Saint-Just (Lenéru)/3

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Grasset (p. 67-116).

III

LES ANTÉCÉDENTS

J’ai vingt ans ; j’ai mal fait ; je pourrai faire mieux.
Préface d’Organt.


Il arrivait du Soissonnais avec la députation de l’Aisne, avec Debry, Quinette et Condorcet. Il n’y était pas né[1], mais Blérancourt où il vivait le reçut à l’âge de quelques mois. M. de Saint-Just abandonnait alors — 1768 — l’état militaire et le grade tout plébéien de maréchal des logis aux gendarmes d’ordonnance du duc de Berry. Car malgré ses nom et prénoms d’aristocrate, son fils Louis-Antoine Florelle n’est point issu de famille noble, comme le reprochaient Salles et Camille Desmoulins au chevalier de Saint-Just.

À Blérancourt aujourd’hui, si l’on avoue ses intentions d’historien, on vous interroge aussitôt : « Êtes-vous pour ou contre ? » Et jamais, dans sa maison paternelle, il semble qu’on ne pourrait penser mal d’un fils. On sent encore une telle garde autour de cette mémoire, un tel dévouement, qu’on se demande si la postérité ne vaut pas vraiment qu’on meure pour elle. Ce village de Saint-Just grand et blanc, avec des portails, des grilles, des maisons à fronton sur un bouquet d’arbres et la porte monumentale, ouverte sur le ciel du château disparu, a, dans sa réduction, toute la noblesse de la vieille France. Ce n’est pas le berceau d’un conventionnel : c’est la Ferté-Milon.

Il semble qu’elle n’ait point manqué de prestige pour ses concitoyens, l’ancienne famille de receveurs domaniaux du château de Morsain, dont M. de Saint-Just après sa retraite venait retrouver le berceau et la charge héréditaire, car nous voyons, après un incident à la romaine de l’histoire du jeune homme, le maire de Blérancourt lui dire gravement : « J’ai connu votre père, votre grand-père et votre tayon[2], vous êtes digne d’eux ». Ce père avait cinquante ans à la naissance de Saint-Just, la mère, et c’était le premier enfant, en avait passé trente. Veuve dix ans plus tard, il ne paraît pas qu’elle non plus fût étrangère aux procédés énergiques si l’on en juge par ses moyens de coercition. C’est près d’elle, entre deux sœurs, que grandit le futur conventionnel dans une maison sur la route de Noyon, à l’angle de la rue de la Chouette. Il y avait un jardin et une charmille où l’on dit qu’il écrivait tant. Allée rigide et noire de ses rêves inflexibles, l’ombre de cette charmille demeure au talent de Saint-Just.

Saint-Just fut élève des Oratoriens de Soissons et bon élève, paraît-il, on nous dit même remarquable, ce qui est très possible étant donné ses précocités d’intelligence et d’ambition. Mais nullement élève sympathique, déjà on ne l’aimait pas. « Il s’isolait trop et mettait sa violence excessive, comme plus tard sa hauteur, au service de cet isolement, il infligeait de sévères corrections à l’imprudent qui le tourmentait dans ses accès de rêverie. » Peut-être ces souvenirs d’un ancien condisciple, d’un vieillard, interrogé par le premier biographe, sont-ils atteints par la légende. Mais la légende est aussi une partie de l’histoire, il faut respecter les droits qu’un homme s’y est acquis. On nous dit qu’un jour ayant rimé des vers irreligieux, il recevait cette dangereuse et alléchante prédiction : qu’il serait « un grand homme ou un grand scélérat ».

Ce qui n’est plus de la légende, bien que l’événement ne figure pas dans les biographies et qu’une main soigneuse semble avoir retranché de l’histoire le témoignage d’un dossier, est l’affaire sur laquelle nous nous étendrons parce qu’elle nous apporte et, pour ainsi dire, à elle seule, des renseignements privés de tout premier ordre sur un homme qui semblait n’avoir été mis au monde qu’aux seules fins de vie publique. Elle nous découvre un Saint-Just non plus aux prises avec les « citoyens » et les électeurs éternellement révélés par les documents relatifs à cette jeunesse, mais entouré d’amis, de voisins, d’une famille. « L’affaire Saint-Just » est un tel bonheur psychologique arrivant à la biographie du conventionnel qu’on s’écrie d’horreur au pieux vandalisme qui a souhaité sa disparition[3]. Grâce à elle la vie du révolutionnaire, auquel on ne pouvait reprocher que des antécédents un peu fades, sera d’un bout à l’autre égale en style, curieuse, menaçante, anormale. Dilettantisme à part, peut-être rendrait-on mieux à Saint-Just ce qu’on lui doit ; en acceptant telle quelle l’aventure et reconnaissant que, si le jeune homme a très mal commencé, il faut lui savoir gré de cette puissance de conversion égale en brutalité, en soudaineté, à la manière habituelle dont il procédait.

Le dossier de cette affaire nous présente encore un Saint-Just très jeune, prenant son parti de ne point justifier, de ne point expliquer « une sottise », se tirant de sa vilaine histoire le plus exemplairement du monde, à cela près qu’il applique ses loisirs et les méditations cellulaires au plus grand amendement d’un poème licencieux.

Voici la lettre que reçut un jour « Monsieur le Chevallier d’Évry, officier au garde, en son hôtel rue Vantadour » :

Monsieur,

Je me trouve dans une peine incroiable et j’espere que vous voudrez bien vous preter a ladoucir et me rendre service. Mon fils et venue passer chez moi quinze jours, et il en ai parti la nuit (de) Vendredi au Samedi dernier a mon inseu pour ce rendre a Paris, emportant avec lui une ecuelle d’argent neuve, marqué a une E et une R ; un goblet d’argent a pied relevez en bosse marqué au nom de S.-Just ; une timbale a tenir une demi bouteille, le pied et le bord doré marqué au nom de Robinot curé de décize ; trois tasses très fortes dargent ; des paquets de galon dargent, une paire de pistolet garni en or, une bague fine faite en rose, et plusieurs autre petite chose en argent, tous lesquels objets il c’est aproprié sans que je m’en suis appercu ; vraisemblablement dans la vue de sans defaire et de ce procurrer de largent pour en faire mauvais usage. Comme ces procedes m’afflige, beaucoup et que jai interest de taché de me faire remettre tous ces bijoux et prevenir a l’avenir et arreter le cours de linconduite de mon fils, je vous serez oblige, Monsieur, de vouloir bien vous donner la peine de voir Monsieur le Lieutenant de Police et d’obtenir de lui un ordre pour faire recherche tou de suite de mon fils et lui faire remettre les effets qu’il a emporté, et ensuite le faire mettre en lieu de sûreté pour ne plus exposer a agir aussi mal et lui donner le temp du repentir de sa faute. Je vous prie, Monsieur, de ne pas perdre un moment pour donner satisfaction a une mere justements affligé et qui se trouve dans la plus grande douleur et jaurez soins de vous remettre les debourcé que vous aurez fait ; je vous prie de mener la chose avec la prudence que je connois ; vous sentez que je ne veux pas perdre mon fils, mais seulement de le mettre dans le cas, et lui donner le loisir de reconnaître sa faute et den avoir du repentir. Je serez fort reconnaissante, Monsieur, des peines que vous voudrez bien prendre. J’ai l’honneur detre parfaitement,

Monsieur

Votre humble et tres obeissante servante,

Robinot, veufue de Saint-Just.

À Blerancourt, ce 17 septembre 1786.

Mme de Saint-Just reçut peu de jours après des nouvelles de son fils, mais ce ne fut point par le Chevalier d’Evry.

