Satires (Perse)/Texte entier

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Satires (Perse)
Traduction par Louis-Vincent Raoul.
Satires d’Horace et de PerseImprimerie Bogaert-Dumortier (p. 241-327).
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PROLOGUE.




D’où me viendrait cette chaleur soudaine
Qui brûle au sein des enfans d’Apollon ?
Ai-je dormi sur l’Hélicon,
Ou me suis-je abreuvé, dans le sacré vallon,
Des eaux de sa docte fontaine ?
Je ne m’en souviens pas, et je laisse Pirène,
J’abandonne le double mont
À ces poètes dont le front
Aime à se couronner des palmes d’Hippocrène.
Toutefois de ces grands auteurs,
Rustique et simple encore, osant suivre l’exemple,
Je viens aussi, dieu puissant des neuf sœurs,
Déposer mes vers dans ton temple.
Quel maître au perroquet, à la pie, au corbeau,
En façonnant leur voix rauque et sauvage,
Pour imiter notre langage,
Leur sut prêter un accent nouveau ?
La faim qui donne le génie ;

La faim qui, d’un organe inflexible et muet,
Parviendrait à tirer la plus douce harmonie.
Oui, faites briller un trésor,
Et soudain à l’éclat de l’or,
Vous verrez corbeaux et corneilles
Vers le Pinde prendre l’essor,
Et des chants d’Apollon égaler les merveilles.



SATIRE I.


CONTRE LES MAUVAIS ÉCRIVAINS.


Perse, un adversaire.

Que de futilité ! que de vide ici bas !
— Bel exorde vraiment, mais qu’on ne lira pas !
— Est-ce à moi que s’adresse un si brusque langage ?
— Personne encore un coup ne lira votre ouvrage.
— Personne ? — Non personne, et c’est honteux. — Pourquoi ?
Parce qu’un Labéon l’emportera sur moi
Devant Polydamas et tout ce peuple femme !
Eh ! qu’importe au talent leur louange ou leur blâme ?
Des vers sont-ils mauvais lorsque Rome l’a dit,
Et faut-il n’applaudir que ce qu’elle applaudit ?
Non, non, son jugement n’est pas ma loi suprême,
Et l’on doit ne chercher son avis qu’en soi-même.
Car dans Rome… que n’ai-je… ? et qui n’a pas le droit
De signaler ici les travers qu’on y voit ?

Ces sévères dehors, cet air triste et sauvage,
Et ce qui nous occupe au sortir du jeune âge,
Et ces vieillards frondeurs… alors, romains, alors…
Pardon… — Non : je ne puis approuver vos transports.
— Que faire ? j’aime à rire, et j’ai l’humeur caustique.
— Soit ; mais, mon cher Flaccus, en ce siècle emphatique,
Prose ou vers, on ne veut que des mots, que des sons
Capables d’essouffler les plus larges poumons.
— Ainsi donc, étalant votre magnificence,
Et paré comme au jour qu’on fête sa naissance,
Bientôt on vous verra sous de riches habits,
Bien parfumé, les doigts éclatants de rubis,
D’un fauteuil élevé déclamer votre ouvrage,
Et briguer en tremblant un futile suffrage.
D’abord vous aurez su, lecteur harmonieux,
Pour rendre votre ton plus pur, plus gracieux,
D’un sirop pectoral adoucir votre organe,
Et vos yeux languissants, chargés d’un feu profane,
Au sein de nos Titus palpitant de plaisir,
Iront de veine en veine allumer le désir.
C’est là que murmurant d’une voix presque éteinte,
De l’aiguillon des sens ils éprouvent l’atteinte,
Quand de ces vers remplis d’une molle langueur,
L’accent voluptueux vient chatouiller leur cœur.
Est-ce à vous cependant que sied ce personnage,
Vieux fou, vieux radoteur ? Est-ce à vous, à votre âge,
D’aller repaître ainsi les oreilles des sots ?
Et cela, pour vous voir au milieu des bravos
Dont soudain retentit un bruyant auditoire,
Vous même succombant sous le poids de la gloire,

Obligé de crier : assez, Messieurs, assez :
— Mais à quoi bon les fruits par l’étude amassés,
À moins que plus actif, plus puissant que le lierre
Qui mine lentement et fait fendre la pierre,
Le savoir ne parvienne à paraître au-dehors ?
— Ah ! voilà donc le but où tendent vos efforts,
Vous que l’on voit vieillir et sécher sur un livre !
Voilà le doux espoir dont votre orgueil s’enivre !
Ô mœurs ! quoi ! n’est-ce rien que tout votre savoir,
À moins qu’aux yeux d’autrui vous ne l’ayez fait voir ?
— Mais enfin nous aimons, quand quelqu’un nous rencontre,
À voir que de la main en passant il nous montre,
À l’ouïr s’écrier : c’est lui : le voyez-vous ?
Et quoi de plus flatteur encore et de plus doux
Que de savoir qu’un jour nos œuvres immortelles
À cent jeunes romains serviront de modèles.
— Il est vrai ; regardez les fils de Romulus ;
Voyez-les, au milieu de festins dissolus,
La balance à la main, aussitôt qu’ils sont ivres,
Peser et comparer les auteurs et leurs livres !
Qu’un convive élégant vienne, en parlant du nez,
Leur bégayer alors quelques vers surannés,
Les amours de Chloris, ou celles de Phillide,
Ou quelqu’autre élégie encor plus insipide :
S’il sait, d’un air aimable, avec art grasseyant,
Rendre ses mots plus doux, en les estropiant,
Soudain, pour l’applaudir, cent voix se font entendre.
Poète cher aux dieux, quel honneur pour ta cendre,
Et que sur ta dépouille, au fond du monument,
La terre désormais va peser mollement !

Que dis-je ? du cercueil, de l’urne où tu reposes,
Du sein de ton bûcher, je vois naître des roses.
Vous riez, direz-vous, ce style est trop moqueur.
Quel écrivain, s’il veut descendre dans son cœur,
Aux mains de l’épicier craignant qu’on ne le livre,
Se refuse à sa gloire et n’aime à se survivre ?
Vous dont j’ai supposé l’avis contraire au mien,
Qui que vous puissiez être, eh bien, oui, j’en conviens,
Si parfois, chose rare, inspiré par Minerve,
Un beau trait échappait à mon heureuse verve,
Bien loin de rejeter un léger grain d’encens,
Je le savourerais ; car enfin j’ai des sens.
Mais que tous ces grands mots qui vous charment l’oreille,
Que ces cris convulsifs : bien, fort bien, à merveille,
Soient pour un sage auteur, le but de ses travaux,
Je le nie. Et quel vide en effet sous ces mots ?
Aussi ne viens-je point, enivré d’ellébore,
Des malheurs de Priam vous étourdir encore,
Ni du ton langoureux de nos jeunes Titus,
Vous lire en digérant de petits impromptus.
Vous recevez à table un client famélique ;
Vous lui faites présent d’une vieille tunique,
Et, lui montrant vos vers, que vous semble de moi ,
Lui dites-vous ? voyons, soyez de bonne foi :
J’aime la vérité. — Le moyen qu’il la dise !
Sur ce point en effet aimez-vous la franchise ?
Vos vers ne valent rien. Et comment, vieux barbon,
Oseriez-vous prétendre à rien créer de bon,
Quand on voit de deux pieds, ainsi qu’une auge immense,
S’avancer devant vous cette effroyable panse ?

