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Satire I-1 (Horace, Janin)

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Satire I, 1
Traduction Jules Janin
1860

D’où vient, Mécène, que si peu d'hommes soient contents de la condition qu'ils ont choisie ou que le sort leur impose, et que chacun porte envie à la profession de son voisin ? « Les gens heureux, ces marchands ! » se dit à lui-même le soldat courbé sous les années et brisé par la guerre. « Ah! le soldat ! crie à son tour le marchand sur son vaisseau jouet des vents. Il va se battre.... Eh bien ! le voilà mort ou couvert de lauriers. » Ce légiste, habile interprète des lois, que réveille, au premier chant du coq, le plaideur impatient: « Grands dieux, dit-il, que ne suis-je un simple laboureur ! » De son côté, l'homme des champs, qu'un procès arrache à sa ferme et traîne à la ville: « Il faut convenir, dit-il à haute voix, que ces citadins sont d'heureux mortels ! » Ainsi, le discours est le même et partout et toujours; s'il fallait tout raconter, ce grand parleur de Fabius n'y suffirait pas.... Mais brisons là, et sachez où j'en veux venir.

Si donc quelque dieu complaisant disait à ces mécontents: « J'y consens, soit fait ainsi que vous le demandez ! Toi, soldat, je te fais marchand ! Toi, légiste, laboureur ! Allons, çà, changez de rôle, et que chacun aille à ses besognes.... » Ouais ! tous leurs vœux sont comblés, ils s'arrêtent.... ils hésitent.... ils refusent ! Ah ! qu'ils mériteraient bien que Jupiter lui-même, enflant sa joue: « A l'avenir, dirait-il, je serai moins attentif à la prière de ces mortels ! »

Allons encore, et parlons sérieusement, bien qu'un peu de gaieté n'ôte rien à la force d'un sage conseil. ( Combien d'écoliers ont appris leur leçon dans l'espoir d'un gâteau que le maître leur avait promis ! ) Cet homme attaché au rude travail de la terre, ce marchand de vins frelatés, ce soldat, ce hardi matelot ballotté sur tous les océans, demandez-leur: « Pourquoi tous ces labeurs ? — Nous voulons, disent-ils, abriter nos derniers jours et gagner de quoi les passer dans l'abondance et le repos ! Humble est la fourmi, mais quel grand exemple de prévoyance et de travail ! quelle ardeur à commencer sa réserve, quelle constance à l'augmenter chaque jour ! — J'en conviens; mais, sitôt que la pluie et l'hiver ont attristé la terre et le ciel, cette même fourmi se câline en son grenier et jouit doucement du fruit de ses épargnes.... Vous, cependant, votre avarice ne connaît ni repos ni trêve; l'été, l'hiver, le feu, le fer, le flot qui gronde, ne peuvent rien contre cette fureur d'accumuler. La belle avance, après tout quand vous aurez enfoui d'une main peureuse un tas d'or et d'argent inutile ! — Il est vrai, mais sitôt qu'on y touche, adieu l'or et l'argent, vous mangez jusqu'à la dernière obole. — Eh donc, si ce n’est pas pour s'en servir, à quoi bon ce trésor ? Tu battrais tous les ans, dans tes granges, cent mille boisseaux de blé, il ne te faudrait, à toi comme à moi, qu'un morceau de pain pour la journée ! Dans un troupeau d'esclaves, celui qui porte la corbeille au pain sur son épaule, aura tout juste la même part que celui qui n'a rien porté. Or çà, réponds-moi, qu'importent cent arpents ou mille arpents, à qui sait borner ses désirs ? — Il est vrai.... Cependant puiser à pleines mains est assez doux ! — Mais quoi, si je trouve, en effet, tout ce qu'il me faut en ma petite réserve, où sera le triomphe de tes vastes greniers sur ma huche ? Autant vaudrait, pour remplir ta cruche et ton verre, aller au grand fleuve, quand un filet d'eau fraîche est à ta portée ! Eh ! prends garde au fleuve il arrive assez souvent que l'Aufide impétueux emporte à la fois le rivage et cet insatiable buveur. Qui veut boire à sa soif se contente du ruisseau, le ruisseau clair et sans danger ! »

