Saint-Just (Lenéru)/4

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Grasset (p. 117-137).

IV

LES DÉBUTS, LE COMITÉ

Vous avez regardé l’ambition des héros comme une passion commune et vous n’avez fait cas que de l’ambition qui raisonne.

Qui dirait qu’un héroïsme de principe ait été plus funeste qu’un héroïsme d’impétuosité ?

Montesquieu.


J’entreprends, Citoyens, de prouver que le roi peut être jugé ; que l’opinion de Morisson qui conserve l’inviolabilité, et celle du Comité, qui veut qu’on le juge en citoyen, sont également fausses ; et que le roi doit être jugé dans les principes qui ne tiennent ni de l’une ni de l’autre.

L’unique but du Comité fut de vous persuader que le roi devait être jugé en simple citoyen ; et moi, je dis que le roi doit être jugé en ennemi, que nous avons moins à le juger qu’à le combattre et que, n’étant peur rien dans le contrat qui unit les Français, les formes de la procédure ne sont point dans la loi civile, mais dans la loi du droit des gens…

On s’étonnera un jour qu’au XVIIIe siècle on ait été moins avancé que du temps de César : là le tyran fut immolé en plein Sénat, sans autre formalité que vingt-trois coups de poignard, et sans autre loi que la liberté de Rome…

Les mêmes hommes qui vont juger Louis ont une République à fonder : ceux qui attachent quelque importance au châtiment d’un roi ne fonderont jamais une République. Parmi nous la finesse des esprits et des caractères est un grand obstacle à la liberté.

Il est telle âme généreuse qui dirait dans un autre temps que le procès doit être fait à un roi, non point pour les crimes de son administration, mais pour celui d’avoir été roi, car rien au monde ne peut légitimer cette usurpation ; et de quelque illusion, de quelques conventions que la royauté s’enveloppe, elle est un crime éternel contre lequel tout homme a le droit de s’élever et de s’armer ; elle est un de ces attentats que l’aveuglement même de tout un peuple ne saurait justifier ; ce peuple est criminel envers la nature par l’exemple qu’il a donné, et tous les hommes tiennent d’elle la mission secrète d’exterminer la domination en tout pays.

On n’a vu que de la rage dans ce discours, très réfléchi cependant :

Pour moi, je ne vois point de milieu ; cet homme doit régner ou mourir. Il vous prouvera que tout ce qu’il a fait, il l’a fait pour soutenir le dépôt qui lui était confié ; car, en engageant avec lui cette discussion, vous ne lui pouvez demander compte de sa malignité cachée ; il vous perdra dans le cercle vicieux que vous tracez vous-même pour l’accuser.

Pour Saint-Just il s’agit avant tout de violer une première loi de majesté :

D’abord, après avoir reconnu qu’il n’était point inviolable pour le souverain, et ensuite lorsque ses crimes sont partout écrits avec le sang du peuple, lorsque le sang de ses défenseurs a ruisselé, pour ainsi dire, jusqu’à vos pieds, et jusqu’à cette image de Brutus, qu’on ne respecte pas le roi !

Mais quinze jours après, le voici qui remonte à la tribune. Il a demandé la parole sur les subsistances et débute ainsi :

Je ne suis point de l’avis du comité ; je n’aime point les lois violentes sur le commerce. On peut dire au peuple ce que disait un soldat carthaginois à Annibal : « Vous savez vaincre, mais vous ne savez pas profiter de la victoire. »

Tant de maux viennent à un désordre profondément compliqué : Il en faut chercher la source dans le mauvais système de notre économie. On demande une loi sur les subsistances ! Une loi positive là-dessus ne sera jamais sage. L’abondance est le fruit d’une bonne administration : or la nôtre est mauvaise. Il faut qu’une bouche sincère mette aujourd’hui la vérité dans tout son jour.

Un peuple qui n’est pas heureux n’a point de patrie, il n’aime rien ; et si vous voulez fonder une République, vous devez vous occuper de tirer le peuple d’un état d’incertitude et de misère qui le corrompt. Si vous voulez une République, faites en sorte que le peuple ait le courage d’être vertueux ; on n’a point de vertus politiques sans orgueil ; on n’a point d’orgueil dans la détresse. En vain demandez-vous de l’ordre, c’est à vous de le produire par le génie des bonnes lois[1].

