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Savoir aimer/L’Humilité

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Savoir aimerPubliés par les amis de l’auteur (p. 57-64).


L’HUMILITÉ



L’esprit des sages te contemple,
Mystérieuse Humilité,
Porte étroite et basse du Temple
Auguste de la vérité !
Vertu que Dieu place à la tête
Des vertus que l’ange du ciel, fête,
Car elle est la perle parfaite
Dans l’abîme du siècle amer ;
Car elle rit sous l’eau profonde
Loin du plongeur et de la sonde
Préférant aux écrins du monde
Le cœur farouche de la mer.


II


C’est vers l’Humilité fidèle
Que mes oiseaux s’envoleront
Vers les fils, vers les filles d’elle
Pour sourire autour de leur front,


Vers Jeanne Darc et Geneviève
Dont l’étoile au ciel noir se lève,
Dont le paisible troupeau rêve,
Oublieux du loup qui s’enfuit ;
Douces porteuses de bannière
Qui refoulaient à leur manière
L’impur Suffolk vers sa tanière,
L’aveugle Attila dans sa nuit.

Sur la lyre à la corde amère,
Où le chant d’un dieu s’est voilé,
Ils iront saluer Homère
Sous son haillon tout étoilé,
Celui pour qui jadis les Îles
Et la Grèce étaient sans asiles
Habite aujourd’hui dans nos villes
La colonne et le piédestal ;
Une fontaine à leur flanc jase
Où l’enfant puise avec son vase,
Et la rêverie en extase
Avec son urne de cristal.

Loin des palais, sous les beaux arbres
Où les paons, compagnons des dieux
Traînent dans la blancheur des marbres
Leurs manteaux d’azur, couverts d’yeux ;
Où, des bassins que son chant noie
L’onde s’échevèle et poudroie,
Laissant ce faste et cette joie,
Mes strophes abattront leur vol,
Pour entendre éclater, superbe,
La voix la plus proche du Verbe


Dans la paix des grands bois pleins d’herbe
Où se cache le rossignol.

Lorsqu’au fond de la forêt brune
Pas une feuille ne bruit,
Et qu’en présence de la lune
Le silence s’épanouit,
Sous l’azur chaste qui s’allume,
Dans l’ombre où l’encens des fleurs fume,
Le rossignol qui se consume
Dans l’extatique oubli du jour,
Verse un immense épithalame
De son petit gosier de flamme
Où s’embrasent l’accent et l’âme
De la nature et de l’amour !


III


C’est Dieu qui conduisait à Rome
Mettant un bourdon dans sa main,
Ce saint qui ne fut qu’un pauvre homme,
Hirondelle de grand chemin,
Qui laissa tout son coin de terre,
Sa cellule de solitaire,
Et la soupe du monastère,
Et son banc qui chauffe au soleil,
Sourd à son siècle, à ses oracles,
Accueilli des seuls tabernacles,
Mais vêtu du don des miracles,
Et coiffé du nimbe vermeil.


Le vrai pauvre qui se délabre
Lustre à lustre, été par été,
C’était ce règne et non saint Labre
Qui lui faisait la charité
De ses vertus spirituelles,
De ses bontés habituelles,
Léger guérisseur d’écrouelles,
Front penché sur chaque indigent,
Fière statue enchanteresse
De l’autorité que Dieu dresse
Au bout du siècle de l’ivresse,
Au seuil du siècle de l’argent.

Je sais que notre temps dédaigne
Les coquilles de son chapeau
Et qu’un lâche étonnement règne
Devant les ombres de sa peau ;
L’âme en est-elle atténuée ?
Et qu’importe au ciel sa nuée
Qu’importe au miroir sa buée,
Si Dieu splendide aime à s’y voir ?
La gangue au diamant s’allie
Toi, tu peins ta lèvre pâlie,
Luxure, et toi, vertu salie,
C’est là ton fard, mystique et noir.

Qu’importe l’orgueil qui s’effare
Ses pudeurs, ses rébellions ?
Vous, qu’une main superbe égare
Dans la crinière des lions,
Comme elle égare aux plis des voiles,
Où la nuit a tendu ses toiles,
Aldébaran et les étoiles,


Frères des astres, vous, les poux
Qu’il laissait paître sur sa tête,
Bon pour vous, et dur pour sa bête,
Dites, par la voix du poète,
À quel point ce pauvre était doux !

