Satyricon (Heguin)/Encolpe

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Traduction par Charles Héguin de Guerle .
Garnier frères (pp. 1-41).


CHAPITRE I.

Il y a bien longtemps que je vous promets le récit de mes aventures ; je veux tenir aujourd’hui ma parole. Puisque nous voici réunis, moins pour nous livrer à des dissertations savantes, que pour ranimer par des contes plaisants la gaieté de nos entretiens, profitons, mes amis, de l’heureuse occasion qui nous rassemble. Fabricius Véjento vient de vous entretenir, en homme d’esprit, des impostures sacerdotales. Il vous a peint les prêtres préparant à loisir leurs fureurs prophétiques, ou commentant avec impudence des mystères qu’ils ne comprennent point. Mais[1] est-elle moins plaisante, la manie des déclamateurs ? Entendez-les s’écrier : — Ces blessures honorables, c’est pour la liberté que je les ai reçues ! Cet œil qui me manque, c’est pour vous que je l’ai perdu ! Qui me donnera un guide pour me conduire vers mes enfants ? mes genoux cicatrisés[2] fléchissent sous le poids de mon corps ! — Tant d’emphase serait supportable, si elle ouvrait à leurs élèves la route de l’éloquence ; mais cette enflure de style, ce jargon sentencieux, à quoi servent-ils ? Les jeunes gens, lorsqu’ils débutent au barreau, se croient transportés dans un nouveau monde. Ce qui fait de nos écoliers autant de maîtres sots, c’est que tout ce qu’ils voient et entendent dans les écoles ne leur offre aucune image de la société. Sans cesse on y rebat leurs oreilles de pirates en embuscade sur le rivage et préparant des chaînes à leurs captifs ; de tyrans dont les barbares arrêts condamnent des fils à décapiter leurs propres pères ; d’oracles dévouant à la mort trois jeunes vierges, et quelquefois plus, pour le salut des villes dépeuplées par la peste. C’est un déluge de périodes mielleuses agréablement arrondies : actions et discours, tout est saupoudré de sésame et de pavot.


CHAPITRE II.

Nourri de pareilles fadaises, comment leur goût pourrait-il se former ? un cuistre sent toujours sa cuisine[1]. Ne vous en déplaise, Ô rhéteurs, c’est de vous que date la chute de l’éloquence. En réduisant le discours à une harmonie puérile, à de vains jeux de mots, vous en avez fait un corps sans âme, un squelette. On n’exerçait pas encore la jeunesse à ces déclamations, quand le génie des Sophocle et des Euripide créa pour la scène un nouveau langage. Un pédant, croupi dans la poussière des classes, n’étouffait point encore le talent dans son germe, quand la muse de Pindare et de ses neuf rivaux osa faire entendre des chants dignes d’Homère[2]. Et, sans citer les poëtes, je ne vois point que Platon ni Démosthène se soient exercés dans ce genre de composition. Semblable à une vierge pudique, la véritable éloquence ne connaît point le fard. Simple et modeste, elle s’élève naturellement, et n’est belle que de sa propre beauté. C’est depuis peu que ce débordement d’expressions boursouflées a reflué de l’Asie dans Athènes. Astre malin, son influence meurtrière a comprimé chez la jeunesse les élans du génie, et dès lors les sources de la véritable éloquence se sont taries. À dater de cette époque, quel historien approcha de la perfection de Thucydide, de la renommée d’Hypéride ? Citez-moi un seul vers où le bon goût étincelle : tous ces avortons littéraires ressemblent à ces insectes qu’un seul jour voit naître et mourir. La peinture a eu le même sort, depuis que la présomptueuse Égypte abrégea les procédés et les règles de cet art sublime. — Je tenais un jour à peu près ce langage, quand Agamemnon s’approcha de nous, et, d’un œil curieux, chercha à savoir quel était l’orateur que la foule écoutait avec tant d’attention.


CHAPITRE III.

Impatient de m’entendre pérorer si longtemps sous le portique, tandis qu’il venait de s’enrouer sans succès dans sa classe, Agamemnon m’adressa ainsi la parole : — Jeune homme, vos expressions ne sont pas dans le goût du jour. Vous avez du bon sens, qualité rare à votre âge ; je veux vous dévoiler les secrets de mon art. Le vice de nos leçons n’est point la faute des professeurs. Devant des têtes sans cervelle, il faut bien qu’on déraisonne. Comme l’a dit Cicéron, si l’enseignement n’est point agréable à l’élève, « le maître reste bientôt sans auditeurs. » Ainsi l’adroit parasite, qui veut être admis à la table du riche, prépare d’avance un choix de contes agréables pour les convives : il ne peut parvenir à son but sans tendre un piège aux oreilles de ses auditeurs. Autrement, il en est du maître d’éloquence comme du pêcheur qui, faute d’attacher à ses hameçons l’appât le plus propre à attirer le poisson, se morfond sur un rocher, sans espoir de butin.


CHAPITRE IV.

Ainsi donc le blâme doit retomber sur les parents seuls, eux qui redoutent pour leurs enfants une éducation mâle et sévère. Ils commencent par sacrifier, comme le reste, leur espérance même à l’ambition ; ensuite, pour arriver plus promptement au but de leurs désirs, ils lancent dans le barreau ces apprentis orateurs ; et l’éloquence dont l’homme mûr peut à peine, de leur propre aveu, atteindre la hauteur, ils la rapetissent à la taille d’un marmot. Avec plus de patience, les études seraient mieux graduées ; on verrait une jeunesse studieuse épurer insensiblement son goût par la méditation des bons livres, plier peu à peu son âme au joug de la sagesse, corriger impitoyablement son style, et écouter avec une attention soutenue les modèles qu’elle veut imiter ; enfin, on la verrait refuser son admiration à tout ce qui séduit ordinairement l’enfance. C’est alors que l’éloquence reprendrait et sa noblesse et son imposante majesté. Mais aujourd’hui ces mêmes hommes qui, dans leur enfance, traitent l’étude comme un jeu, dans leur adolescence sont la fable du barreau, et, pour comble de folie, parvenus à la vieillesse, ne veulent point convenir du vice de leur première éducation. Ce n’est pas que j’improuve tout à fait cet art facile d’improviser, dont Lucilius est le père[1] ; je vais moi-même vous en donner un exemple de ma façon :


CHAPITRE V.

Le génie est enfant de la frugalité.
Toi dont l’orgueil aspire à l’immortalité,
De la table des grands fuis le luxe perfide.
Les vapeurs de Bacchus offusquent la raison,
_______Et la vertu rigide
Devant le vice heureux, craint de courber son front.

On ne doit point te voir assis sur un théâtre,
____Couronné de honteuses fleurs,
Aux applaudissements d’une foule idolâtre
____Mêler d’indécentes clameurs.


L’honneur t’appelle à Naple ou dans le sein d’Athène
Là, ton premier encens fume pour Apollon,
Et tu bois à longs traits l’onde castalienne.
Vers Socrate bientôt la sagesse t’entraîne ;
____Et déjà ta main plus certaine,
Saisit avec succès la plume de Platon,
____Ou les foudres de Démosthène.

À ton goût épuré le Parnasse latin
Peut offrir à son tour les plus parfaits modèles,
Soit que ta lyre chante ou les guerres cruelles,
Ou des fils de Pélops le tragique festin.

Virgile des héros éternisa la gloire ;
Lucrèce à la nature arracha son bandeau ;
____Cicéron tonnait au barreau ;
Tacite des tyrans a flétri la mémoire….
Pour égaler un jour ces écrivains fameux.
____Imite-les ; c’est la source féconde
D’où tes vers, à plein bord, couleront comme l’onde
____D’un fleuve impétueux.


CHAPITRE VI.

Tandis que j’écoutais avidement Agamemnon, Ascylte m’avait quitté sans que je m’en aperçusse. Tout en réfléchissant sur cette longue tirade, je vis le portique subitement inondé d’une troupe de jeunes étudiants. Ils venaient sans doute d’assister à je ne sais quelle harangue qu’avait improvisée certain rhéteur, en réponse à celle d’Agamemnon. L’un en critiquait les pensées, l’autre en tournait le style en ridicule, un troisième n’y trouvait ni plan, ni méthode. Moi, profitant de l’occasion, je m’esquive parmi la foule ; et me voilà à la poursuite de mon fugitif. Grand était mon embarras ; les chemins m’étaient peu connus, et j’ignorais où était située notre auberge. Après bien des détours, je revenais toujours au point d’où j’étais parti. Enfin, exténué de fatigue, inondé de sueur, j’aborde une petite vieille qui vendait de grossiers légumes.


CHAPITRE VII.

