faillit être renversé par maître Jolibois.

Était-ce Jolibois, notre Jolibois, celui que nous avons laissé, voilà tout au plus un quart d’heure, dans le sentier de la Trélade ? Jolibois était méconnaissable. À quels exercices, à quelle gymnastique effrénée avait-il dû se livrer pour en arriver à un changement si brusque et si complet ? À voir ses bottes poudreuses, son pantalon taché de boue, sa cravate dénouée, tous ses vêtements en désordre, on eût dit qu’il venait de faire deux cents lieues à franc étrier. Son visage s’harmonisait avec son costume. Tous les vents déchaînés se fussent disputé sa chevelure, qu’elle n’eût pas été plus violemment ébouriffée. Sa barbe rappelait le poil hérissé de Calchas. Il y avait dans ses yeux, dans sa physionomie, dans tous ses mouvements, je ne sais quoi d’étrange qui frappait M. Levrault d’étonnement et presque d’épouvante.

— Rien n’est-il fait ? rien n’est-il conclu ? arrivé-je à temps ? s’écria Jolibois coup sur coup, d’un air égaré, en se précipitant comme une trombe dans l’appartement. S’il est trop tard, malédiction sur moi ! C’est moi, monsieur, qui vous aurai perdu ; c’est moi qui vous aurai poussé dans l’abîme.

— Dans l’abîme ! s’écria M. Levrault pâlissant ; dans l’abîme ! répéta-t-il en promenant autour de lui un œil inquiet. Qu’entendez-vous par là ? Dans quel abîme m’avez-vous poussé ? Les chouans se remuent-ils ? Est-il question d’attaquer la Trélade ? Je croyais que le vicomte, en se ralliant au trône de juillet, avait mis fin aux discordes civiles.

— Dites, monsieur, parlez, reprit Jolibois ne se possédant plus. Rien n’est-il fait ? rien n’est-il conclu ? Ne me laissez pas dans cette horrible incertitude ; prenez pitié de mes angoisses.

— Avez-vous juré de me rendre fou ? s’écria M. Levrault, qui, en observant les traits bouleversés du tabellion, sentait redoubler sa terreur. À qui en avez-vous ? qu’y a-t-il ? que se passe-t-il ? Comment prendrai-je pitié de vos angoisses, si vous ne commencez par prendre pitié des miennes ? Si vous ne me dites rien, que voulez-vous que je vous dise ?

— C’est juste, repartit Jolibois en se frappant le front. La tête n’y est plus ; on la perdrait à moins. Pardonnez, monsieur, au trouble qui m’agite. Je viens de Nantes. Pour vous sauver, s’il en est encore temps, j’ai fait huit lieues en cinq quarts d’heure. Mon cheval est tombé de fatigue à la grille de votre château : je doute qu’il se relève. Noble animal ! au train dont il allait, il semblait deviner qu’il s’agissait de votre salut, de celui de votre aimable fille.

— Au fait, Jolibois, au fait ! Vous me tenez sur des charbons ardents. J’ai dix chevaux dans mes écuries : si le vôtre ne se relève pas, on le remplacera. On ne perd jamais rien à servir les Levrault. Expliquez-vous. Soyez clair, soyez bref. De quel danger sommes-nous menacés ?

— Dans un instant, monsieur, dans un instant. Que je sache d’abord si j’arrive assez tôt pour vous tirer du gouffre où je vous ai plongé. Le contrat est signé. Qui m’eût dit, hélas ! qu’un autre que Jolibois ?… Je me tais, j’ai perdu le droit de me plaindre. Le contrat est signé ; mais il ne peut avoir de valeur qu’après la célébration du mariage. Eh bien ! ajouta Jolibois d’une voix hésitante, en attachant sur M. Levrault un regard où se révélait toute l’anxiété de son âme ; eh bien ! monsieur, tout est-il fini ? Le destin a-t-il prononcé ? Sommes-nous aux prises avec l’irréparable ? Suis-je condamné à traîner avec moi un remords éternel ? Répondez, dût votre réponse me frapper comme un coup de foudre : le mariage est-il célébré ?

— Quel mariage ? demanda M. Levrault de l’air d’un homme qui, au lieu d’un pavé qu’il s’attendait à recevoir, sent une bulle de savon s’abattre et crever sur son nez.

— Mais, monsieur, répondit Jolibois non sans quelque surprise, le seul mariage dont il soit question à cette heure dans toute la Bretagne, celui de votre fille et du vicomte Gaspard de Montflanquin.