Ce député presque mineur, ce secrétaire d’âge va continuer sur ce ton, et on l’écoutera, et le Moniteur observera que « cette opinion est fréquemment interrompue par des applaudissements », l’assemblée en votera l’impression à l’unanimité et Brissot même, dans son numéro du lendemain, fera l’éloge du discours. Il leur avait dit :

La guerre a détruit les troupeaux ; le partage et le défrichement des communes achèvera leur ruine, et nous n’aurons bientôt ni cuirs, ni viandes, ni toisons… Il y a trente ans la viande coûtait quatre sous la livre, le drap dix livres, les souliers cinquante sous… Si je ne me trompe, ce qui vaut aujourd’hui un écu, en supposant que nous ne changions pas de systèmes, vaudra dix livre dans dix-huit mois. Il sera fabriqué environ pour deux cents millions d’espèces ; le signe représentatif de tous les biens des émigrés sera en émission ; on remplacera l’arriéré des impôts par des émissions d’assignats, et le capital des impôts sera en circulation avec le signe représentatif de l’arriéré. Le peuple alors gémira sous le portique des législatures ; la misère séditieuse ébranlera vos lois ; les rentes fixes seront réduites à rien ; l’État même ne trouvera plus de ressource dans la création des monnaies, elles seront nulles. Nous ne pourrons pas honorablement payer nos dettes avec ces monnaies sans valeur. Alors quelle sera notre espérance ? La tyrannie sortira vengée et victorieuse du sein des émeutes populaires.

Et encore :

Les manufactures ne font rien, on n’achète point, le commerce ne roule guère que sur les soldats. Je ne vois plus, dans le commerce, que notre imprudence et notre sang ; tout se change en monnaie ; les produits de la terre sont accaparés ou cachés. Enfin, je ne vois plus dans l’État que de la misère, de l’orgueil et du papier[2].

Tels furent les débuts. Les deux discours également remarqués eurent un succès d’étonnement. On put dès lors pressentir que Saint-Just ne serait pas un second Robespierre, un laborieux d’éloquence et de tribune, mais peut-être un révolutionnaire de bureaux, à la manière de Cambon, Lindet, Carnot.

Vers la fin de décembre il parle encore dans l’affaire du roi. Cette fois il consent à juger l’homme et à mépriser décidément Louis XVI. Pendant le procès du roi, Saint-Just fut au bureau l’un des six secrétaires que la Convention nommait pour un mois. Les papiers, les pièces, tout lui passe par les mains, ces pièces que Valazé, assis devant la barre, les jambes croisées, tendait au roi par-dessus l’épaule. Or, une chose l’a frappé, son insistance est telle quand il parle des papiers du roi, ces témoins de l’incapacité réformatrice chez Louis XVI, qu’on y sent le mépris de l’intellectuel inquiet de réformes, studieux de révolution et de gouvernement nouveau, le dédain presque physique du jeune homme maigre qui monte à la dictature pour ce prince obèse qui en descend : « On n’a point trouvé parmi les papiers du roi des maximes sages pour gouverner ; les droits de l’homme même, et rien qui permette au plus hardi sophiste de dire qu’il ait jamais aimé la liberté. » Il y revient encore : « Mais qu’on juge par la morale du roi, par ses vues consignées dans ses papiers… » Saint-Just, qui savait dès lors ce qu’on eût trouvé dans les siens, fait sans doute une comparaison. Ce rien des papiers du roi, ce néant des méditations souveraines l’a sincèrement ému. Il a besoin d’un effort pour abandonner le sujet : « Mais il ne faut pas prendre un plaisir inhumain à frapper le coupable à l’endroit le plus faible… »

À la fin de cette année même, on le trouve président des Jacobins, ce qui, d’ailleurs, ne lui arrivera plus. Il se donne très peu à la Société, s’y montre à peine à ses débuts et n’y parle jamais[3].

La préoccupation de l’armée fut constante chez Saint-Just, mais avant d’y vivre, avant d’être au Comité l’émule orageux, menaçant et soumis de Carnot, il témoignera de son inclination à cet égard et, dès l’abord, se fera candidat pour un prochain comité militaire. Une seconde fois, il arrive informé comme un rapport de commission : cavalerie, intendance, habillement, tout y passe[4]. Bien entendu ces discours militaires de Saint-Just sont de pure politique révolutionnaire, mais si nous n’entreprenons jamais d’atténuer ses responsabilités dans les affaires de police, je crois qu’en ce qui concerne la guerre, il faut le décharger de toute ingérence présomptueuse ou maladroite. Chose curieuse, il réclamerait plutôt en faveur du ministère :

Il y avait longtemps que je voulais examiner autant qu’il est en moi, la cause du désordre que l’on se plaignait de voir régner dans le département de la guerre, je me demandais si ce désordre était le crime du ministre ou le fruit du régime vicieux de son département. Vous ne pouvez demander compte à un officier public que des devoirs que la loi lui impose et des moyens qu’elle lui confie… Que quelques-uns accusent tant qu’il leur plaira vos ministres ; moi, j’accuse ceux-là mêmes.

