Saint-Yves/3/11

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Traduction par Th. de Wyzewa.
Hachette (p. 339-353).
Troisième partie


XI

Le vicomte Alain joue sa dernière carte.


Mon voyage à bord du Shawmut se passa sans aucun incident qui mérite d’être rapporté : je me souviens seulement qu’il me parut d’une longueur interminable, sans doute à cause de la folle impatience que j’avais d’arriver. Et le lecteur me permettra de ne pas insister non plus sur les sentiments divers qui se saisirent de moi lorsque, en arrivant à Bordeaux, j’appris la défaite et l’abdication de Napoléon. Certes, je ne me faisais pas d’illusions sur le peu de secours qu’aurait pu offrir à l’Empereur la présence, dans son armée, d’un pauvre soldat tel que moi ; mais mon retour, en un pareil moment, ne m’en semblait pas moins une nouvelle ironie de ma destinée. Ou plutôt je me reprochais, comme une désertion criminelle, le retard que j’avais mis à rejoindre mon régiment. « Ah ! me disais-je, pourquoi ne me suis-je pas embarqué avec mes compagnons de prison, le soir même de notre évasion du Château d’Édimbourg, au risque de périr avec eux si vraiment ils ont péri ! Pourquoi, en quittant Amersham Place, ne suis-je pas allé demander à Burchell Fenn de me faire transporter jusqu’à la côte anglaise dans son chariot couvert ? » Mais aussitôt surgissait devant moi la chère image de Flora : et à mes remords s’ajoutait, pour les rendre plus cuisants, la conscience de l’impérieuse fatalité qui m’avait fait agir.

C’est dans ces dispositions que j’entrai à Paris, un matin du mois de mai, par la porte de Grenelle. Ne sa-chant pas où me loger, dans cette ville qui m’était devenue absolument étrangère, je pris à la main mon petit bagage, et résolus de me rendre d’abord chez la veuve Jupillon, rue Taranne, avec l’espoir d’y apprendre des nouvelles d’Édimbourg. Mais, en passant devant l’église Saint-Thomas d’Aquin, je fus arrêté par un attroupement qui s’était formé d’abord sur les marches de l’église, et qui avait fini par remplir toute la place avoisinante. Je distinguai une demi-douzaine de jeunes gens fort élégamment vêtus, la cocarde blanche au chapeau, occupés à haranguer la foule, et à lui distribuer des carrés de papier. Ces papiers se trouvèrent être d’infâmes caricatures où l’on voyait le petit roi de Rome s’amusant à entourer d’une corde le cou d’un buste de Napoléon. Cela était intitulé : la Cravate à Papa. Et, au-dessous de l’image, était imprimée une chanson où Napoléon s’appelait « le Gros Nicolas », avec ce spirituel refrain : « Tu ne l’auras pas, Nicolas ! » Les jeunes élégants, entre deux périodes de leurs discours, chantaient en chœur des couplets de cette chanson. Et je n’ai pas besoin de dire la rage que soulevèrent en moi, tout ensemble, un spectacle aussi répugnant et la lâcheté du public qui s’en divertissait. Mais que l’on imagine ma stupéfaction lorsque, parmi ces aristocratiques distributeurs de chansons, je reconnus mon misérable cousin, le vicomte de Saint-Yves !

Il marchait fièrement de groupe en groupe, dans la foule, offrant à chacun, du bout de ses doigts gantés de blanc, son ignoble papier, et criant, plus haut que les autres : « Vive le roi ! Vivent les Bourbons ! À bas le sabot corse ! »

Au moment où il s’était approché de l’endroit où je me tenais, nos yeux se rencontrèrent. Il pâlit, baissa les yeux, et abaissa instinctivement la main qu’il avait déjà tendue vers moi pour m’offrir sa chanson.

« Merci ! lui criai-je. Allez plutôt porter cela rue Grégoire-de-Tours ! »

Il fit mine de n’avoir pas entendu, me tourna le dos, et rejoignit ses compagnons sur le parvis de l’église. Autour de nous, quelques murmures s’élevèrent, motivés sans doute par le ton de mes paroles, car personne n’avait pu en comprendre le sens. Mais je vis au contraire que bien des yeux me regardaient avec sympathie, comme si la majorité du public n’avait attendu qu’une occasion pour se révolter contre l’ignominie de la farce lugubre qu’on le forçait à applaudir. Et le fait est que je pus m’éloigner tranquillement, sans que personne s’avisât de me chercher noise.

