Scènes de Mœurs électorales en Amérique - Les conventions de juin-juillet 1920

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Scènes de mœurs électorales en Amérique – Les conventions de juin-juillet 1920
Georges Lechartier

Revue des Deux Mondes tome 59, 1920


Scènes de mœurs électorales en Amérique – Les conventions de juin-juillet 1920


I. — CHICAGO


Lundi, 7 juin.

Ce matin, sous le soleil terriblement chaud déjà, la magnifique avenue Michigan, en bordure du lac bleu comme une mer du Sud, est entièrement décorée et pavoisée. Les réverbères, les fenêtres des maisons et devantures des boutiques disparaissent sous les bandes étoilées, qu’agite mollement la brise torride. Aux façades des hauts hôtels, du Blackstone, du Congress, de l’Auditorium, presque à tous les étages, d’immenses pancartes et professions de foi, que surmontent d’effarants portraits, annoncent au passant et à l’étranger que la grande semaine électorale est commencée, que les quartiers généraux eu gouverneur Lowden, du sénateur Hiram Johnson, du général Wood se trouvent ici ou là.

L’avenue est encombrée de promeneurs qui, eux aussi, sont comme pavoises. Les vestons et corsages sont ornés de médailles, larges comme des insignes de police, de boutons aux couleurs vives avec portrait du candidat, de rubans flottants avec inscriptions en hautes lettres d’or. Le plus grand nombre, hommes et femmes, portent gravement, presque solennellement, sur l’épaule de petits drapeaux ou fanions triangulaires, le plus souvent avec un nom, quelquefois avec un commentaire, une déclaration autoritaire : « Vote for Lowden, save the country » (Votez pour Lowden, sauvez le pays) ou bien une prévision résolument optimiste, une anticipation concise, tranchant », des prochains résultats de la Convention : « It’s Wood, let’s go » (c’est Wood. Allons-nous en ! )

Depuis hier, à toutes les gares, les trains internationaux déversant, de quart d’heure en quart d’heure, cette foule venue de tous les points, de tous les Etats de l’Union. L’estimation officielle, pour la seule journée d’hier, dépasse 125 000. Naturellement, une telle affluence a encore fait monter tous les prix, suffisamment hauts pourtant. Une chambre, l’une des plus modestes de l’hôtel Blackstone, coûte 15 dollars (au taux du change actuel 210 francs) par jour, et le premier déjeuner, le plus frugal, ne revient pas à moins de 2 dollars 50 (35 francs).

Les Headquarters sont, toute la journée et presque toute la nuit, les lieux de rendez-vous des délégués et partisans des candidats. On s’y écrase. Ils occupent, suivant l’importance, quelques chambres ou tout un étage d’hôtel. Des jeunes filles et jeunes femmes, — ici la propre fille et la femme du candidat, — y distribuent gratuitement boutons à effigies, plumes multicolores, éventails, tracts, fanions et sourires. Dans une vaste salle, des conférenciers se succèdent sans interruption, qui vantent à l’envi les qualités et vertus du candidat. Des chambres pourvues de dactylographes, presque toutes charmantes, et de machines à écrire, sont spécialement réservées à la presse. Le candidat a là son bureau, où il reçoit les délégations, ou ses amis. Les murs, bien entendu, disparaissent sous les draperies tricolores et les faisceaux de drapeaux : des phrases sensationnelles, des extraits de discours politiques, en lettres qui peuvent se lire à 15 mètres, sont reproduits encadrés. Dans chaque chambre, le portrait, colossalement agrandi, du « prochain président » est exposé. C’est de neuf heures du matin jusque parfois à minuit, un va-et-vient, une bousculade, un brouhaha, et naturellement une poussière, une chaleur indescriptibles.

Le soir, la plus grande partie de la nuit, l’animation est, partout, plus grande encore. La magnifique avenue n’est plus que lumière, scintillement et bruit. Portraits et drapeaux des façades sont maintenant lumineux. Des groupes de manifestants, portant des touches électriques multicolores, des pancartes et transparents éclairés, et que précèdent, accompagnent, suivent des musiques, où dominent les grosses caisses et les cuivres, se fraient, par le bruit plus encore que par la force, un passage sur le trottoir encombré. D’autres cortèges plus nombreux, précédés d’immenses policemen montés, arrêtent parfois, pour un interminable et symbolique défilé, la circulation, rejettent les files d’autos contre les trottoirs, occupent toute la chaussée.

Jusqu’à deux heures, plus tard encore, dans la nuit, le bruit, l’agitation se prolongeront, l’avenue continuera d’être cette houle de foules grouillantes, cette démence de musique et de clameurs, cette fantasmagorie effarante ou aveuglante de couleurs lumineuses, mouvantes et scintillantes.


Mardi, 8 juin.

La Convention doit s’ouvrir à onze heures, heure officielle. Dès dix heures, les longues files d’automobiles et tramways commencent d’amener les privilégiés qui assisteront aux séances : privilégiés, certes, car plus de 300 000 demandes ont été adressées, depuis un mois, aux divers comités, aux sénateurs, à tout ce qui pouvait avoir ici une influence : 15 000 seulement, c’est-à-dire la capacité maxima du Coliseum, ont pu recevoir une réponse favorable.

Les trottoirs, parfois la chaussée, ne sont maintenant que bataillons ou barrages de gigantesques policemen, crieurs de journaux, vendeurs de grape juice, monômes gracieux de suffragettes en blanc, la poitrine barrée de l’écharpe jaune, couleur du suffrage, porteuses de déclarations et étendards qui réclament éperdument plutôt que poliment le droit de vote pour les femmes. Une interminable colonne de piétons, décorés de cartes, médailles, emblèmes, vient incessamment s’engouffrer sous les multiples entrées numérotées, classées, sectionnées, de telle sorte que chacun peut, sans autre information, en regardant seulement sa carte et les affiches, trouver, du premier coup, dans le hall immense, sa section, sa rangée, son siège. L’efficiency de l’organisation est ici parfaite.

La salle du Coliseum, presque aussi vaste que celle du Grand Palais des Champs-Elysées, s’est emplie peu à peu. En bas, les 986 délégués, répartis par États, rejoignent leurs sièges ou forment groupes. Le public occupe les deux étages de tribunes en amphithéâtre, qui courent le long, des murs. L’étroite passerelle où se succéderont les orateurs, avance, sous le quadruple abat-voix et les nouveaux mégalophones géants, jusqu’aux deux tiers de la salle, surplombe les premiers rangs des délégués.

Des milliers de drapeaux et étendards, formant faisceaux, losanges, étoiles, qui ornent les piliers, courent le long des tribunes, escaladent les cintres. Huit projecteurs d’une formidable et aveuglante puissance, et qui soulèvent d’abord les protestations unanimes des assistants, permettront, aux moments pathétiques ou touchants, de cinématographier les scènes. Des guirlandes de lampes éclairent en tout temps la salle.

C’est maintenant, en bas, un océan de têtes ; c’est dans les tribunes, avec les toilettes claires des femmes, et les milliers d’éventails qui battent, une mer de couleurs. Pour attendre l’ouverture de la séance, là-bas, très haut, tout au fond, un orchestre joue des hymnes nationaux, des fox-trots et des gigues. Dans l’intervalle des morceaux, les conversations entretiennent le bruit.


