Salammbô/Notice

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Louis Conard (p. 415-418).
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NOTICE.



SOURCES ET MÉTHODE.


Comme Madame Bovary, mais cette fois devant l’opinion et non plus à la barre du tribunal, Salammbô a eu son procès. On en connaît les péripéties. Ce n’était plus à la religion et à la morale publique que Flaubert avait fait offense, c’était tout à la fois au Roman et à l’Histoire. Pour avoir voulu, au mépris de la division des genres, concilier dans un même ouvrage l’exactitude avec l’imagination et, comme il le disait, « fixer un mirage en appliquant à l’Antiquité les procédés du roman moderne », l’écrivain avait appelé sur lui les foudres combinées des savants et des littérateurs. Un romancier, se permettre une incursion si téméraire dans un des domaines de l’histoire les plus reculés, les mieux défendus, ouvert seulement à quelques rares initiés ! Les historiens rejetèrent Salammbô au rang des purs romans,… cependant que les romanciers louaient surtout dans ce « gros livre » un traité d’archéologie.

Pour l’avenir de l’ouvrage, sinon pour celui de l’écrivain, l’aventure était autrement redoutable qu’un procès de moralité. Flaubert, on le sait, en sortit à son avantage. Il se montra sur tous les points si solidement armé, établit ses preuves avec une telle aisance et, chargé d’un terrible bagage de savant, fonça sur l’ennemi avec une bonne humeur si intrépide qu’il parut vaincre deux fois. Dans sa dispute avec les historiens, le dernier mot lui appartint, sans conteste[1]. Et quant aux romanciers, ils durent savoir gré à un homme qui possédait une érudition si imposante de n’en avoir pas mis davantage dans son livre.

Évidemment, il en reste encore beaucoup dans Salammbô. Mais elle a subi l’épreuve du feu ; nous la savons, désormais, fidèle et de bon aloi. Nous devons donc nous réjouir de ce qu’on se soit battu autour de ce livre : les amis de Flaubert n’y ont rien perdu.

Ils en ont, tout au contraire, tiré un profit inestimable. Obligé de défendre son œuvre et de justifier « la sincérité de ses études », Flaubert a été amené non seulement à expliquer sa méthode, mais à produire toute sa documentation et, comme le disait Sainte-Beuve, à sortir toutes ses raisons. Il nous a fait pénétrer, par là, dans l’intimité de son livre, mieux encore dans celle de son travail et nous a permis de sur rendre les secrets de son atelier. Il n’en a fait aucun mystère. D’ailleurs, comme s’il avait souhaité lui-même de livrer un jour à ses amis toutes les formules de son art, il a laissé intactes ses notes de travail : ce que les deux lettres justificatives ne nous avaient pas dit, ces notes viennent en témoigner auprès de nous. Les unes et les autres procurent une des joies littéraires les plus rares et les plus douces : car il y a pour le lettré quelque chose d’aussi délicieux que de lire un beau livre, c’est d’apprendre comment il a été fait. Pour Salammbô, nous le savons jusque dans les moindres détails.

Tout est là, sous nos yeux. Voilà tous les matériaux qu’il a assemblés, toutes les recherches qu’il a entreprises, toute sa documentation, toutes ses lectures. Quelle patience et quelle volonté ! Ce romancier, l’imagination la plus impétueuse, peut-être, de son temps, s’est astreint, pendant cinq ans, à un travail d’ermite : il a lu, comme il savait lire, a peu prés tout ce qui avait été écrit sur son sujet et autour de son sujet depuis (les temps historiques. Il a lu et annoté Xénophon, Ælien, Pausanias, Pline, Silius Italicus et Polybe, la Géographie de Strabon et les Pierreries de Théophraste, Polyen, Hérodote et la Bible, Appien et les Mémoires de l’Académie des inscriptions, Corippus et Walkenaër, des traités de médecine et de botanique, des dictionnaires et des bibliothèques, depuis celle de Diodore de Sicile jusqu’â celle de M. de Monbret. Nul ouvrage de chartiste n’a coûté plus d’efforts ni de recherches, et s’il y a trop d’érudition dans ce livre, c’est la rançon d’un travail prodigieux.

Pour apprécier la méthode, il faut relire Salammbô comme Flaubert a lu ses auteurs, le crayon à la main, et remonter ensuite jusqu’aux sources. Le point de départ du livre est connu de tous ; c’est le récit de Polybe, la Guerre inexpiable. C’est Polybe que Flaubert a eu sous les yeux, on peut le dire, d’un bout à l’autre de son roman, de la première à la dernière page. Il l’a suivi pas à pas. Mathô, Spendius, Autarite, Nar’Havas, tous les protagonistes du drame militaire figurent, on le sait, dans Polybe. Toutes les péripéties de l’affreuse lutte entre Carthage et les Barbares, l’exode à Sicca, la solde impayée, l’ambassade de Giscon et son arrestation ; la victoire puis le désastre d’Hannon ; le retour d’Hamilcar et cette série d’opérations admirables par lesquelles le Sufféte va conduire l’armée des Mercenaires du Macar au Défilé de la Hache, tout cela est dans l’historien grec. Tout, sauf d’abord l’amour de Mathô pour Salammbô, c’est-à-dire précisément la raison d’être du livre !