La rue Taranne n’était qu’à deux pas de là, et j’eus vite fait de découvrir le petit débit de vins de la veuve Jupillon. Cette excellente dame n’avait jamais passé pour un modèle de beauté, même au temps où elle suivait le 106e de ligne en qualité de vivandière ; et ce n’étaient point ses beaux yeux qui lui avaient valu, j’imagine, le cœur et la main du sergent Jupillon, un des plus vaillants ivrognes de ce régiment. Mais elle et moi nous étions liés d’une amitié toute particulière, à la suite d’un coup de sabre que j’avais reçu dans une escarmouche d’avant-poste, sur l’Algueda, et lorsque, son mari étant mort de la mort des braves devant Salamanque, la bonne Philomène m’avait annoncé qu’elle quittait l’armée pour aller tenir le débit de vins de sa mère dans la rue Taranne, je m’étais engagé d’honneur à lui accorder ma clientèle toutes les fois que je me trouverais à Paris. Aussi tremblais-je d’émotion en franchissant le seuil de son cabaret ; et mon émotion, où l’attente des nouvelles de Flora entrait pour la plus grosse part, venait, pour le reste, de l’idée que j’allais revoir la seule amie que j’eusse dans Paris, dans la France entière.

Mme Jupillon me reconnut aussitôt, et, en tout bien tout honneur, nous tombâmes d’abord dans les bras l’un de l’autre. Son cabaret était vide, en raison de l’heure matinale, et puis aussi, me dit-elle, en raison des opinions politiques du quartier, qu’effarouchait l’exubérante fidélité de son bonapartisme. Nous n’en fûmes d’ailleurs que plus à l’aise pour échanger nos doléances sur l’humeur versatile de nos compatriotes. Après quoi, voyant qu’elle-même ne commençait pas à aborder le sujet, je me risquai à lui demander si elle n’avait pas reçu des lettres pour moi.

« Des lettres ? ma foi, non ! me répondit-elle.

— Aucune ? » m’écriai-je. Et je sentis que tout mon sang s’arrêtait de couler.

« Mais, par exemple, reprit l’excellente femme, j’ai eu de vos nouvelles ! Il y a une dizaine de jours, un étranger est venu me demander si je savais ce qui vous était arrivé. « Mon Dieu ! que je dis, vous n’allez pas me dire qu’il est mort ? » Et, vous me croirez si vous voulez, mais déjà les larmes me venaient aux yeux. « Non, non ! que me répond cet homme, et la meilleure preuve, c’est qu’il viendra ici, un de ces jours, pour vous demander s’il n’y a pas de lettres pour lui. Et vous lui direz, s’il vous plaît, que, s’il attend une lettre d’une certaine demoiselle dont le nom commence par un F, il faudra qu’il reste ici, chez vous, jusqu’à ce qu’un ami vienne lui délivrer la lettre en mains propres ! Et si Champdivers vous demande d’autres renseignements sur moi, vous lui direz que je suis venu de la part… » Tenez, il a écrit lui-même le nom sur ce papier : « M. Romaine ».

— Que le diable emporte ces précautions stupides ! m’écriai-je. Et cet homme, de quoi avait-il l’air ?

— Ma foi, il était très poli, mais avec quelque chose de raide qui ne me revenait qu’à moitié. Ça devait être une espèce d’intendant, peut-être bien un clerc d’huissier ! Tout vêtu de noir.

– Il parlait français ?

– Il le baragouinait avec un accent impossible. Et le plus drôle, c’est qu’il m’a fait remarquer, deux ou trois fois, qu’il parlait le français dans la perfection !

— Et il n’est pas revenu ?

— Pour sûr que si, et pas plus tard qu’avant-hier ! Même qu’il a paru tout interloqué de ne pas vous trouver. Je lui ai demandé s’il y avait quelque chose à vous dire de sa part. « Non, qu’il me dit ou plutôt dites-lui que tout va bien dans le nord, mais qu’il ne faut pas qu’il bouge d’ici avant que je l’aie vu ! »

Inutile d’ajouter que, de tout mon cœur, je maudis M. Romaine pour l’attente qu’il m’imposait sans ombre de raison. Si tout allait bien « dans le nord », pourquoi ne me faisait-on pas tenir au plus tôt la lettre de Flora ? J’étais presque tenté de repartir tout de suite pour l’Angleterre, afin de me rendre compte par moi-même de la manière dont « tout allait bien ». Mais je réfléchis que, après tout, Romaine pouvait avoir ses motifs pour agir comme il le faisait, et que, de toute façon, son représentant ne saurait manquer de venir bientôt s’informer à nouveau de mon arrivée.