Après ce qui s’était passé la veille, dans la position délicate où se trouvait M. Levrault vis-à-vis du vicomte, les dernières paroles de maître Jolibois ressemblaient si bien à une raillerie, que le grand industriel put un instant se croire persifflé. Pour toute réponse, il leva les épaules, enfonça ses mains dans les poches de sa robe de chambre, et se mit à tourner en silence autour de l’appartement, comme un ours mal léché.

— Ainsi, monsieur, dit maître Jolibois, dont la figure s’éclairait peu à peu, le mariage n’est pas célébré ? Ainsi, mademoiselle votre fille n’est pas encore unie au vicomte de Montflanquin par des liens indissolubles, par un serment irrévocable ?

— Eh ! non, mon cher, eh ! non, s’écria M. Levrault avec humeur ; le mariage n’est pas célébré. D’où venez-vous ? d’où sortez-vous ? qui vous a conté ces sornettes ? Laissons cela, je vous prie. Ce n’est pas la peine de tant insister là-dessus.

— Ils ne sont pas mariés… Mon Dieu, soyez béni ! s’écria Jolibois dans un transport de joie céleste. Vous ayez donné les jambes de la gazelle à la pacifique monture d’un humble notaire de province. Vous m’avez permis d’arriver assez tôt pour sauver l’innocence et déjouer les projets du méchant. Vous avez voulu que je pusse réparer le mal que j’avais fait à mon insu. Vous m’avez éclairé à temps ; vous n’avez pas souffert que la vertu servît au triomphe du vice. Merci, mon Dieu !… ils ne sont pas mariés.

Les mains jointes, les yeux au ciel, maître Jolibois paraissait s’oublier dans une extase religieuse ; M. Levrault le considérait avec stupeur et se demandait si ce diable d’homme avait bien en effet toute sa tête à lui.

— Mon cher monsieur, dit-il enfin en se grattant l’oreille, m’expliquerez-vous ce que tout cela signifie ? Jusqu’à présent, il n’est pas sorti de votre bouche un mot, un seul mot qui ne soit encore une énigme pour moi. Vous crevez votre cheval, vous éclatez ici comme une bombe ; m’apprendrez-vous pourquoi ? Mariés ou non mariés, en quoi cela vous touche-t-il ? Est-ce une raison pour vous mettre les sens à l’envers ou pour vous égayer de la sorte ?

— Ô le meilleur des hommes ! ô trois fois noble cœur ! s’écria maître Jolibois avec une émotion si bien jouée, que M. Levrault, tout attendri sans savoir pourquoi, se sentit près de fondre en larmes. Il est sans défiance, il ne soupçonne rien. Avec le génie des affaires, c’est la candeur et la naïveté d’un enfant. Il s’avance en souriant à travers les embûches ; il joue sur le bord du cratère qui s’ouvre pour le dévorer. On rencontre ainsi quelques êtres privilégiés, pareils à la fontaine d’Aréthuse ; ils se mêlent aux flots bourbeux du monde sans altérer le cristal de leur âme. Malheureux ! ajouta-t-il d’une voix éclatante en saisissant brusquement le bras du grand manufacturier ; savez-vous ce que c’est que le vicomte Gaspard de Montflanquin ? dites, le savez-vous ?

Ce fut un coup de tonnerre déchirant un ciel d’azur. À cette question formidable, M. Levrault pâlit et frissonna. Blême, les yeux hagards, palpitant comme un passereau entre les serres d’un oiseau de proie, il regardait maître Jolibois qui lui brisait le bras dans une main d’acier. En ce moment suprême, Étienne Jolibois avait dans son attitude quelque chose de froid et de terrible qui rappelait Bertram, le mystérieux compagnon de Robert-le-Diable. Il y eut quelques secondes de ce silence imposant qui précède les révélations solennelles. Jolibois le rompit le premier.

— Ah ! s’écria-t-il en marchant à grands pas dans la chambre, il n’est pas sorti de ma bouche un seul mot qui ne fût pour vous une énigme ? Ah ! vous ignorez encore ce qui m’amène ! Ah ! mariés ou non mariés, cela doit m’être indifférent ? Ah ! vous ne comprenez rien ? Eh bien ! monsieur, vous allez tout comprendre.