Teneur de l’adresse :

À madame,
Madame de Saint-Just
À Blérancourt, par Noyon, en Picardie
(timbre de l’adresse) à Sceaux.
Ce 20 septembre 1786
Madame,

Une partie de campagne à Sceaux m’a empêché de vous écrire plus tôt pour vous tranquilliser sur le conte de monsieur votre fils. Je suis la cause innocente de la sottise qu’il a faite. Il y a quelque temps je le guéris d’un mal à la tempe très dangereux et nouveaux pour tous mes confrères en médecine que j’interrogeai à ce sujet. La guérison se montait à deux cent francs qu’il ne m’avait point payé (sic) ; malheureusement je l’ai pressé, mais vous savez qu’à Paris lon est si souvent trompé qu’il faut bien prendre garde à soi, monsieur votre fils craignait de vous alarmer en vous demandant deux cents francs pour un médecin, il a été chez vous et il en a emporté de quoi me satisfaire. Il a vendu pour deux cents francs d’argenterie et me les a porté à Sceaux. Il m’a fait l’aveu de tout et m’a dit que de sa vie il n’oserait reparaître à vos yeux, mais qu’il aimait encore mieux cela que de passer pour un fripon à vos yeux. J’ai couru chez le juif qui lui a acheté l’argenterie. Malheureusement il avait tout jetté en fonte, excepté un gobelet que j’ai eu pour 39 livres. Je l’ai remis à monsieur votre fils qui m’a promis de vous le renvoyer avec deux pistolets et une bague. Monsieur votre fils s’est présenté à l’Oratoire où lon l’a fort mal reçu. Il me dit qu’il a été dissuadé par des religieux de votre pays. Je vous avouerai, madame, quoiqu’il dise, que cet état lui convient très peu, j’ai cru remarquer en lui de grands talents pour la physique et médecine, et si vous faisiez bien vous l’engageriez à prendre un état dans lequel il se distinguera un jour à coup sûr, mais il y a un inconvénient. Je ne vous conseillerai pas de le faire travailler de quelques mois, il a le sang calciné par l’étude, et son mal de tempe qui commence encore à le reprendre ne vient que de là. Voici le régime qu’il lui faut garder pendant trois mois : ne vivre que de laitage et de légume, ne point boire de vin absolument, et se couvrir beaucoup la nuit afin de suer, et l’empêcher d’étudier autant car s’il continue, il n’a plus un an à vivre. L’intérêt que je prends à qui vous regarde de si près, madame, m’engage à lever tous les voiles et à vous dire la vérité. Il faudrait aussi qu’il fit usage d’une poudre anti-emorragique tous les matins, pour purifier le sang. Cette poudre, de nouvelle invention, se vend à Paris deux louis la boîte, et il en aura pour un siècle.

Je n’ai pu le faire résoudre à retourner chez vous mais, madame, écrivez en sorte de le faire revenir, car il persiste ; il veut aller s’embarquer à Calais, sans doute il en ferait le voyage à pied, ce qui enflammerait encore son sang davantage et il n’y arriverait point. Il m’a défendu de vous écrire, de vous dire son adresse, mais la voici : Hôtel Saint-Louis, rue Fromenteau. Écrivez-lui, mais amicalement, car il est d’une sensibilité comme je n’en ai point encore vu. Vous aurez même raison de ne pas perdre de temps, car il doit partir le 7 ou le 8 octobre. Il sait mon adresse, et s’il a besoin de mes services il pourra m’écrire. Je serai fâché, Madame, que vous me remboursassiez l’argent que j’ai rendu au Juif pour le gobelet. Je vous le rendrais gratuitement pour prix de l’estime que j’ai conçus pour vous sans vous connaître.

J’ai l’honneur d’être, madame, avec le plus profond respect votre très humble et très obéissant serviteur.

Richardet.

Devant cette explication de tout, M. Hamel n’en revient pas de la malignité des adversaires. Mme de Saint-Just y fut moins prise. Elle ne crut ni au médecin ni au mal de tempe si dangereux et si nouveau, ni à la poudre de quarante francs, ni au danger mortel de faire étudier M. son fils. Elle retourna la lettre au chevalier d’Évry, qui l’adressait ainsi au Lieutenant de Police :

Monsieur,

Je joins ici la lettre de Mme de Saint-Just, la mère, que vous désirez ; je ne vous l’ai point envoyée ne croyant pas qu’elle vous fut nécessaire, d’après celle que j’ai eu l’honneur de vous écrire, vous verrez que la mère désire que son fils soit arrêté et mis dans une maison de force pour le punir de ses fautes. Je me joins à elle, monsieur, pour vous prier de faire arrêter le plus tôt possible le jeune homme qui, vivant sur les effets qu’il a emportés à sa mère, s’en trouvera totalement dépourvu pour peu que l’on tarde.

Je joins aussi une autre lettre écrite à sa mère par un soi-disant médecin de Sceaux. Je crois cette lettre contrefaite, le jeune homme n’ayant point été malade, et ne tendant qu’à vouloir pallier sa faute aux yeux de sa mère, en se servant de ce prétexte.

J’ose vous rappeler aussi, monsieur, que le commissaire `Chenu est déjà instruit des faits.

J’ai l’honneur d’être votre très humble et très obéissant serviteur.

Ch. d’Evry.

P.-S. — J’oubliais de vous dire que je crois que M. de Saint-Just le fils a vingt ans.

Ce vendredi soir 29 septembre 1786.

Il en avait exactement dix-neuf, et une justice à lui rendre est que, dans son interrogatoire, il n’invoque pas une fois cette lettre, dont l’écriture est renversée[4], ni ce médecin, lequel ignore l’orthographe des mots techniques et qui, tous deux, ont si fort persuadé M. Hamel.

Ce qu’on entrevoit à l’origine de cette fuite, ce sont de préalables violences, des scènes domestiques, sommations de liberté, peut-être, et menaces de la part du fils, résistance et autorité de la mère, avec sans doute le détail des vivres coupés — d’où le cambriolage d’argenterie — car, plus tard, lorsque d’emprisonneur M. d’Évry se trouve emprisonné, parlant du « scélérat » Saint-Just, il rappelle « sa conduite atroce envers sa mère qu’il avait maltraitée par ses discours, par ses menaces ». Nous savons pourtant, par un autre mot du chevalier, que Mme de Saint-Just aimait « infiniment » son fils.

Mais celui-ci se montre alors préoccupé de son avenir. Il ne semble pas être allé chercher, rue Fromenteau, uniquement la vie des mauvais lieux. Plus tard il s’enragera, écrira une lettre de forcené — qu’il n’a point envoyée — parce qu’il ne peut rester à Paris quand Desmoulins, quand les autres y sont : « Il est malheureux que je ne puisse rester à Paris. Je me sens de quoi surnager dans le siècle. Ma palme s’élèvera pourtant et vous obscurcira peut-être[5]. » En 85 son interrogatoire nous le montre en démarches pour être présenté aux gardes du comte d’Artois, « en attendant qu’il soit assez grand pour entrer dans les gardes du corps ». Nous voyons aussi qu’il s’est trouvé des dispositions pour la physique et la médecine ; enfin, il s’est présenté aux Oratoriens dont il fut mal reçu.

Saint-Just pris est interrogé le 6 octobre. Voici le procès-verbal :

6 octobre 1786.
Interrogatre subi
par le sr de St Just.
Commre Chenu.

Interrogatoire subi par devant nous, Gilles Pierre Chenu, Commissaire au Châtelet de Paris et Censeur Royal.

Par le Sr de St Just, à nous amené par le Sr de St Paul, Inspecteur de Police.

En exécution des ordres à nous adressés, à quoy nous avons procédé ainsy qu’il suit.

Du Vendredy six octobre mil sept cent quatre vingt six, neuf heures du matin.

Premièrement enquis de ses noms, surnoms, âge, qualités, païs et demeure.

A dit, après serment par luy fait de dire vérité, et qu’il a promis de repondre cathégoriquement, se nommer Louis de Saint-Just sans qualité ny état, natif de Décize en Nivernais, âgé de dix-neuf ans, demeurant ordinairement à Blérancourt en Picardie, chés la Dame sa mère, et de présent à Paris, logé hôtel Saint-Louis, rue Fromenteau.

Interrogé pourquoy et depuis quand il a quitté la maison maternelle :

A dit qu’il a quitté la maison de la Dame sa mère, il y a environ cinq semaines, parce qu’elle l’a envoyé à Paris.

Interrogé si en quittant la maison de la Dame sa mère il n’a point emporté une écuelle d’argent neuve marquée de la lettre T., etc., etc.

A dit qu’il a emporté lesdits objets, et qu’il ne les a plus, et qu’il les a vendus.

Interrogé à qui il les a vendus : A dit qu’il les a fait vendre par un commissionnaire qu’il a trouvé dans un café.

Interrogé où sont ses effets, a dit qu’il n’en a point, n’en ayant point emporté avec lui.

Interrogé de quoi il vit à Paris :

A dit qu’il vit chez un traiteur auquel il a payé avec l’argent qu’il a touché de la vente des effets susdits.

Interrogé ce qu’il comptait faire après avoir dissipé ledit argent[6] :

A dit qu’il est au moment d’être placé dans les Gardes de M. le Comte d’Artois, en attendant qu’il soit assez grand pour entrer dans les Gardes du Corps.

Interrogé s’il a été présenté à cet effet :

A dit que non, mais qu’il est sur le point de l’être.

Interrogé pourquoy il n’est point retourné chez la dame sa mère :

A dit qu’il n’a pas osé.

Interrogé s’il veut croire les témoins qui ont connaissance des faits :

A dit qu’il ne peut y en avoir.

Interrogé s’il a jamais été en prison :

A dit que non.

Lecture à luy faite dudit interrogatoire et de ses réponses. A dit ses réponses contenir vérité, y a persisté, et a refuser de signer, de ce requis suivant l’ordonnance, et nous commissaire susdit avons signé en notre minute.

Pour copie
le commissaire
Chenu.