* * *

Tels sont la figuration, les alentours du décor, le décor. Le drame qui va se jouer, plus justement le combat qui va se livrer là est sans doute le plus important de l’histoire américaine, car il doit avoir sa répercussion dans l’histoire du monde. Du choix du candidat qui aura lieu samedi dépendra, en effet, l’avenir du parti républicain, conséquemment l’orientation de la politique américaine, c’est-à-dire l’organisation de la paix ou de la guerre mondiale. Comment se présente aujourd’hui la situation ? Quelles sont les forces en présence ?

Le grand objectif à atteindre pour le parti républicain, est, naturellement, le renversement de l’administration démocrate et, plus immédiatement, le choix d’un candidat qui inspire confiance au pays et soit capable d’opérer, lors de l’élection finale de novembre, ce renversement. Rien, en vérité, ne semblait plus facile, il y a trois semaines, que d’y réussir, et lorsque la maladie du président, l’absence d’un leader démocrate, les rivalités des prétendants, la grande scission surtout des politiciens du parti, la tendance générale du pays enfin à rejeter tous les maux du présent régime sur les gouvernants actuels, d’autres causes encore semblaient mettre toutes les chances du côté républicain. Depuis lors pourtant, un grand fait s’est produit, et qui, si la Convention qui va s’ouvrir n’y met ordre, pourrait bien rétablir la balance. Les extrémistes du parti républicain, les Irréconciliables des débats du Sénat, sous la forte conduite des sénateurs Johnson et Borah, ont prétendu gouverner les modérés qui sont le plus grand nombre et diriger toute la campagne contre la Ligue et le traité, œuvre du président Wilson. L’un et l’autre leaders, s’ils n’ont pas assez de force pour s’imposer au pays et l’entraîner à leur suite, on ont assez pour opérer une scission dans le parti républicain et renouveler la fatale expérience de 1912. Aucune tentative de conciliation de la part des modérés n’a, jusqu’ici, pu aboutir. Les deux leaders des Irréconciliables, rendus plus intransigeants encore par l’accueil triomphal reçu à leur arrivée ici et par le succès d’une conférence commencée au théâtre, continuée dans la rue hier soir, prétendent imposer sans changement leur programme radical, combattent depuis deux jours et sans merci le sénateur Lodge, représentant des modérés, dans les journaux et les meetings, et ne veulent surtout ni compromis, ni conciliation, ni entente.

Le sénateur Lodge sera-t-il de force contre les deux obstinés ? Le vieux politicien devra-t-il au contraire se soumettre pour éviter au parti un nouveau 1912 ? Tel est l’angoissant problème qui se pose.

En attendant l’ouverture de la Convention, dans le public des tribunes, parmi les groupes des délégués, en bas, on escompte maintenant les probabilités, on pèse les chances. Les opinions, naturellement, sont contradictoires, les passions extrêmes.


* * *

Enfin, le bureau paraît. L’un des Officiels annonce, sous les mégalophones, que le sénateur Lodge a été à l’unanimité nommé président, — chairman, — de la Convention. Voici le sénateur lui-même, long, un pou courbé, plus mince et plus blanc dans le complet noir, l’air plus las par la fatigue de la nuit, l’œil plissé, le sourire plus désabusé dans la barbe courte et fleurie. Il s’avance, la démarche alerte, le geste toujours jeune, sur l’étroite plate-forme. Il tient à la main le maillet, symbole de la présidence, et dont il se servira, à maintes reprises, avec la plus remarquable vigueur. 15 000 gosiers aussitôt l’acclament, 30 000 mains, interminablement, l’applaudissent. L’hymne national, le Star-Spanqled banner, commencé par l’orchestre, repris par tout le public, termine la manifestation et met tout le monde debout. Le chant achevé, le leader républicain donne la parole au chapelain pour la prière. Bien curieuse cette prière, longue comme un discours politique, et où l’on demande à Dieu d’inspirer, comme toujours, le parti républicain, — rien pour les démocrates, — dans la tâche difficile de choisir l’homme qui conduira le pays selon les règles traditionnelles d’honneur, de justice et de liberté.

Est-ce cette singulière, longue, diffuse et toute politique prière qui a exercé une fâcheuse influence sur l’auditoire, sur le chairman qui prononce maintenant le discours d’ouverture ? Est-ce la fatigue des débats de la nuit qui se fait sentir chez celui-ci ? L’atmosphère de la Convention est subitement changée ; un courant froid a passé sur l’auditoire et l’orateur. Celui-ci est, comme on dit ici, at his worst (à son pire). Il lit d’une voix fatiguée, monotone, mal entendue, on dépit des mégalophones, un discours qui parait d’autant plus long que rien de ce qu’on attend n’y est et que tout ce que l’on sait sur les méfaits, négligences, incapacités du gouvernement démocrate, sur la politique mexicaine, sur les mandats étrangers, enfin sur la Ligue des Nations et spécialement sur l’article 10, tout enfin ce qui a été dit, répété cent fois au Sénat, dans les articles de journaux, au cours des interviews et qui est connu de chacun et de tous, s’y trouve L’orateur ressent l’impression qu’il produit et galope. L’auditoire attend la fin plutôt qu’il n’écoute.

Le discours terminé, sans grands applaudissements, la Convention est immédiatement ajournée à demain onze heures. Il est dans la tradition que cette journée d’ouverture doit être assez terne. La Convention de 1920 aura cette fois renforcé la tradition.

La foule s’écoule lentement. Les grands premiers rôles et les privilégiés se retrouveront, tout à l’heure, à l’hôtel Blackstone au lunch.

La vaste, élégante salle à manger de l’hôtel Blackstone, avec ses innombrables, étincelantes petites tables dans le jour ensoleillé, tamisé pourtant par la soie claire des stores, est presque historique. C’est là que, depuis que la Convention républicaine se tient à Chicago, le monde, — le monde politique et la société de Washington, — se retrouve. Là ont passé, dîné, reviennent tous les quatre ans, toutes les notabilités du parti républicain. Par les immenses baies, sous les stores, on aperçoit l’avenue magnifique qui n’est maintenant qu’un courant humain sous le soleil cru : plus loin, le terre-plein, les eaux bleues du lac. Mais, des innombrables luncheurs qui, sous la conduite des cérémonieux maîtres d’hôtel, s’empressent parmi les petites tables, dont toutes, depuis plusieurs jours ou plusieurs mois, sont réservées, dont chacune porte un nom connu, aucun certes ne songe à regarder le panorama splendide.

On se montre les candidats, le chairman, les délégués en renom. Des sénateurs, des leaders du parti ou de la campagne, s’affairent, vont de l’une à l’autre, ont un mot pour chacun. La fille d’un ancien et peut-être du plus populaire président, s’entretient en riant avec le sénateur Lodge qui sourit, les yeux clos, dans sa barbe fleurie. Le terrible leader des Irréconciliables, le sénateur Hiram Johnson, carré, trapu, le geste impératif, précède, parmi les tables, l’aimable M. Johnson ; il semble vouloir dominer l’assemblée plutôt que trouver sa place. Près de la baie d’entrée, son collègue, l’obstiné sénateur de l’Idaho, M. Borah, les cheveux en arrière, le regard perçant, les traits accusés d’un Vitellius énergique, parle, sourit à une jeune femme, propriétaire de l’un des journaux influents et qu’il a lui-même surnommée la Grâce de Washington. La gaité d’ailleurs, est générale. On ne voit que figures souriantes. Et les rires, qui fusent à tout instant, dominent parfois les conversations et l’orchestre. Toutes les préoccupations sont oubliées, hormis une, celle de se faire social, c’est-à-dire de plaisanter, de rire, d’être vu, d’oublier la politique, d’avoir un grand time.


Mercredi 9 juin.

