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Satires (Horace, Leconte de Lisle)/II/8

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1er siècle av. J.-C.
Traduction Leconte de Lisle, 1873
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SATIRE VIII.


horatius.

Le souper de l’heureux Nasidiénus t’a-t-il plu ? Voulant t’avoir hier pour convive, j’ai appris, en

effet, que tu buvais là depuis le milieu du jour.
fundanius.

Oui, et je n’ai jamais passé un meilleur temps de ma vie.

horatius.

Dis-moi donc, si la chose ne t’ennuie pas, quel mets a calmé d’abord ton ventre irrité.

fundanius.

Avant tout un sanglier Lucanien, pris par un vent doux du midi, à ce que disait le maître du festin. Autour, des raves piquantes, des laitues, des racines, tout ce qui excite l’estomac fatigué, du chervis, des anchois et de la lie de Cos. Ceci une fois enlevé, un esclave, très-retroussé, essuya la table d’érable avec un torchon pourpré, et un autre emporta ce qui ne servait plus et pouvait gêner les convives. Comme une vierge Attique avec les corbeilles sacrées de Cérès, le noir Hydaspès s’avança portant les vins de Cæcubium, puis Alcon, du vin de Chio n’ayant point vu la mer. Ici, le maître dit : « Mæcenas, si l’Albanum ou le Falernum te plaisait davantage, j’ai l’un et l’autre. »

horatius.

Richesses de pauvre ! Mais avec qui avais-tu la joie de souper, Fundanius ? J’ai hâte de le savoir.

fundanius.

J’étais sur le premier lit, ayant auprès de moi Viscus de Thurinum, et au-dessous, si je m’en souviens bien, Varius. Vibidius était avec Servilius Balatro ; Mæcenas les avait amenés comme ses ombres. Nomentanus était au-dessus de l’hôte, et, au-dessous, Porcius, fort risible quand il avale d’une bouchée des gâteaux entiers. Nomentanus était spécialement chargé de montrer du doigt le plat qui échappait à l’attention ; car le plus grand nombre — je veux parler de nous — soupait d’oiseaux, de coquillages et de poissons qui renfermaient une saveur très-différente de celle jusqu’alors connue. Cela devint promptement manifeste quand il m’offrit des entrailles de plie et de turbot non encore touchées par personne. Puis il m’enseigna que les pommes douces rougissent, cueillies au déclin de la lune. Il t’en dira mieux que moi la raison. Alors, Vibidius dit à Balatro : « Si nous ne buvons à tout tarir, nous mourrons sans vengeance. » Et ils demandent de plus grandes coupes. La pâleur envahit la face de notre hôte qui ne craint rien tant que les grands buveurs, soit qu’ils médisent plus librement, soit que l’ardeur du vin nuise à la subtilité du palais. Vibidius et Balatro vident des amphores entières dans leurs coupes Allifaniennes, et tous les imitent ; mais les convives du dernier lit ne firent aucun tort aux bouteilles.

On apporte une murène au milieu de squilles nageant dans un large plat. Là-dessus, le maître dit : « Elle a été prise pleine ; après le frai, la chair en eût été inférieure. La sauce en est faite d’huile sortie du premier pressoir de Vénafrum, de garum de poissons Ibériens, de vin de cinq ans et produit de ce côté-ci de la mer, versé pendant la cuisson, — une fois cuit, c’est le vin de Chio qui convient de préférence à tout autre — et de poivre blanc, non sans vinaigre, de celui que donne le vin de Méthymna. Moi, le premier, j’ai enseigné à faire cuire ainsi les vertes roquettes et les aunées amères, et Curtillus, les hérissons non lavés, car ce que le coquillage fournit de lui-même vaut mieux que les saumures. »

Cependant, un dais suspendu tombe sur les plats qui se brisent, entraînant plus de poussière noire que l’Aquilo n’en soulève dans les plaines de Campania. La peur fut plus grande que le mal ; voyant qu’il n’y avait point de danger, nous nous rassurons. Rufus, la tête baissée, pleurait comme si son fils était mort prématurément, et il n’en eût point fini, si le sage Nomentanus n’eût ainsi réconforté son ami : « Ô Fortune, quel Dieu nous est plus cruel que toi ? Toujours tu te plais à te jouer des choses humaines ! » Varius pouvait à peine étouffer son rire dans la nappe. Balatro, qui prend tout en raillerie, disait : « Telle est la vie ! La gloire ne répondra jamais aux peines que tu te donnes. Vois : pour me recevoir parfaitement, tu t’es inquiété de toutes les façons, prenant soin que le pain ne soit point brûlé, que la sauce ne soit point manquée, et qu’élégants et alertes tous les esclaves servent bien. Ajoute maintenant les accidents, les dais qui tombent comme celui-ci, un palefrenier qui glisse du pied et casse un plat. Mais il en est de celui qui donne un repas comme d’un chef : l’ adversité révèle son génie, et la prospérité le cache. » Nasidiénus répondait à cela : « Que les Dieux, quelles que soient tes prières, te soient propices, tant tu es excellent homme et convive aimable ! » Et il demande ses sandales. Tu aurais vu alors, sur chaque lit, tous se murmurer des secrets à l’oreille.

horatius.

Je n’aurais préféré aucun autre spectacle. Mais, allons, raconte-moi ce qui t’a encore fait rire.

fundanius.

Pendant que Vibidius s’informe des esclaves si la bouteille aussi n’est point cassée, puisqu’on ne lui donne point à boire quand il le demande ; pendant que, Dalatro aidant, on rit de suppositions semblables, ô Nasidiénus, tu reviens, le front calmé, afin de racheter la fortune à force d’art. Derrière lui, des esclaves portaient dans un grand plat creux les membres découpés d’une grue, saupoudrés de beaucoup de sel et de farine, le foie d’une oie blanche nourrie de figues grasses, des épaules de lièvres séparées, comme bien meilleures à manger ainsi qu’avec les râbles. Nous voyons alors venir des merles dont la poitrine était brûlée, des pigeons sans croupion, choses excellentes, si le maître n’avait donné le motif et la nature de tout cela. Nous nous sommes vengés en fuyant, sans goûter à rien, comme si Canidia, pire que les serpents Africains, avait soufflé sur les mets.