Je m’installai donc dans une petite chambre que m’offrit Mme Jupillon, au premier étage de sa maison. Je m’y fis servir à déjeuner ; et, vers deux heures de l’après-midi, j’étais en train d’écrire une lettre à Flora, lorsque la veuve vint m’annoncer qu’il y avait en bas deux messieurs qui désiraient me voir. « Vite, faites-les monter ! » dis-je en déposant ma plume. J’entendais les battements de mon cœur, dans le silence de la petite chambre. Et voilà que, sur le seuil, un moment après, apparut… mon cousin Alain. Il était seul. Il jeta un regard rapide sur la lettre que j’écrivais, grimaça un sourire, s’avança vers moi, posa sur la table son chapeau et ses gants blancs.

« Mon cher cousin, dit-il, vous savez parfois faire preuve d’une agilité surprenante pour vous dérober aux recherches de vos amis : mais il y a d’autres fois où vous n’êtes vraiment pas difficile à découvrir ! »

Je m’étais levé.

« Monsieur, lui dis-je, vous devez avoir à me communiquer des choses bien urgentes, pour avoir pris la peine de me faire suivre, malgré les nouvelles occupations politiques qui vous absorbent à présent ! Raison de plus pour vous prier d’être bref !

— Je le serai dans la mesure du possible, mon cher cousin ! dit-il. Mais, d’abord, vous accorderez bien que je me mette à l’aise ? »

Il prit l’unique fauteuil de la pièce, s’assit devant la table, et tira de sa poche une feuille de papier pliée en deux.

« Peut-être ne saviez-vous pas encore, dit-il, que notre oncle, — notre cher et regretté oncle, si cela vous plaît ! — est mort enfin, il y a trois semaines ?

— Que Dieu donne le repos à son âme ! m’écriai-je.

— Vous m’excuserez de ne point prendre part à cette pieuse espérance ! je souhaiterais plutôt, quant à moi, que l’âme de notre vénéré oncle… »

Suivit un vilain blasphème, que l’on me dispensera de répéter ici. Après quoi, mon cousin, s’étant soulagé la conscience, reprit :

« Je n’ai pas besoin de vous rappeler une certaine scène ! — d’ailleurs un peu trop théâtrale pour mon goût, — organisée par un pied-plat de notaire au chevet de notre oncle ; et je n’ai pas besoin non plus de vous dire quel est l’heureux légataire de toute la fortune du défunt, d’après un testament signé par lui lorsqu’il n’était déjà plus que l’ombre de lui-même. Mais il se peut que vous ayez oublié un avertissement bien loyal que j’ai donné à votre ami Romaine, en votre présence. Je lui ai promis de soulever, en temps utile, la question de pression déloyale à l’égard du mourant ; et je l’ai prévenu que j’avais déjà des témoins tout prêts, pour affirmer que les dernières dispositions de mon oncle lui avaient été indûment extorquées. À ces témoins j’en ai ajouté, depuis, plusieurs autres. Et c’est en leur nom comme au mien que je viens vous demander d’avoir l’obligeance de signer le petit papier que voici ! »

Je pris la feuille, la dépliai, et y lus ce qui suit :

Je soussigné, comte Anne de Kéroual de Saint-Yves, ex-soldat dans l’armée de Bonaparte sous le nom de Champdivers, ex-prisonnier, sous le même nom, au Château d’Édimbourg, déclare, par la présente pièce, que je ne connaissais point mon grand-oncle, le marquis de Kéroual de Saint-Yves, et ne m’attendais nullement à rien recevoir de lui, jusqu’au moment où M. Daniel Romaine vint me trouver dans ma prison d’Édimbourg, m’offrit de l’argent pour effectuer mon évasion, et me fit pénétrer, clandestinement, la nuit, à Amersham Place. Je reconnais, en outre, que, cette nuit-là, mon oncle était au lit lorsque je l’ai vu, et paraissait arrivé au dernier degré de la sénilité. Je suis en outre porté à croire que M. Romaine n’avait pas complètement informé mon oncle des circonstances de mon évasion, et, en particulier, de la part prise par moi à la mort d’un compagnon de captivité nommé Goguelat…

Le document se poursuivait ainsi pendant une page encore. C’était d’un bout à l’autre un tissu de faits exacts en soi, mais défigurés par la façon dont ils étaient présentés et juxtaposés : le tout impliquant toujours des conclusions déshonorantes pour moi. J’achevai cependant ma lecture ; puis, jetant le papier sur la table, je relevai les yeux sur mon cousin.