Mais surtout, — et c’est là ce qui intéresse la critique littéraire, — placez en face l’un de l’autre le texte de l’historien et celui du romancier. Prenez, par exemple entre cent autres, ces quatre passages du récit de Polybe : l’exode des Mercenaires vers Sicca (p. 420, I. 4) ; le bain d’Hannon, après la bataille, à Utique (p. 429, I. 7) ; le passage du Macar (p. 431, I, 1) ; la famine dans le défilé de la Hache (p. 441 I. 31) : chacun tient en une ligne. Nulle couleur, nul relief, nulle image ; rien que l’énonciation d’un fait, consigné, sans émotion et sans art, sur le carnet de route d’un capitaine : il n’y a là que la dépouille de la vie. Et voyez maintenant comment Flaubert a procédé. Il se borne, d’abord, à citer, presque textuellement, la maigre phrase de Polybe ; il la fixe en quelque sorte et l’assujettit solidement sur son métier. Puis il se met à la travailler. Il l’étend, la développe, l’anime, en fait surgir peu à peu un monde concret, visible, vivant ; il semble qu’il ait pris chaque mot et l’ait pressé jusqu’à en faire sortir tout ce qu’il contenait de réalité[2]. Ce travail descriptif, pur travail de développement sans doute, mais qui exige une puissance d’évocation, une richesse de coloris et une science des valeurs presque infinies, Flaubert en avait la maîtrise. Son art était, au plus haut degré, plastique et pictural et, comme le dit Fromentin, il possédait l’âme d’un visionnaire.

C’est au cours de ce travail de développement ou de reconstitution qu’interviennent les sources documentaires accessoires : autour du texte fondamental de Polybe, Flaubert a groupé une série innombrable de textes secondaires, relatifs à l’ethnographie de l’Afrique ancienne, aux costumes, à la vie publique, à l’art de la guerre, aux superstitions, aux croyances religieuses ; ils vont trouver tout naturellement leur place sur la trame fournie par Polybe ; ils apporteront la couleur, le relief, et, comme on dit, la « note vécue ». Mais ils se prêteront également à la construction d’épisodes ou de tableaux détachés, ruses de guerre ou traits de mœurs, qui ne procèdent en aucune façon du texte grec, mais que Flaubert a cru pouvoir y rattacher, sans sortir de la demi-vérité historique, parce qu’il lui a semblé possible que les choses se soient passées ainsi. L’épisode de l’aqueduc (p. 86), les lions en croix (p. 34), le stratagème employé par Spendius pour mettre en fuite les éléphants de Carthage (p. 134), la description des trésors d’Hamilcar (p. 174), le sacrifice des enfants (p. 333), le voile de Tanit (p. 99), la monstrueuse machine dévorante (p. 347), sont autant de tableaux ou de scènes qui, pour n’avoir aucune place dans le récit de Polybe, n’en possèdent pas moins leurs assises documentaires propres et ont été rattachées à l’ensemble par un lien de vraisemblance et de possibilité. L’écueil, en une pareille matière, était l’anachronisme : Flaubert y est tombé rarement et l’on peut dire que dans l’utilisation des sources éloignées et la reconstitution par approximation et par analogie, il a fait preuve d’une prudence et d’une habileté consommées.

Tout au plus trouvera-t-on qu’il a accueilli, avec une complaisance trop marquée, bien des récits étranges que les anciens eux-mêmes considéraient comme fabuleux ; mais l’âme de ces peuples plus qu’à demi barbares, où Carthage recrutait ses armées auxiliaires, était elle-même pleine de superstitions et de légendes. Dépouiller ce monde africain de ses erreurs et de ses folies, c’eût été, en quelque sorte, lui ravir une parcelle de sa vérité, le défigurer, le trahir.

Aussi bien, pour permettre au lecteur de poursuivre lui-même, et jusque dans les détails, l’analyse des procédés employés par l’écrivain, il nous a paru nécessaire de mettre toutes les pièces sous ses yeux. Nous liaisons donc suivre Salammbô :

1° D’une traduction du récit de Polybe ; 2° Des notes documentaires trouvées les papiers de Flaubert ; 3° D’un index, où nous avons indiqué, après le sens du mot, la source où Flaubert l’a puisé.

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  1. Cf. Lettre à M. Frœhner, in Correspondance, III, 348 ; à M. Guéroult, Ibid., 360 ; à Sainte-Beuve, Ibid., 332.
  2. Cf pages 26, 130, 196, 361.