Salaires, prix, profits/2

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Traduction par Charles Longuet.
V. Giard et E. Brière (p. 11-26).
◄  Section I
II
Influence des variations du salaire sur la quantité
et le genre des produits

L’écrit que nous a lu le citoyen Weston aurait pu tenir, pour employer la locution anglaise, « dans une coque de noix ».

Toute son argumentation revenait à ceci : si la classe ouvrière force la classe capitaliste à débourser cinq schellings au lieu de quatre, sous forme de salaire en argent, le capitaliste donnera, sous forme de marchandises, une valeur de quatre schellings au lieu d’une valeur de cinq. La classe ouvrière aurait à payer cinq schellings l’article ou la denrée que, avant la hausse des salaires, elle achetait quatre schellings. Mais pourquoi en est-il ainsi ? Pourquoi le capitaliste ne donne t-il que quatre schellings de marchandises pour cinq schellings d’argent ? Parce que la somme des salaires est fixe. Mais pourquoi est-elle fixée à quatre schellings de marchandises ? Pourquoi pas à trois, à deux, ou à toute autre somme d’argent ? Si la limite de la somme des salaires est déterminée par une loi économique, indépendante également de la volonté du capitaliste et de la volonté de l’ouvrier, la première chose que le citoyen Weston avait à faire c’était de formuler cette loi, et la seconde c’était de la prouver. Puis il devait en outre prouver que la somme des salaires effectivement payés à chaque moment donné correspond toujours exactement à la somme nécessaire des salaires et ne s’en écarte jamais. Si, d’autre part, la limite donnée de la somme des salaires est fondée sur la simple volonté du capitaliste ou sur les bornes de son avarice, c’est là une limite arbitraire. Elle n’a rien de nécessaire. Elle peut être changée par la volonté du capitaliste et peut aussi, par conséquent, être changée contre sa volonté.

À l’appui de sa théorie et pour la rendre claire, le citoyen Weston nous a fait une comparaison : Quand une soupière, nous a-t-il dit, contient une certaine quantité de soupe destinée à un certain nombre de personnes, une augmentation de la grandeur des cuillères n’amènera aucune augmentation de la quantité de soupe. Il me permettra de lui dire que sa soupière cloche. Sa comparaison m’a rappelé celle du Romain Menenius Agrippa. Quand les plébéiens de Rome se mirent en grève contre les patriciens, le patricien Agrippa raconta aux grévistes que le ventre patricien nourrissait les membres plébéiens du corps politique. Agrippa négligeait de montrer comment on peut nourrir les membres d’un homme en remplissant le ventre d’un autre. Le citoyen Weston, de son côté, a oublié que la soupière où les ouvriers trouvent leur nourriture est remplie avec le produit entier du travail national, et que ce qui les empêche d’y prendre davantage, ce n’est ni l’étroitesse du contenant ni l’insuffisance du contenu, mais uniquement la petitesse de leurs cuillères.

Quel est le procédé employé par le capitaliste pour ne donner que quatre schellings contre cinq ? Il augmente le prix de la marchandise qu’il vend. Mais est-ce qu’une augmentation, et plus généralement un changement de prix des marchandises, est-ce que les prix mêmes des marchandises dépendent de la simple volonté du capitaliste ? Ne faut-il pas au contraire certaines circonstances pour que cette volonté se réalise ? S’il n’en est pas ainsi, les mouvements de hausse et de baisse du marché, les fluctuations incessantes des prix courants deviennent une énigme insoluble.

Puisque nous supposons qu’aucun changement n’est survenu ni dans la quantité du capital ou du travail employés, ni dans la valeur de l’argent par lequel les valeurs des produits sont estimées, mais qu’il n’y a eu de changement que dans le taux des salaires, comment cette hausse des salaires pourrait-elle influer sur les prix des marchandises ? Uniquement en influant sur la proportion existant entre la demande et l’offre de ces marchandises.

