Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/L’Écumeur noir ou Bec-en-ciseaux

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L’ÉCUMEUR NOIR

OU BEC EN CISEAUX.


Cet oiseau, l’un des plus singuliers et des plus curieux que la nature ait produits, se rencontre en toute saison sur les bords sablonneux et marécageux de nos États les plus méridionaux, depuis la Caroline du Sud, jusqu’à la rivière Sabine, et sans doute aussi dans le Texas où je l’ai trouvé en abondance, surtout au commencement du printemps. À cette époque, des bandes d’Écumeurs noirs étendent leurs excursions jusqu’aux sables de Long-Island, au delà desquels cependant ils ne se montrent plus. En effet, dans le Maine et le Massachusetts, ils ne sont connus que des navigateurs qui en ont pu voir dans le Sud et entre les Tropiques.

Pour étudier leurs mœurs, il faut donc que le naturaliste aille explorer, dans nos États du Midi, les immenses bancs de sable, les remous et les embouchures des rivières, et qu’il s’aventure au travers des sinueux bayous qui parcourent et coupent en tout sens les vastes marais au long de leurs rivages. C’est là, qu’aux chauds rayons d’un soleil d’hiver, vous pouvez voir des milliers d’Écumeurs, couverts de leur sombre manteau, paisiblement foulés l’un à côté de l’autre, et si pressés, que l’œil croit ne plus apercevoir qu’un immense crêpe étendu sur le sable. C’est le moment de leur repos, et je crois aussi, de leur sommeil ; car, bien qu’en partie diurnes et parfaitement capables de distinguer le danger en plein jour, c’est rarement à cette heure, à moins que le temps ne soit sombre, qu’ils s’occupent à chercher leur nourriture. Sur les mêmes bancs, mais éloignées d’eux, des troupes de goëlands à manteau noir jouissent d’un égal bien-être au sein d’une parfaite sécurité. En effet, pendant le jour on ne trouve guère les Écumeurs sur des grèves qui ne soient pas séparées des rives par une large et profonde étendue d’eau ; et je crois pouvoir dire, sans exagérer, que sur ces bancs, aux heures dont je parle, j’en ai vu parfois plus de dix mille en une seule troupe. Essayez d’en approcher, et dès que vous en serez à deux fois la portée de votre longue canardière, tous, serrés comme ils sont, ils commenceront à se dresser à la fois sur leurs jambes, et à suivre de l’œil chacun de vos mouvements. Si vous avancez, la troupe entière prend l’essor, remplissant l’air de ses cris rauques ; bientôt elle monte à une grande hauteur et ne cesse de tournoyer au-dessus de votre tête, jusqu’à ce qu’enfin, à bout de patience, vous preniez le parti d’abandonner la place. Lorsqu’ils planent ainsi en innombrables multitudes, le dessous de leur corps, d’un blanc de neige, éblouit les yeux ; mais l’instant d’après, une autre manœuvre découvre le noir de leurs longues ailes et du dessus de leur plumage qui produit un contraste remarquable sur le fond du ciel bleu. C’est un plaisir alors de les suivre dans leurs évolutions : parfois il semble qu’ils vont s’élancer et disparaître ; et soudain les voilà qui, virant de bord, reviennent tournoyer presque au-dessus de votre tête, et toujours en rangs si pressés qu’on dirait un nuage sombre qui tantôt monte, tantôt se précipite vers la terre comme un torrent. S’ils voient que vous vous éloignez, ils tournent encore quelques instants ; et quand ils sont certains qu’il n’y a plus de danger, ils descendent pêle-mêle, portant haut les ailes qu’ils ramènent ensuite près du corps ; et formant alors une masse confuse, ils s’étendent de nouveau sur le sable, pour ne se renlever que lorsque la marée les y forcera. Mais quand c’est sur la terre ferme qu’ils se reposent ainsi durant le flux, d’ordinaire ils ne restent pas longtemps à la même place, comme s’ils craignaient de ne pas y être en sûreté ; et si on les observait, à ce moment, on pourrait croire qu’ils s’occupent à chercher leur nourriture.