Respectable Janus, tu crains peu qu’un plaisant
T’ose tirer la langue, et vienne, en grimaçant,
Derrière ta statue, avec un ris profane,
Faire le bec de grue ou les oreilles d’âne !
Mais vous que le destin n’a munis que d’un front,
Riches patriciens, redoutez cet affront ;
Redoutez d’un moqueur l’insolente grimace.
De mes vers, cependant, dites-le moi, de grâce,
Que pense le public ? — De vos vers ! qu’ils sont tous
D’un style si coulant, si facile, si doux,
Que le doigt le plus fin n’y sent rien qui l’arrête.
Chacun en fait l’éloge. Oui, dit-on, ce poète
Sait aligner ses vers dans un ordre si beau,
Qu’on dirait qu’il les range et les tire au cordeau ;
Et soit qu’il ait à peindre, en son style énergique,
Ou nos mœurs, ou le luxe, ou quelqu’horreur tragique,
La muse qui préside à ses nobles concerts,
Jamais ne lui dicta que de sublimes airs.
Ainsi parle un flatteur. Et fiers d’un tel hommage,
Soudain des écoliers que trompe ce langage,
Vers les hauteurs du Pinde osent prendre l’essor,
Eux qu’hier sur le grec on exerçait encor,
Eux qui ne savent rien, et qui pourraient à peine
Décrire un paysage, un fertile domaine,
La ferme, les troupeaux, les armes de Cérès,
Et les piles de foin qui fument pour Palès,
Et ces lieux, ô Rémus, où le ciel te fit naître ;
Où jadis, au milieu de ton labeur champêtre,
Noble Cincinnatus, t’apportant les faisceaux,
Le licteur retourna chargé de tes râteaux,

Tandis que de ses mains ton épouse elle-même
T’ornait, devant tes bœufs, de la pourpre suprême.
Courage toutefois, courage, grands auteurs.
Quel poëte aujourd’hui peut manquer de lecteurs ?
L’un, fuyant avec soin l’accent de la nature,
D’Accius le bacchique aime la docte enflure :
L’autre, vantant surtout ce qu’il ne comprend pas,
Du neveu d’Ennius préfère le fatras,
Et de son Antiope en ses larmes noyée
Admire la vertu de douleurs étayée.
Imbéciles vieillards, quand ce sont vos conseils
Qui livrent la jeunesse à des guides pareils,
Faut-il être étonné d’entendre des barbares
Nous prôner cet amas d’expressions bizarres
Qu’à la honte de Rome, on laisse tous les jours,
Sans respect pour la langue, infecter nos discours,
Et que maint bel esprit, d’un faux goût idolâtre,
Approuve en trépignant sur les bancs du théâtre ?
Eh quoi ! lorsque tu viens, par un effort de l’art,
À la mort qui l’attend arracher un vieillard,
Ridicule avocat, c’est dans l’espoir futile
D’entendre le public s’écrier : le beau style !
On traite hautement Pédius de voleur.
Que répond Pédius ? ingénieux rhéteur,
Au lieu de s’excuser, il fait des antithèses ;
Et chacun d’applaudir à ces doctes fadaises !
Que c’est beau ! Quoi ! romains, cela vous paraît beau !
Mais que vois-je ? un écueil a brisé ton vaisseau ;
Et, lorsque ce malheur te laisse sans ressource,
Tu chantes ! Ah plutôt, pour dénouer ma bourse,

Dans l’état déplorable où le sort t’a réduit,
Verse, verse des pleurs non préparés la nuit.
— Dans ce siècle du moins avouez qu’on s’exprime
Avec un goût, un art… — Oui, quoi de plus sublime,
Par exemple, qu’Atis le bérécynthien,
Et la côte enlevée au mont Pyrénéen,
Et le dauphin qui fend le bleuâtre Neptune ?
— Quoi donc ! aimez-vous mieux cette prose commune,
Cet arma virumque, plus dur, plus raboteux
Que le tronc desséché d’un vieux liége noueux !
— Je ne dis pas cela ; mais au moins, à la place,
Citez-nous de ces vers délicats, pleins de grâce,
Qu’il faut, en inclinant la tête mollement,
Laisser avec langueur tomber négligemment.
— En voici. De l’airain le son mimallonique
Inspire à la bacchante un transport frénétique,
Et de sombres vapeurs offusquant son cerveau,
Elle aperçoit son fils et croit voir un taureau.
Les lynx sont attelés. La ménade en furie
Court arracher la tête au quadrupède impie :
Elle appelle Evion, et les échos troublés
Répondent dans les airs à ses cris redoublés.
— Quel style ! Ô mes amis, si nous étions des hommes,
Écrirait-on ainsi dans le siècle où nous sommes ?
Et comment lisent-ils, ces auteurs impudents ?
D’un air efféminé, sans presque ouvrir les dents,
Et de leur doux Atis l’expression lascive
Semble fondre en leur bouche et tomber en salive.
Ah ! jamais d’Apollon suivant les dures lois,
L’auteur de pareils vers ne se rongea les doigts,

N’ébranla son plancher, ne brisa son pupitre.
— D’où vous vient ce délire ? à quoi bon, à quel titre,
Aux grands dont ce langage aigrit la vanité,
Sous des traits si mordants offrir la vérité ?
Entendez-vous les chiens qui grondent à leur porte ?
— En ce cas, mes amis, bon ou mauvais, n’importe,
Maintenant rien n’est mal, rien ne blesse mes yeux.
Vous êtes tous, oui tous, des êtres merveilleux.
Est-ce assez ? entendrai-je encore quelque plainte ?
— Profanes, loin d’ici, respectez cette enceinte.
— Peignez donc deux serpents, et qu’on lise à l’entour :
Les dieux dans cet asile ont fixé leur séjour,
Enfants, éloignez-vous. Pour moi, je me retire ;
Je renonce à parler, et ne veux plus écrire.
Mais quoi ! Lucilius, satirique mordant,
N’a-t-il pas mille fois déchiré sous sa dent
Lupus et Mutius et Rome toute entière ?
Et voyez, après lui, dans la même carrière,
Avec quelle finesse, Horace, sans aigreur,
Sans offenser les gens, se joue autour du cœur,
Et des traits délicats d’une aimable satire,
Effleure, en badinant, ses amis qu’il fait rire !
Nul d’un ton plus moqueur n’a raillé les romains.
Et moi, creusant ici la terre de mes mains,
Je n’oserai du moins en secret, à voix basse…
— Gardez-vous-en. — Il faut que je me satisfasse,
Il le faut ; oui, mes vers, je vous le dis tout bas,
J’en suis sûr, je l’ai vu : Midas, le roi Midas
A des oreilles d’âne. Eh bien ! cette boutade,
Ce mot, ce rien, ô toi qui refis l’Iliade,

Je ne le voudrais pas donner pour tous tes vers.
Vous qu’on ne blesse point en frappant les pervers,
Élèves d’Eupolis, amis d’Aristophane,
Quoiqu’un peuple ignorant me blâme et me condamne,
Lisez-moi, c’est à vous de juger un auteur.
Mais puissé-je éviter ce stupide lecteur
Qui ne sait que railler les grecs sur leur chaussure ;
Qui reprend un ami d’un défaut de nature ;
Et qui, pour avoir fait des marchands d’Arezzo
Redresser la balance ou briser le boisseau,
Se croit un habile homme, un homme d’importance.
Loin de moi ce bouffon fier de son ignorance,
Qui, riant des calculs, des plans ingénieux
Que trace un Archimède à ses stupides yeux,
Triomphe quand il voit une fille publique
Arracher sans pudeur la barbe d’un cynique.
Laissons, messieurs, laissons de pareils beaux esprits
Le matin au forum, et le soir chez Chloris.



SATIRE II.



LES VŒUX.


De l’époque sacrée où tu reçus le jour,
Marque d’un crayon blanc le fortuné retour,
Et verse un pur nectar à ton heureux génie.
Tu n’as point, Macrinus, cette avare manie
Qui, la bourse à la main, abordant les autels,
Oserait marchander même les immortels.
Qu’il est rare d’entendre un riche, avec franchise,
Offrir au ciel des vœux que l’honneur autorise,
Et sans déguisement, sans murmures secrets,
Le cœur à découvert, expliquer ses souhaits !
Grands dieux, rendez-moi bon, équitable, sincère :
Voilà ce que l’on dit d’une voix haute et claire,
De manière à frapper le passant curieux ;
Mais murmurant tout bas des vœux ambitieux :
Oh ! que si je pouvais du frère de mon père
Accompagner bientôt la pompe funéraire !
Si j’allais, sous le soc, en labourant mon champ,
Entendre résonner une cruche d’argent !