Le 12 février il appuie, sauf quelques amendements, un nouveau rapport de Dubois-Crancé introduisant les élections dans l’armée et fusionnant les anciens corps. On sent déjà combien le système est complet chez lui, comme il est en possession de sa doctrine révolutionnaire. « Je ne connais qu’un moyen de résister à l’Europe, c’est de lui opposer le génie de la liberté. »

Le mois suivant, dès le premier départ des commissaires, Saint-Just fut envoyé dans l’Aisne et les Ardennes avec Deville. Il part le 13 ou le 14, et le comité de Défense générale, en séance de nuit le 31 mars, apprend que le citoyen Saint-Just est de retour à Paris et qu’il a des mesures à proposer pour le salut de la République[5]. Nous retrouvons plus d’une fois cette rapidité des mouvements, Saint-Just inaugure ici le va-et-vient prodigieux de sa voiture de représentant. Il est entendu le lendemain, lit un arrêté pris avec ses collègues, et il expose le dénuement des places frontières.

Le discours sur la Constitution à donner à la France est du 24 avril :

Vous avez craint le jugement des hommes quand vous fîtes périr un roi ; cette cause n’intéressait que votre orgueil ; celle que vous allez agiter est plus touchante, elle intéresse votre gloire : la Constitution sera votre réponse et votre manifeste sur la terre.

Tous les arts ont produit leurs merveilles ; l’art de gouverner n’a produit que des monstres : c’est que nous avons cherché soigneusement nos plaisirs dans la nature et nos principes dans notre orgueil.

Il faut se défier de Saint-Just et ne pas croire aux chimères parce que le ton s’élève et grandit. Son discours est une critique très serrée de la constitution girondine. Nous avons donné ailleurs la distinction qu’il y pose des préceptes et des lois. Sa définition de « la volonté générale » est tout aussi positive :

Lorsque j’ai lu avec l’attention dont elle est digne, l’exposition des principes et des motifs de la constitution offerte par le Comité, j’ai cherché dans cette exposition quelle idée on avait eu de la volonté générale, parce que de cette idée seule dérivait tout le reste.

La volonté générale proprement dite, et dans la langue de la liberté, se forme de la majorité des volontés particulières, individuellement recueillies sans une influence étrangère ; la loi ainsi formée consacre nécessairement l’intérêt général, parce que chacun réglant sa volonté sur son intérêt, de la majorité des volontés a dû résulter celle des intérêts.

Il m’a paru que le comité avait considéré la volonté générale sous son rapport intellectuel, en sorte que, la volonté générale, purement spéculative, résultant plutôt des vues de l’esprit que de l’intérêt du corps social, les lois étaient l’expression du goût plutôt que de la volonté générale…

En restreignant donc la volonté générale à son véritable principe, elle est la volonté matérielle du peuple, sa volonté simultanée, elle a pour but de consacrer l’intérêt actif du plus grand nombre et non son intérêt passif. »

L’essai de constitution qu’il lut ensuite renseigne moins sur les idées et la mentalité de Saint-Just. Cela ressemble à ces plans de vie que se font les écoliers, en réunissant de toute part les bonnes maximes.

Les deux discours du mois de mai, à huit jours d’intervalle, sur les subdivisions des départements et sur leurs administrations, sont très préoccupés de mesures à prendre contre le fédéralisme. Enfin le 30 mai, Saint-Just était adjoint au Comité de Salut public avec Saint-André et Couthon pour présenter les actes constitutionnels et prenait son rôle tellement au sérieux qu’Hérault de Séchelles écrivit un billet pour se faire envoyer dans les vingt-quatre heures les lois de Minos dont il avait le plus pressant besoin. Saint-Just ne pardonna jamais l’insulte à son sacerdoce, le plus grand crime en somme, dont, plus tard, il charge Hérault : « Nous nous rappelons qu’Hérault fut avec dégoût le témoin muet des travaux de ceux qui tracèrent le plan de la Constitution, dont il se fit adroitement le rapporteur éhonté[6]. »