Il est parfaitement vrai que, prise en masse, la classe ouvrière dépense, et doit forcément dépenser, son revenu en articles de première nécessité. Une hausse générale du taux des salaires occasionnerait donc une augmentation de la demande et, par conséquent, une hausse du prix courant de ces articles. Les capitalistes qui produisent ces objets de première nécessité, par la hausse des prix courants de leurs marchandises sa rembourseraient de la hausse des salaires. Oui, mais les autres capitalistes, ceux qui ne produisent pas les articles de première nécessité ?… Et ne vous figurez pas qu’elle soit peu nombreuse, cette catégorie de capitalistes. Si vous réfléchissez que les deux tiers de la production nationale sont consommés par le cinquième de la population, — un membre de la Chambre des Communes a dit dernièrement par le septième, — vous comprendrez que la production nationale doit se composer, dans une immense proportion, d’objets de luxe ou de produits échangés contre des objets de luxe, et aussi qu’une énorme quantité d’objets de première nécessité mêmes doit être gaspillée à l’entretien de la valetaille, des chevaux, des chats et ainsi de suite. Ce gaspillage, nous le savons par expérience, diminue et devient toujours très limité quand s’élèvent les prix des articles de première nécessité.

Voyons donc quelle serait la situation des capitalistes qui ne produisent pas ces articles. À la baisse du taux des profits, qui aurait suivi la hausse générale des salaires, ils ne trouveraient aucune compensation. Ils ne pourraient élever le prix de leurs marchandises, puisque la demande de ces marchandises n’aurait pas augmenté. Leur revenu aurait diminué, et, sur ce revenu moindre, ils auraient à prendre davantage pour se procurer la même quantité d’objets de première nécessité haussés de prix. Mais ce ne serait pas tout. Leur revenu étant diminué, ils auraient moins à dépenser en objets de luxe, et, par conséquent, il y aurait une diminution dans la demande réciproque de leurs marchandises respectives. Cette diminution de la demande amènerait une baisse des prix de leurs marchandises. Donc, dans ces branches d’industrie, le taux des profits baisserait, non pas simplement en proportion, de la hausse générale du taux des salaires, mais bien en raison composée de : a) la hausse générale des salaires, b) la hausse du prix des articles de première nécessité, c) la baisse du prix des articles de luxe.

Quelle serait la conséquence de cette différence dans le taux des profits pour les capitaux employés dans les différentes branches d’industrie ? La conséquence qui domine généralement toutes les fois que, pour une raison quelconque, le taux moyen des profits vient à différer dans différentes sphères de production. Capital et travail se déplaceraient ; ils quitteraient les branches d’industrie moins rémunératrices pour celles qui le seraient davantage, et ce mouvement ne s’arrêterait que quand, dans une branche d’industrie, l’offre aurait augmenté proportionnellement à l’augmentation de la demande, et quand, dans les autres branches, l’offre serait tombée au niveau de la demande diminuée. Une fois ce changement effectué, le taux général des profits s’égaliserait de nouveau dans les différentes branches. Comme tout ce dérangement provenait à l’origine d’un simple changement dans la proportion de la demande et de l’offre des différentes marchandises, la cause cessant, l’effet cesserait, et les prix reviendraient à leur ancien niveau, ils reprendraient leur équilibre. Au lieu d’être limitée à quelques branches d’industrie, la baisse du taux des profits, suite de la hausse des salaires, serait devenue générale. Conformément à notre supposition, il ne serait survenu aucun changement dans les forces productives du travail ni dans la masse totale de la production, mais cette masse, cette somme donnée de la production aurait changé de forme. Une plus grande partie du produit existerait, sous la forme d’objets de première nécessité, une partie moindre sous la forme d’objets de luxe, ou ce qui revient au même, une partie moindre s’échangerait contre des objets de luxe importés du dehors, elle serait consommée dans sa forme originelle ; ou, ce qui revient encore au même, une plus grande partie du produit indigène s’échangerait contre des objets de première nécessité importés, au lieu de s’échanger contre des objets de luxe. Ainsi la hausse générale du taux des salaires, après une perturbation temporaire des prix courants, n’aurait d’autre résultat que la baisse générale du taux des profits, sans amener aucun changement permanent dans les prix des marchandises.