Déjà ce matin, dans la salle à manger et le lobby du Blackstone, le bruit s’est répandu que la conférence nocturne du « Comité national républicain » où se débattent et se fixeront, bien plus qu’à la Convention, les destinées du parti, a été orageuse à l’extrême. Le sénateur Johnson a déclaré, devant quelques journalistes et interviewers, « qu’il en avait fini, si la Ligue était approuvée dans la platform, » par quoi il a entendu signifier que lui et son partner étaient prêts à opérer la scission redoutée et annoncer la création d’un troisième parti, au cas où les modérés, représentés par le sénateur Lodge, prétendraient secouer leur joug.

La nouvelle, vite connue et répandue, a causé naturellement une extrême agitation avant l’ouverture de la Convention. Le plus clair de l’affaire est que, l’entente n’ayant pu se faire, le programme, qui devait être lu aujourd’hui, n’a pu être achevé. Toute la journée on attendra donc ce programme, et l’intérêt sera ailleurs. Pour passer le temps, Lodge, élu maintenant chairman permanent, donne successivement la parole aux doyens du parti, reconnus dans l’auditoire et réclamés par toute l’assemblée. Ceux-ci, poussés successivement vers la passerelle-tribune, se tirent d’affaire avec des discours humoristiques qui leur conquièrent, une fois de plus, le public et soulèvent ses acclamations.

Rien n’a été fait aujourd’hui dans la Convention. On sait bientôt que les débats se sont poursuivis passionnément au sein du Comité et sans plus de résultat.

Ce soir, l’avenue est plus animée, plus bruyante, plus éblouissante que jamais. Les groupes porteurs de pancartes : « Le pays veut Johnson, » « Je suis pour Lowden, » « C’est Wood qui gagne, » se croisent et recroisent derrière les musiques qui rivalisent de bruit. Un double orchestre est installé en permanence devant le Congress et joue sans arrêt.

Mais voici venir, à l’autre bout de l’avenue, une étrange lueur rouge dans un fracas de gongs, grosses caisses et cuivres. Un peu plus près, c’est d’abord une rangée d’immenses policemen montés, gigantesques statues équestres, qui se détachent, s’immobilisent parfois en ombres chinoises sur la vague de lumière qui déferle derrière, eux. Puis viennent des porteurs de torches électriques aux lueurs sanglantes, des hommes, femmes, jeunes filles, tous singulièrement, symboliquement costumés, Irlandais et « martyrs de la cause de l’Irlande. » Dans l’un des premiers automobiles, le « président de l’Irlande opprimée, » de Valera, debout, impassible, la face et le regard immuablement fixés vers le ciel, garde une attitude figée de Christ pour cinématographe. Pour le martyre, que ni « l’infernale Angleterre, » ni personne ne lui offre, il est évidemment prêt et recueille par avance les bravos. D’autres autos, où de gracieuses filles, décolletées et drapées à souhait, les bras et le corps entourés de gentilles cordelettes, figurent l'« Irlande suppliante demandant l’aide de l’Amérique, » « l’Irlande expirante, » d’autres Irlandes encore, ne sont pas moins applaudis. Les chars alternent avec des rangées serrées de porteurs de torches, de pancartes ou d’étendards, en costumes irlandais, avec des groupes symboliques, des musiques, des musiques surtout. Plus de 25 000 personnes enfin, engagées à trois dollars par tête pour cette démonstration, défilent, interminablement, gaiement, en lignes déployées, sur toute la largeur de la chaussée dans une lueur plus carnavalesque qu’incendiaire.

Sur l’un des transparents, cette déclaration inattendue s’affirme : George Washington too was a Sinn Feiner. (George Washington, lui aussi, était un Sinn Feiner.)


Jeudi, 10 juin.

Beaucoup d’événements et une conférence dramatique ont eu lieu depuis hier. Ce matin, les journaux annoncent que, tard dans la nuit, un compromis proposé, imposé par les Irréconciliables, a finalement été accepté par le leader républicain et les modérés. D’immenses headlines des journaux dévoués aux Irréconciliables annoncent la « victoire de Hiram Johnson. » Cette victoire, à y regarder de près, est mince. Le texte concernant la Ligue et qui doit remplacer dans la platform celui de Lodge, a été rédigé par l’éminent juriste internationaliste Elihu Root avant son départ pour l’Europe : avec une habile jonglerie de mots, il laisse toute liberté au candidat ou au prochain élu d’en agir plus tard avec la Ligue tout comme bon lui semblera. C’est probablement ce que pense le sénateur Lodge, dont le regard à peine visible sourit dans les yeux mi-clos, tandis qu’il annonce avec une insistance pour le moins singulière à ses amis et à tous, au déjeuner du Blackstone, « sa défaite » et la « grande victoire des Irréconciliables. »

La séance du matin ne dure que le temps de la prière d’ouverture par le cardinal Gibbons en grand costume cardinalice, l’annonce par le sénateur Mac Cormick d’une entente au sujet de la platform et l’ajournement à ce soir 5 heures.

Elle est accueillie, cette platform tardive, avec des applaudissements honorables, mais sans enthousiasme. Comme d’autres déclarations politiques, elle met beaucoup d’énergie dans les mots, beaucoup de vague dans la pensée, et laisse toutes possibilités pour l’action. Elle est en somme tout ce qu’elle peut être. Le public parait en avoir été certain d’avance. Il l’écoute poliment. Ses applaudissements sont corrects. L’intérêt est ailleurs. La grande affaire est maintenant, pour tous, la reprise prochaine de la bataille entre les sénateurs Johnson, Borah et Lodge et dont l’entente sur la platform n’a été qu’un épisode et une trêve. On sait que le combat décisif aura lieu sur le choix du candidat et cette nuit. Les leaders irréconciliables se prodiguent, proclament bruyamment aux headquarters de l’Auditorium, au Congress hôtel, partout, ce soir, leur victoire Au dîner du Blackstone, la silhouette longue, mince, un peu courbée du sénateur Lodge se glisse entre les tables, s’arrête à l’une, à l’autre. Jamais le regard, généralement las, ironique, du vieux politicien, n’a été plus éveillé et plus aigu : jamais le sourire, qui plisse si curieusement ses yeux et les clôt, puis se perd dans la barbe blanche, courte, fine, frisée, n’a paru plus satisfait, plus triomphant de la défaite partout avouée, annoncée, proclamée.


Vendredi, 11 juin.

En politique, ce ne sont pas les actions qui comptent, mais les réactions. Par quel phénomène de psychologie des foules ceux qui célébraient hier en tout enthousiasme le triomphe de Johnson et des Irréconciliables sont-ils les mêmes qui, ce matin, parlent de violence faite, accusent d’unfair play et de hold up ces mêmes Irréconciliables ? Le leader des modérés, le connaisseur averti du public et du tempérament sportif et loyal des Américains, le rusé politicien surtout qu’est le sénateur Lodge, pourrait assurément l’expliquer mieux que personne. Le fait, en toute conjoncture, est là.

Bien avant que la Convention soit ouverte, — dès neuf heures et demie, ce matin, — personne ne pourrait dire d’où il tient son impression, mais tout le monde sait que l’atmosphère et l’opinion sont partout et radicalement changées. Les Irréconciliables sont brusquement en baisse devant le public de la Convention et le plus grand public américain. Sans qu’aucun fait nouveau se soit produit de façon apparente, ils sont déjà considérés comme perdus.

La prière habituelle est plus rapidement expédiée ; le chairman, maintenant radieux, annonce qu’il va être procédé à l’introduction des divers candidats. La journée entière y passera.

