Sans famille/Dentu, 1887/Première partie/17

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Dentu E. (1p. 254-276).


XVII


UN PADRONE DE LA RUE DE LOURCINE


Bien que tout ce qui nous entourait me parût horrible, j’ouvris les yeux et j’oubliai presque la gravité de ma situation pour regarder autour de moi.

Plus nous avancions dans Paris, moins ce que j’apercevais répondait à mes rêveries enfantines et à mes espérances imaginatives : les ruisseaux gelés exhalaient une odeur de plus en plus infecte ; la boue, mêlée de neige et de glaçons, était de plus en plus noire, et là où elle était liquide, elle sautait sous les roues des voitures en plaques épaisses qui allaient se coller contre les devantures et les vitres des maisons occupées par des boutiques pauvres et malpropres.

Décidément, Paris ne valait pas Bordeaux.

Après avoir marché assez longtemps dans une large rue moins misérable que celles que nous venions de traverser, et où les boutiques devenaient plus grandes et plus belles à mesure que nous descendions, Vitalis tourna à droite, et bientôt nous nous trouvâmes dans un quartier tout à fait misérable : les maisons hautes et noires semblaient se rejoindre par le haut ; le ruisseau non gelé coulait au milieu de la rue, et sans souci des eaux puantes qu’il roulait, une foule compacte piétinait sur le pavé gras. Jamais je n’avais vu des figures aussi pâles que celles des gens qui composaient cette foule ; jamais non plus je n’avais vu hardiesse pareille à celle des enfants qui allaient et venaient au milieu des passants ; dans des cabarets, qui étaient nombreux, il y avait des hommes et des femmes qui buvaient debout devant des comptoirs d’étain en criant très-fort.

Au coin d’une maison je lus le nom de la rue de Lourcine.

Vitalis, qui paraissait savoir où il allait, écartait doucement les groupes qui gênaient son passage, et je le suivais de près.

— Prends garde de me perdre, m’avait-il dit.

Mais la recommandation était inutile, je marchais sur ses talons, et pour plus de sûreté, je tenais dans ma main un des coins de sa veste.

Après avoir traversé une grande cour et un passage, nous arrivâmes dans une sorte de puits sombre et verdâtre où assurément le soleil n’avait jamais pénétré. Cela était encore plus laid et plus effrayant que tout ce que j’avais vu jusqu’alors.

— Garofoli est-il chez lui ? demanda Vitalis à un homme qui accrochait des chiffons contre la muraille, en s’éclairant d’une lanterne.

— Je ne sais pas, montez voir vous-même : vous savez où, au haut de l’escalier, la porte en face.

— Garofoli est le padrone dont je t’ai parlé, me dit-il en montant l’escalier dont les marches couvertes d’une croûte de terre étaient glissantes comme si elles eussent été creusées dans une glaise humide : c’est ici qu’il demeure.

La rue, la maison, l’escalier, n’étaient pas de nature à me remonter le cœur. Que serait le maître ?

L’escalier avait quatre étages ; Vitalis, sans frapper, poussa la porte qui faisait face au palier, et nous nous trouvâmes dans une large pièce, une sorte de vaste grenier. Au milieu un grand espace vide, et tout autour une douzaine de lits. Les murs et le plafond étaient d’une couleur indéfinissable ; autrefois ils avaient été blancs, mais la fumée, la poussière, les saletés de toute sorte avaient noirci le plâtre qui, par places, était creusé ou troué ; à côté d’une tête dessinée au charbon, on avait sculpté des fleurs et des oiseaux.

— Garofoli, dit Vitalis en entrant, êtes-vous dans quelque coin ? je ne vois personne ; répondez-moi, je vous prie ; c’est Vitalis qui vous parle.

En effet, la chambre paraissait déserte autant qu’on en pouvait juger par la clarté d’un quinquet accroché à la muraille, mais à la voix de mon maître une voix faible et dolente, une voix d’enfant répondit :

— Le signor Garofoli est sorti ; il ne rentrera que dans deux heures.