Nous voyons par les lettres du chevalier d’Evry à M. le Lieutenant de police, alors M. de Crosne, et par les bons du baron de Breteuil, secrétaire d’État et ministre de la maison du Roi[7], que Saint-Just est arrêté et incarcéré en vertu d’un ordre anticipé et provisoire du Lieutenant général de Police, que devait remplacer la lettre de cachet signée du Roi et du secrétaire d’État. C’est donc « sous le bon plaisir du ministre » que le jeune homme est conduit à la maison de la Dame Marie, maîtresse de pension à Picpus. M. de Crosne, informé « que sa mère n’était point aisée, n’ayant que le nécessaire pour vivre avec ses autres enfants », avait assuré M. d’Evry que cette maison ne serait pas plus chère que Saint-Lazare et serait aussi sûre.

Les registres de la Préfecture de Police ont été préservés de l’incendie. On lit au terme XII, page 169 :

Le sieur de Saint-Just, enfermé sur la demande de sa mère, pour s’être évadé de chez elle, en emportant une quantité assez considérable d’argenterie, et autres effets ainsi que des deniers comptants.

Ordre du 30 septembre 1786 donné par l’intermédiaire de M. le chevalier d’Evry. Dame Marie.

M. Lenôtre a retrouvé cette singulière maison de force pour fils de famille, tenue par une dame bien élevée, Mme de Sainte-Colombe ; « C’est l’étrange et bel hôtel, aujourd’hui abandonné, dont on voit encore, rue de Picpus, à l’angle du boulevard Diderot, derrière d’épaisses murailles, les hautes fenêtres à fortes grilles et les terrasses en ruine[8]. » Nous avons eu la curiosité de rechercher quelle compagnie Saint-Just y trouva. Elle n’était pas plus nombreuse que brillante. Je découvre quatre « sieurs » enfermés sur la demande de père, mère ou femme, l’un pour « s’être fait chasser de chez tous les marchands où on l’avait placé ». Le milieu n’est pas aristocratique.

La pension de Saint-Just y est de 800 francs, dont les quartiers sont payés par l’intermédiaire de M. d’Evry. Il avait été spécifié qu’on ne donnerait au jeune homme que « son nécessaire indispensable ». Voici, en effet, le montant de sa dépense d’après un reçu de la dame Marie.


AVANCES FAITES POUR M. DE SAINT-JUST
2 paires de souliers. 11 fr.
Boîte à poudre, peigne et pommade 3 12
Frais de voyage 15
Argent donné 12
Pour le domestique qui l’a conduit et celui qui l’a servi 9

Total 50 fr. 12


Saint-Just resta six mois à Picpus. Si simple que nous le montre son interrogatoire, ayant pris son parti de tous les aveux, cette pièce ne nous renseigne guère quant à son repentir. Mme de Saint-Just n’en sut pas davantage : « J’aurais bien désiré, écrit-elle au chevalier d’Évry, que cette circonstance ait occasionné à mon fils du repentir de sa faute et qu’il en ait fait paraître du regret. J’ai vu avec une nouvelle peine et par votre lettre et par la sienne, qui y était jointe, qu’il a regardé avec indifférence l’événement auquel il s’est exposé. Mais il faut espérer que sa détention dans une maison de force lui inspirera par la suite de meilleurs procédés, et qu’en reconnaissant ses torts il cherchera à user de sa raison pour se mettre à portée de me donner plus de satisfaction et à se procurer un état solide[9]. »

Cette question d’un « état solide » était, croyons-nous, la grande affaire du moment. Nous verrons sa sœur s’inquiéter également de lui trouver plus de « stabilité » dans les projets : garde du corps, oratorien, physique et médecine. Sa famille lui découvrira autre chose en attendant que le destin s’en charge.

Mme de Saint-Just achevait :

Je verrai par la suite comment il se comportera et s’il méritera assez mon affection pour que je le fasse sortir de sa retraite, à quoi je ne me déciderai jamais que d’après votre avis et le bon témoignage que vous me rendrez de lui et que je serai bien assurée qu’il se comporterait bien à l’avenir.

À l’égard des dettes qu’a faites mon fils, soit pour loyer de chambre, en emprunt, ou autrement, je vous prie de n’en rien payer et je ne veux point m’en charger en aucune façon. Il m’a déjà occasionné assez de dépenses inutiles et en pure perte, pour que je sois décidée à ne plus entrer dans ses folles dépenses. Ce sera son affaire quand il sera en âge de jouir de ses droits.

J’ai bien pensé qu’on ne retrouverait pas grand’chose de ce qu’il a emporté de chez moi. Vous verrez, monsieur, si vous pouvez savoir ce que le tout est devenu et l’emploi qu’il en a fait, qui sûrement n’aura été que très désavantageux, et puisqu’il n’y a que les pistolets[10] de retrouvés, je vous prie, monsieur, de les conserver jusqu’à ce que vous veniez à Nampcelle, et j’espère avoir l’honneur de vous voir et de vous remercier de vive voix de toutes vos bontés pour moi et des peines que je vous donne.

J’ai l’honneur d’être, avec le plus parfait attachement et la plus parfaite reconnaissance, monsieur, votre très humble et très obéissante servante.[11]

Robinot, veuve de Saint-Just.

Blérancourt, ce 18 octobre 1786.

À propos de cette intervention de leur compatriote et voisin, M. Hamel nous dit : « Il ne paraît pas que Saint-Just ait eu contre le chevalier la moindre animosité pour avoir été l’intermédiaire de sa mère auprès du lieutenant général de police. Il y eut entre eux, au contraire, des relations presque amicales. Le chevalier lui servait en quelque sorte de correspondant, lui transmettait les effets qui lui étaient envoyés par sa mère, payait ses menues dépenses, etc. » Oui, toutefois y avait-il une nuance, comme en témoigne cette autre lettre :

J’ai pris la liberté de vous envoyer il y a huit jours, par le carrosse, un petit paquet contenant six chemises. Je vous prie d’en faire donner seulement deux à mon fils, crainte qu’il ne vende les autres que vous aurez la bonté de garder pour les lui faire remettre quand il en sera nécessaire et à l’égard des bas de laine et une redingote dont il a besoin pour l’hiver, je vous serai obligée, Monsieur, de vouloir bien les lui faire acheter pour éviter les frais de port et de faire prendre du plus commun et du meilleur marché. Il est surprenant qu’il ne lui reste qu’un habit neuf et qu’il ait vendu le surplus. Il paraît qu’il faisait bien de la dépense et il faut qu’il sente aujourd’hui sa faute en ne lui donnant que son nécessaire indispensable.

Je suis aussi étonnée qu’il n’ait point fait l’aveu de ce qu’il a fait des effets qu’il a emportés de chez moi, peut-être le saurez-vous dans le particulier lorsque vous irez le voir, et qu’enfin il prendra quelque confiance en vous, monsieur.

Je le désire et qu’il donne par la suite des marques de regrets des peines bien sensibles qu’il m’a faites et qui sont cause que je ne puis me rétablir d’une fièvre quarte qui m’accable et qui me ruine le tempérament depuis plus de deux mois. S’il lui reste encore un peu de sentiment, il doit bien se reprocher les chagrins qu’il me fait éprouver et qui pourraient me causer la mort dans la situation où je me trouve. C’est bien mal payer de sa part la tendresse et l’affection que j’ai toujours eues pour lui. Dieu veuille qu’en reconnaissant son inconduite, il se mette à portée de réparer à l’avenir ses torts, et le mal qu’il me cause, ainsi qu’à mes autres enfants, qui heureusement sont pour moi d’une grande consolation et cherchent à adoucir mes peines par leur tendre attachement pour moi.

Je vous remercie, monsieur, de la part que vous voulez bien prendre à ma douleur qui est des plus amères et je vous prie de me continuer vos mêmes bontés. Soyez sûr de ma reconnaissance, ainsi que du parfait attachement avec lequel j’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très humble et très obéissante servante.

Robinot, veuve de Saint-Just.

À Blérancourt, le 7 novembre 1786.

Il semblerait donc que Saint-Just débuta mal avec le représentant de l’autorité maternelle, qu’il se montra défiant et sans doute rancunier. Après thermidor, réclamant sa liberté du Comité de Sûreté générale, M. d’Évry déclare avoir reconnu dès lors « le cœur vindicatif et corrompu de ce tyran[12] ». C’est pourtant une assez aimable lettre qu’il reçut trois mois plus tard de son prisonnier, avec un souci de bonne tournure qui dénote la liberté d’esprit et une belle humeur dans l’allusion à sa présente adresse, qui en font très bien une lettre d’honnête homme à honnête homme.

À Paris, ce 26 février 1787.
Monsieur,

Je vous demande mille pardons de n’avoir pas répondu plus tôt à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire. La fièvre me prit il y a quinze jours et ne me permit pas de prendre la plume. Toutefois, ça n’a rien été, et me voici presque aussi bien portant qu’auparavant.

