Sanguis martyrum/Cinquième partie/II

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Mame (p. 280-319).

II

LES MINEURS DU CHRIST

De tous les points de l’immense plaine de Sigus et même des bords du lac, on apercevait, à l’extrémité d’une éminence rocheuse, la silhouette d’un homme nettement découpée sur le bleu pâle du ciel, ou sur le fond des montagnes, tantôt fauves, tantôt d’un violet profond, suivant la distance ou l’orientation. Cette montagne, aiguë et très élevée, formait un cône aux flancs légèrement creusés, mais d’une ligne si parfaite et si régulière, terminée par une flèche si élancée et si étroite qu’elle avait l’air d’un pinacle naturel et que l’homme grimpé tout en haut semblait une statue sur son piédestal.

Du forum de la petite ville, on distinguait parfaitement tous les détails du costume et de l’accoutrement de ce personnage aérien : la couleur rouge de son bonnet phrygien, les plis nombreux de son large pantalon bouffant à la mode asiatique, la massette de mineur passée dans sa ceinture, et jusqu’aux pointes tombantes de ses longues moustaches, quand il se tournait de profil. D’une main, il s’appuyait sur un bâton ferré et, de l’autre, il élevait une trompe, prêt à l’emboucher. C’était un contremaître, un Galate qui avait travaillé dans toutes les mines d’Asie et d’Europe et qui était renommé pour son expérience et sa connaissance du métier. Ainsi planté au sommet de la montagne, il évoquait l’image d’un chef d’armée qui, sur une hauteur, épie les évolutions des troupes ennemies.

Ses yeux fixaient avec une attention méticuleuse un monticule sablonneux de forme ronde, qui s’étalait au pied du cône rocheux, un peu à gauche dans la direction de Sigus et qu’il dominait complètement du haut de son observatoire. Attaqué de tous côtés, par des équipes de mineurs et de terrassiers, évidé et creusé dans tous les sens comme le sous-sol de la région, ce monticule qui contenait de l’or et du cuivre ne se tenait debout que par miracle. Suivant un procédé qui exigeait une main d’œuvre formidable, un gaspillage effrayant de forces et de vies humaines, des centaines et des milliers de captifs et d’esclaves toujours disponibles, on provoquait artificiellement par des percées nombreuses et hardies l’écroulement de la montagne riche en minerai. Puis quand elle était par terre, on précipitait sur les décombres, en véritables cascades, des trombes d’eau dérivées et captées par de longs travaux de canalisation et retenues par des barrages sur les hauteurs voisines. On créait ainsi des torrents artificiels, qui, après avoir lavé les débris métallifères, se déversaient dans le lac, laissant sur le sable des parcelles de cuivre, ou même des pépites d’or natif.

Or, l’évidement du monticule était aussi avancé que possible. Depuis plusieurs jours, le Galate, continuellement en faction sur son rocher, guettait l’affaissement de la coupole naturelle formée par le sommet de la colline. Déjà des éboulements partiels s’étaient produits en maints endroits. Avec son sûr instinct de vieux mineur, le Galate savait que la chute se produirait le jour même. Il avait sonné un premier coup de trompe pour avertir les ouvriers qui se trouvaient dans les galeries. Ceux-ci fuyaient précipitamment par files compactes, s’écrasaient à la sortie des couloirs. Autour du monticule, des escouades de manœuvres enchaînés établissaient des barrages en fascines et en pierres sèches pour limiter l’éparpillement des décombres : çà et là, ils les consolidaient par des amoncellements de cailloux. D’autres fouaillaient des trains entiers de chevaux et de mulets qui tiraient des câbles attachés à l’intérieur, autour des plus gros piliers centraux, afin de hâter la chute du toit. Ailleurs, par escouades de dix ou de vingt, des hommes étaient attelés à des cordes. En cette claire matinée de novembre, les heurts des pioches, les piétinements des bêtes, les cris des surveillants montaient tout droit dans l’air subtil et se répercutaient au loin sur la terre durcie et gelée de la plaine. Tout le personnel de la mine se trouvait là. Hildemond, le contremaître germain, les jambes nues sous ses courtes braies, tout fier de son sayon rouge en peau de brebis, ses longues tresses blondes flottant sur ses épaules, courait d’un groupe à l’autre, hargneux et féroce comme un chien de berger. Il stimulait particulièrement du fouet et de la parole une bande de captifs gruthonges aux cheveux jaunes comme les siens. Entouré de quelques ingénieurs, Théodore, le procurateur de la mine, assistait aux derniers préparatifs et, pour se donner de l’importance, il clamait à pleins poumons des ordres tardifs autant qu’inutiles. Il ne cessait de vociférer :

« Qu’on fasse sortir tous les ouvriers ?… Tout le monde est bien sorti, n’est-ce pas, Hildemond ?

– Holà hô ! Holà hô !… » hurlaient en cadence les hommes qui tiraient sur les cordes et aussi sur de grosses chaînes de fer enroulées à des treuils.

Des claquements de fouet crépitaient sans interruption. Les chevaux arquaient leurs jambes violemment. De son observatoire à la pointe du rocher, le Galate voyait le renflement de la colline s’affaisser peu à peu. Il lança deux coups de trompe à deux minutes d’intervalle d’une façon brève et haletante. Le troisième devait annoncer l’écroulement décisif. Une certaine angoisse étreignait la foule, car, en dépit de toutes les précautions prises, cette colossale opération entraînait toujours des morts. Soudain, Hildemond, bondissant vers les barrages, se mit à crier :

« Où est Cariovisque ?… »

Ce Cariovisque était un autre contremaître germain qui avait dû s’attarder dans les galeries, ou trouver les issues bouchées par les premières chutes de gravats. Hildemond avait à peine lancé son cri que la trompe sonna. Un fracas épouvantable suivit, un bruit d’explosion qui se prolongea en un grondement souterrain. Et un souffle de tempête faillit renverser les hommes et les bêtes, tellement le déplacement d’air était énorme et violent. Puis, après ce vacarme assourdissant, il y eut une seconde de grand silence que rompirent tout de suite des hurlements de blessés et les clameurs furieuses des surveillants. Des carriers n’avaient point reparu. L’équipe de Cariovisque avait dû être écrasée sous les ruines. Pourtant, les chefs n’y regardaient pas de si près.

« Combien de manquants ? lança Théodore à Hildemond ?

– Une cinquantaine, maître !

– Allons ! ce n’est rien, » fit le procurateur.

Mais, parmi ceux qui travaillaient aux barrages, un tumulte s’élevait. Un certain nombre de manœuvres avaient été blessés par des éclats de roches, par les rebondissements et les ricochets des débris. L’un d’eux autour duquel on s’empressait gisait sur le sol, inerte et livide, comme un cadavre. On le crut mort ; il n’était qu’évanoui. Sa cheville gauche, déjà luxée par les fers qu’il traînait, venait d’être écrasée par la projection d’une grosse pierre :

« Il me semble que je le reconnais, dit Théodore, qui s’était approché avec Hildemond… C’est notre sénateur, le condamné de Cirta, Cécilius Natalis, ancien fermier de Sigus. »

Et, à la grande stupéfaction des manœuvres, qui dans une attitude tremblante faisaient cercle autour de lui et du contremaître, et qui s’étonnaient d’une telle déférence pour un des leurs, il ordonna à deux travailleurs libres de relever le blessé et de le transporter en toute diligence à l’infirmerie de la mine.

C’était Cécilius en effet. Il se trouvait depuis deux jours à peine à Sigus, et, pour son début sur le chantier, il jouait de malheur. Non sans intention, Rufus, le préfet des camps, l’avait condamné aux travaux forcés dans sa propre mine. Le maître était devenu esclave sur son domaine. Convaincu qu’un homme de cet âge ne pourrait pas supporter longtemps une telle existence, le préfet comptait fermement sur sa rétractation toute prochaine. Il avait donné l’ordre au procurateur de le faire surveiller, de profiter de ses moindres défaillances pour en obtenir le désaveu de sa conduite et de ses propos. De là, les égards que Théodore témoignait au forçat. L’autorité s’intéressait à lui, et, demain peut-être, il pouvait reprendre son rang. C’est pourquoi le Syrien avait veillé à ce qu’on ne lui imposât, du moins au début, que les tâches les moins pénibles. On se bornerait d’abord à l’effrayer par la menace que sa condition deviendrait pire s’il s’obstinait ; on le dompterait petit à petit par les rigueurs de la discipline et du métier. Pour commencer, on lui avait rasé la moitié de la tête en différant de le marquer au front, et on l’avait ferré de nouveau. Outre la chaîne qu’il portait aux jambes, on lui en avait rivé une autre, mobile, qui partait de la cheville et se rattachait à sa ceinture, de telle façon que le prisonnier ne pût jamais redresser sa taille. Enfin, par une autre chaîne mobile, on l’avait accouplé avec un condamné de droit commun : un Italien sournois et renfrogné, un savetier de Réate qui, étant ivre, avait coupé la gorge à un voisin, à coups de tranchet.

