Pour le bien-être de tous

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1910
Traduction extraite du mémoire de maîtrise de Yann Forget

Préface[modifier]

En Occident, les gens pensent généralement que le devoir d’un homme est de promouvoir le bonheur de la majorité de l’humanité, et le bonheur est supposé signifier seulement satisfaction physique et prospérité économique. Si les lois de moralité sont brisées dans la conquête du bonheur, cela n’a pas beaucoup d’importance. L’objet à atteindre étant la satisfaction de la majorité, les Occidentaux pensent qu’il n’y a aucun mal si celui-ci est atteint au détriment de la minorité. Les conséquences de cette ligne de pensée sont inscrites en grand sur la face de l’Europe.

Cette recherche exclusive d’un bien-être physique et économique sans tenir compte de la moralité est contraire à la loi divine, comme quelques hommes sages de l’Occident l’ont montré. L’un d’eux était John Ruskin qui exprime dans son livre Unto This Last que les hommes ne peuvent être heureux que s’ils obéissent à la loi divine.

De nos jours, nous Indiens, cherchons à tout prix à imiter l’Occident. S’il est nécessaire d’imiter les vertus de l’Occident, tous admettront que nous nous devons d'éviter toutes les mauvaises choses, et les standards occidentaux sont, sans aucun doute, souvent mauvais.

Les Indiens d’Afrique du Sud sont réduits à une misérable situation. Nous nous expatrions pour gagner de l’argent, et en essayant de devenir riches rapidement, nous perdons de vue la moralité et oublions que Dieu jugera tous nos actes. L’intérêt personnel absorbe nos énergies et paralyse notre capacité de discernement entre le bien et le mal. Le résultat est, qu’au lieu de gagner quelque chose, nous perdons tout bénéfice en restant en pays étranger, ou au moins, nous n’en prenons pas tout le profit escompté. La moralité est un ingrédient essentiel dans toutes les confessions du monde, et autant que la religion, notre bon sens nous indique la nécessité d’observer la loi morale. D’après Ruskin, nous ne pouvons être heureux qu’en respectant cette loi.

Platon, dans L’Apologie de Socrate, nous donne une idée de notre devoir d’homme. Socrate était bon comme sa parole. Je perçois Unto This Last comme une extension de ses idées. Il nous dit comment les hommes doivent se conduire dans les divers chemins de la vie s’ils ont l’intention de transformer ces idées en actions. Ce qui suit n’est pas une traduction [en gujarati] du livre de Ruskin, mais une paraphrase, parce qu’une traduction ne serait pas particulièrement utile aux lecteurs de Indian Opinion. Même le titre n’a pas été traduit mais paraphrasé en Sarvodaya [le bien-être de chacun], ce qui était le but de Ruskin en écrivant ce livre.

Les Racines de la Vérité[modifier]

Parmi les désillusions qui ont affligé l’humanité à différentes périodes, la plus grande peut-être et certainement la moins honorable est l’économie moderne basée sur l’idée qu’un moyen d’action avantageux peut être déterminé en dehors de l’influence d’un caractère social.

Bien sûr, comme dans toutes les autres désillusions, l’économie politique a une idée plausible de sa racine. Les caractères sociaux, dit l’économiste, sont accidentels et des éléments dérangeants de la nature humaine. Mais l’avarice ou le désir de progrès sont des éléments constants. Laissez-nous éliminer les éléments changeants, et considérons l’homme pratiquement comme une machine à faire de l’argent. Examinons par quelles lois du travail, de l’achat et de la vente, le plus de richesse peut être accumulée. Une fois ces lois déterminées, chaque individu pourra y intégrer autant de caractère social perturbant qu’il le souhaite.

Ceci serait une méthode logique d’analyse si les éléments accidentels introduits ensuite étaient de même nature que les caractères examinés en premier. Supposons un corps en mouvement influencé par des forces constantes et changeantes, le plus simple moyen d’observer sa course est de tracer d’abord celle-ci selon les facteurs constants, puis d’introduire ensuite les causes de variations. Mais les éléments perturbateurs du problème social ne sont pas de même nature que les éléments constants. Ils altèrent l’essence de l’objet examiné une fois qu’ils ont été introduits. Ils n’opèrent pas mathématiquement, mais chimiquement, introduisant des conditions qui rendent toutes nos connaissances d’alors inapplicables.

Je ne douterais pas des conclusions de la science économique si j’en acceptais les termes. Mais elles ne m’intéressent pas plus que les conclusions d’une science de la gymnastique qui soutiendrait que les hommes n’ont pas de squelette. On pourrait montrer, avec cette supposition, qu’il serait bénéfique de rouler les gymnastes en boule, de les aplatir en galettes ou de les étirer en câbles. Ces résultats obtenus, le squelette serait réinséré à leur constitution, entraînant divers inconvénients. Le raisonnement pourrait être admirable, les conclusions vraies, et la science seulement déficiente dans son application. L’économie politique moderne est basée sur des raisonnements semblables. Elle imagine l’homme comme un corps sans âme, et construit donc ses lois en conséquence. Comment de telles lois peuvent-elles s’appliquer à l’homme auquel l’âme est un élément prédominant ?

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L’économie politique n’est pas du tout une science. Elle n’est d’aucune aide quand les ouvriers font grève. Les patrons ont un point de vue sur la question, les ouvriers un autre, et aucune économie politique ne peut comprendre cela. Conflit après conflit, on s’efforce vainement de montrer que les intérêts des patrons ne sont pas antagonistes à ceux des ouvriers. En fait, rien n’entraîne que des personnes doivent être antagonistes parce que leurs intérêts le sont. S’il n’y a qu’un morceau de pain dans une maison et que la mère et l’enfant sont affamés, leurs intérêts ne sont pas les mêmes. Si la mère le mange, l’enfant le veut. Si l’enfant le mange, la mère doit travailler le ventre vide. Cela n’induit pas qu’il y ait un antagonisme entre eux, qu’ils vont se battre pour le pain, et que la mère, étant la plus forte, l’obtiendra et le mangera. De même, il n’est pas certain, parce que leurs intérêts sont divers, que des personnes éprouveront de l’hostilité pour d’autres et utiliseront la violence ou la ruse pour obtenir un avantage.

Même si l’on considère les hommes comme n’étant dirigés par aucune autre influence morale que celles qui affecte les rats ou les porcs, on ne peut montrer, d’une façon générale, que les intérêts du patron et de l’ouvrier sont opposés. Parce que, selon les circonstances, ils peuvent être divergeants ou non. C’est, en fait, dans l’intérêt des deux que le travail soit correctement fait et que l’ouvrier obtienne un juste salaire. Mais dans la répartition des dividendes, le gain de l’un peut être, ou pas, la perte de l’autre. Ce n’est pas dans l’intérêt du patron de payer un salaire si bas qu’il laissera l’ouvrier malade et déprimé. Ce n’est pas non plus dans l’intérêt de l’ouvrier de percevoir un salaire tellement élevé qu’il conduise son patron à la faillite. Un chauffeur ne devrait par désirer un haut salaire si la compagnie est trop pauvre pour garder la machine en état.