Je vous remercie, monsieur, de vos avis ; la résolution de faire le bien les avait précédés et je les suivrai si je ne m’écarte point du plan que je me suis formé moi-même. Je viens d’écrire à maman, je lui envoie une lettre pour Rigaux. Je compte sur la réussite de cette démarche si toutefois je n’ai pas été devancé par d’autres. Vous m’aviez averti, dans votre lettre, qu’il convenait de faire adresser la réponse à maman, afin qu’elle vous la renvoyât ; c’était bien mon dessein, car je n’avais point envie du tout de lui donner mon adresse ; mais je vous remercie néanmoins, monsieur, de votre avis car je n’agissais peut-être en cela que pour mon intérêt et vous m’avez fait agir par bienséance. Cela prouve, monsieur, que vous voyez beaucoup mieux et plus finement que moi. En revanche, je puis vous assurer de l’estime et de la reconnaissance la plus parfaite, parce qu’elles n’exigent point d’esprit.

J’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

De Saint-Just.

Saint-Just fait allusion aux démarches entreprises par sa famille en vue du fameux « état solide ». Sa sœur avait écrit à M. d’Évry :

Monsieur,

Les obligations que maman vous a sont sans nombre. Elle a tout lieu de croire que les bons conseils que vous avez bien voulu donner à mon frère aient fait un grand changement sur son caractère, puisqu’il revient au repentir de sa faute, et que, d’après les propositions que vous lui avez faites, il est enfin parvenu à choisir un état ; maman est charmée qu’il ait choisi le barreau parce que c’est un état où elle espère qu’il pourra faire quelque chose, pourvu qu’il y ait du goût ; vous avez bien voulu, monsieur, lui faire envisager les agréments et les désagréments de cet état ; par conséquent, il doit avoir de la stabilité. Il n’ignore point le peu de fortune que nous avons. Ainsi c’est à lui de s’en tenir à celui-là et de ne plus varier.

L’intention — de maman — n’est pas de le faire sortir à moins qu’il ait une place et qu’il puisse y entrer tout de suite.

Que ne puis-je faire naître en moi des expressions assez grandes pour vous marquer toute la reconnaissance de maman et vous marquer le respect profond dans lequel j’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très humble et très obéissante servante.

De Saint-Just.

De Blérancourt, le 14 février 1787.

La place était découverte. Mlle de Saint-Just envoyait en même temps cette lettre reçue par leur mère :

Soissons, le 16 mars.
Madame,

Pardon si j’ai tardé à vous faire réponse ; je voulais qu’elle fût aussi satisfaisante pour vous que pour moi, et l’envie de rapprocher un ami que je croyais perdu ne m’a rien fait épargner pour y parvenir.

Vous ne devez pas douter combien mon papa et moi aurions été charmés d’avoir Saint-Just à la maison, mais il doit savoir le peu de logement que nous avons, et comme je tâche de remplacer un clerc, ce qui nous en empêche absolument. Mais voici une réflexion que j’ai faite : Saint-Just désirant se faire avocat ne doit pas entrer chez le notaire, mais tout de suite chez le procureur, parce que la science du premier n’est qu’accessoire à celle du second. Me Dubois-Descharmes, procureur en cette ville, qui vient d’épouser ma sœur cadette au mois de janvier dernier, et à qui j’ai proposé de prendre St-Just comme pensionnaire, n’a pas balancé, et avec d’autant plus de plaisir que Saint-Just est mon ami, comme de ma sœur qui de son côté en est très charmée. Il sera le second clerc de quatre, car je puis dire sans partialité que mon beau-frère est un des plus occupés. Il trouvera dans le maître-clerc un jeune homme conforme à ses sentiments et avec la société honnête que je procurerai à Saint-Just et ses anciens amis, j’espère qu’il sera content de ma négociation.

Je crois devoir vous dire que la pension est de 500 francs. Je désire de tout mon cœur que mes petites démarches puissent vous être agréables. Heureux si je puis prouver mon amitié à Saint-Just et me mériter de votre part votre estime !

C’est tout le prix que j’attends de tous les petits services que vous me croirez capable de vous rendre.

J’ai l’honneur d’être, avec un profond respect, madame, votre très humble et très obéissant serviteur.

Rigaux l’aîné.

Je vous prie de faire agréer les mêmes assurances de mon respect à Mlle de Saint-Just, mon papa et mes sœurs en font autant que moi.

Cette lettre annonçait la fin de la captivité, et une autre y était jointe donnant les indications pour le retour.

Il ne faut donc plus penser, cher frère, qu’à faire des progrès dans l’état que vous allez embrasser pour achever de consoler maman. Elle en a grand besoin, car non seulement la fièvre, mais les chagrins qu’elle a essuyés l’ont mise dans cet état. Rien que sa situation doit vous rendre susceptible de faire de sages réflexions. Comme M. d’Évry doit venir à Nampeelle passer la fête de Pâques, elle lui mande de le prier de vouloir bien vous amener et que les dépenses qu’il fera qu’elle les lui remettra. Vous réitérerez encore combien maman est reconnaissante de toutes les bontés que Mme de Sainte-Colombe a eu pour vous et qu’elle lui en fait mille remerciements. Dites-lui mille choses gracieuses de notre part. N’oubliez pas de faire dire le jour que vous devez arriver à Blérancourt. Maman vous embrasse bien tendrement ma sœur ainsi que moi.

Je suis pour la vie (sic) avec toute l’amitié possible votre sœur.

De Saint-Just.

Cet avis fraternel de mise en liberté parut néanmoins un peu froid à Saint-Just. Il attribue cette manière « bien indifférente » de la lui annoncer aux inquiétudes que donne sa mère, il s’y reconnaît une part de responsabilités, mais déjà il ne fait point de phrases : « Il n’est pas possible de revenir sur le passé. Le seul remède en mon pouvoir est l’avenir. Puisse-t-elle avoir le temps d’en faire l’épreuve. »

Monsieur,
Paris, ce 27 mars 1787.

Voici, à ce qu’il me semble, le terme des peines que vous avez bien voulu prendre pour moi, mais je ne crois pas encore au terme des miennes, Voici la réponse de Rigaux telle que je l’attendais, mais la satisfaction qu’elle me cause est bien contrebalancée pour ce que me mande ma sœur. Maman, selon toute apparence, ne va que de mal en pis. Il est triste pour moi de ne pouvoir me dissimuler que je suis pour quelque chose dans sa maladie par le chagrin que je lui ai causé, mais il n’est pas possible de revenir sur le passé. Le seul remède en mon pouvoir est l’avenir. Puisse-t-elle avoir le temps d’en faire l’épreuve. Je ne sais pas quel est son état ; mais j’ai tout lieu de croire que l’on m’en dit encore moins qu’il n’y en a ; au reste, j’espère le connaître bientôt par moi-même. Triste espoir qui me fait craindre ma liberté, et avec d’autant plus de raison, que ma sœur me l’annonce d’une manière bien indifférente. Je ne sais si je dois attribuer à son trouble la liberté qu’elle prend de vous prier de m’emmener avec vous. Quant à moi, je suis si confus des peines que je vous ai données que je n’ose plus rien vous demander. Hors d’état de vous procurer ma reconnaissance autrement que par des paroles que j’estime fort vaines, je ne saurais que vous répéter encore, maladroitement peut-être, mais avec vérité, avec quels sentiments

J’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

De Saint-Just.

Outre ces lettres nous avons un document sur le futur procureur : le poème qu’il vient d’écrire. Organt semble bien devoir être rapporté à cette date, comme le faisaient déjà certaines traditions. En retarder la composition serait d’ailleurs méconnaître Saint-Just : quelques années plus tard, ce n’est pas Voltaire qu’il imite, c’est Montesquieu. Des biographes, contre-révolutionnaire et robespierriste également passionnés, l’un fait de ce poème une berquinade, tandis que l’autre a pour chaque page un rechange de pincettes. Un historien de la Gironde a cependant avoué son estime de la performance. « On ne peut méconnaître que ce soit une œuvre étonnante pour un jeune homme de dix-neuf ans : richesse et variété des pensées, légèreté et érudition du style, de la grâce alliée partout à la profondeur ; on y trouve tous les éléments d’un talent déjà mûr à sa naissance[13] », mais le critique ajoutera : « Cette plume qui est maîtresse d’elle-même, qui peut, qui sait tout dire, elle semble esclave d’une idée fixe : la lubricité ». Il est vrai, ce « poème ordurier » imite avant tout la Pucelle, et ne témoigne qu’ensuite d’un goût à manier les idées graves, d’une information de vocabulaire et d’une lecture si forcenée, qu’elle intéresse chez un page aux arrêts. Surtout nous sommes renseignés quant à la ténacité du jeune homme. Après les vingt chants de ce poème épique, fantastique, voire didactique, on reste persuadé que désormais Saint-Just fera tout ce qu’il voudra !

Pour nous et du point de vue où nous nous sommes placés, cet ouvrage nous intéresse par ses effets d’ironie[14].

