Santez Trifina/Préface
aux Fêtes de Ploujean[1]

- Mesdames, Messieurs,
Mon premier mot doit être un mot de remerciement
pour les organisateurs de cette belle fête, qui m’ont fait
le grand honneur de m’inviter à la présider. Cet honneur,
je ne l’ai reçu sans un certain étonnement. Rien ne
me désignait, semblait-il, pour en être l’objet. Champenois
de naissance, Parisien de vie, et depuis quelques
années Normand d’adoption, quels titres avais-je à présider
cette réunion essentiellement bretonne ?… J’en avais
cependant, et mes amis Le Braz et Le Goffic, en me faisant
appeler au milieu de vous, savaient bien qu’ils
touchaient une des fibres intimes de mon cœur. Depuis
plus de trente ans, j’ai été préoccupé par ce qu’on appelait
un moyen âge la « matière de Bretagne » ; j’ai
cherché curieusement, à l’aide des vieux textes ou des
traditions vivantes, cette source mystérieuse, jaillie du
vieux sol celtique, qui, épandue tout à coup à partir du
onzième siècle, a fécondé toutes les littératures modernes
et verse encore dans notre poésie, sans que celle-ci le
plus souvent s’en doute, sa fraîcheur inépuisable et sa
saveur enivrante et fine. J’ai passé bien des années de
ma vie, comme mon compatriote Chrétien de Troyes, à
rêver le rêve breton en compagnie d’Arthur, de Guenièvre,
de Merlin et de Tristan. J’ai, comme le Normand
Wace, visité la forêt de Brocéliande, pour y vénérer les
chênes prophétiques et les fontaines enchantées. J’ai
essayé de retrouver les notes oubliées de la harpe, de la
rote de vos vieux chanteurs, et de les rendre familières,
comme jadis, à l’oreille des Français, qu’elles ont tant
ravie…
La Bretagne était pour moi une terre de féérie : vous en avez fait une terre vivante et aimée. Je vous dis ma profonde reconnaissance pour m’y avoir attiré. Je rougissais de n’avoir pas, au cours d’une vie déjà longue, vu ce pays qu’on n’oublie pas dès qu’on l’a regardé, qui nous remplit l’âme de sa poésie mélancolique, et qu’il faut connaître de près, ainsi que ses habitants, pour comprendre ce qu’il a produit. Si, d’une part, il a bien réalisé, par ses aspects et par ses monuments, l’idée que je m’en faisais de loin, il me réservait, d’autre part, dans la fête d’aujourd’hui, une de ces surprises dont il est coutumier.
La Bretagne est, en effet, le pays des surprises. Elle est taciturne, et ne livre pas facilement ses secrets. Elle ressemble à une grande nappe d’eau tranquille fi. la surface, mais dans les profondeurs de laquelle des sources frémissantes s’échappent sous terre et vont au loin féconder les plaines et produire de majestueux cours d’eau. Depuis l’arrivée dans la péninsule armoricaine des immigrants venus de la grande île celtique jusqu’au seixième siècle, la Bretagne semble tout à fait muette : pas un poème, pas un écrit en langue bretonne ne s’offre à nous pendant mille ans, et cependant, c’est l’époque ou l’action de l’esprit breton sur le monde a été la plus merveilleuse. On dispute aujourd’hui avec passion en France, en Angleterre, en Allemagne, pour savoir si la poésie arthurienne, — qui, sous tant de rapports, est la mère de la poésie moderne, — est d’origine continentale ou insulaire : cela n’est, au point de vue ou nous nous plaçons aujourd’hui, que de peu d’importance ; qu’ils fussent nés dans votre province on dans les régions restées celtiques de l’Angleterre, les conteurs et les chanteurs bretons qui promenèrent dans le monde féodal le charme aussi nouveau qu’en chanteur de leur poésie et de leur musique étaient des Bretons : recueillis par les Français ou par les Anglo-Normands, les lais bretons ont tous le même caractère, la même profondeur de sentiment, les mêmes données merveilleuses, la même inspiration à la fois tendre et idéale, la même nostalgie d’un bonheur surhumain, la même exaltation d’amour, la même union intime avec la nature.
