Salaires, prix, profits/5

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Traduction par Charles Longuet.
V. Giard et E. Brière (p. 38-42).
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V
Salaires du travail et prix des marchandises

Réduits à leur expression théorique la plus simple, tous les arguments de notre ami se résolvent en un seul dogme : « Les prix des marchandises sont déterminés ou réglés par les salaires ». Je pourrais en appeler à l’observation pratique et invoquer son témoignage contre ce sophisme vieilli et démonétisé. Je pourrais vous dire que, en Angleterre, les ouvriers de fabrique, les mineurs, les charpentiers de navires, et autres, dont le travail est relativement bien payé, l’emportent sur toutes les nations grâce au bon marché de leur production ; tandis que le travailleur agricole anglais, par exemple, dont le travail est relativement mal payé, est dépassé par presque toutes les autres nations à cause de la cherté de la sienne. En établissant la comparaison article par article dans un même pays, et celle des marchandises des différents pays entre elles, je pourrais montrer que, à part quelques exceptions plus apparentes que réelles, en moyenne le travail de prix élevé produit les marchandises de bas prix, et que réciproquement le travail de bas prix produit les marchandises de prix élevé. Bien entendu cela ne prouverait pas que le prix élevé du travail dans un cas et son bas prix dans l’autre soient les causes respectives de ces effets diamétralement opposés, mais du moins cela prouverait que les prix des marchandises ne sont pas déterminés par les prix du travail. Toutefois nous n’avons nullement besoin d’employer cette méthode empirique.

On pourrait nier peut-être que le citoyen Weston ait jamais dit dogmatiquement : « c’est le prix du salaire qui règle ou détermine le prix des marchandises ». En fait il n’a jamais formulé ce dogme. Il a dit au contraire que le profit et la rente formaient aussi les parties constituantes du prix des marchandises, parce que c’est sur le prix des marchandises que se payent non seulement le salaire de l’ouvrier, mais aussi le profit du capitaliste et la rente du propriétaire foncier. Mais de quelle manière, à son idée, le prix est-il constitué ? D’abord avec le salaire. Puis il y est joint une part additionnelle de tant pour cent en faveur du capitaliste, et une autre fraction additionnelle en faveur du propriétaire foncier. Supposez que le chiffre des salaires du travail employé à la production d’une marchandise soit dix. Si le taux du profit était de 100 0/0, alors aux salaires déboursés le capitaliste ajouterait dix, et, si le taux de la rente était aussi de 100 0/0 des salaires, il y aurait une nouvelle addition de dix ; au total le prix de la marchandise serait donc trente. Mais déterminer ainsi le prix, ce serait le déterminer d’après le salaire. Si dans le cas ci-dessus, le salaire montait à vingt, le prix de la marchandise monterait à soixante, et ainsi de suite. C’est pour cela que tous les économistes arriérés qui ont présenté cette thèse de la détermination du prix par le salaire, se sont efforcés de la démontrer en traitant le profit et la rente comme de simples portions additionnelles de tant pour cent des salaires. Naturellement aucun d’eux n’a pu réduire ce tant pour cent à une loi économique quelconque. Ils semblent croire, au contraire, que c’est la tradition, la coutume, la volonté du capitaliste ou quelque autre méthode également arbitraire et inexpliquable, qui établit les profits. S’ils prétendent que c’est la concurrence entre les capitalistes, ils ne disent rien du tout. Cette concurrence arrive sûrement à égaliser les différents taux de profit en différentes industries, elle les réduit à un niveau moyen, mais elle ne peut jamais déterminer ce niveau lui-même, c’est-à-dire le taux général des profits.

Qu’entend-on quand on dit que le prix des marchandises est déterminé par le salaire ? Ce mot n’étant qu’un nom pour désigner le prix du travail, on entend que le prix des marchandises est réglé par le prix du travail. Comme le prix est une valeur d’échange, — et quand je parle de valeur c’est toujours de la valeur d’échange dont je veux parler — une valeur d’échange exprimée en argent, la proposition revient à celle-ci : « la valeur des marchandises est déterminée par la valeur du travail », ou encore : « la valeur du travail est la mesure générale de la valeur ».

Mais alors comment la valeur du travail lui-même est-elle déterminée ? Ici nous sommes arrêtés. Arrêtés, bien entendu, si nous essayons de raisonner logiquement. Seulement les défenseurs de cette doctrine ne s’embarrassent guère d’un tel scrupule. Voyez l’ami Weston, par exemple. Il a commencé par nous dire que le salaire réglait le prix des marchandises et que, en conséquence, quand les salaires montaient, les prix devaient monter. Après quoi, il a fait demi-tour pour nous montrer que la hausse des salaires ne servirait de rien, parce que les prix des marchandises auraient monté et que le salaire, en réalité, était mesuré sur le prix des marchandises à l’achat desquelles il était employé. Ainsi on dit, pour commencer, que la valeur du travail détermine la valeur des marchandises, et on dit, pour finir, que la valeur des marchandises détermine la valeur du travail. On tourne autour du cercle le plus vicieux et l’on n’arrive à aucune conclusion.

En définitive, il est évident qu’en prenant la valeur d’une marchandise, travail, blé ou tout autre article, pour la mesure générale et le régulateur de la valeur, on ne fait que déplacer la difficulté, parce l’on détermine une valeur par une autre qui, de son côté, a besoin d’être déterminée.

Le dogme d’après lequel « le salaire détermine le prix des marchandises », exprimé dans ses termes les plus abstraits, revient à ceci : « la valeur est déterminée par la valeur », et cette tautologie, en réalité, signifie que l’on ne sait rien de la valeur. Partant de cette prémisse, tous les raisonnements sur les lois générales de l’économie politique deviennent un pur et simple verbiage. Aussi cela fut-il le grand mérite de Ricardo d’avoir, dans ses Principes d’économie politique, publiés en 1817, détruit de fond en comble l’erreur populaire, et usée, que « le salaire détermine le prix ». Cette erreur, Adam Smith et ses prédécesseurs français s’étaient bien gardé d’y tomber dans les parties vraiment scientifiques de leurs recherches, mais elle n’en avait pas moins reparu dans les chapitres de leurs œuvres où ils visaient plutôt à la simplicité et à la vulgarisation.