Depuis Lambèse, Cécilius était séparé de ses compagnons de Cirta, Jacques et Marien, incarcérés au prætorium, en attendant leur supplice. Quant à Flavien de Tigisi, venu avec lui jusqu’à Sigus, il avait dû descendre dans la mine avec tout un contingent de forçats récemment arrivés de Palestine. Lui, Cécilius, il échappait, du moins pour l’instant, à l’horreur de la geôle souterraine. La lumière du soleil lui restait. C’était presque une joie. Et voilà que, tout de suite, dès le premier jour de travail, il était terrassé, blessé, rendu impropre à sa tâche. Dès qu’il eut repris connaissance, cette pensée l’affola. Il tremblait que, pour l’achever, on ne l’envoyât pourrir au fond de la mine. D’ailleurs, il se sentait exténué par ce long voyage à pied, par les privations endurées à Cirta et par l’abominable régime de la prison.

L’infirmerie où il gisait était une ancienne écurie dont on avait masqué les ouvertures par des châssis en planches, tout à fait insuffisants pour la défendre contre les intempéries du dehors. Il reposait sur un établi de bois en plan incliné, qui occupait toute la longueur du local, et que des supports enfoncés en terre exhaussaient de quelques pouces au-dessus du sol. On lui avait ôté ses fers et donné une couverture de laine qui atténuait un peu la dureté de sa couche. Heureusement pour lui, il fut soigné par un médecin campanien, peut-être dépêché tout exprès par le procurateur, mais qui lui donna les soins les plus dévoués et les plus intelligents, en lui laissant comprendre qu’il savait à qui il avait affaire et qu’il admirait la noblesse de son sacrifice. C’était une âme douce, humaine, un peu craintive. Cécilius, de son côté, apprécia tout de suite, avec la bonté, la distinction de cette nature d’homme. Il devina en lui un initié aux cultes isiaques. Le Campanien avait la tête complètement rasée, comme un prêtre égyptien. Des sandales de papyrus claquaient sous ses talons. Il manifestait une répulsion significative pour toutes les substances animales, sans doute considérées par lui comme impures. Sa médecine même était très particulière, moins surchargée de recettes que docile aux indications de l’expérience. Quoi qu’il en soit, Cécilius, entre ses mains, se guérit très vite. Lui-même s’en émerveillait. Était-ce à l’habileté de ce praticien qu’il le devait, ou fallait-il croire qu’il y a une thérapeutique spéciale du martyre, que la volonté indomptable de vivre est capable d’arrêter les puissances de la mort ? Dans la prison de Cirta, le cas de Marien l’avait frappé de stupeur. Celui-ci, roué de coups, les jointures brisées, le ventre déchiré par les ongles de fer, les entrailles à nu, s’était guéri de lui-même au milieu des pires infections, des miasmes, des contagions les plus dangereuses, dans des conditions d’hygiène et de traitement qui étaient un défi à l’art des médecins. Sous l’influence d’un pouvoir surnaturel, les vertus curatives de la nature atteindraient donc à un degré d’énergie et d’efficience incalculable, imprévisible ? Le fait certain, c’est que, comme le lecteur de Cirta, Cécilius, d’ailleurs moins atteint que lui et soigné convenablement, se rétablit bien plus tôt qu’il n’aurait pu l’espérer. Cependant, il lui restait une boiterie très apparente à la jambe luxée.

Quand il fut debout, le procurateur délégué par Rufus, préfet des camps, s’empressa de procéder à un nouvel interrogatoire du condamné. Il le fit avec les plus grands ménagements d’abord, car il avait naturellement le respect des puissances même déchues, et il redoutait toujours une réhabilitation de Cécilius. L’ayant mandé à son office, il lui dit avec une bienveillance affectée :

« Veux-tu abjurer ton erreur ? Tu n’as qu’une parole à prononcer. »

Cécilius le savait bien qu’il n’avait qu’une parole à prononcer pour être libre. Et il n’ignorait pas davantage que le légat attendait impatiemment ce mot de désaveu et qu’il était prêt à mener grand tapage autour de son apostasie : c’était exactement la tactique qu’on avait employée avec Cyprien. On espérait ainsi semer le scandale et la désunion dans les églises, obtenir peu à peu la dispersion des fidèles. Instantanément toutes ces idées se présentèrent à son esprit. De son ton le plus calme, il répondit à Théodore :

« Non, je ne prononcerai pas le mot que tu me demandes !

– Encore une fois, insista le procurateur, tu as bien réfléchi aux conséquences de ta rébellion ? »

Cécilius répondit :

« En une chose si juste, il n’y a pas à réfléchir. »

Et il se refusa obstinément à rien ajouter. Malgré les menaces, les intimidations, les flatteries du Syrien, il gardait sa tranquillité d’âme. Jamais sa pensée ne lui avait paru plus lucide, plus lumineuse qu’en ce moment. Pour lui, sa détermination était une chose si raisonnable, qu’elle échappait à toute discussion : elle était la raison même. Il ne pouvait pas accorder le « oui » qu’on voulait lui extorquer, l’assentiment honteux qu’on essayait de lui imposer. Le monde ignoble que symbolisait l’Empire était la négation du Christ, de son amour, de sa justice, de sa vérité. Il ne voulait pas de ce monde-là. Il fallait que le règne du Christ arrivât, selon la promesse des Écritures. C’est pourquoi, à toutes les tentatives du procurateur, il n’opposa que le silence.

Le lendemain, on lui remit ses chaînes. Mais, à sa grande surprise, il ne fut point expédié dans le sous-sol. On le replaça dans l’équipe de manœuvres où il se trouvait avant son accident. Il rentra dans l’ergastule où il se vit de nouveau accouplé avec l’Italien de Réate. Cet homme, ce serait dorénavant son double, l’ombre inséparable qui le suivrait jusqu’à son dernier souffle. A l’intérieur du campement comme dans les marches au dehors, l’un ne pouvait bouger sans l’autre. Ils dormaient côte à côte sur le même lit, les pieds réunis par les mêmes chaînes, qui s’inséraient dans des anneaux scellés de distance en distance entre les dalles du pavement. Une fois sur le chantier, ils étaient détachés, mais chacun gardait aux jambes ses entraves, lesquelles avaient tout juste la longueur suffisante pour leur permettre de marcher et d’exécuter les mouvements de leur travail.

La jouissance de continuer à vivre en plein air, de voir toujours la lumière du soleil, adoucit d’abord pour Cécilius l’ignominie et la rigueur d’un tel traitement. Mais cette satisfaction ne dura guère. L’initiation au labeur servile fut dure pour ses muscles et sa chair d’aristocrate.

Il eut de la peine à s’y faire, d’autant plus que le travail continuel de son cerveau se surajoutait au labeur de ses mains. Il ne pouvait s’en empêcher. Sa tête allait sans cesse avec ses bras, et c’était une torture épuisante. Pendant ces longues heures de peine, sous le soleil, la pluie ou le gel, il pensait éperdument à Birzil. La revoir devenait une idée fixe. Il lui tardait d’apprendre que sa fille avait déposé son ressentiment, qu’elle lui avait pardonné. Il ne voulait pas laisser de haine derrière lui… Et il espérait toujours que des clercs viendraient lui apporter de ses nouvelles, que Marcus Martialis allait arriver à Sigus avec une lettre de l’enfant rebelle, mais personne ne venait. Après un mois bientôt qu’il s’était remis au travail, il n’avait même pas encore aperçu une seule fois Mappalicus, le contremaître chrétien qui, sans doute, était constamment occupé au fond de la mine. Les jours passaient, ce fut terrible. Il eut une crise de désespérance. Il se disait : « Même si je résiste jusqu’au bout, ce sera le sacrifice sans joie… c’est peut-être une faiblesse qu’il faut surmonter, mais il me manquera la consolation d’avoir revu mon enfant… » Puis, il en vint à redouter quelque chose de pis. Il sentait approcher l’hébètement de son esprit avec l’endurcissement de son corps, l’accoutumance passive aux injures et aux coups. C’étaient les derniers pas vers la déchéance totale. Maintenant, Hildemond le traquait partout, goûtant un méchant plaisir à le prendre en faute à l’improviste. D’abord, à l’exemple de Théodore, il avait ménagé par prudence le sénateur déchu ; puis, après la confirmation de sa peine, il avait gardé quelque temps une attitude expectante. A présent, il se soulageait de sa réserve, il prenait sa revanche. Le fouet levé, il bondissait sur Cécilius avec un ricanement sauvage, en vociférant :

« Ah ! tu as voulu me faire expirer sous les verges !… Moi, je dédaigne les vaines menaces. Quand je promets, je tiens !… »

Et il l’y condamnait sur-le-champ à tout propos, pour le moindre manquement et même sans autre raison que le besoin de nuire et de faire souffrir. Tandis que les gardes-chiourmes frappaient le misérable lié à un poteau, il le couvait avec des yeux de loup flambants d’une sorte de lueur phosphorescente, mais où la férocité de l’instinct bestial s’aiguisait d’une pensée mauvaise qui le rendait plus abject encore. Cécilius, pantelant, détournait ses regards sous le défi de la brute. Il songeait : « A quoi bon la haine ? On ne peut se vaincre que par l’amour. » Et, faisant un effort surhumain, il finissait par relever ses paupières et avec une douceur pleine de pitié, il considérait un instant son ennemi écumant de rage et il murmurait en lui-même : « Barbare, nous te vaincrons ! Le Christ sera Roi !… »

Cet Hildemond semblait mettre son orgueil, en le persécutant, à justifier sa réputation de cruauté. Parmi tous les contremaîtres, nul n’était plus redouté des esclaves. Il avait sous son autorité un grand nombre d’Asiatiques, de Sarmates, de Goths pris dans les dernières guerres : il les traitait comme des troupeaux. En revanche, il relâchait beaucoup de sa sévérité à l’égard des Germains, ses compatriotes, ce qui ne l’empêchait pas de s’en faire obéir aveuglément. Le procurateur n’ignorait rien de ses agissements. Cependant, les chefs comptaient avec lui, parce qu’il connaissait les langues de tous ces barbares, et que les plus farouches tremblaient au seul bruit de ses pas, comme le fauve devant le dompteur.