— Bonne mère, lui dis-je, ne sauriez-vous point où je demeure ? — Cette naïveté la fit sourire. — Pourquoi non ? répond-elle gaiement. — Aussitôt elle se lève et marche devant moi. Je la suis, tenté de la croire inspirée. Arrivés ensemble vers une ruelle obscure, la vieille leva le rideau d’une porte ; puis : — Voilà sans doute votre logis. — Je m’en défendis, comme on pense. Pendant notre altercation, j’aperçois entre deux rangs d’écriteaux, et, au milieu de femmes nues, des promeneurs mystérieux. Trop tard alors je reconnus le piège : j’étais dans une maison de prostitution. Furieux contre la maudite vieille, je me couvre la tête d’un pan de ma robe ; et me voilà courant de toute ma force à travers cette infâme demeure, jusqu’à l’issue opposée. Je touchais au seuil de la porte, quand tout à coup je donne du nez contre Ascylte. Le malheureux était non moins fatigué, non moins mourant que moi. On eût dit que la vieille sorcière avait pris à tâche de nous rassembler là tous les deux. Je ne pus m’empêcher de l’aborder en riant. — Eh ! bonjour, m’écriai-je ; que fais-tu donc dans cette honnête maison ?


CHAPITRE VIII.

— Hélas ! répondit-il, en essuyant la sueur de son visage, si tu savais ce qui m’est arrivé ! — Bon ! répliquai-je, qu’y a-t-il de nouveau ? — Ascylte, d’une voix presque éteinte, reprit en ces termes : j’errais de rue en rue sans pouvoir retrouver mon gîte. Un vieillard d’un extérieur vénérable m’aborde, et, voyant mon inquiétude, s’offre obligeamment à me remettre sur la voie. J’accepte ; nous traversons plusieurs rues détournées, et nous voilà dans cette maison. À peine arrivés, cet homme tire sa bourse d’une main, et de l’autre…. L’infâme ! il ose marchander mon déshonneur au poids de l’or. Déjà la digne hôtesse de ce lieu avait reçu le prix d’un cabinet ; déjà notre satyre me pressait d’un bras impudique. Sans la vigueur de ma résistance, mon cher Encolpe, vous m’entendez…. ! — Pendant ce récit d’Ascylte, survient précisément le vieillard en question, accompagné d’une femme assez jolie. S’adressant à Ascylte : — Dans cette chambre, dit-il, le plaisir vous attend ; rassurez-vous sur le genre du combat, le choix du rôle est à votre disposition. — La jeune femme, de son côté, me pressait également de consentir à la suivre. Nous nous laissâmes tenter ; et, sur les pas de nos guides, nous traversâmes plusieurs salles, théâtres lubriques des jeux de la volupté. À la fureur des combattants, on les eût crus ivres de satyrion[1]. À notre aspect, ils redoublèrent de postures lascives, pour nous engager à les imiter. Tout à coup l’un d’eux retrousse sa robe jusqu’à la ceinture, et, se précipitant sur Ascylte, le renverse sur un lit voisin, et veut lui faire violence. Je vole au secours du pauvre patient, et nos efforts réunis triomphent sans peine de ce brutal assaillant. Ascylte gagne aussitôt la porte et s’enfuit, me laissant seul en butte aux attaques de leur débauche effrénée ; mais, supérieur en force et en courage, je sortis sain et sauf de ce nouvel assaut.


CHAPITRE IX.

Je parcourus presque toute la ville avant de retrouver mon gîte. Enfin, comme à travers un épais brouillard, j’aperçus au coin d’une rue Giton debout sur la porte d’une auberge : c’était la nôtre. J’entre, il me suit. — Mon ami, lui dis-je, qu’avons-nous pour dîner ? — Pour toute réponse, Giton s’assied sur le lit ; et ses larmes, qu’il essuie vainement, coulent en abondance. Ému de sa douleur, j’en veux connaître le sujet : il s’obstine au silence ; j’insiste ; aux prières je mêle les menaces ; il se rend enfin ; et montrant Ascylte : — Cet ami si fidèle[1], dit-il, ce compagnon de vos plaisirs, Ascylte a devancé ici votre venue. Me trouvant seul, il a voulu faire outrage par la force à ma pudeur. J’ai crié à la violence ; mais lui, tirant son épée : « Si tu fais la Lucrèce, m’a-t-il dit, tu as trouvé ton Tarquin. » — À ces mots, peu s’en fallut que je n’arrachasse les yeux au perfide. — Que répondras-tu, m’écriai-je, infâme débauché, plus vil que les plus viles courtisanes ! toi dont la bouche même ne craint point de se souiller de la façon la plus honteuse ! — Ascylte affecte alors une indignation qu’il ne sentait guère ; et, agitant ses bras d’une manière menaçante, il le prend sur un ton beaucoup plus haut que le mien : — Oses-tu parler, vil gladiateur ! s’écrie-t-il à son tour ; toi, lâche assassin de ton hôte ! qui n’es échappé que par miracles aux charniers de l’amphithéâtre ! Oses-tu parler, toi, voleur de nuit, qui, même lorsque tu n’étais pas encore réduit à l’impuissance, n’as jamais été aux prises avec une femme honnête ! toi qui, dans certain bosquet, m’as fait servir un jour de Ganymède à ta lubricité, comme cet enfant t’en sert aujourd’hui dans ce cabaret. — Mais, repris-je, pourquoi t’esquiver pendant mon entretien avec Agamemnon ?


CHAPITRE X.

— Imbécile ! que voulais-tu que je fisse là ? Je mourais de faim ; pouvais-je m’arrêter à écouter les sornettes d’un pédant, les rêves d’un visionnaire ? Le scrupule te sied bien, quand, pour escroquer un souper, tu t’es fait le prôneur d’un méchant poëte. — Peu à peu cette ridicule dispute se tourna en plaisanterie. Nous commençâmes à parler plus doucement d’autres choses. Au fond pourtant la perfidie d’Ascylte ne me laissait pas sans rancune. — Tiens, lui dis-je, toute réflexion faite, nos humeurs ne sympathisent point. Partant, faisons deux lots de notre petit bagage, et que chacun de nous aille tenter fortune de son côté. Nous pouvons nous flatter l’un et l’autre de quelque mérite littéraire ; mais, pour ne pas aller sur tes brisées, je chercherai quelque autre profession ; autrement, ce serait entre nous chaque jour de nouveaux débats, et nous serions bientôt la fable de toute la ville. — Soit, répond Ascylte. Mais nous sommes invités ce soir à un grand souper en notre qualité de savants ; ne perdons pas une soirée si agréable, et demain, puisque vous le voulez, je saurai me pourvoir d’un gîte et d’un mignon. — Pourquoi remettre à demain, répliquai-je, cet arrangement qui nous convient à tous deux ? — C’est l’amour qui me faisait désirer si ardemment cette séparation. Depuis longtemps j’aspirais à me débarrasser d’un témoin importun pour me livrer sans contrainte à ma passion pour Giton. — Ascylte, piqué au vif, sortit brusquement sans dire mot. Son départ précipité était d’un sinistre augure. Connaissant l’emportement de ce jeune homme, et la fougue de ses passions, je le suivis pour observer ses démarches et déjouer ses projets ; mais il se déroba bientôt à ma vue, et toutes mes recherches furent inutiles.


CHAPITRE XI.