C’est pourquoi toute tentative de déduire des règles d’action de la somme des opportunités est vaine, car aucune action humaine n’a jamais été définie par le Créateur comme guidée par la somme des opportunités, mais par l’équilibre de la justice. Il a donc rendu toutes les tentatives pour déterminer une opportunité toujours plus futiles. Personne ne sait quel sera le résultat final, pour lui-même ou pour d’autres, d’une ligne de conduite donnée. Mais chacun peut savoir, et la plupart d’entre nous savent, ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. Et nous pouvons tous savoir que les conséquences de la justice seront finalement les meilleures possibles, à la fois pour les autres et pour nous-mêmes, bien que nous ne savons pas ce qui est le mieux, ni comment il viendra.

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Dans le terme de justice, je veux inclure l’affection – celle qu’un homme doit à un autre. Toutes les relations justes entre un dirigeant et un exécutant dépendent finalement de cela. Considérons, par exemple, la situation des serviteurs domestiques.

Nous supposerons que le maître de maison essaie seulement d’obtenir autant de travail de ses serviteurs qu’il le peut, au salaire qu’il leur donne. Il ne leur permet jamais d’être désœuvrés. Il les nourrit et les loge aussi mal qu’ils puissent le supporter. En faisant cela, il n’y a aucune violation de sa part de ce qui est communément appelé « justice ». Il emploie les domestiques pour la totalité de leur temps et pour tout service, les limites de sa rigueur étant fixées par la pratique des autres maîtres des environs. Si le serviteur peut obtenir une meilleure place, il est libre de la prendre.

Ceci est la vision politico-économique de cette situation en accord avec les docteurs de cette science qui affirme que par cette procédure, la plus grande quantité moyenne de travail sera obtenue du serviteur, et donc le plus grand bénéfice pour la communauté, et à travers la communauté, au serviteur lui-même.

Ce n’est pourtant pas le cas. Ce le serait si le serviteur était une machine dont la puissance motrice était la vapeur, le magnétisme ou quelque énergie dont on puisse calculer la force. Mais il est au contraire une machine dont la puissance motrice est l’Âme. La force de l’Âme entre dans toutes les équations de l’économiste sans qu’il le sache, et falsifie tous les résultats. La plus grande quantité de travail ne sera pas produite par cette curieuse machine pour de l’argent ou sous la contrainte. Elle le sera quand la force motrice, c’est à dire, la volonté ou l’esprit de la créature, atteind sa puissance maximale par son propre carburant : l’affection.

Il arrive souvent que lorsque le maître est un homme de bon sens et d’énergie, beaucoup de travail matériel peut être obtenu sous la contrainte. Il arrive aussi que lorsque le maître est indolent et faible, son serviteur ne produise qu’une quantité de travail limitée, mal effectué. Mais la loi universelle de la question est que, pour un maître, un serviteur et une quantité donnée d’énergie et de bon sens, le plus grand résultat matériel qu’ils peuvent obtenir ne le sera pas par antagonisme, mais par affection mutuelle.

Et ceci ne sera pas moins vrai si l’indulgence est abusée ou si la gentillesse rencontre l’ingratitude. Car le serviteur qui, gentiment traité, sera ingrat et vindicatif s’il est traité rudement. Et l’homme qui est malhonnête envers un maître libéral sera injurieux envers un maître sévère.

Dans tous les cas et avec toutes les personnes, le traitement généreux produira le résultat le plus efficace. Je considère ici l’affection entièrement comme une puissance motrice, aucunement comme une chose désirable ou noble en elle-même. Je la regarde simplement comme une force irrégulière, rendant futiles tous les calculs de l’économiste ordinaire. L’affection ne devient une vraie puissance motrice que si tous les autres motifs et conditions de l’économiste sont ignorés. Traitez le serviteur aimablement avec l’idée d’obtenir sa gratitude et son travail pour acompte, et vous n’obtiendrez, comme vous le méritez, ni gratitude ni travail pour votre bienveillance. Mais traitez-le aimablement sans aucun dessein matériel, et tous les objectifs économiques seront remplis. Ici comme partout, qui sauvera sa vie la perdra, et qui la perdra la trouvera.

Un autre exemple simple de relations entre un dirigeant et un exécutant est ce qui existe entre le commandant d’un régiment et ses hommes.

Si l’on suppose que l’officier souhaite simplement appliquer les règles de discipline pour rendre le régiment le plus efficace avec le moins d’efforts pour lui-même, il ne sera pas capable, par aucune règle, sur ce principe égoïste, de développer la force maximum de ses subordonnés. Mais s’il a des relations personnelles plus directes avec ses hommes, plus de soins pour leurs intérêts et un plus grand attachement pour leur vie, il développera leur force effective à un degré qu’on ne peut atteindre par d’autres moyens, à travers leur affection pour sa propre personne et leur confiance dans son caractère. Ceci s’applique plus strictement quand le nombre concerné est plus grand : une charge peut souvent être réussie bien que les hommes n’aiment pas leurs officiers. Une bataille a rarement été gagnée s’ils n’aiment pas leur général.

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Un groupe de bandits (comme en Haute-Écosse dans les temps anciens) peut être animé par l’affection parfaite, et alors chaque membre est prêt à donner sa vie pour celle de son chef. Mais un groupe d’hommes associés légalement dans le but de produire et de vendre n’est habituellement pas animé par de tels sentiments, et aucun d’eux n’est prêt à donner sa vie pour celle de son chef. Un serviteur ou un soldat est engagé pour un salaire et une période définis. Mais un ouvrier l’est pour un salaire variable suivant la demande de travail, et avec le risque d’être mis au chômage suivant les aléas du commerce. Dans ces conditions, aucune forme d’affection ne peut exister, seulement une forme explosive d’aversion. Deux choses seulement rentrent en considération en la matière :

  1. Comment le niveau de salaire peut être régulé pour ne pas varier avec la demande de travail.
  2. Comment est-il possible que des groupes d’ouvriers soient engagés et maintenus, quel que soit l’état du commerce, à un taux fixe de salaire sans augmenter ou diminuer leur nombre, pour leur donner un intérêt permanent à l’établissement où ils sont employés, comme celui des serviteurs d’une vieille famille ou comme l’esprit de corps des soldats dans un régiment d’élite.
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I. Un fait curieux dans l’histoire des erreurs humaines est la négation par l’économiste de la possibilité de tels salaires fixes ne variant pas avec la demande de travail.

Nous ne vendrions pas notre Premier Ministre en adjudication à la hollandaise ; si nous étions malades, nous ne chercherions pas un médecin qui prendrait moins que le prix habituel ; en litige, nous ne réduirions pas les honoraires de l’avocat ; pris sous une pluie battante, nous ne marchanderions pas le prix fixé avec le conducteur de bus ou de taxi. Le meilleur travail est et a toujours été, comme tout travail doit l’être, payé à un salaire fixe. Le lecteur répondra peut-être, stupéfait : « Quoi ! Payer le bon et le mauvais travail de même ? »

Certainement. Vous payez déjà à salaire égal, sans rechigner, les bons et les mauvais prêtres, travaillant sur votre âme, les bons et les mauvais médecins, travaillant sur votre corps ; bien mieux, vous pourriez payer à salaire égal, sans vous plaindre, les bons et les mauvais ouvriers de votre maison.