La Bretagne armoricaine a certainement eu sa grande part dans cette éblouissante révélation d’une poésie nouvelle, et cependant, je le répète, nous ne le savons que parle témoignage des peuples à qui elle l’a communiquée. Directement, nous n’avons d’elle, pendant tout le moyen-âge, aucune manifestation de cette poésie qu’elle apprenait aux autres, et il a fallu attendre des siècles pour que toutes les merveilles de l’imagination et de la sensibilité bretonnes vinssent trouver dans un Chateaubriand ou dans un Renan des interprètes qui les tissent resplendir de tout leur éclat et, encore ne fut-ce pas dans la vieille langue des aïeux, qui n’avait pas su se maintenir en dehors du peuple.
Dans ce peuple même, une autre surprise nous attendait. La poésie des gwerziou et des soniou, si admirablement expliquée à nos contemporains par un de ceux qui m’écoutent, par celui qui l’a le mieux sentie et reproduite, a été pour nous une nouvelle révélation de l’âme bretonne, et cette révélation nous apparaît plus pure et plus belle depuis qu’on l’a débarrassée de tout ce qui en avait tardé la sincérité. Ces chansons populaires du pays breton, dont on ne soupçonnait pas l’existence il y a un siècle, ont pris place à côté de celles de l’Écosse, des pays scandinaves, de l’Allemagne et de la France comme une des manifestations vraiment originales de cette faculté poétique qui distingue les peuples noblement doués et dont la variété spontanée marque si profondément la physionomie de chacun d’eux.
La Bretagne ancienne, la Bretagne d’aujourd’hui réservait bien d’autres surprises à ceux qui les abordent. Je viens d’en avoir une aujourd’hui. Le spectacle que vous nous avez donné m’a singulièrement frappé. Ce n’est pas évidemment l’œuvre que nous avons vu représenter qui en elle-même peut revendiquer une signification très haute : c’est l’œuvre bien humble, bien truste, bien gauche de quelque pauvre maître d’école du dix-huitième siècle, qui s’est borné si mettre en dialogue le récit d’un hagiographe un peu plus ancien. Du thème si poétique de la ville d’Is engloutie pour ses crimes, il n’a rien su tirer qui réponde le moins du monde à ce qu’on pourrait attendre. Le seul intérêt de sa pièce est dans l’attrait qu’elle a eue, qu’elle garde encore pour ses compatriotes, et cet attrait s’explique tout entier par la toi dont ils sont animés, comme elle en est remplie. On trouve toujours en Bretagne des hommes qui s’enthousiasment pour les vieilles expressions de la piété nationale et qui sont heureux de les incarner. C’est là l'intérêt puissant de la représentation d’aujourd’hui et des représentations analogues Nous n’avons pas affaire ici à quelque chose de factice. Ces acteurs populaires, vous n’êtes pas allés les former, vous les avez découverts dans le peuple, et vous n’avez fait que leur demander de nous admettre à l’un de leurs familiers exercices. C’est là, Messieurs, un fait des plus remarquables et qui, — sauf peut-être à Oberammergau et dans de tout autres conditions, — n’a pas, si je ne me trompe, son analogue dans l’Europe moderne. Des paysans, des artisans, jouant pour leur plaisir et leur édification, sans se soucier ni de lucre ni de succès, des œuvres où se satisfait et s’exulte leur foi naïve, c’est un phénomène qu’on chercherait en vain ailleurs qu’en Bretagne, c’est une de ces surprises, auxquelles avec vous il faut toujours s’attendre, mais qui ne laissent pas d’émerveiller ceux à qui elles se manifestent soudainement. Celle-ci peut être singulièrement féconde. De bien des côtés aujourd’hui on réclame un art populaire, un art qui ne soit pas un artifice, comme l’est fatalement devenu celui de notre élite intellectuelle et sociale. Dans un livre qui est à la fois génial et enfantin, le comte Léon Tolstoi vient de poser, ce grand problème, et, après avoir jeté le plus violent anathème à l’art moderne tel qu’on le comprend, a tracé le tableau de ce que sera l’art de l’avenir. Les acteurs de Ploujean seraient certainement pour lui des collaborateurs bienvenus. Mais il leur demanderait, à eux et à leurs pareils, de ne pas se borner à représenter les productions d’une époque déjà bien loin de nous. D’après sa profonde définition, l’art est le moyen qu’ont les hommes de transmettre des sentiments, et le seul bon art, le seul grand art est celui qui exprime la religion d’une société, en prenant le mot dans son sens le plus large, les rapports des hommes avec l’infini et entre eux. La tragédie de Saint-Gwenolé et les œuvres analogues expriment la religion d’un autre âge. Mais puisque la capacité de sentir et de rendre la forme dramatique des idées religieuses est dans l’âme du peuple breton, pourquoi ne s’emploierait-elle pas à interprêter des œuvres inspirées par ce qui, d’après Tolstoi, est la religion de notre temps, l’union des hommes avec Dieu et en Dieu ? Il me semble qu’il y a là, pour les poètes bretons, une incitation à produire des œuvres qui pourront renouveler non seulement le théâtre breton, mais le théâtre en général, des œuvres religieuses au sens que je viens d’indiquer, et qui, comme les vieux Mystères, seraient jouées par des acteurs populaires et écoutées par le peuple breton, — nous venons d’en être témoins, — avec un sentiment vraiment religieux. S’il en devait être ainsi, le 14 août 1898 marquerait une date mémorable dans l’histoire de la rénovation poétique, et on viendrait, un jour, en pélérinage à Ploujean pour y saluer le modeste berceau de ce grand théâtre populaire que les siècles prochains verront peut-être se constituer.