Ou bien si le pupille après lequel j’hérite,
Maigre et frêle avorton, mourait de mort subite !
Nérius, cet époux enrichi par son deuil,
A bien conduit déjà trois femmes au cercueil !
Et pour sanctifier des vœux si téméraires,
Du tibre le matin les ondes salutaires
Effacent dans ton cœur les tâches de la nuit.
Mais réponds, c’est d’un rien que je veux être instruit :
Quel est ton sentiment sur le dieu du tonnerre ?
Parle, es-tu bien d’avis qu’il faut qu’on le préfère…. ?
— À qui donc ? — à Staïus ? tu ne réponds rien ? quoi ?
Douterais-tu lequel est de meilleure foi ?
Lequel de l’orphelin prendrait mieux la défense ?
Eh bien, ce qu’à ce dieu tu dis en confidence,
Va le dire à Staïus. Jupiter, dieu vengeur,
S’écriera tout d’abord ce lâche empoisonneur !
— Et Jupiter muet, sans s’invoquer lui-même,
Sans se prendre à témoin, écoute ton blasphème !
Peut-être, lorsqu’au lieu de ne frapper que toi,
Sa foudre éclate au loin, ton cœur est sans effroi.
Quelle funeste erreur ! quoi ! parce que tes restes,
Épouvantable objet des vengeances célestes,
À la voix d’Ergenna, dans des lieux abhorrés,
Par le sang d’un agneau ne sont pas consacrés,
Du puissant Jupiter fatiguant l’indulgence,
Tu crois pouvoir sans crainte insulter sa vengeance !
Par quels dons penses-tu corrompre ainsi les dieux ?
Par des gâteaux ! des fleurs ! des parfums précieux !
Il est d’autres erreurs. Vois-tu cette grand-mère
Qui, du ciel à grand cris conjurant la colère,

Redoute à tout moment quelque malheur nouveau ?
La vois-tu retirer son enfant du berceau,
Et du doigt du milieu, saintement attentive,
Lui frotter et la bouche et les yeux de salive ?
Oh ! sans doute elle sait par quels charmes puissans
On détourne l’effet des regards malfaisans !
Des deux mains doucement elle le frappe ensuite ;
Et déjà, dans l’espoir dont tout son cœur palpite,
Le frêle rejeton qu’elle tient en ses bras,
Le dispute en richesse aux Crassus, aux Pallas.
Puisse, dit-elle, un roi le souhaiter pour gendre !
Puissent mille beautés à son hymen prétendre !
Qu’il marche, et qu’à l’instant qu’il les aura touchés,
De roses sous ses pas les gazons soient jonchés !
Pour moi, je ne veux pas qu’une aveugle nourrice
Fatigue ainsi du ciel la bonté protectrice.
Non, vînt-elle, grands dieux ! en habits solennels,
Pour mon fils à genoux encenser vos autels,
N’écoutez point les vœux de sa bouche indiscrète.
Vous demandez au ciel une vigueur d’athlète,
Une mâle vieillesse : à la bonne heure ; mais
Ce luxe efféminé, ces festins, ces grands mets,
Quels que soient ici-bas vos nombreux sacrifices,
Permettront-ils aux dieux de vous être propices ?
Vous voulez augmenter votre bien, vos troupeaux,
Et les autels sont teints du sang de vos taureaux !
Mercure, dites-vous, visite mes étables ;
Donne-moi des brebis, des agneaux innombrables.
Eh ! le moyen d’en voir le nombre aller croissant,
Quand pour lui chaque jour vous en immolez cent !

Cet homme toutefois, à force de constance,
Croit avoir du destin vaincu la résistance.
Déjà, dit-il, je vois mes désirs accomplis,
Et mes bœufs engraissés et mes greniers remplis ;
Il le croit, jusqu’au jour où trompé, sans ressource,
À peine un dernier sou se désole en sa bourse.
Qu’un trésor tout-à-coup s’offre à vos yeux surpris ;
Qu’on vous montre une bourse, une coupe de prix,
Vous en suez ! le cœur vous bondit d’allégresse,
Et je vous vois verser des larmes de tendresse.
De-là sur les autels de nos dieux protecteurs,
L’or des vaincus porté par les triomphateurs ;
De ces dieux en effet la majesté sacrée,
N’a-t-elle pas bien droit à la barbe dorée,
Quand leur bonté, la nuit, par des soins complaisans,
Des songes les plus purs vient enivrer nos sens ?
L’or a banni le cuivre en honneur sous Saturne :
De la simple vestale il a remplacé l’urne :
Il a fait dédaigner et l’argile et le bois
Qui suffisaient jadis au second de nos rois.
Esprits vides du ciel et courbés vers la terre !
Pourquoi porter vos mœurs aux pieds du sanctuaire ?
Pourquoi, jugeant les dieux d’après vos sentimens,
Leur prêter de vos goûts les vains rafinnemens ?
C’est là, c’est cette erreur au genre humain fatale,
Qui court ravir si loin la perle orientale :
Qui mêle la canelle au fruit de l’olivier :
Qui cherche les grains d’or épars dans le gravier,
Et qui par le murex, dont la liqueur s’altère,
Fait prendre à nos toisons une teinte étrangère.

Ces plaisirs, cet éclat que le luxe produit,
Le coupable du moins quelquefois en jouit ;
Mais vous qui nous devez de solennels exemples,
Pontifes, répondez, que sert l’or dans vos temples ?
Moins encore, ô Vénus, que les simples joujoux
Que la vierge en tremblant vient mettre à tes genoux.
Que n’offrons-nous aux dieux des tributs moins vulgaires,
Des dons que Messala, l’opprobre de ses pères,
Ne leur saurait offrir avec tous ses trésors ?
Un cœur incorruptible, une âme sans remords ;
Une âme où la vertu satisfaite et tranquille,
Ainsi que dans un temple, ait fixé son asyle.
N’en doutons point : offert par un mortel pieux,
L’hommage le plus simple est agréable aux dieux.



SATIRE III.


CONTRE LA PARESSE DES JEUNES GENS.

Que vois-je ? encore au lit ! le soleil, de ses traits,
De votre appartement a percé les volets ;
L’ombre marque midi. Quel pilier de taverne,
À cette heure, en ronflant, cuve encor son falerne ?
Y pensez-vous ? déjà dans le fond des vallons
L’ardente canicule embrase les moissons ;
Et partout les troupeaux quittant le pâturage,
Sous les ormes touffus viennent chercher l’ombrage.
— Vraiment ! se pourrait-il ? Holà, quelqu’un, holà !
Vite donc. Juste ciel ! voyez si l’on viendra !
J’enrage ! Et des accents d’un coursier d’Arcadie
Vous croiriez, à ces mots, ouïr la mélodie.
Enfin il prend son livre ; enfin le parchemin,
La plume, le papier, il a tout sous la main ;
Mais bientôt il retombe au sein de la paresse.
Son encre est trop liquide, ou bien est trop épaisse,
Et le tube léger que font mouvoir ses doigts,
En verse à chaque mot deux gouttes à la fois.