L'homme est trop souvent la dupe de sa cupidité. On n'a jamais assez, disent-ils, et nous valons juste ce que nous avons. » Les voilà bien ! Laissons-les dans la misère où ils se complaisent. Ils me rappellent cet Athénien avare et très riche et fort peu soucieux de l'estime publique. « Ils me sifflent, disait-il; mais comme je m'applaudis lorsqu'entre mes quatre murailles je contemple mon argent, bien rangé dans mon coffre-fort ! » Tantale, enfiévré de soif, tend sa lèvre avide à cette eau qui fuit toujours !... Tu ris, avare ! eh bien ! changeons le nom, son histoire est la tienne. Et toi aussi te voilà, bouche béante, étendu et mourant de faim sur un tas d'or, ton idole ! On ne regarde pas autrement un tableau dans son cadre, un dieu sur son autel.

L'argent, ... riche idiot, tu ne sais donc pas quel esclave tu possèdes là ? A ton premier ordre, il t'apporte du pain, du vin, des légumes, toutes les choses indispensables; mais ne gagner à être riche que des nuits sans sommeil, des jours sans repos, la crainte des voleurs, la peur du feu; dans chaque esclave entrevoir un pillard et un fugitif.... Si cela s'appelle être riche, ... ô dieux ! délivrez-nous de cette fortune.

Oui; mais si la fièvre ou tout autre mal tombe en ton corps endolori et sur ton lit te cloue, alors va chercher qui t'assiste, et qui te veille, et qui te prépare une potion, qui te recommande au médecin: « Hélas! sauvez-le ! je vous en prie, au nom de ses enfants, au nom de ses parents les plus chers ! »

Que dis-tu ? mais toi, qui parles, ta femme et ton fils te voient déjà dans le tombeau  ! Tu es l'horreur du quartier; qui te connaît te hait, jusqu'aux enfants, jusqu'aux fillettes ! Quoi ! tu voudrais, toi qui préfères l'argent à tout le reste, être aimé sans qu'il t'en coutât un peu de sympathie et de tendresse ? Oui-da ! te faire aimer de tes plus proches parents sans y mettre un peu du tien, autant vaudrait dompter et monter un âne rétif au milieu du Champ de Mars.

Enfin, crois-moi, faisons trêve à cette fureur d'accumuler. Ce “plus” qu'il ne te faut et que tu possèdes enfin, doit être “assez” pour te rassurer contre la pauvreté; reposons-nous; jouissons, il est temps; sinon nous finirons comme un certain Ummidius, dont voici l'histoire en deux mots:

Il était riche à mesurer ses écus au boisseau, avare à ce point, qu'un esclave était mieux vêtu que lui. Toute sa crainte était de mourir de faim. Une concubine qu'il avait, nouvelle Tyndaris, lui fendit la tête d'un coup de hache et le guérit de sa crainte, radicalement.

« Pourtant vous ne me conseillez pas, j'imagine, de vivre à la façon de Ménius ou de Nomentanus ?

— Voici que vous accouplez encore une fois deux idées qui se heurtent de front ! Je te défends d'être avare, mais je ne veux pas que tu vives dans la débauche et dans la ruine. Entre Tanaïs et le beau-père de Visellius, il y a l'abîme. En toute chose il existe un juste milieu; en deçà comme au delà des limites raisonnables, tout n'est plus qu'erreur et mensonge. »

Donc (je finis comme j'ai commencé), il n'est personne ici-bas qui, semblable à mon avare, ne soit tout à la fois très mécontent de son sort, et parfaitement jaloux de la condition d'autrui. Pour une goutte de lait que donne en plus la chèvre de son voisin, l'envieux en devient tout livide. Il ne songe pas le moins du monde à tant de gens plus pauvres que lui; il songe à ceux qui sont plus riches; il veut égaler celui-ci aujourd'hui, sauf, demain, à dépasser celui-là. Ainsi, dans la course des chars, la carrière est ouverte, et, si le guide est habile, il poussera l'attelage uniquement contre le char qui précède, oublieux de tout ce qui vient après lui.

C'est pourquoi, Mécène, nous rencontrons si rarement un homme assez heureux pour convenir de son bonheur, et, plein de jours, quittant la vie à la façon d'un convive rassasié.

Mais en voilà déjà trop sur ce point ; prenons garde à ne pas empiéter sur les tablettes de Crispinus le chassieux.