Et là-dessus, sans autre préambule, d’une voix brève, mordante, incisive, maître Jolibois raconta tout ce que le lecteur, plus clairvoyant que M. Levrault, a depuis long-temps deviné, Jolibois déshabilla Gaspard et le mit à nu. Il déchira la trame qu’il avait aidé à tisser ; il abattit l’échafaudage qu’il avait aidé à construire. Chacune de ses phrases tombait comme un coup de massue sur les illusions du grand industriel, qui voyait son vicomte s’écrouler pièce à pièce, s’en aller morceau par morceau. Montflanquin était d’une ancienne noblesse de Bretagne ; mais il avait traîné son blason dans la boue de tous les ruisseaux. Après avoir mangé son patrimoine, il avait trafiqué de son nom et s’était rallié au trône de juillet ; mais le roi, la reine, les princes, les princesses, n’avaient pas tardé à lui tourner le dos. Criblé de dettes, n’ayant ni sou ni maille, de trop bonne maison pour se résigner au travail, il vivait à Paris de la bouillotte et du lansquenet, et aussi de quelques douairières dont pas une, jusqu’à présent, n’avait voulu de lui pour mari. Quant à mademoiselle de Chanleplure, elle avait passé si rapidement sur la terre, que personne ne se souvenait de l’avoir seulement entrevue. Préparé depuis la veille à ces étranges confidences, M. Levrault sentait, à chaque mot de Jolibois, des écailles tomber de ses yeux. Au bout d’un quart d’heure, il ne restait plus rien de son vicomte.

— Le misérable ! ajouta Jolibois quand il eut tout dit, il avait fait de moi sa dupe et son complice. Ce matin encore, voilà quelques heures, j’étais, comme vous, sans défiance. Je ne soupçonnais rien. Je m’étais laissé dire, une semaine auparavant, que le vicomte allait épouser votre fille ; on m’avait affirmé que le contrat était signé : je m’en réjouissais. Je m’étonnais un peu, je l’avoue, de n’avoir pas été choisi pour rédiger le contrat, je m’étais bercé de l’espoir de devenir un jour le notaire de votre famille ; mais Jolibois n’est pas égoïste, je ne songeais qu’à votre bonheur, je m’applaudissais d’avoir servi de lien entre la maison des Levrault et la maison de Montflanquin, quand ce matin, au saut du lit, un des premiers magistrats de la ville est venu m’apprendre tout ce que je viens de vous révéler. Enfer et damnation ! comprenez-vous mon épouvante ? comprenez-vous maintenant pourquoi j’ai crevé mon cheval, pourquoi je suis tombé chez vous comme une bombe ? Comprenez-vous enfin qu’il s’agissait de mon honneur et de votre salut ?

— Il faut convenir, s’écria M. Levrault, que ce vicomte est un effronté coquin. Je n’avais pas attendu jusqu’ici pour savoir à quoi m’en tenir sur sa valeur réelle. Je ne l’avais pas vu trois fois que déjà je trouvais en lui quelque chose de louche. Je m’étais dit tout de suite : Ce n’est pas là un vrai gentilhomme. Croyez bien, Jolibois, que jamais je n’aurais consenti à lui donner ma fille en mariage ; mais, je l’avoue, j’étais loin de m’attendre à tant d’audace et de perversité.

— Vous avez, monsieur, non loin de votre porte, reprit Jolibois en hochant la tête, certain château dont je vous engage aussi à vous défier, à moins qu’il ne vous plaise de tomber de Charybde en Scylla, et de sortir d’un guêpier pour vous fourrer dans un nid de vipères.

— De quel château voulez-vous parler ? demanda le grand industriel.

— Du château de La Rochelandier. Il y a là, je vous en avertis, une marquise plus dangereuse encore pour vous que le vicomte. Si je ne vous ai pas crié gare ! quand vous êtes venu vous établir à la Trélade, c’est que je la croyais absente du pays. Je vous le répète, monsieur, défiez-vous du château de La Rochelandier. La marquise s’est posée en Bretagne comme la Jeanne d’Arc de la légitimité. Vous êtes influent, vous êtes opulent, vous occupez un rang élevé dans le monde. La marquise ne négligera rien pour vous amener doucement à mettre vos millions au service de son fils et de son parti.

— Ah çà ! s’écria M. Levrault, c’est donc un coupe-gorge, cette Bretagne qu’on m’avait représentée pourtant comme la terre classique de l’honneur et de la loyauté ?