En même temps celui qui nous avait répondu se montra : c’était un enfant d’une dizaine d’années ; il s’avança vers nous en se traînant, et je fus si vivement frappé de son aspect étrange que je le vois encore devant moi ; il n’avait pour ainsi dire pas de corps et sa tête grosse et disproportionnée semblait immédiatement posée sur ses jambes, comme dans ces dessins comiques qui ont été à la mode il y a quelques années ; cette tête avait une expression profonde de douleur et de douceur, avec la résignation dans les yeux et la désespérance dans sa physionomie générale. Ainsi bâti, il ne pouvait pas être beau, cependant il attirait le regard et le retenait par la sympathie et un certain charme qui se dégageait de ses grands yeux mouillés et tendres comme ceux d’un chien, et de ses lèvres parlantes.

— Es-tu bien certain qu’il reviendra dans deux heures ? demanda Vitalis.

— Bien certain, signor ; c’est le moment du dîner et jamais personne autre que lui ne sert le dîner.

— Eh bien, s’il rentre avant, tu lui diras que Vitalis reviendra dans deux heures.

— Dans deux heures, oui, signor.

Je me disposais à suivre mon maître lorsque celui-ci m’arrêta.

— Reste ici, dit-il, tu te reposeras ; je reviendrai.

Et comme j’avais fait un mouvement d’effroi.

— Je t’assure que je reviendrai.

J’aurais mieux aimé, malgré ma fatigue, suivre Vitalis, mais quand il avait commandé j’avais l’habitude d’obéir ; je restai donc.

Lorsqu’on n’entendit plus le bruit des pas lourds de mon maître dans l’escalier, l’enfant qui avait écouté, l’oreille penchée vers la porte, se retourna vers moi.

— Vous êtes du pays ? me dit-il en italien.

Depuis que j’étais avec Vitalis j’avais appris assez d’italien pour comprendre à peu près tout ce qui se disait en cette langue, mais je ne la parlais pas encore assez bien pour m’en servir volontiers.

— Non, répondis-je en français.

— Ah ! fit-il tristement en fixant sur moi ses grands yeux, tant pis, j’aurais aimé que vous fussiez du pays.

— De quel pays ?

— De Lucca ; vous m’auriez peut-être donné des nouvelles.

— Je suis Français.

— Ah ! tant mieux.

— Vous aimez mieux les Français que les Italiens ?

— Non, et ce n’est pas pour moi que je dis tant mieux, c’est pour vous ; parce que si vous étiez Italien, vous viendriez ici probablement pour être au service du signor Garofoli ; et l’on ne dit pas tant mieux à ceux qui entrent au service du signor padrone.

Ces paroles n’étaient pas de nature à me rassurer.

— Il est méchant ?

L’enfant ne répondit pas à cette interrogation directe, mais le regard qu’il fixa sur moi fut d’une effrayante éloquence. Puis, comme s’il ne voulait pas continuer une conversation sur ce sujet, il me tourna le dos et se dirigea vers une grande cheminée qui occupait l’extrémité de la pièce.

Un bon feu de bois de démolition brûlait dans cette cheminée, et devant ce feu bouillait une grande marmite en fonte.

Je m’approchai alors de la cheminée pour me chauffer, et je remarquai que cette marmite avait quelque chose de particulier que tout d’abord je n’avais pas vu. Le couvercle, surmonté d’un tube étroit par lequel s’échappait la vapeur, était fixé à la marmite, d’un côté par une charnière, et d’un autre par un cadenas.

J’avais compris que je ne devais pas faire de questions indiscrètes sur Garofoli, mais sur la marmite ?…

— Pourquoi donc est-elle fermée au cadenas ?

— Pour que je ne puisse pas prendre une tasse de bouillon. C’est moi qui suis chargé de faire la soupe, mais le maître n’a pas confiance en moi.

Je ne pus m’empêcher de sourire.

— Vous riez, continua-t-il tristement, parce que vous croyez que je suis gourmand. À ma place vous le seriez peut-être tout autant. Il est vrai que ce n’est pas gourmand que je suis, mais affamé, et l’odeur de la soupe qui s’échappe par ce tube me rend ma faim plus cruelle encore.

— Le signor Garofoli vous laisse donc mourir de faim ?

— Si vous entrez ici, à son service, vous saurez qu’on ne meurt pas de faim, seulement on en souffre. Moi surtout, parce que c’est une punition.

— Une punition ! mourir de faim.