Ah ! quand le Juste est mort, tout change :
Rome, au saint mur, prend son haillon
Et Dieu veut par des mains d’Archange
Vêtir son corps d’un grand rayon ;
Le soleil le prend sous son aile,
La lune rit dans sa prunelle,
La grâce, comme une eau ruisselle
Sur son buste et ses bras nerveux ;
Et le saint dans l’apothéose
Du ciel ouvert comme une rose,
Plane, et montre à l’enfer morose
Des étoiles dans ses cheveux.

Beau paysan, ange d’Amette,
Ayant aujourd’hui pour trépieds
La lune au ciel, et la comète
Et tous les soleils sous vos pieds,
Couvert d’odeurs délicieuses,
Vous, qui dormiez sous les yeuses,
Vous, que l’Église aux mains pieuses
Peint sur l’autel et le guidon,
Priez pour nos âmes, ces gouges
Et pour que nos cœurs las des bouges
Lavent leurs péchés noirs et rouges
Dans les piscines du pardon.


IV


Aimez l’humilité ; c’est elle
Que les Mages de l’Orient
Coiffés d’un turban de dentelle,
Et dont le noir montre en riant
Un blanc croissant qui l’illumine,
Offrant sur les coussins d’hermine
Et l’or pur et la myrrhe fine,
Venaient, dans l’encens triomphant
Grâce à l’étoile dans la nue,
Adorer sur la paille nue,
Au fond d’une étable inconnue,
Dans la personne d’un enfant.

Ses mains qui sont des fleurs écloses,
Aux doux parfums spirituels,
Portent de délicates roses,
À la place des clous cruels.
Écarlates comme les baies
Dont le printemps rougit les haies,
Les cinq blessures de ses plaies
Dont l’ardeur ne peut s’apaiser,
Semblent ouvrir au vent des fièvres,
Sur sa chair pâle aux blancheurs mièvres.
La multitude de leurs lèvres
Pour l’infini de son baiser.

Au pied de la croix découpée
Sur le sombre azur de Sion,
Une figure enveloppée
De silence et de passion !


Immobile et de pleurs vêtue
Va grandir comme une statue
Que la foi des temps perpétue,
Haute assez pour jeter sur nous
Nos deuils, nos larmes et nos râles,
Son ombre aux ailes magistrales,
Comme l’ombre des cathédrales
Sur les collines à genoux.

Près de la blanche Madeleine,
Dont l’époux reste parfumé
Des odeurs de son urne pleine,
Près de Jean, le disciple aimé,
C’est ainsi qu’entre deux infâmes,
Honni des hommes et des femmes,
Pour le ravissement des âmes
Voulut éclore et se flétrir
Celui qui, d’un cri charitable
Appelant le pauvre à sa table,
Était bien le Dieu véritable
Puisque l’homme l’a fait mourir !

Maintenant que Tibère écoute
Rire le flot, chanter le nid
Olympe ! un cri monte à ta voûte,
Et c’est : Lamma Sabacthani !
Les dieux voient s’écrouler leur nombre,
Le vieux monde plonge dans l’ombre
Usé comme un vêtement sombre
Qui se détache par lambeaux.
Un empire inconnu se fonde
Et Rome voit éclore un monde


Qui sort de la douleur profonde
Comme une rose du tombeau !

Des bords du Rhône aux bords du Tigre
Que Néron fasse armer ses lois,
Qu’il sente les ongles du tigre
Pousser à chacun de ses doigts ;
Qu’il contemple, dans sa paresse
Au son des flûtes de la Grèce
Les chevilles de la négresse,
Tourner sur un rythme énervant ;
Déjà, dans sa tête en délire
S’allume la flamme où l’Empire
De Rome et des Césars expire
Dans la fumée et dans le vent !


V


Humilité ! Loi naturelle !
Parfum du fort ! Fleur du petit !
Antée a mis sa force en elle.
C’est sur elle que l’on bâtit.
Seule, elle rit dans les alarmes.
Celui qui ne prend pas ses armes,
Celui qui ne voit pas ses charmes
À la clarté de Jésus-Christ,
Celui-là sur le fleuve avide,
Des ans profonds que Dieu dévide,
Aura fui, comme un feuillet vide
Où le Destin n’a rien écrit !