— Que vous dirai-je, monsieur ? Vous vouliez frayer avec la noblesse, vous êtes servi à souhait. Le vicomte Gaspard de Montflanquin vous a fait et vous fait encore une cour assidue et désintéressée. Vous recevez à votre table somptueuse le chevalier de Barbanpré, qui ne comprend pas qu’Ésaü ait vendu son droit d’aînesse pour un plat de lentilles, mais qui vendrait son âme pour une poularde truffée. Vous promenez dans votre calèche le comte de Kerlandec, gentilhomme pur sang, à qui Gaspard doit quinze mille francs, et qui compte, pour rentrer dans ses fonds, sur la dot de mademoiselle Laure. Enfin, voici venir la marquise de La Rochelandier, plus fourbe, plus rusée, plus avide que tous les autres. Ainsi, vous les verrez tous s’abattre autour de votre richesse comme une troupe de phalènes autour du globe d’une lampe. C’était votre rêve, monsieur, de nouer des relations avec l’aristocratie ; vous devez être satisfait. Quand vous m’avez confié vos projets et vos espérances, je me suis tu, j’ai respecté vos illusions. Mes opinions politiques vous étaient connues ; vous n’auriez pas manqué de suspecter mon impartialité. Ah ! si j’eusse osé parler…

— Voyons, qu’auriez-vous dit, maître Jolibois ? demanda M. Levrault en lui frappant sur l’épaule.

— Ce que j’aurais dit ? s’écria le notaire avec feu ; j’aurais dit : monsieur Levrault, vous l’honneur et la gloire de l’industrie française, quand un homme de votre valeur s’allie à la noblesse, il ne s’élève pas, il descend ; il n’usurpe pas, il abdique. J’aurais dit aussi : Le temps approche où de grands événements vont s’accomplir. Ce n’est pas en s’appuyant sur le bras caduc et décrépit de sa sœur aînée que l’aristocratie nouvelle peut se flatter de tenir tête aux orages qui vont l’assaillir.

— Quels orages ? demanda M. Levrault d’un air étonné.

— Quels orages, monsieur ? vous le demandez ! s’écria Jolibois. Ne voyez-vous pas l’horizon se charger de nuages ? ne sentez-vous pas le sol tressaillir et trembler sous vos pieds ? La France s’agite, le monde est dans l’attente.

— Que voulez-vous dire, maître Jolibois ? Jamais la France ne fut si heureuse, jamais l’industrie ne fut si prospère. La bourgeoisie est au pouvoir ; que peut-elle souhaiter de mieux ?

— Et le peuple, monsieur ? demanda maître Jolibois en croisant lentement ses bras sur sa poitrine ; le comptez-vous pour rien ?

— Le peuple ! répliqua M. Levrault ; que lui manque-t-il ? N’ai-je pas gagné trois millions ? Qu’est-ce qui l’empêche d’en faire autant ?

— Je vous le dis ? monsieur, reprit gravement maître Jolibois, de grands événements se préparent. Le peuple est aujourd’hui derrière la bourgeoisie comme autrefois la bourgeoisie était derrière la noblesse. La bourgeoisie a tué la noblesse ; le peuple tuera la bourgeoisie.

— Allons donc ! s’écria M. Levrault ; mon journal ne dit pas un mot de cela.

— Le peuple est grand, le peuple est généreux, poursuivit Jolibois d’un ton sentencieux, mais le peuple est terrible, et je ne dois pas vous cacher, monsieur, que le jour où la bourgeoisie lui rendra ses comptes, elle aura un mauvais quart d’heure à passer. Les millions seront alors un lourd bagage, et je sais plus d’un riche banquier qui s’estimera fort heureux s’il réussit à sauver sa tête.

— Parlez-vous sérieusement, Jolibois ?

— Trop sérieusement, hélas ! Je pense à vous, monsieur, à votre aimable fille. Vous n’avez rien fait, je le sais, pour attirer sur vous la haine et les malédictions du peuple. Vous êtes toujours allé au-devant de ses besoins ; en toute occasion, vous avez soulagé ses misères ; vous n’êtes pas de ces riches égoïstes, impitoyables, qui déclarent que personne ne meurt de faim, une fois qu’ils ont bien dîné. Cependant, vous le savez, dans les tempêtes révolutionnaires, trop souvent les innocents paient pour les coupables. Que deviendrez-vous, juste ciel ? Ah ! sans doute, je veillerai sur vous, sur votre fille. J’apaiserai la colère du lion déchaîné ; vous le verrez, docile à ma voix, venir, en rampant, vous lécher les pieds. Le peuple me connaît, il m’aime ; mais qui peut dire, qui peut prévoir où nous serons, vous et moi, pendant la tourmente ? Arriverai-je à temps pour vous faire un rempart de mon corps, pour détourner le coup mortel, pour vous emporter dans mes bras ? Croyez-moi, monsieur, ne comptez pas trop sur maître Jolibois ; au lieu de rechercher l’alliance d’un gentilhomme qui ne servirait qu’à vous désigner plus sûrement à la vengeance populaire, donnez votre fille à un républicain éprouvé qui protégera tout à la fois votre vie et votre fortune.