— Ridicule écolier qui devez, avec l’âge,
Trop à plaindre déjà, l’être encor davantage !
Où donc en sommes-nous ? et que ne vous voit-on,
Comme le fils d’un roi, comme un tendre poupon,
De morceaux tout mâchés souffrir qu’on vous nourrisse,
Et d’un air dépité battant votre nourrice,
Au bruit de ses chansons refuser de dormir ?
— Mais de cette encre enfin on ne peut se servir.
— Vous croyez me tromper par une telle excuse !
Malheureux ! c’est vous seul qu’un vain prétexte abuse !
Hélas ! le temp s’écoule, et la honte vous suit.
D’un vase, au son qu’il rend, le défaut se trahit
Jeune encor, votre cœur n’est qu’une molle argile ;
C’est maintenant qu’il faut qu’un précepteur habile
Redouble, en vous formant, et de zèle et de soin.
Dans vos champs paternels, à l’abri du besoin,
D’un simple et pur cristal l’élégance rustique
Décore, dites-vous, votre table modique,
Et votre heureux foyer, pour honorer les dieux,
Conserve encor la coupe où buvaient vos aïeux.
À vos vœux en effet tout ici-bas conspire ;
Mais ces présents du sort devraient-ils vous suffire ?
Et faut-il, fier Toscan, enflé d’un nom fameux,
Rehausser le sourcil d’un air si dédaigneux,
Parce que sur son char, le censeur, dans la rue,
À titre d’allié, s’arrête et vous salue ?
Au peuple ces dehors, ces harnais fastueux !
Je vous connais à fond. N’êtes-vous pas honteux
D’imiter d’un Natta la débauche effrénée ?
Lui du moins en aveugle il suit sa destinée :

C’est un homme abruti, dans la fange plongé,
Qui ne sait ce qu’il perd. Malheureux naufragé,
Rien ne peut désormais le tirer de l’abîme.
Grands dieux ! si vous voulez faire pâlir le crime ;
Si vous voulez punir ces farouches tyrans
Qui, le cœur embrasé de poisons dévorans,
Dans les sombres accès de leur noire furie,
Sont prêts à déchirer le sein de la patrie,
Qu’à leurs yeux la vertu dévoilant ses attraits,
De l’avoir pu trahir ils sèchent de regrets !
Les sourds mugissemens du taureau de Sicile,
L’effroi de Damoclès, quand, d’horreur immobile,
Soudain il vit le fer qui menaçait son front,
Étaient moins douloureux que ce chagrin profond,
Que ces mots étouffés dans le sein d’un coupable :
Je me perds, je me perds…. secret épouvantable
Qu’à sa femme qui dort sur le même oreiller,
Seul, dans l’ombre des nuits, il n’ose révéler.
Jadis, il m’en souvient, élève peu docile,
Je savais à propos me frotter les yeux d’huile,
Quand je ne voulais pas, dans un style ampoulé,
Répéter de Caton le discours boursouflé ;
Discours dont toutefois mon père dans l’ivresse,
Tous ses amis présens, eût pleuré de tendresse.
J’avais, ou je croyais alors avoir raison,
Moi qui, pour toute étude et pour toute leçon,
Désirais qu’un ami, dirigeant mon enfance,
Du noble jeu de dés m’enseignât la science ;
M’apprît des divers coups les savans résultats ;
Ce que valait le Six, ce qu’on perdait sur As ;

Par quel art un noyau, lancé d’une main sûre,
D’une bouteille étroite atteignait l’embouchure ;
Et comment sous les coups qui le font circuler,
Un buis docile au fouet doit apprendre à rouler.
Mais toi, disciple ingrat de l’école stoïque ;
Toi nourri des leçons de ce sage portique
Où du Mède vaincu les combats sont tracés ;
Où plein d’un noble zèle et les cheveux rasés,
Le jeune homme, content de racines grossières,
À lire, à méditer, passe les nuits entières ;
Toi qui connais l’Y grec du vieillard de Samos,
Tu dors, et succombant sous le poids des pavots,
Ta bouche qui se fend de l’une à l’autre oreille,
Trahit à tous les yeux tes excès de la veille !
Quel est donc ton dessein ? quelle règle suis-tu ?
Vers un but assuré ton arc est-il tendu ?
Ou ne songeant à rien, comme un enfant qui joue,
Innocemment armé de pierres et de boue,
Te voit-on au hasard et par monts et par vaux,
Sans savoir où tu vas, poursuivre les corbeaux ?
Crois-moi, dans la santé, préviens la médecine.
Que sert, lorsqu’une fois le mal a pris racine,
D’aller à Cratérus offrir des monceaux d’or ?
Apprends, mortel fragile, il en est temps encor,
Apprends à te connaître, à voir en toutes choses,
L’étroit enchaînement des effets et des causes ;
Pourquoi l’homme ici-bas par les dieux fut placé ;
Ce qu’il est, et quel terme à ses vœux est fixé ;
Comment et de quel point franchissant la barrière,
Il doit ranger la borne et fournir sa carrière ;

Quelle richesse un homme a droit de désirer ;
Quel fruit de son argent il convient de tirer ;
Ce qu’il en faut offrir aux siens, à la patrie ;
À quel titre le ciel nous a donné la vie,
Quel poste il nous assigne, et quels sont nos destins.
Grave, dis-je, en ton cœur ces préceptes divins,
Et vois, sans envier un gain si magnifique,
Chez l’heureux avocat du Marse et de l’Hernique,
Ces mets accumulés, moisis dans son buffet,
Riches provisions, noble prix du bienfait,
Lorsque dans le barreau son utile éloquence
D’un grossier campagnard a sauvé l’innocence.
Ici le chef brutal de quelque légion,
Repoussant ma doctrine avec dérision,
Oh ! de tous vos savans, pour moi, je me défie
Tenez, j’ai bien assez de ma philosophie ;
Ainsi, gardez pour vous, car nous n’en voulons pas,
Celle de vos Solons, de vos Arcésilas,
Gens tristes, malheureux, d’humeur atrabilaire,
Qui, la lèvre en avant, les yeux fixés à terre,
Dans le sombre chagrin dont leur cœur se nourrit,
Dévorent en silence et rongent leur dépit.
Voyez-les enfoncés, absorbés en eux-mêmes,
Se creuser le cerveau, se forger des systèmes,
Se tuer à peser quelque sophisme ancien ;
Rien n’est créé de rien, rien ne retourne à rien.
Voilà donc, s’écriera ce docte personnage,
Si nous vous en croyons, ce qu’on nomme être sage !
Ce qui vous fait pâlir, supprimer vos repas !
Il dit, et vous verriez un peuple de soldats

Soudain applaudissant à cette aigre satire,
D’un air lourd et stupide, éclater d’un gros rire.
— J’éprouve je ne sais quel battement de cœur,
Dit à son Esculape, au fort de la douleur,
Ce malade oppressé qui, d’une bouche aride,
Exhale en gémissant une haleine fétide :
Regardez-moi de grâce, et tâtez-moi le pouls.
— Prenez quelque repos et demeurez chez vous,
Répond le médecin ; mais du malade à peine
Le sang, après trois nuits, s’est calmé dans sa veine,
Qu’il envoie emprunter chez son riche voisin
D’un Surrente qu’il boit avant d’aller au bain.
— Mon cher, vous pâlissez. — Point du tout — Mais encore !
— Ce n’est rien. — Votre teint change, se décolore,
Prenez garde. — Eh ! mon dieu, vous pâlissez aussi :
Tenez, ne venez point trancher de l’oncle ici :
Le mien est enterré, vous pourriez bien le suivre.
— Il suffit. L’insensé continue, il s’enivre,
Et sans précaution, d’aliments surchargé,
La peau déjà blanchâtre, au bain il s’est plongé.
L’hydropisie augmente. Une vapeur soufrée
S’échappe avec effort de sa gorge altérée.
Il frissonne, il pâlit : le mal éclate enfin :
Le vase de vin chaud lui tombe de la main :
On découvre ses dents que fait craquer la fièvre,
Et l’aliment échappe à sa tremblante lèvre :
C’en est fait : le gourmand touche à son jour fatal :
La trompette funèbre a donné le signal :
Les cierges sont tout prêts, et, les pieds à la porte,
Sur son lit de parade, il attend qu’on l’emporte :

Il part. Ses gens la veille affranchis pour son deuil,
Le bonnet sur la tête, escortent son cercueil.
— Déplorable fauteur d’une triste doctrine,
Tâtez mon pouls ; mettez le doigt sur ma poitrine ;
Touchez mes pieds, mes mains ; ai-je trop chaud ? trop froid ?
Qu’en dites-vous ? parlez. — Vous vous portez bien, soit ;
Mais qu’une bourse d’or à vos yeux se présente ;
Que de votre voisin la compagne agaçante
Vienne d’un air riant à passer près de vous ;
Parlez à votre tour, comment bat votre pouls ?
On vous sert à souper sur un bassin de terre,
Un légume grossier ; voyons, qu’allez-vous faire ?
J’entends : dans votre bouche un ulcère caché
Par un mets si commun pourrait être écorché.
Allons, votre santé, vous dis-je, périclite ;
Tantôt vous pâlissez d’une frayeur subite ;
Tantôt, comme embrasé d’un feu séditieux,
La colère, la rage étincelle en vos yeux.
À vos œuvres enfin, à tout votre langage,
On reconnaît si peu les traits d’un homme sage,
Qu’Oreste vous laissant sa place entre les fous,
Lui-même se croirait moins malade que vous.