C’est toujours, en effet, en se rattachant aux traditions, aux survivances du passé que l’avenir peut se fonder et se développer.
M. Théodore Botrel, qui nous a fait hier et aujourď’hui bien du plaisir avec ses chansons, a trouvé, dans la Cloche d’Is, un symbole des plus heureux et des plus significatifs. Oui, ia cloche engloutie, mais qui vibre encore, il faut aller la chercher dans les profondeurs du passé où elle est enfouie, il faut la rapporter au jour, toute sanctifiée par les bénédictions des vieux rites, toute prête aux institutions nouvelles. Il faut qu’elle sonne ces notes claires et profondes dans le carillon des temps qui se lèvent, des temps dont, malgré de sourds nuages à l’horizon, nous croyons voir poindre l’aurore. Je dis « sa note », car ce carillon sera composé des sons de bien des cloches d’argent, d’or, de bronze et de fer, chacune distincte, toutes unies ; et c’est de ces harmoniques infiniment variées que se fera de timbre grandiose et puissant.
Travaillez, Messieurs, vous qui avez sous la main les dons inépuisables et toujours renouvelés de votre terre et de votre race, travaillez à les mettre en valeur. Ne laissez pas se perdre de bonnes volontés comme celles que nous venons de voir à l’œuvre. Faites que la fête d’aujourd’hui soit le point de départ d’un mouvement qui peut être, comme il y a huit siècles, fécond bien au delà de la Bretagne. En remerciant et en félicitant bien vivement ceux qui ont eu l’idée de cette fête, et à qui elle doit d’avoir si bien réussi, en exprimant une dernière fois à ceux qui ont pris part à la représentation bretonne toute la satisfaction que nous ont causée leur sincérité et leur intelligence, je forme ici le vœu que cette journée porte en elle les prémices d’une ère nouvelle, où non seulement on jouera les vieilles productions dramatiques bretonnes, mais où on en représentera de nouvelles, faites pour le peuple dans un esprit vraiment religieux.
Je lève mon verre à l’avenir du théâtre breton.
- Mon cher Cloarec,
Les grandes solennités dramatiques qui se sont déroulées, dans l’été de 1898, à Ploujean d’abord, puis à Tréguier, ont définitivement consacré la renaissance du théâtre populaire breton. Il est à présumer que le mouvement dont elles ont été le point de départ ne s’arrêtera plus. La troupe qui a porté le poids et à qui revient l’honneur de ces imposantes manifestations initiales ne semble nullement disposée à laisser s’endormir son zèle. La première campagne était à peine terminée, qu’elle se préoccupait d’en préparer une seconde. Encouragée, soutenue, guidée par M. Cloarec dont on ne louera jamais assez le dévouement, aussi actif que désintéressé, à la cause des lettres bretonnes, elle a mis à l’étude un nouveau spectacle qui ne peut manquer de trouver à la scène un accueil encore plus flatteur, si possible, que celui fait naguère au Mystère de Saint Génolé.