« Oui, mais je choisis mon médecin suivant ce que je pense de la qualité de son travail. » De toutes façons, vous choisissez votre maçon. Le propre du bon ouvrier est d’être choisi. Le bon système respectant tout travail est celui où, ce travail étant payé à un salaire fixe, le bon ouvrier sera employé et le mauvais chômera. Le mauvais système est celui où le mauvais ouvrier a la possibilité d’offrir son travail à moitié prix, et donc prend la place du bon ouvrier ou le force à travailler pour un salaire insuffisant.

II. Cette égalité de salaire, donc, est le premier objet que nous avons à découvrir. Le second est de maintenir un nombre constant d’ouvriers au travail, quelle que soit la demande aléatoire pour l’article qu’ils produisent.

Le salaire qui permet à un ouvrier de vivre est nécessairement plus élevé si son travail est soumis à des interruptions que s’il est assuré et continu. Dans le dernier cas, il obtiendra un revenu plus faible, mais fixe. L’assurance d’un travail régulier pour l’ouvrier est, comme pour son patron, intéressante à long terme, bien qu’elle ne permette pas de gros profits, de prendre de grands risques, ou de spéculer.

Le soldat est prêt à donner sa vie pour son chef. Il a donc un honneur plus grand que l’ouvrier ordinaire. En réalité, le devoir du soldat n’est pas de tuer, mais d’être tué pour la défense des autres. La raison pour laquelle le monde honore le soldat est que sa vie est au service de l’État.

Cela est vrai également pour le respect que nous donnons au juge, au médecin ou au prêtre, fondé finalement sur leur sacrifice. L’homme de loi s’efforcera de juger avec impartialité, et en viendra ce qui peut. Le médecin soignera ses patients avec attention, quelles qu’en soient les difficultés. Le prêtre instruira sa congrégation et la dirigera vers le droit chemin.

Tous les membres effectifs de ces soi-disant professions d’études sont dans l’estime du public plus que le dirigeant d’une firme commerciale, car celui-ci est toujours présumé agir égoïstement. Son travail peut être tout à fait nécessaire à la communauté, mais sa motivation est comprise comme totalement personnelle. Le premier objectif du commerçant est, dans toutes ses affaires, d’obtenir le maximum de profit pour lui-même en échange du minimum pour le consommateur (du moins le public le pense). Se faire reconnaître par un statut politique est le principe nécessaire de son action. Le commerçant le revendique et les consommateurs l’adoptent réciproquement, proclamant par la loi de l’univers que l’attitude d’un acheteur est de marchander et que celle d’un vendeur est de tricher, le public condamne involontairement l’homme de commerce pour sa complaisance avec sa propre situation et le considère pour toujours comme appartenant à un grade inférieur de la personnalité humaine.

Et ils doivent faire avec. Ils auront à découvrir une forme de commerce qui n’est pas exclusivement égoïste. Ou plutôt ils doivent découvrir qu’il n’y a jamais eu et qu’il ne peut exister d’autres formes de commerce, et que ce qu’ils ont appelé commerce n’était que tromperie. Dans le vrai commerce, comme dans la prédication ou le combat conformes à la vérité, il est nécessaire d’admettre l’idée d’une perte volontaire occasionnelle. Cet argent doit être perdu, aussi bien que des vies, dans un sens de devoir. Le marché peut avoir ses martyrs comme l’Eglise, et le commerce a son héroïsme autant que la guerre.

Cinq grandes professions intellectuelles existent dans toutes les nations civilisées :

  1. La profession du Soldat est de défendre la nation.
  2. Celle du Prêtre est de l’instruire.
  3. Celle du Médecin est de la garder en bonne santé.
  4. Celle du Juge est d’y rendre la justice.
  5. Celle du Commerçant est de la pourvoir.

Le devoir de tous ces hommes est à l’occasion de mourir pour elle. Car en vérité, l’homme qui ne sait pas quand mourir ne sait pas comment vivre.

Remarquez que la fonction du commerçant est de pourvoir la nation. Ce n’est pas plus sa fonction d’obtenir un profit pour lui-même que celle du prêtre d’obtenir son salaire. Ce salaire est un accessoire nécessaire, mais non le but de sa vie s’il est un vrai prêtre, pas plus que les honoraires sont le but de la vie d’un vrai médecin. Le profit n’est pas non plus le but de la vie d’un véritable commerçant. Pour tous les trois, si ce sont des hommes de vérité, leur travail doit être fait quel que soit leur profit – même pour rien, ou pour le contraire d’un profit ; la fonction du prêtre étant d’instruire, celle du médecin de soigner et celle du commerçant de pourvoir. Il doit appliquer toute sa sagacité et son énergie pour produire le mieux possible les objets qu’il vend, et les distribuer au plus bas prix là où ils sont les plus nécessaires. Parce que la production d’un objet courant demande le concours d’un grand nombre de vies et de mains, le commerçant devient le maître et le responsable d’un grand nombre de gens plus directement qu’un officier militaire ou qu’un prêtre. S’il faillit, la responsabilité des conditions de vie des personnes engagées dans son commerce lui revient en grande part. Son devoir devient, non seulement de produire les biens les meilleurs et les moins chers, mais aussi de rendre l’emploi des personnes engagées dans la production le plus bénéfique pour elles.

Ces deux fonctions demandent pour leur plein exercice la plus haute intelligence autant que la patience, la gentillesse et le tact. Le commerçant doit mettre toute son énergie comme le soldat ou le médecin doivent le faire, pour donner, si nécessaire, leur vie comme il peut leur être demandé.

Il doit principalement veiller à deux choses : premièrement, ses engagements ; deuxièmement, la perfection et la pureté des objets qu’il produit et qu’il vend. Plutôt que d’accepter une détérioration ou une altération, de demander un prix exorbitant et injuste, il doit faire face sans peur à toute forme de détresse, de pauvreté et de travail qui serait nécessaire pour maintenir cette qualité et ses engagements.

Dans sa fonction de responsable des personnes qu’il emploie, l’homme de commerce est investi d’une autorité et d’une responsabilité de chef de famille. Souvent, quand un jeune entre dans un établissement commercial, il est soustrait à l’autorité de sa famille. Son patron doit devenir son père, car celui-ci n’est plus là pour lui fournir une aide pratique et constante. Ainsi le seul moyen pour que le patron soit juste avec ses employés, est qu’il se demande s’il prend de telles décisions et s’il agit réellement avec eux, comme il le ferait avec ses propres enfants.

Supposons que le capitaine d’une frégate prenne son propre fils comme marin. Il doit toujours traiter les hommes dont il a la charge comme il traiterait son fils. Supposons qu’un chef d’entreprise prenne son fils comme simple ouvrier. Il doit toujours traiter chacun de ses employés comme il traiterait son fils. Ceci est la seule règle véritable, efficace et pratique, qui peut être donnée dans le domaine de l’économie.

Le capitaine d’un bateau doit être le dernier à le quitter en cas de naufrage et doit partager la moindre nourriture en cas de famine. De même, en cas de crise, le chef d’entreprise doit en supporter les conséquences avec ses employés, et même prendre sur lui plus qu’il ne leur demande, comme un père se sacrifierait pour ses enfants dans une famine, un naufrage ou une bataille.