— Oui ; au surplus, je peux vous conter ça ; si Garofoli devient votre maître, mon exemple pourra vous servir. Le signor Garofoli est mon oncle et il m’a pris avec lui par charité. Il faut vous dire que ma mère est veuve, et, comme vous pensez bien, elle n’est pas riche. Quand Garofoli vint au pays l’année dernière pour prendre des enfants, il proposa à ma mère de m’emmener. Ça lui coûtait à ma mère, de me laisser aller ; mais vous savez, quand il le faut ; et il le fallait, parce que nous étions six enfants à la maison et que j’étais l’aîné. Garofoli aurait mieux aimé prendre avec lui mon frère Leonardo qui vient après moi, parce que Leonardo est beau, tandis que moi je suis laid. Et pour gagner de l’argent, il ne faut pas être laid ; ceux qui sont laids ne gagnent que des coups ou des mauvaises paroles. Mais ma mère ne voulut pas donner Leonardo : « C’est Mattia qui est l’aîné, dit-elle, c’est à Mattia de partir, puisqu’il faut qu’il en parte un ; c’est le bon Dieu qui l’a désigné, je n’ose pas changer la règle du bon Dieu. » Me voilà donc parti avec mon oncle Garofoli ; vous pensez que ç’a été dur de quitter la maison, ma mère qui pleurait, ma petite sœur Christina, qui m’aimait bien parce qu’elle était la dernière et que je la portais toujours dans mes bras ; et puis aussi mes frères, mes camarades et le pays.

Je savais ce qu’il y avait de dur dans ces séparations, et je n’avais pas oublié le serrement de cœur qui m’avait étouffé quand pour la dernière fois j’avais aperçu la coiffe blanche de mère Barberin.

Le petit Mattia continua son récit :

— J’étais tout seul avec Garofoli, continua Mattia, en quittant la maison, mais au bout de huit jours nous étions une douzaine, et l’on se mit en route pour la France. Ah ! elle a été bien longue la route pour moi et pour les camarades, qui eux aussi étaient tristes. Enfin, on arriva à Paris ; nous n’étions plus que onze parce qu’il y en avait un qui était resté à l’hôpital de Dijon. À Paris on fit un choix parmi nous ; ceux qui étaient forts furent placés chez des fumistes ou des maîtres ramoneurs ; ceux qui n’étaient pas assez solides pour un métier allèrent chanter ou jouer de la vielle dans les rues. Bien entendu, je n’étais pas assez fort pour travailler, et il paraît que j’étais trop laid pour faire de bonnes journées en jouant de la vielle. Alors Garofoli me donna deux petites souris blanches que je devais montrer sous les portes, dans les passages, et il taxa ma journée à trente sous. « Autant de sous qui te manqueront le soir, me dit-il, autant de coups de bâton pour toi. » Trente sous, c’est dur à ramasser ; mais les coups de bâton, c’est dur aussi à recevoir, surtout quand c’est Garofoli qui les administre. Je faisais donc tout ce que je pouvais pour ramasser ma somme ; mais, malgré ma peine, je n’y parvenais pas souvent. Presque toujours mes camarades avaient leurs sous en rentrant ; moi, je ne les avais presque jamais. Cela redoublait la colère de Garofoli. « Comment donc s’y prend cet imbécile de Mattia ? » disait-il. Il y avait un autre enfant qui, comme moi, montrait des souris blanches et qui avait été taxé à quarante sous, que tous les soirs il rapportait. Plusieurs fois, je sortis avec lui pour voir comment il s’y prenait et par où il était plus adroit que moi. Alors je compris pourquoi il obtenait si facilement les quarante sous et moi si difficilement mes trente. Quand un monsieur et une dame nous donnaient, la dame disait toujours : « À celui qui est gentil, pas à celui qui est si laid. » Celui qui était laid, c’était moi. Je ne sortis plus avec mon camarade, parce que si c’est triste de recevoir des coups de bâton à la maison, c’est encore plus triste de recevoir des mauvaises paroles dans la rue, devant tout le monde. Vous ne savez pas cela, vous, parce qu’on ne vous a jamais dit que vous étiez laid ; mais moi… Enfin, Garofoli voyant que les coups n’y faisaient rien, employa un autre moyen. « Pour chaque sou qui te manquera, je te retiendrai une pomme de terre à ton souper, me dit-il. Puisque ta peau est dure aux coups, ton estomac sera peut-être tendre à la faim. » Est-ce que les menaces vous ont jamais fait faire quelque chose, vous ?

— Dame, c’est selon.