SATIRE IV

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CONTRE LES JEUNES GENS QUI S’INGÈRENT DANS
LE GOUVERNEMENT DE L’ÉTAT

Quoi ! du grand Périclès téméraire pupille,
Vous oseriez prétendre à gouverner la ville,
Dit ce sage vieillard qu’un injuste poison
Chez les Athéniens fit périr en prison ?
Où sont vos droits ? Chez vous, selon toute apparence,
Le temps avant la barbe amena la prudence ;
Vous sauriez et parler et vous taire à propos ;
Et si, de la discorde agitant les flambeaux,
Tout-à-coup un vil peuple allait troubler Athène,
Habile à modérer les transports de sa haine,
Votre main étendue avec autorité,
Imposerait silence à ce peuple ameuté.
Citoyens, diriez-vous, ce projet n’est pas sage,
Ceci convient ; cela conviendrait davantage ;
La justice, en un mot, pour peser les humains,
Remettrait sans danger sa balance en vos mains ;
Vous reconnaîtriez la limite insensible
Où le faux touche au vrai par un point invisible ;

Et vous pourriez enfin, sans erreur, sans appel,
Marquer du noir Thêta le nom d’un criminel.
Soyons plus vrais : le soin d’une parure vaine,
Voilà votre talent. Quelle erreur vous entraîne ?
Ah ! pour nous gouverner, attendez l’âge mûr,
Et prenez mille fois de l’ellébore pur,
Plutôt que de venir, sous un brillant plumage,
Du peuple, avant le temps, rechercher le suffrage.
Que doit-on, selon vous, désirer ici-bas ?
— Une table splendide et des mets délicats,
Et les rares odeurs dont, avec indolence,
Se parfume au soleil une heureuse opulence.
— Attendez. La Baucis qui s’approche de nous,
Sur ce point, j’en réponds, va parler comme vous.
Triomphez maintenant d’une vaine chimère ;
Venez nous répéter : Dinomaque est mon père ;
Je suis beau. Ces deux points, il faut vous les passer ;
Mais, pour le sens commun, pour le don de penser,
Valez-vous cette vieille en haillons, au teint have,
Qui surfait sa denrée à ce vaurien d’esclave ?
Hélas ! que l’on voit peu de gens avec candeur
Chercher à pénétrer dans le fond de leur cœur !
Et que, prompts à juger la conduite des autres,
Nous voyons leur défauts beaucoup mieux que les nôtres !
— Quelqu’un de vous ici connaîtrait-il Bassus ?
Qui ? Bassus, direz-vous ? ce richard, ce Crésus
Qui dans les champs Sabins s’est acquis un domaine
Qu’un milan dans un jour traverserait à peine !
Qui ne le connaît pas, cet avare odieux,
Ennemi de lui-même et détesté des dieux,

Qui, dans les compitum, aux fêtes des semailles,
Quand ses jougs renversés sont pendus aux murailles,
Gémit d’être forcé d’entamer son vin vieux,
Et ne dit qu’en pleurant : amis, soyons joyeux ?
Le ladre ! il faudrait voir avec quelles délices
Il mord dans un ognon que, pour toutes épices,
Sans même l’éplucher, il saupoudra de sel !
Il faudrait voir ses gens, dans ce jour solennel,
Trépigner à l’aspect d’une grosse bouillie,
Tandis que, sans dégoût, il boit jusqu’à la lie,
D’un vin qui, moisissant au fond de ses tonneaux,
Tourne à l’aigre et se tire en bleuâtres lambeaux !
— Mais vous, censeur chagrin, qui blâmez tout le monde,
Quand de parfums exquis le baigneur vous inonde,
Et qu’ensuite on vous voit vous étendre au soleil,
Êtes-vous à l’abri de quelque trait pareil ?
Ne redoutez-vous pas qu’instruit de votre vice,
Un voisin, vous poussant le coude avec malice,
À cet aigre discours qui retombe sur vous,
N’attaque aussi vos mœurs et vos infâmes goûts ;
Vous, mortel dépravé dont la débauche impure
Par tant d’affreux excès outrage la nature ?
On blâme, on est blâmé : voilà l’homme ici-bas ;
Voilà pourquoi vos mœurs ne m’en imposent pas.
Vous portez au flanc gauche une large blessure
Que vous nous cachez mal sous cette riche armure ;
Je la vois à travers votre baudrier d’or.
Cherchez, par vos discours, à nous séduire encor ;
Aveuglez-vous, trompez vos nerfs, s’il est possible.
— Mais lorsqu’à tous les yeux mon mérite est visible,

Seul je n’y croirai pas ! — Eh ! mortel corrompu,
Si l’on vous voit pâlir à l’aspect d’un écu ;
Si rien ne met de frein à votre ardeur lubrique ;
Si, le fouet à la main, dans la place publique,
Vous courez sans pudeur insulter les passans,
Vainement vos flatteurs vous enivrent d’encens.
Rejetez, rejetez de frivoles hommages ;
Que ce vil courtisan remporte ses suffrages ;
Habitez en vous-même, et, de honte accablé,
Rougissez de vous voir si pauvrement meublé.




SATIRE V.

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À CORNUTUS, SON MAITRE.

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DE LA VRAIE LIBERTÉ.


Tout chantre, à son début, c’est une de nos lois,
D’abord doit demander cent bouches et cent voix,
Soit que sur le théâtre, en style pathétique,
Il expose à nos yeux une action tragique ;
Soit qu’il peigne en grands vers le Parthe renversé,
Arrachant de son sein le trait qui l’a percé.
Mais à quoi tend ce but ? et de quelle merveille
Voulez-vous par cent voix étonner notre oreille ?
Laissez à ces auteurs que tourmente Apollon,
Les sublimes brouillards des sommets d’Hélicon ;
Laissez-les du festin d’Atrée et de Thyeste,
Aux yeux du spectateur, faire l’apprêt funeste.
Qu’ils servent tous les jours ce souper à Glycon.
Pour vous, avec plus d’art, ménageant votre ton,
Vous ne vous piquez point, quelqu’ordre qui vous presse,
D’imiter ces soufflets qu’Éole enfle sans cesse.