Sûrs de sa complicité tacite, les Germains ne cessaient de harceler Cécilius et son camarade de chaîne. Ils s’arrangeaient toujours de façon que les corvées les plus fatigantes retombassent sur eux. A bout de patience, Cécilius finissait par se révolter, mais l’Italien, plus endurci à la servitude, se bornait à hausser les épaules :

« Que veux-tu faire contre eux ? ils sont les plus forts ! »

« Ils sont les plus forts ! » c’étaient les paroles mêmes que l’ami de Cyprien avait entendues bien souvent à Rome, lorsqu’on parlait d’une invasion imminente des Daces ou des Marcomans. L’Empire était comme fasciné par la barbarie. Les peuples eux-mêmes renonçaient à la lutte, persuadés qu’une fatalité irrésistible les poussait sous le joug. Cécilius se rappelait tout cela en écoutant le savetier de Réate lui prêcher, l’oreille basse, la résignation. Puis une indignation le soulevait contre cette lâcheté des foules qui s’abandonnaient. Et, songeant à la marche triomphale de la Bonne Nouvelle à travers le monde, il se répétait sans cesse pour raffermir son cœur : « Barbares, nous vous vaincrons ! »

Cette espérance l’aidait à vivre. Quand il y tenait son esprit fixé, il attendait avec plus de confiance l’arrivée d’un prêtre apportant un message de Birzil ou l’apparition de Mappalicus sur le chantier. Et malgré les sévices et la fatigue écrasante, il continuait à traîner son corps. La vie semblait s’acharner en lui. La misère et la souffrance agissaient comme des révulsifs sur ce corps amolli.

Il traversait ainsi une période d’accalmie, presque de sérénité, lorsque, brusquement, il fut désigné par Hildemond pour aller travailler avec une escouade d’Arméniens, à trois milles environ de Sigus. C’était un raffinement de cruauté. Le supplice de la marche avec des fers aux pieds s’ajouterait, pour ce quinquagénaire exténué, à la surcharge d’un labeur plus pénible et plus intense.

En ce moment-là, en effet, on venait de commencer dans les montagnes qui dominent Sigus des travaux extraordinaires. On y construisait un immense bassin où il s’agissait de capter des masses d’eau énormes pour les précipiter en cataractes sur une autre colline aurifère récemment attaquée par les mineurs et les carriers : œuvre insensée devant laquelle ne reculait point l’avidité romaine, habituée à tout plier sous son caprice, à bouleverser et à violenter la nature, à niveler les montagnes, à combler les vallons et les plaines, à dessécher les marais. Par un système compliqué de canaux d’adduction, on déverserait dans ce bassin en maçonnerie une foule de petites sources qu’on était allé capter très loin, et principalement un oued torrentueux dont on se proposait de détourner le cours.

Quand l’équipe où était Cécilius parvint au bord de l’oued, on ôta leurs chaînes aux manœuvres, celles qui les attachaient deux à deux, et ils regardèrent la montagne comme les prisonniers regardent le mur de leur prison. Dentelée au sommet, toute hérissée de pics et d’aiguilles, elle étageait très haut ses escarpements sablonneux où çà et là seulement quelques bouquets de pins rabougris, des chênes-verts poussiéreux, avaient réussi à prendre racine. Le long des pentes, comme des files grouillantes de fourmis, des hommes échelonnés se passaient de main en main des matériaux de toute sorte, jusqu’à l’endroit où l’on élevait le réservoir. Plus haut, sur la ligne des crêtes, on perçait une série de roches tabulaires par où devaient passer les tuyaux de canalisation. Les carriers, suspendus à des cordes, plantaient des pieux dans les anfractuosités des murailles rocheuses ou attaquaient le calcaire avec la barre à forer. Balancés au-dessus des précipices, ils avaient l’air de gros oiseaux de proie décrivant des cercles dans l’air. De là-haut, ils apercevaient sous eux, à mi-hauteur, sur une espèce de terrasse oblongue, un monde de maçons et de terrassiers qui s’affairaient autour du bassin en construction.

Malgré le gonflement de ses articulations, Cécilius, aidé par l’Italien, dut escalader les pentes rapides et glissantes de la montagne pour prendre sa place dans la file des travailleurs. Par des sentiers de chèvres, ils s’accrochaient aux ronces, se hissaient jusqu’à une pierre ou une racine en saillie. Ils utilisaient, pour s’y blottir, les moindres accidents de terrain. Cécilius eut beaucoup de peine à trouver une sorte d’échelon naturel où poser solidement ses pieds, à distance à peu près égale de l’homme qui était au-dessous de lui et de celui qui venait immédiatement au-dessus. Il s’y installa avec précaution, dans la crainte de faire ébouler la terre et il ne bougea plus. Alors commença pour lui une torture non encore éprouvée : l’immobilité sous le soleil, le brouillard, la pluie, le verglas. Le froid surtout, le froid qui alternait avec une chaleur torride, lui était particulièrement insupportable. En cette fin de novembre, la température devenait très rigoureuse, à de certaines heures, dans cette région des hauts plateaux. Grelottant, ou la peau brûlée par la réverbération solaire, il lui fallait indéfiniment abaisser et relever ses bras douloureux et raidis par l’ankylose, saisir au vol des paquets de briques, des pierres, quelquefois des blocs de chaux. Les jointures de ses membres craquaient, et, pour comble d’angoisse, il se sentait mal assuré sur ses jambes. Il avait peur de choir dans le vide, d’une chute presque verticale. Des vertiges continuels le prenaient…

Puis, au bout d’une semaine, ses muscles surmenés se mirent à travailler automatiquement. Son cerveau, réveillé d’une longue torpeur, fonctionnait à part. Délivré du souci de mesurer exactement et d’équilibrer ses gestes, il commençait à ouvrir ses yeux aux choses du dehors.

Devant lui, la plaine fauve de Sigus, vaste étendue pierreuse, tachetée d’une sorte de moisissure végétale, se déroulait jusqu’au bord du lac, comblé d’eau et débordant en cette saison de l’année. La surface immobile et brillante resplendissait au loin sous le soleil comme un grand foyer d’incendie. A droite, c’étaient les maisons blanches du bourg, et, au milieu du forum, la statue du dieu Baliddir, avec son trident doré. De loin en loin, en files profondes qui se perdaient dans les vapeurs de l’horizon, pareilles à des pylônes égyptiens, les cheminées d’aérage signalaient le réseau souterrain des couches métallifères et le tracé des galeries. Les grues dressaient leurs bras sinistres de potences au-dessus des hangars, des magasins et des écuries… De l’autre côté, se creusaient et riaient des lointains féeriques. Les masses violettes des montagnes se découpaient sur le bleu clair du ciel : cités de rêves, avec leurs créneaux, leurs tours, leurs palais, leurs portes triomphales. Et, le long des pentes rocheuses les plus voisines, la rivière qu’on voulait détourner inscrivait ses courbes et ses anneaux dans la plaine blonde dont les cailloux, au bord de l’eau, étincelaient, tels des galets d’or. Le cours du torrent, uni par places, miroir d’argent ou d’acier bleuâtre traversé par les reflets rouges des terrains, se brisait ailleurs et bouillonnait autour de bandes de sable émergeantes qui, de loin, semblaient noires comme des baguettes d’ébène.

Tout cela était dur, figé, splendide. Cette indifférence des choses attristait Cécilius qui, tout en passant ses briques, contemplait, au-dessus de sa tête, comme à ses pieds, ce peuple d’esclaves, — ses frères, — courbé sous les verges des surveillants et donnant ce qui leur restait de souffle pour engraisser le fisc du peuple romain.

Le calme de la nature le révoltait. Cette nature, tant adorée par les stoïciens, était comme Hildemond : elle frappait, elle tuait et détruisait en toute candeur et tranquillité. Elle absolvait l’instinct féroce du Germain. Elle conseillait le meurtre sans remords, l’ignominie soutenue par une bonne conscience… Un matin, cette pensée l’obsédait avec une telle persistance, que le spectacle radieux qu’il avait sous les yeux lui fit horreur comme une espèce de complicité monstrueuse avec l’iniquité. Ce jour-là il se sentait faible et plus accablé que de coutume. Néanmoins, il songeait : « Il ne faut pas mollir, il ne faut pas accepter l’injustice, il faut lutter jusqu’au bout. C’est à cause de cela que je souffre, que je vais mourir peut-être… » En même temps, il levait les bras pour passer le fardeau à l’homme qui était au dessus de lui. Ses bras étaient dressés tout droit comme ceux d’un supplicié suspendu par les deux mains. Il revit Marien devant le tribunal de Cirta, et, dans le moment où il évoquait la scène atroce, il manqua le paquet de briques qu’on lui lançait d’en bas. Vivement, il se baissa pour le rattraper, mais il perdit l’équilibre, roula parmi les pierres et les racines et vint buter à demi mort dans un trou peu profond qui, par bonheur, arrêta sa chute…

Bientôt, la douleur le ranima. On le battait à coup de nerfs de bœuf.