Tout ceci semble très étrange. Mais la seule réelle curiosité en la matière est que cela ne soit pas toujours ainsi. Car tout cela est vrai pratiquement et en dernier ressort, toutes les autres doctrines étant impossibles en pratique dans un état progressif de vie nationale, toute la vie que nous possédons maintenant comme nation est mise en danger par quelques esprits forts et quelques cœurs pleins de foi dans les principes économiques enseignés par notre multitude. Mais ces principes conduisent à la destruction nationale. En ce qui concerne les modes et les formes de destruction auxquelles ils conduisent, j’ai l’espoir de détailler dans un prochain chapitre.

Les Veines de la Richesse[modifier]

Un économiste ordinaire ferait, en quelques mots, la réponse suivante à nos affirmations : « Il est vrai que certains avantages de nature générale seraient obtenus par le développement des affections sociales. Mais les économistes ne prennent jamais ces avantages en considération. Notre science est simplement “une science qui permet de devenir riche”. Loin d’être erronée, elle est, par expérience, efficace en pratique. Ceux qui en suivent les préceptes s’enrichisssent, et ceux qui s’en écartent deviennent pauvres. Tous les capitalistes d’Europe ont acquis leur fortune en suivant les lois de notre science. Il est vain d’apporter des astuces logiques contre la force des faits accomplis. Tous les hommes d’affaires savent par expérience comment l’argent est gagné et comment il est perdu. »

Excusez-moi : les hommes d’affaires gagnent effectivement de l’argent, mais sans savoir s’ils le font grâce à de nobles moyens ou si leurs gains contribuent au bien-être national. Ils ne connaissent que rarement la signification du mot « riche ». Et s’ils la connaissent, ils ne prennent pas en compte le fait qu’il s’agit d’un mot relatif, qui implique son opposé « pauvre » autant que le mot « nord » implique son opposé « sud ». Les économistes écrivent comme s’il était possible, en suivant certains préceptes scientifiques, que tous deviennent riches ; alors que la richesse est une puissance comme celle de l’électricité, agissant seulement à travers les inégalités ou les négations d’elle-même. La force de la pièce de monnaie que vous avez dans votre poche dépend entièrement de son absence dans la poche de votre voisin. S'il n’en voulait pas, elle ne vous serait d’aucune utilité. Le degré de puissance qu’elle possède dépend précisément de son besoin par votre voisin, et l’art de devenir riche, dans le sens ordinaire de l’économie mercantile, est donc également et nécessairement l’art de maintenir pauvre votre prochain.

Je souhaite que le lecteur comprenne la différence entre les deux économies que l’on peut qualifier l’une de « politique », l’autre de « mercantile ».

L’économie politique consiste simplement en la production, la préservation et la distribution, aux moments et aux lieux les plus appropriés, de choses utiles ou agréables. Le fermier qui récolte son fourrage au bon moment ; le maçon qui fait des briques avec un mortier de bonne qualité ; la femme au foyer qui prend soin des meubles de son salon et garde sa cuisine de tout déchet ; tous sont des économistes politiques dans le vrai sens final, accroissant continuellement la richesse et le bien-être de la nation dont ils sont membres.

L’économie mercantile, elle, signifie l’accumulation, dans les mains de quelques individus, de droits légaux ou de pouvoirs sur le travail des autres. Toutes ces prétentions impliquent précisément autant de pauvreté ou de dettes d’un côté quelles impliquent de richesse ou de droits de l’autre. L’idée de richesse parmi les hommes actifs des nations civilisées fait généralement référence à cette richesse commerciale. Et en estimant leurs possessions, ils calculent plutôt la valeur de leurs chevaux et de leurs champs par la quantité d’argent qu’ils peuvent en obtenir, que la valeur de leur argent par le nombre de chevaux et de champs qu’ils peuvent se procurer.

Les biens concrets sont de peu d’utilité pour son possesseur tant qu’ils ne sont pas accompagnés du pouvoir commercial sur le travail. Supposons quelqu’un doté d’une grande quantité de terres productives et de riches gisements d’or dans son sol, des troupeaux de bétail sans nombre, des maisons, des jardins et des entrepôts ; et supposons, après tout, qu’il ne puisse obtenir aucun employé. Pour avoir des employés, quelques-uns de ses voisins doivent être pauvres et vouloir son or ou son blé. Si personne n’en veut, si personne n’accepte de travailler sous ses ordres, il devra donc lui-même cuire son pain, fabriquer ses vêtements, labourer son champ et garder ses troupeaux. Son or ne lui sera pas plus utile que des cailloux jaunes dans son champ. Ses provisions pourriront car il ne peut les consommer. Il ne pourra pas manger ni porter plus de vêtements qu’un autre homme. Il devra mener une vie simple de dur labeur même pour se procurer un confort ordinaire.

Je présume que les hommes les plus cupides de l’humanité n’accepteraient, dans ces conditions, cette sorte de richesse qu’avec peu d’enthousiasme. Ce qui est réellement désiré sous le nom de richesse, est essentiellement le pouvoir sur les hommes : dans son plus simple sens, le pouvoir d’obtenir, pour notre propre avantage, le travail d’un employé, d’un commerçant ou d’un artiste. Et ce pouvoir de la richesse est bien sûr plus ou moins grand en directe proportion de la pauvreté des hommes sur lesquels il est exercé, et en proportion inverse du nombre de personnes qui sont aussi riches que nous, et qui sont prêtes à payer le même prix pour un article dont l’offre est limitée. Si le musicien est pauvre, il chantera pour un petit salaire, aussi longtemps qu’une seule personne peut le payer. Mais si plusieurs le peuvent, il chantera pour celle qui lui offrira le plus. Ainsi, l’art de devenir riche, dans le sens commun du terme, n’est pas seulement l’art d’accumuler beaucoup d’argent pour nous-mêmes, mais aussi celui de découvrir comment notre voisin peut en obtenir pour le moins possible. En termes exacts, c’est l’art d’établir le maximum d’inégalités en notre faveur.

L’affirmation absurde et irréfléchie que de telles inégalités sont nécessairement avantageuses est la racine de la plupart des sophismes ou interprétations populaires erronées dans le domaine de l’économie. Car le résultat d’une inégalité dépend d’abord des méthodes avec lesquelles elle fut obtenue, et ensuite des intentions auxquelles elle est appliquée. Des richesses injustement acquises nuisent à coup sûr à la nation où elles existent durant leur acquisition ; et injustement dirigées, nuisent plus encore durant leur existence. Mais des richesses justement acquises profitent à la nation pendant leur acquisition ; et noblement utilisées, l’aident plus encore par leur existence.

Ainsi la circulation de la richesse dans la nation ressemble à celle du sang dans le corps. Il existe un flux qui vient des émotions stimulantes ou d’un exercice salutaire, et un autre qui vient de la honte ou de la fièvre. Dans le corps, une effusion apporte la chaleur et la vie, et une autre la putréfaction. De même qu’une mauvaise répartition locale du sang entraîne une diminution de la santé générale du corps physique, toutes les actions morbides de la richesse entraîneront un affaiblissement des ressources du corps politique.