À peine au Comité il sert à tout. Adjoint le 30 mai pour la Constitution, quinze jours après il est d’une commission administrative et militaire « en vue des mesures relatives aux opérations et aux besoins de l’armée dirigée contre les rebelles ». Il y est avec Delmas et Cambon. Le lendemain 16 juin, il est encore avec Cambon désigné rapporteur à la Convention sur ceux de ses membres qui sont en état d’arrestation, le 8 juillet on l’envoyait à la tribune, le 10 il entrait définitivement au Comité de Salut public, et par le manifeste du 10 octobre suivant il déclarait le gouvernement révolutionnaire jusqu’à la paix. Seulement, il ne s’agissait guère d’appliquer les principes et de gouverner selon soi-même. Loin de là, le député le plus épris de constitution était chargé de parler contre elle, d’ajourner indéfiniment le rêve, de se faire l’homme des réalités :

Dans les circonstances où se trouve la République, la Constitution ne peut être établie ; on l’immolerait par elle-même, elle deviendrait la garantie des attentats contre la liberté parce qu’elle manquerait de la violence nécessaire pour les réprimer.

Le gouvernement présent est aussi trop embarrassé. Vous êtes trop loin de tous les attentats ; il faut que le glaive des lois se promène partout avec rapidité, et que votre bras soit partout présent pour arrêter le crime.

Il est impossible que les lois révolutionnaires soient exécutées si le gouvernement lui-même n’est constitué révolutionnairement.

Vous ne pouvez point espérer de prospérité si vous n’établissez un gouvernement qui, doux et modéré envers le peuple, sera terrible envers lui-même par l’énergie de ses rapports : ce gouvernement doit peser sur lui-même et non sur le peuple. Toute injustice envers les citoyens, tout acte de trahison, toute indifférence envers la patrie, toute mollesse y doit être souverainement réprimée.

Il est intéressant d’observer dans son rapport suivant combien son internationalisme est peu développé :

Il est impossible que l’utilité des rapports du droit des gens soit toujours réciproque. Nous n’avons dû considérer premièrement que notre patrie. On peut vouloir du bien à tous les peuples de la terre, mais on ne peut, en effet, faire du bien qu’à son pays.

Votre Comité, convaincu de cette vérité, n’a vu dans l’Univers que le peuple français.

Dès lors il est au pouvoir et, qu’on le partage en trois ou en douze, c’était bien la dictature. Il est inutile de rappeler la nature de ce pouvoir, ce qu’était à cette date un membre des comités de gouvernement, du grand Comité, du Comité du Salut public de l’an II. On connaît la tâche et l’élévation de ces hommes « jetés à une distance infinie du cours ordinaire de la vie ». Quel rôle joua Saint-Just parmi eux, que furent ses titres et sa fonction ?

Instruction publique, direction de l’esprit public, législation, police générale, répond M. Levy-Schneider qui pénétra récemment au Comité de Salut public avec son conventionnel Jean Bon Saint-André. D’autre part, les signatures révèlent surtout « des arrêtés concernant l’armée et pour des incarcérations de généraux ». Un discours[7] enfin, sur les fonds secrets, nous le découvre instruit des finances et de la diplomatie comme un homme qui s’estime au centre des choses et déterminé à ce qu’elles aboutissent de toute part à lui. Son rôle au Comité semble très important si l’on considère que Robespierre disparaît volontiers, et qu’au reste, il possède entre collègues un bien moindre ascendant. Couthon n’a de valeur que par les deux autres, ne laisse à Carnot qu’ « un souvenir insignifiant ». Billaud-Varennes et Collot d’Herbois sont des secrétaires accablés par la correspondance avec les sociétés populaires. On me permettra d’éliminer Barère. Prieur de la Marne et Saint-André, toujours en mission, ne sont pour ainsi dire plus du Comité. Restent Lindet, Prieur de la Côte-d’Or et Carnot, c’est-à-dire le ministre des subsistances, le ministre de la guerre et le chef d’État-major général. Saint-Just n’a pas été le ministre de ceci ou de cela, mais par la force des choses, par son esprit d’initiative et de détail, par son dévouement passionné à la République, avant toute ambition personnelle (et l’admirable docilité de ses départs en témoignera toujours pour lui) ; aussi, nous l’avouons enfin, par cette défiance « qui est au sentiment de la liberté ce que la jalousie est à l’amour[8] » — nous le trouvons en posture de maître, tranchant ici ou là selon les besoins, avec une telle compétence, une telle autorité de fait, qu’elle en emportait l’autorité de droit. Nous savons que l’attitude a frappé les collègues parlant du bureau de Police générale ; Prieur disait : « Robespierre semblait faire là un essai de tyrannie de concert avec le cul-de-jatte Couthon et l’ambitieux Saint-Just qui ne pouvait se taire sa supériorité sur ses deux accolytes et qui probablement avait des vues personnelles. » C’est l’impression qu’il donne à tous. Michelet entrevoit souvent au delà de thermidor des « embarras d’avenir » pour Robespierre. Barère déclare Saint-Just « taillé sur un patron plus dictatorial et plus capable de révolutionner ». Quant à Levasseur, c’est au présent même qu’il lui donne la prééminence dans les affaires. Saint-Just n’eut pas, n’aurait jamais la popularité de Robespierre, mais depuis quelques temps l’autorité se passait de la sanction populaire, et l’on ne peut nier qu’il allait grandir aux armées. Il sentait chez ses collègues une estime qu’ils refusèrent toujours à l’incapacité de l’autre et il faut reconnaître que, la dictature admise en principe, comme Saint-Just, disent-ils, tenta de les y préparer, après la candidature de Robespierre aucune autre ne s’imposait comme la sienne. Si Robespierre était le premier citoyen de la République, Saint-Just se savait trop évidemment supérieur au premier.