Hildemond, grinçant des dents, était devant lui : il ricanait :

« Ah ! ah ! mon cher sénateur, je vais envoyer ta Claritude à quelques centaines de pieds sous la terre pour lui apprendre la discipline. »

C’était, en effet, une faute grave que Cécilius venait de commettre. Il avait interrompu la chaîne. On avait dû lui chercher un remplaçant, faire venir un homme de Sigus, de sorte que le travail ne put reprendre que deux heures plus tard.

Le lendemain, on le détacha de son compagnon de chaîne, l’Italien de Réate, et on lui annonça qu’il allait descendre dans la mine.


Il ne fut pas seul pour cette funèbre descente. On lui fit prendre son rang dans une colonne de condamnés punis pour une défaillance légère, ou victimes comme lui de la malveillance d’un chef. Par une ouverture creusée au flanc de la montagne, étroite comme une entrée de cave, ils s’engouffrèrent, les entraves aux chevilles, dans une galerie inclinée, dont la pente était si rapide qu’il fallait se cramponner à une corde tendue le long de la paroi pour ne pas rouler jusqu’en bas.

Cécilius sentait ses jambes flageoler sous le poids de son corps. Les tendons de ses muscles, froissés par un labeur insolite, se contractaient douloureusement. Il glissait sur des échelons de bois à demi enfoncés dans la terre gluante et continuellement détrempés par les infiltrations souterraines. L’homme qui le précédait retenait sa chute. Les malheureux se soutenaient mutuellement comme ils pouvaient, s’avertissaient des passes difficiles, s’épaulaient au moindre trébuchement. Ils avançaient d’un pied tâtonnant, ils s’enfonçaient lentement dans les ténèbres, précédés par un surveillant qui portait une lampe de mineur. On n’apercevait pas la lampe qui était en tête de la colonne, perdue dans les profondeurs opaques de la descente. Ceux qui se trouvaient en haut, comme Cécilius, n’avaient, pour se guider, que la lumière décroissante du dehors, dont les derniers reflets touchaient la voûte toute brillante d’humidité et comme diamantée de gouttelettes. Les regards des malheureux s’attachaient désespérément à cette lueur suprême. Ils savaient que, dans une minute, ce serait fini, et qu’ils ne la reverraient plus jamais. A un certain moment, ils se crurent complètement dans le noir. Ils descendaient toujours du même mouvement saccadé et interminable. Mais leurs pupilles ardemment dilatées finirent par saisir un faible rayon lumineux qui se reflétait encore sur une poutre du toit. Le rayon s’amenuisa, s’allongea comme le trait de clarté qui filtre sous une porte close, il sembla s’attarder un instant sur l’arête de la poutre, et tout à coup, il s’éteignit… Cécilius, haletant, sentit, en cette minute-là, l’angoisse mortelle de tous ses compagnons de chaîne. Le silence était si profond qu’on distinguait les battements des cœurs oppressés d’une terreur inexprimable. Chacun percevait à ses tempes le choc précipité de ses artères. Puis le cliquetis de leurs pas sonnant sur les aspérités du sol les étourdit de son bruit intermittent et monotone. Enfin le vacarme des chaînes traînées et entre-choquées devint régulier ; ils étaient au bas de la descente.

La galerie où ils s’engagèrent était large et haute. Les ténèbres y paraissaient toujours plus épaisses et plus profondes, car la lampe du surveillant qui marchait en tête s’éclipsait sans cesse, et, chaque fois qu’elle disparaissait, les noirceurs de l’espace refluaient en une houle plus impénétrable et plus écrasante. Le couloir faisait des coudes brusques, ou bien le plafond s’abaissait subitement. Il fallait se baisser continuellement, sans réussir pourtant à éviter tous les heurts. Dans cette obscurité, c’était miracle si les crânes ne se brisaient pas contre les saillies coupantes des roches. Ils cheminèrent ainsi pendant plus de deux heures. A de certains moments, ils avaient dû se couler dans des boyaux étranglés qui n’avaient guère plus de trois pieds de haut et de large, et, couchés sur le ventre, tirant leurs chaînes, se meurtrissant les coudes, ramper en un horrible effort. C’était affreux cette sensation de la matière qui étreint un corps vivant, de la fosse qui se rétrécit autour du supplicié et qui l’étouffe lentement.

Après des détours sans fin, ils débouchèrent dans une crypte abandonnée par les mineurs, étable humaine qui abritait une centaine de misérables. Ceux-ci étaient comme perdus entre les énormes piliers naturels qui supportaient le toit souterrain. A travers les demi-ténèbres qui rougeoyaient dans cette caverne, on n’en soupçonnait pas d’abord l’étendue, ni les profondeurs poussées en tous sens. On n’était frappé dès le seuil que par la puanteur effroyable de ce lieu, où, depuis des années, des milliers d’humains s’étaient entassés, accomplissant toutes les fonctions de la vie animale en une lamentable promiscuité.

Cécilius, suffoqué dès le seuil par cette fétidité innommable, s’épouvanta. Il se disait : « Pour moi, cela est pire que tout. Comment pourrai-je supporter cela ? » Il revit, en cet instant, la tête radieuse de Cyprien, telle qu’elle lui était apparue au Champ de Sextius, et il envia le martyr. La promiscuité de cette geôle était en effet continuelle. On était sans cesse l’un à côté de l’autre, pendant le travail, pendant les repas et même pendant le sommeil. Pour un homme comme lui, ce supplice dépassait les pires tortures. Sa pensée même ne lui appartenait plus. Il était là, confondu avec des gens de la plus basse sorte, dont les criailleries, les injures, les propos abjects s’imposaient à lui jusqu’au moment où il perdait conscience, terrassé par la fatigue et la torpeur d’un mauvais sommeil.

La plupart de ces hommes étaient des esclaves fugitifs, des serfs des domaines impériaux dont on châtiait la fuite par un séjour plus ou moins prolongé dans la mine. Presque tous venaient de Fussala, dans la région d’Hippone, où Cécilius avait possédé lui-même d’immenses fundi. Émergeant un peu de cette cohue, se distinguant par une moindre grossièreté, voire par des prétentions à la culture et à l’élégance, il s’y rencontrait aussi quelques condamnés de l’Attique qui étaient venus s’échouer à Sigus après avoir traversé toutes les exploitations d’Espagne et d’Afrique : un individu de Décélie, ancien contremaître dans les mines d’argent du Laurium, condamné pour vol aux dépens du fisc ; un orfèvre de Chalcis qui avait dérobé une coupe d’or dans le temple des Grâces, à Orchomène ; un laboureur de Mégare, meurtrier par avarice d’un de ses proches parents. Il y avait enfin un juif d’Alexandrie accusé d’avoir fabriqué de la fausse monnaie et qui ne cessait de déclamer contre la rapacité ou l’idolâtrie des magistrats romains. Tous ces prisonniers peinaient sous la trique d’un contremaître asiatique, un Carien d’Halicarnasse, nommé Pamphile. En général, c’étaient des gens âgés ou très jeunes, impropres à un labeur compliqué ou trop pénible. On les employait à charger des voiturettes, ou à entasser les blocs que les mineurs abattaient dans les tranchées voisines.

Ce qui étonna le plus Cécilius, ce fut de supporter malgré tout cette vie nouvelle. Il était obligé de ramper continuellement pour aller remplir des couffes derrière les travailleurs au fur et à mesure de l’abattage, parmi des poussières aveuglantes, des avalanches de sables qui s’écroulaient. L’asphyxie des lampes et des torches résineuses rendait plus intolérable cet étouffement des boyaux resserrés et sans air. Les poitrines s’arrachaient sous la toux, la toux inguérissable et invétérée des mineurs. Et à chaque instant, des explosions ensevelissaient sous les décombres des contingents entiers, ou bien on s’évanouissait, à demi empoisonnés par des exhalaisons de substances délétères. Mais le pire, c’était après la tâche quotidienne la rentrée à l’étable de la crypte. Cécilius éprouvait les mêmes nausées qu’au premier jour. Il ne pouvait s’accoutumer à cette puanteur de sentine, à ces ordures, à ces chiffons, à ces détritus accumulés, à toute cette saleté au milieu de laquelle il fallait manger et dormir. Çà et là une paille gluante et à demi pourrie recouvrait le sol. Bien heureux encore quand on en trouvait un petit tas pour s’y étendre. La plupart du temps, on s’allongeait sur la terre nue, enveloppés dans des lambeaux de vêtements et dans de vieilles couvertures trouées. La vermine pullulait et, avec elle, les rats, les souris, les araignées. Parmi celles-ci, il y en avait de monstrueuses dont les piqûres provoquaient de furieuses démangeaisons, quelquefois l’enflure ou l’engourdissement d’un membre. Ces bêtes malfaisantes composaient l’unique faune de la mine, de même qu’on n’y connaissait point d’autre flore que les livides calices écumeux qui se balançaient en guirlandes sous les rondins de soutènement.