Vous n’êtes point de ceux dont les rauques accens
Laissent à peine ouïr des mots vides de sens ;
Et jamais on n’a vu, d’un amas d’air gonflée,
Votre bouche enfanter une sentence enflée.
Simple dans votre style, et d’un goût délicat,
Des grands mots avec soin vous évitez l’éclat,
Habile également, soit qu’un tableau sublime
Sous vos mâles couleurs fasse pâlir le crime,
Soit que des traits légers d’un crayon grâcieux,
Vous nous mettiez sans fiel nos défauts sous les yeux ;
Courage : gardez-vous d’envier à Mycènes
Les festins de ses rois et ces horribles scènes
De membres mutilés et de chairs en lambeaux.
Un repas plébéien sied mieux à vos pinceaux.
— Non, non, je ne viens point, esclave de l’usage,
Enfler de riens pompeux une emphatique page ;
Je viens, par Apollon guidé dans mon projet,
Sans détour un instant vous parler en secret ;
Je viens m’ouvrir à vous. Puissiez-vous, ô mon maître,
Ô mon cher Cornutus, puissiez-vous reconnaître
Combien de nos deux cœurs le lien est étroit !
Combien il est sacré ! Venez, vous dont le doigt
Distingue, en le frappant, si le vase est solide ;
Vous que n’abuse point une langue perfide,
Venez, sondez mon âme. Ô que n’ai-je cent voix
Pour publier partout et combien je vous dois,
Et combien je vous aime ! amitié pure et tendre
Qu’une voix seule en vain s’efforcerait de rendre !
À peine de la pourpre et de la bulle d’or
Gardiennes des vertus d’un âge tendre encor,

J’avais porté l’offrande à nos dieux domestiques ;
À peine je pouvais, dans les places publiques,
Escorté d’un essaim de jeunes complaisans,
D’un œil moins retenu mesurer les passans,
Âge aveugle où sans frein et sans expérience,
L’homme, entre deux sentiers, se consulte et balance,
Lorsqu’avec amitié reçu dans votre sein,
De vivre sous vos lois je conçus le dessein.
Bientôt par votre organe instruisant ma jeunesse,
Du maître de Platon l’indulgente sagesse
Redressa mes erreurs, mes penchans vicieux ;
Fit luire la raison à mes débiles yeux ;
Et mon cœur trop long-temps à la vertu rebelle
Prit enfin sous vos doigts une forme nouvelle.
Souvent, je m’en souviens, de mes rapides jours,
Le plaisir près de vous précipita le cours ;
Nos études s’ouvraient, cessaient à la même heure ;
Et le soir, à souper, dans la même demeure,
Un modeste banquet suspendant nos travaux,
Nous faisait du sommeil oublier le repos.
Des dieux, n’en doutons point, la puissance secrète
Attacha notre sort à la même planète ;
Et soit que Jupiter, en se levant sur nous,
Du sinistre Saturne ait vaincu le courroux :
Soit qu’à l’instant heureux qui vit notre naissance,
L’immuable destin ait tenu la balance ;
Ou que l’heure propice aux amours fortunés
Nous ait, sous les gémeaux, l’un à l’autre enchaînés,
D’un astre, quel qu’il soit, la bénigne influence
Semble avoir à vos jours soumis mon existence.

Autant d’hommes, autant de penchans ici-bas.
Ce qui plaît à Pollux, Castor ne l’aime pas ;
L’un, aux lieux où Phœbus fait, en sortant de l’onde,
Sentir les premiers feux de sa chaleur féconde,
Ira, contre le poivre et le pâle cumin,
Échanger les produits du commerce romain ;
L’autre, gonflé de mets et noyé dans l’ivresse,
Dort et s’engraisse au sein d’une lâche mollesse ;
Celui-ci met sa gloire à vaincre au champ de Mars ;
Celui-là court du jeu les funestes hasards.
Cet autre, à plein torrent dans les plaisirs se plonge ;
Voyez-le, ce dernier, quand la goutte le ronge,
Quand tel qu’un vieux rameau qui périt dans nos bois,
La douleur lui roidit, lui dessèche les doigts,
Comme il se plaint des maux dont Vénus est suivie !
Comme il pleure sa honte et déteste la vie !
Vous, mon cher Cornutus, à l’étude appliqué,
De vos livres sans cesse on vous trouve occupé ;
Vous aimez la jeunesse, et votre voix prudente
Fait germer dans son cœur les dogmes de Cléanthe.
Jeunes gens, hommes mûrs, c’est-là, pour vos vieux jours,
Qu’il faut chercher un guide et puiser des secours.
— C’en est fait ; je me rends. Dès demain je suis sage.
— Dès demain ! pourquoi pas dès aujourd’hui ? — J’enrage.
Un jour à votre compte, est-ce un délai si long ?
— Mon dieu ! bientôt un jour en amène un second :
De délais en délais arrive la vieillesse,
Et ce demain si prompt fuit et tarde sans cesse.
De la seconde roue à celle de devant,
L’espace est bien petit ; mais en vain se suivant

L’une roule après l’autre et prend la même ornière ;
La seconde jamais n’atteindra la première.
La liberté, telle est la source du bonheur ;
Non, cette liberté que donne le préteur,
Et qui fait qu’un Dama, dans la tribu Véline,
A droit à son boisseau de mauvaise farine.
Ô peuple fou, chez qui d’un lourdaud, d’un vaurien,
Avec une baguette on fait un citoyen !
Vous connaissez Dama, ce palfrenier stupide,
Ce fripon, ce chassieux qui, pour un gain sordide,
Surfaisant à son maître et la paille et le foin,
A toujours dans la bouche un mensonge au besoin ;
Qu’il reçoive un soufflet, ce n’est plus le même homme.
À présent, songez-y, c’est Marcus qu’il se nomme.
Peste, Marcus Dama vous répond de votre or,
Et sous un tel garant vous balancez encor !
Il juge et vous craignez de perdre votre cause !
Marcus Damas l’a dit : osez nier la chose.
Allons, Marcus, venez, signez ce testament
— Et mais la liberté, c’est cela justement,
Répond Dama ; c’est-là ce qu’un soufflet nous donne ;
Car enfin, puisqu’en forme il faut que l’on raisonne,
Quand on a droit de faire en tout sa volonté,
On est libre ; or ce droit ne m’est pas contesté.
Donc… ― Mal, fort mal conclu, va répliquer sur l’heure
Quelque subtil Zenon : j’accorde la majeure ;
Mais la mineure est fausse, il faut la retrancher.
— La retrancher ! pourquoi ? Qui pourrait m’empêcher,
Pourvu, Masurius, que j’observe ton code,
De suivre mon caprice et de vivre à ma mode ?

― Qui ? je vous le dirai ; mais soyez de sang froid,
Et, quand sur votre erreur je vais mettre le doigt,
Ne venez point, fronçant le sourcil de colère,
Braver insolemment la voix qui vous éclaire.
Eh bien non, le préteur n’eut jamais le pouvoir
D’enseigner à des fous les règles du devoir,
L’art d’employer un temps dont il faut être avare.
Un rustaud apprendrait à pincer la guitare ;
Un sot à bien agir ne se façonne pas :
Le bon sens y répugne ; et la raison tout bas
Nous donne incessamment ce conseil salutaire :
Ce que tu ferais mal, abstiens-toi de le faire :
Abstiens-toi d’un métier que tu ne connais point.
La nature et les lois sont d’accord sur ce point.
Je vois un imprudent mêler de l’ellébore :
Quelle dose en faut-il ? Notre docteur l’ignore.
A-t-il droit de trancher ainsi du médecin ?
Qu’un habitant guêtré de quelque bourg voisin,
Qui jamais de Vénus n’a distingué l’étoile,
Le gouvernail en main, ose mettre à la voile ;
De la mer aussitôt tous les dieux en fureur
S’écrieront qu’il n’est plus ni honte, ni pudeur.
L’art vous a-t-il appris à suivre d’un pas ferme,
Le sentier épineux dont la mort est le terme ?
À voir la vérité d’un coup d’œil prompt et sûr ?
À distinguer au son le clinquant de l’or pur ?
Vous a-t-on fait connaître à des marques certaines,
Et le bien et le mal des actions humaines ?
Vous voit-on au devoir, à l’équité soumis,
Modeste dans vos vœux, doux envers vos amis ?