Ce rite de l’introduction ne manque pas de pittoresque. Le premier candidat nommé par la délégation d’Arizona, introduit devant la Convention, est le général Wood. Le directeur de sa campagne s’avance sur la passerelle, prononce un panégyrique qui dure environ trois quarts d’heure, conclut naturellement que le général est le seul homme des États-Unis qui puisse sauvegarder les intérêts et assurer les destinées du pays. La dernière phrase se termine obligatoirement par les mots et le nom qui doivent provoquer les applaudissements et susciter la démonstration traditionnelle : «… Vous choisirez donc pour votre prochain président le général Wood. »

Le nom à peine prononcé, tous les partisans du général, parmi les délégués et dans les tribunes, sont, comme d’une même poussée, d’un même élan, debout. Agitant, des deux bras, drapeaux et mouchoirs, acclamant, se démenant, ils produisent, avec sifflets, trompes, le maximum de bruit dans un éblouissement de couleurs. Ils sont si remuants, si bruyants, qu’ils semblent être toute l’assemblée. L’immense hall n’est plus que frémissement de têtes, agitation de bras, papillotement de drapeaux, surtout tempête, rafale de clameurs. En bas, des monômes s’organisent, qui passent dans les travées, font des recrues parmi les délégués de chaque État, — chacun des manifestants portant qui deux drapeaux qu’il brandit ou secoue frénétiquement, qui un portrait colossalement agrandi, effrayant du général, qui une pancarte : « Wood ! Nous voulons Wood ! » ou bien : « L’honneur du pays, enfin ! Wood ! » Et tous, la face apoplectique, la gorge ouverte crient, clament, aboient plutôt, inlassablement, de toutes leurs forces : « Wood ! Wood ! Wood ! Wood ! » Tout à coup, des cintres du plafond, une pluie multicolore, drue, de plumes portant le nom du candidat, et où dominent les rouges et les verts crus, tombe lentement, incessamment, emplit l’espace vibrant, semble hésiter, vibrer et frémir dans le vacarme. La rafale diminue parfois d’intensité, mais elle n’a ni accalmie, ni répit ; et, l’instant d’après, elle reprend, à clameurs plus nourries, à faces plus convulsées, toujours plus violente. C’est une prodigieuse vision de démence dans un tumulte qui n’a plus rien d’humain, le Paradis du Tintoret, changé en enfer, emporté dans un mouvement giratoire, où les contours se perdent, où choses et gens deviennent une mêlée polychrome et hurlante. Il est entendu que la manifestation qui dure le plus longtemps doit imposer aux électeurs délégués l’impression que le candidat ainsi introduit est celui qui est le plus fortement désiré par tout le pays et assurer son triomphe. Celle du colonel Roosevelt, voici quatre ans, dura trente-et-une minutes. Les partisans du général Wood aujourd’hui tiennent le record. Après quarante-sept minutes seulement l’agitation faiblit, les cris deviennent rauques, la clameur s’assourdit, s’épuise, s’éteint.

Suivent immédiatement l’introduction et le panégyrique attendus du sénateur Johnson. L’introducteur qui est, paraît-il, un orateur californien réputé, a voulu se surpasser. Il est inférieur à lui-même, probablement ; ce qui est sûr, c’est qu’il est au-dessous de tout ce que l’on pouvait imaginer ou attendre. Avec une belle aisance, une plus grande hardiesse, il assure d’abord que « tous les signes du Zodiaque sont aujourd’hui tournés vers le parti républicain, » ce qui cause quelque surprise. Un peu plus tard, on l’entendra affirmer que « le tombeau d’un soldat est le tombeau d’un soldat et un cœur de femme est un cœur de femme. » Le public qui, avant-hier, eût écouté, applaudi peut-être, ces redondances, pour n’en rien dire de pire, est aujourd’hui prévenu ; il s’impatiente sans politesse. Le bruit des conversations couvre de plus en plus la voix de l’orateur, qui s’obstine. Lorsqu’enfin il se tait, la nervosité de l’auditoire est telle que la manifestation traditionnelle, soigneusement préparée, chauffée par les organisateurs de la candidature Johnson est reçue sinon avec hostilité, du moins avec une évidente froideur. Les manifestants eux-mêmes, réfrigérés sans doute par la malencontreuse introduction, manquent d’entrain, de spontanéité. On sent chez eux l’effort. Il ne dure guère. La démonstration qui devait surpasser en bruit, agitation, enthousiasme, en durée surtout celle du général Wood, et de tous les autres candidats, mollit vite, dure vingt minutes à peine, s’apaise, et meurt. Avec elle meurent aussi la candidature Johnson, la menace d’une scission, l’opposition et la puissance des Irréconciliables.

C’est chose curieuse alors, et pour quiconque se trouve à portée de vue du sénateur Lodge, d’observer la contenance du vieux leader républicain. Le plus ironique, le plus radieux sourire éclaire la physionomie, plisse les yeux à les fermer ; la barbe elle-même semble sourire. Le vaincu d’hier est bien le triomphateur d’aujourd’hui.

La partie pour lui est en effet, — sacrifices faits et pertes acceptées, — désormais gagnée. Les introductions pourront succéder aux introductions, la démonstration en faveur du gouverneur Lowden pourra surpasser celle du général Wood, l’introduction de M. Hoover pourra susciter, à l’improviste, une magnifique démonstration du public des tribunes et, en dépit de tous les rappels à l’ordre, sembler, à certains moments devoir éclipser, en durée et en intensité, celle des trois grands favoris qui l’auront précédée ; l’orientation et le grand but de la Convention républicaine sont désormais atteints, fixés. L’unité, sinon l’union, du parti républicain est finalement assurée.

La proclamation, dans l’après-midi du lendemain, de la candidature du sénateur Harding, homme de haut caractère, peu connu comme politique, ignoré ou presque du grand public, — candidature de conciliation acceptée comme pis aller par les Irréconciliables et pour faire surtout échec aux solides candidatures rivales du gouverneur Lowden, du général Wood, de M. Hoover, — a lieu le lendemain, accompagnée du même enthousiasme, du même délire La partie est maintenant terminée ; le véritable gagnant reste le sénateur Lodge, mais elle laisse les chances des républicains devant le pays et l’élection finale de novembre en balance.

La ville, hier encore si remplie et si animée, va maintenant se vider en quelques heures. L’intérêt du pays entier a déjà commencé de se reporter vers le second théâtre où se continuera, dans quinze jours, le grand drame politique, vers la Convention démocratique de San-Francisco.


II. — SAN-FRANCISCO

Des résidences blanches, aux colonnades fines, à demi enfouies parfois dans la verdure, où se précisent les lignes frêles des palmiers ; une ville gracieuse, qui s’étage sur une colline aux pentes raides, qu’escaladent, presque verticalement, les minuscules tramways ; une baie, la plus belle du monde, aux taux de saphir, semée d’îlots petits, brusquement surgis de la mer ; un cercle presque fermé de montagnes, aux crêtes dorées, que domine au fond de cette baie, au-dessus de la fourrure de pins, d’eucalyptus, de palmiers, le cône élevé du Tamalpaïs, et qu’entrouvrent, sur le Pacifique, les étonnantes « barrières d’or. » les Golden Gates ; un climat éternellement printanier, d’un printemps un peu frais quand, l’après-midi, la brume dense glisse, route de la mer sur la ville ; une atmosphère, à tout autre moment, imprégnée de soleil, d’azur et d’or : tel va être le théâtre de la Convention démocratique. Telles sont, en toute saison, la ville et la baie de San-Francisco.