Vois-tu le Temps ? Sa course fugitive
Nous avertit de jouir et d’aimer.
Écoute bien. La vie est une rose
Qu’épanouit et fane le Zéphyr,
Le char du Temps ne fait aucune pause
Que celles-là qu’il fait pour le plaisir.
Tout nous le dit : Oui, la vie est un songe
Les yeux fermés, rêvons tranquillement,
Par les erreurs le plaisir se prolonge
Et le sommeil est moins indifférent.
Dans les amours, passons notre jeunesse ;
Allons brûler à l’autel des plaisirs,
Et dans nos cœurs durcis par la vieillesse,
Préparons-nous d’aimables souvenirs.

Et surtout :

Je veux bâtir une belle chimère ;
Cela m’amuse et remplit mon loisir,
Pour un moment, je suis Roi de la terre ;
Tremble, méchant, ton bonheur va finir.
Humbles vertus, approchez de mon trône ;
Le front levé, marchez auprès de moi ;
Faible orphelin, partage ma couronne…
Mais, à ce mot, mon erreur m’abandonne ;

L’orphelin pleure ; ah ! je ne suis pas Roi !
Si je l’étais, tout changerait de face ;
Du riche altier qui foule l’indigent,
Ma main pesante affaisserait l’audace,
Terrasserait le coupable insolent,
Élèverait le timide innocent,
Et pèserait, dans sa balance égale,
Obscurité, grandeur, pauvreté, rang.
Pour annoncer la majesté royale,
Je ne voudrais ni gardes, ni faisceaux.
Que Marius annonce sa présence
Par la terreur et la clef des tombeaux ;
Je marcherais sans haches, sans défense,
Suivi de cœurs, et non pas de bourreaux.

Comme l’emprisonnement à Picpus, les rapports de Saint-Just et de Mme Thorin ont été passés sous silence dans la biographie de Hamel. C’est une brochure imprimée à Saint-Quentin en 1878 qui, une seconde fois, vint confirmer les allégations du premier historien. M. Abel Patoux avait retrouvé, aux archives de la commune de Blérancourt, quelques pièces relatives au divorce Thorin[15] et consulté la tradition locale.

Que le très jeune Saint-Just ait convoité la fille et l’étude de Me Louis-Antoine Gellé, notaire royal au baillage de Coucy-le-Château, qu’il ait été plus heureux à l’égard de la fille qu’à celui de l’étude, cela est, paraît-il, hors de doute. L’existence de ces relations paraît indéniable à Blérancourt, la tradition les affirme si énergiquement, qu’il serait impossible d’y relever une seule opinion divergente. Louise-Thérèse Sigrade Gellé épousait le 25 juillet 1786 Me François Thorin qui succédait à son beau-père et le 25 juillet 1793 elle fuyait à Paris rejoindre Saint-Just. M. Hamel, dans un article à la Révolution française[16], acceptait la brochure Patoux, laquelle, d’ailleurs, remettait au point cette affaire de séduction et, avant Hamel, affirmait que la jeune femme avait préparé sa fuite à l’insu de Saint-Just, dont elle n’aurait pas été reçue. Ces messieurs faisaient observer qu’à cette date du 25 juillet, Saint-Just était en mission. Ce n’est pas exact. Le 18 juillet, il est vrai, à la séance du Comité, il se fait désigner et, chose assez curieuse, désigner seul, pour une mission dans l’Aisne, l’Oise et la Somme ; mais il ne partit pas. On le retrouve chaque jour au Comité jusqu’à son départ pour l’Alsace, et s’il est assez délicat de passer outre à la discrétion de Saint-Just, je crois que Mme Thorin a tenu dans sa vie une place plus persistante qu’on ne l’a cru et, précisément, étant donné la légende, il n’est pas sans intérêt de le constater. Voici les deux lettres relatives à l’enlèvement.

Le 2 septembre 93, Thuillier, un ami de Blérancourt employé aux approvisionnements des armées, donne à Saint-Just des renseignements enthousiastes concernant ses bonnes opérations dans l’achat des haricots et des pois militaires, puis il dit :

J’ai des nouvelles de la femme Thorin et tu passes toujours pour l’avoir enlevée. Elle demeure hôtel des Tuileries, vis-à-vis des Jacobins, rue St Honoré. Il est instant pour effacer de l’opinion publique la calomnie que l’on a fait imprimer dans le cœur des honnêtes gens de faire tout ce qu’il convient pour conserver l’estime et l’honneur que tu avais avant cet enlèvement. Tu ne te fais pas idée de tout ceci, mais il mérite ton attention.

Adieu, mon ami, la poste me presse. Fais pour l’ami tout ce que tu lui as promis.

Ton ami pour la vie.
Thuillier

Hamel voit dans cette lettre l’acquittement de Saint-Just puisqu’on y donne l’adresse de la femme enlevée. Elle indique surtout, et nous nous en serions doutés, que Thuillier ne fut pas un confident. La réponse est non moins pourvue de discrétion :

J’avais reçu hier ta lettre ; je ne fais que l’ouvrir ayant été occupé sans cesse. Où diable as-tu rêvé ce que tu mandes de la citoyenne Thorin ? Je te prie d’assurer tous ceux qui t’en parleront que je ne suis pour rien dans tout cela. Je n’ai pas le temps de t’écrire fort au long. Voici l’essentiel : tu as écrit à Gâteau que le département t’avait demandé l’original de ta Commission. J’en ai parlé à Pache. Te plaît-il d’être administrateur des achats et des subsistances des armées ? Écris-moi là-dessus. On a reconnu en toi les qualités, la probité et l’intelligence nécessaires.

Adieu, si l’histoire que tu m’as fait s’est reproduite, tu voudras bien rendre témoignage à la vérité. Je vais, je crois, aller ces jours-ci aux armées.

Saint-Just partit en effet dans l’Est, et Mme Thorin le 8 octobre comparaissait devant le maire de Blérancourt pour l’affaire de son divorce. Aux tentatives de conciliation elle répond « qu’elle a commis une faute et qu’elle ne veut point en éluder les conséquences ». On avait fondé la demande sur l’incompatibilité de caractères, elle répond que « bien loin de s’opposer au divorce contre elle demandé, elle requérait que, si son mari ne s’y oppose pas, il fût converti en divorce par consentement mutuel, que son intention est bien formée malgré les représentations qu’on pourra lui faire, de ne rester que le moins longtemps possible l’épouse dudit Thorin ».

Il y a, il est vrai, les fiançailles avec Henriette Lebas, mais on est en droit de se demander si le besoin de créer une vie privée à Saint-Just, n’a pas conduit les historiens qui pénétraient dans l’intérieur Duplay où ils trouvaient Robespierre fiancé, Lebas fiancé et jeune marié, à conclure, entraînés par la série, à de troisièmes fiançailles. Il n’y a pas un document à cet égard, pas même un mot dans le manuscrit de Madame Lebas où elle raconte leur voyage à quatre en Alsace et s’étend si complaisamment sur les attentions que Saint-Just a pour elle. Pas un mot quand elle parle de leurs angoisses pour Lebas le 9 thermidor et de la course qu’elle fait avec Henriette à l’Hôtel de Ville pour revoir Lebas. Alors même qu’on rapporte des traditions orales, il y a quelque chose d’assez peu précis. M. Hamel dit « Saint-Just était fiancé en quelque sorte à la sœur de Lebas ». M. Stefane Pol, qui représente aujourd’hui la famille, dans son Conventionnel Lebas, ne prononce pas non plus le mot de fiançailles. Enfin Thuillier, qui cependant a suivi Saint-Just dans la mission d’Alsace, rapporte d’autres projets. La correspondance de Lebas nous fait d’ailleurs comprendre ce qui dut se passer. Il souhaita de tout son cœur le mariage d’Henriette et de son ami, il semble que la jeune fille l’ait également souhaité et Saint-Just, qui se dérobe comme il peut, après s’être livré on ne sait jusqu’à quel point, paraît jouer un rôle étrange lequel, à coup sûr, navre la pauvre Lebas. Ces lettres d’un intérêt tout privé sont bien à leur place ici, quoiqu’elles datent des missions.

Elles nous apprennent d’abord qu’on ne parlait pas librement avec Saint-Just : « Je n’ai personne ici avec qui je puisse m’entretenir de toi. Saint-Just n’a pas le temps de vous écrire, il vous fait ses compliments[17]. » Lettre suivante ; « Je suis très content de Saint-Just, il a de grands talents que j’admire et d’excellentes qualités. Il te fait ses compliments. » S’agit-il vraiment d’un futur beau-frère ? Lebas nous découvre au moins une certaine impatience de retour : « Je n’attends que la nouvelle d’un succès décisif pour partir avec Saint-Just qui est aussi bien impatient de revoir Paris. »

Saint-Just est presque aussi impatient que moi de revoir Paris. Je lui ai promis à dîner de ta main ; je suis charmé que tu ne lui en veuilles pas ; c’est un excellent homme ; je l’aime et je l’admire de plus en plus tous les jours. La République n’a pas de plus ardent, de plus intelligent défenseur. L’accord le plus parfait, la plus constante harmonie ont régné parmi nous. Ce qui me le rend encore plus cher, c’est qu’il me parle souvent de toi et qu’il me console autant qu’il peut. Il attache beaucoup de prix, à ce qu’il me semble, à notre amitié, et il me dit de temps en temps des choses d’un bien bon cœur.