Dès que les ombres du soir sont descendues, les Écumeurs commencent à se disperser. Ils s’en vont seul à seul, par couples, ou bien en petites troupes de trois à quatre, quelquefois de huit à dix individus, selon apparemment que la faim les presse ; puis ils partent, se dirigeant chacun de leur côté, vers des parties du rivage qu’ils ont préalablement reconnues, et s’élèvent avec la marée jusqu’à une hauteur considérable le long des bords. Ils volent tant que dure la nuit, pour chercher la proie, et j’ai eu moi-même la preuve de ce fait, un jour que je remontais le Saint-Jean, sur le Spark, schooner de la marine des États-Unis. Toute la nuit, je le répète, sauf une seule heure, j’entendis retentir leurs cris perçants, et je distinguais ainsi parfaitement dans les ténèbres, quand ils passaient par en haut ou par en bas de la rivière : j’ajoute qu’à ce moment nous étions au moins à cent milles de son embouchure.

Longtemps avant de visiter moi-même la péninsule des Florides et autres parties de nos côtes du sud, où abondent les Becs en ciseaux, j’avais eu connaissance des observations de M. Lesson à leur sujet, et j’appliquai toute mon attention à les bien étudier, toujours à l’aide d’une excellente lunette, pour m’assurer s’il est vrai ou non qu’ils se nourrissent de mollusques bivalves trouvés dans les basses eaux ou les creux peu profonds des bancs de sable. Mais je dois le dire, pas un seul fait ne s’est passé sous mes yeux, qui soit venu confirmer cette assertion. J’aime mieux en croire Wilson qui dit que, tandis qu’ils sont dans nos contrées, ces oiseaux ne mangent jamais ni crustacés ni mollusques. Au reste, voici les propres termes de Lesson : « Quoique le Bec en ciseaux semble peu favorisé par la forme de son bec, nous acquîmes la preuve qu’il savait s’en servir avec avantage et très adroitement. Les plages sablonneuses de Peuce sont en effet remplies de mactres, coquilles bivalves que la marée descendante laisse presque à sec dans de petites mares. Le Bec en ciseaux, très au courant de ce phénomène, se place auprès de ces mollusques, attend que leurs valves s’entr’ouvrent, et profite aussitôt de ce mouvement, en introduisant de force la lame inférieure et tranchante de son bec entre les valves qui se resserrent. L’oiseau alors enlève la coquille, la frappe sur la grève, coupe le ligament du mollusque et peut ensuite avaler celui-ci sans obstacle. Plusieurs fois, il a donné devant nous des preuves de cet instinct remarquable. »

En observant les manœuvres de l’Écumeur, pendant qu’il faisait sa pêche, quelquefois une bonne heure avant la nuit, je le voyais passer sa mandibule inférieure sous l’eau, de manière à former un angle d’environ 45 degrés, tandis que la supérieure, qui est mobile, s’élevait un peu au-dessus de la surface. De cette façon, les ailes étendues et redressées, il labourait l’élément poissonneux, en poussant, d’une haleine, son sillon à plusieurs mètres ; puis il s’enlevait et retombait par intervalles, selon qu’il le jugeait nécessaire pour s’assurer de sa proie quand il l’avait en vue ; car je suis certain que jamais il n’enfonce sous l’eau sa mandibule inférieure, qu’auparavant il n’ait aperçu l’objet qu’il poursuit et voilà pourquoi ses yeux sont constamment dirigés en bas, comme ceux du sterne et du fou. Maintes fois, je me suis tenu pendant près d’une heure sur le bord d’un petit étang d’eau salée, communiquant avec la mer, tout exprès pour voir passer ces oiseaux à quelques verges de moi. Ils semblaient alors ne pas s’inquiéter du tout de ma présence, et s’occupaient tranquillement à leur pêche, de la manière que je viens d’indiquer. Au commencement, ils gardaient le silence, puis devenaient bruyants à mesure que l’ombre gagnait, et bientôt faisaient entendre leurs notes habituelles d’appel, semblables aux syllabes hurk, hurk, deux ou trois fois et assez promptement répétées, comme pour engager quelque camarade à suivre leur sillage. D’autres que j’ai vus de cette manière fendre les eaux, toujours en quête de la proie, tantôt sur un long bayou salé, tantôt dans un étroit passage dont ils parcouraient toutes les sinuosités, se baissaient de temps à autre vers l’eau qu’ils écumaient de leur bec ; et dès qu’ils avaient attrapé une crevette ou un petit poisson, ils prenaient leur vol en les mâchonnant et les avalaient en l’air. Un jour, sur l’île Galveston, accompagné d’Édouard Harris et de mon fils, je remarquai trois de ces oiseaux qui, voyant passer au-dessus d’eux un héron de nuit, s’enlevèrent à la fois pour lui donner la chasse et le poursuivirent assez loin comme s’ils eussent voulu le prendre. Leurs cris, en pareil cas, ressemblent aux jappements d’un très petit chien.