— Moi, jamais ; d’ailleurs je ne pouvais faire plus que ce que j’avais fait jusque-là ; et je ne pouvais pas dire à ceux à qui je tendais la main : « Si vous ne me donnez pas un sou, je n’aurai pas de pommes de terre ce soir ». Les gens qui donnent aux enfants ne se décident pas par ces raisons-là.

— Et par quelles raisons se décident-ils ? on donne pour faire plaisir.

— Ah bien ! vous êtes encore jeune, vous ; on donne pour se faire plaisir à soi-même et non aux autres ; on donne à un enfant parce qu’il est gentil, et ça c’est la meilleure des raisons ; on lui donne pour l’enfant qu’on a perdu ou bien pour l’enfant qu’on désire ; on lui donne parce qu’on a bien chaud, tandis que lui tremble de froid sous une porte cochère. Oh ! je connais toutes ces manières-là ; j’ai eu le temps de les étudier ; tenez, il fait froid aujourd’hui, n’est-ce pas ?

— Très-froid.

— Eh bien ! allez vous mettre sous une porte et tendez la main à un monsieur que vous verrez venir rapidement tassé dans un petit paletot, vous me direz ce qu’il vous donnera ; tendez-la, au contraire, à un monsieur qui marchera doucement, enveloppé dans un gros pardessus ou dans des fourrures, et vous aurez peut-être une pièce blanche. Après un mois ou six semaines de ce régime-là, je n’avais pas engraissé ; j’étais devenu pâle, si pâle, que souvent j’entendais dire autour de moi : « Voilà un enfant qui va mourir de faim. » Alors la souffrance fit ce que la beauté n’avait pas voulu faire : elle me rendit intéressant et me donna des yeux ; les gens du quartier me prirent en pitié, et si je ne ramassais pas beaucoup plus de sous, je ramassai tantôt un morceau de pain, tantôt une soupe. Ce fut mon bon temps ; je n’avais plus de coups de bâton, et si j’étais privé de pommes de terre au souper, cela m’importait peu quand j’avais eu quelque chose pour mon dîner. Mais un jour Garofoli me vit chez une fruitière mangeant une assiettée de soupe, et il comprit pourquoi je supportais sans me plaindre la privation des pommes de terre. Alors il décida que je ne sortirais plus et que je resterais à la chambrée pour préparer la soupe et faire le ménage. Mais comme en préparant la soupe je pouvais en manger, il inventa cette marmite : tous les matins avant de sortir, il met dans la marmite la viande et des légumes, il ferme le couvercle au cadenas, et je n’ai plus qu’à faire bouillir le pot ; je sens l’odeur du bouillon, et c’est tout ; quant à en prendre, vous comprenez que par ce petit tube si étroit c’est impossible. C’est depuis que je suis à la cuisine que je suis devenu si pâle ; l’odeur du bouillon, ça ne nourrit pas, ça augmente la faim, voilà tout. Est-ce que je suis bien pâle ? Comme je ne sors plus, je ne l’entends pas dire, et il n’y a pas de miroir ici.

Je n’étais pas alors un esprit très-expérimenté, cependant je savais qu’il ne faut pas effrayer ceux qui sont malades en leur disant qu’on les trouve malades.

— Vous ne me paraissez pas plus pâle qu’un autre, répondis-je.

— Je vois bien que vous me dites ça pour me rassurer, mais cela me ferait plaisir d’être très-pâle, parce que cela signifierait que je suis très-malade et je voudrais être tout à fait malade.

Je le regardai avec stupéfaction.

— Vous ne me comprenez pas, dit-il, avec un sourire, c’est pourtant bien simple. Quand on est très-malade on vous soigne ou on vous laisse mourir. Si on me laisse mourir ça sera fini, je n’aurai plus faim, je n’aurai plus de coups ; et puis l’on dit que ceux qui sont morts vivent dans le ciel ; alors de dedans le ciel je verrais maman là-bas, au pays, et en parlant au bon Dieu je pourrais peut-être empêcher ma sœur Christina d’être malheureuse : en le priant bien. Si au contraire on me soigne, on m’enverra à l’hôpital et je serais content d’aller à l’hôpital.