* * *

Ce qui, avant l’ouverture de la seconde Convention, frappe d’abord le spectateur impartial, c’est la grande ressemblance que présente ici la situation politique avec celle qui s’offrait à l’ouverture de la Convention de Chicago. Même nombre, même répartition, même position des unités et des groupes de combat ici et là. Chaque groupe est seulement scindé ici en deux fractions qui s’opposent.

Un turbulent petit groupe d’Irréconciliables, qui ont voté au Sénat et lors des débats du Traité avec leurs collègues républicains contre toute Ligue et tout traité, est conduit ici par les sénateurs Reed, délégué non encore reconnu du Missouri, et Walsh. Une seconde fraction d’extrémistes, qui veut aujourd’hui le traité à tout prix comme il a voulu durant la guerre la paix à tout prix, suit la direction enthousiaste du tribun populaire, l’ex-secrétaire d’état W.-J. Bryan.

Le gros des forces du parti est représenté par une majorité flottante qui, aujourd’hui, et a défaut ou à l’écart de M. Wilson, soutient le gouvernement, le traité intégral et M. Mac Adoo : demain, et lorsque le sobriquet « kronprinz, » décerné à temps par un républicain avisé au gendre de M. Wilson, aura mis le grand favori hors de combat, celto même majorité se reportera vers la fraction modérée, qui a toujours demandé la ratification du Traité avec réserves, et choisira son candidat parmi ses représentants.

Ici comme à Chicago, un groupe de politiciens, ennemis implacables du président, demeure dans la coulisse, observe les partis, les mouvements d’opinion, les coups portés, tient les cordes et les ficelles du jeu, attendant son heure pour brusquer le dénoûment Enfin, contre l’influence de ce groupe M. Wilson, qui, de la White House, par fils télégraphiques et téléphoniques spéciaux, suit attentivement tous les épisodes, toutes les péripéties de la Convention, et qui ne laisse rien au hasard, ne cède sur un point que pour reprendre ailleurs, lutte enfin pied à pied et avec toute la maitrise d’autrefois.


Lundi, 28 juin.

C’est dans l’une des ailes du délicieux City Hall, — l’un des plus harmonieux monuments de l’exposition de 1915 au bord du Pacifique, démoli ensuite, puis reconstruit ici, plus près du centre des affaires, — que vont se tenir les assises de la Convention démocratique. A l’intérieur, dans la salle, plus petite, de meilleures proportions, de même disposition que celle du Coliseum, peu d’ornements. Une seule draperie tricolore court le long des tribunes, dont les gradins escaladent le plafond. Huit mégalophones géants, sans abat-voix, dominent la passerelle-tribune. Un orgue colossal occupe tout le fond.

Le seul épisode intéressant qui marque la première séance, — plus bruyante, mais d’aussi mince résultat que celle de Chicago, — est le coup de théâtre qui précède la démonstration et qui accompagne l’éloge, par le chairman temporaire, de M. Wilson et de l’œuvre de M. Wilson.

Sitôt la prière terminée et à peine l’orchestre a-t-il entamé les premières mesures du Star-Spangled banner, une bannière étoilée, large de toute la largeur, haute de toute la hauteur de la salle se déroule du plafond, voile entièrement l’orgue. Les applaudissements et hurrahs qui l’ont accueillie ne sont pas encore calmés que l’immense draperie se relève à demi, dévoile, dans un jet éblouissant de lumière électrique, un colossal, étonnant, horrible portrait du président Wilson. Applaudissements et clameurs redoublent, croissent, semblent ne devoir plus cesser. Tout le public des tribunes est debout et acclame. En bas, parmi les délégués, les monômes s’organisent avec les habituels combats autour des écriteaux-étendards, avec les mêmes manifestations, confuses et assourdissantes, qu’à Chicago, Dix-huit minutes passeront avant que le calme, puis l’ordre, puisse, en dépit des coups de maillet répétés du chairman, être rétabli.

Il serait prématuré pourtant de chercher à voir dans cette manifestation une indication pour le vote final. Elle a été soigneusement étudiée, organisée, mise au point et mise en scène par les leaders modérés et pour donner d’abord au pays, au monde ; l’impression d’un parti parfaitement uni et fort sous la conduite d’un chef unanimement estimé, en opposition avec le spectacle de désunion et de déchirement ou de faiblesse offert à Chicago par le parti républicain. Elle est surtout ou seulement, de la part des délégués et du public, une manifestation passagère de gens heureux de se trouver réunis, fiers de prendre part à une tâche importante sous les yeux du monde entier, et qui prennent plaisir à se donner à eux-mêmes le spectacle de cette importance. Pas plus que les applaudissements enthousiastes qui souligneront tout à l’heure chacun des éloges décernés au président par le chairman Cummings, dans son discours d’ouverture, la manifestation présente n’a de portée réelle ni durable. Elle s’adresse, si elle a un sens, à ce que le président a été dans le passé beaucoup plus qu’à ce qu’il pourrait être encore.

Feu de paille et d’enthousiasme, tout compte fait, auquel le président lui-même, — en dépit des espoirs gardés, nourris, grandis sans doute, dans l’isolement de la White House, — n’aura pas le temps de se laisser prendre. Quant au public, aux délégués qui s’écoulent maintenant, après ajournement, dans Market Street, regagnent l’hôtel Saint-Francis ou le Palace, par la grande rue ensoleillée, l’émotion chez eux n’a pas duré plus longtemps que le bruit ; et l’impression en est déjà effacée.

Rien de plus gai que Market Street, à l’heure du lunch, sous ce plein soleil.

Les jeunes filles, shopgirls (midinettes), employées, sténographes, qui, par bandes et se tenant par la taille, encombrent la chaussée, sont presque toutes jolies ; un grand nombre sont ravissantes ; toutes ont l’œil animé, avec un air de santé et de gaîté, le sourire au coin des lèvres, le rire tout près. La beauté des Californiennes est, ajuste titre, notoire dans tous les États de l’Union. A cause des visiteurs, les trottoirs regorgent, ainsi que les restaurants, les cafétérias. Ces derniers établissements sont particulièrement pittoresques.

Ils se distinguent des autres restaurants en ce que chacun y fait le service soi-même. Deux longs comptoirs, couverts de casseroles, de plais de toutes sortes, et derrière lesquels quelques jolies filles se tiennent, occupent l’un des côtés d’une immense salle. Une barrière dessine un passage, où les dîneurs d’abord s’engagent. Chacun prend en entrant, sur une pile, un plateau, et dans une corbeille, une serviette roulée qui contient un couvert. Ainsi muni, il prend la filière, regarde au passage les plats, fait vite son choix, désigne ce qui lui plaît. L’une ou l’autre belle fille, derrière le comptoir, lui sert une portion, il progresse aussitôt vers les légumes, les desserts, les bouilloires de café. Au bout du passage se tient la caissière qui regarde le plateau, fait le compte des plats, donne une fiche avec le chiffre de l’addition. De petites tables proprettes sont disposées dans toute la salle. Le dîneur choisit celle qui lui plait, s’y asseoit, et n’a plus besoin de personne. Lorsqu’il a terminé, il laisse plats et assiettes où ils sont. Un nègre les enlèvera tout à l’heure. Il paie sa note à une seconde caissière qui commande la sortie. Aucun pourboire n’est dû, ni accordé. On dîne ici pour 50 cents, alors qu’on paierait le même repas 2 dollars et plus à l’hôtel. Entre midi ni une heure et demie les dîneurs se succèdent derrière la barrière, portant chacun son plateau. Les tables sont occupées aussi vite qu’on les quitte. L’animation est extrême. Le coup d’œil n’est pas sans charme.