« Je vous demande pardon, dis-je, mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse de cela ?

— Que vous le signiez ! » répondit-il.

J’éclatai de rire.

« Je vous demande pardon une fois de plus, repris-je, mais, bien que certains détails de votre mise puissent me faire croire le contraire, j’ai cependant conscience que nous ne sommes pas ici à jouer un opéra-bouffe !

— N’importe, il faut que vous signiez !

— Hé ! m’écriai-je, vous m’ennuyez ! Dites-moi plutôt tout de suite l’autre alternative : car j’imagine que vous en avez une à m’offrir, pour le cas où je refuserais de signer votre pièce !

— Une alternative ? Oui, certes ! répondit-il gaîment. J’ai ici, en bas, un compagnon qui m’attend, un certain Clausel ; et un peu plus haut dans la rue, à la Tête-d’Or, il y a une escouade de police que j’ai prévenue d’avoir à se mettre à ma disposition. »

L’affaire devenait sérieuse. Mais, si Alain avait compté m’intimider, l’excès même de ma fureur contre lui le fit échouer dans cette entreprise. Je me dis que, en somme, le coquin devait avoir dans son affaire quelque point faible, que je parviendrais à découvrir. Mieux valait encore risquer un peu de prison que de renoncer, de mon plein gré, non seulement à une fortune, mais au rêve chéri qui s’y associait !

« Vous m’avez rappelé votre avertissement à M. Romaine, monsieur ! repris-je, après un moment de silence. Excusez-moi de toucher à un sujet qui ne doit avoir rien d’agréable pour vous, ni non plus pour moi, étant donnés nos liens de famille : mais vous rappelez-vous, à votre tour, certaine menace que vous a faite M. Romaine ?

— Une farce, mon cher ami ! La monstruosité même de l’accusation m’avait abasourdi, sur le moment !

— De telle sorte que cette accusation était entièrement fausse ? demandai-je.

— La meilleure preuve en est que, malgré sa menace, et le mépris manifeste où je l’ai tenue, M. Romaine n’a toujours pas bougé !

— Vous voulez dire que mon oncle a détruit les pièces qui vous dénonçaient ?

— Je ne veux rien dire de pareil ! répliqua-t-il vivement ; car je nie qu’aucune pièce de ce genre ait jamais existé ! »

Pendant tout ce petit dialogue, j’avais les yeux fixés sur lui.

« Alain, lui dis-je enfin tranquillement, vous êtes un menteur ! »

Un flot de sang assombrit son visage sous les cosmétiques qui le recouvraient, et c’est avec un juron terrible qu’il plongea deux doigts de sa main droite dans la poche de son gilet, pour en tirer un petit sifflet de chasse.

« Plus un mot de cette affaire-là ! dit-il ; ou bien je siffle, et la police arrive !

— Bien, bien ! dis-je. Abordons un autre sujet ! Donc, vous dites que ce Clausel m’a dénoncé ? »

Il fit deux fois oui, d’un signe de tête.

« Mais croyez-vous sérieusement que sa dénonciation suffise pour me perdre ? demandai-je. Encore y faudra-t-il certains préliminaires : un jugement, par exemple, avec des témoins ! Il n’est même pas impossible que je sois déclaré innocent !

— J’ai pris en considération cette hypothèse, pour invraisemblable qu’elle soit ! répondit-il. Mais, au fait, elle ne me touche pas. J’ai pour vous bien trop d’affection pour souhaiter votre mort. Et d’autre part il ne me paraît guère probable que, même dans le cas de votre acquittement, un jury anglais soit disposé à remettre un domaine anglais entre les mains d’un soldat bonapartiste évadé de prison, surtout quand ce soldat est, en outre, accusé d’avoir commis un assassinat.