J’avais l’effroi instinctif de l’hôpital et bien souvent en chemin, quand accablé de fatigue je m’étais senti malaise, je n’avais eu qu’à penser à l’hôpital pour me retrouver aussitôt disposé à marcher ; je fus étonné d’entendre Mattia parler ainsi :

— Si vous saviez comme on est bien à l’hôpital, dit-il, en continuant ; j’y ai déjà été, à Sainte-Eugénie ; il y a là un médecin, un grand blond, qui a toujours du sucre d’orge dans sa poche, c’est du cassé parce que le cassé coûte moins cher, mais il n’en est pas moins bon pour cela : et puis les sœurs vous parlent doucement : « Fais cela, mon petit ; tire la langue, pauvre petit. » Moi j’aime qu’on me parle doucement, ça me donne envie de pleurer ; et quand j’ai envie de pleurer ça me rend tout heureux. C’est bête, n’est-ce pas ? Mais maman me parlait toujours doucement. Les sœurs parlent comme parlait maman, et si ce n’est pas les mêmes paroles, c’est la même musique. Et puis, quand on commence à être mieux, du bon bouillon, du vin. Quand j’ai commencé à me sentir sans forces ici, parce que je ne mangeais pas, j’ai été content ; je me suis dit : « Je vais être malade et Garofoli m’enverra à l’hôpital. » Ah ! bien oui, malade ; assez malade pour souffrir moi-même, mais pas assez pour gêner Garofoli ; alors il m’a gardé. C’est étonnant comme les malheureux ont la vie dure. Par bonheur, Garofoli n’a pas perdu l’habitude de m’administrer des corrections, à moi comme aux autres il faut dire, si bien qu’il y a huit jours il m’a donné un bon coup de bâton sur la tête. Pour cette fois j’espère que l’affaire est dans le sac ; j’ai la tête enflée ; vous voyez bien là cette grosse bosse blanche, il disait hier que c’était peut-être une tumeur ; je ne sais pas ce que c’est qu’une tumeur, mais à la façon dont il en parlait, je crois que c’est grave ; toujours est-il que je souffre beaucoup ; j’ai des élancements sous les cheveux plus douloureux que dans des crises de dents ; ma tête est lourde comme si elle pesait cent livres ; j’ai des éblouissements, des étourdissements, et la nuit, en dormant, je ne peux m’empêcher de gémir et de crier. Alors je crois que d’ici deux ou trois jours cela va le décider à m’envoyer à l’hôpital ; parce que, vous comprenez, un moutard qui crie la nuit, ça gêne les autres, et Garofoli n’aime pas à être gêné. Quel bonheur qu’il m’ait donné ce coup de bâton ! Voyons, , franchement, est-ce que je suis bien pâle ?

Disant cela il vint se placer en face de moi et me regarda les yeux dans les yeux. Je n’avais plus les mêmes raisons pour me taire, cependant je n’osais pas répondre sincèrement et lui dire quelle sensation effrayante me produisaient ses grands yeux brûlants, ses joues caves et ses lèvres décolorées.

— Je crois que vous êtes assez malade pour entrer à l’hôpital.

— Enfin !

Et de sa jambe traînante, il essaya une révérence. Mais presque aussitôt, se dirigeant vers la table il commença à l’essuyer.

— Assez causé, dit-il, Garofoli va rentrer et rien ne serait prêt ; puisque vous trouvez que j’ai ce qu’il me faut de coups pour entrer à l’hospice, ce n’est plus la peine d’en récolter de nouveaux : ceux-là seraient perdus ; et maintenant ceux que je reçois me paraissent plus durs que ceux que je recevais il y a quelques mois. Ils sont bons, n’est-ce pas, ceux qui disent qu’on s’habitue à tout.

Tout en parlant il allait clopin-clopant, autour de la table, mettant les assiettes et les couverts en place. Je comptai vingt assiettes, c’était donc vingt enfants que Garofoli avait sous sa direction ; comme je ne voyais que douze lits on devait coucher deux ensemble. Quels lits ! pas de draps, mais des couvertures rousses qui devaient avoir été achetées dans une écurie, alors qu’elles n’étaient plus assez chaudes pour les chevaux.

— Est-ce que c’est partout comme ici ? dis-je épouvanté.

— Où, partout ?

— Partout chez ceux qui ont des enfants.

— Je ne sais pas, je ne suis jamais allé ailleurs ; seulement, vous, tâchez d’aller ailleurs.

— Où cela ?

— Je ne sais pas ; n’importe où, vous serez mieux qu’ici.

N’importe où ; c’était vague ; et dans tous les cas comment m’y prendre pour changer la décision de Vitalis ?