Mardi 29 juin.

L’exécution du sénateur Reed avec l’élimination définitive de la première fraction des Irréconciliables, a été décidée dans les séances des comités, temporairement d’accord, hier. Elle ne tarde pas à la séance d’aujourd’hui.

Peu après l’ouverture, en effet, le leader des délégués du Missouri ayant protesté contre l’exclusion prononcée contre le sénateur Reed, toute la Convention s’est aussitôt levée comme un seul homme, chaque délégué et le public sifflant et conspuant à [‘envi. Le vice-chairman profita d’un répit pour qualifier le leader des Irréconciliables de rénégat démocrate et fut vigoureusement applaudi. L’unanimité se fit enfin, — à la suite exception du Missouri, — pour ratifier l’exclusion.

L’une des factions opposées aux forces des modérés se trouve donc et tout de suite hors de combat. Les renseignés du Saint-Francis et du Palace déclarent cet après-midi que l’exécution de la seconde ne tardera pas.


Mercredi 30 juin.

Le spectateur impartial pouvait se croire blasé sur les démonstrations et le bruit. La journée d’aujourd’hui l’aura laissé détrompé, ahuri, aveugle, assourdi.

Dans l’attente de la platform, qui, comme à Chicago et grâce à l’éloquence de M. Bryan, se fait de nouveau désirer, les introductions des candidats ont commencé ce matin. Le rite a été le même qu’à Chicago. Le sénateur Owen, puis le chairman Cammings, le sénateur Hitchcock sont ainsi présentés et correctement applaudis. L’introduction de l’attorney général Palmer donne lieu à une démonstration plus prolongée et pittoresque. Le bruit reprend, avec une nouvelle violence, après l’introduction du gouverneur Cox. Le gouverneur Smith, de l’État de New-York, est ensuite présenté avec élégance par l’assistant-secrétaire de la marine Franklin D. Rooswelt et a une jolie ovation.

Jusqu’ici pourtant les manifestations et clameurs avaient atteint et n’avaient pas dépassé ce que nous avons connu déjà ailleurs. Mais voici venir sur la passerelle un homme athlétique, à la voix de stentor. En quelques phrases il prévient que celui qu’il va nommera, lui-même, insisté pour qu’aucun discours ne fût prononcé, puis il présente, nomme à pleine voix l’ex-secrétaire des finances, M. Mac Adoo. A peine le nom lancé, il semble que, spontanément, la salle entière soit frappée de démence.

Tout le monde est debout. Treize mille gosiers crient, acclament ; vingt-six mille mains agitent des drapeaux. Tout ce qui peut produire du bruit eu produit. On brandit, on jette tout ce qui peut être brandi ou jeté. Dans les cris, appels de trompes, déchirements de clakson, crécelles, cloches de vaches, dans l’éclatement des cuivres de l’orchestre et le fracas des orgues, dans l’agitation des mouchoirs, écrans, chapeaux, dans le papillotement dansant, multicolore de vingt-six mille drapeaux, le traditionnel monôme instantanément se forme, s’ébranle. Mais, cette fois, les manifestants sautent, bondissent, courent, dansent ou bien, sur place, trépignent, crient, — crient surtout. Des grappes humaines dégringolent des tribunes, coulent par-dessus la balustrade, pour joindre, plus vite, la parade en bas. Des gens enfoncent les barrages, semblent sortir, jaillir de partout. Les orgues toujours tonnent, mais leur tonnerre maintenant se noie dans le bruit. Du plus haut des galeries, un bloc humain, amarante et blanc, quelque délégation avec musique, commence de si mouvoir. D’en bas cela parait un triangle bicolore qui s’affile à la pointe, ondoyante vers l’escalier de descente. Sur le parquet la musique bariolée prend la tête du monôme et, dans une accalmie, probablement joue, tandis que ceux qui suivent, visiblement, à gosiers ouverts, chantent. Au plus fort du bruit, un homme jeune, roux, sans veste ni gilet, en chemise et pantalon blanc, escalade le bureau du speaker, puis le pupitre qui surmonte ce bureau ; et, de ce point élevé, il bat la mesure des deux bras, du torse, de la tête, tandis qu’il ploie les jambes, se relève en mesure ; ou bien il trépigne, se livre à une pantomime, une désarticulation frénétique. Des drapeaux, enseignes et insignes passent sans cesse, et frôlent, dans un mouvement giratoire qui semble emporter le public, la salle entière.

Des tribunes et des galeries des centaines, des milliers de petits ballons rouges, mauves, de toutes couleurs, gonflés d’air sont lancés, tombent lentement sur les têtes des délégués qui se les renvoient.

Trente-cinq États, bannières en tête, ont spontanément, d’un même élan, presque d’un même bond, rejoint la manifestation. Des femmes, des tribunes, jettent leurs chapeaux sur les délégués d’en bas qui les ; reçoivent et les renvoient. Les ballons multicolores volent ou bondissent. La mêlée est partout indescriptible, le tumulte au comble. Il faudrait un Homère pour décrire la scène.

Le soir, le bruit court au Saint-Francis que les bosses, qui n’ont point encore fait choix d’un candidat, ne pouvant, pour raisons politiques ou de bon sens, se présenter eux-mêmes, ont décidé que M, Mac Adoo, représentant la politique de M. Wilson, ne serait pas nommé candidat démocrate, dût le parti succomber en novembre.


1er Juillet.

Deux séances, mais toujours pas de programme. La lutte continue de se poursuivre dans les conférences des comités, avec les directions de Washington. La Convention n’en voit, n’en sait rien.

La séance du soir convoquée pour six heures dure jusqu’à dix dans l’attente de la platform, qui ne vient pas. Elle est consacrée à des chants, surtout ceux du Sud. Ces chants sont fort beaux, d’une mélancolie sauvage. Chantés par les États de Géorgie, Louisiane, repris par tous les États en chœur, ils font grand effet. Il y eut encore des auditions de mégalophones, des bruits, des clameurs diverses. Lorsque, après quatre heures d’attente, le chairman annonça que, les débats du comité menaçant de se prolonger, il croyait devoir ajourner la-Convention au lendemain, à peine quelques rires se firent entendre, mais aucune protestation. La foule, admirable de patience comme toutes les foules américaines, s’écoula de bonne humeur et rapidement.


Vendredi, 2 juillet.

De bonne heure, dans les deux grands hôtels et centres politiques, le bruit s’est répandu que la platform, après une conférence du comité qui a duré tard dans la nuit, est enfin prête. Mais on sait déjà qu’elle ne satisfait nullement le leader des derniers extrémistes, M. W.-J. Bryan. La nouvelle, vite répandue, a aussitôt porté la curiosité, l’émotion à l’extrême.

En effet, à peine la lecture du programme, — aussi vide que le républicain, — terminée, le grand, très populaire, commoner parait. Il est aussitôt formidablement acclamé. La manifestation qui suit, pour n’en rien dire de plus, égale en bruit, en mouvement et en durée celle de M. Mac Adoo hier et prend les proportions d’un triomphe. Un long temps se passe avant que l’ex-secrétaire d’Etat réussisse à se faire entendre et bien que ses deux bras levés commandent depuis longtemps le silence. Il y réussit pourtant.