Après avoir fureté dans tous les quartiers de la ville, je rentrai au logis, et je me consolai dans les bras de Giton. Je l’enlaçai des plus étroits embrassements, et mon bonheur, égal à mes désirs, fut véritablement digne d’envie. Nous préludions à de nouveaux plaisirs, quand, arrivant à pas de loup, Ascylte enfonce la porte avec fracas, et nous surprend, Giton et moi, au milieu de nos plus vives caresses. Aussitôt, remplissant notre étroite demeure de ses éclats de rire et de ses applaudissements, le perfide lève gravement le manteau qui nous couvrait : — Ah ! ah ! dit-il, que faisiez-vous là, homme de bien[1] ? Quoi ! logés à deux sous la même couverture ! — Non content de ces sarcasmes, le coquin détache sa ceinture de cuir, et le voilà qui m’étrille, non de main morte, en ajoutant insolemment : — Cela t’apprendra une autre fois à ne pas rompre avec Ascylte ! — Tant d’audace m’atterra. Il fallut bien digérer en silence les épigrammes et les coups. Je pris donc la chose en plaisanterie : c’était le plus prudent ; sans cela il eût fallu en venir à un combat sérieux avec mon rival. Ma fausse gaieté l’apaisa. — Encolpe, me dit-il en souriant, tu t’endors dans la mollesse, et tu ne songes pas que l’argent nous manque ! Ce qui nous reste est peu de chose. La ville n’offre aucune ressource dans les beaux jours ; la campagne nous sera, j’espère, plus propice ; allons voir nos amis. — Quelque dur qu’il me fût d’avaler ainsi la pilule, je fis de nécessité vertu. Giton se chargea de notre mince bagage ; nous sortîmes de la ville, et nous nous dirigeâmes vers le château de Lycurgue, chevalier romain. Ascylte avait eu jadis des bontés pour lui ; il nous reçut d’une manière affable ; nous trouvâmes bonne compagnie, et nous y passâmes le temps très-agréablement. Parmi les femmes réunies en ce lieu, Tryphène était la plus jolie. Elle était venue avec un patron de vaisseau nommé Lycas, possesseur de quelques domaines sur le bord de la mer. Si la table de Lycurgue n’était pas splendide, sa maison de campagne, en récompense, nous offrit à profusion tous les autres plaisirs. Vous saurez d’abord que l’amour prit soin de nous assortir par couples. Tryphène était belle : elle me plut, et ne se montra pas rebelle à mes vœux. Mais, à peine goûtions-nous ensemble les premiers plaisirs, quand Lycas, s’écriant que je lui volais sa maîtresse, s’avisa d’exiger que je la remplaçasse auprès de lui. Leur intrigue commençait à vieillir, et il me proposa gaiement de l’indemniser par cet échange. Bientôt son caprice pour moi devint une véritable persécution ; mais mon cœur brûlait pour Tryphène, et je fermais l’oreille aux propositions de Lycas. Le refus irritant ses désirs, il me suivait partout. Une nuit, il pénètre dans ma chambre ; se voyant rebuté, il passe des prières à la violence : mes cris furent si aigus, qu’ils réveillèrent les valets ; et, grâce au secours de Lycurgue, j’échappai sain et sauf aux attaques de ce brutal. Voyant que la maison de Lycurgue opposait trop d’obstacles à ses desseins, Lycas voulut m’attirer chez lui. Sur mon refus, il m’en fit de nouveau prier par Tryphène. Cette complaisance coûta d’autant moins à la belle, qu’elle se flattait de trouver chez Lycas plus de liberté. Je suivis enfin l’impulsion de l’amour, et voici ce que nous décidâmes : Lycurgue gardait Ascylte (son ancien goût pour lui s’était réveillé) ; Giton et moi nous devions suivre Lycas. Il fut en outre convenu, entre Ascylte et moi, que le butin que chacun de nous pourrait faire dans l’occasion appartiendrait de droit à la masse commune. Ravi de cet arrangement, l’impatient Lycas hâta notre départ. Nous prîmes donc sur le champ congé de nos amis, et nous arrivâmes le même jour chez Lycas. Il avait si bien pris ses mesures qu’il était placé à côté de moi dans la route, et Tryphène, près de Giton. Il connaissait l’inconstance de cette femme ; c’était un piége qu’il lui tendait ; elle y fut prise. Près de cet aimable enfant, le cœur de Tryphène fut bientôt en feu. Je ne tardai point à m’en apercevoir ; et Lycas, comme on peut le croire, ne cherchait point à m’en dissuader. Cette circonstance introduisit dans notre commerce moins de froideur de ma part, ce qui le combla de joie. Il espérait que le dépit me ferait oublier l’infidèle, et qu’il gagnerait sur mon cœur ce qu’elle y perdait de son empire. Telle était notre situation réciproque chez Lycas. Si Tryphène se consumait d’amour pour Giton, Giton le lui rendait de son mieux, et leur flamme mutuelle était un double tourment pour moi. Cependant Lycas, pour me plaire, inventait chaque jour de nouveaux plaisirs. Sa jeune épouse, l’aimable Doris, les embellissait en les partageant ; et ses grâces chassèrent enfin Tryphène de mon cœur. Mes yeux languissants firent bientôt à Doris l’aveu de mon amour ; et ses regards plus animés me promirent un doux retour. Cette éloquence muette, plus rapide, plus expressive que la parole, fut seule pendant quelque temps l’interprète discret de nos désirs. La jalousie de Lycas ne m’avait point échappé, et l’amoureuse Doris ne pouvait être la dupe des attentions de son mari pour moi ; c’est ce qui nous forçait au silence. Dès notre première entrevue, elle me communiqua ses soupçons. En avouant de bonne foi ce qu’il en était, je fis adroitement valoir auprès d’elle la résistance sévère que j’avais toujours opposée à son mari. Mais, admirez les ressources de l’esprit féminin ! — Usons de ruse, me dit-elle ; et, pour posséder Doris, souffrez que Lycas vous possède. — Je suivis ce conseil, et je m’en trouvai bien. Cependant Giton, épuisé par Tryphène, tâchait de réparer ses forces par un peu de repos. L’inconstante alors revint à moi. Mes rebuts changèrent son amour en fureur. Sans cesse attachée à mes pas, elle eut bientôt découvert ma double intrigue avec les deux époux. Le goût du mari pour moi ne la sevrait de rien ; elle s’en inquiéta peu, mais elle résolut de troubler mes amours furtifs avec Doris. Elle court chez Lycas, et lui dévoile tout le mystère. Déjà la jalousie de cet homme, plus forte que son amour, méditait une vengeance éclatante. Heureusement Doris fut prévenue à temps par l’une des femmes de sa rivale, et, pour conjurer l’orage, nous suspendîmes nos rendez-vous et nos plaisirs. Indigné de la perfidie de Tryphène et de l’ingratitude de Lycas, je résolus de quitter la place. L’occasion était d’autant plus favorable que, la veille, un vaisseau richement chargé d’offrandes pour la fête d’Isis avait échoué sur la côte voisine. Je tins là-dessus conseil avec Giton. Mon dessein ne pouvait que lui plaire ; car son état de faiblesse ne lui valait plus auprès de Tryphène que des dédains. Le lendemain donc, dès la pointe du jour, nous gagnâmes le rivage de la mer. Nous montâmes à bord d’autant plus aisément que nous étions déjà connus des gens préposés par Lycas à la garde du navire. Pour mieux nous en faire les honneurs, ils se crurent obligés de nous accompagner partout. Tant de politesse ne faisait pas notre compte ; elle nous liait les mains. Aussi, laissant Giton avec eux, je m’esquive adroitement. Dans une chambre voisine de la poupe était la statue de la déesse ; je m’y glisse. Une robe précieuse la couvrait, et sa main portait un sistre d’argent ; j’enlève le sistre et la robe. De là, passant dans la cabine du pilote, je fais un paquet des meilleures nippes, puis, à l’aide d’un câble officieux, je m’élance hors du vaisseau. Giton seul avait observé mes démarches ; il se débarrasse adroitement de ses gardes, et me rejoint un moment après. Dès que je l’aperçus, je lui montrai ma proie, et nous convînmes d’aller trouver Ascylte au plus tôt ; mais nous ne pûmes arriver que le lendemain à la maison de Lycurgue. En abordant Ascylte, je le mis en peu de mots au fait de notre heureux larcin et des revers que nous avions éprouvés dans nos amours. D’après son conseil, je courus prévenir l’esprit de Lycurgue en notre faveur ; je l’assurai que les nouvelles importunités de Lycas avaient seules motivé le secret et la promptitude de notre départ. Lycurgue, persuadé par mon discours, jura de nous défendre envers et contre tous. Ce ne fut qu’au réveil de Tryphène et de Doris qu’on s’aperçut de notre disparition. Chaque matin, nous assistions galamment à la toilette de ces dames, et notre absence inattendue devait sembler étrange. Aussitôt Lycas met ses gens en campagne ; les recherches se dirigent surtout vers la côte : on apprend notre tournée sur le tillac du navire ; mais du vol point de nouvelles, car la poupe tournait le dos au rivage, et le pilote était encore à terre. Trop assuré de notre évasion, Lycas, furieux, s’en prit à Doris, qu’il crut en être la cause. Injures, menaces, coups même, sans doute le brutal ne ménagea rien ; mais j’ignore les détails : je dirai seulement que l’auteur de tout ce vacarme, Tryphène, persuada à Lycas de chercher ses fugitifs chez Lycurgue, où nous aurions probablement trouvé un asile : elle s’offrit même de l’accompagner dans cette poursuite, pour nous accabler d’outrages et jouir de notre confusion bien méritée. Dès le lendemain, ils se mettent en route et arrivent au château de Lycurgue. Nous venions d’en sortir avec notre hôte, qui nous avait conduits à la fête d’Hercule, qu’on célébrait dans un bourg voisin. À cette nouvelle, ils prennent la même route, et nous nous rencontrons sous le portique du temple. Leur abord nous déconcerta. Lycas querellait déjà Lycurgue an sujet de notre fuite, mais une réponse fière et menaçante lui ferma bientôt la bouche. Fort de l’appui de Lycurgue, j’élève la voix à mon tour ; je reproche hautement à Lycas les assauts scandaleux livrés à ma pudeur par sa lubricité, tantôt chez lui, tantôt chez Lycurgue. Tryphène veut défendre Lycas ; elle en fut bien punie ! Le bruit de notre querelle avait arrêté les passants : je dévoile en leur présence la turpitude de cette femme ; puis, montrant successivement et Giton et moi-même : — Vous le voyez, m’écriai-je ; sa pâleur et la mienne ne déposent que trop contre cette Messaline ! — Atterrés de voir que les rieurs étaient pour nous, nos ennemis se retirent confus, mais jurant tout bas de se venger. Ne pouvant plus douter de la prévention de Lycurgue en notre faveur, Lycas et Tryphène résolurent de l’attendre chez lui, pour le détromper de son erreur. La fête dura jusqu’au soir : il était trop tard pour aller coucher au château. Lycurgue nous mena donc dans une petite maison de campagne, située à moitié chemin. Le lendemain, obligé de retourner chez lui pour ses affaires, il partit sans nous éveiller. En arrivant au château, il y trouva Lycas et Tryphène qui l’attendaient ; ils surent le circonvenir avec tant d’adresse, qu’ils lui arrachèrent une promesse de nous livrer entre leurs mains. Naturellement cruel et sans foi, Lycurgue ne songea plus qu’aux moyens d’exécuter son perfide projet. Il fut arrêté que Lycas irait chercher main-forte, tandis que Lycurgue nous ferait garder à vue dans sa maison de campagne. À peine arrivé, il nous aborde avec autant de sévérité que Lycas lui-même ; ensuite, croisant gravement les bras, il nous accuse d’avoir impudemment calomnié son ami ; puis, sans vouloir même entendre son cher Ascylte en notre faveur, il le pousse hors de la chambre où nous étions couchés, nous y renferme à double tour, reprend avec Ascylte la route du château, et nous laisse là sous bonne garde jusqu’à son retour. Pendant la route, Ascylte essaya vainement de fléchir l’âme de Lycurgue : prières, larmes, caresses, rien ne peut l’émouvoir. Il rêve alors aux moyens de briser nos fers. Outré de la dureté de Lycurgue, il refuse dès le soir même de partager son lit, et parvient ainsi à exécuter plus aisément le projet qu’il avait médité. Voyant les gens de Lycurgue ensevelis dans leur premier sommeil, Ascylte charge notre bagage sur ses épaules, s’échappe par une brèche de mur qu’il avait remarquée, arrive avec l’aube du jour au pied-à-terre qui nous servait de prison, y pénètre sans obstacle, et le voilà dans notre chambre. Les gardes avaient eu soin d’en fermer la porte ; mais la serrure n’était que de bois, et n’offrait que peu de résistance : un morceau de fer qu’il y introduisit suffit pour l’ouvrir. En dépit de notre mauvaise fortune, nous dormions sur l’une et l’autre oreilles, et il ne fallut pas moins que la chute des verrous pour nous réveiller. Heureusement ce bruit ne fut entendu que de nous : fatigués d’avoir veillé toute la nuit, nos Argus continuèrent de ronfler comme auparavant. Après un court récit de ce qu’il avait fait en notre faveur, Ascylte n’eut pas besoin de nous montrer la porte. Tout en nous habillant à la hâte, il me vint en idée de tuer nos gardes et de piller la maison. Ascylte, à qui j’en fis part, approuva le pillage : — Mais point de sang, dit-il, si l’on peut sortir d’ici sans en répandre. Je connais les êtres du logis, suivez-moi. — À ces mots, il nous conduit vers un riche garde-meuble dont il nous ouvre les portes, et nous dévalisons à l’envi les effets les plus précieux. Le jour qui commençait à poindre nous avertit de décamper ; nous prîmes un chemin détourné ; et quand nous fîmes halte, nous étions hors de toute atteinte. Reprenant enfin haleine, Ascylte nous fit part de la joie qu’il avait éprouvée à piller la maison de Lycurgue, le plus avare des mortels. Il n’avait pas tort de maudire ce ladre. Mauvais vin et maigre chère, jamais le moindre cadeau, voilà comme les complaisances d’Ascylte avaient été payées : telle était la lésine du personnage, qu’au milieu de ses richesses immenses, il se refusait même le nécessaire :

