Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/Divertissements du Kentucky

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DIVERTISSEMENTS DU KENTUCKY.


Je voudrais essayer, cher lecteur, de vous représenter quelques-uns des divertissements à la mode parmi les chasseurs du Kentucky ; mais peut-être ne sera-t-il pas inutile de faire précéder mon sujet d’une rapide description de cet État.

Autrefois, le Kentucky dépendait de la Virginie ; mais, dans ce temps-là, les Indiens regardaient cette partie des solitudes de l’ouest comme leur propriété, et n’abandonnèrent le pays que lorsqu’ils y furent forcés, pour s’enfoncer, la mort dans l’âme, jusqu’au plus profond des forêts inexplorées. Sans aucun doute, la richesse du sol, la magnificence de ces rivages, au long d’une des plus belles rivières du monde, ne contribuèrent pas moins à attirer les premiers Virginiens, que le désir, si général en Amérique, de se répandre sur les contrées incultes et d’amener à une abondance plus en rapport avec les besoins de l’homme ces terres qui, depuis les âges inconnus, n’ont rien produit encore que sous l’influence de la sauvage et luxuriante fécondité d’une nature indomptée. La conquête du Kentucky ne s’accomplit pas cependant sans de grandes difficultés ; la guerre, entre les envahisseurs et les peaux-rouges, fut sanglante et dura longtemps. Mais les premiers finirent par s’établir solidement sur le sol, et les autres durent lâcher pied, avec leurs bandes décimées, et accablés par le sentiment de la supériorité morale et du courage à toute épreuve des hommes blancs.

Cette contrée, si je ne me trompe, fut découverte par un déterminé chasseur, le fameux Daniel Boon. La fertilité du sol, ses superbes forêts, le nombre de ses rivières propres à la navigation, ses sources salées, ses cavernes à salpêtre, ses mines de charbon, les vastes troupeaux de buffles et de daims paissant sur ses montagnes et dans ses riantes vallées, étaient un attrait bien suffisant pour les nouveaux venus qui poussèrent en avant, avec une ardeur que certes ne connurent jamais les plus farouches tribus qui les premières furent en possession de cette terre.

Les Virginiens se précipitèrent en foule vers l’Ohio : une hache, un couple de chevaux, une bonne carabine et force munitions, que fallait-il de plus à l’équipement d’un homme qui, suivi de sa famille, partait pour le nouvel État ? Ne savait-il pas que l’exubérante richesse du pays devait fournir amplement à tout ce qui lui manquerait ?

Celui qui une fois a été témoin de l’industrie et de la persévérance de ces émigrants, a pu juger, en même temps, de quelle façon leur âme était trempée : insouciants de la fatigue qui les attendait à chaque pas, ils pénétraient résolûment à travers une région inexplorée, couverte d’inextricables forêts, se guidant uniquement sur le soleil, et la nuit couchant sur la dure. Tantôt c’étaient d’innombrables cours d’eau qu’il leur fallait passer à l’aide de radeaux, avec femme, enfants, bestiaux et le reste du bagage ; obligés souvent de se laisser aller pendant des heures à la dérive, avant de pouvoir débarquer sur l’autre bord ; tantôt c’étaient leurs troupeaux qui se dispersaient parmi les rizières du rivage et les y retenaient des jours entiers. À ces causes de trouble, ajoutez le danger sans cesse menaçant d’être assassinés, pendant leur sommeil, par des Indiens sans pitié qui rôdaient autour de leurs campements ; enfin la perspective de plusieurs centaines de milles à parcourir, avant d’atteindre les lieux de rendez-vous, appelés stations ; et certes, vous avouerez qu’affronter des difficultés comme celles-là, c’était faire preuve d’une énergie peu commune, et vous ne pourrez vous empêcher de reconnaître que la récompense dont jouirent ces colons vétérans avait été bien méritée.