Supposons deux marins naufragés sur une côte inhabitée et obligés de se suffire à eux-mêmes par leur propre travail pendant plusieurs années. S’ils gardent tous deux la santé et travaillent constamment et amicalement ensemble, ils pourront eux-mêmes construire une maison, et avec le temps, posséderont en commun quelques terres cultivées et des provisions stockées pour un usage futur. Toutes ces choses seront, en fait, des biens ou de la propriété. Et s’ils ont tous deux durement travaillé, ils auront chacun droit à une part ou un usage égal de ces richesses. Leur économie politique consisterait simplement dans la préservation attentive et la juste division de leurs possessions.

Pourtant, il se peut qu’au bout de quelque temps, l’un d’eux ne soit pas satisfait de leur association. Ils pourraient donc diviser la terre en parts égales, afin que chacun puisse désormais vivre et travailler sur sa propre terre. Si, après leur séparation, l’un d’eux tombe malade, et ne peut travailler sa terre au moment critique, celui de semer ou de récolter par exemple, il demandera naturellement à son voisin de semer ou de récolter pour lui. Mais son compagnon pourrait dire, en toute justice : « Je ferai ce travail supplémentaire pour toi. Mais tu dois me promettre d’en faire autant pour moi à un autre moment. Je compterai combien d’heures je travaillerai dans ton champ, et tu devras me donner une promesse écrite de travailler le même nombre d’heures dans le mien, si jamais j’ai besoin de ton aide, et si tu peux me l’apporter. » Si la maladie de l’homme handicapé se prolonge, et qu’en diverses circonstances, il acquiert l’aide de son voisin pendant plusieurs années, il devra donner, à chaque occasion, une promesse écrite de travailler sous les ordres de son compagnon pour le même nombre d’heures qu’il a été aidé, aussitôt qu’il en sera capable.

Quelles seront les positions des deux hommes quand l’invalide sera capable de travailler ?

Considérés comme un ’polis’ ou état, ils seront plus pauvres qu’ils ne l’auraient été dans des conditions normales. Leur richesse aura diminué de la quantité que le travail de l’homme malade aurait produite dans l’intervalle. Son ami pourrait avoir travaillé avec une énergie accrue par l’augmentation des besoins, mais sa propre terre aura inévitablement souffert de la diminution de son travail. Et la propriété totale des deux hommes sera moindre qu’elle n’aurait été si tous deux étaient demeurés actifs et en bonne santé.

Mais leurs relations seront aussi profondément altérées. L’homme malade n’aura pas seulement promis son travail pour plusieurs années, mais il aura aussi épuisé sa part de provisions. Il sera donc dépendant de son voisin pour sa nourriture pendant un certain temps. Pour celle-ci, il devra encore promettre son propre travail.

Supposons les promesses écrites entièrement tenues. Celui qui a précédemment travaillé pour deux peut maintenant, s’il le veut, se reposer complètement. Restant inactif, il peut non seulement forcer son compagnon à tenir ses promesses précédentes, mais aussi lui en imposer de nouvelles, à un montant arbitraire, pour la nourriture qu’il doit lui avancer.

Il n’y aurait pas la moindre inégalité (dans le sens ordinaire du mot) dans cet arrangement. Mais si un étranger arrive sur la côte à ce stade avancé de leur économie politique, il trouverait un homme commercialement riche et l’autre commercialement pauvre. Il verrait, non sans surprise, deux hommes vivant séparément, l’un passant ses jours dans l’oisiveté, l’autre travaillant pour deux dans l’espoir de retrouver son indépendance dans un futur éloigné.

Je souhaite que le lecteur note spécialement le fait que l’acquisition d’une richesse mercantile qui consiste en un droit sur du travail signifie une diminution politique de la richesse tangible qui consiste en des biens concrets.

Prenons un autre exemple, plus proche du déroulement ordinaire des affaires du commerce. Supposons que trois hommes, plutôt que deux, forment une petite république isolée, et soient obligés de se séparer pour cultiver différentes terres à quelque distance les uns des autres, chacun produisant une denrée différente, et chacun ayant besoin du produit récolté par les autres. Imaginons que le troisième homme, pour gagner du temps pour les trois, transporte simplement les produits d’une ferme à une autre, et reçoit en échange une part de chacun des biens transportés.

Si ce transporteur apporte toujours à chaque endroit et au bon moment ce qui est prioritairement voulu, les opérations des deux autres fermiers prospèreront, et le plus grand profit possible en produits ou en richesses sera atteint par ce petit arrangement. Mais si le transport entre les propriétaires terriens n’est possible que grâce au transporteur, et si celui-ci garde les articles qui lui ont été confiés jusqu’à une période d’extrême nécessité pour ses partenaires, il peut alors demander aux fermiers en détresse, en échange de leurs biens, qu’ils lui apportent le reste de leur production. Il est aisé de voir que s’il utilise ingénieusement ses opportunités, il possèdera bientôt la plus grande part des surplus produits par ses deux compatriotes. Enfin, dans une année de pénurie, il pourra tout acheter pour lui-même et maintenir dès lors les propriétaires comme ses ouvriers ou ses serviteurs.

Ce serait un cas de richesse commerciale acquise dans les plus exacts principes de l’économie politique moderne. Mais dans ce cas aussi, il est clair que la richesse de l’État ou celle des trois hommes considérés comme une société, sera collectivement moindre qu’elle n’aurait été si le commerçant s’était contenté d’un juste profit. Les opérations des deux fermiers auront été restreintes au maximum. Les limitations d’approvisionnement des denrées nécessaires aux moments critiques, ajoutées au manque de vitalité conséquent à la prolongation d’une lutte pour une meilleure existence, auront diminué les résultats effectifs de leur travail. Et les provisions accumulées par le commerçant ne seront pas équivalentes à celles qui auraient rempli les greniers des fermiers et le sien, s’il avait été honnête.

Par conséquent, quel que soit le profit ou la quantité de richesse nationale, la question se réduit à un problème abstrait de justice. La valeur réelle de la richesse acquise dépend du signe moral qui lui est attaché, de même qu’une quantité mathématique dépend du signe algébrique qui lui est associé. Toute accumulation donnée de richesse commerciale peut indiquer soit des industries prospères, des énergies progressives et des ingénuités productives, soit une luxure mortelle, une tyrannie sans merci et une querelle ruineuse.

Et ces attributs ne sont pas seulement des qualités morales de la richesse que celui qui la recherche peut dédaigner, selon son bon plaisir. Ce sont littéralement des attributs matériels de la richesse, dépréciant ou augmentant la signification monétaire de la somme en question. Une masse d’argent est le résultat d’une action qui, durant son accumulation, a créé, si elle est juste, ou détruit, si elle est injuste, dix fois la quantité originale.

En conséquence, l’idée que des directions peuvent être données pour l’accumulation de richesses sans tenir compte des sources morales, est peut-être le plus insolent et le plus futile de tout ce que les hommes ont transmis à travers leurs vices. Autant que je le sache, il n’y a rien dans notre passé d’aussi disgracieux pour l’intelligence humaine que l’idée moderne que l’adage commercial « d'acheter au cours le plus bas et revendre au plus haut » représente un principe valable d’économie nationale. Acheter au cours le plus bas ? Oui, mais pourquoi le cours est-il si bas ? Le charbon de bois peut être bon marché parmi les ruines de votre maison après un incendie ; et les briques peuvent être bradées dans votre rue après un tremblement de terre ; mais l’incendie et le tremblement de terre ne seront pas en conséquence des bénéfices nationaux. Revendre au plus haut ? Oui, mais pourquoi le prix est-il si élevé ? Vous avez bien vendu votre pain aujourd’hui. Mais est-ce à un homme mourant qui vous a donné sa dernière pièce et qui n’aura plus jamais besoin de pain ? Ou à un homme riche qui, demain, achètera votre ferme par dessus votre tête ? Ou à un soldat en route pour piller la banque où vous avez mis votre fortune ? »

Cela, vous ne pouvez pas le savoir. Vous ne pouvez être sûr que d’une chose : à savoir, que votre action est juste et loyale, ce qui est tout ce qui vous concerne pour l’entreprendre ; soyez sûr que vous avez fait votre part en apportant finalement dans le monde un état de choses qui n’engendrera pas le pillage ou la mort.