Vers une eau désirée, ou sur un fruit voisin,
Toujours Tantale avance ou la bouche ou la main :
Toujours le fruit, rebelle à la main qui le touche,
Recule, et l’eau perfide a fui loin de sa bouche.
____Tel est l’avare entouré d’or.
____C’est des yeux seuls qu’il boit, qu’il mange….
Pauvre insensé ! pour prix de ce repas étrange,
____Meurs de faim sur ton coffre-fort !


Ascylte voulait rentrer le même jour à Naples. Je lui fis sentir son imprudence : la justice probablement y serait bientôt sur nos traces ; mais quelques jours d’absence dépayseraient nos espions, et nos fonds nous permettaient de courir la campagne. Il revint à mon avis. Dans le voisinage, s’élevait un hameau peuplé de jolies maisons de plaisance, où plusieurs de nos amis étaient venus passer la belle saison ; mais, à moitié chemin, surpris tout à coup par une grosse pluie, nous courûmes nous réfugier dans une auberge de village qui se trouvait sur la route, et dans laquelle un grand nombre de passants étaient venus chercher un abri contre l’orage. Confondus dans la foule, personne ne prenait garde à nous. Tandis que nous guettions l’occasion de faire un coup de main, Ascylte aperçoit à terre un petit sac qui le tente ; il le ramasse sans être vu de personne, et y trouve plusieurs pièces d’or. Joyeux d’un si bon augure, mais craignant les réclamations, nous gagnons une porte de derrière. Un valet y sellait des chevaux ; ayant apparemment oublié quelque chose, il les quitta pour retourner à l’écurie. Profitant de son absence, je détache d’une des selles un superbe manteau ; puis, filant le long des masures jusqu’à la forêt prochaine, nous disparaissons tout à coup. Rassurés enfin par l’épaisseur du bois, nous songeâmes à cacher notre or, tant dans la crainte des voleurs, que de peur de passer pour tels. Nous nous déterminâmes à le coudre dans la doublure d’une vieille robe, et je la mis sur mes épaules. Ascylte se chargea du manteau que j’avais dérobé, et, par des routes détournées, nous nous acheminâmes vers la ville. Mais, au sortir du bois, une voix sinistre frappe nos oreilles : — Ils ne peuvent, disait-on, nous échapper ; ils sont entrés dans la forêt ; partageons-nous, nous les prendrons plus aisément. — Ces mots furent pour nous un coup de foudre. Soudain, Ascylte et Giton de fuir vers la ville à travers les buissons, et moi de rebrousser chemin. La peur me donnait des ailes. Dans la chaleur de la course, ma chère robe, dépositaire de mon or, avait glissé de dessus mes épaules, sans que je m’en aperçusse. Bientôt, rendu, hors d’haleine, je m’étends au pied d’un arbre, pour respirer un peu. Alors seulement mes yeux s’ouvrent sur ma perte : la douleur me rend mes forces ; je me lève pour chercher mon trésor. Temps perdu ! peine inutile ! le corps brisé, le désespoir dans l’âme, je m’enfonce au plus fort du bois. Là, quatre heures entières, je reste seul, absorbé dans ma mélancolie. Cependant, pour m’arracher aux sombres pensées que m’inspirait cette affreuse solitude, je cherche une issue pour en sortir. À quelques pas de là, un campagnard s’offre à ma rencontre. J’eus besoin alors de tout mon courage, et, par bonheur, il ne fut point en défaut. J’aborde mon homme d’un air ferme : — Depuis tantôt, lui dis-je, égaré dans cette forêt, je cherche vainement le chemin de la ville ; voulez-vous bien me l’enseigner ? — J’étais plus pâle que la mort, et crotté jusqu’à l’échine. Mon état lui fit pitié. Après m’avoir demandé si je n’avais rencontré personne dans la forêt, il se contenta de ma réponse négative, et me remit obligeamment sur la grande route. Nous allions nous quitter, quand deux de ses camarades vinrent lui faire ce rapport : — Nous avons en vain battu le bois jusqu’en ses derniers recoins ; nous n’avons rien découvert, si ce n’est cette méchante tunique que voici. — On se figure sans peine que je n’eus pas l’audace de la réclamer, quoique j’en connusse le prix mieux que personne. Qu’on juge cependant de mon dépit secret, à l’aspect de ces rustres, possesseurs de mon trésor dont ils ignoraient la valeur ! Ma lassitude allait toujours croissant, et je repris lentement le chemin de la ville. Il était tard, quand j’y arrivai. Entré dans la première auberge, je trouve Ascylte, plus mort que vif, étendu sur un mauvais grabat ; je tombe moi-même sur un autre lit, sans pouvoir proférer un seul mot. Ascylte cherche en vain sur mes épaules le précieux fardeau dont je m’étais chargé ; il se trouble : — Qu’as-tu fait de notre robe ? — s’écrie-t-il avec précipitation. La voix me manqua, et un regard douloureux fut d’abord toute ma réponse. Bientôt pourtant, un peu réconforté, je lui fis, comme je pus, le récit de mon triste accident. Il le prit pour un pur badinage. En vain je jure par tous les dieux, en vain un torrent de larmes vient appuyer mes serments ; il s’obstine à n’en rien croire, s’imaginant que je voulais lui escroquer sa part du trésor. Présent à cette scène, Giton pleurait, et sa tristesse augmentait la mienne. Pour surcroît de malheur, je pensais à la justice qui nous talonnait. Je parlai de mes craintes ; Ascylte s’en moqua, parce qu’il s’était heureusement tiré d’affaire : — D’ailleurs, disait-il, inconnus dans cette ville, qui viendrait nous y déterrer ? nous n’avons été vus de personne. — Néanmoins, pour avoir un prétexte de garder la chambre, nous jugeâmes prudent de feindre une maladie ; mais, les fonds venant à manquer, il fallut déloger plus tôt que nous ne l’avions résolu, et vendre quelques nippes pour subsister.