A de certaines époques, les suintements perpétuels des parois se transformaient en de véritables inondations. Le sol mou se diluait. On vivait dans la boue, on s’y enlisait, pour dormir, comme dans un marécage. Cette sensation de froid visqueux devenait épouvantable pour Cécilius, dès qu’il pouvait penser. D’ordinaire, dans la tranchée, au milieu des heurts, des chocs, des écroulements et des éboulements de matière, il était comme écrasé et anéanti. Son cerveau se paralysait. Mais quelquefois, dans la fange de la crypte, pendant le répit laissé au sommeil, son esprit se réveillait de sa léthargie. Il était le dormeur dont les yeux s’ouvrent tout à coup, qui n’a plus conscience ni de lui-même, ni de l’endroit où il se trouve et qui s’évertue à rattacher la minute présente au souvenir de sa vie passée, qui le fuit. La notion du temps s’abolissait pour lui. « Quelle heure était-il ? Que faisait-on là-haut ?… Que devenait Birzil ? Pourquoi cette absence, ce mutisme obstiné ?… » Et, au milieu des ténèbres qui l’étouffaient, il sentait se décolorer toujours davantage et s’évanouir lamentablement les visions les plus habituelles, les images les plus chères de son existence antérieure. Les formes sensibles s’effaçaient peu à peu de sa mémoire. Il n’était plus qu’une volonté nue, dans la nuit, sans aube et sans limite. Dans ce noir, la notion même de l’espace se perdait. En quel recoin de l’immense labyrinthe était-il enfermé ? Tout au bout de la mine sans doute, à en juger par la disparition presque totale des bruits. Souvent ce silence était rendu plus effrayant par les plaintes, les cris de détresse, qui tout à coup montaient dans les ténèbres de la crypte, par les accès de toux déchirante qui ne s’arrêtaient pas. Certaines fois, l’insomnie redressait tous ces misérables sur la paille de leur repaire. Une humeur méchante les poussait, les travaillait, un besoin de frapper, de tuer, d’assouvir sur quelqu’un l’effroyable rancune amassée en eux par cette injustice sans nom. Ou bien, quand ils avaient trop soif, quand leurs gosiers brûlaient, quand leurs estomacs affamés criaient famine, ils se mettaient à délirer. Des rêves de déments troublaient leurs cerveaux fiévreux. Un jour comme ils n’avaient pas mangé depuis vingt-quatre heures, il y eut dans la mine une véritable contagion de folie. Le paysan de Mégare se croyait dans sa cabane, au coin du feu, devant une table servie. Il vociférait comme un ivrogne :

« Ah ! la bonne vie, la bonne vie !… Voilà ce que j’aime, moi ! Boire avec des camarades autour du foyer où pétille un bois bien sec, coupé au cœur de l’été, et où l’on fait griller des pois chiches et des glands de hêtre sous la cendre…

– Moi, reprit l’homme de Décélie, je préfère la canicule, quand la cigale chante et qu’on va voir si le raisin de Lemnos commence à mûrir. »

L’orfèvre de Chalcis, le voleur des Grâces, dont l’esprit était resté lucide, se répandait en gémissements :

« Ah ! oui, heureuse vie, où es-tu ?… où sont les beaux paniers de figues fraîches, les myrtes, le vin doux, les violettes épanouies auprès de la source ?… »

A ces mots, le paysan éclata de rire et il se mit à respirer bruyamment :

« Moi je sens le fumet des grives… Cela sent la grive, je vous assure !… Voici que les brebis reviennent à l’étable. Les femmes, chargées de provisions, courent à la cuisine. La servante est saoûle. L’amphore est renversée… Ah ! ah ! ça sent le vin ! ça sent le rôti ! »

Cécilius pleurait en écoutant ces divagations. L’instant d’après, les malheureux dégrisés, frissonnant sur la terre glacée de leur prison, flairant les miasmes de la gadoue, l’infection perpétuelle de cette sentine, se retrouvaient devant toute l’horreur de leur sort.

Alors, pour fouetter les énergies, raviver les colères, le juif d’Alexandrie se mit à réciter d’une voix stridente un poème sibyllin, qui courait alors les synagogues d’Égypte et même les communautés chrétiennes. Il clamait :

« Malheur à toi, fille du Latium, vierge molle et opulente, passée au rang d’esclave ivre de vin ! A quels hymens tu es réservée ! Une dure maîtresse tirera tes cheveux. Tu pleureras, dépouillée de ton brillant laticlave et revêtue d’habits de deuil, ô reine orgueilleuse, fille du vieux Latinus ! Tu tomberas, abattue pour toujours. La gloire de tes légions aux aigles superbes s’en ira en fumée ! Où sera ta force ? Quel peuple voudra être ton allié parmi ceux que tu as asservis à ton ambition et à la voracité de ton ventre ?…

Et, aux applaudissements des Grecs, des Asiatiques et des Africains, il reprenait avec une exaltation farouche :

« Oui, tu vas disparaître, ô Aigle, et tes ailes horribles, et tes ailerons maudits, et tes têtes perverses, et tes ongles détestables, et tout ton corps sinistre, afin que la terre respire, qu’elle se relève délivrée de ta tyrannie et qu’elle recommence à espérer en la justice et en la pitié de Celui qui l’a faite…


Cette scène désolante avait atterré Cécilius. Il était retombé dans sa torpeur coutumière lorsque, le lendemain ou le surlendemain, comme il gisait couché à plat ventre dans une tranchée de mine, il entendit, par l’étroite ouverture qui débouchait sur la galerie, une conversation rapide entre le surveillant Pamphile et un contremaître de passage. L’inconnu disait :

« Mappalicus ?… Il est en ce moment au chantier d’Hermotime… Oui, on vient de rouvrir ce chantier abandonné. Il paraît qu’on a découvert un nouveau filon. »

Ces quelques mots, surpris par hasard, suffirent à lui rendre cœur pour quelque temps. Sans doute il ne savait pas comment s’y prendre pour joindre Mappalicus, ni par quel chemin gagner le chantier d’Hermotime. Mais un instinct invincible lui faisait croire qu’il retrouverait cet homme : c’était une chose certaine. Le jour suivant, il lui sembla même le reconnaître à travers le soupirail de la tranchée, où, parmi les écroulements continuels de gravats et la poussière épaisse, il entassait des blocs… Sûrement c’était lui, Mappalicus, avec son tablier de cuir, son chapeau bourré d’étoupes, sa petite lampe de cuivre fixée au bord, contre son front. Il avançait à une vive allure, comme de coutume. C’était bien son dos voûté de grand paysan, ses longues jambes, son visage de rustre mal dégrossi… Quoiqu’il risquât un châtiment sévère, Cécilius se précipita vers l’ouverture étroite, en se glissant péniblement dans le boyau et il cria de toutes ses forces :

« Mappalicus ! Mappalicus ! »

Mais quand il parvint à dégager complètement son corps, l’individu ou le fantôme qu’il avait cru voir venait de disparaître dans les ténèbres de la galerie.

Cette déception le désespéra encore une fois. Maintenant d’ailleurs, Pamphile semblait vouloir l’écarter à dessein du chantier où il travaillait habituellement et qui était très fréquenté. Il l’envoyait bien loin dans une tranchée nouvellement ouverte en compagnie du Mégarien et de l’homme de Chalcis. Ils servaient d’aides à des mineurs occupés en ce moment à forer d’énormes morceaux de quartz qui barraient le filon. Les ouvriers après avoir percé le roc avec la barre, obtenaient la rupture en versant de la chaux et des acides dans les trous, ou bien ils faisaient éclater la pierre à la chaleur d’un grand feu. Pendant le forage, des aides les éclairaient avec la lampe, leur présentaient les outils ou déblayaient la place derrière eux. C’était un travail fastidieux et qui exigeait une application continue.

Le deuxième jour qu’ils travaillaient à cet endroit, les mineurs annoncèrent qu’ils allaient allumer des branches de pins au fond d’une absidiole pour fendre un bloc qui les gênait. Ils avaient pris avec eux, ce matin-là, l’homme de Décélie, l’ancien contremaître des mines du Laurium. Lorsqu’il pénétra dans le cul-de-four, où un ouvrier recroquevillé s’acharnait à piquer la veine, le Grec fronça les narines en percevant une odeur suspecte. Tout de suite il dit au chef :

« A ta place, je n’allumerais pas : je crois qu’il y a danger. »

Mais le chef, s’étant baissé, déclara qu’il ne sentait rien. Il donna l’ordre de mettre le feu au tas de branches que les aides avaient apportées et amoncelées sous la roche. Bientôt la fumée âcre devint tellement suffocante que les hommes durent rétrograder dans le boyau qui faisait communiquer l’absidiole avec la galerie. Cette fumée pénétrait les paupières, congestionnait les poumons, qui s’arrachaient dans une toux convulsive et continue. Cécilius, les yeux pleurants, avait reculé jusqu’à l’ouverture du couloir, sur le seuil même de la galerie. Il entrevoyait à peine, à l’autre extrémité du boyau, dans un flamboiement rougeâtre aux palpitations intermittentes, les silhouettes de ses compagnons qui se courbaient sous la voûte trop basse. La voix du chef, criant des commandements, lui semblait venir de très loin.. Tout à coup, un bruit d’explosion formidable retentit. Une sorte de tremblement de terre secoua toute la mine. Cécilius, violemment projeté contre le mur de la galerie, s’abattit sous une grêle de pierres. Ce fut un brusque saut dans le noir… Combien de temps son évanouissement dura-t-il ? Il se rappela seulement plus tard que la douleur d’une ecchymose au poignet avait fini par le ranimer. Il était dans l’obscurité complète, dans un silence effrayant, comme enseveli au plus profond de la terre. Il palpa son corps meurtri, couvert de contusions. A part l’écorchure du poignet, tous ses membres étaient intacts. Cette constatation stimula son courage. En tâtonnant, il ramassa sa lampe qui était tombée à côté de lui et, ayant battu le briquet, il fit un peu de lumière.