Comme je réfléchissais sans rien trouver bien entendu, la porte s’ouvrit et un enfant entra ; il tenait un violon sous son bras, et dans sa main libre, il portait un gros morceau de bois de démolition. Ce morceau, pareil à ceux que j’avais vu mettre dans la cheminée, me fit comprendre où Garofoli prenait sa provision, et le prix qu’elle lui coûtait.

— Donne-moi ton morceau de bois, dit Mattia en allant au-devant du nouveau venu.

Mais celui-ci, au lieu de donner ce morceau de bois à son camarade, le passa derrière son dos.

— Ah ! mais non, dit-il.

— Donne, la soupe sera meilleure.

— Si tu crois que je l’ai apporté pour la soupe : je n’ai que trente-six sous, je compte sur lui pour que Garofoli ne me fasse pas payer trop cher les quatre sous qui me manquent.

— Il n’y a pas de morceau qui tienne ; tu les payeras, va ; chacun son tour.

Mattia dit cela méchamment, comme s’il était heureux de la correction qui attendait son camarade. Je fus surpris de cet éclair de dureté dans une figure si douce ; c’est plus tard seulement que j’ai compris qu’à vivre avec les méchants on peut devenir méchant soi-même.

C’était l’heure de la rentrée de tous les élèves de Garofoli ; après l’enfant au morceau de bois il en arriva un autre, puis après celui-là dix autres encore. Chacun en entrant allait accrocher son instrument à un clou au-dessus de son lit ; celui-ci un violon, celui-là une harpe, un autre une flûte, ou une piva ; ceux qui n’étaient pas musiciens mais simplement montreurs de bêtes fourraient dans une cage leurs marmottes ou leurs cochons de Barbarie.

Un pas plus lourd résonna dans l’escalier, je sentis que c’était Garofoli ; et je vis entrer un petit homme à figure fiévreuse, à démarche hésitante ; il ne portait point le costume italien, mais il était habillé d’un paletot gris.

Son premier coup d’œil fut pour moi, un coup d’œil qui me fit froid au cœur.

— Qu’est-ce que c’est que ce garçon ? dit-il.

Mattia lui répondit vivement et poliment en lui donnant les explications dont Vitalis l’avait chargé.

— Ah ! Vitalis est à Paris, dit-il, que me veut-il ?

— Je ne sais pas, répondit Mattia.

— Ce n’est pas à toi que je parle, c’est à ce garçon.

— Le padrone va venir, dis-je, sans oser répondre franchement, il vous expliquera lui-même ce qu’il désire.

— Voilà un petit qui connaît le prix des paroles ; tu n’es pas Italien ?

— Non, je suis Français.

Deux enfants s’étaient approchés de Garofoli aussitôt qu’il était entré, et tous deux se tenaient près de lui attendant qu’il eût fini de parler. Que lui voulaient-ils ? J’eus bientôt réponse à cette question que je me posais avec curiosité.

L’un lui prit son feutre et alla le placer délicatement sur un lit, l’autre lui approcha aussitôt une chaise ; à la gravité, au respect avec lesquels ils accomplissaient ces actes si simples de la vie, on eût dit deux enfants de chœur s’empressant religieusement autour de l’officiant ; par là je vis à quel point Garofoli était craint, car assurément ce n’était pas la tendresse qui les faisait agir ainsi et s’empresser.

Lorsque Garofoli fut assis, un autre enfant lui apporta vivement une pipe bourrée de tabac et en même temps un quatrième lui présenta une allumette allumée.

— Elle sent le soufre, animal ! cria-t-il lorsqu’il l’eut approchée de sa pipe ; et il la jeta dans la cheminée.

Le coupable s’empressa de réparer sa faute en allumant une nouvelle allumette qu’il laissa brûler assez longtemps avant de l’offrir à son maître.

Mais celui-ci ne l’accepta pas.

— Pas toi, imbécile, dit-il en le repoussant durement, — puis se tournant vers un autre enfant avec un sourire qui certainement était une insigne faveur :

— Riccardo, une allumette, mon mignon ?

Et le mignon s’empressa d’obéir.

— Maintenant, dit Garofoli lorsqu’il fut installé et que sa pipe commença à brûler, à nos comptes, mes petits anges ; Mattia, le livre ?