CHAPITRE XII.

Dans ce dessein, nous prîmes, vers le soir, le chemin du marché. Il était abondamment fourni de marchandises pour la plupart d’assez mince valeur, mais dont l’obscurité couvrait la coupable origine de son voile officieux. Nous avions eu soin d’apporter le manteau que nous avions volé. L’occasion ne pouvant être plus favorable, nous nous établîmes dans un coin ; et là, nous étalâmes un pan de notre marchandise, espérant que son éclat pourrait attirer les chalands. En effet, bientôt s’approche un campagnard dont les traits ne m’étaient pas inconnus ; une jeune femme l’accompagnait. Tandis qu’ils étaient occupés à considérer attentivement notre manteau, Ascylte jette par hasard les yeux sur les épaules de cet homme, et reste muet de surprise. De mon côté, je n’étais pas sans émotion ; plus j’envisageais l’individu, plus il m’offrait de ressemblance avec celui qui avait trouvé ma robe dans le bois. Je ne me trompais pas, c’était lui-même. Ascylte ne savait s’il devait en croire ses yeux. Pour ne rien hasarder, il accoste le campagnard ; et, sous prétexte de marchander cette robe, il la lui tire doucement de dessus les épaules, et l’examine attentivement.


CHAPITRE XIII.

O fortuné hasard ! le bonhomme ne s’était pas même avisé d’en visiter les coutures ; et ce n’était que par manière d’acquit qu’il se déterminait à la mettre en vente, comme une guenille de mendiant. Voyant que notre trésor était intact et que le marchand n’avait pas une mine bien redoutable, Ascylte me tire à part : — Bonne nouvelle ! me dit-il à l’oreille ; le trésor est retrouvé : cette robe, si je ne me trompe, a fidèlement conservé nos espèces. Que ferons-nous ? à quel titre revendiquer notre bien ? — À ces mots, double fut ma joie : si, d’un côté, nous ressaisissions notre proie, de l’autre, j’étais lavé d’un honteux soupçon. — Point de ménagements ! répondis-je ; que la justice en décide ; et si cet homme refuse de restituer de bon gré ce qui ne lui appartient pas, il faut le faire assigner.


CHAPITRE XIV.

Ascylte ne fut pas de cet avis. — La voie de la justice n’est pas trop sûre, me dit-il. Qui nous connaît ici ? qui voudrait ajouter foi à notre déposition ? Il est dur de racheter son bien qu’on reconnaît entre les mains d’autrui ; mais quand nous pouvons, à peu de frais, recouvrer notre trésor, faut-il nous embarquer dans un procès douteux ?

Où l’or est tout-puissant, à quoi servent les lois ?
Faute d’argent, hélas ! le pauvre perd ses droits.
À sa table frugale, en public, si sévère,
Le cynique, en secret, met sa voix à l’enchère[1] ;
Thémis même se vend, et sur son tribunal
Fait pencher sa balance au gré d’un vil métal.


— D’ailleurs à l’exception de quelque menue monnaie, à peine suffisante pour acheter des lupins et des pois chiches, notre bourse était vide. Ainsi donc, de peur que notre proie ne vînt à nous échapper, nous consentîmes à lâcher la main sur le prix du manteau, sûrs de gagner d’un côté beaucoup plus que nous ne perdions de l’autre. Nous voilà donc à déployer notre marchandise. La jeune femme qui, couverte d’un voile, accompagnait le campagnard, après avoir examiné le manteau à loisir, le saisit à deux mains, puis s’écrie de toutes ses forces : — Je tiens mes voleurs ! — Étourdis de cette apostrophe, nous, à notre tour, de faire main basse sur le haillon sale et déchiré, et de nous écrier aussi : — Cette robe que vous tenez là nous appartient. — Mais la partie n’était pas égale ; la foule, attirée par nos cris, riait de nos prétentions réciproques ; car c’était un vêtement superbe que notre partie adverse revendiquait, et nous ne réclamions qu’une misérable guenille qui ne méritait pas même d’être rapiécée. Mais Ascylte vint à bout de faire cesser les rires, et obtint enfin du silence.


CHAPITRE XV.

— Évidemment, dit-il, l’expérience nous apprend que chacun tient à ce qu’il a : qu’ils nous rendent notre robe, et qu’ils reprennent leur manteau. — Le manant et sa compagne étaient près d’agréer l’échange, quand deux officiers de justice, qui ressemblaient à des voleurs de nuit, voulant s’approprier le manteau, demandent à haute voix qu’on dépose provisoirement entre leurs mains les objets en litige. La justice, disaient-ils, prononcera demain sur ce différend. Il importait peu, selon ces messieurs, de connaître la partie lésée ; il fallait, avant tout, déterrer les véritables voleurs. L’avis du séquestre allait passer ; mais voici que, du milieu de la foule, sort un homme au front chauve et garni d’excroissances charnues, une espèce de solliciteur de procès, qui, s’emparant du manteau, promet de le représenter le lendemain. Le but de ces coquins était évidemment, une fois que le manteau serait entre leurs mains, de le faire disparaître et de nous empêcher, par la crainte d’une accusation de vol, de comparaître à l’assignation. C’était bien aussi ce que nous voulions éviter : le hasard servit les deux parties à souhait. Outré de nous voir faire tant de bruit pour un méchant haillon, le campagnard jette la robe au nez d’Ascylte ; et, pour mettre fin aux débats, il demande le dépôt, en main tierce, du manteau, cause unique du procès. Nous, certains d’avoir ressaisi notre petit trésor, nous gagnons l’auberge à toutes jambes. Là, qu’on juge de notre joie ! nous pûmes gloser à notre aise, à huis clos, sur la finesse et des gens de justice et de notre partie adverse : ils avaient été si ingénieux à nous rendre notre argent ! Nous décousions la robe, pour en tirer notre or, quand nous entendîmes quelqu’un demander à notre hôte quels étaient les gens qui venaient d’entrer chez lui. Cette question ne me plut guère : à peine son auteur fut-il sorti, que je courus m’informer de l’objet de sa visite. — C’est, me répondit notre hôte, un huissier du préteur ; sa charge consiste à inscrire sur les registres publics les noms des étrangers : il vient d’en voir entrer deux chez moi, dont il n’a point encore pris les noms ; c’est pourquoi il venait s’informer du lieu de leur naissance et de leur profession. — Cette explication que l’hôte me donna sans avoir l’air d’y mettre aucune importance, me fit naître des inquiétudes sur le peu de sûreté de notre gîte. Pour prévenir toute fâcheuse aventure, nous résolûmes de sortir aussitôt de l’auberge, et de n’y rentrer qu’à la nuit. En notre absence, nous laissâmes à Giton le soin de préparer notre souper. Nous voilà donc en marche, évitant avec soin les rues fréquentées, et cherchant les quartiers déserts. Arrivés vers le soir dans un endroit écarté, nous rencontrâmes deux femmes voilées, d’assez bonne tournure ; les ayant suivies de loin, à pas de loup, nous les vîmes entrer dans une espèce de petit temple d’où partait un bruit confus de voix qui semblaient sortir du fond d’un antre. La curiosité nous y fit entrer après elles. Là, nous vîmes un troupeau de femmes qui, pareilles à des Bacchantes, couraient, agitant dans leurs mains droites de petites figures de Priape. Nous ne pûmes en voir davantage. À notre aspect inattendu, le bataillon femelle poussa un cri si épouvantable, que la voûte du temple en trembla. Elles voulaient nous saisir ; mais, rapides comme l’éclair, nous prîmes la fuite vers notre auberge.


CHAPITRE XVI.

Nous soupions tranquillement, grâce aux soins de Giton. Tout à coup la porte retentit de coups redoublés. — Qui frappe ? demandâmes-nous en tremblant. — Ouvrez, répondit-on, vous le saurez. — Pendant ce dialogue, la serrure tomba d’elle-même, et la porte, en s’ouvrant, offrit à nos regards une femme voilée. Elle entre : c’était précisément la compagne de l’homme au manteau. — Vous pensiez donc vous jouer de moi ? nous dit-elle. Je suis la suivante de Quartilla : vous avez profané le sanctuaire où elle célébrait les mystères de Priape ; elle vient en personne vous demander un moment d’entretien. Ne craignez rien, pourtant : loin de vouloir vous accuser et vous punir d’une erreur involontaire, elle remercie les dieux d’avoir conduit dans cette contrée des jeunes gens aussi bien élevés.


CHAPITRE XVII.