Nous avons montré que la valeur principale de l’argent consiste dans son pouvoir sur les êtres humains ; que sans ce pouvoir, de grandes possessions matérielles sont inutiles, et que pour une personne possédant un tel pouvoir, comparativement non nécessaires. Mais le pouvoir sur les êtres humains peut être acquis par d’autres moyens que par l’argent.

Ce pouvoir moral a une valeur monétaire aussi réelle que celle représentée par des monnaies sonnantes. Une main d’homme peut être pleine d’or invisible, et une poignée ou un signe de cette main peut être plus puissant qu’une pluie de lingots.

Voyons plus loin. Si la richesse apparente échoue dans ce pouvoir, elle cesse d’être richesse, car son essence consiste en son autorité sur les hommes. Aujourd’hui, il n’apparaît pas qu’en Angleterre, notre autorité sur les hommes soit absolue.

Finalement, puisque l’essence de la richesse consiste en un pouvoir sur les hommes, ne s’ensuit-il pas que, plus nobles et plus nombreuses seront les personnes sur lesquelles elle a un pouvoir, plus grande sera la richesse ? Il peut même apparaître, après quelques considérations, que les personnes elles-mêmes, et non l’or et l’argent, sont la richesse. Les vraies veines de la richesse sont en chair et en sang, non en pierre. L’achèvement final de toute richesse est la création du plus grand nombre possible d’êtres humains pleins de vie, aux yeux brillants et au cœur joyeux. Dans une époque future encore non envisagée, je peux même imaginer que l’Angleterre, plutôt que d’orner les turbans de ses esclaves avec des diamants de Golkonda, et par là montrer sa richesse matérielle, pourrait au moins, comme une mère chrétienne, acquérir les vertus et les trésors d’une mère non chrétienne, et être capable de diriger ses fils vers le futur, en disant « Ce sont MES joyaux ».

Une Justice équitable[modifier]

Quelques siècles avant l’ère chrétienne, un marchand juif, connu pour avoir rassemblé l’une des plus grandes fortunes de son temps (et réputé aussi pour sa grande sagacité pratique), a laissé à ses héritiers quelques maximes générales qui ont été préservées même jusqu’à nos jours. Elles étaient respectées par les Vénitiens qui avaient placé une statue de ce marchand à l’angle de l’un de leurs principaux bâtiments. Ces écrits sont ensuite tombés en désuétude, étant opposés à l’esprit du commerce moderne.

Il a écrit, par exemple : « L’obtention de trésors par des mensonges est une vanité jetée aux yeux de ceux qui cherchent la mort. » Il a ajouté, avec la même signification : « Les trésors de méchanceté ne profitent en rien. Mais la vérité délivre de la mort. » Ces deux passages sont à noter pour leurs assertions que la mort est la seule issue réelle à la somme des acquisitions de richesses par toute combine injuste. Si nous lisons, à la place de « mensonge », titre falsifié, faux prétexte ou publicité trompeuse, nous percevons plus clairement la relation de ces phrases avec le commerce moderne.

L’homme sage a dit encore : « Celui qui oppresse le pauvre pour accroître ses richesses deviendra sûrement pauvre.» Et encore plus fortement : « Ne vole pas le pauvre parce qu’il est pauvre ; ni n’opprime l’affligé en faisant du commerce. Car Dieu détruira l’âme de ceux qui les ont détruits.»

Voler le pauvre parce qu’il est pauvre est tout particulièrement la forme mercantile du vol, consistant à prendre l’avantage des besoins de l’homme pour obtenir son travail ou sa propriété à un prix réduit. Le voleur ordinaire de grands chemins vole le riche, mais le commerçant vole le pauvre.

Mais les deux passages les plus remarquables sont les suivants :

« Le riche et le pauvre se sont rencontrés ; Dieu est leur créateur. Le riche et le pauvre se sont rencontrés ; Dieu est leur lumière. »

« Ils se sont rencontrés. » Ceci pour dire que, aussi longtemps que le monde dure, l’action et la réaction de la richesse et de la pauvreté sont seulement assignées comme une loi du monde, comme le flot du ruisseau vers la mer. « Dieu est leur créateur ». Aussi cette action peut être, soit juste et noble, soit bouleversante et destructive. Elle peut être la rage des flots dévastateurs ou l’écoulement de la vague bienfaisante. L’un ou l’autre de ces effets se produit suivant la connaissance que le riche et le pauvre ont que Dieu est leur lumière.

Le courant des ruisseaux est une image parfaite de la richesse. Où la terre descend, l’eau coule. Ainsi la richesse devrait aller où elle est nécessaire. Mais la disposition et l’administration des rivières peuvent être altérées par la préméditation humaine. Que le torrent soit une bénédiction ou une malédiction dépend du travail et de l’intelligence administrative de l’homme. Des centaines de régions du monde, avec un sol riche et un climat favorable, sont devenues des déserts par la rage de leurs propres rivières ; et non seulement des déserts, mais frappées par la peste. Le torrent qui, droitement dirigé, aurait coulé de champ en champ dans une douce irrigation, purifié l’air, apporté leur nourriture aux hommes et aux bêtes, et porté leurs fardeaux pour eux en son sein, maintenant envahit la plaine et empoisonne le vent : son haleine empeste et sa force affame. De la même manière, les lois humaines peuvent guider le flot de la richesse. Si le torrent est parfaitement dirigé par la tranchée et limité par la digue, il deviendra l’eau de vie, la richesse dans les mains de la sagesse ; si, au contraire, il est laissé à son propre flot incontrôlé, il produira la dernière et la plus mortelle des plaies nationales : l’eau de Marah, qui nourrit les racines du mal.

La nécessité de ces lois de distribution ou de contrainte est curieusement ignorée dans la définition ordinaire de sa propre « science » par l’économiste. Il l’appelle « la science qui permet de devenir riche ». Mais il existe de nombreux arts et sciences qui permettent de devenir riche. Empoisonner les gens sur de grandes propriétés était largement employé au Moyen-Age. L’altération de la nourriture des gens de petites propriétés est largement utilisée aujourd’hui. Tous ces moyens font partie des sciences ou des arts qui permettent de devenir riche.