Dans quelques mois, Lebas écrira d’autres lettres où seront perdues ses illusions affectueuses et son étrange simplicité à l’égard d’un Saint-Just « escellent homme », ils ne se quittent pas une heure, passent leurs jours, souvent leurs nuits, dans la même voiture où Lebas caresse mélancoliquement son beau chien et n’attend même plus une parole intime de son collègue : « Je n’ai avec Saint-Just aucune conversation qui ait pour objet mes affections domestiques ou les siennes » ; au début cependant Lebas espère encore[18] :

Nous sommes actuellement très bons amis Saint-Just et moi ; il n’a été question de rien. Nous avons sur-le-champ agi ensemble à l’ordinaire. Gâteau et Thuilliers ont paru très contens de cette bonne harmonie, ils en augurent bien, et nous aussi…

Recommande à Henriette de ne plus être si triste ; mais il est possible qu’une voix plus puissante que la mienne ait parlé. Tant mieux.

Mais Lebas est vite découragé :

Nous avons beaucoup de mal et menons une vie très dure. Ma position n’est pas agréable ; les chagrins domestiques viennent se mêler aux peines inséparables de ma mission. Cela mine mon existence… Mille amitiés à Henriette. Je n’ose parler d’elle à Saint-Just, c’est un homme si singulier !

Décidément il a rompu ; mais pourquoi ? M. Hamel nous découvre une raison tellement insignifiante[19] qu’on y verrait volontiers un prétexte. Ce qui paraîtrait plus sérieux, c’est qu’à cette époque le divorce de Madame Thorin est en bonne voie et sera prononcé un mois plus tard ; que Saint-Just revient d’ailleurs de Blérancourt, et qu’il n’est pas impossible de voir en cette première amie, « la jeune personne » dont parle Thuilliers « que le ciel semblait lui avoir destinée pour compagne et dont il s’était plu lui-même à former l’esprit et le cœur, loin des regards empoisonnés des habitants des villes ». Lebas écrit encore :

Je n’ai avec Saint-Just aucune conversation qui ait pour objet mes affections domestiques ou les siennes. Je suis seul avec mon cœur. Embrasse Henriette pour moi. Schillischem[20] me caresse beaucoup et je le lui rends bien.

Et puis :

J’ai reçu aujourd’hui, ma chère amie, une lettre d’Henriette adressée à Saint-Just et à moi. Saint-Just l’avait ouverte et lue ; il me l’a rendue sans me dire autre chose, si ce n’est qu’elle était pour moi seul. Il y était question de Désiré, dont je lui ai dit deux mots une autre fois, qu’il a paru entendre avec beaucoup d’indifférence. Je t’ai écrit presque tous les deux jours. C’est mon seul plaisir. Ce n’est guère qu’avec toi que je peux m’expliquer ; il est si peu d’amis ! Nos affaires continuent à prendre une assez bonne tournure. J’espère sortir un peu de ma tristesse en t’annonçant de bonnes nouvelles.

Enfin :

Les affaires commencent à bien aller ici. Écris-moi dorénavant sous le couvert du général Favereau, commandant à Maubeuge… La personne que tu sais est toujours la même.

Une pièce des archives, le procès-verbal demeuré inédit des agents envoyés chez Saint-Just après thermidor, pour l’apposition des scellés, nous apprend que depuis floréal il n’habitait plus rue Gaillon, dans l’hôtel où logeait aussi Saint-André, mais plus spacieusement[21] au No. 3 de la rue Caumartin et que, malgré les assertions de M. Hamel et malgré son lacédémonisme, il avait des embarras d’argent, n’ayant point payé sa propriétaire, ne lui ayant laissé « qu’un vieil habit bleu et une corbeille en osier pleine de papiers[22] ». Alors on se demande si ces dépenses et cette installation n’indiquaient pas des intentions et des projets de vie nouvelle, auxquels cependant, mademoiselle Lebas ne se trouvait pas mêlée ?

À bien chercher, ce n’est pas uniquement du scandale qu’on rencontrerait dans cette adolescence. Il est vrai, il hésite encore. Le jeune homme, qui a vingt ans en 89, peut vivre jusqu’au bout sous le règne de Louis XVI, et l’idéal des sujets de ce règne n’est pas très différent de l’idéal connu sous le feu roi. Les régiments de cour et les lettres étaient le débouché logique des premières ambitions, mais les lettres menaient à la philosophie et la philosophie à la vertu. Saint-Just connut de très bonne heure les formes humanitaires de celle-ci. Il les pratiqua tout comme un peu plus tard le jeune Shelley les pratiquait. Il gagna aussi du mal à visiter les chaumières, à distribuer des aumônes au bout de courses trop longues. Thuilliers, qui de sa prison écrivait sur lui une note enthousiaste, en parle avec émotion : « Je forcerai à l’admiration ceux même qui t’auront méconnu… Je dirai quel était ton zèle à défendre les opprimés et les malheureux, quand tu faisais à pied, dans les saisons les plus rigoureuses, des marches pénibles et forcées, pour aller leur prodiguer tes soins, ton éloquence, ta fortune et ta vie. » Il est très vrai qu’il leur donna sa fortune. En 90, Blérancourt l’ayant chargé d’une pétition à l’Assemblée nationale, voici la lettre qu’il écrivit à Robespierre au lieu de faire passer la chose par les députés de son département.

Blérancourt, près Noyon, le 19 août 1790.

Vous qui soutenez la patrie chancelante contre le torrent du despotisme et de l’intrigue ; vous que je ne connais que, comme Dieu, par des merveilles, je m’adresse à vous, Monsieur, pour vous prier de vous réunir à moi pour sauver mon triste pays. La ville de Coucy s’est fait transférer (le bruit court ici) les marchés francs du bourg de Blérancourt. Pourquoi les villes engloutiraient-elles les privilèges des campagnes ! il ne restera donc plus à ces dernières que la taille et les impôts ! appuyez, s’il vous plaît, de tout votre talent une adresse que je fais par le même courrier, dans laquelle je demande la réunion de mon héritage aux domaines nationaux du canton, pour que l’on conserve à mon pays un privilège sans lequel il faut qu’il meure de faim.

Je ne vous connais pas, mais vous êtes un grand homme. Vous n’êtes point seulement le député d’une province, vous êtes celui de l’humanité et de la République. Faites, s’il vous plaît, que ma demande ne soit pas méprisée.

signé : Saint-Just
Électeur du département de l’Aisne.

La vie publique avait déjà commencé pour Saint-Just. Nous le trouvons de suite lieutenant-colonel de la garde nationale de Blérancourt, il fréquentait les clubs de Blérancourt, de Chauny, de Coucy, il y parlait, « il parlait admirablement ». On a de lui un précoce et premier discours prononcé le 15 avril 1790, à la réunion des électeurs de l’Aisne, convoquée pour décider laquelle des deux villes, de Laon et Soissons, serait mise en possession du chef-lieu de département :

Mon âge et le respect que je vous dois ne me permettent pas d’élever la voix parmi vous, mais vous m’avez déjà prouvé que vous étiez indulgents… C’est sous vos yeux que j’aurai fait mes premières armes ; c’est ici que mon âme s’est trempée à la liberté, et cette liberté dont vous jouissez est encore plus jeune que moi.

Le discours continuait plein de sagesse et de tact, il n’emporta pas les suffrages, mais tous les compliments. Saint-Just que nous trouvons alors en correspondance avec Camille Desmoulins, qu’il a dû voir à Paris quand il s’occupait de l’impression d’Organt — le poème est annoncé dans les Révolutions de France et de Brabant — lui parle de l’événement :

Vous avez su avant moi que le département était définitivement à Laon. Est-ce un bien, est-ce un mal pour l’une ou l’autre ville ? Il me semble que ce n’est qu’un point d’honneur entre les deux villes, et les points d’honneur sont très peu de chose, presque en tout genre. Je suis monté à la tribune ; j’ai travaillé dans le dessein de porter le jour dans la question du chef-lieu, mais je ne suivis rien ; je suis parti chargé de compliments comme l’âne de reliques, ayant cependant cette confiance, qu’à la prochaine législature je pourrai être des vôtres à l’Assemblée nationale.

Une autre lettre à Desmoulins raconte ceci :

Les paysans de mon canton étaient venus, lors de mon retour de Chauny, me chercher à Manicamp. Le comte de Lauraguais fut fort étonné de cette cérémonie rustipatriotique. Je les conduisis tous chez lui pour le visiter. On nous dit qu’il était aux champs et moi cependant je fis comme Tarquin ; j’avais une baguette avec laquelle je coupai la tête à une fougère qui se trouvait près de moi, sous les fenêtres du château, et sans mot dire, nous fîmes volte-face.