Si l’on m’objecte que, dans l’argumentation précédente, je tiens pour établi que la totalité du salaire additionnel est employée à l’achat d’objets de première nécessité, je répondrai que j’ai fait la supposition la plus favorable à l’opinion du citoyen Weston. Si les salaires additionnels étaient employés à l’achat d’articles ne figurant pas auparavant dans la consommation des ouvriers, il n’y aurait pas besoin de prouver autrement que la puissance d’achat de ceux-ci s’est accrue. Toutefois, provenant uniquement d’une élévation de salaires, cette augmentation de la puissance d’achat des ouvriers doit correspondre exactement à la diminution de la puissance d’achat des capitalistes. La masse de la demande des marchandises n’augmenterait donc pas, mais ce qui changerait, ce seraient les parties constituantes de cette masse. La demande croissante d’un côté serait contrebalancée par la demande décroissante de l’autre. Ainsi, la masse de la demande restant stationnaire, aucun changement ne pourrait se produire dans les prix courants des marchandises.

On aboutit donc à ce dilemme : ou les salaires additionnels sont employés également à l’achat de tous les objets de consommation — et alors l’élargissement de la demande du côté de la classe ouvrière doit être compensée par le rétrécissement de la demande du côté de la classe capitaliste, — ou les salaires additionnels sont employés uniquement à l’achat de quelques articles, dont les prix courants monteront pour un temps. Alors la hausse du taux des profits dans quelques branches d’industrie, et la baisse du taux des profits dans d’autres branches qui en sera la conséquence, produiront un changement dans la distribution du capital et du travail, et ce mouvement continuera jusqu’à ce que l’offre ait atteint le niveau de la demande augmentée dans une branche d’industrie, et qu’elle soit descendue au niveau de la demande diminuée dans les autres branches. Dans une hypothèse, il ne surviendra pas de changement dans le prix des marchandises ; dans l’autre, après quelques fluctuations des prix courants, les valeurs d’échange des marchandises redescendront à leur niveau antérieur. Dans les deux hypothèses, la hausse générale du taux des salaires n’aboutira, en fin de compte, à rien autre chose qu’à une baisse générale dans le taux des profits.

Pour mettre en jeu vos facultés imaginatives, le citoyen Weston vous a adjurés de penser aux embarras qui vous assailliraient si tous les salaires agricoles, en Angleterre, venaient à monter de neuf schellings à dix-huit. « Songez, s’est-il écrié, à l’énorme augmentation qui se produirait dans la demande des denrées de première nécessité et à l’effrayante augmentation de leurs prix qui en serait la conséquence ! » Or, vous savez tous que le salaire moyen du travailleur agricole de l’Amérique s’élève à plus du double de celui du travailleur agricole de l’Angleterre, bien que les prix des produits agricoles soient plus bas aux États-Unis que dans le Royaume-Uni, bien que les rapports généraux du capital et du travail soient les mêmes aux États-Unis qu’en Angleterre, et bien que la somme annuelle de la production soit beaucoup plus faible aux États-Unis qu’en Angleterre. Pourquoi donc notre ami sonne-t-il ainsi l’alarme ? Tout simplement pour déplacer la véritable question que nous avons à examiner. Une hausse qui ferait subitement monter les salaires de neuf schellings à dix-huit serait une hausse subite de cent pour cent. Or, nous ne discutons pas du tout la question de savoir si le taux général des salaires en Angleterre pourrait tout à coup monter de cent pour cent. Nous n’avons nullement à nous occuper de la grandeur de la hausse, laquelle pratiquement doit dans chaque cas particulier dépendre de circonstances données et s’y accommoder. Nous avons seulement à rechercher quelle sera l’action d’une hausse générale dans le taux des salaires, cette hausse ne fût-elle que d’un pour cent.