Fut-il donc ambitieux, marchait-il de propos délibéré à la dictature ? Nous ne l’en défendrions pas, trouvant comme Denys de Syracuse, que la tyrannie est « une belle épitaphe », et Saint-Just appelait suffisamment les choses par leur nom pour que nous soyons en outre édifiés. Il leur a proposé comme il savait le faire, c’est-à-dire par voie de sommation et « prenant des notes sur les paroles de chacun des opinants », de remettre le sort de la France « à une destinée particulière » selon Toulougeon ou, selon les mémoires de Carnot, « à des réputations patriotiques ». Avec sa décision habituelle, il s’acquitte de cette forte démarche et nomme immédiatement Robespierre.

Dans sa réserve, en outre, son attitude si surveillée, ne retrouve-t-on pas les distances de certain accueil reçu par Decrès à Toulon, l’avertissement de qui se garde pour le rang suprême ? Soit, il fut donc ambitieux, si l’on retient, d’ailleurs, qu’on n’a jamais rien fait en ambition par seule ambition. Vouloir pour vouloir, par avidité pure, vouloir par jeu, cela serait trop fort. Un ambitieux, s’il souscrit à sa fortune plus qu’on n’a l’habitude de donner, doit avoir au moins l’illusion, le goût d’une œuvre. À cet égard, nous savons qu’on ne trouve pas Saint-Just en défaut et Courtois, lui-même, a su faire la distinction :

Les meneurs des comités favorisent la dictature de Robespierre parce qu’elle fonde la leur ; ce n’est pas pour l’exercer isolément, ni au même titre que Robespierre ; c’est pour réaliser leur chimère, qui était le nivellement, la sans-culottisation générale, par l’extinction des richesses et la ruine du commerce[9].

Voilà donc très nettement l’acte énonciatif des faits imputés à Saint-Just et sa quote-part d’accusation dans ce qui est appelé par Courtois « le procès du 9 thermidor ». C’est la dictature qu’on eut à craindre et le genre d’ambition qu’on ne peut lui refuser.

Certaines querelles de prairial et de germinal achèvent de renseigner sur le ton de Saint-Just au Comité, car le sang-froid est chez lui une vertu acquise, voulue. « Calme-toi, disait-il à Robespierre ou Lebas, l’empire est aux flegmatiques. » Un de ses compatriotes qui le suit en mission en fait l’aveu complet : « Autant il était liant et sociable dans les affaires privées, autant il était quelquefois irascible, sévère et inexorable quand il s’agissait de la patrie. Alors il devenait un lion, n’écoutant plus rien, brisant toutes les digues, foulant aux pieds toutes les considérations et son austérité inspirait la crainte à ses amis, et lui donnait un air sombre et farouche et des manières despotiques et terribles qui le forçaient ensuite à réfléchir lui-même avec effroi sur les immenses dangers de l’exercice du pouvoir absolu pour ceux dont la tête n’est pas aussi forte que le cœur est bon. » Barère a dit que Thuriot donna sa démission du Comité parce qu’il ne supportait plus les querelles continuelles avec Saint-Just. Prieur parle d’un grand éclat en germinal, peu de temps après la mort de Danton, d’une mauvaise querelle que Saint-Just fit à Carnot et qui laissait stupéfait un témoin étranger au Comité.