Peu de temps après, nouvel épisode à la romaine, quand il jure, la main tendue sur la flamme d’un libelle qu’on brûle solennellement, « de mourir pour la patrie et l’assemblée nationale et de périr plutôt par le feu que d’oublier ce serment ». Cette popularité si bien entretenue lui valut de conduire à Paris les fédérés de son pays. À son retour la carrière civique se poursuit. Mais l’essentiel est que les élections pour l’Assemblée législative auront lieu au mois d’août suivant. Saint-Just ne le perd pas de vue et, dans la maison de la rue aux Chouettes, sous la charmille où l’on dit qu’il écrivait tant, il prépare son manifeste électoral.

L’Esprit de la Révolution et de la Constitution de France se souvient, dès le titre et dès l’épigraphe, de l’Esprit des Lois. Barère nous dit qu’il avait beaucoup lu Tacite et Montesquieu, « ces deux auteurs qui abrègent tout ». La préface de Saint-Just commence ainsi :

L’Europe marche à grands pas vers sa révolution.

Le destin qui est l’esprit de la folie et de la sagesse se fait place au travers des hommes et conduit tout à sa fin. La révolution de France n’est point le coup d’un moment ; elle a ses causes, sa suite et son terme : c’est ce que j’ai essayé de développer.

Je n’ai rien à dire de ce faible essai, je prie qu’on le juge comme si l’on n’était ni Français, ni Européen ; mais qui que vous soyez, puissiez-vous en le lisant aimer le cœur de son auteur ; je ne demande rien davantage, et je n’ai point d’autre orgueil que celui de ma liberté.

Tant d’hommes ont parlé de cette révolution, et la plupart n’en ont rien dit. Je ne sache point que quelqu’un, jusqu’ici, se soit mis en peine de chercher dans le fond de son cœur ce qu’il avait de vertu, pour connaître ce qu’il méritait de liberté.

Je ne prétends faire de procès à personne ; tout homme fait bien de penser ce qu’il pense, mais quiconque parle ou écrit, doit compte de sa verte à la cité.

Au milieu de ces intérêts je me suis cherché moi-même ; membre du souverain, j’ai voulu savoir si j’étais libre et si la législation méritait mon obéissance ; dans ce dessein, j’ai cherché le principe et l’harmonie de nos lois, et je ne dirai point comme Montesquieu que j’ai trouvé sans cesse de nouvelles raisons d’obéir, mais que j’en ai trouvé pour croire que je n’obéirai qu’à ma vertu.

Je suis très jeune, j’ai pu pêcher contre la politique des tyrans, blâmer des lois fameuses et des écritures reçues, mais parce que j’étais jeune, il m’a semblé que j’en étais plus près de la nature.

Il ajoute encore ceci :

Je remarquerai ici toutefois que les peuples n’ont envisagé la révolution des Français que dans ses rapports avec leur change et leur commerce, et qu’ils n’ont point calculé les nouvelles forces qu’elle pouvait prendre de sa vertu.

« Chercher dans le fond de son cœur ce qu’on a de vertu… devoir compte à la cité de sa vertu… n’obéir qu’à sa vertu… » enfin « la révolution prenant de nouvelles forces dans sa vertu… » comme la voilà déjà la révolution puritaine, le fameux « système de la vertu » qui déplaira si fort aux thermidoriens, et comme l’histoire fit du symbole en donnant la victoire actuelle, matérielle à Barras sur Saint-Just !

Mais on voit déjà combien sa révolution n’est pas celle des Dantonistes, et combien il est dédaigneux pour la prise de la Bastille, le 14 juillet de Camille Desmoulins :

La Bastille est abandonnée et prise, et le despotisme qui n’est que l’illusion des esclaves périt avec elle.

Le peuple n’avait point de mœurs, mais il était vif. L’amour de la liberté fut une saillie et la faiblesse enfanta la cruauté. Je ne sache pas qu’on ait vu jamais, sinon chez les esclaves, le peuple porter la tête des plus odieux personnages au bout des lances, boire leur sang, leur arracher le cœur et le manger. La mort de quelques tyrans à Rome fut une espèce de religion. On ne songea pas au plus solide des avantages, à la fuite des troupes qui bloquaient Paris ; on se réjouit de la conquête d’une prison d’État. Ce qui portait l’empreinte de l’esclavage dont on était accablé, frappait plus l’imagination que ce qui menaçait la liberté qu’on n’avait pas, ce fut le triomphe de la servitude… il semblait qu’on ait pris les armes pour les lettres de cachet.

Pour peu qu’on juge sainement les choses, les révolutions de ce temps n’offrent partout qu’une guerre d’esclaves imprudents qui se battent avec leurs fers et marchent enivrés.

Ce n’est pas le style du Procureur de la Lanterne aux Parisiens. Saint-Just emploie si souvent dans cette brochure le mot de « conservation » très rare alors, pour ne pas dire inconnu, qu’un de ses historiens s’est demandé s’il n’avait pas affaire à un conservateur. La vérité est que Saint-Just se montre alors pleinement satisfait du degré atteint par la Révolution :

Il est beau de voir comment tout a coulé dans le sein de l’état monarchique que les législateurs ont judicieusement choisi pour être la forme d’un grand gouvernement ; la démocratie constitue, l’aristocratie fait les lois ; la monarchie gouverne !

Rousseau lui-même ne lui en impose pas :

Chez Rousseau de Genève tout sublime qu’il est, la liberté n’est que l’art de l’orgueil humain.

Il avait sincèrement le goût de l’ordre, comme les hommes qui ont en eux de grandes possibilités de tyrannie. Il dit énergiquement : « Là où les pieds pensent, le bras délibère et la tête marche. »

Mais le chapitre où la curiosité se porte d’emblée est celui « de la force répressive civile » intéressant à lire avant les grands rapports de l’an II :

Malheur au gouvernement qui se défie des hommes ! Remarquez que lorsqu’un peuple emploie la force civile, il ne punit que les crimes maladroits, et la corde ne sert qu’à raffiner les fripons. Le peuple qui se gouverne par la violence l’a sans doute bien mérité. Je ne vois plus en France que des gens d’armes, que des tribunaux, que des sentinelles ; où donc sont les hommes libres ? Un tribunal pour les crimes de lèse-nation est un vertige de la liberté qui ne se peut supporter qu’un moment, quand l’enthousiasme et la licence d’une révolution sont éteints. Le supplice est un crime politique, et le jugement qui entraîne peine de mort un parricide des lois ; qu’est-ce, je le demande, qu’un gouvernement qui se joue de la corde et qui a perdu la pudeur de l’échafaud ?

Mais Saint-Just ne fut pas élu par la raison qu’on le raya même des citoyens actifs. Cela ne se passa pas du gré de ses compatriotes ; il eut pour lui une sédition, et il fallait qu’on redoutât bien le député dans le citoyen actif pour qu’on s’acharnât comme on le fit à cette radiation. Ce qui n’empêcha pas d’ailleurs quelques voix obstinées de se porter sur lui quand on nomma les députés.

Ce glorieux échec lui fut sans consolation. On ne prévoyait pas d’autre législature ; c’était l’avenir qui s’en allait. Jusqu’ici il avait toujours monté, avait tout réussi au delà de son attente, et maintenant il lui restait une chose : se faire clerc dans l’étude de Me Thorin. Les destins se le ménageaient et l’heure n’était pas assez terrible pour l’entrée en scène de Saint-Just.

Il vit alors dans sa famille ; une lettre à son beau-frère nous le découvre sous le jour d’un parent fort aimable. Nous la citons pour la rareté des lettres de Saint-Just :

J’ignorais, mon cher frère, que l’indisposition de notre sœur eût eu des suites ; maman nous avait dit l’avoir laissée tout à fait de retour à la santé. Prenez garde que les eaux et l’air cru de nos montagnes ne soient la cause de son mal. Je vous conseille de lui faire prendre beaucoup de lait, et de ne lui point faire boire d’eau.