— À la pensée de marier sa fille à un républicain, M. Levrault partit d’un formidable éclat de rire et se tordit les flancs dans un accès de folle gaieté.

— Vous êtes fou, mon cher, dit-il enfin à Jolibois un peu déconcerté. Le peuple est content ; il ne veut plus de révolutions. Je m’étonne qu’un garçon d’esprit comme vous ait en politique des idées si fausses. Je vous conseille de vous abonner à mon journal.

Jolibois revint à l’assaut, mais vainement. M. Levrault ne comprenait rien ou paraissait ne rien comprendre. Toutes les insinuations de l’honnête républicain s’aplatirent sur l’intelligence du grand industriel, comme des balles sur la peau d’un éléphant. Le tabellion se retira la rage et la mort dans le cœur.

Au détour du sentier, à deux portées de fusil de la grille, Jolibois rencontra le vicomte. Gaspard s’était un peu attardé le long des haies, non pas à poursuivre des papillons, mais à fourbir ou à épousseter un certain nombre de phrases qu’il avait retrouvées dans les cendres de sa jeunesse, et à l’aide desquelles il comptait réduire le cœur récalcitrant de mademoiselle Levrault. Sûr désormais de ses effets, il venait de hâter le pas, quand Jolibois lui barra le chemin.

— Eh bien ! Jolibois ? demanda-t-il avec anxiété,

— Sonnez, clairons ; sonnez, trompettes ! s’écria le cavalier en brandissant sa cravache d’un air victorieux. Que tous les maçons de la Bretagne accourent à votre voix ! que vos tours humiliées s’élancent de leurs ruines ! que les pierres de votre château se relèvent au bruit des écus du grand industriel, comme autrefois les murs de Thèbes aux sons de la lyre d’Amphion ! qu’on rétablisse partout les armoiries de votre famille ! que Galaor grimpe aux créneaux et déploie la bannière des Montflanquin ! que les Baudouin et les Lusignan tressaillent de joie dans leur suaire ! Vous l’emportez, monsieur le vicomte. Vous n’avez plus qu’à vous présenter ; les millions de M. Levrault sont à vous.

— Dites qu’ils sont à nous ! s’écria le vicomte dans un élan de joie et de reconnaissance dont il ne fut pas maître. À nous les millions ! ajouta-t-il en battant un entrechat sur le bord du sentier. L’endiablée marquise en sèchera de rage. Jolibois ? comment s’est passée l’entrevue ? Avez-vous rencontré de la résistance ?

— Je ne dois pas vous dissimuler, monsieur le vicomte, que, lorsque je suis arrivé, vos actions avaient un peu baissé. On ne doutait pas de votre loyauté ; qui s’est jamais permis d’en douter ? Pourtant on hésitait. J’ai parlé, tout a changé de face. Les La Rochelandier sont à cent pieds sous terre, et vous êtes plus haut que jamais. Sans vanité, monsieur le vicomte, je puis me flatter de vous avoir donné en cette occasion ce qu’on appelle un bon coup d’épaule.

— Généreux Jolibois, noble ami, mon sauveur ! s’écria le chevaleresque Gaspard, qui cherchait déjà quelque moyen honnête de frustrer l’espérance de tous ses créanciers ; je vais donc pouvoir m’acquitter envers vous !

— Monsieur le vicomte, vous avez à vous préoccuper d’intérêts plus sérieux. Ce qui m’est dû n’importe guère ; acquittez d’abord ce que vous devez à la mémoire de vos ancêtres, répliqua le magnanime Jolibois, qui se demandait si l’heure n’était pas venue de se venger de toutes ses déceptions.

— Ah çà ! demanda le vicomte dont les yeux verts brillaient au soleil comme deux émeraudes, nous les tenons bien, n’est-ce pas, ces petits agneaux du bon M. Levrault ? Ils ne sauraient nous échapper ? Vous en êtes sûr, Jolibois ?

— C’est absolument, monsieur le vicomte, comme si vous aviez dans votre poche les dix-huit cent mille francs de dot que le grand manufacturier donne à sa fille.