Ainsi l’économiste en appelant sa science, « une science qui permet de devenir riche », doit préciser les limitations du caractère de sa science. Présumons qu’il veut dire qu’elle est celle « qui permet de devenir riche par des moyens justes ou légaux ». Dans cette définition, que signifie les mots « juste » et « légal » ? Car des procédés peuvent être légaux, sans qu’ils soient, d’aucune manière, justes. Si, en conséquence, nous gardons seulement le mot « juste » dans notre définition, il s’ensuit que, pour devenir riche scientifiquement, nous devrions devenir riches avec justice – et donc savoir ce qui est juste. C’est le privilège des poissons, des rats et des loups, de vivre suivant les lois de l’offre et de la demande. Mais c’est la distinction de l’humanité de vivre suivant celles du droit.

Nous devons donc examiner quelles sont les lois de la justice concernant le paiement du travail.

Le paiement en argent, comme il est dit dans le précédent chapitre, consiste simplement en la promesse à une personne qui travaille pour nous, que, pour le temps ou le travail qu’il passe à notre service aujourd’hui, nous lui accorderons un temps ou apporterons un travail équivalent à son service quand il le demandera à tout moment futur.

Si nous promettons de lui donner moins de travail qu’il nous donne, nous le sous-payons. Si nous promettons de lui donner plus de travail qu’il nous donne, nous le surpayons.

En pratique, quand deux hommes sont prêts à travailler et qu’un seul acheteur veut cette œuvre, ils se font concurrence mutuellement, et celui qui obtient le travail est sous-payé. À l’inverse, quand deux acheteurs veulent l’œuvre et qu’une seule personne est prête à l’effectuer, les demandeurs surenchérissent l’un sur l’autre, et l’ouvrier est surpayé. Le principe central d’un paiement droit et juste se situe entre ces deux situations d’injustice.

Le travail droitement dirigé est bénéfique comme l’est une semence, et le fruit (ou intérêt comme on l’appelle) du travail donné en premier, ou avancé, devrait être pris en compte et équilibré par une quantité supplémentaire de travail dans le remboursement subséquent. En conséquence, la forme typique de marchandage sera : si vous me donnez une heure aujourd’hui, je vous donnerai une heure et cinq minutes sur demande ; si vous me donnez un kilogramme de pain aujourd’hui, je vous donnerai un kilo et cent grammes sur demande, etc.

Maintenant, si deux hommes sont prêts à travailler, et si j’en emploie un qui offre son travail à moitié prix, il sera à moitié affamé et l’autre au chômage. Même si je paie le salaire dû à l’ouvrier que j’ai choisi, le second sera sans travail. Mais mon ouvrier pourra vivre, et j’aurais fait un juste emploi de mon argent. Si je paie le salaire dû à mon ouvrier, je ne pourrai pas amasser des richesses superflues et gaspiller l’argent dans le luxe, et ajouter à la masse de pauvreté dans le monde. L’ouvrier qui reçoit un salaire équitable agira avec justice envers ses subordonnés. Ainsi le torrent de la justice ne séchera pas, mais accumulera une force en s’écoulant. Et une nation avec un tel sens de la justice sera heureuse et prospère.

Ainsi, nous voyons que les économistes se trompent en pensant que la concurrence est bonne pour une nation. Elle permettra seulement à l’acheteur d’obtenir un service injustement bon marché, et le riche deviendra plus riche, et le pauvre plus pauvre. À long terme, cela ne peut que conduire la nation à la ruine. Un ouvrier doit recevoir un juste salaire en accord avec ses capacités. Il y aura alors une sorte de compétition, mais les personnes seront heureuses et pleines de talents, car elles n’auront pas à se concurrencer les unes les autres, mais devront accroître leurs talents pour être employées. C’est le secret de l’attraction des emplois gouvernementaux dans lesquels le salaire est fixé suivant le grade des postes. Un candidat n’a pas à offrir son travail pour un moindre salaire, mais seulement s’il est plus capable que ses compétiteurs. Le cas est le même dans l’armée ou la marine, où il y a peu de corruption. Mais dans le commerce et l’industrie règne une concurrence oppressante qui a pour résultat la fraude, la querelle et le vol. Des biens de mauvaise qualité sont manufacturés. L’industriel, l’ouvrier, le consommateur, chacun est guidé par son propre intérêt. Cela empoisonne toutes les relations humaines. Les ouvriers ont faim et font grève, Les industriels deviennent malhonnêtes et les consommateurs aussi négligent l’aspect éthique de leur propre comportement. Une injustice conduit à beaucoup d’autres, et à la fin, l’employeur, l’exécutant et le consommateur sont mécontents et vont à la ruine. La richesse même des gens agit parmi eux comme une malédiction.

Rien dans l’histoire n’est aussi disgracieux pour l’intelligence humaine que notre acceptation de la doctrine habituelle des économistes comme une science. Je ne connais aucun précédent dans l’histoire d’une nation établissant une désobéissance systématique au premier principe de sa religion déclarée.

Les écrits que nous estimons (verbalement) comme divins, non seulement dénoncent l’amour de l’argent comme l’origine de tous les maux, et comme une idolâtrie répugnante de la déité, mais déclarent que le service de Mammon est l’opposé précis et irréconciliable du service de Dieu. Et toutes les fois qu’ils parlent de richesse et de pauvreté absolues, ils déclarent malédiction aux riches et bénédiction aux pauvres.

La véritable économie politique est l’économie de la justice. Les gens seront heureux tant qu’ils apprennent à rendre justice et à être droit. Tout le reste n’est pas seulement vain, mais conduit tout droit à la destruction. Enseigner aux gens à devenir riches par n’importe quels moyens est leur porter un immense préjudice.

Ad valorem[modifier]

Nous avons vu comment les idées sur lesquelles est basée l’économie politique sont fourvoyées. Traduites en action, elles ne peuvent que rendre la nation et l’individu malheureux. Elles rendent le pauvre plus pauvre et le riche plus riche, et ni l’un ni l’autre ne sont plus heureux pour cela.

L’économie ne prend pas en compte la conduite des hommes, mais affirme que l’accumulation de richesses est un signe de prospérité, et que le bonheur des nations ne dépend que de leur richesse. Plus il y a d’industries, dit-elle, le meilleur c’est. Les hommes quittent donc leur ferme et leur village avec son air frais et viennent dans les villes, où ils vivent diminués au milieu du bruit, de la noirceur et d’exhalations mortelles. Ce qui conduit à la détérioration physique de la nation, et accroît l’avarice et l’immoralité. Si quelques-uns parlent d’agir pour éradiquer le vice, les soi-disant hommes sages diront qu’il est absolument inutile que le pauvre reçoive une éducation, et qu’il vaut mieux laisser les choses telles qu’elles sont. Ils oublient pourtant que les riches sont responsables de l’immoralité des pauvres, qui travaillent comme des esclaves pour leur fournir leurs luxes, et qu’ils n'ont aucun moment à eux pour leur propre amélioration. Parce qu’ils envient les riches, les pauvres essaient aussi de devenir riches, et quand ils échouent dans leurs efforts, ils sont en colère. Ils perdent ainsi tout bon sens, et essaient de gagner de l’argent par la fraude. La richesse et le travail sont donc stériles de tous fruits ou utilisés pour se quereller.