Vers le commencement de Floréal, nouvelle altercation plus vive encore. Saint-Just attaqua tous les membres du Comité qui dirigeaient les affaires de la guerre et manifesta contre eux son animosité dans les termes les plus amers. Il s’agissait cette fois des poudres et des salpêtres, c’était à mon adresse. Robespierre prit parti pour son ami et blâma la conduite de plusieurs représentants auprès des armées. Carnot répliqua avec fermeté, puis prenant l’offensive, il dévoila énergiquement les desseins ambitieux de nos accusateurs et leur reprocha des actes de cruauté. Saint-Just entra dans une fureur extrême ; il s’écria que la République était perdue si les hommes chargés de la défendre, se livraient à des récriminations de ce genre.

— C’est toi, dit-il à Carnot, qui es lié avec les ennemis des patriotes ; sache qu’il me suffirait de quelques lignes pour dresser ton acte d’accusation et te faire guillotiner dans deux jours.

— Je t’y invite, répondit froidement Carnot, je provoque contre moi toutes tes rigueurs. Je ne te crains pas ni toi, ni tes amis, vous êtes des dictateurs ridicules.

Saint-Just de plus en plus exaspéré, demanda sur-le-champ, et en présence même de son adversaire, son expulsion du Comité. C’était un arrêt de mort : témoin l’exemple de Hérault de Séchelles.

Mais Carnot se contenta de répondre avec un terrible sang-froid :

— Tu en sortiras avant moi, Saint-Just.

Puis se tournant vers Couthon et vers Robespierre.

— Triumvirs, ajouta-t-il, vous disparaîtrez.

Saint-Just sortit en menaçant. Robespierre, épuisé par cette lutte qui avait été longue, se trouva mal. Le Comité était frappé de stupeur. Néanmoins il sembla prendre parti pour Carnot contre ses trois adversaires. Carnot, persuadé que ceux-ci allaient préparer une tentative pour se rendre maîtres du gouvernement, proposa aux Comités réunis de les gagner de vitesse en accusant Robespierre devant la Convention, de faire arrêter Henriot et de dissoudre la Commune. Cet avis ne fut pas écouté et peut-être agit-on prudemment. Robespierre était alors au plus fort de son ascendant. Je suis encore à comprendre que la sortie courageuse de Carnot ne lui ait pas coûté la tête[10].

Le défi ira s’accentuant pendant les dernières décades. « Saint-Just entrait souvent vingt fois dans une séance du soir et ne parlait que par sentences et par colère. » Enfin la nuit du 8 au 9 thermidor parmi ces collègues « en train d’improviser la foudre », selon son expression, il a fait de l’arrogance un genre de l’héroïsme : « Tu prépares un rapport, lui dit Collot, mais de la manière dont je te connais, tu as sans doute fait notre acte d’accusation. » Saint-Just alors se releva avec audace : « Eh bien oui, dit-il, tu ne te trompes pas, Collot, je rédige ton acte d’accusation » ; puis se tournant vers Carnot : « Tu n’y es pas oublié non plus et tu t’y verras traité de main de maître. » Saint-Just exagérait : loin pourtant, d’être aussi modéré que le veut Michelet, ce rapport ne demandait aucune tête, et l’imprudence après une telle menace, est de l’avoir, contre sa promesse, tenu dissimulé. Il y eut quelques fois chez Saint-Just de ces absences de scrupules. On dit qu’il avait beaucoup lu Machiavel.


  1. 29 novembre 92.
  2. 29 novembre 92.
  3. À peine quelques paroles telles que l’ironique motion de faire imprimer par Roland un discours de Robespierre aux frais de son « bureau de formation de l’esprit public ». On poussa la gaieté jusqu’à l’envoyer au ministère faire la proposition. On aimerait savoir si Mme Roland a reçu le visiteur.
  4. 28 janvier Sur les attributions du Ministre de la guerre, réponse à un rapport de Sieyès.
  5. Aulard. Actes du comité de S. P.
  6. 11 germinal.
  7. Revue rétrospective, 2e série, t. IV.
  8. Robespierre.
  9. Rapport du 16 nivôse an III.
  10. Prieur. Mémoires de Carnot.