L’explosion avait bouché l’ouverture du couloir et tout bouleversé dans la galerie. Il ne songea même pas à ses compagnons sans doute écrasés sous les décombres. Il n’avait qu’une pensée, c’était de rejoindre au plus vite la crypte d’où il était parti tout à l’heure, en se laissant guider, dans l’obscurité, par les contremaîtres. La lampe qui avait déjà brûlé longtemps ne contenait d’huile que pour douze heures. Il fallait l’économiser pour arriver jusqu’au bout. Et il se demandait avec angoisse comment retrouver son chemin dans le labyrinthe de la mine. A un endroit où la galerie bifurquait, il hésita une seconde, puis instinctivement il prit le corridor de droite. Celui-ci était large et haut, et si spacieux, avec un sol si parfaitement uni, que Cécilius éteignit sa lampe, convaincu qu’il pourrait cheminer ainsi quelque temps sans encombre au milieu des ténèbres. A un tournant il dut la rallumer, et voilà qu’en élevant la petite flamme vacillante, en la promenant le long de la paroi, il reconnut, tracées au charbon, sur la pierre lisse, les inscriptions des frères, qui, lors de la première descente, l’avaient si profondément ému : Lucilla, tu vivras… Tu vivras toujours en Dieu… Puisses-tu vivre dans l’éternité… Saintes âmes, souvenez-vous du pauvre Marcianus !… À cette vue, il poussa un cri de joie qui se répercuta en longs échos dans le silence sonore de la mine. Maintenant il était sauvé. Il savait que le chantier d’Hermotime, où commandait Mappalicus, ne devait pas être très loin. D’après ses souvenirs il s’orienta sans trop de peine. La main étendue devant la lumière de sa lampe, il se hâtait le plus possible, craignant à chaque pas d’être arrêté par une patrouille de surveillants et ramené à l’enfer de la crypte. Au moindre bruit, il se collait contre la paroi, il se blottissait dans les anfractuosités et les niches naturelles de la galerie, dans les tranchées latérales. Et il reprenait sa course haletante, retrouvant au passage les chutes d’eaux qui, après avoir traversé la plus grande partie du sous-sol, se déversaient dans le lac de Sigus. L’haleine du gouffre lui soufflait au visage une poussière de gouttelettes. Puis des toiles palpitèrent devant des portes de bois. La tempête de l’aérage faillit le coucher par terre… Là-bas, très loin, des flammes tremblotantes comme des lucioles se déplaçaient dans l’obscurité dense. Arriverait-il jusque-là ? Il apercevait de grandes ombres qui se découpaient sur le fond d’une caverne toute rouge… Cependant, il se sentait à bout de souffle et de force. Quand il franchit le seuil du chantier, ses genoux fléchirent : il expirait…


Son heure n’était pas venue sans doute. Il reprit conscience encore une fois. En ouvrant les yeux, il se vit couché sur un grabat de chiffons. Une figure bénigne se penchait sur son front : celle de Flavien de Tigisi. D’autres visages fraternels l’entouraient. Il les reconnut. Il les avait vus à Carthage. C’était Jader, le maître muletier ; Bos et Nartzal, ses deux serviteurs ; le maître des écuries, et Célérinus, le secrétaire de Cyprien. Ce fut une grande joie pour lui, et, à travers ses larmes, il leur répétait les paroles du psaume : « Il est bon et doux que des frères habitent sous le même toit. »

Ils étaient là, vivant en communauté, formant une véritable petite église, grâce à la complicité de Mappalicus sans cesse à la recherche des chrétiens que l’on envoyait dans la mine. D’autres contremaîtres, également serviteurs du Christ, veillaient avec lui sur les frères. Ils avaient choisi pour les nouveaux venus les travaux les moins fatigants. Flavien et Célérinus étaient occupés au triage du minerai. Quant aux trois muletiers et à l’ancien chef des écuries de Cyprien, ils conduisaient les véhicules à l’intérieur de la mine.

Dès que Cécilius put se remettre à la tâche, Mappalicus l’avertit que, dorénavant, il travaillerait avec Célérinus et le chevalier de Tigisi. Il lui dit confidentiellement :

« Prends garde de te trahir ! C’est moi qui serais puni ! Après l’explosion, on a dû te croire mort avec tes camarades. Je vais te cacher ici. Personne ne fera attention à toi. Mais, je te le répète, sois prudent !… »

Cécilius ne pensait pas à lui. Ce qu’il demandait tout de suite, c’était des nouvelles du dehors. Malheureusement le contremaître lui-même ne savait rien de Birzil. Il apprit seulement à son prisonnier que Marcus Martialis, ayant confessé la foi publiquement, venait d’avoir la tête tranchée à Lambèse, avec Jacques et Marien. Les diacres envoyés par l’évêque de Théveste et par Lucianus de Carthage lui avaient confirmé cette rumeur déjà parvenue à Sigus. Ceux-ci lui avaient en outre apporté des provisions de bouche avec du linge pour les frères captifs. Mais, très surveillés par la police et les administrateurs de l’exploitation, ils s’étaient vu refuser l’autorisation de descendre dans la mine.

« Mais toi, insista Cécilius, tu ne pourrais les revoir, leur confier un message ?…

– Oui, dit Mappalicus, à condition qu’ils reviennent ! C’est douteux d’ailleurs, car l’autorité se montre très soupçonneuse et de plus en plus sévère. Moi-même, je suis suspect. Hildemond m’a dénoncé au procurateur. »

Ainsi, aucune nouvelle ne lui parviendrait ! C’était fini ! Birzil était comme morte pour lui. Une pensée humiliante le tourmentait. Cela devenait une obsession, un véritable remords. Il s’en voulait de n’avoir pas su forcer l’amour de la jeune fille.

Alors il sombra dans une tristesse sans espérance. Il ne pouvait même plus prier. C’était l’endurcissement de sa longue souffrance. Son âme, comme son corps, était tellement à bout qu’il n’avait pas la force d’appeler le secours surnaturel. Puis, les jours passant, le milieu fraternel où il était entré finit par lui donner au moins l’apaisement. La discipline y était aussi plus douce que là-bas, quoique les prisonniers y portassent toujours la chaîne et que Mappalicus fût obligé d’affecter une certaine rigueur, pour ne pas attirer les soupçons des chefs. La crypte où ils vivaient était enfin moins nauséabonde et malsaine, en dépit de l’humidité constante de la terre. D’humbles satisfactions matérielles procuraient aux captifs des joies extraordinaires. Parmi les provisions apportées par les diacres missionnaires, on avait glissé quelques friandises, des figues sèches, des pommes, des galettes, du pain de froment, qui les changeaient un peu de l’affreuse nourriture de la mine. Cécilius sentit les larmes lui monter aux yeux, quand Jader lui fit manger un petit morceau de pain blanc et boire une gorgée de vin pur.

La présence, l’aide affectueuse et empressée de ces humbles gens lui étaient le meilleur de tous les réconforts. Il les trouvait admirables d’espoir, de foi, de courage ferme et résolu. Comme autrefois les apôtres à Jérusalem, ils vivaient dans l’exultation et la simplicité du cœur, in exultatione et simplicitate cordis. Nartzal, particulièrement, l’homme maigre, celui qu’on appelait à Carthage « le gymnosophiste », entraînait tous ses compagnons. Fréquemment, il avait des visions. Une fois qu’il était allé avec son attelage dans une galerie lointaine et abandonnée, il rentra, le visage illuminé, les yeux flamboyants. Il dit aux frères béants de stupeur :

« J’ai vu Cyprien !… Il m’a exhorté à le suivre. Et comme je lui demandais si le coup de la mort fait bien mal, il m’a répondu : « Le corps ne sent plus rien quand l’âme est ailleurs. Ce n’est plus notre chair qui souffre, c’est le Christ qui souffre pour nous… »

Et, s’exaltant soudain :

« Le Christ ? Je le verrai, lui aussi ! Je verrai le Seigneur. Je devine sa présence autour de moi. Quand je chemine en sueur à côté de mes chevaux, dans les ténèbres des galeries, je sens son souffle qui passe. Toute ma chair frissonne et mon visage, comme ma poitrine, en est rafraîchi. »

Ces propos enflammaient Jader, le maître muletier. Mais, toujours taciturne et obstiné, il n’en laissait rien voir. Seulement ses dures pupilles grises, à l’éclat métallique, brillaient d’un feu intense. Ce veuf, qui n’avait jamais voulu se remarier, était un homme austère. A force de voyager, derrière ses bêtes à travers les montagnes de la Numidie et les grandes plaines désertes de la Proconsulaire, il avait pris, pendant ses longues heures solitaires, l’habitude de la méditation. Il était devenu un contemplatif. La calme résolution, la persévérance inébranlable de ce silencieux fortifiaient Bos et Mâtha et Célérinus lui-même, qui avaient moins de fermeté d’âme et qui parfois laissaient échapper des paroles amères. Mais les prédications enthousiastes de Nartzal et aussi de Flavien de Tigisi emportaient toutes les hésitations et toutes les défaillances. Ceux-là ne voulaient pas voir les laideurs ambiantes, ni les tristesses du moment. Ils excitaient les autres à la vie spirituelle, qui, si elle n’était pas précisément la négation de l’épouvantable vie qu’ils menaient, en était la glorification continuelle. Tout leur offrait un prétexte à se réjouir ; les moindres objets, les plus pénibles épreuves se transfiguraient instantanément dans leurs esprits, se muaient en symboles consolants ou glorieux. Si quelqu’un des frères se plaignait de ces ténèbres de la mine où l’on rampait à tâtons comme des aveugles, Nartzal lui répondait que la nuit même est lumineuse pour les enfants de la Lumière… « Et qu’était-ce que ce délai de quelques jours pour ceux qui attendent la Lumière éternelle ?… » La mèche charbonneuse des lampes exhalait « la divine odeur du Christ ». La tonsure des forçats était « une couronne de gloire ». Quand on suffoquait dans la fumée des torches, la poussière et les miasmes empoisonnés des tranchées, Nartzal s’écriait :

« Votre cœur se dilatera dans la joie !… Vous êtes l’or et l’argent de la mine, la richesse future du monde !… Vous êtes le froment dans les silos de l’Éternel !… »

A ces affirmations et à ces promesses magnifiques, des lettres d’encouragement, arrivées du dehors, faisaient écho. Malgré les pronostics de Mappalicus, les diacres avaient pu de nouveau pénétrer jusqu’à Sigus. Ce fut une fête pour les prisonniers, quand Jader déballa les provisions. Au fond d’une couffe on découvrit une épître encyclique adressée autrefois par Cyprien à tous les condamnés des mines et remise en lumière par Lucianus, le nouvel évêque de Carthage. Au milieu d’un silence recueilli, Cécilius en donna lecture.

