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Savoir aimer/Les Temples

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Savoir aimerPubliés par les amis de l’auteur (p. 37-41).
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LES TEMPLES



 Mais gloire aux cathédrales !
Pleines d’ombre et de feux, de silence et de râles,
 Avec leur forêt d’énormes piliers
Et leur peuple de saints moines et chevaliers.
 Ce sont des cités au-dessus des villes,
Que gardent seulement les sons irréguliers
 De l’aumône, au fond des sébilles
 Sous leurs porches hospitaliers.

 Humblement agenouillées,
Comme leurs sœurs des champs dans les herbes mouillées
Sous le clocher d’ardoise où le dôme d’étain,
Où les angelus clairs tintent dans le matin,
 Les églises et les chapelles
 Des couvents
 Tout au loin vers elles
Mêlent un rire allègre au rire amer des vents,
 En joyeuses vassales ;
Mais elles, dans les cieux traversés des vautours
Comme au cœur d’une ruche, aux cages de leurs tours.
C’est un bourdonnement de guêpes colossales.

 Voyez dans le nuage blanc
Qui traverse là-haut les solitudes bleues
Par-dessus les balcons d’où l’on voit les banlieues,
Voyez monter la flèche au coq étincelant
Qui, toute frémissante et toujours plus fluette,
 Défiant parfois les regards trop lents,
Va droit au ciel se perdre ainsi que l’alouette.
 Ceux-là qui dressèrent la tour
 Avec ses quatre rangs d’ouïes
Qui versent la rumeur des cloches éblouies,
Ceux qui firent la porte avec les saints autour,
 Ceux qui bâtirent la muraille,
Ceux qui surent ployer les bras des arcs-boutants
 Dont la solidité se raille
Des gifles de l’éclair et des greffes du temps ;
 Tous ceux dont les doigts ciselèrent
Les grands portails du temple et ceux qui révélèrent,
Les traits mystérieux du Christ et des Élus,
Que le siècle va voir et qu’il ne comprend plus,
 Ceux qui semèrent de fleurs vives
Le vitrail tout en flamme au cadre des ogives,
Ces royaux ouvriers et ces divins sculpteurs
Qui suspendaient au ciel l’abside solennelle,
Dont les ciseaux pieux criaient dans les hauteurs,
N’ont point gravé leur nom sur la pierre éternelle,
Vous les avez couverts, poudre des parchemins !
Vous seules, les savez, vierges aux longues mains !

Vous, dont les Jésus rient dans leurs barcelonnettes,
Artistes d’autrefois, où vous reposez-vous ?
Sous quelle tombe où l’on prie à genoux ?
 Et vous, doigts qui semiez

De saintes le portail où nichent les ramiers,
Et qui, dans les rayons dont le soleil l’arrose
 Chaque jour encore faites s’éveiller
 La rosace, immortelle rose
 Que nul vent ne vient effeuiller !
Ô cathédrales d’or, demeure des miracles !
Et des soleils de gloire échevelé autour
 Des tabernacles
 De l’amour !
Vous qui retentissez toujours de ses oracles !
Vaisseaux délicieux qui vaguez vers le jour ;
Vous qui sacrez les rois, grandes et nobles dames,
Qui réchauffez les cœurs et recueillez les âmes,
Sous votre vêtement fait en forme de croix,
 Vous, qui voyez, ô souveraines,
 La ville à vos genoux courber ses toits,
Vous, dont les cloches sont fières de leurs marraines,
Comme un bijou sonore à l’oreille des reines,
 Vous, dont les beaux pieds sont de marbre pur,
 Vous, dont les voiles sont d’azur,
 Vous, dont la couronne est d’étoiles,
Sous vos habits de fête, où vos robes de deuil
 Vous êtes belles sans orgueil ;
Vous montez sans orgueil vos marches en spirales
 Qui conduisent au bord du ciel
 Ô magnifiques cathédrales !
Chaumières de Jésus, Bethléem éternel !

Si longues qu’un brouillard léger toujours les voile,
Si douces, que la lampe y ressemble à l’étoile,
 Les nefs aux silences amis
Dans l’air sombre des soirs, dans les bancs endormis

Comptent les longs soupirs dont tremble un écho chaste,
Et voient les larmes d’or où l’âme se répand,
Sous l’œil d’un Christ qui semble en son calvaire vaste
Un grand oiseau blessé, dont l’aile lasse, pend.
Ah, bienheureux le cœur qui, dans les sanctuaires
Près des cierges fleuris qu’allument les prières
Souvent dans l’encens bleu vers le Seigneur monta,
Et qui, dans les parfums mystiques, écouta
Ce que disent les croix, les clous et les suaires,
Et ce que dit la paix du confessionnal,
Oreille de l’amour que l’homme connaît mal.

Avec sa grille étroite et son ombre sévère,
Ô sages, qui parliez autour du Parthénon,
Le confessionnal, c’est la maison de verre
À qui Socrate rêve et qui manque à Zénon !
Grandes ombres du Styx, me répondrez-vous : non ?

 Ce que disent les cathédrales !
Soit qu’un baptême y jase au bord des eaux lustrales,
 Soit qu’un peuple autour d’un cercueil,
 Un orgue aux ondes sépulcrales
Y verse un vin funèbre et l’ivresse du deuil,
 Soit que la foule autour des tables
 S’y presse aux repas délectables,
 Soit qu’un prêtre chaussé de blanc
 Y rayonne an fond de sa chaise,
Soit que la chaire y tonne ou soit qu’elle se taise,
Heureux le cœur qui l’écoute en tremblant,
 Heureux celui qui vous écoute,
Vagues frémissements des ailes sous la voûte !

Comme une clé qui luit dans un trousseau vermeil
Quand un rayon plus rouge aux doigts d’or du soleil
A clos la porte obscure, au seuil de chaque église,
Quand le vitrail palpite au vol de l’heure grise,
Quand le parvis plein d’ombre éteint toutes ses voix
 Ô cathédrales, je vous vois
Semblables au navire émergeant de l’eau brune !
Et vos clochetons fins sont des mâts sous la lune.
 D’invisibles ris sont largués,
 Une vigie est sur la hune,
 Car, immobiles, vous voguez.
 Car c’est en vous que je vois l’arche
Qui sur l’ordre de Dieu, vers Dieu s’est mise en marche.
La race de Noé gronde encore dans vos flancs,
Vous êtes le vaisseau des immortels élans
 Et vous bravez tous les désastres.
Car le maître est Celui qui gouverne les astres,
Le pilote, celui qui marche sur les eaux…
Laissez autour de vous pousser aux noirs oiseaux
Leur croassement de sinistre augure ;
 Allez, vous êtes la figure
 Vivante de l’humanité,
Et le voile du Christ a l’immense envergure
 Mène au port de l’éternité.