Nous gardions encore le silence, ne sachant que penser de l’aventure, quand nous vîmes entrer Quartilla elle-même, accompagnée d’une jeune fille. Elle s’assied sur mon lit, et verse un torrent de pleurs. Nous, stupéfaits de ce désespoir méthodique, nous attendions, sans mot dire, quel en serait le résultat. Enfin s’arrête le débordement de ses larmes. Elle lève son voile, nous regarde d’un œil sévère, et, joignant les mains avec tant de force que ses doigts en craquèrent : — Audacieux mortels ! s’écrie-t-elle, qui vous a donc si bien appris le métier de fourbes et de fripons ? En vérité, j’ai pitié de vous ! on n’ose point impunément porter un regard curieux sur nos mystères impénétrables ; il y a dans ce pays tant de divinités protectrices, que les hommes y sont plus rares que les dieux. Ce n’est pas néanmoins la vengeance qui m’amène : j’oublie mon injure en faveur de votre âge, et j’aime à ne voir de votre part qu’une imprudence excusable dans un crime irrémissible. Tourmentée, cette nuit, d’un frisson mortel, et craignant un accès de fièvre tierce je cherchai dans le sommeil un remède à mon mal. Les dieux m’ont ordonné en songe de m’adresser à vous ; vous possédez la recette qui convient à ma guérison. Ma santé n’est pas cependant ce qui m’inquiète davantage : un plus grand chagrin me dévore ; si vous ne le calmez, il faudra que j’en meure. Je tremble que l’indiscrétion naturelle à votre age ne vous pousse à révéler ce que vos yeux ont vu dans le sanctuaire de Priape, et ne vous fasse initier un vulgaire profane dans les secrets des dieux. J’embrasse vos genoux ! écoutez ma voix suppliante ! Que nos cérémonies nocturnes ne deviennent point, par votre faute, la fable du public ! ne portez point le jour dans l’ombre de nos antiques mystères[1], de ces mystères inconnus même à plusieurs de nos initiés.


CHAPITRE XVIII.

Après cette fervente supplication, les larmes de Quartilla recommencent à couler ; de longs soupirs s’échappent de sa poitrine ; elle se jette sur mon lit, qu’elle presse contre son sein et contre son visage. Moi, tour à tour ému de compassion et de crainte : — Rassurez-vous, lui dis-je ; vous n’avez rien à redouter. Aucun de nous ne divulguera le secret de votre culte ; et notre courtoisie, d’accord avec les dieux, saura guérir, même au péril de notre vie, le mal qui vous tourmente. — À cette promesse, Quartilla reprit un peu de gaieté. Elle me couvre de baisers, et, passant des larmes à la joie la plus vive, elle promène une main folâtre dans les boucles de ma chevelure : — Méchants, dit-elle, je fais la paix avec vous ; entre nous, plus de procès. Malheur à vous, si vous eussiez refusé d’être mes médecins ! mes vengeurs étaient prêts, et demain votre châtiment eût expié l’injure des dieux et la mienne.

_____Il est beau de donner la loi,
_____La recevoir est un outrage,
_____Et j’aime à n’obéir qu’à moi.
_____Le mépris est l’arme du sage :
À l’oubli d’une offense on connait un grand cœur :
Le vainqueur qui pardonne est doublement vainqueur.


— Tout à coup, à cet accès poétique, succèdent des battements de mains et des éclats de rire si immodérés, qu’ils nous effrayèrent. La servante, qui était arrivée la première, imita sa maîtresse ; la jeune fille, qui était entrée avec Quartilla, en fit autant.


CHAPITRE XIX.

Tandis que tout retentissait des accès de leur bruyante gaieté, nous cherchions à deviner la cause d’un si brusque changement. Nos regards incertains se portaient tantôt sur ces trois femmes, et tantôt sur nous-mêmes. Quartilla reprend enfin la parole : — Mes ordres sont donnés, dit-elle : de tout le jour, personne n’entrera dans cette auberge, et vous pouvez, sans crainte des importuns, m’administrer le fébrifuge que vous m’avez promis. — À ces mots, qu’on se peigne l’embarras d’Ascylte : pour moi, je sentis circuler dans mes veines toutes les glaces du nord, et je ne pus prononcer une seule parole. Ce qui pourtant me rassurait un peu sur les tristes suites de cette aventure, c’était notre nombre : quelque mal intentionnées qu’elles fussent, que pouvaient trois femmelettes contre trois hommes qui, sans être des Hercules, avaient du moins l’avantage du sexe. Certes, nous nous présentions au combat avec des forces supérieures[1], et j’avais déjà ainsi formé mon ordre de bataille, en cas d’hostilités : j’opposais Ascylte à la suivante, Giton à la jeune fille, à Quartilla moi-même. Tandis que je faisais ces réflexions, Quartilla s’approche de moi, et réclame le remède que je lui avais promis ; mais, trompée dans son attente, elle sort furieuse ; un instant après elle rentre, et, par son ordre, des inconnus nous saisissent et nous transportent dans un palais magnifique. Pour le coup, muets d’étonnement, nous perdimes entièrement courage, et, dans notre malheur, nous crûmes notre mort résolue.


CHAPITRE XX.

— Au nom des dieux, madame ! m’écriai-je, si l’on en veut à notre vie, qu’on nous l’arrache d’un seul coup ! Quelque coupables que nous puissions paraître, nous ne méritons pas de périr dans de pareilles tortures. — Pour toute réponse, Psyché (c’était la suivante) étend sur le parquet un élégant tapis, et, par ses caresses, tente de réchauffer mes sens mortellement engourdis. Pendant ce temps, Ascylte se tenait la tête cachée dans son manteau. Le malheureux n’avait que trop appris à ses dépens ce qu’il en coûte parfois aux curieux ! Bientôt, tirant de son sein deux rubans, Psyché nous en attache tour à tour et les pieds et les mains. — À quoi bon, lui dis-je, me garrotter ainsi ? Pour arriver à ses fins, votre maitresse choisit mal ses moyens. — D’accord, répondit-elle ; mais j’ai sous la main un spécifique plus prompt et plus sûr. — À ces mots, elle apporte un vase plein de satyrion. Tout en folâtrant et en débitant mille contes plaisants, elle m’en fait avaler les trois quarts ; puis, se rappelant la froideur d’Ascylte à toutes ses avances, elle lui jette le reste sur le dos, sans qu’il s’en aperçoive. Ascylte, voyant que la conversation languissait : — Et moi ? dit-il ; me trouvez-vous donc indigne de boire à cette coupe ? — Trahie par un sourire qui m’échappa, Psyché répond en battant des mains : — Jeune homme ! le vase était à ta portée ; tu l’as vidé seul jusqu’à la dernière goutte ! — Bon ! reprit Quartilla ; Encolpe n’a-t-il pas bu toute la dose ? — Cette plaisanterie nous fit rire par son à-propos, et Giton lui-même ne put tenir plus longtemps son sérieux. La petite fille, se jetant alors au cou de cet aimable enfant, l’accabla de baisers qu’il reçut de fort bonne grâce.


CHAPITRE XXI.

Encore si, dans notre malheur, il nous eût été libre d’appeler du secours ! Mais, d’abord, personne n’était là pour nous défendre ; et puis, dès que je faisais mine de vouloir crier, Psyché, saisissant l’aiguille qui soutenait sa coiffure, m’en piquait impitoyablement les joues, tandis qu’armée d’un pinceau imbibé de satyrion, la petite fille en barbouillait le pauvre Ascylte. Pour nous achever, entre un de ces baladins qui se prostituent pour de l’argent. Sa robe, d’un vert foncé, était relevée jusqu’à la ceinture ; tantôt ses reins, agités de lascives contorsions, nous heurtaient violemment ; tantôt sa bouche infecte nous souillait d’affreux baisers. Enfin Quartilla, qui présidait à notre supplice, une verge de baleine à la main, et la robe retroussée, touchée de nos souffrances, fit signe qu’on nous donnât quartier. Nous jurâmes, par tout ce qu’il y a de plus saint, de ne jamais révéler cet horrible secret. Ensuite parurent plusieurs courtisanes qui nous frottèrent le corps d’une huile parfumée. Oubliant alors notre fatigue, nous endossons des robes de festin, et nous passons dans la salle voisine, où trois lits étaient dressés autour d’une table servie avec la plus grande magnificence. Invités à prendre place, nous débutons par d’excellentes entrées, que nous arrosons largement d’un falerne délicieux. Ensuite différents services se succèdent avec profusion ; et déjà nos yeux, appesantis par le sommeil, commençaient à se fermer : — Qu’est-ce à dire ? s’écrie Quartilla, croyez-vous être ici pour dormir ? cette nuit est due tout entière au culte de Priape.


CHAPITRE XXII.