Le vain éclat de l’or n’a-t-il rien qui vous touche,
Qui vous fasse venir la salive à la bouche ?
Savez-vous à propos donner ou refuser ?
Pourriez-vous, sans daigner seulement vous baisser,
Dans la rue, en passant, voir un écu par terre ?
Parlez : si vous avez ce noble caractère,
Vous êtes libre et sage, et ce titre flatteur,
Je vous le donne, au nom des dieux et du préteur.
Mais si, mortel pervers et semblable à tant d’autres,
Vous n’avez point des mœurs plus pures que les nôtres ;
Si vous ne changez pas, et qu’on voie avec art
Votre air simple cacher l’astuce d’un renard ;
Je me dédis : allons, rentrez dans votre chaîne ;
Suivez derrière moi la laisse qui vous traîne ;
La raison vous reprend ses titres glorieux,
Et votre moindre geste est un crime à ses yeux :
Oui, remuez le doigt, et vous êtes coupable.
D’une bonne action un sot est incapable.
En vain sur les autels il fait fumer l’encens :
Rien ne lui peut donner une once de bon sens.
Un sot et le bon sens sont des choses contraires.
À quoi bon essayer des cadences légères,
Et vouloir, lourd manant, dans vos grossiers ébats,
Du danseur Bathyllus contrefaire les pas ?
— Je suis libre. — Vous libre ! eh ! mortel misérable,
Vous de maîtres sans nombre esclave déplorable !
N’est-il donc ici-bas d’autres fers en effet,
Que ceux du malheureux qu’affranchit un soufflet ?
Enfant, que tout soit prêt pour le bain de ton maître ;
Dispose les frottoirs. Quoi ! tu ne cours pas, traître !

À ce discours brutal, à ces cris de fureur,
Vous n’êtes point troublé ; mais, si dans votre cœur
Cent vices en tyrans viennent loger ensemble,
Êtes-vous plus heureux que cet enfant qui tremble,
Qui frémit en portant les frottoirs de Crispin ?
Dans les bras du repos vous dormez le matin.
— Debout, dit l’avarice, allons, debout, te dis-je.
— Il n’est pas temps encor. — Lève-loi, je l’exige.
— Je ne puis. — Lève-toi. — Mais pourquoi faire enfin ?
— Pourquoi ? l’ignores-tu ? Pour traverser l’Euxin ;
Pour aller, au-delà de cette mer lointaine,
Chercher l’encens, le poivre et le chanvre et l’ébène.
Cours donc, et prévenant le retour des chameaux,
Enlève le premier leurs plus riches fardeaux ;
Trafique, achète, vends, sois fripon, sois corsaire.
— Jupiter me verrait, et je crains sa colère.
— Pauvre sot ! si tu crains la colère des dieux,
Si tu veux à tout prix vivre en paix avec eux,
Par tes vaines terreurs réduit à la misère,
Résous-toi pour toujours à faire maigre chère.
Mais non : tout se dispose, et je vous vois à bord.
Mille esclaves chargés s’empressent dans le port ;
Vos effets sous leurs mains s’entassent, s’amoncellent ;
Les matelots sont prêts ; les zéphirs vous appellent ;
Rien ne met plus d’obstacle à votre prompt départ ;
Mais, dans le même instant, vous tirant à l’écart,
J’entends la volupté qui, d’une voix plus douce,
Malheureux ! quelle est donc cette ardeur qui te pousse ?
Quel est ce feu brûlant dont à peine, en ton cœur,
Une urne de ciguë éteindrait la chaleur ?

Quoi ! comme un matelot affrontant les orages,
On te verra coucher sur des tas de cordages,
Souper sur le tillac, et boire d’un vin plat
Qui d’une odeur de poix révolte l’odorat !
D’où peut naître en ton sein un projet si funeste ?
Es-tu las d’exercer une usure modeste ?
Veux-tu passer la borne, et forcer ton argent,
Par d’avides sueurs, à rendre cent pour cent ?
Ah ! repousse bien loin cette cruelle envie.
Ne cherchons, ne cueillons que les fleurs de la vie ;
Un seul bien est à nous, c’est le moment présent ;
Sachons, frêles mortels, le saisir en passant ;
Jouissons aujourd’hui : demain, cendre légère,
Nous ne serons qu’un songe, une ombre imaginaire.
La mort vient ; le temps fuit ; il nous entraîne tous.
Le moment où je parle est déjà loin de nous.
De ces deux hameçons par quel art vous défendre ?
Tour à tour l’un et l’autre il faudra bien les prendre.
Et ne nous dites pas, lorsqu’avec fermeté
Vous aurez à l’amorce une fois résisté :
Je suis libre ; il n’est plus d’entrave qui me gêne.
Ce dogue avec effort lutte contre sa chaîne,
Il la rompt ; mais long-temps après qu’il s’est enfui,
Il l’emporte et la traîne encor derrière lui.
— Davus, n’en doute pas, c’est un dessein bien ferme :
À mes maux cette fois je prétends mettre un terme.
Ainsi Chérestratus, de dépit frémissant,
S’exprime en se rongeant les ongles jusqu’au sang.
Quoi ! prodiguant le bien qui m’échut en partage,
J’irais de mes parens dissiper l’héritage !

J’irais, sacrifiant mon honneur, ma raison,
D’une Chrysis la nuit assiéger la maison !
Chanter sous sa fenêtre, et, dans ma folle ivresse,
Arroser de parfums le seuil de ma maîtresse !
― Courage, et persistant dans un projet si beau,
Au ciel qui vous délivre immolez un agneau.
— Mais cependant, Davus, si mon cœur s’y décide,
Crois-tu que mon départ afflige la perfide ?
— Ce n’était donc qu’un jeu ! mon pauvre maître, hélas !
Combien de fois encor, retombé dans ses lacs,
Vous verrai-je essuyer outrage sur outrage ?
Cessez vos cris, cessez de vouloir davantage
Rompre les fils étroits d’un funeste lien.
Vous voilà transporté d’un grand dépit. Eh bien !
Qu’elle daigne parler : entends-tu sa prière ?
C’est elle, tu le vois, qui revient la première,
Qui sous ses douces lois m’invite à retourner ;
Davus, sans être ingrat, puis-je l’abandonner ?
— Oui, vous éviteriez, vous fuiriez l’infidèle,
Si vraiment votre cœur se fût affranchi d’elle.
L’homme que nous cherchons, le voilà : c’est celui
Qu’on voit dans ses desseins toujours maître de lui.
Ce don ne dépend point d’un usage futile,
Ni des mots que prononce un licteur imbécille.
Et cet ambitieux qui, briguant les emplois,
Du peuple en habits blancs court acheter les voix,
Le croyez-vous exempt de toute servitude ?
Flatte, lui dit l’orgueil, flatte la multitude ;
Et que des jeux floraux donnés à tes dépens,
Les vieillards au soleil s’entretiennent long-temps.

Quelle gloire ! mais vous, homme faible et crédule,
Vous subissez encore un joug plus ridicule ;
C’est la fête d’Hérode, et lorsque de ce jour
De solennels apprêts annoncent le retour ;
Lorsque de toutes parts la ville illuminée
Voit de feux et de fleurs chaque fenêtre ornée ;
Que la vapeur s’élève en un nuage obscur ;
Que dans les flacons blancs déjà coule un vin pur ;
Et que, sur un plat rouge, aux yeux de l’assemblée,
D’un énorme turbot la queue est étalée,
Vous remuez la lèvre, et, frappé de stupeur,
Du peuple circoncis le sabbat vous fait peur.
Tantôt un spectre noir glace votre courage ;
Tantôt d’un œuf cassé vous craignez le présage ;
Ou, le sistre à la main, avec des yeux hagards,
La prêtresse d’Isis, s’offrant à vos regards,
Vous tremblez que soudain quelque pouvoir magique,
Vengeur des immortels, ne vous rende hydropique,
Si vous n’avez trois fois, ainsi qu’il est prescrit,
Mordu dans un ognon, en quittant votre lit.
Ces discours, dans un camp n’allons pas les redire,
Car, à cette doctrine éclatant d’un gros rire,
Le lourd Vulfénius, en nous traitant de fous,
S’écriera que cent grecs ne valent pas cent sous.



SATIRE VI.



À CÆSIUS BASSUS.

CONTRE LES AVARES.