Ce spectacle sera en partie composé de la pièce que nous présentons aujourd’hui au public. Le sujet en est emprunté à l’admirable légende de Sainte Tréphine, si riche de matière celtique, et qui est en même temps d’un pathétique si large, si humain. On sait qu’elle a inspiré jadis un de nos Mystères les plus justement réputés, lequel, recueilli et publié par le vénéré M. Luzel, n’a cessé de jouir dans nos campagnes d’une popularité presque sans égale. Mais l’on sait aussi que ce Mystère, après avoir été joué avec succès au Congrès de Saint-Brieuc, en 1857, si je ne me trompe, subit à Morlaix, en 1888, l’échec le plus piteux. Ce fut un vrai désastre, et qui faillit compromettre à tout jamais non seulement le prestige de la pièce elle-même, mais les destinées du théâtre breton tout entier. Le soufflet fut tel, en effet, que notre muse tragique en resta pour morte. Elle n’était heureusement qu’étourdie, comme l’a prouvé l’éclatante revanche de Ploujean. Le procès de Sainte Tréphine toutefois demeurerait à réviser. Il va l’être, espérons-le, grâce au merveilleux entrain de la troupe de Park, gràce aussi peut-être aux changements qui ont été pratiqués, aux coupures qui ont été introduites dans le Mystère primitif.
Les œuvres de nos vieux bardes ne brillent, il faut bien le dire, ni par l’entente dramatique, ni par l’expression. Elles sont pleines de longueurs ; sans cesse elles s’affublent gauchement des oripeaux enfantins d’une rhétorique barbare ; et surtout, si de place en place éclatent de vraies beautés, la langue le plus souvent est terne, plate, diffuse, embroussaillée de mots français qui lui donnent l’aspect d’une espèce de patois informe. Ces défauts n’avaient que trop choqué dans Saint Gwennolé. On a voulu qu’il en subsistât le moins possible dans Sainte Tréphine. M. Cloarec fit appel aux lumières de Charles Guennou. Il ne pouvait s’adresser mieux. Parmi nos poëtes de langue bretonne, il en est peu qui possèdent avec une plus entière maîtrise toutes les ressources de leur instrument. Quoique éloigné de sa province, Guennou est resté en communication constante avec le génie natal. Son âme ne s’est jamais dépaysée. Toutes les voix de la terre armoricaine ont comme enchanté son exil. Et il y a conservé une pureté d’inspiration vraiment singulière. Son vers est large, sonore, tout bruissant, dirait-on, des harmonies de la mer trégorroise, et l’on y respire au passage les plus pénétran- tes odeurs de nos grèves et de nos landiers. Joignez que la verve enthousiaste, la fougue débridée de nos antiques chanteurs populaires revit en ce contemporain. Un mois lui a suffi pour récrire d’un bout à l’autre, disons mieux, pour refondre complètement ce drame auquel il ne s’agissait, dans le principe, que d’apporter quelques retouches. Il a respecté la marche de l’action, sans doute, mais en l’allégeant; et, s’il s’est contenté d’accuser les traits des protagonistes. en revanche, il ne s’est pas fait faute de modifier profondément les personnages secondaires ou même d’en introduire de nouveaux. C’est donc une œuvre toute différente qu’il nous donne ici et, à proprement parler, originale. Par là reçoit un commencement de satisfaction le vœu que M. Gaston Paris exprimait naguère, aux fêtes de Ploujean, lorsqu’il souhaitait de voir succéder aux pièces quelque peu surannées de notre ancien répertoire une floraison dramatique nouvelle, imprégnée du même parfum de terroir et nourrie des même sèves, mais animée, vivifiée par un esprit plus moderne.
Si je suis bien informé, au Mystère que M. Guennou s’est employé à rajeunir de la sorte doit faire suite, dans le spectacle futur, une comédie paysanne de M. Jaffrennoù. Cette autre innovation ne sera, certes, ni la moins heureuse, ni la moins favorablement accueillie. L’avenir de notre théâtre populaire se présente désormais sous les meilleurs auspices. Grâces en soit rendues à tous ceux qui, de près ou de loin, y ont aidé. Ce n’est encore, si l’on veut, qu’une œuvre de régénération littéraire, mais qui peut, qui doit devenir une œuvre de salut social.
Stang-ar-C’hoat, 15 juin 1899.