Toujours piquée des rebuts d’Ascylte, et le voyant tout à fait assoupi, accablé qu’il était de tant de fatigues, Psyché s’amuse à lui barbouiller les lèvres et les épaules avec du charbon, et lui couvre la figure d’un masque de suie ; mais il n’en sentit rien. Moi-même, harassé des persécutions que j’avais souffertes, je commençais à goûter les douceurs du sommeil. Toute la valetaille, tant dans l’intérieur qu’au dehors de la salle, en faisait autant. Vous eussiez vu l’un étendu sous les pieds des convives, l’autre adossé contre un mur, un troisième couché sur le seuil de la porte, tous pêle-mêle, tête contre tête. Les lampes, épuisées, ne donnaient plus qu’une lueur pâle et mourante, lorsque deux fripons de Syriens se glissèrent à tâtons dans la salle, pour escamoter une bouteille de vin : tandis qu’ils se la disputent avec acharnement près d’une table couverte d’argenterie, elle éclate dans leurs mains. Table, vaisselle, tout est renversé ; et une coupe, en tombant d’assez haut, va briser la tête d’une servante qui dormait sur un lit voisin. La douleur du coup lui arrache un cri subit. Une partie de nos ivrognes se réveillent, et voilà les deux larrons découverts ! Se voyant pris sur le fait, les rusés Syriens se laissent adroitement tomber au pied d’un lit. À les entendre ronfler, on eût dit qu’ils dormaient là depuis deux heures. Déjà, réveillé par ce vacarme, le maître d’hôtel avait ranimé les lampes expirantes ; déjà les valets, frottant leurs yeux encore appesantis par le sommeil, reprenaient leur service, lorsqu’une joueuse de cymbales achève, avec sa bruyante musique, de réveiller les plus paresseux.


CHAPITRE XXIII.
On se remet donc à table de plus belle : Quartilla porte de nouvelles santés ; le son des cymbales excite la gaieté des convives. Alors survint un baladin, le plus insipide de tous les hommes, et digne commensal d’un pareil logis. Après avoir battu des mains pour marquer la mesure, il entonne la chanson suivante :

Aimables impudiques,
Ganymèdes nouveaux,
Audacieux cyniques,
Complaisantes Saphos !
Le plaisir nous rassemble ;
Aimons en liberté :
Par tous les sens ensemble,
Buvons la volupté !

En achevant ces vers, l’effronté m’applique un immonde baiser ; bientôt même, usurpant une moitié de mon lit, il écarte, malgré moi, le vêtement qui me couvrait, et s’efforce longtemps, mais en vain, de m’exciter au plaisir. De son front coulaient des ruisseaux de sueur mêlée de fard ; et ses joues, dont le blanc remplissait les rides, semblaient un vieux mur dont le plâtre fond à la pluie.


CHAPITRE XXIV.

Je ne pus retenir plus longtemps mes larmes ; et, le cœur navré de tristesse : — Madame, dis-je à Quartilla, est-ce bien là l’Embasicète que vous m’aviez promis ? — 0 l’habile homme ! répondit-elle en frappant doucement des mains ; la question est spirituelle ! Embasicète ne veut-il pas dire incube. Cela vous étonne ? — Du moins, répliquai-je, jaloux de voir mon camarade plus heureux que moi, souffrirez-vous qu’Ascylte, bien tranquille sur son lit, savoure seul en paix les douceurs du repos ? — À la bonne heure ! dit-elle, qu’Ascylte y passe à son tour[1]. — Aussitôt fait que dit : mon écuyer change de monture, et le voilà qui, sous le poids de ses impures caresses, broie les membres de mon pauvre compagnon. Témoin de cette scène, Giton riait aux éclats. Quartilla n’avait pas manqué de le considérer avec attention : — À qui appartient, dit-elle, ce jeune Adonis ? — C’est mon frère, lui répondis-je. — Pourquoi donc, reprit-elle, n’est-il pas encore venu m’embrasser ? — À ces mots, elle le fait approcher, le baise tendrement ; et, glissant sa main sous la robe de Giton, elle parcourt ses attraits novices, puis elle ajoute : — Ce bijou servira demain à me donner l’avant-goût du plaisir. Pour aujourd’hui, servie par un hercule, je ne me rabats point sur un pygmée.


CHAPITRE XXV.

À ces mots, Psyché, s’étant approchée de sa maîtresse, lui dit en riant je ne sais quels mots à l’oreille : — Oui ! oui ! s’écrie tout à coup Quartilla ; l’idée est heureuse. Pourquoi pas ? Quelle plus belle occasion peut s’offrir de délivrer Pannychis du fardeau de sa virginité ? — Sans plus attendre, on introduit une jeune fille assez jolie, qui ne paraissait pas avoir plus de sept ans (la même qui était venue à notre auberge avec Quartilla). Aussitôt tous les assistants d’applaudir et de presser l’accomplissement de ce mariage. Moi, frappé de stupeur, j’alléguai, d’une part, la timidité de Giton ; de l’autre, l’âge trop tendre de Pannychis. — Lui, disais-je, n’osera tenter le combat ; elle, ne pourra le soutenir : — Bon ! répondit Quartilla, étais-je donc plus formée quand, pour la première fois, je reçus les caresses d’un homme ? Je veux mourir, si je me souviens d’avoir jamais été vierge ! Enfant, je folâtrais avec des marmots de ma taille ; un peu plus grande, j’eus des amants plus hommes ; c’est ainsi que je suis parvenue à l’âge où vous me voyez. Voilà, sans doute, l’origine du proverbe :

Qui l’a bien porté veau
Peut le porter taureau[1].


— Craignant donc qu’en mon absence il n’arrivât pis à Giton, je me levai pour assister à la cérémonie.


CHAPITRE XXVI.

Déjà, par les soins de Psyché, s’avançait Pannychis, le front couvert du voile de l’hymen ; déjà notre baladin ouvrait la marche, un flambeau à la main, et une longue file de femmes ivres marchait derrière lui en battant des mains ; déjà la couche nuptiale, ornée par elles, n’attendait plus que les deux époux. Échauffée par l’image du plaisir, Quartilla se lève brusquement, saisit Giton dans ses bras, et l’entraîne vers la chambre à coucher. Le fripon s’y prêtait de fort bonne grâce ; la jeune fille n’était rien moins que triste : elle avait entendu sans pâlir le mot d’hymen. Pour laisser le champ libre aux combattants, nous restâmes sur le seuil de la porte. La curieuse Quartilla l’avait laissée malicieusement entr’ouverte, et son œil libertin contemplait avec avidité les ébats du couple novice. Bientôt, pour me faire jouir du même spectacle, elle m’attire doucement à elle ; or, comme dans cette attitude nos joues se touchaient, cela lui donnait de fréquentes distractions, et de temps en temps elle tournait la bouche de mon côté pour me dérober un baiser furtivement. Las des importunités de cette femme, je songeais à m’en délivrer par la fuite. Ascylte, informé de mon dessein, l’approuva beaucoup ; c’était aussi sa seule ressource contre les persécutions de Psyché. Rien n’était plus facile, si Giton n’eût été enfermé avec Pannychis ; mais nous voulions l’emmener pour le soustraire à la lubricité de ces Messalines. Pendant que nous cherchions quelque expédient, Pannychis tombe du lit ; entraînée par son poids, Giton la suit dans sa chute. Heureusement, il en fut quitte pour la peur ; mais, blessée légèrement à la tête, Pannychis jette les hauts cris. Quartilla, effrayée, vole à son secours ; nous de détaler aussitôt vers notre auberge ; et bientôt, étendus dans nos lits, nous passâmes à bien dormir le reste de la nuit. Le lendemain, au sortir du logis, nous rencontrâmes deux de nos ravisseurs : Ascylte en attaque un avec fureur, et l’étend à terre grièvement blessé ; puis il vient aussitôt m’aider à presser le second ; mais il se défendait si bravement, qu’il nous blessa l’un et l’autre, légèrement à la vérité, et parvint à s’échapper sans la moindre égratignure. Nous touchions au jour marqué par Trimalchion, jour où, dans un souper splendide, il devait affranchir un grand nombre d’esclaves. Mais, écharpés comme nous l’étions, nous trouvâmes plus à propos de fuir que de rester tranquilles en ce lieu. Rentrant donc au plus tôt à l’auberge, nous nous mîmes au lit, et nous pansâmes avec du vin et de l’huile nos blessures, heureusement peu profondes. Cependant, nous avions laissé un de nos ravisseurs sur le carreau ; la crainte d’être reconnus nous donnait de mortelles inquiétudes. Tandis que, tout pensifs, nous rêvions aux moyens de conjurer l’orage, un valet d’Agamemnon vint interrompre nos tristes réflexions : — Eh bien ! nous dit-il, ignorer-vous chez qui l’on dîne aujourd’hui ? c’est chez Trimalchion[1], chez cet homme opulent dont la salle à manger est ornée d’une horloge près de laquelle un esclave, la trompette à la main, l’avertit de la fuite du temps et de la vie. — Aussitôt, oubliant tous nos maux passés, nous nous habillons à la hâte ; et Giton, qui jusqu’alors avait bien voulu nous servir de valet, reçoit l’ordre de nous suivre au bain.