Il y en avait cependant qui abandonnaient les rivages de l’Atlantique, pour ceux de l’Ohio, avec plus de confort et de sécurité : ils emmenaient leurs charrettes, leurs nègres et leur famille. Un jour à l’avance, des hommes armés de haches frayaient le passage au travers des bois ; et quand la nuit était venue, les chasseurs attachés à l’expédition se dirigeaient vers le lieu que l’on avait désigné pour le campement, ployant sous le gibier que la forêt leur procurait en abondance. L’éclat d’un grand feu guidait leurs pas, et à mesure qu’ils approchaient, un bruit de vie et de gaieté, saluant leurs oreilles, leur annonçait que tout allait bien. Bientôt la chair du buffle, de l’ours et du chevreuil était suspendue devant la braise, en larges et délicieuses grillades ; les gâteaux préparés étaient mis en place et cuisaient à point sous le rôti succulent dont ils recevaient le riche jus, et chacun alors ne songeait qu’à se réjouir, après les fatigues de la journée. Les charrettes portaient les lits, on dételait les chevaux qu’ensuite on lâchait pour qu’ils pussent se refaire au milieu du taillis ; à quelques-uns peut-être on attachait les jambes ; mais la plupart n’avaient qu’une clochette au cou, pour permettre au maître de les retrouver au matin.

Ainsi s’avançaient joyeusement ces bandes d’émigrants qui vivaient dans une cordiale union, n’ayant point à craindre de plus grands obstacles, tandis qu’au sein de ces forêts, où ne se voyait encore aucune trace d’homme, ils s’ouvraient un passage vers la terre d’abondance. De temps à autre une escarmouche éclatait entre eux et les Indiens qui, quelquefois sans être aperçus, pénétraient en rampant jusque dans l’intérieur du camp ; mais les Virginiens n’en continuaient pas moins résolûment leur voyage vers les horizons de l’ouest. Enfin les divers groupes arrivaient en vue de l’Ohio. Là, frappés de la beauté de ces sites incomparables, ils se mettaient tous ensemble à déblayer le terrain, dans l’intention d’y fonder un établissement qu’ils ne quitteraient plus.

D’autres, surchargés de bagages, préférèrent descendre le cours même de la rivière. Ils s’étaient construit des arches percées de sabords, et se laissèrent doucement glisser au gré des ondes, plus exposés cependant que ceux qui marchaient par terre aux attaques des Indiens, qui épiaient tous leurs mouvements.

On ne manque pas de voyageurs qui vous donnent la description de ces bateaux appelés anciennement arches et connus maintenant sous le nom de prames[1]. Mais vous ont-ils dit, cher lecteur, que dans ce temps un bateau long de trente ou quarante pieds, sur dix ou douze de large, était considéré comme une construction gigantesque ; que ce bateau contenait hommes, femmes et enfants, tous pêle-mêle, avec les chevaux, le bétail, les cochons, les volailles, les tas de légumes, les sacs de grain, etc. ; le toit, ou plutôt le pont ne ressemblant pas mal à une cour de ferme encombrée de foin, de charrues, de charrettes, enfin de tous les ustensiles du labourage, avec beaucoup d’autres encore parmi lesquels figurait dignement le rouet des matrones ; vous ont-ils dit que ces masses flottantes jusqu’aux flancs desquelles on avait accroché les roues des différents véhicules épars sur le pont, portaient tout le petit avoir de chaque famille, et que les pauvres émigrants n’osaient les mettre en mouvement que la nuit, dans les plus noires ténèbres, en cherchant à tâtons leur route, et se refusant les douceurs du feu et de la lumière, de peur que l’ennemi qui les guettait du rivage ne se précipitât sur eux pour les détruire ; vous ont-ils dit qu’à la fin d’un aussi long et périlleux voyage, les nouveaux colons n’avaient d’abord d’autre habitation que ces bateaux sombres et humides ? Non sans doute, ce n’était pas la peine de vous entretenir de pareils détails ; les voyageurs qui visitent notre pays ont bien d’autres choses en tête !

Quant à moi, mon intention n’est pas de vous faire assister aux affreuses scènes de carnage où ne se signalèrent que trop souvent les différents partis des blancs et des peaux-rouges, tandis que les premiers descendaient l’Ohio. D’abord, je ne me suis toujours senti qu’un très médiocre goût pour les batailles ; et en vérité, je souhaiterais, de tout mon cœur, que le monde eût des inclinations un peu plus pacifiques. Je n’ajouterai qu’un seul mot : c’est que, d’une manière ou d’une autre, les anciens possesseurs de la terre se virent contraints de quitter le Kentucky.