- Mon cher Cloarec,
Vous voulez qu’après notre éminent maître, M. Gaston Paris, qui présida l’an passé ces belles fêtes de Ploujean où le théâtre breton, nouveau Lazare, secoua la poussière du tombeau et reparut triomphalement au grand jour de la place publique, Le Braz et moi, qui fumes vos collaborateurs immédiats dans cette œuvre de pieuse exaltation, nous inscrivions nos testimonia respectifs en tête de la Vie de Sainte-Tréphine, seconde en date des pièces du répertoire ploujeanais. Une autre pièce, le Bourgeois Vaniteux, accompagnera sur l’affiche la Vie de Sainte-Tréphine. Mais ce n’est qu’un lever de rideau. Je ne la connais point; je sais seulement qu’elle est de François Jaffrennou, le plus jeune et le mieux doué peut-être de nos bardes leftrés et dont les Hirvoudou, publiés cette année même, ont été salués d’un applaudissement universel. Jaffrennou est l’espoir de la génération qui se lève : j’ai toute confiance dans le succès de son Bourgeois Vaniteux.
La Vie de Sainte Tréphine est de Charles Guennou. Si je ne me trompe, le comité avait demandé d’abord à M. Guennou de ruvauder un ancien mystère du même nom dont la langue laissait fort à désirer. M. Guennou se mit au travail; mais la besogne s’accommodait mal avec ses goûts. C’est un esprit fort vif et tout primesautier. On lui avait donné un mois pour son ravaudage on le vit paraître au bout du mois avec une œuvre de 7,000 vers, tout entière de sa façon et où il n’y avait plus rien de l’ancien mystère.
Cela témoigne de quelques ressources d’invention. J’ai tenu à voir l’auteur de cette belle prouesse poétique. Il habite dans la banlieue de Paris, à Vitry-sur-Seine. Une campagne rase, plantée de tessons de bouteilles, mène, sous un soleil de plomb, à l’antique église abbatiale, près de laquelle s’abrite le petit toit de M. Guennou. Un jardinet précède la maison, et, tout à coup, l’oeil s’accroche à une demi-douzaine de couronnes mortuaires en perles et fil de fer disposées sur la façade et qui, mêlées de singulière façon aux pousses de vigne vierge et de lierre, prêtent un aspect de mausolée à l’habitation du poète. L’intérieur est plus déconcertant encore dans l’antichambre, dans l’escalier, dans la salle à manger, ce ne sont partout que couronnes mortuaires pendues au mur. Et j’ai une petite gène, je l’avoue, quand je m’asseois à la table hospitalière du poète, de sentir autour de moi toute cette décoration funèbre et de ne pouvoir lever les yeux sans lire dans l’entrelacement des fleurs artificielles : « À ma cousine — À mon enfant — À mon père — À notre tante — À ma belle mère. » Quelle catastrophe inouïe a pu frapper ainsi cette famille et la priver brusquement de la totalité de ses membres ? N’étaient la gaieté de mes hôtes et le vin qui rit dans les cristaux, je me croirais dans un de ces karneliou, dans un de ces reliquaires de la campagne bretonne, dont les murs sont tapissés comme ici de couronnes mortuaires.
Le poète, qui voit mon étonnement, me donne tout de suite la clef du mystère. Simple rédacteur à la Compagnie d’Orléans, il n’a aucune fortune et la charmante jeune femme qu’il a épousée subvient de son mieux aux besoins du ménage en tressant d’une main experte ces couronnes de deuil que, faute d’un magasin où les pouvoir exposer, elle suspend un peu partout aux murs de sa maison. L’explication me rassure et je ne tarde pas à me laisser gagner par la gaieté de mes hôtes. Car c’est une chose incontestable que, par ce clair dimanche d’été, il est gai comme un merle, comme un merle blanc, ce bon Guennou haut de trois pouces, qui danse et sautille et ne tient pas en place plus d’une seconde. L’âge a neigé précocement sur ses cheveux. Mais il y a une jeunesse éternelle dans ses yeux nostalgiques et doux, ses yeux céruléens de Celte enfant…
Guennou est en effet un pur Celte. Il est né à Lézardrieux le 14 mai 1851. Sa mère était une paysanne de Pleubian ; son père un modeste préposé des douanes qui savait tout juste écrire son nom et signer au rapport.