Au pays des Sabins, tranquille casanier,
Assis, mon cher Bassus, près d’un ample foyer,
Sous un archet fidèle aux accens de nos pères,
Vas-tu reprendre enfin tes cadences austères ?
Toi, poète divin dont la voix, tour à tour,
Sut chanter les héros, la sagesse et l’amour ;
Toi qui, de l’univers célébrant l’origine,
Prêtas des sons si fiers à la lyre latine.
Pour moi, dans ma patrie et non loin de la mer,
Sous un climat plus doux, je viens passer l’hiver,
Au pied de ces rochers qui s’élevant sur l’onde,
Y forment le contour d’une enceinte profonde.
Romains, c’est à Luna qu’on brave les soucis,
S’écriait Ennius, quand, d’un sang plus rassis,

Du vieillard de Samos abjurant la chimère,
Il cessait de rêver qu’il fût Quintus Homère.
Oui, c’est là qu’en effet coulant en paix mes jours,
D’un vulgaire ignorant je brave les discours ;
C’est là que de l’Auster défiant la furie,
Je vois mes bœufs sans crainte errer dans la prairie ;
Que, libre de remords, de soins ambitieux,
Je vois, sans en sécher d’un dépit envieux,
Mon voisin dans son champ amonceler les gerbes.
Quoi ! parce qu’un Davus, paré de noms superbes,
Est monté de la fange aux emplois les plus hauts,
Je m’en affligerai, j’en perdrai le repos !
J’irai, maigre vieillard, chancelant avant l’âge,
Me nourrir de pain bis par esprit de ménage,
Et visiter cent fois, le nez sur le cachet,
Un reste de flacon aigri dans mon buffet !
Non, jamais. Qu’ici-bas chacun ait son système,
Soit : souvent deux jumeaux ne pensent pas de même.
L’un, d’un peu de saumure achetée en détail,
Arrosant de ses mains une salade d’ail,
D’un poivre qu’il disperse en légère rosée,
Aux bons jours seulement y jette une pincée ;
L’autre, à grands coups de dents, magnanime héritier,
Expédie en un jour son patrimoine entier.
Pour moi, de tout le bien qui m’échut en partage,
Tant que j’existerai, je prétends faire usage ;
Mais je ne prétends point, prodiguant les morceaux,
Ne nourrir pour cela mes gens que de perdreaux,
Ni me faire un mérite, aux yeux de mes convives,
De parler en gourmand de turbots et de grives.

Faites moudre vos blés ; consommez votre grain ;
Vous en avez le droit. Que craignez-vous ? demain
Cérès va vous donner une moisson nouvelle.
Mais aux bords des Bruttiens un ami vous appelle,
Dites-vous ; il demande, il lui faut des secours ;
Sa barque a fait naufrage ; et, pour sauver ses jours,
À peine s’accrochant aux rochers du rivage,
Près des dieux de sa poupe, il languit sur la plage.
Sa fortune, ses vœux, tout s’est évanoui ;
Et son fragile esquif emporté loin de lui,
Sans cordes et sans mâts, sur la plaine profonde,
Au-devant des plongeons s’éloigne au gré de l’onde.
— Eh bien ! de votre cœur suivez le doux penchant ;
Courez, et, s’il le faut, entamez votre champ,
Plutôt que de laisser partout de son naufrage
Votre ami colporter la déplorable image.
— Que j’entame mon champ ! mais, s’il ne reste entier,
Que va dire à ma mort mon avide héritier ?
Négligeant les honneurs que j’ai droit d’en attendre,
Dans une urne inodore il jetera ma cendre,
Du repas funéraire épargnera les frais,
Et, loin de rassembler les parfums les plus frais,
N’embaumera mon corps, par un calcul sordide,
Que de fade cinname ou de casse insipide.
Quoi ! vous avez toujours prospéré jusqu’ici,
Et vos biens, dira-t-il, sont écornés ainsi !
Et puis n’entends-je pas Bestius en colère :
Les voilà donc les mœurs de ce peuple sévère,
De ce peuple autrefois si simple, si grossier,
Depuis qu’avec le poivre et le fruit du dattier,

Je ne sais quels docteurs, aux bords de l’Italie,
Nous ont de leur sagesse apporté la folie !
Nos derniers affranchis, nos faucheurs maintenant
Savent gâter leurs mets en les assaisonnant.
— Ainsi donc d’un neveu l’injuste et vaine plainte,
Au-delà du tombeau vous cause quelque crainte !
Ô vous, mon héritier, un instant en secret,
Qui que vous puissiez être, écoutez, s’il vous plait.
Vous savez la nouvelle ? On parle d’une lettre
Que couronne un laurier, et qu’on vient de remettre
Au Sénat. Les Germains ont fui devant César.
Déjà pour le triomphe on attèle le char :
Déjà des saints autels où chacun court se rendre,
Du dernier sacrifice on enlève la cendre.
Césonie elle-même, aux portes du dieu Mars,
Des peuples subjugués a suspendu les dards.
La pourpre des tyrans, les débris de leurs armes,
Des énormes gaulois les images en larmes,
Rien ne manque à l’éclat de ce jour glorieux ;
Et moi, pour rendre grâce à la faveur des dieux,
Pour fêter dignement les exploits du grand homme
Dont la victoire ajoute aux triomphes de Rome,
Je présente au combat deux cent gladiateurs.
Qui désapprouvera de si justes honneurs ?
Serait-ce vous ? Osez. Malheur au téméraire
Qui, s’il me blâme, au moins ne saura pas se taire !
Je distribue ensuite et de l’huile et du pain :
Est-ce mal fait ? Voyons, expliquons-nous enfin.
— Puisque sans rien cacher il faut qu’on vous réponde,
Votre terre à mon gré n’est pas assez féconde……

— Je vous entends. Eh bien, comme de mes parens,
Oncles, tantes, neveux, cousins de tous les rangs,
Nul n’a laissé d’enfans, je me rends à Boville,
Et là, pour héritier, au lieu d’un, j’en ai mille ;
J’adopte Manius. — Ah ! cet homme de rien !
— Pourquoi non ? S’il fallait, moi, fier patricien,
Vous nommant mes aïeux remonter au cinquième,
À vous le dire net, j’hésiterais moi-même ;
Pourtant je le dirais ; mais encore un degré,
Je ne trouverais plus qu’un mortel ignoré,
Qu’un homme de néant. Manius, à ce compte,
Peut être mon parent, et je n’en ai pas honte.
Toutefois j’y consens, soyez mon héritier ;
Mais mon bien, moi vivant, m’appartient tout entier.
Et pourquoi cette ardeur de vous mettre en ma place ?
Ne devriez-vous pas plutôt me rendre grâce,
À moi qui, devant vous, au milieu du chemin,
M’offre, comme Mercure, une bourse à la main ?
De ma succession faut-il que je dispose ?
En voulez-vous ? Parlez. — Il manque quelque chose
Au total. — J’en ai pris quelque chose pour moi ;
Mais le reste est à vous ; je vous le donne ; quoi !
Du legs dont Tadius récompensa mon zèle,
Vous faudrait-il encor rendre un compte fidèle ?
Ah ! de grâce, laissez des reproches pareils :
Cessez de m’adresser d’inutiles conseils ;
De me dire : épargnez, placez vos fonds sur gage,
Vivez des intérêts. — Enfin, cet héritage,
Combien en reste-t-il ? — Ce qu’il en reste ! eh bien ?
À mon souper, ce soir, enfant, n’épargne rien ;

Verse l’huile à grands flots. Quoi ! vieillard triste et maigre,
N’arrosant mon poisson que d’un mauvais vinaigre,
Plus même qu’à la vie à mon or attaché,
Je vivrais, aux bons jours, de jambon desséché !
Et pourquoi ? pour qu’un jour riant, faisant grand’chère,
Un héritier plus gras qu’un prêtre victimaire,
D’une patricienne achetant les appas,
De mollesse hébété s’endormît dans ses bras !
Dieu m’en garde. Pour vous, si telle est votre envie,
À la fureur du gain immolez votre vie,
Votre honneur ; parcourez et la terre et les flots ;
Vendez le sang humain ; doublez vos capitaux.
— Je l’ai fait : j’ai triplé, décuplé ma richesse.
À cet ardent désir d’accumuler sans cesse
Mets un terme, Chrysippe, et je trouve comment
On pourrait terminer ton fameux argument.