Laissant donc de côté l’ami Weston et sa hausse fantastique de cent pour cent, je me propose d’appeler votre attention sur la hausse réelle des salaires qui a eu lieu de 1849 à 1859 dans la Grande-Bretagne.

Vous connaissez tous le bill des dix heures, ou plus exactement des dix heures et demie, introduit dans la législation anglaise après 1848. Il constitue un des plus grands changements économiques dont nous ayons été témoins. Ce fut une hausse des salaires subite et forcée, non dans quelques professions et quelques localités, mais dans toutes les grandes industries qui ont établi la suprématie de l’Angleterre sur les marchés du monde entier. Ce fut une hausse des salaires en des circonstances singulièrement défavorables. Le Dr Ure, le professeur Senior et tous les autres économistes officiels, oracles de la bourgeoisie, démontrèrent, et, je dois le dire, en se fondant sur des motifs bien plus forts que ceux de notre ami Weston, que la loi nouvelle allait sonner le glas de l’industrie anglaise. Ils démontrèrent qu’elle n’équivalait pas simplement à une hausse des salaires, mais bien à une hausse des salaires ayant pour point de départ une diminution de la quantité de travail fournie, et basée sur cette diminution. Ils affirmèrent que la douzième heure, dont on voulait priver le capitaliste, était, précisément cette heure, la seule, l’unique, dont il tirait son profit. Ils nous menacèrent des plus terribles conséquences : diminution de l’accumulation, hausse des prix, perte des marchés, amoindrissement de la production, réaction inévitable sur les salaires, ruine finale. En fait, ils déclaraient que le maximum décrété par Robespierre était une loi fort anodine en comparaison de celle-là ; et, en un certain sens, ils n’avaient pas tort. Eh bien ! quel fut le résultat de la mesure ? Une hausse du salaire en argent des ouvriers de fabrique, et malgré le raccourcissement de la journée de travail, un grand accroissement du nombre des bras employés dans les fabriques, une baisse ininterrompue des prix de leurs produits, un développement merveilleux des forces productives de leur travail, une extension progressive inouïe des marchés ouverts à leurs marchandises.

À Manchester, en 1860, lors de la réunion de la Société pour l’avancement des sciences, j’ai moi-même entendu M. Newmann avouer, que lui, le Dr Ure, Senior et tous les autres interprètes officiels de la science économique, s’étaient trompés, tandis que l’instinct du peuple avait vu juste. Je cite M. W. Newman, non le professeur Francis Newmann, parce qu’il occupe un rang élevé dans la science économique, comme collaborateur et éditeur de l’Histoire des Prix de M. Thomas Tooke ce magnifique ouvrage qui suit pas à pas l’histoire des prix depuis 1793 jusqu’à 1856. Si l’idée fixe de notre ami Weston, somme fixe des salaires, somme fixe de la production, degré fixe de la productivité du travail, volonté fixe et permanente des capitalistes, si toutes ses autres fixités et finalités étaient correctes, les funèbres prédictions du professeur Senior auraient été justifiées ; Robert Owen se serait trompé, lui qui, dès 1816, déclarait bien haut qu’une réduction générale de la journée de travail était le premier pas pour préparer l’émancipation de la classe ouvrière, lui qui, au nez et à la barbe du préjugé régnant, osait prendre l’initiative de cette réduction, à ses risques et périls, dans sa propre fabrique de New-Lanark.

Pendant cette même période où se produisit, avec l’adoption de la loi des dix heures, la hausse des salaires qui en résulta, il y eut dans la Grande-Bretagne, pour des raisons qu’il serait hors de propos d’énumérer, une hausse générale des salaires agricoles.