Maintenant, ne pensons plus qu’à parler des divertissements encore aujourd’hui en vogue dans cette heureuse partie des États-Unis.

Il y a, dans le Kentucky, des individus que, même chez nous, on considère comme étant d’une habileté vraiment extraordinaire au tir de la carabine : enfoncer un clou n’est qu’une bagatelle pour mes adroits concitoyens, ainsi qu’abattre la tête d’un dindon sauvage, à la distance de cent pas. Mais ce qui est plus fort, il y en a qui enlèvent l’écorce sous un écureuil, et cela autant de fois de suite qu’il leur plaît ; d’autres qui, moins acharnés après le gibier, mouchent, dans les ténèbres, une chandelle à cinquante pas, du premier coup, et sans l’éteindre ; je me suis laissé dire qu’il s’en était trouvé plusieurs, si sûrs d’eux-mêmes et d’un tel sang-froid, qu’à une distance étonnante, ils avaient pu d’avance désigner celui des deux yeux de leur ennemi auquel ils destinaient leur balle ; et qu’en effet, après examen de la tête, on avait reconnu qu’elle avait frappé juste.

J’ai résidé plusieurs années dans le Kentucky, et témoin très souvent de ces exercices à la carabine, je veux vous présenter le résultat de mes observations ; vous laissant juger vous-même jusqu’à quel point les tireurs de cet État méritent leur réputation.

Il arrive fréquemment que plusieurs individus qui se savent experts dans ce genre d’amusement, se réunissent pour faire montre de leur adresse. On engage une petite somme, et l’on plante un bouclier au centre duquel est enfoncé, jusqu’aux deux tiers environ, un clou de grosseur moyenne. Les tireurs marquent la distance, par exemple, à cinquante pas ; chacun d’eux essuie l’intérieur de son canon, ce qu’on appelle le nettoyage, met une balle dans la paume de sa main, y verse de sa corne autant de poudre qu’il en faut pour la recouvrir ; cette quantité étant regardée comme suffisante pour toute distance de moins de cent pas. Le coup qui porte tout près du clou est jugé très ordinaire ; fausser le clou, c’est sans doute un peu mieux ; mais il ne faut rien moins que le frapper droit sur la tête, pour faire coup qui vaille. Eh bien ! un tireur, sur trois, frappe généralement le clou de cette manière : de façon que, pour une demi-douzaine de tireurs, c’est très souvent deux clous qu’il faut, avant que chacun ait eu son coup. Ensuite, ceux qui ont frappé sur la tête ont entre eux une nouvelle épreuve ; et enfin, c’est entre les deux meilleurs que se termine l’affaire. Après quoi, tous les champions se rendent soit dans une taverne, soit chez l’un d’eux, où ils passent quelques heures agréables ; ayant soin, avant de se séparer, de convenir d’un jour pour un second essai. Voilà ce qu’en termes techniques on appelle enfoncer le clou.

Enlever l’écorce sous l’écureuil est un délicieux passe-temps, et dans mon opinion, réclame beaucoup plus d’adresse qu’aucun autre exercice. C’est non loin de la ville de Francfort que je vis mettre en usage ce singulier moyen de se procurer des écureuils. L’acteur n’était autre que le célèbre Daniel Boon. Nous faisions route de compagnie et côtoyions les rochers qui bordent la rivière Kentucky, lorsqu’au bout d’un certain temps nous atteignîmes un terrain plat que couvrait une forêt de noyers et de chênes. Comme la glandée en général avait donné cette année-là, on voyait des écureuils gambadant sur chaque arbre autour de nous. Mon compagnon, homme grand, robuste, aux formes athlétiques, n’ayant qu’une grossière blouse de chasseur, mais chaussé de forts mocassins, portait une longue et pesante carabine qui, disait-il tout en la chargeant, n’avait jamais manqué, dans aucun de ses essais précédents, et qui certainement ne se conduirait pas plus mal dans la présente occasion, où il se faisait gloire de me montrer ce dont il était capable. Le canon fut nettoyé, la poudre mesurée, la balle dûment empaquetée dans un morceau de toile, et la charge chassée en place à l’aide d’une baguette de noyer blanc. Les écureuils étaient si nombreux, qu’il n’était nullement besoin de courir après. Sans bouger de place, Boon ajusta l’un de ces animaux qui, nous ayant aperçus, s’était blotti contre une branche, à environ cinquante pas de nous, et me recommanda de bien remarquer l’endroit où frapperait la balle. Il releva lentement son arme jusqu’à ce que le petit grain qui est au bout du canon (c’est ainsi que les Kentuckyens appellent la mire) fût de niveau avec le point où il voulait porter. Alors retentit comme un fort coup de fouet, répété dans la profondeur des bois et le long des montagnes. Jugez de ma surprise : juste sous l’écureuil, la balle avait frappé l’écorce qui, volant en éclats, venait par contre-coup de tuer l’animal, en l’envoyant pirouetter dans les airs, comme s’il y eût été lancé par l’explosion d’une mine. Boon entretint son feu, et en quelques heures nous avions autant d’écureuils que nous pouvions en désirer. Vous saurez, en effet, que recharger sa carabine n’est que l’affaire d’un instant ; et pourvu qu’on ait soin de l’essuyer après chaque coup, elle peut continuer son service des heures entières. Depuis cette première rencontre avec notre vétéran Boon, j’ai vu nombre d’autres individus accomplir le même exploit.