— Eh bien ! lui dis-je, voyons un peu ce que votre compagnon pensera de tout cela ! »

Je me levai, allai jusqu’à la porte, et criai, au bas de l’escalier :

« Madame Jupillon, auriez-vous l’obligeance de faire monter le second de mes deux visiteurs ! »

Après quoi, pour ne pas rester en tête à tête avec mon cousin, je me penchai un moment sur le rebord de la fenêtre. C’est de là que j’entendis, dans l’escalier, un pesant bruit de pas.

« J’ai à vous demander pardon, monsieur, pour la liberté que je prends de m’introduire ainsi… »

La voix parlait avec un fort accent anglais, et ce n’était pas la voix de Clausel ! Si l’on m’avait tiré, dans le dos, un coup de pistolet, je n’aurais pas mis plus d’empressement à me retourner.

« Monsieur Romaine ! »

C’était lui, en effet, et non pas Clausel, qui se tenait debout sur le seuil. Et je serais en peine de dire lequel de nous deux, Alain ou moi, le regardait avec plus de stupeur.

« Je crois comprendre, messieurs, reprit M. Romaine en bon anglais, que ce n’était pas moi que vous vous attendiez à voir entrer ! Mais M. Clausel, qui sans doute avait accompagné ici M. le vicomte, est resté en bas pour écouter quelques mots qu’avait précisément à lui dire mon clerc, M. Dudgeon, qui m’a accompagné jusqu’ici. Peut-être ignorez-vous, monsieur le vicomte, que le témoignage de M. Clausel, dans une certaine affaire, n’a plus toute l’autorité que vous semblez porté à lui attribuer ? Avant de quitter Édimbourg, votre ami a eu un long entretien avec deux personnes de l’honorabilité la plus établie, mon confrère l’avoué Robbie et le major Chevenix. Ces personnes, qui possédaient, de leur côté certaines preuves des plus convaincantes, ont obtenu de M. Clausel qu’il leur signât un papier, entièrement écrit sous sa dictée d’ailleurs, où il faisait de la mort du nommé Goguelat un récit très différent de ses allégations précédentes. J’ai ce papier sur moi, dans ma poche. Il règle de la façon la plus définitive une affaire qui, du reste, n’a déjà que trop duré. Le nommé Goguelat a été tué en duel, le plus loyalement du monde : le témoignage de Clausel ne fait que confirmer là-dessus dix autres témoignages, dont monsieur le vicomte peut prendre connaissance, s’il en a le loisir ! »

Le notaire s’arrêta pour aspirer une prise, et peut-être aussi pour jouir de l’effet produit par son éloquence. Après quoi, se recroisant les jambes, il poursuivit :

« Mais je ne suppose pas que l’unique préoccupation du vicomte de Saint-Yves soit de se mettre la conscience en repos quant aux véritables conditions de la mort de M. Goguelat. Il nous reste encore, puisque nous avons l’avantage de nous trouver réunis, à nous entendre sur la situation qui devra être faite à M. Alain ! Votre maison, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers moi, a des traditions de générosité…

— Qu’est-ce que vous chantez-là, monsieur le gratte-papier ? interrompit Alain, que l’assaut imprévu du notaire avait, d’abord, évidemment démonté. Ce n’est point parce que vous auriez extorqué à Clausel une déposition mensongère… Nous allons bien voir ce qu’il va lui-même nous dire sur tout cela !

— À votre aise ! répondit Romaine. »

Et, s’avançant jusqu’à la porte :

« Dudgeon ! cria-t-il, veuillez faire monter ici M. Clausel ! »

Cette fois, au lieu de Clausel, ce fut mon vieil ami M. Dudgeon qui nous apparut. Il salua le vicomte, et me serra la main d’un geste à la fois respectueux et plein de réserve, comme pour me faire entendre qu’il n’oubliait pas certaine altercation que nous avions eue naguère, lui et moi, au clair de lune, dans un chemin creux du comté de Bedford.

« Où est Clausel ? lui demanda Romaine.

— Je ne sais pas, monsieur ; mais il y a bien un quart d’heure qu’il est parti d’ici ! Et, au train dont il est parti, je suppose qu’il doit déjà se trouver assez loin !

— Vous m’en voyez désolé ! dit M. Romaine, en se tournant vers mon cousin. Croyez-moi, monsieur, cet homme voulait abuser de votre bonne foi ! J’espère, du moins, que vous n’aurez pas commis la faute de le payer d’avance ? »

Mais le ton aimable de Romaine ne fit qu’exaspérer la rage de mon cousin.