Et je me rappelais, en l’écoutant me narrer sa jeunesse, les débuts d’un autre Breton qui naquit vers la même époque, sur une grève voisine et qui était, lui aussi, fils d’un simple douanier. C’est du peintre de la renaissance néo-grecque, de Jean-Louis Hamon que je veux parler. On remarque encore à Saint-Loup, près de Plouha, le petit chaume penchant où Hamon vint au monde, son toit de glui moussu, son pignon quadrillé à la chaux, sa porte basse et son unique fenêtre. Une plaque de marbre noir, encastrée dans la façade, le signale aux passants. Et que Hamon soit né là, c’est ce qui cause un premier étonnement. Mais la surprise grandit à mesure qu’on avance dans l’intimité du paysage. Une naturé apre et sans sourires, d’immenses grèves, toutes couvertes de ce sable blanc et ténu qui ressemble à une poussière d’ossements, des dunes mornes, feutrées d’un gazon couleur de rouille, voilà le Saint-Loup suburbain. Plouha même est un bourg assez triste. Une population étrange l’habite ces marins, ces pêcheurs, ces journaliers de la terre portent presque tous la particule ; ce sont les descendants d’anciens nobles jacobites, dépouillés de leurs biens, proscrits avec les Stuarts et qui vinrent se terrer là peu après. Il leur fallut, pour vivre, adopter les façons des simples paysans. Noblans Plouha, noblans netra, « noblesse de Plouha, noblesse de rien », dit encore un proverbe breton.
C’est un des traits pourtant de cette race fruste et primitive que son extraordinaire finesse, son aptitude au rêve et à la méditation. Ainsi, dans le granit celtique, s’ouvrent brusquement de merveilleuses fontaines d’une incomparable limpidité, d’un orient aussi pur que celui des pierres précieuses.
Hamon, comme Renan et Brizeux, témoigne de ces ressources cachées de la race, de cette tendresse frémissante sous une couche de superficielle sauvagerie. À cette âme de rêve, les durs labeurs de la mer et des champs ne convenaient point. Une vocation précoce l’inclinait vers l’étude. Or son père, dénué de tout, ne pouvait lui donner qu’une modeste instruction primaire. Elle ne suffisait point à Jean-Louis Hamon. Heureusement le recteur de la paroisse, ayant remarqué son intelligence, lui fit obtenir une bourse au petit séminaire de Tréguier.
Ce fut exactement l’histoire de Guennou. Recueilli par charité, comme Hamon, Quellien et tant d’autres, dans le vieux collège épiscopal, que hante implacablement le grand souvenir de Renan, il s’initia aux lettres antiques et tâcha d’en exprimer le miel dans les poésies bretonnes qu’il commençait à composer déjà. Un de ses parents l’avait mis en relations avec un instituteur de Pontrieux, ce Le Jean, poète breton aussi, et qui avait pris pour nom bardique Eostic-Coat-an-noz, le Rossignol du bois de la nuit. Le Jean guida les premiers pas de l’enfant et lui donna quelques notions de prosodie. Elles lui profitèrent assez pour qu’en 1863, quand Guennou n’avait encore que douze ans, Le Jean ne craignit pas d’envoyer à mon père, éditeur à Lannion, une poésie de son jeune élève qu’il jugeait digne de l’impression.
Je l’ai là, dans ma collection de gwerziou et de soniou sur feuilles volantes, cette petite pièce intitulée Ar goulmik gwenn, la « Colombe blanche ». Elle est d’une délicieuse fraîcheur d’inspiration. D’autres pièces prirent leur volée à sa suite. Je ne crois pas que Guennou les ait recueillies : il se destinait à la prêtrise ; il entra même au grand séminaire. Mais il en sortit presque aussitôt. Peut-être lui arriva-t-il comme au clerc de la chanson et qu’une lettre désespérée de sa « douce » le rappela brusquement dans le siècle :
Pa oan o studian er ger a Landreger
Ez oa digasset d’in lizer da vont d’ar ger,
Da vont d’ar ger buhan, ma karrien gwelet c’hoas
Ma dous, ma c’harantez, Genovefa Kerloas [2]
Ses attaches cléricales étaient rompues. Guennou partit chercher fortune à Paris. Il n’y trouva, je pense, comme la plupart de ses malheureux compatriotes, qu’un servage déguisé. Mais il y a dans cette race bretonne une telle puissance de redressement et, pour dire le mot, un idéalisme si incurable, qu’aux pires moments de sa vie le poète ne cessa de s’enchanter de beaux rythmes et de lumineuses évocations. Vous rappellerais-je cette Mort du roi Morvan, qui est un des plus magnifiques épisodes de notre littérature nationale ? Une traduction du Pater de Coppée, une adaptation en langage de Tréguier des Géorgiques vannetaises de l’abbé Guillaume étendirent la réputation de Guennou dans le petit cercle des Celtisants. L’érudit, cependant, ne chômait point. Il appelait de tous ses vœux la réforme si désirable de l’orthographe bretonne. Il travaillait lui-même à cette réforme et l’on n’a point oublié ses longues discussions avec M. Ernault et M. le chanoine de la Villerabel.