Le vol de l’Écumeur noir surpasse peut-être en élégance celui de tout autre oiseau d’eau. La grande envergure de ses ailes effilées, les justes proportions de sa queue allongée et fourchue, son corps mince, et l’extrême aplatissement de son bec contribuent également à lui donner cette grâce, cette aisance de mouvements qu’on ne peut bien admirer que lorsqu’il a pris l’essor. Il sait se maintenir contre l’ouragan le plus impétueux ; et l’on n’a pas d’exemple, je crois, qu’aucun oiseau de cette espèce ait jamais été jeté dans l’intérieur des terres par la violence de la tempête. Mais où il se présente avec tous ses avantages, c’est aux lieux mêmes qu’il choisit pour retraites au temps de ses amours : là, vous voyez plusieurs mâles que la passion transporte, harceler une seule femelle non encore appariée ; timide et réservée, celle-ci s’élance, fait des feintes, et d’une aile merveilleusement légère, trompe leur ardeur et fuit dans toutes les directions ; toutefois ses poursuivants ne la quittent pas ; leurs cris d’amour éclatent empressés et bruyants, c’est un plaisir d’écouter leur doux et tendre ha ha, ou les hack hack, cac, cac, de celui qui vient le dernier dans cette chasse galante. Ils suivent et serrent la femelle dans tous ses curieux zigzags, et chacun d’eux, en la dépassant tour à tour, entr’ouvre un moment ses ailes et lui donne un petit coup sur le côté. Parfois, toute une troupe s’enlève d’un banc de sable, file en ligne droite, chaque individu ne semblant attentif qu’à devancer ses compagnons, et mille cris confus de ha ha, hack hack, cac cac, remplissent les airs. Un jour, je vis un de ces oiseaux voltigeant autour d’une troupe qui venait de se poser. Il se tenait à une hauteur d’environ vingt mètres ; par moments faisait mine de se laisser tomber, comme si ses ailes eussent subitement faibli, puis remontait très haut, à la manière d’un pigeon faisant la culbute.

Le 5 mai 1837, je guettais sur l’île de Galveston quelques faucons de mars[1] dont les nids se trouvaient dans le voisinage, lorsque j’aperçus avec surprise une de ces grandes troupes d’Écumeurs qui s’étaient abattus et semblaient dormir sur une partie sèche et herbeuse de l’île. Mais j’eus l’explication de ce fait, en retournant au rivage : c’est qu’en effet, la marée beaucoup plus haute que d’habitude, avait recouvert tous les bancs de sable sur lesquels ces oiseaux se reposent ordinairement pendant le jour.

Maintenant, que dire de cet instinct, ou plutôt de cette étonnante sagacité qui, après qu’ils se sont dispersés durant une longue nuit, pour pourvoir chacun à leurs besoins, les ramène ensemble vers le matin ; et, souvent de distances considérables, les fait se réunir avant de descendre sur la partie de la grève où ils ont résolu de se reposer ? Pour moi, je serais tenté de croire que, la veille, ils ont eu soin de fixer entre eux le lieu du rendez-vous. Lorsqu’ils sont de compagnie occupés à leurs nids, ils ne souffrent la présence ni de la corneille ni du buzard des dindons. Dès que l’un de ces maraudeurs veut s’approcher, des douzaines d’Écumeurs se précipitent pour le chasser et ne cessent de le poursuivre qu’il ne soit tout à fait hors de vue.