Ici je vous présenterai quelques observations préliminaires, que n’exige point, à vrai dire, l’objet immédiat de ma démonstration, mais qui vous garderont de toute conclusion erronée.

Si le salaire d’un ouvrier gagnant deux schellings par semaine montait à quatre schellings, le taux du salaire aurait monté de 100 0/0. Exprimée comme hausse dans le taux des salaires, une telle augmentation paraîtrait magnifique, et cependant la somme réelle du salaire reçu n’en serait pas moins restée pitoyable, de quoi mourir de faim. Ne vous laissez donc jamais étourdir par la fanfare du tant pour cent dans le taux des salaires. Demandez toujours quel était le salaire avant la hausse.

En outre vous comprendrez que s’il y avait dix ouvriers payés chacun 2 schellings, cinq payés 5 schillings, et cinq payés 11 schellings la semaine, les vingt ouvriers réunis recevraient 100 schellings, soit 5 livres sterling, par semaine. Si alors il se produisait une hausse, mettons de 20 0/0, sur la masse totale de leurs salaires hebdomadaires, de 5 livres sterling cette masse passerait à 6. Prenant la moyenne, nous pourrions dire que le taux général des salaires s’est élevé de 25 0/0, quoique en réalité les salaires de dix ouvriers fussent restés stationnaires, que les salaires du premier groupe de cinq ouvriers ne se fussent élevés que de 5 schellings à 6, tandis que ceux du second groupe de cinq ouvriers s’élevaient de 55 schellings à 72. Pour une moitié des ouvriers la situation ne se serait nullement améliorée, pour un quart elle se serait améliorée imperceptiblement, et enfin un quart d’entre eux seulement auraient réellement bénéficié de la hausse. Cependant, à calculer d’après la moyenne, la somme totale des salaires de ces vingt ouvriers aurait augmenté de 25 0/0, et en ce qui concerne la masse du capital qui les emploie et les prix des marchandises qu’ils produisent, ce serait exactement la même chose que s’ils avaient tous reçu part égale dans la hausse moyenne des salaires. Dans le cas du travail agricole, l’étalon des salaires étant loin d’être le même dans les différents comtés de l’Angleterre et de l’Écosse, la hausse les affecta d’une manière fort inégale.

Enfin, la période où se produisit cette hausse des salaires, vit diverses influences en contrecarrer les effets : rétablissement de nouveaux impôts à la suite de la guerre de Crimée, la démolition d’une partie considérable des habitations occupées par les travailleurs agricoles, et ainsi de suite.


Ces réserves faites, je dirai que de 1849 à 1859 il se produisit une hausse d’environ 400/0 dans le taux moyen des salaires agricoles de la Grande Bretagne. Je pourrais vous fournir d’amples détails à l’appui de mon assertion, mais il suffira, je crois, pour l’objet du présent débat, de vous renvoyer au travail critique, si consciencieux, lu par M. John Morton, en 1860, à la Société des Arts et Métiers de Londres, sur « les forces employées dans l’agriculture ». L’auteur a établi ses statistiques à l’aide de comptes et d’autres documents authentiques, qu’il avait recueillis auprès d’une centaine de fermiers, résidant dans douze comtés d’Écosse et trente-cinq comtés d’Angleterre.

D’après l’opinion de notre ami Weston, et rapprochée de la hausse simultanée dans les salaires des diverses fabriques, la hausse des salaires agricoles devait entraîner une augmentation effrayante du prix des productions agricoles, pendant la période comprise entre 1849 et 1859. En fut-il ainsi ? Loin de là, en dépit de la guerre de Crimée et de mauvaises récoltes successives de 1854 à 1856, le prix moyen du blé, le principal produit agricole de l’Angleterre, tomba du prix d’environ 3 livres sterling le quarter, pour les années 1838 à 1848, à environ 2 1. st. 10 sch. le quarter[1], pour les années 1849 à 1859. Cela constitue, dans le prix du blé, une baisse de plus de 16 0/0, simultanée avec une hausse moyenne des salaires agricoles de 40 0/0.

