Sauvetage des navires coulés dans la rade de Sébastopol

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Sauvetage des navires coulés dans la rade de Sébastopol
Le Monde illustré, n°48, 13/03/1858

SAUVETAGE DES NAVIRES COULÉS DANS LA RADE DE SÉBASTOPOL.

Carène dans sa souille, au fond de la rade de Sébastopol

Pendant que Sébastopol renaît de ses ruines, que ses quais se relèvent, que ses docks se recreusent, que ses hôtels se restaurent et se parent, il s’accomplit, sous la nappe d’eau que la mer étend dans sa base paisible, un travail sous-marin digne de tout l’intérêt de la science.

On sait que c’est sous ce tranquille linceul des vagues que repose ensevelie toute la marine méridionale de la Russie, dont Sébastopol était le centre et l’arsenal. Cette submersion forma un grand drame dont nous allons résumer les trois actes.

Culbuté des hauteurs de l’Alma, au pied desquelles il s’était vanté d’arrêter l’armée alliée, le prince Menschikoff sentit qu’il ne pouvait disputer les approches de Sébastopol à nos troupes victorieuses. Il ne songea donc qu’à mettre cette ville à l’abri de nos attaques pour couper ensuite nos lignes et gagner la campagne, afin d’inquiéter nos derrières et d’entraver notre approvisionnement.

Cette résolution fut exécutée avec autant de rapidité que de vigueur.

La partie vulnérable de Sébastopol était sa rade. L’intention de l’amiral Duperré était d’en forcer l’entrée ; il l’eût réalisée. On sait la valeur de ces inexpugnabilités, dont le vain prestige protège l’embouchure de quelques fleuves et l’entrée de quelques forts ; celle de Sébastopol se fût évanouie sous les bordées de nos vaisseaux, comme celle de Rio-Janeiro et de Lisbonne sous le canon de l’escadre de l’amiral Roussin. Le prince Menschikoff le prévit, et par une résolution plus habile encore qu’énergique, il conjura le danger. Une ligne de vaisseaux et de frégates coulée entre le fort Catherine et le fort Alexandre, ferma la rade aux escadres des puissances alliées.

Appareil de plongeur

Les tempêtes que la fin de l’automne déchaîna sur ces mers avec une violence sans exemple ayant créé des vides dans cette digue sous-marine, le général-gouverneur n’hésita pas à faire couler une seconde ligne de bâtiments ; enfin, des hauteurs de Malakoff où ils venaient d’arborer leurs aigles, nos soldats assistèrent au dénouement. La dernière heure de la défense de Sébastopol était sonnée ; l’ordre de la retraite venait d’être donné aux troupes formant la garnison. Pendant que leurs forts minés sautaient en l’air les Russes dérobaient aux vainqueurs les derniers restes de leur escadre en les abîmant sous les flots. Quand les alliés furent maîtres de Sébastopol, les lames de la baie ne jouaient plus qu’avec quelques épaves ; mais, sous les ondulations de cette rade déserte, gisaient sur un fond limoneux plus de cent navires représentant une valeur de trois cent cinquante millions de francs.

Cette submersion n’avait pas été seulement une mesure défensive, elle avait encore été un moyen de conservation pour cette flotte, hors d’état d’offrir le travers aux escadres occidentales. Toutes les mesures de prévoyance furent prises dans ce but : les parties susceptibles d’être détériorées par l’eau de mer, telles que les machines, etc., furent couvertes de couches de brai ou de suif. Aussi, à peine la paix était-elle signée, que le gouvernement russe recevait une quinzaine de propositions lui offrant de raflouer ces navires, ou du moins d’arracher du fond des eaux tout ce qu’ils avaient à leur bord de précieux. Le cabinet de Saint-Pétersbourg accorda sa préférence à la soumission présentée par un jeune ingénieur américain, M. Gowau, dont les connaissances et la capacité toutes spéciales étaient attestées par les plus éclatants succès.

Cette réussite constante de ses entreprises de sauvetage n’était pas due seulement à la rare intelligence et à l’esprit éminemment pratique de M. Gowau, elle provenait encore de la puissance des appareils à l’aide desquels il les réalisait. Les plus remarquables étaient, sans contestation, une pompe d’une telle force, qu’elle pouvait enlever jusqu’à mille tonnes par minute de la carène d’un navire submergé : en sorte que cette coque, tout à coup vidée, était enlevée à la surface de la mer, par son allégement subit, avant que l’eau eût pu l’envahir de nouveau ; une chaîne d’environ trois cents mètres, dont chaque anneau pèse 150 kilogrammes ; enfin, les équipages de plongeurs, sorte d’armure en cuir dont le casque était mis en rapport avec l’air extérieur au moyen de tuyaux de gutta-percha.

Sauvetage des navires coulés dans la rade de Sébastopol

M. Gowau, s’étant rendu sur les lieux, s’assura par lui-même de l’état et de la situation des vaisseaux, dont il visita, en costume plongeur, les cadavres à demi ensevelis dans la vase. Son opinion fut qu’il était possible, malgré les difficultés qu’offrait l’opération, de les arracher entiers ou par morceaux à leur couche de fange.

Ses propositions furent agréées par le gouvernement russe ; les travaux, commencés vers la fin de l’été dernier, n’ont été interrompus que par l’hiver. Déjà trois des plus forts vaisseaux, et de leur nombre le puissant trois ponts les Douze-Apôtres, couvrent les plages des matériaux de toutes natures qui composaient leurs masses, et quatre vapeurs rafloués animent de leur présence avec les embarcations mises à la disposition des sauveteurs américains, la solitude de cette rade, centre naguère d’un mouvement naval si important et si actif.

FULGENCE GIRARD.