Le voici, maintenant, qui, dans l’aveuglante lumière de calcium des six projecteurs, se tient immobile. Ses bras sont toujours levés, sa haute et forte stature est dressée ; son profil d’aigle coupe la lumière crue comme un sabre, ses lèvres minces sont serrées ; toute sa silhouette est celle de quelque superbe Punch dominant l’assemblée. Ses cheveux qui autrefois frisaient sur la nuque, sont maintenant coupés court, ce qui lui donne l’aspect plus jeune. A peine les premiers mots prononcés, un silence de mort s’établit. Le début du discours est dans le ton habituel de bonhomie, avec le bénévole sourire, qui lui a toujours et si longtemps conquis les auditoires les plus hostiles, — ce n’est pas le cas ici. Mais bien vite le ton change ; c’est le sermonnaire qui parle maintenant, persuasif, un peu chantant, avec des passages de force, de fanatisme même.

La mimique, le geste qui accompagne la parole sont extraordinaires. Tout l’espace de la longue passerelle suffit à peine à l’orateur. Il fonce en avant, revient en arrière a les coups de reins, de dos d’un boxeur qui prend son temps, fait une feinte, trompe l’adversaire avant de s’élancer et porter le coup qui fera l’autre knocked out. Le voici à l’extrémité de la plate-forme. Son dos se courbe, son corps sa ramasse entre les jarrets ployés, une jambe en avant, la tête baissée. Brusquement il se détend, lance les bras en avant ; il plonge, nage, lutte contre une mer déchaînée d’ignominie, une tempête de crimes. Il doit sauver des êtres, des âmes en péril. Il combat le génie du mal. Il défend l’Amérique des grands ancêtres, la terre d’élection des Pilgrims Fathers, contre la honte de la « mortelle liqueur. » Il est épique, biblique !

« .. Mes opposants vous diront qu’il se trouvera des gens pour abandonner notre parti si nous adoptons la clause que je propose. Que ceux-là s’en aillent ! Qu’ils nous quittent ! Car il vaut mieux pour nous mériter la gratitude d’une seule âme, sauvée de l’alcool, que d’entendre les applaudissements de tout un monde d’ivrognes. Il vaut mieux qu’une seule mère remercie Dieu pour les actes d’un parti qui a sauvé les vies de ses enfants que de susciter les hourras de ceux qui s’acquièrent des richesses eu vendant le poison à leurs frères… »

A toute période, toute fin de phrase, la tempête des applaudissements est comme frémissante, veut se déchaîner. Mais du geste, de la voix, à peine plus haute, à peine plus rapide, l’orateur la retient, la commande. On sent qu’il la conduit, qu’il l’énerve ; il ne lui laissera pas perdre une parcelle de sa force, jusqu’à ce qu’il ait développé tout son discours ; alors seulement il lui laisse libre cours. Elle est aussitôt, et comme on dit ici, « balayante. » C’est l’enthousiasme, le délire d’avant-hier, renouvelé, intensifié si possible, dans une soudaine et irrésistible rafale. L’assemblée entière est debout, acclamant, vociférant, agitant, jetant tout ce qui peut être remué, lancé. La voix colossale des immenses orgues ne parvient pas à dominer la clameur.

Deux fois, trois fois comme au théâtre, le vieux lutteur, maintenant souriant, s’épongeant, la figure éclairée de son habituel sourire bénévole, revient saluer dans la lumière aveuglante des projecteurs, tandis qu’à quelques mètres, à ses pieds tournent les cinématographes. Un magnifique bouquet de merveilleuses roses, american beauties, lui est offert, jeté d’en bas par une dame au nom du Comité national des femmes démocrates. Il le ramasse, le place un instant sur son cœur, tandis que les acclamations, si possible, redoublent, que l’agitation devient folie, frénésie, tandis que, en bas, dans les tribunes, partout, inlassablement les cinématographes tournent…

Il semble que ce soit une rude tâche pour un opposant, un wet de prendre ensuite la parole. L’un des délégués de New-York, M. Cockran, s’empresse pourtant vers la tribune, dès que, sous les coups de maillet répétés du chairman, le silence est enfin rétabli. Longuement, avec humour ou avec éloquence, il reprend les arguments, les répète. Avec cette admirable impartialité du public américain, qui n’a d’égale que sa patience, l’auditoire l’écoute, rit aux saillies, même si elles attaquent son idole de tout à l’heure. Il applaudit aux coups bien portés dans un friendly round.

Le grand orateur populaire reviendra encore cet après-midi présenter, défendre cinq clauses non admises au programme et qui lui tiennent à cœur : la publication d’un « bulletin » national et impartial pour éclairer l’opinion publique en lui présentant les deux opinions, la clause contre les profiteurs de la guerre, celle contre le service militaire obligatoire, celle pour changer la constitution, de telle sorte que la paix puisse être déclarée à la majorité absolue, au lieu des deux tiers, comme la guerre. Il sera comme ce matin tour à tour humoriste acrobatique, biblique, sublime. Un nouveau délire d’enthousiasme accueillera sa péroraison. Lors du vote qui suivra pourtant, chacune des propositions qu’il aura présentée, magnifiquement défendue et qui aura été unanimement acclamée, sera repoussée par une écrasante majorité, presque à l’unanimité, de la Convention.

C’est que, depuis hier, et tandis que les comités multipliaient les conférences, les bosses de leur côté n’étaient pas oisifs. Ils avaient prononcé l’arrêt de mort, fixé le moment de l’exécution du tribun populaire et décidé l’élimination de son inquiétante influence, au moins pour un temps. Les représentants de la White House se sont, l’exécution faite, défendus avec quelque apparence de raison, d’y avoir coopéré, comme ils ont défendu, sur parole, M. Wilson de s’en être réjoui.

Les deux fractions extrémistes ainsi et non sans élégance, éliminées, la lutte va se restreindre maintenant, se poursuivre plus acharnée, plus mortelle entre les bosses ici, et le président Wilson là-bas. Elle durera cette lutte, deux journées encore ; tandis que, dans la Convention, les scrutins succéderont aux scrutins.

Cependant les partisans des bosses qui avaient déjà pris un premier avantage en publiant, popularisant le sobriquet kronprinz, décerné par un rival à M. Mac Adoo, en prendront un second lorsque, M. Palmer s’étant retiré, ils sauront, — par quels moyens politiques ? — persuader à ses partisans de voter pour le gouverneur Cox, afin surtout de faire échec à M. Mac Adoo. M. Wilson sera cette fois trop loin pour parer le coup. Le gouverneur de l’Ohio reste d’ailleurs le seul homme qui, M. Mac Adoo éliminé, pourra rompre le deadlock et mener la Convention à terme, sinon à bien.

La dernière manœuvre eut lieu vers le quarantième tour de scrutin et dans un moment psychologique où public et délégués avaient atteint la limite extrême de la nervosité et de la fatigue. Cette nervosité était telle qu’elle gagna le chairman de la Convention lui-même, qui, sans attendre les derniers résultats du quarante-quatrième scrutin et avant même que fût assurée la majorité de deux tiers indispensable à l’élection, proclama le gouverneur Cox élu du parti démocrate, par acclamation.


* * *

La Convention démocrate ayant donc suivi les mêmes développements, montré à peu près les mêmes faiblesses, subi les mêmes échues que la républicaine, nous pourrons essayer d’apercevoir, en terminant, comment se présente la situation électorale- aujourd’hui et au début de la dernière phase de la campagne présidentielle ; quelles paraissent devoir être les grandes questions, les issues, qui seront débattues au cours de cette campagne ; comment s’indiquent actuellement les chances des deux candidats, des deux partis devant l’élection décisive de novembre.