Avec d’ingénieux artifices de style, des comparaisons fleuries, des allégories gracieuses et parfois un lyrisme éclatant d’images, l’évêque s’efforçait de leur démontrer qu’ils n’avaient pas à regretter dans leur prison souterraine le monde perdu pour la Justice… « Sans doute, disait-il, le soleil qui se lève illumine l’Orient, la lune errante inonde le ciel de ses clartés ! Mais Celui qui a fait ces deux astres vous est dans vos cachots une plus grande lumière. La splendeur du Christ qui se lève dans vos cœurs et dans vos esprits chasse les ténèbres de votre géhenne. Ce lieu de noirceur et de mort pour les autres est pour vous tout radieux de blancheur et d’éternité. Que vous dirai-je de plus ? La marche des saisons est la même pour vous que pour ceux qui voient le jour. L’Hiver est venu pendant que vous étiez enfermés sous la terre. Mais l’Hiver de la persécution a bien valu pour vous les mois de froidure qui sévissaient là-haut. Après l’Hiver, va s’avancer le Printemps, tout parfumé de ses roses, tout éblouissant sous la couronne de ses fleurs. Mais les délices du paradis, déjà présent pour vos yeux, vous ont environnés de roses et de fleurs, et les guirlandes célestes ont ceint votre tête. Voici bientôt l’Été, voici venir les moissons fécondes, voici le blé qui regorge sur l’aire. Mais vous qui avez semé pour la gloire, vous récolterez des gerbes glorieuses. Vous aurez aussi votre Automne, et, par la grâce spirituelle, vous en accomplirez tous les travaux. Là-haut on apporte les paniers de la vendange, on foule les raisins dans les cuves, mais vous, pampres gonflés de sève dans la vigne de Dieu, belles grappes aux grains déjà mûrs, vous êtes foulés par la haine et la persécution du siècle. La mine est votre pressoir. Au lieu de vin, c’est votre sang que vous répandez. Intrépides et forts dans les tortures, vous buvez d’un cœur joyeux la coupe de votre martyre… »

Tout fiers d’avoir inspiré une pareille lettre, les misérables l’écoutaient en pleurant de joie, trouvant sans doute qu’aucuns mots ne seraient jamais assez beaux pour exprimer la splendeur de leur sacrifice. Et Cécilius ayant replié la lettre se disait : « Voilà, nous sommes tellement corrompus qu’il nous faut toute une rhétorique de décadence pour nous voiler l’horreur de la mort ! Cependant personne n’aura poussé plus loin que nous la sincérité. Nous scellons notre foi dans notre sang. Celui qui a écrit ces phrases, trop étudiées peut-être, et ceux-ci qui les ont entendues avec ravissement, tous sont prêts à donner leur vie pour attester ce qui semble une folie aux yeux du monde, à savoir que le Christ est ressuscité d’entre les morts. »

L’exaltation que cette lettre répandit parmi ses compagnons le gagna lui-même. Momentanément, il en oublia sa grande douleur. Il ne pensait plus à sa fille. Une foi débordante envahissait son âme. Il retrouvait, pour une meilleure cause, l’éloquence de sa jeunesse. A son tour, comme Nartzal et Flavien, il exhortait les frères. Il leur disait :

« A quoi bon nous désoler ? Nous ne voulons pas de ce monde, qui nous persécute et qui nous torture. Pour quelle misère lui vendrions-nous nos âmes ? Travailler, prolifier, jouir, se divertir par ordre, voilà ce qu’il nous propose. Ah ! nous le vaincrons, ce monde de la matière et des sens, ce monde de la force et de l’iniquité ! Nous affirmerons la Justice et la Réalité uniques ! »

Et il pensait : « Ici même, j’aperçois déjà les prémices d’un monde meilleur. Les durs travailleurs que voici sont devenus des hommes doux, résignés, acceptant leur sort, quelquefois même avec enthousiasme. Ils sont le monde jeune, le monde vivant. Quelle différence avec l’ataraxie, l’abstention des stoïciens, leur dédain de la foule ! Ici, les conditions se rapprochent dans l’égalité des besoins. Les hommes fraternisent, se comprennent mieux par l’amour. C’est l’union de tous dans le Christ. »

Comme pour le confirmer dans ces pensées, chaque soir Nartzal rentrait de la tranchée tout frémissant, tout éperdu d’espoir, et il s’écriait, en embrassant les frères :

« Je vous le dis, en vérité, le Seigneur va venir ! »


Puis les jours se succédant sans que rien vînt modifier leur triste vie, cette interminable et vaine attente de la délivrance finit par briser encore une fois leur courage. Maintenant, les diacres espaçaient leurs visites. Mappalicus lui-même, occupé ailleurs, semblait délaisser les captifs. Un affreux sentiment de tristesse et d’abandon les pénétrait lentement, victorieusement. Ils se sentaient trop seuls, trop loin du monde. Pourtant, il y avait des frères dans la mine, il y en avait même un grand nombre, Mappalicus l’avait dit. Ils le savaient d’ailleurs. Quand des équipes de chrétiens étaient à proximité, soudain, à l’heure de la prière, trois coups espacés étaient frappés contre la paroi, puis sept, à des intervalles plus rapprochés. Ces nombres mystiques précisaient le signe de ralliement qui se propageait d’un bout à l’autre des galeries. Alors un murmure d’oraison emplissait toute la mine. Mais voilà que, depuis longtemps, les mineurs du chantier d’Hermotime n’avaient plus rien entendu. Ils s’en affligeaient comme s’ils étaient décidément retranchés de tout commerce humain. Leurs corps s’affaiblissaient de plus en plus. Les poisons de l’air vicié par les fumées des torches et des lampes, les exhalaisons délétères du sol, décomposaient leur sang. Cécilius s’effrayait de plus en plus à l’idée que ses nerfs pouvaient le trahir. Ses plaies anciennes se ravivaient. Il murmurait tout bas :

« Ah ! que l’épreuve est longue ! Seigneur, quand viendra le terme ? »

Malgré Nartzal et Flavien, qui s’efforçaient de résister, un abattement morne les gagnait l’un après l’autre. Jader même, d’habitude si ferme, avait des moments de faiblesse. Une nuit, après une traite de labeur harassant, les misérables crièrent véritablement « du fond de l’abîme ». Bos évoquait sa femme, son enfant si beau, qui avait, disait-il, des yeux resplendissants comme deux étoiles. Célérinus divaguait, parlant de sa petite maison dans le faubourg d’Utique. Jader revoyait son logis près des Mappales, — l’écurie, la grange tout odorante de foin. Il se disait : « Qui aura racheté les mulets ?… et le petit cheval maurétanien ?… » Pour tous, ç’avait été une vie si tranquille, si douce !… Cécilius, songeant à la sienne, prononça avec un accent de détresse infinie :

« Christ, aide-nous !

– Pourquoi vous désoler ? dit Nartzal : le Seigneur va venir. »

Finalement, avant de chanter le psaume nocturne, ils battirent le rappel contre la paroi. Ils collèrent anxieusement leurs oreilles contre le sol… Aucune réponse. Un silence insondable, coupé de temps en temps par la chute d’une gouttelette, la fuite d’un rat, un frôlement léger à croire que quelqu’un rangeait des étoffes dans une chambre voisine. Puis, plus rien que le battement plus ou moins perceptible de leurs cœurs, comme si le flux vital baissait à chaque minute, se tarissait en eux.