Il y en a parmi ces oiseaux qui quittent le Sud, et gagnent pour nicher, les rivages de l’Est ; mais rarement en arrive-t-il au Grand port aux œufs, avant le milieu de mai ; et encore ils n’y pondent qu’un mois plus tard, c’est-à-dire vers l’époque où, dans les Florides ainsi que sur les côtes de la Géorgie et de la Caroline du sud, les petits sont déjà éclos. C’est là, cher lecteur, que nous allons revenir pour mieux les étudier, à cette époque intéressante de leur vie. Si je disais en quelles immenses multitudes ils se rassemblent pour fonder la colonie nouvelle, quelques-uns de mes lecteurs traiteraient peut-être mon récit de fable, comme ils ont fait pour ce que je leur ai raconté du pigeon voyageur ; j’aime mieux laisser parler mon ami Bachman : « Ces oiseaux, dit-il, sont extrêmement abondants et nichent en nombre prodigieux sur les îles qu’entoure la mer à Bull’s-Bay. Nous y vîmes peut-être vingt mille nids d’un seul coup d’œil ; les matelots ramassèrent une énorme quantité de leurs œufs, et pendant tout ce temps, les oiseaux ne cessaient de crier. Dès qu’un pélican se montrait dans le voisinage, ils l’assaillaient par centaines ; et surtout quand un buzard venait pour leur voler leurs œufs, ils le chargeaient à coups de griffes sur le derrière, et ne le quittaient que lorsqu’ils l’avaient mis en pleine retraite. Ils avaient déposé leurs œufs à nu sur le sable ; et comme la veille, on leur en avait enlevé un certain nombre, nous remarquâmes, le lendemain matin, qu’ils en avaient pondu de nouveaux. Jugez, lecteur, quel vacarme ce devait être, lorsque tous, planant sur nos têtes, ils poussaient leurs étourdissantes clameurs, et semblaient, dans leur angoisse, supplier nos cruels marins de les laisser donner en paix des soins à leurs petits, ou se poser sur leurs œufs proprement arrangés en rond, pour les défendre du froid et de la pluie. »

Le nid de l’Écumeur est tout simplement un trou peu profond qu’il creuse dans le sable. Les œufs, à ce que je puis croire, sont toujours au nombre de trois, et ont 1 pouce 3/4 de long sur 1 pouce 3/8 de large. Leur couleur rappelle celle des oiseaux eux-mêmes, c’est-à-dire que, sur un fond d’un blanc pur, ils présentent de larges taches noires ou terre d’ombre foncée, entremêlées d’autres taches plus rares et non moins larges, d’une légère teinte pourpre. Ils sont bons à manger, comme ceux de la plupart des goëlands ; mais sans avoir la qualité des œufs de pluvier et autres oiseaux de cette tribu. Les petits semblent gauches et mal faits ; leur couleur est à peu près celle du sable sur lequel ils sont couchés, et ils ne peuvent voler qu’au bout de six semaines. C’est alors qu’ils commencent à montrer de la ressemblance avec leurs parents. Ceux-ci les nourrissent d’abord en leur dégorgeant le contenu de leur propre estomac, soigneusement macéré et ramolli ; puis ils finissent par prendre eux-mêmes, avec leur bec, des crevettes, de petits crabes et des poissons qu’on jette devant eux. Dès qu’ils sont capables de marcher, ils vont tous pêle-mêle ; et l’on ne conçoit vraiment pas comment les parents peuvent reconnaître chacun les leurs au milieu d’une telle confusion. Ils s’avancent à la manière des sternes, à petits pas, et la queue légèrement relevée. Quand ils sont rassasiés ou fatigués, vieux et jeunes ont coutume de s’étendre à plat sur le sable, le bec allongé devant eux ; et c’est lorsqu’ils reposent ainsi dans une trompeuse sécurité, que l’on a chance d’en tuer d’un seul coup des files entières. Si l’on en tire un au vol et qu’il tombe à l’eau, il flotte à la surface et se laisse prendre facilement ; alors pour peu que le chasseur désire s’en procurer un plus grand nombre, il peut aisément se satisfaire, car d’autres arrivent aussitôt et voltigent en criant de toute leur force, au-dessus de leur camarade blessé.




  1. Le Buzard sous buse (Falco cyaneus).