C’était vraiment grande bonté à Garofoli de daigner parler, car ses élèves épiaient si attentivement ses désirs ou ses intentions, qu’ils les devinaient avant que celui-ci les exprimât.

Il n’avait pas demandé son livre de comptes que Mattia posait devant lui un petit registre crasseux.

Garofoli fit un signe et l’enfant qui lui avait présenté l’allumette non désoufrée s’approcha.

— Tu me dois un sou d’hier, tu m’as promis de me le rendre aujourd’hui, combien m’apportes-tu ?

L’enfant hésita longtemps avant de répondre ; il était pourpre.

— Il me manque un sou.

— Ah ! il te manque ton sou, et tu me dis cela tranquillement.

— Ce n’est pas le sou d’hier, c’est un sou pour aujourd’hui.

— Alors c’est deux sous ? tu sais que je n’ai jamais vu ton pareil.

— Ce n’est pas ma faute.

— Pas de niaiseries, tu connais la règle : défais ta veste, deux coups pour hier, deux coups pour aujourd’hui ; et en plus pas de pommes de terre pour ton audace ; Riccardo, mon mignon, tu as bien gagné cette récréation par ta gentillesse ; prends les lanières.

Riccardo était l’enfant qui avait apporté la bonne allumette avec tant d’empressement ; il décrocha de la muraille un fouet à manche court se terminant par deux lanières en cuir avec de gros nœuds. Pendant ce temps, celui auquel il manquait un sou défaisait sa veste et laissait tomber sa chemise de manière à être nu jusqu’à la ceinture.

— Attends un peu, dit Garofoli avec un mauvais sourire, tu ne seras peut-être pas seul, et c’est toujours un plaisir d’avoir de la compagnie, et puis Riccardo n’aura pas besoin de s’y reprendre à plusieurs reprises.

Debout devant leur maître, les enfants se tenaient immobiles ; à cette plaisanterie cruelle, ils se mirent tous ensemble à rire d’un rire forcé.

— Celui qui a ri le plus fort, dit Garofoli, est, j’en suis certain, celui auquel il manque le plus. Qui a ri fort ?

Tous désignèrent celui qui était arrivé le premier apportant un morceau de bois.

— Allons, toi, combien te manque-t-il ? demanda Garofoli.

— Ce n’est pas ma faute.

— Désormais, celui qui répondra : « ce n’est pas ma faute, » recevra un coup de lanière en plus de ce qui lui est dû ; combien te manque-t-il ?

— J’ai apporté un morceau de bois, ce beau morceau-là ?

— Ça c’est quelque chose ; mais va chez le boulanger et demande-lui du pain en échange de ton morceau de bois, t’en donnera-t-il ? Combien te manque-t-il de sous ; voyons, parle donc.

— J’ai fait trente-six sous.

— Il te manque quatre sous, misérable gredin, quatre sous ! et tu reparais devant moi ! Riccardo, tu es un heureux coquin, mon mignon, tu vas bien t’amuser : bas la veste !

— Mais, le morceau de bois ?

— Je te le donne pour dîner.

Cette stupide plaisanterie fit rire tous les enfants qui n’étaient pas condamnés.

Pendant cet interrogatoire il était survenu une dizaine d’enfants : tous vinrent, à tour de rôle, rendre leurs comptes ; avec deux déjà condamnés aux lanières, il s’en trouva trois autres qui n’avaient point leur chiffre.

— Ils sont donc cinq brigands qui me volent et me pillent ! s’écria Garofoli d’une voix gémissante ; voilà ce que c’est d’être trop généreux ; comment voulez-vous que je paye la bonne viande et les bonnes pommes de terre que je vous donne, si vous ne voulez pas travailler ? Vous aimez mieux jouer ; il faudrait pleurer avec les jobards, et vous aimez mieux rire entre vous ; croyez-vous donc qu’il ne vaut pas mieux faire semblant de pleurer en tendant la main, que de pleurer pour de bon en tendant le dos. Allons, à bas les vestes !

Riccardo se tenait le fouet à la main et les cinq patients étaient rangés à côté de lui.

— Tu sais, Riccardo, dit Garofoli, que je ne te regarde pas parce que ces corrections me font mal, mais je t’entends, et au bruit je jugerai bien la force des coups : vas-y de tout cœur, mon mignon, c’est pour ton pain que tu travailles.