Les sessions de l’une et l’autre Convention ont surtout montré que les vraies issues de la dernière phase électorale ne seront guère ou point celles qui furent désignées d’abord par M. le président Wilson et les politiciens de Washington.

Il a été souvent dit, et l’on n’a point assez cru de ce côté de l’Atlantique, que les débats du Traité au Sénat américain ont été surtout ou seulement une joute ou une chicane de politiciens entre eux, en dépit de tous les efforts de ces politiciens pour en faire une question d’intérêt national. Le pays n’y prit que peu ou point de part. Au cours d’un récent voyage que nous avons pu faire dans le Wyoming, l’Utah, l’Idaho, au cours des conversations que nous avons pu avoir avec les fermiers et cowboys de l’Ouest, de ceux enfin qui furent les électeurs déterminants de la dernière élection, nous avons constaté qu’à part quelques politiciens de village, la plupart ou bien ignoraient tout des débats du Sénat, ou bien se prononçaient contre toute entente avec l’Europe qui pourrait entraîner l’Amérique dans une nouvelle guerre. Le Traité et la Ligue sont morts aujourd’hui pour la campagne présidentielle comme ils le sont, depuis longtemps déjà, pour l’Amérique et l’opinion américaine.

Les questions qui passionnent l’opinion et qui paraissent devoir être passionnément discutées dans la campagne sont d’abord la prohibition, la cherté de la vie, les impôts, puis les questions de politique intérieure, service militaire obligatoire, résidents étrangers, réformes budgétaires, les questions agricoles, sociales et ouvrières, enfin la politique japonaise et les lois d’immigration, la politique mexicaine. Qui des deux candidats semble aujourd’hui mieux désigné pour les discuter, les résoudre et, par ses promesses, inspirer confiance ? Quelle paraît être enfin la valeur individuelle et électorale, la position de l’un et l’autre adversaire avant la dernière bataille ?

Par une curieuse coïncidence, le sénateur Harding et le gouverneur Cox ont eu un premier départ de vie, puis une carrière politique, à peu près identiques. Tous deux sont de l’Ohio et fils de fermiers. Ceci est, pour chacun, une force ; car l’Ohio est, de tous les États de l’Union, le plus populaire ; et rien n’est meilleur, pour un politicien américain, que de pouvoir parler de son enfance et de sa jeunesse passées dans une ferme. L’un et l’autre pourtant abandonnèrent, presque au même âge, l’agriculture pour se donner au journalisme. Chacun d’eux fut d’abord prote, compositeur, imprimeur, agent de publicité et directeur de son propre journal. Par leur travail et leur habileté, tous deux réussirent à acquérir une influence politique dans l’Ohio, en même temps qu’ils fondaient un second journal. Tous deux se marièrent vers la même époque ; M. le sénateur Harding épousa une cousine éloignée du gouverneur Cox et qui était déjà divorcée. M. le gouverneur Cox divorça après plusieurs années de mariage et se remaria récemment avec une femme qui n’est âgée que de vingt-quatre ans. Les deux candidats, enfin, qui se connaissent de longue date, se fréquentaient, jusqu’à ces derniers temps, assidûment. La fille du sénateur Harding appelait le candidat démocrate « uncle Cox. » Cette intimité peut faire espérer, pour le moins, une campagne courtoise.

Le sénateur Harding a, pour lui, son passé très net, Il a, contre lui, d’être l’homme du G. O. P. (great old party), du grand vieux parti républicain, alors que les conditions et les désirs du pays semblent appeler surtout aujourd’hui un progressiste. Sa politique dans les débats du traité et des questions ouvrières a été peu précise, plutôt réactionnaire. Mais c’est un grand ami de la France, et tout récemment encore, il a eu l’occasion d’exprimer publiquement ses sentiments a cet égard. Il n’a pas jusqu’ici été assez heureux pour plaire aux femmes dans la question du suffrage ; mais, parce qu’il est réputé prohibitionniste, il pourra rallier les suffragettes des États du Sud, lors du dernier vote. Il a, avec tout son parti, complètement déplu aux Irlandais-Américains, dont le vote n’est nullement négligeable. Bon orateur, mais de manières polies, son éloquence est mieux appréciée dans la petite, élégante salle du Sénat de Washington que dans les carrefours ou les réunions publiques. Il a enfin, pour ou contre lui, selon qu’on considérera le fait ou l’interprétation qu’on en pourra donner, d’être l’homme de la machine républicaine, enfin unie, très forte et bien décidée à vaincre, et le candidat, faute d’un meilleur, de la haute banque et de Wall Street.

Sans avoir l’esprit de décision, d’audace dans la décision, de témérité parfois dans l’exécution, de M. Mac Adoo, sans posséder encore sa considérable popularité ni sa très forte emprise sur les grands auditoires de travailleurs et de cheminots, M. le gouverneur Cox jouit pourtant dans son Etat, et à cause de son administration incontestablement supérieure pendant la guerre, d’une réelle estime et d’une forte popularité. Son journal, sinon lui-même, s’est d’abord et au début de cette guerre montré nettement germanophile et pacifiste, déclarant, lors du coulage du Lusitania, que « cette affaire ne concernait nullement le peuple américain. » Bien qu’il se soit franchement rallié au gouvernement lors de l’entrée des États-Unis dans la guerre, sa première attitude semble devoir lui assurer le vote allemand lors de la prochaine élection. Les Irlandais-Américains voteront pour lui par haine des républicains. Le vote des femmes lui est et pourra lui rester acquis s’il trouve le moyen de persuader aux suffragettes qu’il est prohibitionniste de cœur, sans décourager toutefois les anti-prohibitionnistes, qui, hors des Etats du Sud, sont nombreux dans le parti et demandent déjà des arrhes avec « la liqueur. » Il a, de plus, et s’il possède le savoir-faire, les plus grandes chances de recueillir le vote des éléments épars du troisième, éphémère et radical parti, qui a sombré dans les rivalités de personnes, les haines de factions et la lamentable tentative des premiers jours de juillet. La personnalité accusée enfin du gouverneur de l’Ohio, son éloquence et ses manières populaires sont de celles qui plaisent aux foules. Court plutôt que petit, droit, glabre, le regard autoritaire derrière le lorgnon, le geste bref, il s’impose par la confiance qu’il a en lui-même beaucoup plus que par la courtoisie de l’accueil. Mieux que son concurrent républicain, il est l’homme des vastes assemblées, des réunions de carrefour, des meetings populaires et des foules.

Les candidats, et les chances de chaque parti se présentant ainsi et s’égalisant ou presque, le résultat dépendra beaucoup de l’habileté avec laquelle la lutte sera conduite dans cette dernière phase de la campagne. Mais surtout il pourra dépendre, ainsi que toujours en politique, de facteurs psychologiques impondérables, des tendances accusées ou soupçonnées de l’un ou l’autre candidat devant tel problème national ou seulement local, d’une attaque de la dernière heure, peut-être seulement de la fatigue d’un pays qui a, durant huit années, subi un même régime et veut changer pour changer, de l’inclination naturelle enfin du public à rendre les gouvernements en place responsables de tous les maux ou des conditions mauvaises de vie dont, il souffre, — lesquelles dépendent presque toujours d’innombrables ou d’insondables causes, mais où les gouvernements ne sont que pour peu de chose ou pour rien. On peut prévoir actuellement que la lutte sera chaude et, si elle reste courtoise, sans merci. Toute autre prédiction ne serait encore qu’imagination.


GEORGES LECHARTIER.