Pendant la même période, si nous en comparons la fin avec le commencement, 1859 avec 1849, il y eut dans les chiffres du paupérisme officiel une diminution qui les fit descendre de 934 419 assistés à 860,470 — une différence de 73,949 ; faible diminution, je l’accorde, et qui fut reperdue les années suivantes, mais pourtant une diminution.

On pourrait dire que, à la suite de l’abolition des lois sur les céréales, l’importation des grains étrangers fit plus que doubler, pendant la période comprise entre 1849 et 1859 comparée avec la période de 1838 à 1848. Et puis ? En se plaçant au point de vue du citoyen Weston, on se serait attendu à voir cette demande subite, immense et toujours croissante, de denrées étrangères faire monter à une hauteur effrayante les prix des produits agricoles, l’effet de l’augmentation de la demande étant toujours le même, qu’il vienne de l’extérieur ou de l’intérieur. Qu’arriva-t-il ? À part quelques années de mauvaises récoltes, pendant cette période la baisse désastreuse du prix des céréales forma en France un sujet courant de déclamation ; les Américains, eux, furent à plusieurs reprises obligés de brûler leur excès de production, et la Russie, s’il en fallait croire M. Urquhart, aurait fomenté la guerre de la Sécession parce que la concurrence américaine écrasait ses productions agricoles sur les marchés européens[2].

Réduit à sa forme abstraite l’argument du citoyen Weston reviendrait à ceci : Toute hausse dans la demande se produit toujours sur la base d’une quantité donnée de production. Elle ne peut donc jamais augmenter l’offre des articles demandés, mais ne peut que relever leur prix en argent. Or, la plus simple observation montre qu’en certains cas, une demande plus grande ne fait point varier les prix des marchandises, et que, dans d’autres cas, elle détermine une hausse passagère des prix courants, suivie d’une offre plus grande, qui est elle même suivie d’un retour des prix à leur niveau primitif et qui, dans bien des cas, les abaissé même au-dessous de ce niveau. Que l’accroissement de la demande soit l’effet des salaires additionnels ou de toute autre cause, cela ne change rien aux conditions du problème. Au point de vue où s’est placé le citoyen Weston, le phénomène général était aussi difficile à expliquer que le phénomène se présentant dans les circonstances exceptionnelles d’une hausse des salaires. Son argument n’avait donc point de rapport particulier d’aucun genre avec le sujet que nous traitons. Il exprimait seulement la perplexité de son esprit, forcé de s’expliquer les lois selon lesquelles un accroissement de la demande produit un accroissement de l’offre, au lieu d’aboutir à la hausse des prix courants.

  1. Le quarter vaut 8 boisseaux (anglais), c’est-à-dire près de 3 hectolitres (exactement 2 hectolitres 9 décalitres plus une fraction).
  2. David Urquhart, publiciste anglais, indépendant et vigoureux, mais dont l’originalité frisa souvent l’excentricité. À propos d’une citation de lui dans le premier volume du Capital (chap. xv, section 10), Marx dit : « Ce passage montre à la fois la force et la faiblesse de ce genre de critique qui sait juger et condamner le présent mais non le comprendre ».

    Urquhart, en politique étrangère, était à ce point turcophile qu’il s’occupa d’introduire et de généraliser en Angleterre la pratique du bain turc. D’ailleurs très au courant des intrigues diplomatiques, il finit par voir dans tous les événements contemporains l’action mystérieuse et diabolique de la Chancellerie moscovite. C’est ainsi que, malgré les excellents rapports qu’il avait eus avec Marx, il en arriva, en 1871, à trouver dans l’Internationale et la Commune de Paris la main criminelle du tsarisme ! Ch. L.