— Dix-huit cent mille francs ! s’écria Gaspard, qui crut voir le ciel s’entr’ouvrir.

— Ni plus ni moins, monsieur le vicomte ; ajoutez-y pourtant une somme de cent mille livres qui vous sont allouées pour frais d’installation. Vous entrerez en possession de ce joli denier le jour de la signature du contrat. On vous marie sous le régime de la communauté ; on ne croit pas pouvoir faire la partie trop belle à un gendre de votre poids.

— Cet excellent M. Levrault ! Ne vous semble-t-il pas que nous avons parlé de lui un peu légèrement hier soir ? Eh bien ! Jolibois, je ne rougirai jamais de mon beau-père. Quand mes salons seront ouverts, on en pensera ce qu’on voudra, mais, foi de gentilhomme ! on y verra M. Levrault.

— Allons, monsieur le vicomte, ajouta gaiement Jolibois en se frottant les mains, vous voilà tiré d’affaire, et, comme on dit, remonté sur votre bête. Les mauvais jours sont passés. Votre étoile s’est enfin dégagée des nuages qui voilaient son éclat. Vous allez mener cette grande existence qui convient à vos goûts, à vos instincts, à votre rang. Une propriété seigneuriale en Bretagne ! un hôtel à Paris ! des chevaux ! loge à l’Opéra, loge aux Bouffes !…

— Eh ! mon Dieu ! oui, dit le vicomte d’un air résigné. L’été, je voyagerai ; j’irai aux eaux, à Bade, à Hombourg…

— Ce sera ma gloire d’avoir été pour quelque chose dans l’accomplissement de vos vœux, dans la réalisation de vos rêves. Mes enfants, si j’en ai jamais, sauront un jour que leur père a contribué à restaurer la splendeur de votre nom, à vous venger des outrages du sort. Dussé-je ne leur laisser que cette page de ma vie, ils n’auront pas le droit de se dire déshérités.

— J’espère bien, mon cher monsieur Jolibois, que je vous verrai quelquefois, soit à Paris, soit dans mes terres.

— C’est trop de bonté, monsieur le vicomte… Mais vous perdez un temps précieux. M. Levrault est impatient de vous ouvrir ses bras et de vous nommer son fils, car c’est ainsi qu’il vous appelle. Vous n’êtes pas son gendre, vous êtes son fils bien-aimé.

— Je vous l’ai toujours dit, c’est le meilleur des hommes, s’écria Gaspard d’un ton pénétré. Peut-être a-t-il quelques petits travers, mais quelle âme ! quel cœur !…

— Un cœur d’or, monsieur le vicomte. Allez donc, courez à la Trélade, volez où l’opulence vous attend. Songez que vous n’êtes pas dispensé de jouer aux pieds de la petite…

— Dites mademoiselle Levrault, mon cher monsieur Jolibois, dites mademoiselle Levrault.

— Aux pieds de mademoiselle Levrault, reprit Jolibois avec déférence, la scène dont nous sommes convenus. Soyez brûlant, monsieur le vicomte, soyez brûlant, irrésistible. Mademoiselle Levrault tient par-dessus tout à inspirer une passion violente ; donnez-lui cette satisfaction. Si, du temps du roi Henri, Paris valait bien une messe, dix-huit cent mille francs de dot valent bien aujourd’hui une déclaration d’amour.

— Merci de vos bons conseils, monsieur Jolibois, repartit le vicomte, qui, au rebours des grandes âmes, sentait sa dignité se relever avec sa fortune ; il me sera facile de les suivre. Le rôle que vous avez bien voulu tracer pour moi n’est pas au-dessus de mes forces. Si je dois être brûlant, irrésistible, je le serai naturellement, sans effort, et n’y aurai pas grand mérite. Je n’ai point encore passé le temps d’aimer, et ne vois rien de surprenant à ce qu’une jeune et jolie personne comme mademoiselle Levrault ait la prétention d’être courtisée uniquement pour sa grâce et pour ses beaux yeux. Adieu donc, mon cher monsieur, ajouta-t-il en lui donnant deux doigts ; je n’oublierai de ma vie ce que vous avez fait pour ma maison.

À ces mots, maîtrisant à grand’peine l’émotion qui le poussait à cabrioler comme un chevreau, Gaspard poursuivit gravement son chemin. S’il se fût retourné au bout de quelques instants, et que ses yeux eussent rencontré le regard qu’attachait sur lui maître Jolibois immobile encore à la même place, je crois que notre ami Gaspard aurait senti courir un frisson le long de ses jambes.