Et il se tourna le nez vers le feu, comme s’il lui était impossible de voir cette exécution. Pour moi, oublié dans un coin, je frémissais d’indignation et aussi de peur. C’était l’homme qui allait devenir mon maître ; si je ne rapportais pas les trente ou les quarante sous qu’il lui plairait d’exiger de moi, il me faudrait tendre le dos à Riccardo. Ah ! je comprenais maintenant comment Mattia pouvait parler de la mort si tranquillement et avec un sentiment d’espérance.

Le premier claquement du fouet frappant sur la peau me fit jaillir les larmes des yeux. Comme je me croyais oublié, je ne me contraignis point, mais, je me trompais. Garofoli m’observait à la dérobée ; j’en eus bientôt la preuve.

— Voilà un enfant qui a bon cœur, dit-il en me désignant du doigt ; il n’est pas comme vous, brigands, qui riez du malheur de vos camarades et de mon chagrin ; que n’est-il de vos camarades ; il vous servirait d’exemple !

Ce mot me fit trembler de la tête aux pieds : leur camarade !

Au deuxième coup de fouet le patient poussa un gémissement lamentable, au troisième un cri déchirant.

Garofoli leva la main, Riccardo resta le fouet suspendu.

Je crus qu’il voulait faire grâce ; mais ce n’était pas de grâce qu’il s’agissait.

— Tu sais combien les cris me font mal, dit doucement Garofoli en s’adressant à sa victime, tu sais que si le fouet te déchire la peau, tes cris me déchirent le cœur ; je te préviens donc que pour chaque cri, tu auras un nouveau coup de fouet : et ce sera ta faute ; pense à ne pas me rendre malade de chagrin ; si tu avais un peu de tendresse pour moi, un peu de reconnaissance, tu te tairais : Allons, Riccardo !

Celui-ci leva le bras et les lanières cinglèrent le dos du malheureux.

— Mamma ! mamma ! cria celui-ci.

Heureusement je n’en vis point davantage, la porte de l’escalier s’ouvrit et Vitalis entra.

Un coup d’œil lui fit comprendre ce que les cris qu’il avait entendus en montant l’escalier lui avaient déjà dénoncé, il courut sur Riccardo et lui arracha le fouet de la main ; puis se retournant vivement vers Garofoli, il se posa devant lui les bras croisés.

Tout cela s’était passé si rapidement, que Garofoli resta un moment stupéfait, mais bientôt se remettant et reprenant son sourire doucereux :

— N’est-ce pas, dit-il, que c’est terrible ; cet enfant n’a pas de cœur.

— C’est une honte ! s’écria Vitalis.

— Voilà justement ce que je dis, interrompit Garofoli.

— Pas de grimaces, continua mon maître avec force, vous savez bien que ce n’est pas à cet enfant que je parle, mais à vous ; oui, c’est une honte, une lâcheté de martyriser ainsi des enfants qui ne peuvent pas se défendre.

— De quoi vous mêlez-vous, vieux fou ? dit Garofoli changeant de ton.

— De ce qui regarde la police.

— La police, s’écria Garofoli en se levant, vous me menacez de la police, vous ?

— Oui, moi, répondit mon maître sans se laisser intimider par la fureur du padrone.

— Écoutez, Vitalis, dit celui-ci en se calmant et en prenant un ton moqueur, il ne faut pas faire le méchant, et me menacer de causer, parce que, de mon côté, je pourrais bien causer aussi. Et alors qui est-ce qui ne serait pas content ? Bien sûr je n’irai rien dire à la police, vos affaires ne la regardent pas. Mais il y en a d’autres qu’elles intéressent, et si j’allais répéter à ceux-là ce que je sais, si je disais seulement un nom, un seul nom, qui est-ce qui serait obligé d’aller cacher sa honte ?

Mon maître resta un moment sans répondre. Sa honte ? J’étais stupéfait. Avant que je fusse revenu de la surprise dans laquelle m’avaient jeté ces étranges paroles, il m’avait pris par la main.

— Suis-moi.

Et il m’entraîna vers la porte.

— Eh bien ! dit Garofoli en riant, sans rancune, mon vieux ; vous vouliez me parler ?

— Je n’ai plus rien à vous dire.

Et sans une seule parole, sans se retourner, il descendit l’escalier me tenant toujours par la main. Avec quel soulagement je le suivais ! j’échappais donc à Garofoli ; si j’avais osé, j’aurais embrassé Vitalis.