Le lendemain, Cécilius était assis par terre devant un tas de minerai qu’il s’occupait à trier. Célérinus, avec sa démarche traînante, son air las, sa longue figure triste, s’approcha de lui et le toucha à l’épaule :

« Frère, dit-il, lève-toi ! Un prêtre est arrivé de là-haut !…

– Un prêtre ! s’exclama Cécilius. Il vient de la part de Birzil sans doute !…

– Parle bas, il y a danger peut-être ! C’est un inconnu : il dit que cela presse, qu’il faut rassembler les frères au plus vite… Je t’en prie, va chercher Flavien au carrefour des trois galeries : moi, je vais appeler les autres. »

Ils travaillaient aux environs. Quelques instants plus tard, tous étaient réunis dans la crypte. Jader arriva le premier, son fouet sur l’épaule. Les autres suivirent, traînant leurs chaînes, avec leurs visages verdâtres, leurs mains souillées de boue, noircies par le minerai, toutes saignantes de crevasses et d’écorchures. Nartzal, apercevant l’inconnu, se précipita vers lui, les bras ouverts. Il s’écria :

« Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! »

Et il voulut lui donner le baiser fraternel. Mais l’envoyé l’écarta doucement :

« Hâtons-nous ! dit-il, car les méchants nous épient. »

Puis, d’un ton plus bas, avec un accent de charité si pénétrante, que tous sentirent leur cœur se fondre d’amour dans leur poitrine :

« Je suis venu pour rompre avec vous le Pain de vie…

– Tu es prêtre, n’est-ce pas ? demanda Nartzal.

– Oui !… pour l’éternité… Sacerdos in æternum ! » Ses paroles sonnèrent avec une solennité étrange. Ils le regardèrent vaguement inquiets. C’était certainement un étranger. Il portait un long manteau de laine brune dont le capuchon rabattu cachait tout le haut de son visage. Sa main droite s’appuyait à un bâton recourbé comme en ont les pâtres, et sur son flanc gauche une panetière gonflait un peu l’étoffe de son manteau. Il avait dû se déguiser en berger pour dépister la surveillance des soldats de police. Mais cet homme inconnu des mineurs avait l’air de connaître très bien la mine. Il les entraîna rapidement vers le fond de la crypte où il y avait une niche assez grande creusée dans la paroi. Les travailleurs y déposaient leurs outils quand ils rentraient du travail. Aidé par Flavien de Tigisi qui s’offrit comme diacre, le prêtre enleva les marteaux et les barres de rechange qui encombraient la tablette inférieure de la niche. Puis, il sortit de sa panetière un linge dont la blancheur parut éblouissante aux yeux des misérables accoutumés à la vue de leurs haillons sordides. Il l’étendit comme une nappe sur le rebord de la tablette, et, de ses mains pâles qui semblaient éclairer les noirceurs sinistres de la roche, il arrangea sur le linge immaculé deux pains sillonnés d’une croix, une fiole de verre en forme de lécythe qui contenait le vin, et enfin un calice d’or à deux anses. Flavien suspendit de chaque côté de la niche deux lampes de mineurs en guise de cierges. En face une torche était fichée dans un anneau de fer contre un pilier. Les exhalaisons résineuses remplaçaient l’encens. La fumée épaisse des luminaires, montant dans l’air étouffant, se perdait dans les ténèbres de la voûte qui, par places, luisait d’un dur éclat métallique.

Les captifs, agenouillés en cercle autour de la niche, suivaient avec des yeux avides ces préparatifs sacrés. Ils ne pensaient qu’à une chose dans la joie de leur cœur, c’est que la grâce du Banquet dominical, — le banquet suprême peut-être, — leur était enfin accordée. Ils se disaient que pour leurs corps épuisés, ce serait, comme pour leurs âmes, le grand remède. Des miracles pareils s’étaient vus. Des mourants avaient été ranimés tout à coup par la divine Eucharistie…

Soudain, le célébrant se tourna vers cette chair de souffrance écroulée à ses pieds, et il prononça les paroles liturgiques. Le son angélique de cette voix fit se lever tous les pauvres visages penchés vers la terre. Cécilius contempla le prêtre. Celui-ci avait rabattu son capuchon et rejeté sur ses épaules les deux pans de son manteau. Il apparaissait tel qu’un jeune berger, vêtu d’une tunique blanche qui bouffait autour des hanches et qu’une ceinture serrait à la taille. Ses sandales de bois laissaient voir ses pieds nus à travers un réseau de bandelettes entrecroisées autour de ses jambes et montant jusqu’aux genoux. Son visage imberbe rayonnait d’une beauté merveilleuse. Et Cécilius songeait : « C’est un étranger, un Oriental, sans doute : il suffit de l’entendre. Mais c’est un bon prêtre. Sûrement, celui-là vient de Dieu ! »

Après le Pater, quand il eut béni les Espèces et rompu le Pain, l’officiant se retourna de nouveau vers les misérables en prononçant :

«  Sancta Sanctis ! »

Alors son visage déjà si beau se transfigura dans la conscience accablante du mystère qui venait de s’accomplir. A l’approche de cet être de clarté qui s’avançait tenant le Corps du Seigneur, Nartzal, dont l’âme débordait d’enthousiasme et d’extase, ne put retenir un grand cri d’amour :

«  Veni, Domine Jesu ! »

Ses compagnons et lui s’étaient levés pour la communion. L’un derrière l’autre, ils défilaient devant le prêtre, tendant leur main droite croisée sur leur main gauche, leurs mains de travailleurs et d’esclaves meurtris par les coups et les blessures — et les paumes tremblaient en se creusant pour recevoir dans leur chair douloureuse ce Présent ineffable. Ensuite le prêtre, saisissant le calice par les deux anses, l’approcha des lèvres des communiants. Chacun buvait à son tour et ils se pressaient autour de lui comme les brebis qui rentrent des champs se pressent autour de l’abreuvoir. À chaque fois, il disait :

«  Calix Christi ! Calix salutis !… Voici la coupe du Christ ! Voici le calice salutaire ! »

L’accent de ses paroles leur conférait un éclat si radieux de vérité que les pauvres hommes, ne pouvant supporter l’illumination soudaine d’une telle évidence, éclatèrent en sanglots. Mais déjà le prêtre, s’étant retourné vers le fond de la crypte, rangeait les linges et les vases sacrés. Agenouillés, prosternés, la figure contre terre, les mineurs s’abîmaient dans une longue action de grâces.

Brusquement un tumulte s’éleva le long de la galerie, des clameurs, des bruits de chaînes entrechoquées, tout un piétinement d’hommes en marches. C’était une équipe sans doute qui, escortée par des surveillants et des soldats de la chiourme, se transportait à un chantier voisin. Affolés à la pensée d’être découverts, les mineurs coururent en hâte à l’entrée de la crypte. Mais la colonne passa sans s’arrêter dans des tourbillons de poussière. Quand ils rentrèrent, le prêtre avait disparu, sans qu’ils pussent s’expliquer par quelle issue il s’était enfui. Ils s’approchèrent de la niche. Plus rien, la fiole de cristal, le calice, la nappe éblouissante avaient été emportés par le mystérieux voyageur.

Dans le même moment, Mappalicus entra, pliant le dos sous son bissac, sa figure ayant l’expression placide et résignée qui lui était habituelle. Nartzal s’élança au-devant de lui, en l’apercevant :

« Tu as vu le prêtre, n’est-ce pas ?… demanda-t-il, c’est toi qui nous l’a envoyé ?

– Quel prêtre ? » fit Mappalicus, déconcerté.

Il n’en avait vu aucun, il n’avait envoyé personne. Il ne savait pas ce que cela voulait dire. Et déjà il s’effrayait à la pensée qu’un chrétien du dehors avait pu s’introduire dans la mine malgré la surveillance si rigoureuse.

« Mais alors, reprit lentement Cécilius, ce jeune homme qui est venu, qui nous a distribué le Corps du Seigneur ?…

– C’était Lui ! s’écria Nartzal d’une voix tonnante… c’était le Seigneur lui-même !… Tout de suite, dès qu’il nous a parlé, n’avez-vous pas senti, comme les disciples d’Emmaüs, votre cœur bondir au-devant de Lui ? Moi, le mien était tout brûlant de charité ! »

Leurs esprits se troublaient… « Eh quoi ! le Seigneur… le Seigneur avait daigné venir !… Ah ! puisqu’il avait fait cela pour eux, leurs longues souffrances étaient récompensées au centuple. A présent, ce serait le sacrifice dans la joie, dans l’allégresse triomphale de la victoire sur le monde… Oui, en vérité, c’était Lui !… Le Seigneur était venu !… » Cette certitude s’imposa aux frères avec une force tellement irrésistible que tous ensemble ils tombèrent à genoux et que les mêmes accents de jubilation jaillirent de leurs poitrines :

Magnificat anima mea Dominum et exsultavit spiritus meus in Deo salutari meo

Comme ils achevaient les premiers versets, trois coups espacés retentirent le long de la paroi, puis sept autres plus précipités : c’était l’heure de la prière méridienne. D’autres chrétiens se trouvaient à proximité, dans une galerie parallèle sans doute. Ils avaient perçu à travers les murs opaques de leurs prisons, le chant d’allégresse et de reconnaissance, et, comme s’ils devinaient quel Visiteur avait, ce jour-là, traversé les mines de Sigus, comme s’ils voulaient s’associer à la joie des frères, ils entonnèrent à leur tour avec une sorte de frénésie mystique le verset suivant :

Quia fecit mihi magna qui potens est et, sanctum nomen ejus !

Sous les voix éperdues, toute la mine vibrait, un grondement souterrain se propageait à travers les galeries. On eût dit que la terre se soulevait, qu’elle allait éclater sous le cri de l’amour et de la justice, parti des profondeurs de l’abîme et s’élançant comme une trombe vengeresse et dévastatrice contre l’ignominie d’en haut.

Mais les surveillants et les soldats de la chiourme, attirés par le bruit, inquiets de ce chant formidable, accouraient en foule de tous les couloirs et de tous les chantiers contigus. Mappalicus, craignant d’être arrêté comme complice, tourna précipitamment les talons et s’enfonça dans la nuit des corridors.