« Monsieur le notaire, s’écria-t-il, vous oubliez que ma patience a des limites ! Et vous oubliez aussi que les Anglais ne sont pas suffisamment populaires à Paris, par le temps qui court, pour pouvoir se permettre d’insulter ainsi de loyaux Français ! Un son de ce sifflet, un cri de : À mort l’espion ! et, dès la minute suivante, deux Anglais…

— Et même trois ! répondit M. Romaine. »

Puis, allant de nouveau vers la porte :

« M. Burchell Fenn, voudriez-vous avoir l’obligeance de monter jusqu’ici ? »

Cette fois, c’était bien fini : mon cousin Alain s’était effondré. Je préfère ne pas arrêter mon souvenir sur le pitoyable spectacle qu’il nous offrit lorsque, tout souriant et la tête haute, Fenn, ce prestigieux gredin, entra dans la chambre, avec tout l’air d’un homme qui aurait eu à s’acquitter d’un devoir public. M. Romaine lui-même eut pitié de mon malheureux cousin, et s’employa pour empêcher Burchell Fenn de trop s’appesantir sur les détails de leurs communes trahisons ; mais Burchell Fenn mit à y insister une énergie implacable, nous révélant en outre toutes sortes d’escroqueries, purement privées, qu’il n’avait commises, disait-il, que « pour faire plaisir au vicomte de Saint-Yves », encore que l’on devinât bien que lui-même n’avait pas été trop malheureux d’avoir à les commettre.

À la fin, je dus intervenir, et, peut-être avec moins de politesse que ne l’auraient exigé les convenances, j’invitai M. Burchell Fenn à nous laisser en paix. Nous pûmes alors aborder à loisir une discussion d’affaires, dont le résultat fut qu’Alain renonça par écrit à toutes ses prétentions, et accepta un subside annuel de quinze mille francs. M. Romaine voulait y joindre encore, comme condition, qu’Alain ne mît jamais le pied en Angleterre ; mais Dudgeon et moi demandâmes tous deux que cette humiliante condition ne fût pas stipulée : moi, par humanité, et Dudgeon en alléguant que, de toute manière, le vicomte de Saint-Yves ne serait guère tenté de retourner dans un pays où, dès son arrivée, il serait immanquablement envoyé à la prison pour dettes.

« Eh bien ! monsieur, nous n’avons pas perdu notre journée ! » me dit Romaine lorsque nous nous retrouvâmes seuls, quelques instants après.

Et il s’apprêtait à achever cette excellente journée en m’adressant, suivant son habitude, quelques remontrances morales ; mais je l’interrompis pour lui demander la lettre de Flora.

« Mon Dieu ! répondit le gros, homme avec un sourire singulier, je l’ai oubliée chez moi ! Je vous la remettrai ce soir, vers six heures, si vous voulez me faire l’amitié de venir dîner avec moi. Je loge à l’Hôtel de France, dans la rue de Beaune, à quelques pas d’ici ! »

Sur quoi, alléguant une affaire pressée, il me quitta sans vouloir me dire un seul mot de plus de l’unique sujet que j’avais en tête. Et je crois bien que, pendant les deux longues heures qui suivirent, je détestai le digne notaire plus que je n’avais jamais détesté mon cousin Alain, des griffes duquel il venait, une fois de plus, de me tirer providentiellement.

J’arrivai à l’Hôtel de France à cinq heures et demie. Mais sans doute M. Romaine avait prévu ma précipitation, car il avait donné l’ordre qu’on me fît aussitôt introduire dans le petit salon de l’hôtel. Et ce n’est point M. Romaine qui me reçut, dans ce délicieux petit salon, mais bien ma chère Flora, plus belle que jamais, et qui, avec une impatience égale à la mienne, avait déjà ouvert et refermé vingt fois tous les livres à vignettes épars sur la table.

Je ne répéterai pas au lecteur ce que nous nous dîmes, dans ce salon, pendant une heure qui fut cependant, pour moi, la plus remplie et la plus mémorable de toute ma vie. Peut-être même ne nous dîmes-nous rien, car je me rappelle que la pensée ne me vint pas de m’enquérir des circonstances par suite desquelles ma bien-aimée se trouvait à Paris. J’avais oublié Paris et le reste du monde, j’avais tout oublié, et je fus très étonné lorsque, tout à coup, Flora s’écria :

« Il faut vite aller avertir ma tante !