Je ne puis vous promettre précisément quand je pourrai aller vous voir. Je suis accablé d’affaires, et voici des jours bien humides et bien courts. Cependant, d’ici à Noël, j’aurai le plaisir de vous embrasser tous les deux. Si vous vous aperceviez que l’air incommodât votre femme, envoyez-nous-la quelque temps ; elle ne doute point de l’amitié tendre avec laquelle elle sera toujours reçue de nous. J’espère que son mariage ne nous aura point séparés et que nous n’oublierons ni les uns, ni les autres, les sentiments qui nous doivent unir. Écrivez-nous, l’un et l’autre, de temps en temps, et surtout ne nous laissez point ignorer, d’ici au moment où je partirai pour vous aller voir, quelles seront les suites de la maladie de ma sœur. Il me tarde de l’avoir vue pour me rassurer. Égayez votre jeune mariée, et, surtout, veillez qu’elle n’éprouve aucun chagrin domestique de la nature de ceux qu’elle n’oserait point vous confier. L’idée que j’ai conçue de votre famille me fait croire qu’ils aimeront tendrement cette nouvelle sœur et cette nouvelle fille. Rendez-la souveraine après vous, mais souveraine débonnaire, c’est ainsi que je l’entends. Vous êtes fait pour lui tenir lieu de tout au monde, mais l’amour ne console point l’amour-propre, et l’amour-propre d’une femme, vous le connaissez. Elle vous rendra heureux, je l’espère et j’en suis convaincu. Je n’épouserais point ses torts à votre égard : vous m’êtes également chers l’un et l’autre, et dans toutes les circonstances, je vous montrerai le cœur d’un frère et d’un bon ami.

Adieu. Embrassez votre chère épouse, embrassez-la même de temps en temps, pour moi, afin qu’elle se souvienne que je l’aime et qu’elle vous le rende.

Je suis votre frère et votre serviteur.

De Saint-Just.

À Blérancourt ce 9 décembre 1791.

P.-S. Je vous prie de présenter mon respect à Madame Hannotier et à M. le curé, et à votre famille que j’aime comme la mienne.

On vous embrasse ici et l’on se porte bien.

Mais derrière cette sollicitude affectueuse d’un chef de famille un peu despote, il y a ce que Saint-Just ne dit pas à M. Adrien Bayard, le juge de paix. Il y a « cette fièvre républicaine qui le dévore et le consume », l’anxiété de n’être pas à Paris quand Desmoulins, quand les autres y sont. Cette volonté magnifique dont on lui saura gré aux frontières, l’habile intelligence des grands rapports et des discours spéciaux, l’activité en puissance d’un membre supérieur du Comité de Salut public, il faut que tout cela vive à Blérancourt, ou mieux à Soissons, dans une étude de procureur. On a jugé qu’il perdit la tête quand on découvrit cette lettre enragée. Il y a toutefois une circonstance atténuante, c’est qu’on la retrouve dans ses papiers, il ne l’a jamais envoyée :

Je vous prie, mon cher ami, de venir à la fête ; je vous en conjure ; mais ne vous oubliez pas toutefois dans votre municipalité. J’ai proclamé ici le destin que je vous prédis : vous serez un jour un grand homme de la République. Pour moi, depuis que je suis ici, je suis remué d’une fièvre républicaine qui me dévore et me consume. J’envoie par le même courrier, à votre frère, ma deuxième lettre. Procurez-vous-la dès qu’elle sera prête. Donnez-en à MM. de Lameth et Barnave ; j’y parle d’eux. Vous m’y trouverez grand quelquefois. Il est malheureux que je ne puisse rester à Paris, je me sens de quoi surnager dans le siècle : compagnons de gloire et de liberté, prêchez-la dans vos sections ; que le péril vous enflamme. Allez voir Desmoulins, embrassez-le pour moi, et dites-lui qu’il ne me reverra jamais, que j’estime son patriotisme, mais que je le méprise, lui, parce que j’ai pénétré son âme, et qu’il craint que je ne le trahisse. Dites-lui qu’il n’abandonne pas la bonne cause et recommandez-le-lui, car il n’a point encore l’audace d’une vertu magnanime. Adieu, je suis au-dessus du malheur. Je supporterai tout ; mais je dirai la vérité. Vous êtes tous des lâches qui ne m’avez point apprécié. Ma palme s’élèvera pourtant, et vous obscurcira peut-être. Infâmes que vous êtes, je suis un fourbe, un scélérat, parce que je n’ai pas d’argent à vous donner. Arrachez-moi le cœur et mangez-le ; vous deviendrez ce que vous n’êtes point : grands ! J’ai donné à Clé un mot pour lequel je vous prie de ne lui point remettre d’exemplaire de ma lettre. Je vous le défends très expressément, et si vous le faisiez, je le regarderais comme le trait d’un ennemi. Je suis craint de l’administration, et tant que je n’aurai point un sort qui me mette à l’abri de mon pays, j’ai tout ici à ménager. Il suffit ; j’espère que Clé reviendra les mains vides, ou je ne vous le pardonnerai pas. Ô Dieu ! faut-il que Brutus languisse oublié loin de Rome ! Mon parti est pris cependant : si Brutus ne tue point les autres, il se tuera lui-même. Adieu, venez.

Saint-Just.

20 juillet 1792.

à Mr Daubigny, rue Montpensier, No 60, à Paris.

Ce défi à la mort est entendu. Le 2 septembre 1792, pendant qu’on massacre à Paris dans les prisons, les opérations commencent à Soissons pour les élections à la Convention nationale ; Saint-Just est secrétaire d’âge au bureau provisoire. Le 4, les bureaux définitifs étant constitués, il préside encore le premier bureau. Saint-Just et Condorcet ne passèrent qu’au second tour. Saint-Just a 349 voix sur 680 votants ; son élection a lieu aux « applaudissements unanimes ». « M. le président lui a dit deux mots sur ses vertus qui ont devancé son âge. M. Saint-Just a répondu en marquant à l’assemblée toute sa sensibilité et la plus grande modestie ; il a en outre prêté le serment de maintenir la liberté et l’égalité et le son des cloches a annoncé sa nomination. » Un billet très court à son beau-frère ne s’étend pas sur les émotions qu’il dut ressentir :

Frère, je vous annonce que j’ai été nommé, lundi dernier, député à la Convention, par l’assemblée électorale du département de l’Aisne. Faites-moi le plaisir de me mander dans le courant de la semaine, si je puis disposer, pour une quinzaine, de votre logement, en attendant que j’en ai trouvé un. Dans le cas où cela se pourrait, donnez-moi une lettre pour le concierge.

Donnez-moi des nouvelles de votre épouse ; envoyez-la moi, si vous voulez, quand je serai installé.

Je vous embrasse tous les deux de tout mon cœur.

Votre frère et ami,
Saint-Just.

Soissons, ce 9 septembre 1792.

P.-S. — Je pars lundi prochain.


  1. Né à Marsy près Decise — Nivernais —, baptisé le même jour — 25 août 1767 — dans cette dernière localité.
  2. Bisaïeul.
  3. Au moment où nous constations sa disparition des Archives nationales, nous avions fait l’histoire des communications toujours très partielles ou très partiales de ce dossier.
  4. Vatel. Charlotte Corday et les Girondins.
  5. Lettre à Daubigny, juill. 1792.
  6. Toute cette partie de l’interrogatoire est omise par M. Hamel dans son article à la Révolution française, févr. 1897.
  7. M. Bégis donne la correspondance officielle entre MM. d’Evry, de Crosne et de Breteuil. Annuaire de la Société des amis du Livres, 1892.
  8. Vieilles maisons, vieux papiers.
  9. Toutes ces lettres de Mme de Saint-Just ont été omises par M. Hamel.
  10. Depuis quelques années à Carnavalet, du moins l’un d’eux.
  11. L’orthographe textuelle des lettres de la mère de Saint-Just n’a été respectée que pour la première d’entre elles. (Note de l’éditeur).
  12. M. Bégis prend au pied de la lettre la réclamation d’Évry qui ne peut attribuer son arrestation qu’à la haine que lui avait vouée le scélérat Saint-Just, pour avoir dévoilé aux yeux du lieutenant de police d’alors sa conduite atroce envers sa mère. M. Hamel fait remarquer le caractère dubitatif de la plainte. En tous cas, l’arrestation d’Évry — 5 ventôse an II — coïncide avec un retour à Paris de Saint-Just qui est alors président de la Convention et prononcera le 8 son rapport sur les détentions. Celui-ci n’était pas un guillotineur maladif, mais il usait volontiers de son pouvoir et, sans doute jugeait-il que l’incarcération d’Évry répondait à un secret besoin de symétrie.
  13. Vatel. Charlotte Corday et les Girondins.
  14. Nous ne l’analyserons pas, les premiers biographes s’y étant fort étendus.
  15. Je n’ai jamais pu retrouver ces pièces. J’ai cherché de ma propre main dans ces archives à l’abandon. Les registres des délibérations de la commune de Blérancourt manquent de mai 1793 à mars 1815. Dans aucune étude du pays on ne possède les actes relatifs au divorce Thorin. Le seul acte de divorce est conservé au greffe de Blérancourt.
  16. Avril 1897.
  17. Mission d’Alsace, nov.-déc. 93. Toutes ces lettres sont adressées à Madame Lebas.
  18. Floréal an II. Mission de la Sambre.
  19. La jeune fille « prenait du tabac », et refusa à Saint-Just de lui sacrifier cette habitude.
  20. Chien que Lebas avait ramené d’Alsace.
  21. Au deuxième étage au-dessus de l’entresol. Trois pièces donnant sur l’antichambre et une petite salle de bains
  22. Archives nationales F 4435.