Quant à ce troisième exercice qui consiste à moucher la chandelle avec une balle, j’en fus pour la première fois témoin près des bords de la Grande Rivière, et dans le voisinage d’une remise à pigeons à laquelle j’avais préalablement rendu visite. Durant les premières heures d’une nuit noire, ayant entendu retentir de nombreux coups de carabine, je me dirigeai vers le lieu d’où ils partaient, pour en connaître la cause. En arrivant sur le terrain, je fus chaudement accueilli par une douzaine de grands gaillards qui s’apprenaient à tirer, dans les ténèbres, à la lumière réfléchie par les yeux d’un daim ou d’un loup. C’est ce qu’on appelle la chasse à la torche, dont je vous ai précédemment rendu compte[2]. Auprès d’eux brillait un grand feu dont la fumée s’élevait en tournoyant parmi le feuillage épais des arbres. À une distance qui permettait à peine de la distinguer, quoiqu’en réalité il n’y eût pas plus de cinquante pas, brûlait une chandelle qu’on aurait dit placée là pour quelque offrande à la divinité de la nuit ; enfin, à une dizaine de pas seulement du but, se tenait un individu chargé de constater le résultat des coups, de rallumer la chandelle, si par hasard elle était éteinte, ou de la remplacer, au cas qu’elle fût coupée en deux. Chacun tirait à son tour ; il y en avait qui ne frappaient jamais ni mèche ni chandelle : ceux-là étaient salués par un grand éclat de rire ; tandis que d’autres la mouchaient parfaitement sans l’éteindre, et voyaient leur adresse récompensée par de nombreux hurrahs. L’un d’eux était particulièrement habile et très heureux : sur six coups, il mouchait trois fois la chandelle, et du reste, ou l’éteignait, ou la coupait immédiatement au-dessous de la flamme.

J’en aurais bien d’autres à raconter, de ces prouesses accomplies par les Kentuckyens avec la carabine. Dans chaque partie de cet État, quelque rares qu’y soient les habitants, tout homme qu’on rencontre est porteur de cette arme, aussi bien que d’un tomahawk. Souvent, par manière de récréation, ils détachent d’un arbre un quartier d’écorce dont ils font comme un bouclier au milieu duquel ils collent un peu de poudre mouillée avec de l’eau ou de la salive, pour figurer l’œil d’un buffle ; puis ils tirent à ce but jusqu’à leur dernière balle.

Imaginez, après cela, quelle fête c’est pour un Kentuckyen, quand il s’agit d’abattre du gibier ou de tuer un ennemi ! Je le répète, il n’est pas un homme dans ce pays qui n’ait la carabine à la main, depuis le jour où il est en état de la porter à son épaule, jusqu’à la fin, pour ainsi dire, de sa carrière. Cet instrument meurtrier est pour eux le moyen de se procurer la subsistance, au milieu de leurs excursions lointaines ; et durant tout le cours d’une vie vagabonde et presque sauvage, c’est aussi la principale source de leurs divertissements et de leurs plaisirs.





  1. Flat-boat, bateau plat.
  2. Voy. la chasse au daim.