— Mais, pour l’amour du ciel, Anne, où allez-vous ? » ajouta-t-elle en voyant le mouvement instinctif qui déjà m’avait conduit à la porte du salon.

Et elle éclata de rire ; j’en fis autant, et, pendant un quart d’heure encore, elle tarda à aller prévenir sa tante.

Celle-ci, d’ailleurs, n’attendait évidemment qu’un signal pour faire son entrée. Grave et majestueuse, la tête coiffée d’un immense turban, elle s’avança vers moi, avec le terrible lorgnon d’or collé sur son nez. Et, derrière elle, à côté de M. Romaine, apparut Ronald, mais un Ronald transfiguré comme par un miracle, avec quelque chose de viril dans toute sa personne que ne suffisaient guère à expliquer les cinq mois écoulés depuis notre dernière rencontre.

« Ha ! mocheu, je vous souhaite le bonjour ! proféra miss Gilchrist, en me dévisageant à travers son lorgnon. Et pourrais-je savoir ce qu’il y a pour votre service, aujourd’hui ?

— J’ose croire que vous le savez déjà, madame ! » balbutiai-je, repris, vis-à-vis d’elle, de ma timidité de petit garçon.

Heureusement Ronald s’entremit, pour me tirer d’embarras.

« Recevez tous mes compliments, Saint-Yves ! me dit-il. Et vous, en échange, félicitez-moi : car je viens de recevoir ma commission d’enseigne !

— Eh ! lui dis-je, en ce cas, c’est plutôt la France que je dois féliciter de n’être plus en guerre avec votre pays ! Et quel régiment ?

— Quatrième !

— Le régiment de Chevenix ?

— Chevenix est un galant homme. Il s’est fort bien conduit. Fort bien !

— Fort bien, en effet dit Flora, avec un signe de tête.

— Il s’est fort bien conduit ! répétai-je à mon tour. Mais j’espère que vous n’exigerez pas de moi que je l’en aime davantage ?

— Tout cela est bel et bon, s’écria soudain miss Gilchrist senior ; mais si, au lieu de vous éprendre tous les deux des beaux yeux d’une petite sotte, c’était à moi que le major Chevenix et vous eussiez adressé vos hommages, je vous assure bien que mon choix aurait été tout autre que celui de ma nièce. Le major Chevenix est un homme parfait, qui n’a contre lui que de ressembler à une paire de ciseaux et, au fait, Mocheu mon futur neveu, je comprendsque cette ressemblance ait de quoi éveiller en vous des souvenirs assez désagréables ! »

Ce que disant, la vieille dame se décida enfin à sourire. Aujourd’hui encore, la pensée de ce sourire me donne un petit frisson.

« Et maintenant, Mocheu, reprit-elle en se dirigeant vers la porte, j’espère que vous n’allez pas plus longtemps nous empêcher de dîner ! »

Ce bienheureux dîner marque la fin de mes aventures, et il n’y a plus rien d’autre, dans ma vie, qui vaille la peine d’être raconté. Peut-être seulement le lecteur apprendra-t-il avec plaisir que, quelques mois après notre mariage, lorsque l’Empereur voulut une dernière fois tenter la fortune, je lui prêtai de nouveau mon humble concours : j’eus l’honneur d’être fait sergent sur le champ de bataille de Waterloo ; et c’est ma chère Flora, qui, dans cette occasion comme dans toutes les autres depuis lors, s’est chargée d’écouter pour moi ce que me dictait ma conscience. Elle est encore assise près de moi, aujourd’hui, dans notre bibliothèque d’Amersham Place, pendant que j’achève de noter ces souvenirs de ma vie d’autrefois. Avec ses cinquante ans et ses cheveux gris, j’ose affirmer que jamais elle n’a été plus belle. Et nous sommes vraiment tout à fait heureux, autant du moins qu’on peut l’être avec des rhumatismes. Mais qu’est-ce donc que cet étrange concert dont le bruit parvient jusqu’à nous, d’au-dessus de nos têtes, par les fenêtres ouvertes de la nursery ? Je le demande à Flora ; car je commence à avoir l’oreille un peu dure.

« Hé ! me dit-elle, ne reconnaissez-vous pas une musique qui doit cependant vous être bien familière ? C’est M. Rowley, votre intendant, qui, là-haut, donne une leçon de flageolet à nos petits-enfants ! »

FIN