Le travail dans le sens réel du terme est celui qui produit des articles utiles, qui soutiennent la vie humaine, tels que la nourriture, les vêtements ou les maisons, et rendent les hommes capables de perfectionner le plus possible les fonctions de leur propre vie, et d’exercer une influence qui facilite la vie des autres. L’établissement de grandes industries dans le but de devenir riche conduit au péché. Beaucoup de gens amassent des richesses, mais peu en font un bon usage. La richesse accumulée qui conduit à la destruction d’une nation ne lui est d’aucune utilité. Les capitalistes des temps modernes sont responsables de la large propagation des guerres injustes dont l’avidité de l’humanité est l’origine.

Certaines personnes disent qu’il n’est pas possible de transmettre le savoir pour améliorer la condition des masses. Laissez-nous vivre comme il nous semble bon et amasser des richesses, disent-elles. Mais cette attitude est immorale. Si un homme juste observe des règles d’éthique et n’est pas influencé par l’avidité, il aura un esprit discipliné, il suivra le droit chemin, et il influencera les autres par ses actes. Si les individus qui constituent une nation sont immoraux, la nation l’est aussi. Si nous nous comportons selon notre bon vouloir, et qu’en même temps, nous reprochons à notre voisin ses erreurs, le résultat ne peut être que regrettable.

Nous voyons donc que l’argent est seulement un instrument qui cause la misère autant que le bonheur. Dans les mains d’un homme juste, il permet la culture de la terre et la récolte de la moisson. Les agriculteurs travaillent avec un contentement innocent et la nation est heureuse. Mais dans les mains d’un homme corrompu, l’argent permet la production de la poudre à canon qui détruit ceux qui la produisent autant que ses victimes. En conséquence, IL N’Y A DE RICHESSE QUE LA VIE. Le pays le plus riche est celui qui nourrit le plus grand nombre d’êtres humains nobles et heureux. L’homme le plus riche est celui qui, ayant amélioré au maximum de sa propre vie, a aussi la plus large influence serviable sur la vie des autres, à la fois par lui-même et par ses possessions.

Nous ne sommes pas ici pour encourager notre propre indulgence, mais pour que chacun de nous travaille en accord avec ses capacités. Si un homme vit dans l’oisiveté, un autre doit travailler deux fois plus. C’est la racine de la détresse du pauvre en Angleterre. Certains travaux comme la taille des bijoux sont futiles, d’autres destructifs comme la guerre. Ils apportent une diminution du capital national, et ne sont pas bénéfiques pour le travailleur lui-même. Les hommes semblent employés, mais en réalité, ils sont inactifs. Les riches oppressent les pauvres par une mauvaise utilisation des richesses. Les employeurs et les employés sont à couteaux tirés entre eux, et les hommes sont réduits au niveau de bêtes.

Conclusion[modifier]

Le livre de Ruskin ainsi paraphrasé n’est pas moins une leçon pour les Indiens que pour les Anglais à qui il était premièrement adressé. En Inde, de nouvelles idées sont dans l’air. Les jeunes gens qui reçoivent une éducation occidentale sont pleins d’esprit. Cet esprit devrait être dirigé dans de bonnes directions, autrement il ne peut que nous nuire. « Vive l’autodétermination ! » est un slogan. « Industrialisons le pays ! » en est un autre.

Mais nous comprenons avec difficulté ce que veut dire le swaraj, l’autodétermination. Le Natal, par exemple, en bénéficie, mais son indépendance pourrit le pays car ce pays accable les Noirs et opprime les Indiens. Si par chance, ceux-ci quittaient le Natal, les Blancs se battraient entre eux et apporteraient leur propre destruction. Nous pourrions, au contraire du Natal, avoir notre indépendance comme le Transvaal, où l’un des dirigeants, le Général Smuts, trahit ses promesses, dit une chose et en fait une autre. Il se passe des services des policiers anglais et emploie des Afrikaners à leur place. Je ne crois pas que cela aidera aucune des nationalités dans le long terme. Des hommes égoïstes pilleront leur propre peuple, quand tous les étrangers seront dépossédés.

En conséquence, l’indépendance n’est pas suffisante pour rendre une nation heureuse. Quel serait le résultat de l’autonomie accordée à une bande de voleurs ? Ils ne seront heureux que s’ils sont placés sous le contrôle d’un homme sage et juste qui ne soit pas un voleur lui-même. Les États-Unis, l’Angleterre et la France, par exemple, sont des États puissants, mais rien ne permet de penser que leurs citoyens sont réellement heureux.

Swaraj signifie en réalité contrôle de soi. Celui capable de son propre contrôle observe les règles de moralité, ne triche et ne ment pas, rend son devoir envers ses parents, sa femme et ses enfants, ses employés et ses voisins. Un tel homme jouit de swaraj, où qu’il vive.

Une nation jouit de swaraj si elle possède un grand nombre de tels citoyens.

Il n’est pas juste qu’un peuple en dirige un autre. Le pouvoir britannique en Inde est un mal, mais ne croyons pas que tout sera bien quand les Britanniques quitteront l’Inde. L’existence du pouvoir britannique dans le pays est due à notre désunion, à notre immoralité et à notre ignorance. Si ces défauts nationaux étaient vaincus, non seulement les Britanniques quitteraient l’Inde sans un coup de feu, mais nous jouirions d’un réel swaraj. Quelques Indiens stupides s’excitent et jettent des bombes, mais si tous les Britanniques du pays étaient tués, les assassins deviendraient les dirigeants de l’Inde qui n’aurait que changé de maîtres. Les bombes jetées aujourd’hui sur les Anglais seront dirigées contre les Indiens quand les Anglais ne seront plus là. C’est un Français qui a assassiné le Président de la République française. C’est un Américain qui a assassiné le Président Cleveland. N’imitons pas aveuglément les Occidentaux.

Si l’indépendance ne peut être obtenue en tuant des Anglais, elle ne le sera pas plus en construisant de vastes industries. L’or et l’argent peuvent être accumulés, mais ils ne conduiront pas à l’établissement de l’indépendance. Ruskin a prouvé cela à la perfection. La civilisation occidentale est un jeune bébé, âgé de seulement cinquante ou cent ans. Et elle a déjà réduit l’Europe à une condition pitoyable. Prions que l’Inde soit sauve du destin qui a submergé l’Europe, où les nations empoisonnées sont sur le point de s’attaquer les unes les autres, et ne gardent le silence qu’à cause de l’entassement des armements. Un jour, il y aura une explosion, et alors l’Europe sera un véritable enfer sur terre. Les races non blanches sont considérées comme des proies légitimes par tous les États européens. Quoi d’autre pouvons-nous attendre où la cupidité est la passion dirigeante dans le cœur des hommes ? Les Européens s’abattent sur les nouveaux territoires comme des corbeaux sur un morceau de viande. Je suis conduit à penser que ceci est dû à leur industrie de production de masse.

L’Inde doit vraiment obtenir son indépendance, mais elle doit l’obtenir par de justes méthodes. Notre indépendance doit être un réel swaraj, qui ne peut être obtenu ni par la violence, ni par l’industrialisation. L’Inde était auparavant une terre d’or, car les Indiens avaient alors un cœur d’or. La terre est encore la même, mais c’est un désert, car nous sommes corrompus. Elle ne peut redevenir une terre d’or que si le métal de base qui est notre actuel caractère national est transmuté en or. La pierre philosophale qui peut effectuer cette transformation est un petit mot de deux syllabes : satya (vérité). Si chaque Indien est attaché à la vérité, le swaraj viendra à nous de son propre accord.