Notes


CHAPITRE I. 1 Num alio furiarum genere declamatores inquietantur ? — C’est ici que commence, à proprement parler, le Satyricon ; tout ce qui précède est regardé comme une interpolation par les meilleurs éditeurs et commentateurs de Pétrone.

2 Succisi poplites membra non sustinent. — Allusion aux soldats vaincus, auxquels on coupait les nerfs des jarrets pour les empêcher de fuir.

CHAPITRE II. 1 Non magis sapere possunt quam bene olere qui in culina habitant. — On nous pardonnera d’avoir traduit ces mois par le proverbe trivial : « Un cuistre sent toujours sa cuisine. » C’est qu’il rend parfaitement le sens du latin, et qu’en outre le mot de cuistre s’applique très-bien à ces pédants ridicules, à ces déclamateurs dont parle Pétrone, lesquels, au lieu de former l’esprit et le goût de leurs élèves, ne leur enseignent qu’à couvrir des lieux communs d’un déluge de périodes mielleuses et d’expressions boursouflées, et réduisent l’éloquence à une harmonie puérile, à de vaines antithèses.

2 Homericis versibus canere non timuerunt. — Toutes les éditions de Pétrone que nous avons sous les yeux portent simplement canere timuerunt ; mais nous pensons, avec Heinsius, qu’il faut lire non timuerunt ; sans cette négation, le passage n’a plus de sens. Pétrone vient de dire : Nondum umbraticus doctor ingenia deleverat quum Pindarus et novem Lyrici…. canere timuerunt. Quel serait donc ce talent dans toute sa force, qui ne servirait qu’à craindre d’imiter la sublimité d’Homère ?

CHAPITRE IV. 1 Improbasse schedium Lucilianæ improbitatis. — Pétrone parle ici du talent de l’improvisation. Schedium est un canevas, une matière traitée sur-le-champ et sans préparation. Improbitas Luciliana est pris dans le même sens que ce passage de Martial : Improbos Phædri jocos, c’est-à-dire les plaisanteries audacieuses de Phèdre.

CHAPITRE VIII. 1 Omnes mihi videbantur satyrion bibisse. — « Le satyrion, dit Pline, est un fort stimulant pour l’appétit charnel. Les Grecs prétendent que cette racine, en la tenant seulement dans la main, excite des désirs amoureux, et beaucoup plus fortement encore si on en boit une infusion dans du vin ; et que c’est pour cette raison qu’on en fait boire aux béliers et aux boucs trop lents à saillir. On éteint, ajoute-t-il, les ardeurs produites par le satyrion en buvant de l’eau de miel et une infusion de laitue. Les Grecs donnent en général le nom de satyrion à toute espèce de boisson propre à exciter ou ranimer les désirs. » C’est la même plante qu’Apulée, le médecin, nomme priapiscon ou testiculum leporis.

CHAPITRE IX. 1 Tuus inquit iste frater. — Le nom de frater, que l’on trouvera plusieurs fois répété dans cet ouvrage, était parfois un nom de débauche chez les Romains : il signifiait un mignon ; mais il est plus exactement rendu par le mot de giton, emprunté à un des personnages de cette satire, et pris substantivement pour désigner celui qui se livre au vice honteux de la pédérastie. Nous verrons plus loin soror signifier une maîtresse.

CHAPITRE XI. 1 Sic dividere cum fratre nolito, etc. — À partir de ces mots, tout ce qui suit, jusqu’au chapitre XII, veniebamus in forum, etc., est une interpolation évidente, adoptée par Nodot, mais que Burmann a rejetée, avec raison, de son édition. Nous ne l’avons traduite que pour ne pas interrompre le fil de la narration ; mais nous ne donnerons aucune note sur ce passage, d’une latinité bien inférieure à celle de Pétrone, et qui, d’ailleurs, ne présente aucune difficulté sérieuse. On y reconnaît aisément la main d’un écrivain moderne, qui a cherché vainement à imiter les grâces et quelquefois même jusqu’aux incorrections de l’auteur qu’il a voulu compléter.

CHAPITRE XIV. 1 Ipsi qui cynica traducunt tempora cœna. — La frugalité des philosophes cyniques qui, au rapport de Lucien, ne mangeaient que des légumes, couvrait, sous l’apparence de la sévérité, la turpitude de leurs mœurs.

CHAPITRE XVII. 1 Neve traducere velitis tot annorum secreta. — Ces prétendus mystères n’étaient plus même un secret du temps de Juvénal. Voici la description qu’il nous en a laissée dans sa satire VI, Contre les femmes, v. 315. Nous empruntons cette citation à l’excellente traduction de Dusaulx, (voir la nouvelle édition publiée par MM. Garnier frères). « On sait à présent ce qui se passe aux mystères de la Bonne-Déesse, quand la trompette agite ces autres ménades, et que, la musique et le vin excitant leurs transports, elles font voler en tourbillons leurs cheveux épars, et invoquent Priape à grands cris. Quelle ardeur, quels élans ! quels torrents de vin ruissellent sur leurs jambes ! Laufella, pour obtenir la couronne offerte à la lubricité, provoque de viles courtisanes, et remporte le prix. A son tour, elle rend hommage aux fureurs de Médulline. Celle qui triomphe dans ce conflit est regardée comme la plus noble. Là, rien n’est feint ; les attitudes sont d’une telle vérité, qu’elles enflammeraient le vieux Priam et l’infirme Nestor. Déjà les désirs exaltés veulent être assouvis ; déjà chaque femme reconnaît qu’elle ne tient dans ses bras qu’une femme impuissante, et l’antre retentit de ces cris unanimes : Introduisez les hommes ; la déesse le permet. Mon amant dormirait-il ? qu’on l’éveille. Point d’amant ? je me livre aux esclaves. Point d’esclaves ? qu’on appelle un manœuvre. A son défaut, si les hommes manquent, l’approche d’un âne ne l’effrayerait pas. »

CHAPITRE XIX. 1 Et prœcincti certe altius eramus. — Allusion à la coutume qu’avaient les soldats romains de relever leur robe avec leur ceinture, quand ils se disposaient à combattre. C’est pourquoi Virgile a dit : Discinctos Afros, c’est-à-direinhabiles militiœ, parce que les soldats courageuxcincti erant. De là vient aussicingulam militiœ dare, qui, selon Rufin, signifie : Dare jus militandi.

CHAPITRE XXIV. 1 Ascylto embasicœtas detur ; et, plus haut, non intellexeras cinœdum embasicœtam vocari ? Il y a ici un jeu de mots, intraduisible en français, qui roule sur ce mot, embasicœtes, composé de embainein, monter, et koitè, lit. On donnait ce nom à des débauchés qui parcouraient les lits pour faire souffrir aux autres l’espèce de débauche dont parle ici Pétrone. C’est ce qui fait dire à Catulle, dans sa trentième épigramme : Perambulavit omnium cubilia. Nous avons traduit ce mot par celuid’incube, qui, en français, s’en rapproche le plus, et qui en donne une idée assez exacte. Il paraît d’ailleurs que ce débauché s’appelait Embasicœtas, nom qui convenait parfaitement à ses fonctions, comme celui de Coupé à l’écuyer tranchant dont il sera question plus loin.

CHAPITRE XXV. 1 Quœ tulerit vitulum, illa potest et tollere taurum. Ce proverbe, auquel Quartilla donne ici un sens obscène, a cependant une autre origine que celle dont elle le fait dériver. Il fait allusion à Milon de Crotone, qui, s’étant habitué à porter un veau nouvellement né à une distance de plusieurs stades, finit, en continuant chaque jour cet exercice, par le porter de même lorsqu’il fut parvenu à la dimension d’un taureau. Quintilien rappelle ce trait, liv. Ier, chap. 9, de son Institution oratoire : « Milo, quem vitulum assueverat ferre, taurum ferebat. » Du reste, ce proverbe peut s’appliquer très-bien à cette femme, qui, par une habitude quotidienne du libertinage, finit par se livrer sans danger aux plus grands excès.

CHAPITRE XXVI. 1 Venerat jam dies… liberae cœnœ apud Trimalchionem. — Nous avons traduit, d’après Nodot, « Nous touchions au jour où Trimalchion, dans un festin, devait affranchir un grand nombre d’esclaves. » Mais ce sens ne nous satisfait point. Selon Lavaur, libera cœna était un festin où l’on n’élisait point de roi, au lieu qu’ordinairement on choisissait un roi des festins, qui les réglait à sa volonté, et qui était reconnu comme maître par tous les convives, ce qu’attestent assez les écrits des anciens. Le festin libre, dont il est ici question, sera donc sans règle, sans ordre ; tout s’y passera dans la licence et le dérèglement. On peut aussi interpréter libera coena par un festin auquel tout le monde était indistinctement admis, même les esclaves de Trimalchion, comme nous le verrons plus loin. On peut encore prendre ici le mot libera cœna dans le même sens, que le libera vina d’Horace (Art poétique, vers 85).