Je ne veux vous parler ici que de l’écrivain, négligeant de parti-pris l’homme d’œuvres, le fondateur de cette société des Cinq Hermines qui, mieux comprise, eut pu devenir à Paris, pour les cent mille Bretons exilés dans la grande ville, rongés de misère et d’anémie, un admirable bureau d’assistance et de mutualité.
Ma lettre est déjà longue, mon cher Cloarec, et j’ai peur qu’elle n’excède les dimensions permises. Mais j’ai cru que ces renseignements sur l’auteur de la Vie de sainte Tréphine seraient de nature à intéresser quelques-uns des lecteurs de la pièce. Il ne m’appartient pas de juger cette pièce. C’est affaire au public. Et je ne veux pas davantage me prononcer entre l’ancien mystère publié par Luzel et l’œuvre originale de Guennou. Les deux pièces ont leurs beautés propres. Mais peut-être, tant qu’à laisser à Guennou le soin d’écrire une œuvre originale, eut-il mieux valu ne pas lui imposer de sujet. Rappelez-vous les fortes paroles de M. Gaston Paris au banquet de Ploujean :
« La tragédie de Saint-Gwénolé et les œuvres analogues expriment, disait-il, la religion d’un autre age. Mais, puisque la capacité de sentir et de rendre les formes dramatiques des idées religieuses est dans l’âme du peuple breton, pourquoi ne l’emploirait-elle pas à interpréter des œuvres inspirées par ce qui, d’après Tolstoï, est la religion de notre temps, l’union des hommes avec Dieu et en Dieu ? Il me semble qu’il y a là, pour les poëtes bretons, une inclination a produire des œuvres qui pourront renouveler, non seulement le théâtre breton, mais le théâtre en général, des œuvres religieuses au sens que je viens d’indiquer et qui, comme les vieux mystères, seraient jouées par des acteurs populaires et écoutées par le peuple breton avec un sentiment vraiment religieux. »
Le cycle dramatique que M. Gaston Paris son liait ait de voir s’ouvrir, ce n’est pas, j’en ai peur, lt pièce de Guennou qui l’inaugurera. Elle reste à mi-côte du passe et du présent ; elle n’est ni franchement antique ni franchement moderne. La faute en est aux circonstances, non au poëte. D’admirables scènes, de grandes beautés de détail, une logique de construction et une pureté de langue qui n’étaient point dans la vieille tragédie populaire, c’est ce qu’on trouvera du moins dans la Tréphine de Guennou. J’y vois, pour mon compte, une excellente pièce de transition.
- Paris, le 12 juin 1899.

- Cardiff (Pays de Galles) 19 Mai 1899.
- Cher Monsieur,
J’ai lu le drame Buez Santez Triphina hag ar Roue Arzur avec beaucoup de plaisir.
Je le trouve plein de patriotisme, de religion, de poésie élevée, et écrit en un breton simple et pur. Il est, a mon avis, supérieur au mystère de Saint-Gwénolé ; la fin surtout est d’un beau pathétique. Je crois qu’il fera du bien, non seulement aux Bretons, mais Gallois et aux Irlandais qui le liront. M. Gwennou a accompli parfaitement sa tâche, et il mérite la reconnaissance de tout Celte patriote.
- ↑ M. Gaston Paris qui avait fait l’honneur aux organisateurs de la reconstitution du théâtre breton de vouloir bien présider la fête, autorise aujourd’hui comme préface de la Vie de Sainte-Tréphine la publication de son magnifique discours qui est le plus bel éloge qu’on puisse faire de l’œuvre bretonne actuellement poursuivie.
- ↑ Cf. Luzel Bepred breizad « Quand j’étais à étudier en la ville de Tréguier, —
une lettre me fut envoyée pour m’appeler à la maison, — pour m’appeler promptement
à la maison, si je voulais voir encore — ma douce, mon amour, Geneviève
Kerloas. »